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Full text of "Les Épopées françaises : étude sur les origines et l'histoire de la littérature nationale"

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LES 


ÉPOPÉES 


FRANÇAISES 


OUVRAGES  DU   MÊME  AUTEUR 


I.  —  Poésie  française  du  moyen  âge. 

Les  Epopées  françaises,  Étude  sur  les  origines  et  l'histoire  de  la 
littérature  nationale,  ouvrage  trois  fois  couronné  par  TAcadémie 
des  Inscriptions  et  belles-lettres  (Grand  Prix  Gobert  en  1868). 
Deuxième  édition  entièrement  refondue,  quatre  volumes  in-8«, 
(Chez  H.  Welter). 

La  Chevalerie.  Ouvrage  qui  a  obtenu  en  1884  le  grand  prix  Gobert 
de  TAcadémie  française.  Deuxième  édition,  un  vol.  gr.  in-8o.  (Chez 
C.  Delagrave.) 

La  Chanson  de  Roland,  Ouvrage  couronné  par  F  Académie  française 
et  par  l'Académie  des  Inscriptions  et  belles-lettres.  Vingtième  édi- 
tion. (Chez  A.  Mame  et  C'<^.) 


II.  —  Poésie  latine  du  moyen  âge. 

Histoire  de  la  Poésie  liturgique  au  moyen  âge.  Les  Tropes,  un  vol. 
in-8o.  (Chez  A.  Picard  et  V.  Palmé.) 

Œuvres  poétiques  d'Adam  de  Saint- Victor,  Deuxième  édition,  un 
vol.  in-18o.  (Chez  A.  Picard  et  V.  Palmé.) 

La  Poésie  religieuse  dans  les  cloîtres  des  ix^-xi^  siècles,  in-8o. 
(Chez  A.  Picard  et  V.  Palmé.) 


Le  Puy.  —  Imprimerie  Marcliessou  fils,  boulevard  Sainl-Laurenl,  Ti. 


LES 


ÉPOPÉES 


FRANÇAISES 

ÉTUDE    SUR     LES    ORIGINES    ET    L'HISTOIRE 
DE    LA    LITTÉRATURE    NATIONALE 


LEON  GAUTIER 

Membre  de  l'Institut 


OUVRAGE     TROIS     FOIS     COURONNÉ    PAR     L  ACADÉMIE     DES     INSCRIPTIONS    ET     BELLES-LETTRES 

(Grand  Prix  Gobert  en  1868) 


II 


SECONDE   EDITION,   ENTIÈREMENT   REFONDUE 


PARIS 

LIBRAIRIE  UNIVERSITAIRE 

H.    WELTER,    ÉDITEUR 

59,  RUE  BONAPARTE,  59        , 
1892 


Edouard  Laboulaye,  qui  voulait  bien  m'honorer  de      pi^éface 

,  ,  '  ,  ,     ,  DE    LA   SECONI 

quelque  amitié,  n'était  point  partisan  des  «  éditions  *^'™^ 
revues  et  considérablement  augmentées  »  et,  encore 
moins,  des  «  éditions  entièrement  refondues  ».  Il  me 
le  disait  un  jour  avec  sa  verve  habituelle  et  me  mettait 
en  garde  contre  cette  tendance  fatale  de  certains  éru- 
dits  à  recommencer  sans  cesse  leurs  anciens  livres  : 
((  Je  compose  les  miens,  me  disait-il,  en  toute  con- 
science et  loyauté,  et  les  abandonne  ensuite  à  leur 
destinée.  Quant  à  les  refaire,  je  m'en  défends,  et  pré- 
fère en  publier  de  nouveaux.  »  Voilà  certes  d'excellents 
conseils  et  dont  j'aurais  dû  m'inspirer,  lorsque  j'en- 
trepris cette  seconde  édition  des  Epopées  françaises 
qui  m'a  coûté  un  si  long  labeur  et  où  (pour  ne  parler 
que  du  présent  volume)  je  n'ai  pas,  en  quatre  cents 
pages,  conservé  cent  lignes  de  la  première  édition. 
Il  est  vrai  que  je  ne  suis  pas  sans  excuse.  L'Histoire 
littéraire  du  moyen  âge  est  une  science  qui,  depuis 
trente  ans,  a  fait  de  belles  enjambées  et  a  parcouru 
rapidement  un  long  chemin.  Elle  a  même  été  si  bien 
renouvelée  qu'un  livre  de  1865,  à  force  de  paraître 
candide,  ne  serait  pas  fort  loin  de  sembler  ridicule. 


vj  PRÉFACh:  J)E  LA  SECONDE  ÉDITION. 

C'est  ce  qui  m'a  décidé,  entre  autres  motifs,  à  en- 
treprendre cette  édition  :  œuvre  assez  ingrate  après 
tout,  et  dont  quelques  érudits,  peut-être,  seront  seuls 
à  me  savoir  gré. 

Ils  sont  vraiment  douloureux,  ces  recommencements 
d'un  vieux  livre.  On  se  heurte  sans  cesse  à  quelque 
erreur  qu'il  faut  loyalement  redresser.  On  s'aperçoit 
(je  parle  pour  moi)  qu'on  a  jadis  été  trop  affirmatif 
et  téméraire.  Puis,  l'âge  est  venu.  On  a  plus  d'expé- 
dence,  et  moins  d'entrain.  On  n'est  plus  à  la  fête, 
mais  au  devoir.  Une  première  édition,  c'est  le  prin- 
temps; les  autres,  c'est  l'automne. 

Telle  qu'elle  est,  cette  nouvelle  édition  rendra  peut- 
être  quelques  services.  Je  n'ai  pas  la  prétention  d'y 
avoir  été  partout  original,  et  je  me  borne  à  réclamer, 
pour  certaines  parties  de  mon  œuvre,  le  rôle  modeste 
d'un  vulgarisateur  de  bonne  volonté,  qui  s'est  tenu  au 
courant  et  prend  le  soin  d'indiquer,  avec  une  pré- 
cision loyale ,  toutes  les  sources  auxquelles  il  est  re- 
monté. Il  me  sera  sans  doute  permis  d'ajouter  que, 
dans  le  présent  volume  comme  dans  les  autres,  il  y  a 
des  éléments  vraiment  nouveaux  et  que  personne  en- 
core n'avait  mis  en  œuvre.  J'ai  réuni  sur  les  jongleurs 
un  certain  nombre  de  textes  qu'aucun  érudit,  je  pense, 
n'a  connus  avant  moi,  et  je  crois  pouvoir,  en  toute  sin- 
cérité, me  rendre  le  même  témoignage  pour  tout  ce 
qui  touche  à  l'exécution  des  chansons  de  geste,  aux 
dernières  chansons  en  vers,  aux  romans  en  prose,  à  la 
longue  et  triste  histoire  de  notre  décadence  épique. 
Quand  je  mis  pour  la  première  fois  la  main  à  ce  gros 
livre,  je  me  proposais  d'offrir  au  public  une  vaste 
synthèse  sur  les  chansons  de  geste  où  j'ajouterais  les 
résultats  de  mes  recherches  personnelles  à  ceux  que 
mes  devanciers  avaient  déjà  conquis.  Je  n'ai  jamais 


PRÉFACE  DE  LA  SECONDE  ÉDITION  vij 

cessé  de  me  proposer  le  même  Lut  :  c'est  au  public 
de  décider  si  je  Fai  atteint. 

Si  long  qu'ait  été  le  chemin,  j'ai  eu  la  consolation 
d'y  rencontrer  des  mains  qui  se  sont  tendues  vers  moi, 
des  Yoix  qui  m'ont  encouragé,  et  ce  n'est  pas  sans 
quelque  émotion  que  je  prononce  ici  les  noms  de  Gui- 
zot  et  de  Natalis  de  Wailly.  D'aussi  grands  noms  ne 
sauraient  me  faire  oublier  ces  jeunes  amis,  —  mes 
élèves  d'hier  —  qui,  notamment  dans  le  présent  vo- 
lume, se  sontfaitunejoie  devenir  en  ai^e  à  leur  ancien 
maître.  Je  croirais  manquer  à  un  devoir  si  je  n'adres- 
sais ici  mes  remerciements  à  MM.  Labande,  Vernier 
et  Le  Grand.  Je  dois  aux  deux  premiers  la  précieuse 
communication  d'un  certain  nombre  de  textes  inédits 
sur  le  fief  de  la  jonglerie  de  Beauvais  et  sur  le  rôle  des 
jongleurs  à  la  cour  des  ducs  de  Bourgogne.  Le  troi- 
sième a  bien  voulu  rédiger,  sous  ma  direction,  cette 
((  Bibliographie  des  chansons  de  geste  »  qui  est  peut 
être  faite  pour  donner  à  mon  oeuvre  un  caractère  plus 
marqué  d'utilité  pratique.  C'est  là  une  qualité  que 
les  érudits  contemporains  tiennent  à  bon  droit  en 
haute  estime  et  qui  les  rend  parfois  indulgents  pour 
les  défauts  des  autres  et  pour  les  leurs. 

Un  de  ces  défauts  dont  il  convient  que  je  m'accuse 
et  que  l'excellent  M.  Laboulaye  aurait  eu  quelque  peine 
à  me  pardonner,  c'est  d'avoir  fait  attendre  plus  de  dix 
ans  la  publication  de  ce  tome  II  et,  surtout,  de  le  publier 
si  longtemps  après  les  tomes  III  et  IV.  Je  sens,  mieux 
que  personne,  tous  les  inconvénients  qu'entraîne  une 
telle  interversion.  Il  est  certain  que  ce  présent  volume 
est  scientifiquement  en  progrès  sur  les  autres  ;  qu'il 
est  plus  <(  au  courant  »  ;  qu'il  offre  fatalement  des 
répétitions  plus  ou  moins  heureuses,  des  raccords  plus 
ou  moins  adroits,  et,  chose  plus  regrettable,  que  je  me 


viij  PRÉFACE  DE  LA  SECONDE  ÉDITION. 

vois  forcé  d'y  combattre  plus  d'une  fois  les  thèses  des 

volumes  suivants  et  de  me  réfuter  moi-même par 

avance.  J'expliquerais  bien  à  mes  lecteurs  les  causes 
d'un  retard  qui  est  en  apparence  inexplicable,  s'ils 
pouvaient  y  prendre  quelque  intérêt.  J'estime  qu'il 
vaut  mieux  ne  pas  les  importuner  par  des  excuses  trop 
personnelles,  et  «  battre  ma  coulpe  ». 

Les  Épopées  françaises  ont  rempli  dans  ma  vie  près 
de  vingt  ans  de  travail. 

Si  j'ai  fait  un  peu  mieux  connaître  notre  vieille  poé- 
sie nationale,  si  je  l'ai  fait  un  peu  mieux  aimer  ;  si  j'ai 
contribué  à  lui  ouvrir  la  porte  si  longtemps  fermée  des 
programmes  et  des  examens  universitaires  et  à  faire 
enfin  placer  le  Boland  i^rès  de  l'Iliade  :  longo  proximus 
ïntervallo;  si  surtout,  au  lendemain  de  désastres  sans 
nom,  j'ai  pu  raviver  un  peu  l'amour  pour  la  chère 
patrie  française,  en  montrant  que  tous  les  Roncevaux 
sont  glorieusement  réparables  ;  si  le  nom  de  Roland 
—  avec  celui  de  Jeanne  d'Arc  qui  est  plus  français 
encore  —  a  pu  servir  de  ralliement  aux  âmes  éprises 
d'un  véritable  patriotisme  ;  si  je  puis  dire  enfin,  sans 
trop  de  vanité,  que  je  n'ai  pas  été  tout  à  fait  étran- 
ger à  cette  magnifique  et  salutaire  résurrection  ; 

S'il  en  est  ainsi,  je  n'aurai  pas  perdu  ma  peine  et 
mon  ahaUy  et  ce  n'est  pas  sans  quelque  consolation 
que  je  déposerai  ma  plume  et  prendrai  enfin  congé 
de  mes  lecteurs. 

Léon  GAUTIER 

29  septembre  1892. 


PREMIÈRE  PARTIE 


ORIGINE  ET   HISTOIRE 

DES 

ÉPOPÉES  FRANÇAISES. 

LIVRE   DEUXIÈME   (SUITE). 
PÉRIODE  DE   SPLENDEUR 


CHAPITRE  XVIL 

LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.  ORIGINE, 

NOMS,  PAYS  ET  CLASSIFICATION  GÉNÉRALE  DES  JONGLEURS. 


Aux  époques  sincèrement  primitives,   quand  les  i  part.  uvr.  n. 

^  ^  ^  J-  '  ■»-  CHAP.    XVII. 

peuples  ne  savent  pas  lire  et  ne  peuvent  qu'écouter, 

la  propagation  des  œuvres  littéraires  offre  un  carac-    ^^'^'^àtlîit'*'" 
tère  tout  spécial  et  que  de  grands  érudits  ont  déjà    dSTonfieurl 
mis  en  une  excellente  lumière.  Sans  doute  il  y  a,  à  cette  de  leur'appariuon 
heure  si  intéressante  de  l'histoire,  des  chants  populai-      riiistoLe. 
res  qui  éclatent  sur  les  lèvres  des  paysans  et  des  sol- 
dats, des  enfants  et  des  femmes,  de  toutes  et  de  tous. 
Ce  sont  des  cantiques  ou  des  «  péans  » ,  des  complaintes 
ou  des  rondes,  des  chants  de  guerre  ou  d'amour, 
des  ((  actualités  »  (comme  on  le  dirait  aujourd'hui)  ou 
même  des  satires  enflammées  et  des  cris  de  colère. 
Tous  ces  chants  sont  brefs,  aisés  à  retenir,  et  ils  se 
propagent,  pour  ainsi  parler,  d'eux  mêmes.  Mais  vient 
le  moment  où  ces  cantilènes  rapides  ne  suffisent  plus  à 
l'activité  poétique  des  jeunes  races  et  à  leur  besoin 
très  vif  d'entendre  raconter  de  grandes  choses  qu'elles 
puissent    imiter.  Ces  grandes    choses,  ce   sont   des 
guerres  qui  ont  été  parfois  compliquées  et  longues  ;  ce 
sont  des  vies  de  conquérants  et  des  morts  de  héros 
que  l'on  prétend  faire  connaître  dans  la  sublimité  de 
tous  leurs  détails.  Il  y  a  là  matière  à  quelques  mil- 


1  PART.    LTVR.    II. 
CHAP.    XVII. 


4       LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

liers  de  vers,  et  Ton  ne  saurait,  en  vérité,  demander 
aux  mémoires  populaires  d'apprendre  et  de  retenir 
des  récits  aussi  développés.  Tant  que  la  poésie  pri- 
mitive conserve  le  caractère  lyrique,  le  peuple  tout 
entier  sait  par  cœur  ses  poèmes  et  les  chante  lui- 
même;  mais,  dès  que  les  louanges  des  héros  se 
changent  en  une  narration  plus  étendue,  il  devient 
nécessaire  que  certaines  mémoires  professionnelles 
se  chargent  de  narrer  ces  exploits,  comme  aussi 
certaines  voix  de  les  chanter.  Bref,  l'heure  de  l'épopée 
a  sonné  et,  pour  répandre  et  populariser  cette  épopée 
qui  se  chante,  il  faut  des  chanteurs  de  profession,  il 
faut  des  hommes  du  métier. 

Ces  hommes  du  métier,  ces  musiciens  nomades  qui 
soutiennent  leur  voix  par  quelque  instrument;  qu'on 
rencontre  aux  repas,  aux  mariages,  aux  fêtes;  qui  sont 
considérés  comme  la  voix  de  la  patrie  ;  qui  marchent 
en  tête  des  armées  et  les  conduisent,  frissonnantes,  à 
la  victoire;  ces  chanteurs  populaires,  on  connaît  leurs 
noms.  En  Grèce,  c'étaient  les  rapsodes  ou  les  aèdes; 
chez  les  Gaulois,  les  bardes;  chez  les  Scandinaves,  les 
scaldes. 

Chez  nous,  ce  sont  les  jongleurs,  dont  nous  allons 
essayer  de  raconter  l'histoire  et  de  peindre  le  por- 
trait. 


Persistance 

des  jongleur 

à  travers 

tous  les  siècles. 


Ils  existent  encore,  ces  jongleurs,  ces  éternels  jon- 
^Ip^yiT  gleurs.  Ils  vivent,  ils  peinent,  ils  grouillent  tout  près 
de  nous.  Nos  baraques  de  la  foire  en  sont  pleines,  et 
ils  ont  aujourd'hui  la  même  physionomie,  les  mêmes 
talents,  les  mêmes  mœurs  qu'autrefois.  Ils  ne  chan- 
tent plus  de  chansons  de  geste,  je  le  veux  bien; 
mais  ils  sont  divisés  en  un  certain  nombre  de  groupes 
qui  sont  assurément  les  mêmes  qu'aux  xii"  et  xiii'  siè- 


CHAP.  XVII. 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

des  et,   s'il  faut  tout  dire,  qu'aux  siècles  romains.   '  ™.  uvr.  n. 
Voici   les   dompteurs    et   les    montreurs   d'animaux 
savants,  les  lutteurs  à  main  plate,  les  Hercules  qui 
soulèvent  des  poids  invraisemblables,  les   désossés, 
les  danseurs  sur  la  corde  raide,  les  géants,  les  nains  et 
les  ((  phénomènes  »,  les  prestidigitateurs  avec  leurs  go- 
belets et  leur  baguette  magique, les  avaleurs  de  sabres 
ou  d'étoupes  en  feu;  voici,  enfin,  voici  l'innombrable 
et  curieuse  famille  des  saltimbanques.  Plus  loin,  dans 
les  rues,  dans  les  cours,  de  pauvres  loqueteux  chan- 
tent, d'une  voix  éraillée,  les  romances  sentimentales, 
les  chansons  patriotiques  ou  les  couplets  égrillards. 
Plus  loin  encore,  de  petits  orchestres  ambulants  font 
entendre  des  trios  ou  des  quatuors,  plus  ou  moins 
classiques,   au  milieu  d'un  public  qui  est  toujours 
haletant  et  souvent    enthousiaste.   Et  enfin,  là-bas, 
dans  nos  ports  de   mer  bretons,   dans  nos  villages 
encore  chrétiens,  de  braves  gens  s'arrêtent  au  milieu 
de  la  place,   ouvrent  devant  les  femmes  je   ne  sais 
quelle  boîte  où  sont  des  reliques;  puis,  déroulent  une 
toile  peinte  où  est  représentée  la  vie  de  quelque  mis» 
sionnaire  récemment  égorgé  pour  le  Christ  et,  devan  t 
ce  tableau  plus  que  naïf,  chantent  une  complainte  non 
moins  naïve  et  qui  ne  contient  guère  moins  de  trente 
ou  de  quarante  couplets... 

Eh  bien!  ces  acrobates,  ces  chanteurs  ambu- 
lants, ces  musiciens  des  rues,  ces  montreurs  de  reli- 
ques,   ce    sont  LES   descendants    authentiques   DE  NOS 

JONGLEURS.  La  pérennité  du  jongleur  est  un  fait  qui  ne 
saurait  être  contesté,  et  l'on  voit  combien  il  importe 
de  remonter  aux  origines  d'une  caste  aussi  persistante 
et  qui  peut  passer  pour  indestructible. 


I   PART.  IJVR.    II. 
GHAP.   XVII. 


6  LES  PROPAGATEURS  DES  ClIANSOxNS  DE  GESTE. 

Les  jongleurs  sont  d'origine  romaine.  C'est  un  legs 
évident   de    ce  terrible   et  grand    Empire  qui    avait 
Les  jon.^^i«urs    ^ggg^^j  ^Q^c^  les  peuples  et  s'était  laissé  asservir  par  tous 

d'oriffine  romaine,  t  .  t  i  *        r  t     *  *        r    *  t    ^  -i  ji 

Preuves       les  vices.  Le  monde  romain  était  véritablement  devenu 

empruntées  •        J  u*    a    *  4.    J  *  i. 

aux  documents  la  Droio  dos  uistrious  et  des  mimes,  et  ces  amuseurs 

ecclésiastiques,  *■     ^  ,  i  i  •  i  /^ 

aux  textes     pubHcs  v  étaient  tenus  en  plus  d'estime  que  les  Cè- 
des Conciles      1  J  i  ^ 

et  des  Pères,  etc.  g^^g  eux-mêmcs.  Les  scurrœ  régnaient.  On  en  voyait 
dans  toutes  les  villes  et  sur  toutes  les  places  publi- 
ques, «  qui  égayaient  les  oisifs  par  des  divertisse- 
ments variés  où  les  tours  d'acrobates  tenaient  autant 
de  place  que  la  musique  et  le  chant  ^  ».  Retenons 
ce  fait  :  ils  chantaient,  et  c'est  par  là  surtout 
qu'ils  sont  les  devanciers,  j'allais  dire  les  précur- 
seurs de  nos  futurs  jongleurs  de  geste.  Qu'ils  aient 
été,  comme  le  veut  un  excellent  érudit  de  ce  temps, 
((  héritiers  en  partie  des  scôpas  francs  ^  »  :  je  ne 
saurais  me  le  persuader  aisément,  et  j'aime  mieux 
suivre,  à  travers  les  siècles,  leurs  traces  qui  sont 
visiblement  romaines,  a  Des  témoignages  plus  d'une 
fois  recueillis  et  qui  se  suivent  depuis  la  fin  de 
l'empire  romain  jusque  bien  avant  dans  le  moyen 
âge ,  nous  font  connaître  l'existence  d'une  classe 
d'individus  désignés  sous  les  noms  antiques  de  scurrse, 
thymelici,  histriones,  enfin  de  joculatores.  Ils  traver- 
sent, sans  disparaître,  les  misères  des  temps  méro- 
vingiens et  carolingiens,  et  nous  les  retrouvons  au 
xf  siècle,  florissant  par  toute  la  Gaule,  mais  particu- 
lièrement au  sud  ^  »  Voilà  bien  l'origine,  voilà  la 
genèse  de  nos  jongleurs. 

Cette  origine,  cette  genèse  sont  surtout  prouvées  par 


1.  Paul  Meyer,  i^omania,  1876,  p.  260.  —  2.  Gaston  Paris,  La  Lit- 
térature française  au  'moyen  âge,  1890,  p.  36.  L'auteur  ne  parle 
ici  que  des  jongleurs  «  chantants  »,  et  non  pas  des  histrions  propre- 
ment dits.  —  3.  Paul  Meyer,  Le. 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.       7 

les  textes  et  les  documents  ecclésiastiques.  Ils  abon- 
dent et  surabondent. 

L'Église,  en  effet,  qui  a  le  flair  de  tous  les  dangers 
sociaux,  ne  fît  pas  accueil  à  ces  saltimbanques  et  à  ces 
chanteurs  de  la  décadence  romaine  qu'elle  confondit 
légitimement  avec  les  magiciens  et  les  aruspices, 
même  avec  les  meretrices.  Les  Conciles  parlèrent,  et 
ils  parlèrent  avec  une  singulière  fermeté.  Le  concile 
d'Agde,  en  506,  qui  n'attachait  pas  encore  au  mot 
joadator  un  sens  très  précis,  se  contente  d'enlever  la 
marque  de  la  cléricature  à  tous  les  clercs  qui  font  de 
mauvaises  plaisanteries  et  ont  un  parler  trop  libre  *; 
mais  rien  n'égale  la  vigueur  des  Conciles  qui,  durant 
l'année  qui  précéda  la  mort  du  grand  empereur  Char- 
les, s'assemblèrent  solennellement  à  Tours,  à  Arles, 
à  Mayence,  à  Reims  et  à  Châlon  ^  A  Tours,  notam- 
ment, on  mit  en  garde  les  prêtres  de  Dieu  contre  ces 
histrions  devant  lesquels  il  leur  est  recommandé  de 
prendre  aussitôt  la  fuite.  Trois  ans  après,  au  célèbre 
concile  d'Aix-la-Chapelle,  même  sévérité,  mais  en- 
core plus  rudement  exprimée  :  «  Avant  que  les  thy- 
melïci  entrent  dans  la  salle  d'un  banquet,  les  prêtres, 
tous  les  prêtres,  doivent  soudain  se  lever  et  sortir  ^  » 


1.  «  Clericum  scurrilem  et  verbis  turpibus  joculatorem  ab  officio 
retraïiendum.  »  (Labbe,  t.  IV,  1394.)  C'est  le  canon  lxx.  —  2.  «  His- 
trionum  quoque  turpium  et  obscœnorum  insolentias  jocorum,  et 
ipsi  animo  effugere  cseterisque  sacerdotibus  efïugienda  prsedicare 
debent.  »  (Concilium  Turonense  III,  anno  813;  Labbe,  VII,  1262.) 
Cf.  le  concile  de  Reims,  de  la  même  année  :  «  Ut  episcopi  et  abbates 
ante  se  joca  turpia  facere  non  permittant;  sed  pauperes  et  indigentes 
secum  ad  mensam  habeant,  et  lectio  divina  ibi  personet.  »  (Labbe,  VII, 
1256.)  Cf.  le  10*^  canon  du  concile  de  Mayence,  de  la  même\innée; 
les  9^  et  10e  canons  de  celui  de  Châlon,  etc.  —  Déjà,  dans  un  capitu- 
laire  de789(Baluze,  Capitularia^  1,230)  il  avait  été  spécifié,  ou  plutôt  con- 
firmé, que  les  histrions  ne  pouvaient  pas  être  admis  à  portçr  une 
accusation  :  «  Omnes  etiam  infamise  maculis  aspersi,  id  est  histrio- 
NES  ac  turpitudinibus  subjectse  personse,  ad  accusationem  non  admit- 
tantur.  »  Ces  amuseurs  publics  étaient  juridiquement  «  infâmes  ».  — 
3.  «  Quod  non   oporteat  sacerdotes  aut  clericos  quibuscumque   spec- 


I  PART.   LÎVR.    Il, 

CHAP.    xvn. 


8       LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

'•^^^J7i>*/x^^^^^     Un  concile  du  neuvième  ou  du  dixième  siècle,  dont 

on  n'a   pu  fixer  la  date  d'une  façon  plus  précise  et 

qui  fut  tenu  dans  la  province  de  Rouen,  n'est  pas 
moins  énergique  et  déclare  qu'il  faut  en  finir  une 
bonne  fois  avec  tous  les  incantatores,  avec  tous  les 
histrions.  *  Au  reste,  les  Pères  et  les  Docteurs  avaient 
depuis  longtemps  jeté  l'alarme.  Tertullien,  dont  l'on 
s'attend  bien  à  trouver  ici  le  témoignage  fougueux  et 
qui  fut  l'ennemi  de  tous  les  spectacles  ^,  saint  Cy- 
prien  ^  et  Lactance  ^  s'accordent  à  flétrir  les  mimes 
et  à  dénoncer  les  grands  périls  qu'ils  font  courir  aux 
âmes.  Mais  il  est  un  texte  de  saint  Augustin  qui  eut 
une  influence  plus  décisive  et  qui  est  cent  fois  cité 
dans  les  Sommes  et  les  Pénitentiels  du  moyen  âge  : 
Donare  res  suas  histnonibus  vïtium  est  immane,  non 
virtus  ^y  et  le  grand  docteur  ajoute  :  «  Ces  histrions, 
c'est  la  pourriture,  c'est  la  sanie  qui  a  détruit  parmi 
nous  les  cités  et  les  bonnes  mœurs  ^  »  A  travers 
quatre  siècles,  Alcuin  fait  écho  à  saint  Augustin  et 


taculis,  in  scenis  aut  in  nuptiis,  interesse;  sed,  antequam  thymelici 

INGREDIANTUR,     EXSURGERE     EOS    CONVENIT    ATQUE    INDE    DISCEDERE.     » 

(Concilium  Aquisgranense,  anno  816,  Labbe,  VII,  1361.  Cf.  Muratori, 
Antiquitates  italicse,  II,  848.) 

1.  «  De  meretricibus  a  cunctis  locis  abjiciendis  et  de  magicis  arti- 
bus  aruspicum  cunctorumque  incantatorum  seu  histrionum  penitus 
delendis.  »  (D.  Bessin,  Concilia  Rothoniagensis  provinciœ,  pars  prior, 
p.  36.)  —  2.  Tertullien,  Apologeticus,  cap.  xv.  —  3.  «  Pro  dilectione 
tua  et  verecundia  mutua  consulendum  me  existimasti,  frater  charis- 
sime,  quid  mihi  videatur  de  histrione  quodam  qui,  apud  vos  cons- 
titutus,  in  ejusdem  adhuc  artis  suse  dedecore  persévérât,...  an  talis 
debeat  communicare  nobiscum.  Quod  ego  puto  nec  majestati  divinse, 
nec  efangelicse  disciplinse  congruere,  ut  pudor  et  honor  Ecclesise 
tam  turpi  et  infami  contagione  fœdetur.  »  (Cyprianus  Eucratio  fratri, 
lib.  1,  epist.  10,  ann.  256.)  —  4.  «  Quid  de  mimis  loquar  corruptelarum 
prseferentibus  disciplinarn,  qui  docent  adulteria  dum  lîngunt  et  si- 
inulatis  erudiunt  ad  vera?  »  {Institutionmn  dlvinarum  lib.  VI,  cap. 
XX.)  En  tous  ces  textes,  c'est  principalement  des  comédiens  qu'il 
s'agit.  —  5.  Tractatus  C,  in  Johannis  Evangelium  cap.  xvi  :  édition 
des  Bénédictins,  t.  III,  col.  749.  —  6.  «  Illa  sanies,  Romse  recepta, 
favoribus   aucta,  tandem  coUabefecit  bonos  mores  et  civitates  perdi- 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.       9 

s'écrie  avec  une  belle  indignation  :  a  Celui  qui 
introduit  en  sa  maison  des  histrions,  des  danseurs  et 
des  mimes  ne  sait  pas  quelle  foule  d'esprits  immondes 
y  entre  avec  eux  ^  »  Déjà  Egbert,  archevêque  d'York, 
avait  proclamé  très  haut  que  le  seul  fait  d'avoir 
prêté  l'oreille  à  un  jongleur  constituait  un  péché  dont 
il  fallait  se  confesser  et  faire  pénitence  ^  Agobard,  qui 
mourut  en  840,  s'élève  avec  une  sorte  de  rage  contre 
les  prêtres  qui  se  plaisent  aux  histrions,  aux  mimes, 
aux  turpissimi  et  vanissimi  joculatores,  alors  que  les 
pauvres  de  la  sainte  Église  meurent  dans  les  affres  de 
la  faim  ^  Hincmar  ne  tient  pas  un  autre  langage  dans 
ses  Capitula  ad  preshyteros  ^;  mais  c'est  encore  dans 
les  Canons  de  l'abbé  Abbon,  mort  en  1004,  que  l'on 
rencontre  l'accent  le  plus  indigné  :  «  En  quoi,  s'écrie- 
«  t-il,  en  quoi  consiste  la  justice  d'un  roi?»  Et  le  mo- 
raliste répond  :  «  A  punir  les  adultères  et  à  ne  pas 
((  entretenir  les  histrions  ^  »  C'est  une  belle  parole. 
Par  tant  de  textes  accumulés,  et  qui  sont  empruntés 


dit  coegitque  Imperatores  ssepius  eos  [histriones]  expellere.  »  Du 
Gange, dès  sapremière  édition  (1678),  cite  ces  dernières  lignes  comme  fai- 
sant suite,  dans  le  Tractatus  C,  aux  mots  Lonare  res  siias^  etc. 
L'édition  des  Bénédictins  (1680)  n'offre  rien  de  semblable. 

I.  «  Nescit  homo  qui  histriones  et  mimos  et  saltatores  introducit 
in  domum  quam  magna  eos  immundorum  sequitur  turba  spirituum  » 
(Epist.  cvii;  en  791).  —  2.  «  Si  quis  christianus  fabulis  otiosis,  stulti- 
loquiis,  verbis  jocularibus  risumque  moventibus  studuerit,  quod,  se- 
cundum  Domini  deflnitionem  et  sancti  Pauli,  apostoli  ejus,  peccatum 
esse  dignoscitur,  sacerdoti  suo  manifestet  et  secundum  arbitrium 
ejus  modumque  delicti  pœniteat.  »  {Pœnitentiale  Egberti,  Eboracen- 
sis  archiepiscopi,  f  766  :  Labbe,  VI,  1604.)  —  3.  «  Inebriat  histriones, 
mimos,  turpissimosque  et  vanissimos  joculatores,quum  pauperes  Ec- 
clesise  famé  discruciati  intereant.  »  (Liber  de  dispensatione,  vers  886; 
Patrologie  de  Migne,  CIV,  249.)  —  4.  «  Nec  plausus  et  risus  incondi- 
tos  et  fabulas  inanes  ibi  referre  aut  cantare  prsesumat,  nec  turpia 
joca  cum  urso  vel  tornacibus  ante  se  facere  permittat  »  {Capitula 
ad  preshyteros  cap.  xiv;  texte  qui,  comme  les  précédents,  est  cité 
par  Muratori,  en  ses  Antiquitates  italicœ,  II,  845,  846.)  Hincmar  est 
mort  en  882.-5.  «  Justitia  régis  est...  furta  cohibere,  adulteria  pu- 
nira, impudicos  et  histriones  non  nutrire.  »  (Ex  Canonibus  Abbonis 
abbatis  f  1004;  Historiens  de  France,  X,  627.) 


I  PART.    LIVR.    Tl. 
CHAP.    XVII. 


1   PAR.T.    LIYR.  IT. 
CHAP.    xvir. 


10      LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

d'une  part  aux  Conciles  et  de  l'autre  aux  Pères,  nous 
n'avons  pas  seulement  voulu  prouver  l'origine  évidem- 
ment romaine  des  histrions  et  des  mimes,  mais  encore 
leur  persistance  tenace  au  milieu  de  la  société  chré- 
tienne, depuis  le  ifjusqu'auxi'siècle,  depuis  Tertullien 
jusqu'à  Abbon.  Rien  ne  semblera  mieux  démontré  \ 


ménestrels  ) 


Enumératioii        Les  uoms  qu'out  portés  ces  amuseurs  à  travers  les 
différents  noms  slèclcs,  CCS  uoms  sculs  Suffiraient  à  attester,  une  fois 

qu'ont  portés 

les  jongleurs,    (jg  p^Qg^  j^yp  origluc  romaiuc.  Tous  ces  noms  appar- 
'^de'icsn'Lt?''''  tiennent  à  la  latinité.  La  plupart  désignent  surtout  des 
Jongleurs  »    eomédicus  et  des  bouffons  :  sciirrœ,  mimi,  paniormmiy 
histrïonesy  nehulones,  ludiones ,  scenici^  satyrïd.,  cho- 
raules,  thymelïcï  ^  Quelques  autres  sont  d'une  signi- 

1.  n  y  a  peut-être  quelque  exagération  dans  ces  lignes  de  Gaston 
Paris  :  «  Nous  ne  trouvons  pas  les  jongleurs  [chantants]  mentionnés 
avant  le  ix^  siècle,  et  ce  n'est  qu'à  cette  époque  qu'ils  ont  pu  exister 
tels  que  nous  les  connaissons  par  des  descriptions  postérieures.  »  {La 
Littérature  française  au  moyen  âge,  §  20,  p.  36.)  Paul  Meyer  (parlant 
également  de  ceux  qui  chantaient  des  laisses  épiques  ou  des  vers 
lyriques)  semble  croire  que  les  joglars  du  midi  ont  précédé  les  jou- 
gleors  du  nord  :  «  En  Aquitaine,  notamment,  les  seigneurs  se  plai- 
sent à  s'entourer  de  ces  personnages  d'abord  méprisés  et  peut-être 
méprisables,  mais  qui  s'élèvent  à  proportion  des  encouragements  qu'ils 
reçoivent.  »  Les  gens  du  midi  que  la  femme  de  Robert,  Constance, 
emmena  avec  elle,  et  qui  scandalisèrent  ou  étonnèrent  la  petite  cour 
de  France,  étaient  probablement  des  jongleurs  (Romania,  1876, 
p.  260).  —2.  Ce  mot  est  celui  de  tous  qui  remonte  àlaplus  haute  antiquité, 
et  l'on  sait,  que  dans  un  théâtre  grec,  la  thymèlè  était  à  l'origine 
un  autel  de  Bacchus.  Plus  tard,  cette  sorte  d'estrade  rendit  diffé- 
rents services:  «  Elle  servait  d'autel;  elle  représentait  un  monument 
funéraire;  elle  cachait  le  souffleur,  etc.  »  {Bictionnaire  des  aritiqui- 
tés  romaines  et  grecques  d'Antony  Rich.)  Le  mot  a  fait  fortune  et 
est  resté  en  usage  assez  tard.  Pour  n'en  citer  qu'un  exemple  célè- 
bre, on  lit  dans  la  Vita  Hluclovici  imperatoris  de  Thegan  [Histo- 
riens de  France,^!,  78):  «  Quando  in  festivitatibus,ad  Isetitiam  populi, 
procedebant  themelici,  scurrœ  et  mimi  cum  choraulis  et  citharistis 
ad  mensam  coram  eo,  tune  ad  mensuram  coram  eo  ridebat  populus  : 
ille  [Hludowicus]  nunquam  vel  dentés  candides  sues  in  risu  ostendit.  » 
Cf.  le  concile  d'Aix  en  816  (Labbe,  VII,  1362),  etc.  —  Le  mot  générique 
histrio  était  encore  d'un  usage  courant  au  xiv^  siècle  dans  le  sens  de 
ménétrier.  C'est  ainsi  qu'en  1302  «  Symon,  dictus  Chevrette,  ystrio 
carissimi  quondam  domini(le  comte  de  Bourgogne, Othon)»  se  qualifie 
dans  sa  quittance  de  ménétrier  (Mahaut,  comtesse  d'Artois,  par  J.-M. 
Richard,  p.  108).  Même  plus  tard,  le  cas  n'est  pas  rare. 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.      11 

fication  plus  étroite,  et  font  penser  à  ce  qu'en  notre 
langue  médiocre  nous  appellerions  aujourd'hui  des  ■ 
((  spécialités  »  :  saltatores,  gestïcularïï,  bastaxi,  saccula- 
ru,  funamhulï^  ou,  dans  un  autre  ordre  d'idées,  àtha- 
risiœ,  tibicmes,  lyricïnes,  tuhïcines,  cornidnes  et^  bien 
plus  tard,  viellatores ,  Il  en  est  d'autres  enfin  que  les 
moralistes  du  moyen  âge  ont  voulu  (le  plus  sou- 
vent d'après  l'antique)  ajouter  à  une  nomenclature 
qui  était  déjà  si  riche  et  semblait  si  colorée  ^  Puis,  il  y  a 
des  mots  qui  indiquent  surtout  le  mépris  dont  ce  vilain 
monde  était  l'objet  :  halatrones,  garciones,  triidani  ^ 
S'il  faut  tout  dire,  les  noms  qui  ont  eu  le  plus  de  succès 
dans  l'antiquité  sont  ceux  de  mimes  et  d'histrions,  et, 
au  moyen  âge,  ceux  de  «  jongleurs  »  et  de  «  menes- 

1.  «  Moneantur  [clerici]  quod  nec  tafurarias  exerceant  bastaxi  sive 
jucg-lars,  mimi,  etc.  »  (Concile  VIII  de  Tarragone  en  Tan  1317,  repro- 
duit dans  les  Constitutions  des  rois  d'Aragon.  V.  Du  Gange,  aux  mots 
joculari  et  bastaxms.)  Du  Gange  rapproche  ce  dernier  terme  de  notre 
mot  «  bateleur  »  et  de  l'expression  «  faiseur  ou  joueur  de  basteaus  »  que 
Ton  trouve  mille  et  mille  fois  dans  les  textes  du  moyen  âge  :  «  Aus 
baastiaus  ou  à  un  gieu  —  Seroient  bien  demi  jor  droit  »,  (Gautier  de 
Goinci),  «  Menestrelz  qui  font  les  jeux  es  places  de  bateaux  ou  d'en- 
tregiez  »,  etc.  (Jehan  de  Meung,  cité  comme  le  précédent  par  F.  Gode- 
froy,  etc.,  etc.)  L'étymologie  est  difficile,  et  c'est  à  tort  que  Littré  a 
dérivé  basteau  de  basteUus,  petit  bâton,  baguette.  Il  vaut  mieux 
avouer  avec  MM.  A.  Darmestetter,  Hatzfeld  et  A.  Thomas  que  l'origine 
est  inconnue,  et  que  l'ancienne  forme  baastel  (cf.  le  provençal  ba- 
vasteï)  empêche  d'y  voir  le  même  radical  que  dans  bâton.  »  — 
2.  Telle  est  l'énumération  très  pédante  de  Jean  de  Salisbury  en  son 
Polycratictis  :  «  Satius  enim  fuerat  otiari  quam  turpiter  occupari. 
Hinc  mimi,  salii  vel  saliares,  balatrones,  ccmiliani,  gladiatores,  pal^es- 
tritse,  gignadii,  prœstigiatores,  matffici  quoque  multi,  et  tota  jocu- 
LATORUM  SCENA  procedit.  »  [Patrologie  de  Migne,  GXGIX,  col.  406,  et 
Acta  SS.  octobris,  IX,  p.  700.)  On  trouvera  dans  ce  tome  desBollandistes 
(pp.  698-700)  une  Dissertation  très  topique  sur  les  jongleurs,  à  laquelle 
nous  nous  faisons  un  devoir  de  renvoyernotrelecteur.Gf.  une  autre  énu- 
mération  du  niême  genre,  dans  le  Le  septem  sacramentis  (Bibl.  Nat.  lat. 
14859,  xiiie  siècle)  :  «  De  omnibus  magis,  aruspicibus,  incantatoribus, 
ariolis,  aruspicibus,  inspectoribus  gladiorum  vel  speculorum  vel 
auguribus,  sortiariis,  funambulis,  saltatoribus,  joculatoribus,  et  illis 
qui  decios  faciunt  et  incisiones  vestium  et  caudationes,  quorum 
opéra  nihil  prosunt  humanœ  vitfe,  sed  obsunt  »  (f«  322).  —  3.  «  Tru- 
dani  dicuntur  erronés,  plani,  mendici.  »  V.  dans  Du  Gange,  l'article 
trutamis. 


:  PART.    LIVR.   II. 
CHAP.     XVII. 


1   PART.    LlYR.    ir. 
CHAP.    XVII. 


12      LES  PROIUGATFXmS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

trels  ».  Les  premiers  s'entendent  assez  :  il  faut  expli- 
quer les  autres. 

Rien  n'est  plus  curieux,  rien  n'est  plus  vivant  que 
l'histoire  d'un  mot,  et  le  mot  jongleur  nous  en  fournit 
aisément  la  preuve.  Le  type  e^ijocus  qui  signifie,  dès 
l'origine,  une  plaisanterie,  voire  une  raillerie  plus  ou 
moins  méchante,  plus  ou  moins  fine.  De  là,  le  verbe 
joculari  qui  n'a  guère  voulu  dire  que  «  plaisanter  », 
ou,  comme  nous  serions  portés  à  l'écrire  aujourd'hui 
«  faire  des  mots  ».  C'est  ce  qui  a  donné  lieu  fort  régu- 
lièrement aux  mots  joadans,  lequel  a  passé  dans  le 
provençal  yw^/^r,  et  joculatovy  joculatorem,  qui  nous 
ont  donné  en  vieux  français  jouglerre  et  jougleor. 
Durant  de  longs  siècles,  les  types  latins  n'ont  d'ail- 
leurs exprimé  d'autre  idée  que  celle  d'un  plaisantin  ; 
mais,  entre  le  plaisantin  de  salon  et  celui  de  profes- 
sion, il  n'y  a  pas  tant  d'épaisseur  qu'on  pourrait  le 
croire,  et  le  vocable  «jougleor  »  est  bientôt  devenu  le 
synonyme  de  mime  et  d'histrion  *.  On  n'a  même  pas 
tardé  à  l'appliquer  à  toute  l'immense  famille  des  chan- 
teurs ambulants,  des  acrobates  et  des  saltimbanques, 
de  telle  sorte  que  le  mot,  qui  convenait  jadis  aux 
seuls  jeux  de  l'esprit  et  au  sel  de  la  conversation,  en 
est  venu  un  jour  à  signifier  principalement  ces  pau- 
vres hères  qui  jonglent  avec  des  sabres  et,  au 
figuré,  ces  gens  sans  conscience  qui  jouent  avec  leurs 
convictions  et  avec  celles  des  autres.  C'est  dans 
Salvien  peut-être  que  l'on  trouve  pour  la  première 
fois  le  vaoijocidator  avec  son  sens  professionnel;  mais 
depuis  Salvien  jusqu'à  nos  jours,  à  travers  plus  de 

1.  On  remarquera  cependant  que,  dans  le  célèbre  texte  du  Pem- 
tentiel  de  Thomas  de  Cabham,  sur  lequel  nous  aurons  lieu  de  reve- 
nir long-uement,  le  mot  joculatores  est  employé  dans  un  sens  très 
favorable.  On  le  réserve  à  ces  chanteurs  sérieux  «  qui  cantant  gesta 
principum  et  vitam  sanctorum  ». 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE      13 

mille  textes,  le  mot  n'a  jamais  cessé  de  faire  fortune. 
11  ne  périra  plus. 

Le  nom  de  «  ménestrel  »  ne  prête  pas  à  une  aussi 
longue  histoire,  et  c'est  en  plein  moyen  âge  que,  par 
une  évolution  fort  naturelle,  ce  vocable  a  changé  len- 
tement de  sens.  Rien  de  plus  simple,  d'ailleurs.  Il  y 
avait  en  latin  un  mot  des  plus  classiques,  minister,  qui 
avait  commencé  par  signifier  un  esclave  et  qui,  petit 
à  petit.  Dieu  et  l'Église  aidant,  avait  fini  par  désigner 
un  serviteur,  mais,  plus  spécialement,  un  serviteur 
attaché  à  la  personne  même,  au  service  personnel  du 
seigneur.  Or,  parmi  ces  ministri,  il  y  en  avait  qui  étaient 
préposés  à  sa  table,  d'autres  à  son  coucher,  d'autres 
à  ses  chasses;  mais  il  y  en  eut  un  surtout,  qui  se  montra 
aisément  plusintelligent  et  fut  peut-être  plus  recherché 
que  tous  les  autres. C'était  celui  qui  avaitia  charge  diffi- 
cile d'amuser  le  maître  et  d'être,  en  quelque  manière, 
l'intendant  de  ses  menus  plaisirs.  Il  savait  jouer  de 
quelque  instrument,  il  savait  chanter,  et,  l'après- 
midi,  après  les  forts  repas  de  ce  temps-là,  il  chantait 
ou  musiquait  devant  les  hôtes.  Son  nom,  sous  la 
forme  d'un  diminutif  S  ne  tarda  pas  à  devenir  syno- 
nyme de  celui  de  jongleur,  d'autant  que  les  sei- 
gneurs permirent  volontiers  à  leurs  ménestrels  d'aller 
souvent  chanter  ailleurs.  Bref,  cette  synonymie  fit  son 
chemin  dans  le  monde  :  certaine  rue  de  Paris,  qui 
s'était  d'abord  appelée  viens  viellatorum  ou  joculato- 
nim,  puis  «  rue  des  jongleurs  »,  finit  par  s'appeler, 
vers  1400,  «  rue  des  ménestrels  »,  et,  vers  1480, 
«  rue  des  menestriers  »  ^  Ce  dernier  mot  est  celui  qui 


1.  On  a  la  forme  simple,  menestre  :  «  Liricen,  harpeur  ou  menetre  » 
[Glossaire  de  Salins,  cité  par  F.  Godefroy).  —  2.  V.  notre  première 
édition,  I,  349,  et  Pio  Rajna,  Le  origini  delV  epopea  francese,  pp.  537 
et  538. 


I.  PART.   LiVR.  II. 
CHAP.    XYU. 


I   PART.   LIVR.    II. 
CHAP.    XYII. 


14      LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

nous  est  resté,  et  il  est  encore  plus  d'une  vieille  pro- 
vince où  l'on  voit  figurer,  en  tête  du  cortège  des 
noces,  un  ou  deux  violoneux  tout  enrubannés  et  fleu- 
ris, et  qui  s'escriment  vaillamment  à  jouer  les  vieux 
airs.  Ce  sont  les  ménétriers,  descendants  de  nos  an- 
ciens ménestrels,  lesquels  descendaient  eux-mêmes 
des  ministrï  romains  et  féodaux 


des j^^igfeurs.  Mais  cufin ,   ces  jongleurs,  ces  ménestrels,  d'où 

^""en  uafC  vcnaient-ils?  Et,  s'il  faut  ici  parler  plus  clairement, 

erAnJSre.  qucl  fut,  au  moycu  âge,  le  pays  qui  en  produisit  et 

considérée  eu   cxDorta  le  plus?  Il  est  à  peine  utile  de  se  le 

comme  , 

le  principal  pays  dcmaudcr,  ct  la  France  de  nos  jours  donne  ici  quel- 

de  production  '  "  -•■ 

et  d'exportation,  g^^  j^j^c  de  ccllc  d'autrcfols. 

Sans  doute,  les  jongleurs  n'ont  jamais  manqué  en 
Italie,  et  nous  en  voyons  qui  circulent,  la  vielle  au  dos, 
sur  tous  les  antiques  chemins  de  la  Lombardie  et  de  la 
Toscane.  Même  il  y  a,  dans  l'Ombrie,  une  ville  illustre, 
Pérouse,  qui  regarde  comme  un  devoir  d'entretenir 
des  jongleurs  à  ses  frais  afin  de  délasser  les  magistrats 
de  la  commune  et  pour  préserver  le  peuple  d'une 
oisiveté  dangereuse  ^  Les  jongleurs  italiens,  comme 
ceux  de  France,  sont  alors  invités  à  tous  les  adou- 
bements, à  tous  les  mariages,  et  il  faut  qu'en  1286, 
un  concile  (celui  de  Ravenne)  défende  formelle- 
ment aux  clercs  d'héberger  ces  histrions  qui  ve- 
naient trop   volontiers  prendre  pension  chez   eux  ^ 


1.  Cet  usage,  qu'on  a  pu  constater  depuis  le  milieu  du  xiv^  siècle,  a 
persisté  jusqu'au  milieu  du  xvP,  et  il  y  a  quelques  raisons  de 
croire  que  la  même  coutume  existait  également  à  Florence.  (Ro- 
7nania,  1875,  pp.  296,  297,  d'après  un  très  intéressant  article  de 
M.  d'Ancona  dans  la  Niiova  antologia  :  «  Mtisica  e  poesia  nelV 
antico  comune  di  Pertigia.  »)  Nous  aurons  lieu  d'y  revenir.  — 
2.  «  Cum  consuetudo...  videatur  induci...  ut,  cum  laïci  decorantur 
cingulo  militari  seu  nuptias  contrahunt,  joculatores  et  histriones 
transmittunt  ad  clericos  ut  eis  provideant,  prout  et  iidem  laïci  faciunt 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.  15 

Un  saint,  Jean  le  Bon,  qui  vivait  à  la  fin  du  xif 
siècle,  fut  jongleur  jusqu'à  Fâge  de  quarante  ans  et,  - 
avant  de  se  faire  ermite,  exerça  son  métier  dans  tous 
les  pays  italiens  *.0n  ne  saurait  donc  contester  un  ins- 
tant l'existence  en  Italie  de  canterini,  de  jongleurs 
indigènes.  Il  y  a  plus  :  ces  jongleurs  existent  en- 
core, ou,  du  moins,  existaient  il  y  a  quelques  années. 
Au  milieu  d'un  auditoire  populaire,  ils  chantaient  en 
plein  vent  des  vers  issus  de  nos  vieilles  chansons 
françaises.  Trois  érudits  italiens  les  ont  vus,  connus, 
interrogés:  Rajna,  à  Naples^;  Fusinato,  à  Venise  S 
Pitre,  à  Palerme  ^.  On  les  appelait,  on  les  appelle 
encore  des  cantastorie,  des  chante-histoires,  et  à  Na- 
ples,  des  rin^ïM  à  cause  de  notre  Renaud  de  Montauban. 
Somme  toute ,  le  j  ongleur  «  italien  ^)  a  son  existence  prou- 
vée depuis  sept  siècles;  mais  il  ne  semble  guère  moins 
prouvé  que  l'idée  première  et  le  type  original  étaient 
principalement  venus  de  France.  Les  héros  que  célé- 
braient ces  chanteurs  nomades,  c'étaient  des  héros 

inter  se^...  statuimus  ut  nullus  clericorum  nostrse  provincise...  a  tali- 
bus  joculatores  vel  histriones  transmisses  recipiat.  »  (Muratori,  Anti- 
qicitates  Italicœ,  II,  848.)  On  pourrait  multiplier  les  textes  ;  mais  il 
en  est  un,  également  cité  par  Muratori,  qui  mérite  une  rectification. 
Il  s'agit  du  «  théâtre  de  Milan  »  (au  xiv®  siècle!)  «  super  quo  his- 
triones cantabant,  sicut  modo  cantatur  de  Rolando  et  Oliverio  ».  Or, 
le  Chronicon  Mediolanense,  que  cite  Muratori  (1.  c.  844),  ne  fait  que 
reproduire  la  Cronica  major  de  Galvano  Fiamma,  lequel,  voulant 
donner  une  idée  du  théâtre  antique,  dit  fort  nettement  :  «  In  medio 
erat  puplitum  altum  super  quo  ystriones  cantabant  aliquas  pulcras 
et  virtuosas  ystorias,  sicut  nunc  in  foro  cantantur  de  Rolando  et 
Oliverio.  »  Cette  excellente  rectification  est  due  à  P.  Rajna  dans  un 
article  de  VArchivio  storico  Lombardo  (XIV,  1887)  :  Il  teatro  di  Milano 
e  i  canti  intorno  ad  Orlando  e  Ulivieri  (Romania,  1887,  p.  614). 

1.  u  B.  Joannes  Bonus,  eremita  ordinis  sancti  Augustini  usque  ad 
annum  aetatis  suae  quadragesimum,  joculator  fuit  et  varias  Italise 
partes  circumivit.  »  (Acta  SS.  octobriSy  IX,  698.)  —  2.  Ntcova  antolo- 
gia,  15  déc.  1878,  article  de  P.  Rajna  :  I  Rinaldi  o  cantastorie  di 
Napoli,  analysé  dans  Romania,  1879,  p.  137.  —  3.  Giornale  di  Filo- 
logia  romanza,  n»  9,  t.  IV,  fasc.  3-4,  juillet  1883,  résumé  dans  un  ar- 
ticle de  Paul  Meyer,  Romania,  1885,  p.  303.  —  4.  Romania,  1884, 
p.  315  et  ss.,  et  surtout  p.  355,  article  de  G.  Pitre  :  «  Le  tradizioni 
cavalleresche  populari  en  Sicilia,  » 


1   PART.  LIVR.    II. 
CHAI>.   XVH. 


I   PART.    LIVR.  II. 
CHAP.    XVIl. 


IG      LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

français,  Roland,  Olivier  et  les  antres.  Les  cantatores 
'  francigenarum,  les  jongleurs  qui  chantaient  ces  héros 
et  dont  les  plus  anciens  furent  certainement  d'ori- 
gine française,  étaient  là -bas  en  possession  d'un 
succès  que  l'on  dut  tempérer,  et  il  fallut  qu'en  1288, 
les  magistrats  de  Bologne  leur  défendissent  de  sta- 
tionner sur  les  places  de  la  ville*.  Mais  qu'est-il 
besoin  de  tant  de  faits?  Nous  possédons  un  certain 
nombre  de  chansons  de  geste  françaises,  dont  le  texte 
a  été  plus  ou  moins  italianisé.  C'étaient  celles  que 
les  cantatores  francigenarum  chantaient  en  Lombardie 
et  jusque  dans  la  Romagne,  et  dont  la  langue  avait 
été,  tant  bien  que  mal,  mise  à  la  portée  des  oreilles 
italiennes  ^.  Nous  estimons  que  la  cause  est  entendue. 
Certes  il  y  a  eu  en  Espagne  des  juglares  natio- 
naux. J'ajoute  qu'ils  chantaient  en  leur  langue  et  que 
ce  peuple  très  fier  n'eut  pas  aisément  consenti,  comme 
les  Raliens,  à  entendre  des  chants  en  demi-français. 
Mais,  enfin,  l'Espagne  avait  été  certainement  envahie 
par  les  jongleurs  de  France  qui  affluaient  au  pèlerinage 
de  saint  Jacques  de  Compostelle  ;  mais  il  n'en  est  pas 
moins  démontré  que  les  jongleurs  d'Espagne,  eux- 
mêmes,  célébraient  à  tout  instant  les  héros  de  nos 
gestes  françaises,  et  surtout  le  grand  empereur  Char- 
les ^  Ce  que  Ton  peut  dire  atout  le  moins,  c'est  qu'ils 


1.  Tiraboschi,  Storia  délia  letteratura  italiana,  t.  IV,  tab.  III, 
cap.  m,  no  23;  Histoire  littéraire,  XVIII,  p.  699;  Histoire  poétique  de 
Charlemagne,  p.  162  ;  Acta  SS.  octohris,  IX  p.  699.  —  2.  Une  distinc- 
tion capitale  est  ici  nécessaire.  Plusieurs  de  ces  poèmes  «  italianisés  » 
venaient  certainement  de  France  comme  le  Roland,  VAUsca7is^ 
VAspremont,  etc.;  mais  d'autres  (comme  les  poèmes  du  manuscrit 
français  de  Venise  n^  xiii)  ont  été  certainement  composés  en  Ita- 
lie. —  3.  C'est  contre  ces  chanteurs  que  protestèrent  énergiquement 
les  chroniqueurs  espagnols:  «  Nonnulli  histrionum,  fabulis  inhéren- 
tes, ferunt  Garolum  civitates  plurimas,  castra  et  oppida  in  Hispaniis 
acquisiisse  »  (Roderic  de  Tolède  f  1247,  Chronicon  Hispanise,  IV, 
cap.  x).  Alfonse  X  (f  1284)  fait,   dans  sa  Cronica  gênerai,  la  même 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.       17 

imitaient  leurs  confrères  d'au  delà  des  Pyrénées  \  En  ' 
Portugal,  l'influence  française  se  fait  plus  vivement  ~ 
sentir.  Il  y  eut  là  comme  une  invasion  de  chanteurs 
français.  Français  par  leur  origine,  mais  surtout  par 
le  sujet  et  par  la  nature  de  leurs  chants.  En  1193, 
on  voit  au  service  de  don  Sanche  I"  un  jongleur  qui 
s'appelle  Bon  amis.  Sous  le  règne  d'Alphonse  III, 
en  1245,  les  coutumes  françaises  en  matière  de  jon- 
glerie s'implantent  décidément  à  la  cour.  Il  fut  même 
interdit  en  1250  de  chanter  «  otros  cantares,  sinon 
de  gesta  ».  C'est  le  triomphe  de  l'importation  fran- 
çaise ^ 

Pour  l'Angleterre,  il  ne  saurait  y  avoir  aucun 
doute,  et  Ton  ne  peut  se  figurer  les  vainqueurs 
d'Hastings  sans  les  chansons  de  France,  sans  les 
jongleurs  qui  les  leur  chantaient.  Ils  en  avaient  em- 
mené avec  eux,  ils  en  firent  venir  d'autres,  et  tous 
ces  gros  châteaux  de  là-bas  retentirent,  durant  deux 
ou  trois  siècles,  de  l'écho  de  nos  romans  français 
chantés  par  des  jongleurs  français.  Il  y  eut,  pendant 
la  captivité  de  Richard  Cœur  de  Lion,  un  régent 
du  royaume,  à  la  fois  chancelier  du  Roi  et  légat  du 
Pape,  qui  déployait  un  faste  tout  royal  et  ne  se  mon- 
trait en  public  qu'avec  un  cortège  de  quinze  cents 
chevaliers.  Ce  Guillaume  de  Longchamp  eut  l'idée 


protestation  indignée  :  «  Les  jongleurs  chantent  en  leurs  chansons 
et  DISENT  EN  LEURS  FABLES  que  Charles  TEmpereur  conquit  en  Espagne 
maints  châteaux  et  maintes  cités;  mais  cela  ne  peut  être,  si  ce  n'est 
qull  conquit  quelque  chose  en  Gantabrie.  »  (V.  notre  tome  HT 
p.  422.) 

1.  «  Les  juglares  ont  exercé  une  grande  influence  sur  la  poésie 
espagnole.  La  plupart  du  temps,  ils  ont  simplement  répété,  en  l'alté- 
rant plus  ou  moins,  ce  que  chantaient  les  jongleurs  de  France.  »  {His- 
toire poétique  de  Charlemagne,  p.  205.)  «  Le  mot  cantares  de  gesta 
ne  peut  être  venu  que  de  France.  »  [lUd.,  p.  204.)  —  2.  Tous  les  faits 
qui  précèdent  sont  rapportés  (avec  preuves  à  l'appui)  dans  le  livre  de 
Théophile  Braga,  Epopeas  da  raça  mosarahe,  (Porto,  1871)  pp.  224-227. 


PART.    LIVn.   II. 
CHAP.    XVII 


I    l'ART.    LIVR.    TT. 


18  LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE 

de  faire  venir  de  France  toute  une  car£>:aison  de  chan- 

CHAP.   x\n.  o 

teurs  et  de  jongleurs  français.  Il  est  vrai  que  l'idée  du 

chancelier  anglais  n'était  pas  absolument  désintéres- 
sée et  que,  s'il  faisait  ainsi  passer  le  détroit  à  ces 
jongleurs  de  France,  c'était  pour  que  sa  gloire  fut  célé- 
brée en  bons  termes  sur  toutes  les  places  publiques  du 
royaume  :  ut  de  illo  carièrent  inplateis  ad  augmentum 
et  famam  sut  nominis  K  Mais  enfin  ils  chantaient  en 
français,  mais  ils  étaient  compris. 

Il  ne  faudrait  pas,  d'ailleurs,  aller  trop  loin  en  cette 
Yoie,  et  se  persuader  qu'il  n'y  avait  partout  que  des 
jongleurs  français.  En  Italie,  en  Espagne,  en  Angle- 
terre, il  y  a  eu,  comme  nous  le  disions,  des  chanteurs 
nationaux  dont  l'influence  a  été  vivante  et  durable. 
L'Allemagne,  qui  s'est  mieux  défendue  contre  les 
chants  et  les  chanteurs  de  France,  est  fîère,  à  juste 
litre,  de  l'originalité  et  des  œuvres  de  ses  minnesingers. 
Tout  ce  que  nous  voulons  établir,  c'est  que  le  mouve- 
ment de  la  jonglerie  est  surtout  venu  de  notre  France  ; 
c'est  que  des  jongleurs  d'origine  française  se  sont 
répandus  dans  tous  les  pays  de  race  latine  et  en 
Angleterre;  c'est  qu'ils  y  ont  chanté  en  français  ;  c'est 
qu'ils  y  ont  célébré  la  gloire  de  nos  héros  français  ; 
c'est  qu'ils  y  ont  été  goûtés  et  applaudis;  c'est  que, 
pour  tout  dire  en  deux  mots,  les  jongleurs  du  moyen 
âge,  comme  les  comédiens  de  nos.jours,  sont  principa- 
lement un  produit  français.  Nous  n'en  sommes  pas 
plus  fier  qu'il  ne  convient. 


1.  «  Hic  ad  aug'mentum  et  famam  sui  nominis...  de  regno  Franco- 
rum  cantores  et  joculatores  muneribus  allexerat,  ut  de  illo  canerent 
in  plateis.»  (Roger  de  Hovedene,cité  par  Du  Gange  au  moi  joculator). 
On  a  attribué,  on  attribue  encore  ce  fait  au  roi  Richard  lui-même, 
«  bien  qu'on  ait  montré  depuis  longtemps  que  ce  n'est  pas  Richard, 
mais  Guillaume  de  Longchamp  qui  fit  ainsi  venir  de  France  des  jongleurs 
pour  chanter  ses  louanges».  (Ji?o«<ania,  1885, p.  146;  article  de  G.Paris.) 


I  PART.  LlYR.  II. 
CHAP.   XVII. 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.      19 

Le  jongleur  français,  comme  on  le  voit,  a  tenu  une 

certaine  place  dans  le  monde;  il  y  a  eu  son  rôle, 

son  inlluence,son  rayonnement.  Mais,  lui-même,  d  ou        sociai 

•  des  ioiifflGurs. 

sortait-il?  Dans  quelles  classes  de  la  population  se  Différence  notable 

^      ^  entre  le  nord 

recrutait  cette  sorte  de  caste  étran2;e  ?  Comment  deve-    /*;^^J"^^^ 

o  de  la  France. 

nait-onjongleur? 

Il  y  a  ici  quelque  distinction  à  faire  entre  le  nord 
et  le  midi  de  la  France,  et  le  jongleur  de  langue  d'oc 
semble  d'une  autre  envergure  que  celui  delangue d'oui. 
Chez  nous,  les  jongleurs  (je  ne  dis  pas  les  trouvères) 
paraissent  s'être  surtout  recrutés  dans  les  classes 
populaires  et  moyennes,  et  on  les  voit  assez  rarement 
s'élever  au-dessus  ;  mais,  au  midi,  c'est  autre  chose, 
et  le  métier  de  chanteur  n'a  rien  qui  déshonore  et 
humilie.  Les  Biographies  des  troubadours,  dont  le 
témoignage  est  précieux  à  tant  de  points  de  vue, 
nous  montrent  à  tout  instant  des  chevaliers  ou  des  fils 
de  chevaliers  qui  n'hésitent  pas  à  se  faire  jongleurs. 
C'est  presque  toujours,  en  ce  cas,  la  pauvreté  qui  est 
leur  raison  déterminante,  comme  elle  est  leur  excuse, 
et  ce  n'était  pas,  en  effet,  chose  peu  coûteuse  que  «  de 
bien  maintenir  chevalerie  ».  Il  en  fut  ainsi  de  Guillem 
Azemar,  dont  il  est  dit  «  que  non  poc  mantener 
cavalaria  e  fes  se  joglars  ^  »  ;  de  Rambaut  de  Vaquei- 
ras  ^,  et  de  Cadenet  ^  qui  tous  deux  furent  fils  de  pau- 
vres chevaliers,  et  de  Gaubert  de  Puegsibot  ^  qui  était 
vraiment  gentilhomme.  Parfois,  ces  jeunes  nobles, 


1.  Raynouard,  Choix  de  poésies  originales  des  troubadours ,  V. 
p.  178.  —  2.  «  Rambautz  de  Yaqueiras  si  fo  fîlhs  d'un  pauvre  ca- 
vayer  de  Proensa,  deF  castel  de  Vaqueiras,  que  avia  nom  Peirols... 
E  Raimbautz  se  fes  joglars  »  (Ibid.,  p.  417).  —  3.  «  Cadenetz,  si  fo  de 
Proensa,...  filhs  d'un  pauvre cavallier...  e  fez  se  juglars  »  (Ibid.,  p.  111). 
—  4.  ((  Gaubert  de  Puegsibot  fo  gentils  hom,  e  saup  ben  letras  et  ben 
cantar  e  trobar...  e  venc...  à  I'  pros,à  V  valen  en  Savaric  de  Malleo,  et 
il  arnesquet  lo  à  joglar  de  vestir  e  d'arnes  »  {Ibid.,  p.  51).  Etc.,  etc. 


t  PART.    LIVR.   IL 
CHAP.    XVII. 


20      LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE 

par  un  reste  d'amour-propre,  changeaient  de  nom  en 
"se  faisant  jongleurs,  et  c'est  ainsi  que  Cadenet  se  lit 
appeler  Baguas  ^  Nobles  ou  non,  d'autres  embrassaient 
cette  profession,  quand,  joueurs  effrénés,  ils  avaient 
perdu  toute  leur  fortune  aux  dés,  et  ce  fut  le  cas  de 
Gaucelm  Faidit  ^  Il  y  en  avait  d'autres  qui  étaient 
fils  de  marchands  comme  Élie  de  Barjols  ^  et  même 
clercs,  comme  Aimeri  deBelenoi  Ml  est  certain,  d'ail- 
leurs, que  le  métier  était  tentant.  Les  jongleurs  fai- 
saient en  sorte  de  s'attacher  à  la  personne  d'un  prince 
ou,  tout  au  moins,  d'un  grand  seigneur  qui  leur  don- 
nait une  sorte  de  consécration  ou  d'adoubement,  qui 
les  habillait  ^,  les  nourrissait  et  les  hébergeait.Puis,  ils 
couraient  le  monde  avec  lui,  allant  de  ville  en  ville, 
de  cour  en  cour,  de  triomphe  en  triomphe,  cherchant 
les  aventures  et  en  trouvant  parfois  qui  ne  leur 
faisaient  pas  honneur;  courtisant  malhonnêtement 
toutes  les  femmes,  avec  cette  sorte  de  méchant  mysti- 
cisme amoureux  qui  nous  a  fait  tant  de  mal  ;  légers 
et  frivoles,  mais  enfin  admirés,  fêtés,  adulés  de  tous. 
Oh!  le  beau  métier!  On  s'y  jetait  avec  amour,  etl'on 
avait  souvent  la  joie  de  s'y  élever  un  jour  jusqu'à  la 
dignité  de  poète.  C'était  la  grande  ambition,  c'était 
la  gloire. 

La  profession,  au  nord  de  la  France,  était  certaine- 
ment moins  attirante,  plus  obscure,  plus  humble  ; 
mais,  là  encore,  il  y  avait  de  bonnes  aubaines,  et  cette 
vie  de  bohème  n'est  pas  faite,  on  le  sait,  pour  déplaire 

1.  «  Fez  se  juglars,  e  fazia  se  apellar  Baguas?  »  {Ihid.,  p.  111).  ~ 
2.  «  Gaucelms  Faidit  fes  se  joglar  per  ochaison  qu'el  perdet  tôt 
son  aver  à  joc  de  datz  »  (Ihid.,  p.  158).  —  3.  Ihid.,  p.  140,  etc.  — 
4.  Ibid.,  p.  4,  etc.,  etc.  —  5.  «  N'Uc  de  Sant  Cire...  gazagnet  Famistat 
d'en  Savaric  de  Malleo,  lo  cals  lo  mes  en  arnes  et  en  roba  »  (Ibid., 
p.  223).  C'est  le  même  Savari  qui  «  arnesquet  lo  à  joglar  de  vestir  e 
d'arnes  »  {Ibid.,  p.  51.  Il  s'agit,  en  ce  dernier  texte  déjà  cité,  de 
Gaubert  de  Puegsibot.)  etc. 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 


21 


à  tout  le  monde.  Au  reste,  il  ne  s'agit  ici,  bien 
entendu,  que  des  jongleurs  qui  chantaient  «  de  geste 
et  d'amour  ^>,  et  non  pas  des  danseurs  de  corde  et 
des  montreurs  d'ours.  Mais  cette  distinction,  néces- 
saire à  préciser,  nous  avertit  qu'il  est  temps  d'établir 
une  classification  lucide  entre  toutes  les  classes  de 
jongleurs,  depuis  celui  qui  chantait  le  Roland  ou 
VAliscans  jusqu'à  ceux  qui  dansaient  sur  la  tête  et 
faisaient  la  cabriole. 


I  PART. 
CHAP. 


LTVR.  II. 
XVII. 


Une  telle  classification  serait  aujourd'hui  malaisée  ;    jssai dune 

"  ^       Classification 

mais,  par  bonheur,  elle  a  été  tentée  avant  nous,  et  ^^^t?^^ 
dans  le  temps  même  où  vivaient  les  jongleurs,  où  ils  ^^drjonfS.^ 
couraient  le  monde,  où  ils  faisaient  leurs  culbutes,  où 
ils  jouaient  de  la  vielle,  où  ils  chantaient  nos  vieux 
poèmes.  Il  y  a  plus  :  cette  même  classification  est  due 
aux  observateurs  qui,  en  ce  temps-là,  connaissaient 
le  mieux  l'âme  humaine,  pour  l'avoir  le  mieux  étu- 
diée :  elle  est  due  à  des  confesseurs,  à  des  casuistes, 
à  des  prêtres.  Enfin,  nous  la  trouvons  dans  un  de 
ces  Pénitentiels,  dans  une  de  ces  Summœ pœmtentiœ^  où 
toutes  les  conditions  de  la  vie  humaine  sont  successi- 
vement passées  en  revue,  minutieusement  pesées  et 
finement  jugées.  Ouvrons,  si  vous  le  voulez  bien,  le 
Pénitentiel  de  Thomas  de  Cabham  qui  fut  écrit  vers 
la  fin  du  xiif  siècle,  et  dont  on  n'a  peut-être  tiré  jus- 
qu'ici qu'un  parti  insuffisante 


1.  Le  Pénitentiel  &e  Thomas  de  Cabham  est  en  effet  de  la  fin  du  xiii^  siè- 
cle et  se  trouve  dans  les  mss.de  la  Bibliothèque  nationale  lat.  3218,  fo  32, 
v»  et  3529%  f»  40.  Il  a  été  étudié  et  identifié  parB.  Hauréau  :  Notices 
et  extraits  de  manuscrits,  XXIV,  pp.  284,  285.  —  L'auteur  du  Péni- 
tentiel a  été  sous-doyen  de  Salisbury  et  archevêque  de  Cantorbéry 
en  1313,  et  son  œuvre  paraît  avoir  eu  un  certain  succès.  De  toute 
façon,  ce  texte  est  trop  important  pour  n'être  pas  cité  intégrale- 
ment :  «  Tria  sunt  histrionum  gênera.  Quidam  transformant  et 
transfigurant  corpora  sua  per  turpes  saltus  et  per  turpes  gestus,  vel 


l  PART.  MVR.    1 
CHAP.    XVII. 


22      LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

Donc,  notre  casuiste  anglais,  qui  semble  s'y  con- 
naître et  a  vraiment  l'esprit  large,  partage  entre  trois 


denudando  se  turpiter,  vePinduendo  horribiles  larvas,  et  oinne^  taies 
damnabiles  simt,  nisi  reliquerint  officia  sua.  Sunt  etiam  alii  qui  nihil 
operantur,  sed  criminose  agunt,  non  habentes  certum  domicilium  ;  sed 
sequuntur  curias  magnatum  et  dicunt  opprobria  et  ignominias  de 
absentibus  ut  placeant  aliis.  Taies  etiam  damnabiles  simt,  quia 
prohibet  Apostolus  cum  talibus  cibum  sumere,  et  dicuntur  taies  scurra3 
vagi,  quia  ad  nihil  aliud  utiles  sunt  nisi  ad  devorandum  et  maledi- 
cendum.  Est  etiam  tertium  genus  histrionum  qui  habent  instrumenta 
musica  ad  delectandum  homines,  et  talium  sunt  duo  gênera.  Qui- 
dam enim  fréquentant  publicas  potationes  et  lascivas  congregatio- 
nes,  et  cantant  ibi  diversas  cantilenas  ut  moveant  homines  ad  las- 
civiam,  et  taies  sunt  damnabiles  sicut  alii.  Sunt  autem  alii,  qui 
DICUNTUR  JOCULATORES,  qui  cantant  gesta  principum  et  vitam  sancto- 
rum,  et  faciunt  solatia  hominibus  vel  in  segritudinibus  suis  vel  in 
angustiis,  et  non  faciunt  innumeras  turpitudines  sicut  faciunt  salta- 
tores  et  saltatrices  et  alii  qui  ludunt  in  imaginibus  inhonestis  et 
faciunt  videri  quasi  quaedam  fantasmata  per  incantationes  vel  alio 
modo.  Si  autem  non  faciunt  talia,  sed  cantant  in  instrumentis  suis 
gesta  principum  et  alia  talia  utilia  ut  faciant  solatia  hominibus, 
sicut  supradictum  est,  bene  possunt  sustineri  talés,  sicut  ait 
Alexander  papa.  Cum  quidam  joculator  qua3reret  ab  eo  utrum  posset 
salvare  animam  suam  in  officie  suo,  qusesivit  Papa  ab  eo  utrum 
sciret  aliquod  aliud  opus  unde  vivere  posset  :  respondit  joculator 
quod  non.  Permisit  igitur  Papa  quod  ipse  viveret  de  officie  suo,  dum- 
modo  abstineret  a  pra3dictis  lasciviis  et  turpitudinibus.  »  Tel  est  le 
Pénitentiel  de  Thomas  de  Cabham;  mais  il  resterait  à  savoir  si  cette 
Somme  n'est  qu'une  compilation  d'œuvres  antérieures,  ou  s'il  y  faut 
voir  Foriginal  de  plusieurs  autres  Sommes  de  pénitence,  comme 
celle  du  ms.  de  la  Bibliothèque  nationale,  latin  16419  (ancien  fonds 
de  la  Sorbonne,  1552;  f«  71,  v«,  col.  1),  que  M.  Guessard  a  citée  le 
premier  en  Tattribuant  au  milieu  du  xiii^  siècle,  et  que  nous  avons 
eu  lieu  d'utiliser  après  lui  (V^  éd.,  I,  312);  comme  encore  le  Tractatus 
de  confessione  de  la  Bibliothèque  Sainte-Geneviève,  (D.  1. 12,  fin  du 
xiiie  siècle,  fo  34,  vo).  Tous  ces  Pénitentiels  sont  textuellement  copiés 
l'un  sur  l'autre,  et  il  est  malaisé  de  déterminer  à  coup  sûr  le  type  ori- 
ginal. Il  importe  cependant  d'ajouter  que  le  «  Pénitentiel  de  Thomas 
de  Cabham  »,  tel  qu'il  est  cité  par  M.  Hauréau  d'après  les  mss.  3218 
et  3529 ,  parait  être  le  texte  le  plus  complet,  ou,  pour  mieux  dire,  le 
seul  complet.  =  D'après  cette  classification  qui  embrasse  réellement 
toutes  les  espèces  d'amuseurs  publics,  il  y  en  aurait  eu  trois  classes 
principales  :  !«  les  acrobates  ;  2»  les  vagantes,  et  c'est  sans  doute  sous 
ce  nom  que  notre  casuiste  désigne  les  goliardi;  et  enfin  ;3o  les  mu- 
siciens et  les  chanteurs  qui  se  subdivisent  eux-mêmes  en  deux  grou- 
pes :  les  lascivi  d'une  part,  et,  de  l'autre,  les  joculatores  propre- 
ment dits  «  qui  chantent  les  exploits  des  princes  et  la  vie  des 
saints  ».  Cette  classification  a  été,  pour  ainsi  dire,  adoptée  par  tout 
le  moyen  âge,  et  nous  la  retrouvons  servilement  reproduite  en  fran- 
çais, dans  le  Jardin  des  nobles  du  xv^  siècle  (P.  Paris,  Manuscrits 
fraîiçais  de  la  Bibliothèque  du  Roi,  t.  II,  pp.  144-163,  d'après  le  ms. 
fr.,  6853,  fo  342).  Etc.,  etc. 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.      23 

grandes  catégories  tous  les  jongleurs  de  son  temps, 
et  cette  classification,  comme  beaucoup  d'autres  au 
moyen  âge,  a  je  ne  sais  quel  caractère  de  grandeur. 

Dans  un  premier  groupe,  Thomas  de  Cabham  enré- 
gimente du  premier  coup  tous  les  acrobates,  tous  les 
clowns,  tous  les  saltimbanques  de  son  temps,  et  tous 
ces  malheureux  enfin  qui  transfigurant  corpora  sua 
per  turpessaltus  et  per  turpes  gestus.  Pour  ceux-là,  pas 
de  miséricorde.  Ils  sont  condamnés  sommairement  et 
en  bloc  :  Omnes  damnabiles  sunt,  nisi  reliquerint  offi- 
cia sua.  C'est  peut-être  un  peu  dur. 

Le  second  groupe,  s'il  faut  tout  dire,  est  assez  mal 
défini,  et  j'estime  que  notre  casuiste  n'a  pas  voulu, 
en  cet  endroit,  se  montrer  aussi  net  qu'il  aurait  dû 
l'être.  Il  s'agit,  suivant  lui,  de  tous  ces  histrions 
nomades,  de  tous  ces  bohèmes  qui  n'ont  pas  de  domi- 
cile connu,  mais  qui  suivent  volontiers  les  grands  et 
passent  leur  vie  à  calomnier  les  absents.  Il  va  sans  dire 
que  ces  misérables  ne  sont  pas  moins  rudement 
traités  que  les  pauvres  acrobates  et  bateleurs,  et 
notre  auteur  les  écrase  sous  un  mot  de  saint  Paul  MMais 
quels  sont,  en  définitive,  ces  scur?'œ  vagi  qui  allument 
si  vivement  la  colère  du  casuiste  anglais?  J'imagine 
que  ce  sont,  non  seulement  ces  jongleurs  ambulants 
qui  chantaient  de  si  vilaines  chansons  en  langue  vul- 
gaire, mais  plutôt,  mais  surtout  ces  abominables 
clercs,  ces  manières  de  «  défroqués  »  dont  nous  parle- 
rons plus  bas,  ces  goliardi  enfin  qui  vomissaient  alors 
tant  d'injures  latines  contre  le  Pape,  contre  l'Église 
romaine  et  contre  toutes  les  institutions  catholiques 
de  leur  temps.  Ces  tristes  sires  ont  mérité  cent  fois  la 
rudesse  d'un  tel  anathême,et  nous  ne  les  condamnons 


I  PART.    LIVR.    II. 
CHAP,    XVII. 


1.  I.  Corinth.,  V,  11, 


I   PART. 
CHAP 


24  LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

;.™"'  pas  moins  sévèrement.  Mais  enfin,  jusqu'ici,  lïndal- 

gence,  il  faut  l'avouer,  ne  s'est  guère  donné  carrière. 

^'l^'^gâr        C'est  au  sujet  du  troisième  et  dernier  groupe  que 

corme'formant  Cette  charité  va  enfin  trouver  l'occasion  de  se  pro- 

""disUncT     duire.  Ce  groupe  ne  se  compose  que  de  musiciens  et 

le  seul  qui  ait  été    i         i  .  ...  «i    ^  i 

toléré       de  chanteurs;  mais,  ici  encore,  il  faut  distin2:uer.  Parmi 

par  1  Eglise.  ^  ^ 

ces  musiciens,  dit  Thomas  de  Cabham,  il  en  est 
qu'on  ne  rencontre  guère,  hélas!  qu'aux  tavernes  et 
aux  mauvais  lieux,  où  ils  font  trop  volontiers  entendre 
de  ces  ignobles  chants  qui  font  tomber  les  âmes. 
Pour  ceux-là,  pas  de  pitié  ;  mais,  par  bonheur,  il  y  en 
a  d'autres.  Oui,  il  y  a  (ici  l'on  respire),  il  y  a  des 
chanteurs  qui  diaintiir  joculatores,  et  qui  ne  sont 
vraiment  occupés  qu'à  chanter  la  vie  des  saints  et  les 
exploits  des  héros.  Ceux-là  sont  vraiment  faits  pour 
consoler  la  pauvre  humanité  en  toutes  ses  douleurs, 
en  toutes  ses  angoisses.  Possunt  sustineri  taies.  Rien 
de  plus. 

Le  texte  que  nous  venons  d'analyser  se  retrouve, 
plus  ou  moins  fidèlement,  en  plus  d'un  traité  du 
même  genre,  et  l'on  peut  affirmer  que  c'est  bien  là 
l'idée,  la  véritable  idée  de  l'Église.  Dans  un  Manuel 
De  septem  sacramentis ,  qui  est  également  du  xiif  siècle, 
la  même  thèse  est  encore  soutenue,  mais  seulement 
en  abrégé  et  avec  moins  de  précision  K  Les  jongleurs 
<(  qui  déforment  en  eux  l'image  de  Dieu  »  sont  ici 

1.  «  Circa  joculatores  distinguendum.  Quidam...,  cum  ludibrio  et 
turpitudine  sui  corporis,  déformantes  imaginem  Dei,  acquimnt 
necessaria;  de  talibus  vera  sunt  quse  diximus:  Apostolus  omnes 
taies  prsecipit  excommunicari  et  ab  Ecclesia  separari,  qui  come- 
dunt  panem  otiosum.  Sed  si  cantant  cum  instrumentis  et  de  gestis 
ad  recreationem  et  forte  ad  informationem,  vicini  sunt  excusa- 
tioni  »  (Bibl.  nat.  lat.  14,859,  fo  322,  xiiP  siècle).  Suit  la  fameuse 
anecdote  du  pape  Alexandre,  racontée  un  peu  différemment  :  «  Unde 
cum  quidam  talis  qusesiisset  a  papa  Alexandro  an  posset  salvare  ani- 
mam  suam  sic  qusesitando  victum,  cum  aliter  nesciret,  nec  dédit 
licentiam,  nec  prohibuit.  »  Comme  il  est  facile  de  le  voir,  tout  ce  pas- 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.      25 

opposés  à  ceux  qui  chantent  de  gestis,  à  ceux  qui  tra- 
vaillent ad  recreatïonem  et  forte  ad  informationem. 
Ceux-là,  dit  l'auteur,  sont  presque  excusables  :  vïcïni 
sunt  excusationi.  On  voudra  bien  remarquer  la  force 
de  ces  derniers  mots,  comme  aussi  celle  du  possunt 
sustmeri  taies  que  nous  avons  cité  plus  haut.  L'Église, 
en  somme,  n'a  jamais  consenti  qu'à  tolérer  les  meil- 
leurs jongleurs  et  à  leur  accorder  le  bénéfice  des  cir- 
constances atténuantes.  C'est  à  tort  qu'on  a  exagéré 
l'importance  de  l'approbation  qu'elle  a  pu  donner  aux 
jongleurs  de  geste  et  même  aux  chanteurs  de  Vies  de 
Saints.  «  On  les  peut  tolérer»  :  elle  n'est  jamais  allé  plus 
loin,  et  les  casuistes  se  plaisent,  comme  dans  le  Péni- 
tentïel  de  Thomas  de  Cabham,  à  narrer  ici  l'anecdote 
du  pape  Alexandre  et  d'un  jongleur  qui  le  vint  un  jour 
consulter  sur  la  moralité  et  la  légitimité  de  sa  profes- 
sion :  ((  Est-ce  que  je  pourrai  vraiment  me  sauver 
«  dans  ce  métier-là,  lui  demandait  candidement  le 
«  chanteur.  —  Avez-vous  d'autres  moyens  d'existence, 
((  répondit  le  Pape.  — Non,  Saint  Père.  —  Eh  bien! 
«  je  vous  permets  de  continuer;  mais  à  la  condition, 
((  entendez-le  bien,  de  ne  jamais  rien  chanter  qui 
((  fasse  du  mal  aux  âmes.  »  Cette  anecdote,  (est-elle 
authentique,  ne  l'est-elle  pas?)  vaut  tout  un  traité 
de  théologie,  et  la  bonté  s'y  mêle  à  la  justice. 

Bref,  les  doctrines  desPénitentiels  —  qui  ont  été  re- 
produites en  langue  vulgaire  jusqu'en  des  œuvres  du 
xv""  siècle  comme  \q  Jardin  des  nobles.  —  ces  doctrines 
très  sages  peuvent  passer  pour  l'opinion  courante  de  la 
société  cléricale  durant  tout  le  moyen  âge.  Quelques 
casuistes  ont  été  plus  sévères,  quelques  autres  moins  ; 


sage  du  De  septem  sacramentis  n'est  qu'une  variante  ou  un  abrég-é 
du  texte  cité  plus  haut  et  attribué  à  Thomas  de  Cabham.  Il  reste 
toujours  à  savoir  quel  est  le  véritable  original. 


I  PART.    LIVR.    II. 
CHAl>.     XVIT. 


26  LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

iPART.  LivR.  II.  j^rj^ig  [\  j^Q  conviendralt  Das  de  s'en  étonner  à  Fexeès. 

CHAP.  XVII.  J- 

Il  en  a  été  de  même  pour  l'opinion  des  laïques,  qui  a 

subi,  elle  aussi,  certaines  fluctuations.  Pour  conclure, 
et  en  se  plaçant  au  point  de  vue  strictement  chrétien, 
les  seuls  jongleurs  de  geste  ont  été,  je  ne  dirai  pas 
encouragés,  mais  simplement  admis.  Si  l'on  veut  res- 
ter dans  le  vrai,  il  ne  faut  hasarder  rien  de  plus. 

On  va  se  convaincre  que  l'Église  ne  s'est  pas  trom- 
pée et  que  sa  sévérité  a  été  sage. 

Ces  jongleurs  qui  chantaient  uniquement  la  vie 
des  saints  et  les  exploits  des  héros,  ces  chanteurs  reli- 
gieux et  nationaux  qui  se  consacraient  uniquement  à 
Dieu  et  à  la  patrie,  ils  ont  certainement  existé,  puisque 
les  Pénitentiels  eux-mêmes,  si  sévères  qu'ils  soient, 
se  plaisent  à  le  constater.  Ils  ont  certainement  fait 
bande  à  part,  et  n'ont  pas  ressemblé  à  leurs  tristes 
confrères  ;  ils  se  sont  montrés  grands  et  austères  ;  ils 
ont  été  enfin  les  serviteurs  de  toutes  les  belles  et 
bonnes  causes.  J'ajoute  qu'ils  ont  été  particulièrement 
la  gloire  des  x%  xf  et  xif  siècles,  et  que  dès  le  xiii% 
leur  nombre  devait  avoir  singulièrement  diminué  ; 
mais  je  pense  qu'en  bonne  justice,  c'est  tout  ce  qu'on 
peut  accorder.  Il  ne  faudrait  point  faire  un  seul 
pas  de  plus,  et  je  voudrais  réduire  à  deux  propo- 
sitions la  thèse  qui  me  semble  juste  :  «  Il  y  a  eu, 
surtout  aux  premiers  siècles  du  moyen  âge,  certains 
jongleurs  qui  ont  uniquement  chanté  de  geste  et  ont 
pu  constituer  une  sorte  d'aristocratie  et  de  caste  véri- 
blement  supérieure  aux  autres  catégories  de  chanteurs 
ou  d'amuseurs  publics  ;  mais,  d'assez  bonne  heure, 
on  rencontre  d'autres  jongleurs  qui,  pour  les 
nécessités  de  leur  métier,  sont  obligés  de  varier 
leur  répertoire  et  d'y  faire  entrer,  à  côté  des  chan- 
sons de   geste,  les  romans  de  la  Table  ronde,  les 


I  PART.   LIVR.  II. 
GHAP.     XVII. 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.      27 

romans  d'avenlure,  les  fableaux,  et  même,  hélas!  les 

tours  de  passe-passe  et  la  danse  sur  la  corde  raide.  » 

Qu'il  y  ait  eu  des  chanteurs  de  geste  «  à  l'état  pur  »,        Histoire 
qu'il  Y  ait  eu  des  iondeurs  exclusivement  voués  à  no-   grandeur  et  de 

^  -^  .  la  décadence 

tre  épopée  nationale,  le  fait  n'est  douteux  pour  per-  ^^^^J^'^fJ^'''^^ 
sonne,  et  il  est  aisé  d'en  constater  la  persistance, 
sous  une  forme  déplus  en  plus  affaiblie  et  décolorée, 
jusqu'aux  xiy°  et  xv'  siècles.  D'où  venaient-ils,  ces 
chanteurs  sévères?  Faut-il,  pour  trouver  leur  origine, 
remonter  à  cette  source  empoisonnée  d'où  est  sortie 
toute  la  race  de  nos  histrions  et  de  nos  mimes?  Il 
est  permis  de  risquer  ici  une  hypothèse  et  d'ima- 
giner qu'ils  continuaient  l'œuvre  de  ces  clercs  am- 
bulants des  ix'  et  x'  siècles,  qui  parcouraient  les 
villes  et  les  campagnes  en  chantant  des  complaintes 
pieuses,  telles  que  la  Passion  et  le  Saint  Léger  y  ou  de 
petites  chansons  de  geste  religieuses,  telles  que  la  Vie 
de  saint  Alexis.  Ces  clercs  ont  dû  rapidement  tourner 
au  laïque;  mais,  d'ailleurs,  si  l'on  peut  constater 
entre  V Alexis  et  le  Roland  une  véritable  différence 
d'origine  et  d'inspiration,  on  y  trouve  à  coup  sûr  le 
même  genre  de  grandeur,  le  même  souffle  de  foi. 
Encore  une  fois,  ce  n'est  là  qu'une  hypothèse,  et  des 
érudits  fort  autorisés  ont  pu  croire,  au  contraire,  que 
les  premiers  chanteurs  de  geste  sont  sortis  des  rangs 
mêmes  de  la  société  militaire  *.  Quoi  qu'il  en  soit,  ils 
étaient,  au  xf  siècle,  en  pleine  possession  de  leurs  fonc- 
tions, de  leur  puissance  et  de  leur  gloire.  A  Hastings, 
une  voix,  celle  de  Taillefer,  entraîne  toute  l'armée 
normande    avec   quelques  couplets  d'une  première 


'  1.  «  A  Forigine,  plus  d'un  de  ces  hommes  d'armes  composait  sans 
doute  lui-même  et  chantait  ces  chants  épiques;  mais,  de  bonne  heure, 
il  y  eut  une  classe  spéciale  de  poètes  et  d'exécutants.  »  (G.  Paris, 
La  Littérature  française  au  moyen  âge,  p.  36.) 


I   PART.    LIVR.  II. 
CHAP.   XV IT. 


28  LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  CxESTE. 

Chanson  de  Roland  qui  n'est  point  parvenue  jusqu'à 
•  nous  K  II  n'est  pas  moins  certain  que,  vers  le  même 
temps,  la  France  est  sillonnée  de  jongleurs  qui  chan- 
tent les  plus  anciens  poèmes  consacrés  à  Guillaume 
d'Orange  -,  (la  première  version  de  VAliscans  sans 
doute,  le  Charroi  de  Nîmes  et  le  Montage) .  On  ne  sau- 
rait jurer  sur  saints  qu'ils  ne  chantassent  vraiment  que 
des  chants  héroïques  ;  mais  le  fait  est  de  toute  proba- 
bilité, et  c'est  ici  qu'il  faut  invoquer  de  nouveau  le 
témoignage  absolument  probant  des  Pénitentiels  ou 
Sommes  de  pénitence,  et  la  fameuse  phrase  :  «  Sunt  au- 
tem  alïï  qui  dicuntur  joculatores  ,qui  cantant  gestaprind- 
pimi  etvïtam  sanctorum  ^))  Au  xiii°  siècle,  les  jongleurs 
de  geste  se  tenaient  encore,  très  fièrement,  à  l'écart 
de  tous  les  autres  :  «  Ceux  qui  chantent  d'Aubri  le 
Bourgoin,de  Girart  de  Viane,de  Thierri  l'Ardenois,  de 
Guillaume  au  court  nez  et  de  son  père  Aimeri,  ceux- 
là,  de  préférence  à  tous  les  autres,  doivent  par  tout  le 
monde  bien  estre  seignori  ^.  »  Aux  xr"*  et  xv'  siècles. 


1.  On  connaît  ce  passage  du  roman  de  Roii,  mille  et  mille  fois  cité 
où  Ton  voit  Taillefer,  en  pleine  bataille,  entonner  à  cheval  la  Chmison 
de  Rola7id  .-«Taillefer,  qui  moult  bien  chantout  —  Sor  un  cheval  qui 
tost  alout  —  Devant  le  Duc  alout  chantant  —  De  Karlemaigne  et  de 
Rolant  —  Et  d'Olivier  et  des  vassals.  —  Ki  morurent  en  Rencevals.  » 
(V.  8035  et  ss.,  éd.  Andresen.)  —  2.  «  Vulgo  canitur  a  joculatoribus  de 
Guillelmo  cantilena  »  (Orderic  Vital,  éd.  Leprévost,  III,  pp.  5  et  6). 
—  3.  V.  plus  haut,  p.  20,  note  1.  Il  est  curieux  de  voir  Le  Pogge 
(f  1459)  parler,  presque  dans  les  mêmes  termes  que  ceux  des 
Pénitentiels,  de  ces  cantatores  qui  gesta  herouni  ad  plebem  décan- 
tant (Facétie  Lxxx).  —  Les  sermonnaires  du  xiii^  siècle  tiennent 
en  la  même  estime  les  jongleurs  de  geste,  «  qu'ils  comparent  à 
l'évangéliste  racontant  les  hauts  faits  de  l'Homme-Dieu  ».  (Lecoy  de 
la  Marche,  La  Chaire  française  au  moyen  âge,  2^  éd.  p.  482,  d'après 
le  ms.  de  la  Bibl.  nat.  16481,  n^  113.)  Ailleurs,  les  prédicateurs  sont 
appelés  «  les  viellatores  Dei  ».  (Catalogue  des  manuscrits  réunis  par 
Techener,  première  partie,  1862,  p.  273.  Extrait  d'un  Recueil  de  sermons 
du  xiiie  siècle  per  totius  anni  circuhim  ».) —  4.  Extrait  du  Dit  des 
taboureurs,  Histoire  littéraire,  XXIII,  p.  108.  Les  jongleurs  de  geste  se 
montrèrent  fort  jaloux  de  ces  taboureurs,  de  ces  musiciens  ambulants 
qui  étaient  fort  à  la  mode  et  «  qu'on  payait  d'autant  plus  qu'ils  avaient 
un  plus  gros  tambour  et  une  plus  grosse  musette  ».  Le  Dit  en  question 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.  29 

les  mots  «  chanter  de  sieste  »  sont  encore  une  exprès-  ''•^^''-  "'^'  "• 

^  r  CHAP.     XVII. 

sion  courante  et  qui  est  comprise  de  tous  a.  On  en  puet  — 

bien  chanter  de  geste  »,  dit  l'auteur  de  la  Guerre  de 
Metz  ^  Vers  le  même  temps,  on  réclame  encore  à  Beau- 
vais  des  spécialistes  qui,  plusieurs  fois  par  an,  «  le 
jour  de  Noël,  le  jour  de  grans  Pasques  et  le  jour  de 
Penthecouste,  depuis  Primes  lasquie  jusques  à  tant 
que  en  commenche  Fevangile  et  le  grant  messe  », 
viennent  «  chanter  de  geste  ou  cloistre  de  Feglise 
Saint-Pierre  de  Beauvès  ^  ».  Mais  hélas!  le  métier  est 
bien  gâté:  car,  déjà  en  1377,  on  n'est  pas  assuré  de  trou- 
ver à  Beauvais  de  tels  chanteurs.  C'est  bien  pis  encore 
au  xv*^  siècle,  et  le  propriétaire  du  fief  de  la  jonglerie 
à  Beauvais  se  peine  d'ahan  pour  trouver  un  chanteur, 
un  seul  chanteur  qui  soit  capable  de  jouer  de  la  vielle 
et  de  chanter  historias  de  gestis.  Il  va  même  jusqu'à 

est  du  xiiie  siècle,  et  l'on  y  peut  déjà  constater  une  certaine  décadence 
des  jongleurs  de  geste  que  l'on  voit  également  attestée  dans  un  certain 
nombre  de  textes  de  la  même  époque.  Tel  est  notamment  ce  début 
du  Siège  de  Jérusalem  (Hatton.  77,  xiip  siècle,  f.  1  :)  «  Seignurs, 
bien  estseii,  et  nest  pas  lungement,  —  Estoient  cil  proisié  et  servi 
largement  —  Qui  chantoient  les  faiz  de  l'ancienne  geste  —  Ke  pren- 
dre Tom  poeit  sen  et  esperiment...  » 

1.  «  Si  grant  meschief  ne  tel  tempeste  —  N'oy  conter  trop  grant  pièce 
ait:  —  On  en  puet  bien  chanter  de  geste.  »  {La  guerre  de  Metz 
en  1324,  poème  du  xiv^  siècle,  publié  par  E.  de  Bonteiller,  F.  Didot, 
1875,  p.  228,  couplet  241.)  Le  fait  et  le  mot  sont  encore  constants.— 
2.  «  Item,  le  dit  Jehan  puet  donner  la  place  et  faire  chanter  de 
GESTE  a  Beauvès,  au  lieu  acoustumé,  qui  que  il  lui  plait,  le  jour  de  Noël, 
le  jour  de  Pasques,  le  jour  de  Penthecouste  et  leurs  ferles,  sans  che 
que  aultres  i  puist  chanter,  se  n'est  par  la  licence  du  dit  Jehan.  Item, 
le  dit  Jehan,  à  cause  du  dit  fief  [de  la  jonglerie],  est  tenu  de  faire 
CHANTER  DE  GESTE  OU  cloistre  de  l'église  Saint-Pierre  de  Beauvès  le 
jour  de  Noël,  le  jour  de  grans  Pasques  et  le  jour  de  Penthecouste 
depuis  Primes  lasquie  jusques  à  tant  que  en  commenche  l'évangile 
et  le  grant  messe,  ou  cas  que  il  puet  recouvrer  de  chanteur  en  le 
ville  de  Beauvès  ou  environ.  »  (Dénombrement  du  fief  de  la  jonglerie 
de  Beauvez,  original,  Collection  Grenier,  t.  cccxi,  no  106.  La  pièce  ci- 
dessus  est  du  2  mars  1377.)=I1  en  était  à  Abbe'ville  comme  à  Beauvais, et 
les  Comptes  de  la  municipalité  d'Abbeville  pourl401  nous  offrent  en  effet 
cette  mention  :  «  A  Jehan  Torne,  chanteur  en  place,... pour  se  paine  et 
travail  qu'il  eut  de  canter  en  son  roman  des  estoires  de  seigneurs 
anchiens.  »  (Louandre,  Histoire  d'Abbeville,  p.  226.) 


30  LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

'cHM.*.'™."'  proposer,  dès  1401,  de  remplacer  ce  chant  de  geste 
et  ce  ludus  vielle,  auxquels  il  est  féodalement  tenu, 
par  une  simple  redevance  de  quarante  sous  par  an  \ 
Quelle  décadence!  Mais  on  n'est  pas  encore  au  bout, 
et  voici  qu'en  1584,  il  est  nettement  déclaré  «  qu'on 
ne  chante  plus  les  dites  gestes  et  que,  partant,  le 
possesseur  du  dit  fief  est  définitivement  deschargé  de 
les  faire  chanter  ou  cloistre  de  la  dicte  église  ^  ».  C'est 
la  fin,  et  Beauvais  peut  ici  servir  de  type  pour  toute 
la  France. 

La  belle  époque  des  jongleurs  de  geste,  ce  sont, 
comme  nous  l'avons  dit,  les  x%  xf  et  xii°  siècles.  Ils 
sont  alors,  ils  sont  une  véritable  puissance,  et  on  les 
redoute,  tout  comme  on  redoute  aujourd'hui  les 
pamphlétaires  et  les  journalistes,  avec  lesquels  nos 
premiers  chanteurs  n'ont  d'ailleurs  que  ce  trait  de  res- 
semblance. Ces  rudes  chevaliers,  ces  grands  gaillards 
si  solidement  plantés  sur  leurs  chevaux  énormes,  ces 
forts,  ces  vaillants,  ces  invincibles,  ils  sont,  au  milieu 
de  la  bataille,  hantés  par  une  idée  dont  ils  ne  peuvent 
se  défaire  :  «  Pourvu,  s'écrient-ils,  qu'on  ne  chante 
«  pas  sur  nous  de  mauvaise  chanson  !  »  Telle  est  leur 
seule  crainte,  et  c'est  dans  l'espoir  de  désarmer  les 
puissants  jongleurs,  qu'ils  se  précipitent  de  nouveau 
dans  la  mêlée,  terribles.  S'ils  avaient,  s'ils  pouvaient 
avoir  peur,  la  crainte  d'être  chansonnés  leur  rendrait 
soudain  le  courage.  Maie  çanson  nen  deit  estre  cantée  ^  : 
ce  vers  de  Roland  ^ç^  retrouve  mille  fois  dans  nos  chan- 

1.  Extraits  des  Registres  capitulaires,  AC  27.  (1401,  31  octobre;  1402, 
13  mars.)  Cf.  aux  Archives  nationales  (P.  1461),  une  Déclaration 
du  temporel  de  Vèvêchè  de  Beauvais  par  l'évêque  Guillaume  de 
Hellande,  en  date  du  22  avril  1454,  et  qui  est  conçue  à  peu  près 
dans  les  mêmes  termes  que  le  Dénombrement  de  1377.  Etc.,  etc. 
—  2.  «  Dénombrement  de  Pierre  Gayant,  marchant  de  Beauvais,  du 
13  mars  1584  ».  (Collection  Grenier,  t.  XII,  fo  119  Ms.  et  120;  t.  CLXIII, 
fo  33  yo).  _  3.  Vers   1466.  Cf.  v.  1014. 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.      31 

sons  de  geste  ^  Il  a  affermi  bien  des  courages  et  fait 
gagner  bien  des  batailles. 

L'influence  des  jongleurs  de  geste  ne  s'est  pas 
exercée  que  sur  les  champs  de  bataille.  «  Ils  ont  encore, 
dit  Gaston  Paris,  ils  ont  joué  un  rôle  capital  dans  la 
formation  et  le  développement  de  l'Épopée  française. 
Ce  sont  eux  qui  ont  colporté  de  lieu  en  lieu  les  chants 
épiques  qui,  dans  la  société  féodale,  n'avaient  qu'un 
caractère  provincial.  Ils  se  les  sont  communiqués  les 
uns  aux  autres  ;  ils  les  ont  rattachés  par  des  liens  de 
leur  invention;  ils  les  ont  fondus  et  unifiés. Ainsi  se 
constitua  une  immense  matière  épique  qui,  vers  le  mi- 
lieu du  xf  siècle,  commença  à  se  distribuer  en  longs 
poèmes  et,  plus  tard,  se  répartit  en  cycles  ^.  »  Ces  quel- 
ques lignes  valent  de  longues  pages,  et  expriment  au 
vif  la  vérité.  Les  jongleurs  de  geste,  qui  ont  ainsi  trans- 
porté de  province  en  province  les  éléments  dispersés 
de  notre  Épopée  française,  auraient  donc  quelque  ana- 


1.  «  Soies  preudoume  et  bon  combateour  :  —  Chascun  remenbre  de 
son  bon  ancesour  —  Je  neV  voiroie  por  une  grant  valour  —  Povre 
chançon  en  fust  par  gogleour  »  (Raoul  de  Cambrai^  éd.  P.  Meyer  et 
A.  Longnon,  v.  4140  et  ss.,  p.  142.)  Cette  pensée  se  retrouve  dans  tous 
nos  poèmes,  depuis  le  Roland  jusqu'à  la  Prise  de  Pampelune  où 
l'on  entend  Didier  crier  encore  à  ses  Lombards  :  «  Courage,  et  que  les 
«  jongleurs  ne  chantent  pas  sur  nous  de  mauvaises  chansons.  » 
C'est  ce  qui  a  fait  dire  à  Gaston  Paris,  dans  son  Etude  sur  les  publi- 
cations de  la  Société  des  anciens  textes  français:  «  Toute  la  vie  de  ces 
guerriers  est  enveloppée  de  poésie  vivante;  ils  se  sentent  eux-mêmes 
des  personnages  épiques,  et  ils  entendent  d'avance,  au  milieu  du 
bruit  de  leurs  coups  de  lance  et  d'épée,  la  chanson  glorieuse  ou  insul- 
tante que  l'on  fera  sur  eux  ».  —  2.  La  littérature  française  au  moyen 
âge,  p.  37.  Cî.Romania,  1,177  :  «  L'histoire  de  l'Epopée  française  pré- 
sente à  peu  près  les  phases  suivantes  :  au  début,  l'Epopée  est  locale, 
pour  ainsi  dire;  elle  est  provinciale  et  strictement  historique.  Les 
petits  cycles  provinciaux,  nés  sans  doute  vers  le  x^  siècle,  vivent 
de  leur  vie  propre  pendant  un  certain"  temps  ;  puis,  ils  commencent  à 
passer  d'une  province  à  l'autre,  et  de  là,  par  une  conséquence  natu- 
relle, en  viennent  à  se  fusionner  plus  ou  moins  complètement,  plus 
ou  moins  généralement.  Ce  grand  travail  d'échange  et  d'assimilation 
entre  les  divers  cycles  poétiques  est  dû  aux  jongleurs  ambulants.  » 
C'est  ainsi  que  «  la  geste  Narbonnaise  a  été  transportée  au  nord  » 
(Voir  aussi  Journal  des  savants,  septembre  1886,  p.  541.) 


I   PART.  LIVR.   II. 
CHAP.     XVIT. 


I  PART.    LIVR.  11. 
CHAP.     XVII. 


32  LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

logie  avec  ces  insectes  ailés  qui  sont  chargés  de  trans- 

porter  la  matière  fécondante,  le  pollen  des  végétaux.  Il 

n'y  a  là,  d'ailleurs,  qu'une  comparaison  à  la  Fran- 
çois de  Sales. 

Tels  sont  les  vrais  jongleurs  de  geste;  tels  sont  ces 
chanteurs  convaincus  qui  n'ont  jamais  voulu  admet- 
tre de  mélange  profane  dans  leur  répertoire  unique- 
ment épique.  Gardons  leur  un  souvenir  où  Fadmira- 
ration  tienne  autant  de  place  rue  le  respect,  et  tour- 
nons-nous maintenant  vers  les  autres. 
certaiif nombre  ^^  Les  autrcs  »,  qui  sout  les  plus  nombreux,  ce  sont 
'^di^'glitr^    ces  pauvres  hères  qui  se  traînent  sur  les  chemins  et 

ne  se  sont  pas  .  t    ±        t    i  •  i  *  r\         i  i  i 

bornés  à  chanter  out  avaut  tout  besoui  dc  vivre.  Or,  les  chansons  de 

lY'popée  nationale  ^  ,  ,        ,  ,       , 

et  ont  dû,     o;este,  ces  poèmes  monorimes  un  peu  épais  et  qui  n  en 

plus  d'une  fois,     ^.^.  r^r  ^ 

faire        finisscut  pas,  n  étaient  pas  pour  plaire  à  tous  les  audi- 

concurremment  ^         '  i  i  i 

^'''dcs''auïes^'^'  toircs.  Cela  passait  pour  monotone,  voire  endormant. 
jongleurs.  Q^^  souhaltait  volontiers  quelque  chose  de  plus  vivant 
et, pour  dire  le  mot  vrai,  de  plus  égayant.  Les  bache- 
liers et  les  dames  se  plaisaient  davantage  aux  romans 
de  la  Table  ronde,  et  Yseut  leur  semblait  plus  poé- 
tique que  la  belle  Aude.  Les  bourgeois  et  les  vilains 
ne  s'intéressaient  que  médiocrement  aux  grands 
coups  de  lance  et  d'épée  :  Renard  les  divertissait  plus 
que  Roland,  et  cet  heureux  public  riait  à  belles  dents  en 
écoutant  les  fableaux  où  il  était  daubé.  Il  y  avait  des 
spectateurs  (un  tantinet  lourdauds,  ceux-là,  et  peu  ca- 
pables de  mettre  leur  prix  aux  beaux  vers)  qui  deman- 
daient au  jongleur  quelque  tour  d'escamotage  après 
avoir  entendu  Tristan  et  quelque  jolie  culbute  après 
avoir  subi  Boncevaux,  Y oilh  pourtant,  voilà  les  gens  qui 
écoutaient  les  jongleurs,  voilà  ceux  qui  les  payaient. 
De  là,  pour  ces  meurt-de-faim,  la  nécessité  de  donner 
satisfaction  à  tant  d'exigences  diverses;  delà,  enfin,  la 
variété  étrange,  la  déplorable  variété  de  leur  réper- 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.  33 

toire,  où  l'on  a  décidéDient  fait  trop  de  concessions  au 
mauvais  goût  du  siècle  et  qui  devait  scandaliser  les  - 
vrais  jongleurs  de  geste. 

Nous  possédons  ici  deux  types  qui  représentent  en 
réalité  quelques  centaines  de  documents.  L'un  d'eux 
appartient  au  midi,  l'autre  au  nord  de  la  France  :  ils 
sont  vivants  tous  deux.  La  langue  d'oc  n'est  pas  la 
moins  bien  partagée,  et  Ton  peut  dire  que  la  chanson 
(récemment  découverte)  de  Daurel  et  Béton  a  été  véri- 
tablement écrite  pour  la  plus  grande  gloire  des  jon- 
gleurs. Oui,  les  jongleurs  ont  voulu,  eux  aussi,  avoir 
leur  roman,  et  ils  Font  commandé  sans  doute  à  un 
poète  de  bonne  volonté  qui  les  a  mis  en  gloire.  L'œu- 
vre, d'ailleurs,  est  peu  originale,  et  Ton  y  sent  Timi- 
tation  mal  déguisée  de  plusieurs  chansons  de  nos 
gestes  françaises,   et   notamment    de  Jourdains   de 
Blaivies  et  de  Garins  H  Loherains.  Un  traître  (il  s'en 
trouve  au  moins  un  dans  chacun  de  nos  romans  et 
qui  est  tout  d'une  pièce)  assassine  un  jour  son  com- 
pagnon d'armes,  son  «  compagnon  juré  »  et,  pour  être 
plus  sûr  d'hériter  du  fief  de  sa  victime,  s'apprête  à 
égorger  le  fils,  encore  tout  petit  enfant,  de  ce  frère 
d'armes  dont  il  vient  de  se  défaire.  Mais  c'est  ici  que 
surgit  le  bon  jongleur,  qui  est  vraiment  le  Deus  ex 
machina  :  il  substitue  son  propre  enfant  à  l'enfant  de 
sonseigneur  ;  puis,  il  enlève  le  pauvre  petit  damoiseau, 
il  l'emporte  avec  lui  comme  un  trésor  et, pour  le  mieux 
mettre  à  l'abri  de  tous  dangers,  le   conduit  jusque 
chez  l'émir  de  Babylone,  où  il  le  fait  élever  et  où  il 
préside  lui-même  à  toute  son  éducation  avec  une 
délicatesse  et  une  intelligence  vraiment  paternelles. 
Daurel,  le  pauvre  jongleur  Daurel,  s'élève  ici  beau- 
coup plus  haut  que  ce  fameux   Mentor  lui-même, 
sous  lequel  se    cachait  la  déesse  Minerve  :  Daurel 


1   PART.    LIVR.    II. 
GHAP.     XVII. 


Il  PART.    LIVR.  II, 
CHAP,     XVII. 


34      LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

grandit,  grandit,  grandit,  et  devient  réellement  le 
-  «  premier  rôle  »  de  ce  drame  émouvant  et  parfois  ter- 
rible. Il  atteint  même  au  sublime,  et  domine  de  toute 
sa  hauteur  les  autres  personnages  de  cette  tragédie 
féodale.  Il  est  le  géant  :  ils  sont  les  nains.  Et  cepen- 
dant, ce  héros,  ce  Daurel,  quel  est-il?  Sans  doute,  c'est 
un  jongleur  de  geste;  c'est  un  de  ces  fiers  chanteurs 
de  la  vieille  école,  qui  seraient  morts  plutôt  que  de  dé- 
biter un  fableau;  c'est  un  rapsode  antique,  presque  un 
clerc.  Eh  bien!  il  en  faut  rabattre.  Daurel  a  tous  les 
talents  :  il  joue  du  violon,  et  il  est  harpiste;  il  chante 
des  lais  d'amour,  et  se  hausse  en  effet  jusqu'aux  chan- 
sons de  geste.  Il  y  a  plus  :  il  compose,  il  trouve^  et  cet 
acteur  est  doublé  d'un  auteur.  Mais  enfin,  et  <(  malgré 
tant  de  talents  relevés  » ,  Daurel  n'en  exécute  pas  moins 
les  tours  des  plus  vulgaires  acrobates,  les  cabrioles^ 
le  saut  périlleux  et  le  reste  K  Voilà  qui  paraîtra  dé- 
cisif. 

Le  type  que  nous  choisissons  pour  la  France  du 
nord  est  certes  de  nature  moins  fine,  mais  ne  sem- 
blera peut-être  pas  moins  concluant.  Il  s'agit  de  ce 
petit  poème,  assez  médiocre  et  fort  réaliste,  qu'on  con- 
naît sous  plusieurs  titres,  mais  principalement  sous 

1.  «  Nous  voyons  Daurel  réunir  tous  ces  divers  talents  à  lui  seul. 
Dès  le  début  il  se  présente  au  duc  Bovon  en  jouant  du  violon 
(vers  79),  et  souvent,  par  la  suite,  il  manie  cet  instrument  (vers  85, 
169,  1074,  1180,  1209)  ainsi  que  la  harpe  (85,  1074,  1208);  il  chante  des 
lais  d'amour  (1074),  des  chansons  de  geste  (1942);  il  sait  lui-même  trou- 
ver (1963)...  Et  cependant  (vers  1210)  il  saute,  il  «tombe»  il  fait  des  cul- 
butes.» (G.  Paris,  Journal  des  Savants,  1887  ;  p.  33  du  tirage  à  part.) 
Il  ne  faut  pas  oublier  que  le  roman  de  Laurel  est  des  dernières  années 
du  xiP  siècle.)  —  «  Sans  aller  jusqu'à  peler  les  oignons  et  à  ouvrir  les 
moules,  comme  il  est  raconté  dans  le  Dit  du  Héraut^  le  ménestrel 
exerçait  bien  des  métiers  qui  n'avaient  guère  de  rapports  avec  la 
musique.  »  (Henri  Lavoix,  Étude  sur  la  musique  au  temps  de  saint 
Louis,  dans  le  second  volume  du  Recueil  de  motets  français  des 
xiie  et  xme  siècles  par  G.  Raynaud,  II,  p.  373.)  Cette  observation 
de  M.  Lavoix  peut  tout  aussi  bien  s'appliquer  aux  chanteurs  qu'aux 
joueurs  d'instruments. 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.      35 

celui-ci,  qui  est  expressif  :  Les  deus  troveors  rïbauz. 
On  y  Yoit  deux  jongleurs  s'interpeller  h  la  façon  des  - 
halles  et  se  déchirer  à  belles  dents.  Il  se  peut  d'ail- 
leurs que  ce  soit  tout  simplement  un  boniment  con- 
venu d'avance  entre  les  deux  compères  pour  amuser  et 
retenir  leur  public,  et  j'en  ai  entendu  de  semblables 
sur  les  tréteaux  de  la  foire.  En  tout  cas,  les  forfan- 
teries et  vantardises  n'y  manquent  pas.  Le  premier  des 
deux  ribauds  commence   par   étaler  sa  science  des 
chansons  de  geste,  en  jouant  à  dessein  sur  les  noms 
de  leurs  héros  et  en  les  intervertissant  d'une  façon 
assez  drôle,  mais  qui  devait  bientôt  finir  par  lasser 
l'auditoire  le   plus   bienveillant  :  «  Ge  sai   de  Guil- 
((  laume  au  tinel  —  Et  de  Renouart  au  court  nez...  — 
((  Si  sai  d'Ogier  de  Montauban,  — Si  sai  de  Renaut 
((  le  Danois.  »  Il  y  en   a  long,  et  rien   n'est  plus 
pénible,  comme  on  sait,  qu'une  plaisanterie  qui  se 
traîne;  mais  enfin,  ce  même  jongleur  déclare  qu'il 
chante  également  les  Romans  de  la  Table  ronde  «  qui 
sont  àoïr  delitable  »  et  les  Romans  d'aventure.  11  con- 
fesse, du  même  coup,  qu'il  sait  jouer  parfaitement  de 
la  citole,  de  la  vielle  et  de  la  gigue.  Son  répertoire, 
son  vaste  répertoire  ne  s'arrête  pas  là,  et  notre  homme 
entre  ici  dans  la  vulgarité    des   boniments  les  plus 
grossiers,  mais  qui  ont  le  don  de  faire  rire  les  simples 
d'un  rire  inextinguible  :  «  Je  saigne  les  chats  et  je 
«  ventouse  les  bœufs;  je  fais  des  freins  pour  les  va- 
<(  ches  et  des  coiffes  pour  les  chèvres,  je  fais  des 
<(  gants  pour  les  chiens  et  des  hauberts  pour  les  liè- 
((  vres,  etc.,  etc.,  etc.  »  Vous  entendez  d'ici  la  grosse 
hilarité  du  public.  Mais  que  va  répondre  l'autre,  le 
confrère,  le  concurrent?  11  revendique  aussi  tous  les 
talents  et  se  dit  passé  maître  en  tous  les  genres.  Tout 
d'abord  il  est  musicien,  lui  aussi,  et  meilleur  musi- 


n  PART.  LIVR.  II. 
CHAI'.     XVII. 


JI  PART,   L1Vl\.   II. 
CHAP.     XVII. 


36      LES  PROPAGAÏEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

cien  que  son  compère.  La  vielle,  la  muse  et  la 
'  frestele,  la  harpe  et  la  chïfonïe,  la  gigue  et  IV/r- 
ïiionie,  le  psalterion  et  la  rote  lui  sont  également 
familiers.  Il  est  magicien  par  dessus  le  marché,  et 
((  bien  sait  un  enchantement  faire  ».  La  magie 
n'a  plus  de  secrets  pour  lui;  mais  il  n'insiste  pas, 
d'ailleurs,  sur  ce  point  quelque  peu  scabreux  et,  après 
avoir  énuméré  grotesquement  tous  ses  prétendus  pro- 
tecteurs et  amis,  il  en  vient  à  dire  plus  sérieusement  : 
((  Gesai  contes,  ge  sai  flabeax,  —  Ge  sai  conter  beax 
«  diz  noveax,  —  Rotruenges  viez  et  noveles  —  Et 
«  siryentois  et  pastourelles.  —  Ge  sai  le  flabel  du  De- 
ce  nier. —  Si  sai  deParcevall'estoire,  —  Du  prestre  qui 
«  menjales  meures,» etc., etc.  Par  une  sorte  de  coquet- 
terie, il  ajoute,  en  façon  de  contraste,  qu'il  est  égale- 
ment escamoteur,  jongleur  de  couteaux,  danseur  de 
corde  :  «  Ge  sai  joer  des  basteax  —  Et  si  sai  jouer  des 
«  costeax — Et  de  la  corde  et  de  la  fonde — Et  de  toz  les 
<(  biax  giex  du  monde.  »  Puis,  avant  d'en  finir,  il  veut 
frapper  le  grand  coup  et,  sans  transition,  proclame 
à  haute  voix  qu'il  sait  «  de  totes  les  chansons  de 
geste  ».  On  peut  lui  demander  l'histoire  de  Charle- 
magne  et  de  Roland,  celle  de  Pépin,  les  Lorrains, 
Ogier,  les  Fils  Aimon,  Girart  de  Boussillon^  Beuves 
de  Commarchisy  Renoart,  les  Saisnes^  Orson  de  Beau- 
vais^  Florence  de  Rome  et  Ferragu  à  la  grant  teste  : 
il  ne  sera  pas  un  seul  instant  embarrassé  ^  Que  vou- 
lez-vous?ll  saittout,  et  est  toujours  prêt  ^Quel  homme! 

1.  V.  le  texte  bien  connu  et  plusieurs  fois  publié  des  JDeus  tro- 
mors  rihauz  ou  de  la  Gengle  au  rihaut  dans  la  nouvelle  édition  des 
Œuvres  complètes  de  Ruteheuf,  donnée  en  1875  par  Achille  Jubinal 
(Paris,  Paul  Daffis,  trois  vol.  in-18).  Le  «  boniment  »  du  premier 
troveor  se  lit  au  t.  III,  pp.  2-8,  et  la  palabre  du  second,  au  même 
tome,  pp.  8-14.  L'oeuvre  n'est  pas  de  Rutebeuf.  —  2.  Même,  à  se  faire 
entremetteur  :  «  Si  sai  porter  conseils  d'amors  (?)  —  Et  faire  cha- 
pelez  de  flors  —  Et  çaintures  de  druerie,  etc.  »  (1.  c.  p.  13.) 


LES  PrxOPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.  37 

Certes  il  faut  faire  ici,  et  faire  très  largement  la 
part  du  charlatanisme  et  de  la  réclame  ;  mais,  cette 
part  une  fois  faite,  il  reste  un  certain  fond  de  vérité 
que  d'autres  documents  confirment.  Il  est  certain 
qu'on  ne  s'enfermait  pas  volontiers  dans  l'étroitesse 
d'une  seule  spécialité,  et  qu'ils  n'étaient  pas  les 
plus  nombreux,  ces  jongleurs  de  haute  race  qui  se  can- 
tonnaient austèrement  dans  les  chansons  de  geste.  Il  y 
a,  dans  Lambert  d'Ardres,  un  texte  souvent  cité  \  mais 
auquel  on  n'a  peut-être  pas  donné  toute  sa  valeur. 
Baudouin  II,  comte  de  Guines  (qui  mourut  en  1205) 
passait  pour  égaler  les  jongleurs  les  plus  célèbres, 
nominatissimos,  et  le  bon  chroniqueur  ne  craint  pas 
d'affirmer  que  ce  seigneur  était  également  admirable 
c(  in  nœniis  gentilium^  in  cantilenis  gestoriis,  sive  in 
eventuris  nobilium,  sive  etiam  in  fabellis  ignohilium  ». 
Ainsi,  les  chansons  de  geste,  les  romans  d'aventures 
et  les  fableaux,  Baudouin,  lui  aussi,  savait  tout,  et 
il  n'est  peut-être  pas  trop  téméraire  de  croire  que  le 
comte  de  Guines  ne  faisait  en  cela  qu'imiter  les  jon- 
gleurs de  son  temps  ^.  Mais  mieux  vaut  s'en  tenir  aux 
documents  qui  ne  laissent  aucun  doute,  et  il  convient 
de  ne  pas  aller  plus  loin. 

En  résumé,  un  certain  nombre  de  jongleurs  (on 


1.  LambertiArdensisecclesiœpreshyteriChroîiicon  Ghisnense  et  Ar- 
dense,  édition  de  M.  le  marquis  de  Godefroy  Menilglaise,p.l75.—  2.  Cf. 
Flamenca,(éd.  P.  Meyer,  v.  686-692)  et  A.  Tobler,  Spielmansleben,  p.  327. 
Les  cliansons  de  geste  ici  ne  sont  pas  rélément  principal  du  répertoire 
des  jongleurs.  Quatre  ou  cinq  vers,  et  c'est  tout.=  Dans  la  Chronique 
de  Bertrand  Bu  Gruesclin,  (éd.  Charrière,  I,  376)  le  même  répertoire 
se  compose,  à  peu  près  par  portions  égales,  de  chansons  de  geste  et  de 
romans  de  la  Table  ronde  :  «  Qui  veult  avoir  le  non  des  bons  et  des 
vaillans,  —  Il  doit  aler  souvent  à  la  pluie  et  aus  champs  —  Et  estre 
en  la  bataille  ainsi  que  flst  Rolans  —  Et  li  bers  Oliviers  et  Ogier 
li  poissans,  —  Les  quatre  fils  Aymon,  Charlemaines  li  grans,  —  Li 
ducs  Lions  de  Bourges  et  Guion  de  Cournans,  —  Perceval  le  Galois, 
Lancelot  et  Tristans,  —  Alixandre  et  Artus,  Godefroi  li  sachans,  — 
De    coi    cil    menestrelz    font    ces    nobles    rommans.    »    =  Au 


II  PART.   LIVR.    II. 
CHAP.     XVII. 


Il  PART.  MVR.  II. 
CHAP.     XVIt. 


38  LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

n'en  pourra  jamais  établir  la  statistique  exacte)  cu- 
mulaient les  fonctions  augustes  de  chanteur  de  geste 
avec  les  petits  talents  des  prestidigitateurs,  des  musi- 
ciens ambulants  et  des  acrobates,  et  tombaient  par 
là  sous  les  anathèmes  de  l'Eglise  qui  n'a  vraiment 
toléré  que  les  seuls  chanteurs  de  geste. 


Nomenclature       Voici,  maintcuaut  que  le  terrain  est  déblayé  et  que 
méthodique     ^^^^  pouvous  coutinucr,  en  toute  sûreté,  notre  Clas- 

tous  les  groupes       .  ^        <  •  r      r       i        i         •  i 

de  jongleurs    sification  2;enerale  des  londeurs. 


vont, 


dans  les  chapitres      Nous  uc  Ics  aYOUs  classés  îusqu'ici  qu'au  point  de  vue 

suivants,  u         x  x  i 

être^i^objet  ^Q  \^  casuistique  chrétienne  de  leur  temps  :  «  jongleurs 
examen  spécial,  approuvés  OU  jougleurs  condamnés  par  l'Église  ». 
Mais  ils  peuvent  encore,  à  plus  d'un  autre  égard,  être 
nettement  distingués  les  uns  des  autres,  et  nous 
trouvons  ici  matière,  non  pas  à  un  seul,  mais  à  quatre 
ou  cinq  essais  de  classification. 

Il  y  a,  d'une  part,  les  jongleurs  laïques,  et,  de  l'au- 
tre, les  clercs. 

Il  y  a  les  jongleurs  qui  exploitent  les  œuvres  d'au- 
trui,  et  il  y  a  ceux  qui  exploitent  leurs  propres 
œuvres. 

Il  y  a  les  jongleurs  ambulants  et  libres,  et  il  y  a 
les  jongleurs,  ou,  plutôt,  les  ménestrels  qui  sont  atta- 
chés à  la  personne ,  à  la  maison  d'un  seigneur  ou 
d'un  prince. 

Il  y  a,  à  côté  des  jongleurs,  les  jongleresses  qui  for- 
ment, elles  aussi,  une  famille  innombrable  et  diverse. 

Il  y  a,  enfin,  les  jongleurs-saltimbanques,  les  jon- 

xiye  siècle,  en  Angleterre,  le  répertoire  d'un  jongleur  est  formé  des 
éléments  suivants  :  Alexandre;  Jules  César;  Troie;  le  Brut;  Artur; 
Charles  et  Roland  ;  Tristan  et  Ys eut  ;Amadas  et  Idoine  {Cursor  mundi; 
the  Cursur  of  the  world,  a  Nortliumbrian  poem  of  the  XIV'^  century, 
éd.  R.  Morris,  1874,  t.  V,  p.  1651,  cité  par  J.-J.  Jusserand,  La  Vie 
nomade  et  les  routes  d'Angleterre  au  xive  siècle,  p.  277). 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.     39 

gleurs-musiciens,  et  surtout  les  jongleurs-chantants, 
lesquels  se  subdivisent  eux-mêmes  en  plusieurs  grou- 
pes :  jongleurs  lyriques,  conteors  et  fableors^  jon- 
gleurs de  la  Table  ronde  et  de  Romans  d'aventure 
et,  enfin,  pour  suivre  une  progression  ascendante, 
jongleurs  de  geste. 

Devant  ces  derniers  nous  nous  inclinerons  une 
dernière  fois,  en  leur  demandant  de  nous  chanter, 
si  vous  le  voulez  bien,  le  début  du  Charroi  de  Nîmes 
ou,  plutôt  encore,  celui  du  Couronnement  Looys  :  «Roi 
((  qui  de  France  porte  corone  d'or  —  Preudoms  doit 
((  estre  et  vaillans  de  son  cors  ».  Voilà  un  beau 
commencement  de  chanson,...  et  une  belle  fin  de 
chapitre. 


II  PART.    LIVR.   II. 


CHAPITRE  XVIII 

SUITE  DU  PRÉCÉDENT. — JONGLEURS  CLERCS,  AUTEURS  ET  ÉDITEURS. 
—  JONGLEURS  A  POSTE  FIXE  ET  JONGLEURS  AMBULANTS. 


"  cHlp.xvm."'      Q^'^^  y  ^^*  ^^  ^^^  jongleurs  clercs,  on  ne  le  saurait 

contester  ;  mais  il  convient  tout  d'abord  de  s'entendre 

^^"tur'^ies'"^'  sur  le  sens  très  élastique  de  ce  mot  «  clerc  ».  Ce 

^'rjong£s''  terme,  un  peu  vague,  dont  on  a  tant  abusé  et  sur 

pSiaut      lequel  on  a  tant  disputé,  ne  s'est  vraiment  appliqué, 

l»  Les  jongleurs  -,  ,  t  •  i  i  i      T.        7 

clercs.  en  beaucoup  de  cas,  qu  aux  simples  tonsurés,  lesquels 
étaient  en  droit  de  réclamer  les  privilèges  et  les  droits 
de  l'état  ecclésiastique.  «  Le  concile  de  Trente  com- 
prend sous  le  nom  de  clerc  quiconque  a  la  tonsure, 
porte  l'habit  ecclésiastique  et  se  distingue  par  là  des 
laïques,  sans  qu'on  ait  d'ailleurs  égard  à  ce  qu'il  soit 
ou  non  ordonné  K  »  Rien  n'est  plus  net,  et  l'on  com- 
prend dès  lors  ces  fameux  clercs  mariés  du  moyen 
âge,  lesquels  n'avaient  même  pas  reçu  les  ordres 
mineurs.  Il  en  fut  ainsi,  —  on  le  peut  présumer  —  de 
nos  jongleurs  «  cléricaux  »  ;  mais  on  en  vit  alors  de 
deux  sortes:  les  bons  et  les  mauvais.  Nous  avons  déjà 
eu  l'occasion  de  parler  des  premiers  et  de  les  mon- 
trer parcourant  les  villes  et  les  campagnes,  et  y  chan- 


1.  Session  XXIII,  c.  vi,  Dereform.  Cf.  Farticle  «  Clerc  »,  de  Permane- 
der,dans  le  Dictionnaire  encyclopédique  de  la  théologie  catholique,  des 
docteurs  Wetzer  et  Welte,  trad.  Goschler,  IV,  p.  446. 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.      41 

tant  ces  complaintes  exquises  de  la  Passion  et  de  saint 
Léger,  et  cette  belle  chanson  de  geste  consacrée  à 
saint  Alexis,  qui  sont  les  premiers  monuments  de 
notre  poésie  nationale.  Où  est  la  nation  moderne  qui 
pourrait  opposer  ses  premiers  chants  aux  nôtres?  Où 
est  le  peuple  qui  a  eu  d'aussi  nobles  commencements 
poétiques  et  dont  les  premiers  bégaiements  ont  été 
animés  d'un  aussi  vif  amour  pour  le  Christ  et  son 
Église?  Ce  beau  mouvement  ne  s'est  pas  allenti  autant 
qu'on  le  pourrait  croire,  et  je  me  persuade  que,  depuis 
le  xf  siècle,  il  y  a  encore  eu  de  ces  chanteurs-clercs 
qui  ont  fait  entendre  des  complaintes  pieuses  ou 
de  petites  chansons  de  geste  religieuses  comme 
le  Saint  Alexis.  Est  ce  qu'on  me  fera  croire,  par 
exemple,  que  l'admirable  Vie  de  saint  Thomas  de 
Cantorbe?y  soit  uniquement  restée  sur  le  parche- 
min froid  et  n'ait  pas  été  chaudement  interprétée 
par  des  clercs  ambulants  qui  faisaient  bondir  tous 
les  cœurs  en  racontant  la  mort  sublime  de  ce 
grand  défenseur  de  la  liberté  de  l'Église?  Je  ne 
sais  pas  si  les  vers  spirituels  et  charmants,  si 
les  contes  pieux  de  Gautier  de  Coincy,  si  ces  petits 
chefs-d'œuvre  de  belle  humeur  et  de  bon  style, 
ont  eu  formellement  le  même  honneur  ;  mais  vrai- 
ment ils  le  méritaient  cent  fois,  et  je  serais  surpris 
qu'une  œuvre  aussi  française  n'eût  pas  eu  ce  succès  en 
France.  L'Anonyme  de  Laon  nous  raconte,  en  revan- 
che, une  histoiî'e  qui  n'est  peut-être  qu'un  conte. 
Donc,  il  y  avait  une  fois  un  usurier,  du  nom  de 
Vaudois.  C'était  à  Lyon,  en  1173,  et  ce  financier 
sans  scrupules  s'était  scandaleusement  enrichi.  Or, 
un  dimanche,  comme  il  passait  sur  une  place  publi- 
que, il  vit  une  grande  foule  qui  s'était  groupée  au- 
tour   d'un   jongleur.    Il  s'approche,    il   écoute,    il 


II  PART,    LIVR,  II. 
CHAP.  XVIII. 


11  PART.  LIVR.   II. 

CHAP.  xvni. 


i2      LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

entend.  C'était  la  Vie  de  saint  Alexis  que  l'on  chan- 
tait: il  emmène  chez  lui  le  jongleur,  lui  fait  répéter 
sa  chanson,  est  soudain  frappé  de  repentir  et  donne 
aussitôt  tous  ses  biens  aux  pauvres.  Puis,  il  fonde  une 
sorte  de  Congrégation  religieuse,  fait  en  1178  le 
voyage  de  Rome  et  est  reçu  en  audience  par  le  Pape 
qui  l'embrasse  comme  un  frère  et  le  félicite  d'avoir 
fait  le  très  noble  vœu  de  pauvreté:  a  Seulement, 
((  lui  dit  le  Souveraain  Pontife,  je  vous  défends  à 
((  vous  et  aux  vôtres  de  vous  livrer  à  la  prédication 
a  sans  la  permission  des  prêtres.  »  Les  disciples 
de  Vaudois  obéirent  d'abord  à  Tordre  du  Pape, 
mais  ne  tardèrent  pas  à  l'enfreindre.  De  là  la  grande 
hérésie  vaudoise  K  Le  jongleur  qui  avait  converti 
ce  Vaudois  était-il  un  clerc?  Je  ne  saurais  l'affirmer; 
mais,  à  coup  sûr,  il  était  le  continuateur  des  clercs 
ambulants  qui  avaient  naguère  chanté  la  Passion  et  le 
Saint  Léger, 

Quelque  probable  que  soit  l'existence  de  ces  hon- 
nêtes jongleurs  qui  auraient  eu  le  caractère  de  la 
cléricature,  il  faut  bien  avouer  qu'elle  reste  encore  à 
l'état  de  conjecture.  L'hypothèse  est  des  plus  plau- 
sibles; mais,  enfin,  c'est  une  hypothèse.  Les  textes 
concluants,  les  textes  irrécusables  font  défaut.  11  n'en  va 
pas  de  même  pour  ces  clercs  dépravés  qui,  notamment 
auxxif  etxiif  siècles,  ont  été  de  véritables  jongleurs, 
mais  dangereux,  mais  sceptiques,  mais  condamnables 
et  condamnés.  Il  est  trop  vrai  que  la  France,  l'Angle- 


l.  AnonjmvLS  Lsiudunensis^  Mommienta  Germanise  historica,  Scrip- 
tores,  t.  XXVI,  pp.  447-449.  Cf.  dans  les  Acta  Sanctorum  aprilis 
(1,  p.  672),  cet  épisode  de  la  vie  de  saint  Aybert  :  «  Cum  esset  juvenis 
et  laïcus  in  domo  patris  sui,  et  sanctitatis,  ut  dictum  est,  amator,  forte 
quadam  die  audivit  mimum  cantando  referentem  vitam  et  conver- 
siONEM  SANCTi  Theobaldi  ET  ASPERiTATEM  viTiE  Ejus,  etc.  »  Ce  mime, 
assurément,  n'était  pas  un  clerc;  mais,  sans  doute,  un  imitateur  ou  un 
élève  des  anciens  clercs  chantants. 


LES  PROPAGATEURS  DES  CÎLVNSONS  DE  GESTE.  43 

terre  et  FAIlemagne  ont  été  alors  envahis  par  tout  un 
mauvais  petit  peuple  de  clercs  erratiques,  qui  chan-  - 
talent  en  latin  de  détestables  petits  poèmes  où  la 
cour  de  Rome  et  les  moines  étaient  vilipendés,  calom- 
niés, traînés  dans  la  boue.  Ces  bouffons  avaient  du 
succès  près  de  tous  ceux  que  le  Pape  gênait,  et  l'on 
riait  toujours  d'un  mauvais  rire  quand  ils  accusaient 
de  cupidité  tous  les  clercs  de  leur  temps  (eux  exceptés) 
et  qu'ils  leur  faisaient  chanter  Vevcmgelmm  secundum 
marcas  argenti.  Il  faudrait  citer  ici  tous  les  Carmina 
Burana  et  toutes  les  satires  empoisonnées  qui  ont  été 
plus  ou  moins  légitimement  attribuées  à  Gautier  Map, 
Ces  petits  Juvénals  de  rencontre  étaient  bien  des 
clercs,  et  ils  ont  été  flétris,  comme  tels,  dans  un 
acte  officiel  de  la  Papauté  qui  est  entré  dans  le  recueil 
des  Décrétales  :  Clend  qui,  dericalis  ordinis  dignitati 
non  modkiim  detrahentes ^^^  joculatores  seugoliardos 
FAGiuNT...  careant  omnï prïvïlegïo  dencali  ^  Cette  con- 
stitution de  Boniface  VIII  est  confirnïée  en  1310  par  le 
second  concile  de  Salzbourg  dans  le  canon  De  derïds 
joculatoribus  ^  et  complétée,  en  1440,  par  le  concile 
de  Freisingen  qui  assimile  une  fois  de  plus,  et  d'une 
façon  très  nette,  les  goliards  aux  mimes  et  aux  jon- 
gleurs :  a  Statuïmus  ne  derid  inimisy  jogulatorirus, 
histriombus,  huffonïbus,  galliardis,  largiantur  ^  »  Ils 


1.  Sexti  Decretalium  liber  111,  tit.  1,  cap.  i  (de  Boniface  VIII).  Il  y  a 
dans  le  texte  pontifical  certaines  dispositions  faciles  à  comprendre:  «Si 
per  annum  artem  illam  ignominiosam  exercuerint,  ispo  jure  ;  si  autem 
tempore  breviori  et,  tertio  moniti,  non  resipuerint...»  =  Dès  le  x^  siècle, 
les  clerici  ribaldi^  maxime  qui  yulgo  dicuntur  de  familia  Goiam^ 
avaient  été  condamnés  et  flétris  dans  les  Constitutions  de  Gautier, 
archevêque  de  Sens  (f  923)  V.  Labbe,  Co7icilia,  IX,  578.  Etc.  — 
2.  «  Item,  juxta  constitutionem  domini  Bonifacii  qu?e  est  talis  : 
Clerici  qui  clericalis,  etc.,  (c'est  Tacte  dont  il  a  été  question  ci-dessus) 
monemus,  hujus  approbatione  Goncilii,  omnes  et  singulos  taies,  ut 
talem  habitum  et  vitam  non  assumant,  et  assumptam  deponant  infra 
très  menses,  quorum  unum  pro  primo,  alterum  pro  secundo  et  tertium  pro 
tertio  termino  et  peremptorio  assig-namus,etc.  »  —  3.  Labbe,  XIII,  1286. 


II   PART.  LIVR.   11. 
GHAP.    XVIII. 


II  PART.  LIVR.  II. 
CHAP.  XVIII. 


44      LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

vivaient  donc  encore,  ces  mécontents,  ces  révoltés,  ils 
vivaient  en  1440.  Ils  avai-ent  la  vie  dure. 

N'étaient-ce  pas  encore  ces  méchants  clercs  qui,  avec 
des  plaisanteries  de  très  gros  sel,  chantaient  des  pièces 
farcies,  telles  que  le  «  Credo  àe  l'ivrogne  »  et  vingt  au- 
tres du  même  crû?  Faut-il  les  rendre  responsables  de  la 
propagation  de  ces  insanités  :  Les  Miracles  de  saint 
Tortu  ou  les  Miracles  de  saint  Oison,  frère  de  saint 
Gourdin  \  qui  excitaient  alors  et  exciteraient  encore 
aujourd'hui  un  gros  rire  épais  et  bête?  Je  n'ose  les 
en  accuser;  mais  voici  certainement  un  jongleur 
qui  était  clerc,  ou  un  clerc  qui  était  jongleur.  C'est 
ce  singulier  personnage  qui  nous  a  légué  en  vers  le 
récit  de  ses  infortunes,  lesquelles  n'ont  véritablement 
rien  de  touchant.  Il  avait  perdu  tout  son  argent  au  jeu 
de  tremerely  et  se  vit  obligé,  pour  vivre,  de  vendre 
successivement  tous  ses  livres  :  «  C'est  ainsi,  dit-il, 
que  j'ai  laissé  ma  Patenotre  à  Soissons  et  mon  Credo 
à  Laon  ;  mes  Sept  psaumes  à  Tournai ,  mes  Quinze 
psaumes  à  Cambrai,  mon  Psautier  à  Besançon  et  mon 
Calendrier  à  Dijon.  Comme  je  m'en  revenais  par 
Pontarlier,  j'y  vendis  ma  Litanie  et  je  me  débar- 
rassai de  mon  Missel  dans  la  ville  où  l'on  fait  le 
sel  ^  Enfin,  j'ai  abandonné  mon  Antiphonaire  à  Mont- 
pellier, et,  à  Dun-le-Château,  mon  Légendier  et  mon 
Graduel  ^  ».  C'est  assurément  là,  comme  il  est  facile 
de  s'en  convaincre,  la  bibliothèque  d'un  clerc,  mais 
d'un  mauvais  clerc,  qui  était  à  la  fois  joueur  et  ivro- 
gne. Il  ne  connaissait  certes  pas  ces  beaux  vers  de 
Gautier  de  Coincy,  qui  s'appliquent  aux  jongleurs 
comme    aux   poètes   et  sont  tout   parfumés   d'une 


1.  V.  Histoire  littéraire^  XXIII,  494, 495;  Dinaux,  Trouvères  artésiens, 
pp.  257-259,  etc.  —  2.  Salins.  —  3.  Méon,  Nouveau  Recueil,  I,  pp.  404- 
406.  Cf.  Histoire  littéraire,  XXIII,  p.  99. 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.     45 

exquise  dévotion  à  la  Vierge  :  «  Je  ne  truis  pas  pour  " 
avoir  robe ,  —  Je  ne  truis  mie  por  avoir ,  —  Mais  — 
por  Tamour  la  bêle  avoir  —  Qui  n'a  compaigne  ne 
pareille  —  A  sa  biauté  K  »  Ce  Gautier  là  était  un  bon 
clerc,  et  qui  ne  vendait  pas  ses  livres. 


PART.   LIVR.  II. 
CHAP.  XVIII. 


((  On  a  souvent  voulu  distinguer  entre  les  trouveurs  2»  jongleurs 
et  les  jongleurs  »,  et  Ton  y  a  eu  quelque  peine.  C'est  ou  «  tJ^ouveurs 
qu'en  effet,  beaucoup  de  jongleurs  ont  été  fort  na- 
turellement tentés  de  trouver,  et  qu'ils  ont  réellement 
trouvé.  Le  fait  n'est  que  trop  facile  à  comprendre,  et 
nous  avons  connu,  en  notre  siècle,  plus  d'un  comé- 
dien qui  n'a  pas  su  résister  à  la  même  tentation. 
Sans  parler  ici  du  texte  de  la  Chronique  de  Novalèse, 
dont  il  faut  toujours  se  méfier  et  où  l'on  voit  un  jon- 
gleur lombard  qui,  devant  Charlemagne,  en  794, 
vient  chanter  une  cantiuncula  composée  par  lui  ^,  les 
documents  provençaux  sont  ici  d'une  précision  qui 
ne  laisse  rien  à  désirer.  Ce  fameux  Daurel,  ce  type 
incomparable  du  parfait  jongleur,  il  est  habile  à 
vieller,  à  jouer  de  la  harpe  ;  il  s'entend  à  dire  des 
chansons  ;  mais  il  sait  aussi  en  composer  ^  et  son 
cher  Bétonnet,  son  élève,  tient  de  lui  le  même  talent  : 
Quart  ac  set  ans,  Beto  sap  gen  violar  —  E  cansos 
dire,  de  si  mezis  trobar^.  Encore  ici,  les  Biographies 
des  troubadours  sont  une  précieuse  ressource.  A  toutes 


1.  Le  même  Gautier  de  Coincy  dit  encore  :  «  Je  ne  truis  pas  por  avoir 
pris,  —  Ne  por  robes,  ne  por  avoir,  —  Mais  pour  Famour  la  Dame  avoir 
—  Qui  tost  revest  les  âmes  nues  —  Et  ses  amans  enporte  es  nues.  »  — 
2.  Chronicon  Novaliciense.  (Muratori,  Scriptores  rerum  italicarum, 
II,  pars  II,  lib.  I,  cap.  x.  p.  717.)  Cette  œuvre,  écrite  au  milieu  du  xi^  siè- 
cle, est  toute  remplie  de  fables,  et  il  y  a  d'autant  plus  lieu  de  n'avoir 
ici  aucune  confiance  que  le  fait  dont  il  s'agit  remonte,  ou  est  censé 
remonter,  à  Tannée  794.  —  3.  «  Sentior,  Daurel  ay  nom,  e  say  motz 
gen  arpier  —  E  tocar  vihola  e  ricamen  trobier  »  (Daurel  et  Béton, 
éd.  Paul  Meyer,p.  4,  vers  84,  85.  Cf.  1943.)—  4.  Ihid.,  p.  48,  v.  1419-1420. 


H  PART.   LIVR.   II. 
CHAI».  XVIII. 


46      LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

leurs  pages,  on  troiiye  ces  deux  mots  accouplés, 
en  parlant  de  quelque  jongleur  plus  ou  moins  célè- 
bre :  Cantet  e  irobet.  C'est  ainsi  que  Perdigon  fo 
joglar  e  sah  trop  hen  violar  e  trohar  e  cantar  ^  ;  c'est 
ainsi  qu'Aimeri  de  Sarlat  fetz  se  joglars  e  venc  trobaire  ^  ; 
c'est  encore  ainsi  qu'Albertet  Cailla  si  fo  joglars.,,  e 
fes  una  bona  canson  ^  Ce  sont  là  des  faits  irrécusables 
et  qui  ne  sauraient  passer  pour  exceptionnels  ;  mais 
enfin  la  distinction  entre  auteur  et  acteur  ne  pouvait 
disparaître  et  ne  disparut  pas.  Certain  jour,  Gui  d'Uis- 
sel  et  ses  frères,  avec  leur  cousin,  fondèrent  une  as- 
sociation fort  intelligente  et  où  chacun  eut  son  rôle. 
Gui  composait  les  ((bonnes  chansons», Elie,  les  ((bonnes 
tensons))^  et  Ebles  les  mauvaises  :  Pierre,  lui,  chantait 
tout  ce  qu'ils  composaient^.  Voilà  bien  le  jongleur 
réduit  à  sa  vraie  fonction,  et  ce  cas  était  le  plus  fré- 
quent. Les  troubadours  avaient  à  leurs  gages  de  ces 
jongleurs  qui  chantaient  leur  répertoire,  et  c'est  de 
la  sorte  qu'Albert  de  Sisteron  ^  se  tourne  vers  son 
jongleur  en  un  de  ses  sirventes  et  lui  dit  :  Peirolsy 
violatz  e  chantatz  cointament  —  De  ma  chanso  los 
motz  e  l'so  legier.  Au  nord,  même  mélange  à  consta- 
ter, mais  aussi  même  distinction  à  établir.  L'auteur 
d'Ogier^  de  ce  poème  héroïque  et  superbe,  fut  à  la 
fois  un  gentilhomme  et  un  jongleur  :  ((  Raimbers  le 
fîst  à  l'aduré  courage,  —  Jouglere  fu  ^  ».  La  plus 
ancienne  œuvre  historique  ((  écrite  en  français  sur  des 

1.  Raynouard  :  Choix  de  poésies  originales  des  troubadours,  t.  V, 
p.  278  —  2.  Ihid.,  p.  13.  —  3.  Ihid.,  p.  14.  Il  y  a  d'autres  textes 
de  même  ordre,  qu'il  est  superflu  de  citer.  —  4.  «  Gui  d'Uissel,...  e  V 
siei  fraire  e  son  cosi,  si  ero  senhor  d'Ussel...  E  Fus  de  ses  fraires  avia 
nom  'n  Ebles  e  l'autre  en  Peire  e  F  cosin  avia  nom  'n  Elias.  En  Gui  si 
trobava  bonas  cansos,  en  Elias  bonas  tensos,  en  Ebles  las  malas  tensos, 
e'n  Peire  cantava  tôt  quant  els  trobavan.  »  [Ihid.,  p.  175.)  —  ^^.  Ibid., 
p.  15.  Cf.  Lavoix,  1.  c.  p.  368.  —  6.  «  Jouglere  fu,  si  vesqui  son  eage; 
—  Gentishons  fu  et  trestout  son  lignage;  —  Mainte  chanson  fîst  il  de 
grant  barnage.  » 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.      47 

faits  contemporains  qui  soit  parvenue  jusqu'à  nous  », 
c'est  V Histoire  de  la  guerre  sainte,  en  douze  mille 
vers  octosylabiques,  dont  l'auteur,  Ambroise,  paraît 
avoir  été  un  jongleur  ^  Le  Montage  Renoart,  cette 
sorte  de  grosse  farce  héroïque,  est  l'œuvre  de  Guil- 
laume de  Bapaume  qui  s'est  fait  détester  de  tous  les 
jongleurs,  «  parce  qu'il  les  a  tous  dépassés  »  ^  Pour 
les  chants  lyriques,  le  cumul  est  souvent  le  même,  et 
Jean  de  Condé  s'écrie  quelque  part  :  «  Si  sui  des  me- 
((  nestrex  le  conte  ;  —  Car  biaus  mos  trueve  et  les 
((  reconte  »  ^  On  pourrait  trop  aisément  multiplier  de 
telles  citations,  et  il  vaut  mieux  conclure  en  disant 
que  le  plus  grand  nombre  des  jongleurs  se  sont  borné 
à  chanter  les  œuvres  des  trouvères  ;  mais  que,  parmi 
ces  chanteurs,  il  en  fut  plus  d'un,  au  midi  comme 
au  nord,  qui  voulut  et  qui  sut  composer  lui-même 


II  PART.   LIVR    II. 
CHAP.   XVIII. 


4 


1.  «  La  troisième  croisade  nous  a  laissé  une  œuvre  considérable  qui 
est  (sauf  quelques  œuvres  anglo-normandes)  le  plus  ancien  écrit 
historique  sur  des  faits  contemporains  qui  soit  parvenu  jusqu'à  nous. 
C'est  VHistoire  de  la  guerre  sainte  en  douze  mille  vers  octosyllabes, 
par  Ambroise,  qui  parait  avoir  été  un  jongleur  plutôt  qu'un  com- 
battant et  qui,  né  dans  une  des  possessions  continentales  des  rois 
d'Angleterre,  était  attaché  à  Richard  Cœur-de-Lion ,  et  raconte  les 
événements  en  se  plaçant  toujours  à  son  point  de  vue  ».  (G.  Paris,  La 
Littérature  française  au  moyen  âge,  p.  126.)  —  2.  «  Or,  les  vos  a  Guil- 
laume resterez,  —  Cil  de  Batpaumes  qui  tant  est  bien  usez  —  De 
chançons  fere  et  de  vers  acesmez,  —  Por  quoi  l'ont  pris  maint  jogleor 
en  hez  —  Qu'il  les  avoit  de  bien  fere  passez.  »  [Montage  Renoart. 
Bibl.  nat.  fr.  368,  fo  258  v^.)  -  3.  Jean  de  Condé,  LXVI,  v.  247.  Cf.  Les 
trois  aveugles  de  Compiègne  :  «  On  tient  le  ménestrel  à  sage  —  Qui 
met  à  trouver  son  usage  —  De  faire  biaus  dis  et  biaus  contes  — 
Qu'on  dit  devant  ducs,  devant  contes  »  (De  la  Rue,  I,  p.  204).  V. 
aussi  ce  texte  très  précis,  cité  par  Th.  Wright  en  ses  Latin  stories 
(p.  127)  d'après  un  manuscrit  du  British  Muséum  :  «  Mimus 
quidam  optimus  fuisse  fertur,  dictorum  elegantium  et  rithmorum 
pulchrorum  inventer.  »  Etc.,  etc.  —  4.  Nous  ne  pouvons  qu'effleurer 
en  passant  la  question  de  la  composition  musicale.  M.  Henry  Lavoix, 
dans  sa  Musique  au  siècle  de  saint  Louis,  estime,  avec  raison,  qu'il  y 
avait  des  «  paroliers  »  qui  composaient  la  musique  de  leurs  chan- 
sons, et  qu'il  y  en  avait  d'autres,  au  contraire,  qui  se  servaient  d'une 
musique  préexistante  et  ajustaient  leurs  vers  sur  des  airs  connus 
(1.  c,  pp.  369,  370).  Dans  l'un  et  dans  l'autre  de  ces  deux  groupes,  il 
devait  y  avoir  des  jongleurs. 


II  PART.    LTVR 
CHAP.  XYIIT 


48  LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSOxNS  DE  GESTE. 

■"■  Un  jongleur  qui  devenait  trouvère,  c'était  de  Favan- 


cement. 


3»  Jongleurs        Les  îondeurs  ne  s'en  tinrent  pas  là,   et   se  firent 

éditeurs.  -,.  TT  1  1  . 

éditeurs.  «  Une  chanson  de  geste  était  une  propriété, 
qu'on  exploitait  comme  on  peut  le  faire  aujourd'hui 
d'un  drame  ou  d'un  opéra.  Si  l'auteur  était  lui-même 
jongleur,  il  faisait  sa  tournée  en  chantant  son  œu- 
vre et  se  gardait  d'en  donner  copie  à  ses  concur- 
rents. Sinon,  il  en  tirait  parti,  soit  en  l'apprenant  à 
des  jongleurs  qui  lui  payaient  des  honoraires,  soit  en 
en  vendant  des  copies.  »  Nous  avons  longuement  in- 
sisté là-dessus  *  et  n'y  voulons  pas  revenir.  Il  importe 
seulement  de  rappeler  les  vers  si  précieux  qui  se 
lisent  au  début  de  la  chanson  de  Doon  de  Nanteuil  : 
((  Huon  de  Villenoeve  l'a  molt  estroit  gardée;  —  N'en 
volt  prendre  cheval  ne  la  mule  afeltrée,  —  Peliçon 
vair  ne  gris,  mantel,  chape  forrée,  —  Ne  de  buens 
paresis  une  grant  henepée.  —  Or  en  ait-il  mau- 
grez,  qu'ele  li  est  emblée  ^.  »  Chose  curieuse,  ces 
vers,  ces  mêmes  vers,  ou,  du  moins,  des  vers  à  peu 
près  semblables,  se  retrouvent  au  début  de  la  Des- 
truction de  Rome  :  «  Chil  ki  la  canchon  fîst  l'a  lon- 
guement gardée ,  —  Ains  n'en  vont  prendre  avoir, 
voire  nulle  darrée,  — Ne  mul  ne  palefroi,  mantel,  chape 
fourrée  \  »  Donc,  les  jongleurs  exploitaient  les  œuvres 
littéraires  ;  mais  leurs  bons  petits  confrères  leur  fai- 
saient souvent  subir  les  douleurs  d'un  plagiat  plus 
ou    moins    effronté    :    on   leur  emblait  leur   chan- 


1.  V.  notre  tome  I,  pp.  214-218.  Cf.  Romania,  1875,  pp.  471-472.  - 
2.  ISous  avions  à  tort,  comme  tous  nos  devanciers,  attribué  ce  texte 
à  un  Renaut  de  Montatihan.  C'est  M.  Paul  Meyer  {Romania,  1884,  pp.  12, 
13)  qui  a  restitué  la  véritable  attribution,  et  c'est  également  lui  qui  a 
le  premier  indiqué  la  connexité  de  ces  vers  avec  le  début  de  la  Les- 
truction  de  Rome.  —  3.  iîomama,  18*73,  p.  6.  Texte  corrigé  par  P.  Meyer. 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.      49 

son'.  Aussi  se  mettaient-ils  en  garde,  et  le  posses- 
seur de  Gaydon  s'écrie-t-il,  non  sans  une  certaine 
fierté  de  propriétaire  satisfait:  «  Mais  je  la  sçay  dès  le 
«  commencement  —  Jusqu'à  la  fin  :  car  j'en  ai  le 
((  ROMMANT.  »  Les  jongleurs,  en  outre,  en  arrivèrent 
par  la  force  des  choses  à  être  un  jour  de  véritables 
entrepreneurs  de  fêtes,  comme  il  y  a  aujourd'hui  des 
entrepreneurs  de  noces  et  festins.  En  1320,  il  est 
attribué  douze  livres  à  Robin  de  Cavron  et  à  Touset, 
ménétriers  du  roi,  pour  être  par  eux  distribuées  aux 
nombreux  ménestrels  qui  ont  été  aux  noces  de  Robert 
de  Saint-Venant  et  de  Roberte  deMoreul  ^  Mais,  pour 
en  revenir  au  jongleur-éditeur,  c'est  en  Italie  qu'il 
s'est  surtout  épanoui,  et  il  faut  lire  ici  Pétrarque  pour 
achever  d'être  édifié.  L'auteur  de  tant  de  lettres  char- 
mantes accuse  légitimement  les  jongleurs  de  son  temps 
(c  d'avoir  plus  de  mémoire  que  d'invention,  et  plus 
d'effronterie  que  de  mémoire  ».  Voilà  un  exorde  qui 
promet,  mais  il  faut  écouter  la  suite  :  «  Comme  ils  ne 
vivent  qu'aux  dépens  des  autres,  ils  apprennent  par 
cœur  des  vers  en  langue  vulgaire  et  s'en  vont  les 
débiter  chez  les  grands  et  chez  les  riches  dont  ils  re- 
çoivent en  retour  de  l'argent,  des  habits,  des  présents. 
Il  y  a  des  auteurs  qui  leur  vendent  leurs  vers  ;  mais 
il  y  en  a  d'autres  qui  les  leur  donnent.  »  C'est  ici  que 
Pétrarque  aborde,  avec  son  esprit  ordinaire,  l'exposé 
de  certains  faits  qui  lui  sont  personnels  :  «  Ces  gens-là 
me  demandent  encore  de  mes  vers.  Il  est  vrai  qu'ils 
m'en  demandent  moins  qu'autrefois,  soit  par  égard 
pour  mon  âge,  soit  parce  que  le  genre  de  mes  travaux 

1.  «  Après  tout,  il  faut  peut-être  ne  voir  là  qu'un  simple  artifice 
littéraire,  et  Huon  de  Villeneuve  peut  fort  bien  avoir  rédigé  lui- 
même  le  prologue  où  il  est  représenté  comme  un  jongleur  peu  scru- 
puleux ».  {Romania,  1884,  p.  13.)  —  2.  Mahaut,  comtesse  d'Artois  et 
de  Bourgogne,  par  J.-M.  Richard,  p.  109. 


I  PART.    LIVR.  U. 
CHAP.    XVIII. 


I.  PART.  LIVR.  II. 
CHAP.    XVIII. 


50  LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

a  changé.  Cependant  je  me  laisse  encore  fléchir  quel- 
quefoispar  leur  humilité  ouparleurmisère, et  j'emploie 
alors  quelques  moments  à  leur  procurer  de  quoi  vivre. 
J'en  ai  vu  qui,  contents  et  vêtus  de  soie,  revenaient 
chez  moi  pour  me  remercier.  Fatigué  un  jour  de  leur 
importunité,  je  leur  dis  :  «  Que  ne  vous  adressez-vous 
«  à  Boccace?  —  Eh,  oui!  me  répondirent-ils;  mais 
((  Boccace  a  brûlé  tous  ses  vers,  et  il  n'en  veut  plus 
a  donner  K  »  Ne  croirait-on  pas  entendre  un  dialogue 
entre  libraires  et  auteurs,  en  l'an  de  grâce  1892? 


4°  Jondeurs        C'cst  uuc  grossc  affaire  que  la  question  du  domi- 
et  jongleurs  à   cilc.  DcDuis  Ics  Dremicrs  temps   du  monde,  il  y  a 

poste  fixe.  .  . 

Ménestrels     touîours  cu  uu  coutrastc  frappant,  et  même  une  véri- 

au   service  "  il/ 

des'^seigneurs,  ^ablc  opposltlou,  cutrc  la  maison  et  la  tente.  Les 
^^des^'é^ques!''  nomadcs,  les  bohèmes  ne  connaissent  et  ne  connaî- 
tront jamais  que  la  tente...  ou  la  maison  des  autres. 
Il  en  fut  ainsi  d'un  très  grand  nombre  de  jongleurs 
au  moyen  âge,  qui  étaient  ambulants  par  nécessité 
plutôt  que  par  goût.  Non  habent  certiim  domicilium^ 
dit  Thomas  de  Cabham  en  sonPénitentiel^et  il  s'indigne 
vivement  contre  ces  errants  qui  ne  servent  à  rien  ici- 
bas,  si  ce  n'est,  dit-il,  «  à  engloutir  et  à  dire  du  mal  ^  ». 
Mais,  à  côté  de  ces  vagi  qui  couchaient  plus  d'une 
fois  à  la  belle  étoile,  il  y  avait  des  jongleurs  qui  sem- 
blaient d'un  ordre  supérieur,  qui  se  gonflaient  davan- 
tage et  qui,  à  tout  le  moins,  étaient  plus  assurés  du  len- 
demain.  C'étaient  ceux   qui    étaient  attachés    à   la 

l.Epistolse  seniles,V,3.  Citée d3insV Histoire  littéraire,  t.XXIII,pp.94, 
95.  —  2.  «  Sunt  etiam  alii  qui  nihil  operantur,  sèd  criminose  agUnt, 
NON  HABENTES  CERTUM  DOMiciLiUM,  sed  sequuntur  curias  magnatum...  et 
dicuntur  taies  scurrvE  vagi,  quia  ad  nihil  aliud  utiles  sunt  nisi  ad 
devorandum  et  maledicendum.  »  {Pénitentiel  de  Thomas  de  Cabham, 
fin  duxiiie  siècle,  Bibl.  nat.  lat.  3218,  fo  32,  v^  et  3529''  fo  40;  cité  par 
B.  Hauréau,  Notices  et  extraits  de  manuscritSy  XXIV^  pp.  284^  285.)-^ 
V.  plus  haut,  p.  21,  note  1,  le  texte  in  extenso^ 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.      51 

personne  des  seigneurs  et  des  rois  K  Ils  descendaient 
de  ces  anciens  serviteurs  du  château,  de  ces  mmïstri 
dont  nous  avons  ailleurs  esquissé  Thistoire  :  ils  fai- 
saient partie  de  la  maisnïe,  de  la  domesticité  féodale. 
Un  de  leurs  noms  est  «  famles  ^  ».  Assez  tard,  ils  ont 
conservé  ceux  de  «  serviteurs  ^  »  et  de  «  varlets 
de  chambre  ^  ».  Ils  étaient  hébergés,  nourris,  choyés. 
Il  ne  leur  manquait  guère  qu'un  peu  plus  de  liberté, 
et  ils  n'avaient  vraiment  à  se  plaindre,  comme 
le  chien  de  la  Fontaine,  que  du  collier  «  dont  ils 
étaient  attachés  ».  Encore  n'était-il  pas  trop  serré, 
ni  trop  rude. 

Quand  ils  n'étaient  pas  nés  au  château  et  n'y  con- 
tinuaient pas  les  fonctions  de  leurs  pères,  les  jon- 
gleurs à  poste  fixe  (nous  les  appellerons  désormais 
ménestrels)  étaient  engagés  par  les  seigneurs,  à  telles 
ou  telles  conditions  spéciales  qui  étaient  débattues  de 
gré  à  gré.  Donc,  un  jour,  on  annonce  au  seigneur 
l'arrivée  d'un  jongleur  en  son  donjon  :  «  Si  vous  le 
a  désirez,  dit  celui-ci,  je  prendrai  volontiers  demeure 
«  en  votre  château.  »  Le  châtelain  est  encore  jeune,  et 
se  plaît  aux  chansons  de  guerre  ou  d'amour  :  il  ac- 
cueille avec  joie  le  nouveau  venu,  et  le  retient  près 
de  lui.  Les  choses  vont  leur  train,  et,  quelques 
années  ou  quelques  mois  plus  tard^  quand  l'enga- 
gement du  ménestrel  touche  à  son  terme,  le    châ- 


1.  V.,dans  Du  Gange,  le  mot  ministelli  et,  dans  F.  Godefroy,  les  ar-^ 
ticles  consacrés  à  menestre  et  à  ménestrel.  Ce  dernier  vocable  lui- 
même  a  eu  le  sens  très  net  d'ouvrier,  d'artisan,  de  serviteur.—  2.  «Dont 
a  Li  FAMLES  son  chant  plus  haut  levé.  »  {Montage  Guillaume,  Bibl. 
nat.,  fr.  774,  fo  191  v».)  «  Adont  commance  Li  fanles  à  noter.  »(ibid.,  fr^ 
368,  fo  263.) —  3.  «Jehan  le  Blanc, de  Bourricourt,  povre  jeune  homme, 
ménestrel  de  haulx  instrumens  et  serviteur  de  nostre  amé  et  féal  le 
vicomte  des  Quesnes.  »  (Arch.  nat..  Trésor  de  Chartes,  JJ,  142, n»  145.) 
—  4.  «  A  Fedric,  ménestrel  et  varlet  de  chambre  de  monseig-neur.  » 
(Archives  de  la  Côte-d'Or,  B,  319.  Compte  de  février  1370.)  Ces  der-^ 
niers  textes  sont  cités^  comme  type,  entre  cent  autres. 


I  PART.    LIVR.    II. 
CHAP.    XVIII. 


I  PART.  LIVR.    II. 
CHAP.  XVIII. 


52  LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

telain  le  congédie  à  regret  et  lui  donne  au  départ 
«  roncin  et  robe  neuve  »  ^  Il  y  avait  de  ces  amuseurs 
qui  étaient  «  continuelment  »  ^  au  service  d'un  même 
seigneur  ;  il  y  avait  de  ces  engagements  qui  duraient 
à  tout  le  moins  un  fort  long  temps  ^et  les  seigneurs  y 
prenaient  goût.  Même  il  arrivait  que,  malgré  leur  for- 
tune quelque  peu  restreinte,  certains  châtelains,  à 
l'imitation  des  grands  seigneurs,  entretenaient  en 
même  temps  plusieurs  ménestrels,  au  grand  détriment 
de  leur  bourse  ^,  et  il  fallut  parfois  des  lois  somp- 


1.  «  Et  [Blondiaus]  vint  au  chastel,  et  s'acointa  dou  chastelain  de 
laienz,  et  dist  qu'il  estoit  menestreus  et  moût  voulentiers  demour- 
roit  à  lui,  se  il  vouloit.  Li  chastelains  estoit  juenes  chevaliers  et  jolis, 

et  dist  quil  le  retenroit  volentiers Quand  li  chastelains  vit  qu'il 

nou  poiToit  retenir,  si  li  otria  le  cougié  et  li  donna  roncin  et  robe 
nueve.  »  {Récits  d'un  ménestrel  de  Reims,  édition  Natalis  de  Wailly, 
p.  42.)  —  2.  «  A'  Symonnet,  menestrier...  qui  continuelment  est  ou 
service  de  Jehan,  fils  du  duc  de  Bourgogne.  »  (Mandement  du  Duc 
donné  le  4  avril  1375,  avant  Pâques.  Arch.  de  la  Côte-d'Or,  B,  1445, 
fo  88,  v».)  Etc.,  etc. —  3.  «  J'ai  esté  eV  servize  du  preu  conte  Gaifier; 

—  En  plusors  leus  avons  esté  por  tornoier.  »  {Gariri  de  Montglane, 
Bibl.  nat.,  fr.  24403,  fo  8.)  C'est  un  ménestrel  qui  parle.  Cf.  Floo- 
vant,  (v.  2027)  où  Maugalie,  qui  se  fait  passer  pour  jongleur,  dit  de 
même  :  «  Juglaours  sui  mou  bons...  —  Je  ai  lontans  servi  un  cheva- 
lier honeste,  »  etc.,  etc.  Même  constatation  pour  le  midi  :  «  Rambauz 
de  Vaqueiras...  estet  longa  saison  cum  lo  princeps  d'Aurenga,  Guillem 
del'  Baus.  »  (Raynouard,  1.  c.  t.  V,  p.  416.)  Un  certain  nombre  d'au- 
tres troubadours,  qui  étaient  jongleurs,  se  trouvaient  dans  le  même  cas. 

—  4.  C'est  ce  que  fait  Doon  de  la  Roche  dans  le  roman  qui  porte  son 
nom  :  «  Et  jugleors  plusours  ot  à  sa  cort  tous  tems;  —Si  leur  donoit 
manteaulx  etbliaus  bés  et  gens»  (Harl.  4404,  fo  1).  «Si  sui  des  menes- 
trex  le  conte.  »  (Jean  de  Condé,  LXVI,  v.  247,  V.  plus  loin,  p.  53, 
note  2,  le  texte  de  Jehan  de  Bammartin  et  Blonde  d'Oxford.)  Les 
textes  historiques  sont  innombrables,  et  attestent  que  la  mode  d'avoir 
plusieurs  ménestrels  à  son  service  a  pris  sans  cesse  un  plus  grand 
développement.  OTn  ne  s'étonnera  pas  qu'un  haut  seigneur  comme  le 
comte  d'Artois  en  eût  à  ses  gages  un  nombre  assez  considérable  au 
commencement  du  xiv^  siècle.  {Mahaict,  comtesse  d' Artois, psur  J.-M.  Ri- 
chard, pp.  107, 108).  Même  remarque  pour  les  ducs  de  Bourgogne, 
les  comtes  de  Lancastre  et  de  Namur.  {Ibid.,  p.  108),  et,  vers  la  fin 
du  même  siècle,  pour  les  ducs  de  Berry,  de  Bar,  de  Bourgogne, 
pour  les  comtes  de  Flandre  et  de  Foix,  pour  le  grand  Prieur  de 
France,  etc.)  (Comptes  des  ducs  de  Bourgogne  pour  les  années  1367, 
1370,  1372,  1373,  1375  :  Archives  de  la  Côte-d'Or,  B,  1430,  f^  46,  r«  et 
47  ro  ;  1438,  fo  52  r^,  48  v»,  46  v^  ;  1445,  fo  82  r»  et  87  r».)  Mais  des 
seigneurs  moins  puissants  et  moins  riches  ont  aussi  plusieurs  ménes- 
trels à  leurs  ordres  :  tels  sont  les  seigneurs  de  Sully  et  de  Fiennes, 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.  33 

tuaires  pour  les  défendre  contre  eux-mêmes  et  les 
préserver  de  ce  luxe  ruineux  K  Ils  ne  s'y  résignèrent" 
qu'avec  peine.  Les  chants  de  leurs  ménestrels  leur 
étaient  devenus  nécessaires.  Ils  les  emmenaient  dans 
leurs  voyages  et  se  faisaient  endormir  par  eux  ^  ;  ils 
les  employaient  aussi  pour  amuser  leurs  enfants  ^  Une 
familiarité,  toujours  déplacée  et  souvent  périlleuse, 
se  nouait  d'elle-même  entre  les  seigneurs  et  leurs 
ménestrels  ^.  Il  est  vrai  que  les  barons  ne  payaient 
pas  toujours  fort  régulièrement  les  appointements  de 
leurs  musiciens  ou  de  leurs  chanteurs,  et  que  ceux-ci 
en  étaient  souvent  réduits,  comme  Sganarelle  à  la  fin 
de  Don  Juan,  à  crier  sans  profit  :  ((  Mes  gages,  mes 
gages,  mes  gages  ^  »  Mais,  en  général,  le  métier 
était  bon. 

Rien  n'était  plus  recherché,  on  le  conçoit,   que 
d'être  le  ménestrel  d'un  roi,  et  il  n'était  pas   de 


et  Jehan  de  Pouvoire  signalés  dans  les  comptes  de  Mahaut  (1.  c.  p. 
108);  tels  les  sires  de  Laval  et  de  Craon,  et  Olivier  de  Claquin,  men- 
tionnés également  dans  les  Comptes  des  ducs  de  Bourgogne.  (Ar- 
chives de  la  Côte-d^Or,  B,  1438,  P  20  r»;  1430,  f"  47  r^;  1445,  fo83vo.) 
Nous  ne  pouvons,  encore  ici,  procéder  que  par  types. 

1.  ((  Aucun  noble  ne  doit  avoir  à  sa  suite  plus  d'un  jongleur,  et  les 
jongleurs  ne  doivent  pas  s'asseoir  à  la  table  du  chevalier:  »  telles 
sont  les  dispositions  d'une  Ordonnance  rendue  en  1234  par  Jacme  I^i*, 
roi  d'Aragon,  et  conquérant  du  royaume  de  Majorque,  (/acme  J^r^  i^ 
Conquérant^  par  Ch.  de  Tourtoulon,  2^  partie,  p.  159.)  —  2.  «  Entre  tex 
mox,  tant  nagié  ont  —  Que  à  Bouloigne  arivé  sont...  —  Quant  leur 
liueses  furent  hostées,  —  Leurs  tables  furent  aprestées.  —  Si  soupe- 
rent  à  grant  délit.  —  Après  çou  furent  fait  leur  lit,  —  Endementiers 
qu'il  escouterent  —  Menesterex  qui  vicièrent  :  —  Car  sans  tel  jent 
MIE  n'estoient  ;  —  Demie  dousaine  en  avoient  —  Qui  moût  leur  firent 
de  déduis.  —  Tant  se  déduisent  qu'il  fu  nuis.  »  {Jehan  de  Bammartm 
et  Blonde  d'Oxford,  édit.  Bordier,  v.  5472  et  ss.) —  3.  «  Mandatum  est 
Hugoni  Giffarde  quod  retineat  Ricardum  le  harpur  ad  solaciumpuero- 
rum,  et  ei  necessaria  sua  inveniat.  »  {Rôles  Gascons^  p.  p.  Fr.  Michel, 
I,  p.  22,  no  149.)  Le  mot  harpur  nous  semble  indiquer  ici  la  profession, 
et  ne  pas  être  un  nom  de  famille.  —  4.  Dans  les  Tournois  de  Chauvenci 
(v.  4383),  on  voit  un  simple  menestreus  de  viele  qui  conduit  le  «  jeu  du 
chapelet  »  avec  la  comtesse  de  Luxembourg,  etc.  —  5.  «  Sire  quens,  j'ai 
vielé  —  Devant  vos  en  vostre  osté.  —  Si  ne  m'avez  rien  doné,  —  Ne  mes 
gages  aquité.  »  (Colin  Muset,  cité  par E.  ¥vQym.on&^Jongleurs  etménes^ 
trels,  p.  39 '.Histoire  littéraire,  XXIII, p.  552.) 


1  l'ART.    LIYR.   II. 
CHAP.  XVIII. 


I  PART.  LIVR.  II. 
CHAP.  XVllI. 


54  LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

prince  qui  put  alors  se  refuser,  sous  peine  de  paraître 
ladre  ou  étrange,  le  luxe  d'en  avoir  un  certain  nombre 
à  son  service.  Saint  Louis,  qui  n'aimait  guère  les  chan- 
sons et  dont  l'austérité  s'accommodait  assez  mal 
de  cette  mode  de  son  temps ,  avait  lui-même  été 
forcé  de  se  plier  à  cet  usage,  et  nous  avons,  pour  l'es- 
pace de  quelques  mois,  la  liste  des  ménestrels  qui 
furent  admis  à  chanter  à  sa  cour  ^  Ce  n'étaient 
là,  je  le  veux  bien,  que  desjongleurs  de  passage;  mais, 
assurément,  il  n'en  fut  pas  de  même  pour  Louis  X^ 
Philippe  V  ^  Charles  le  Bel  ^,  Philippe  de  Valois  ^  et 
nous  connaissons,  sans  parler  de  tant  d'autres, les  noms 
de  plusieurs  de  leurs  ménestrels  en  titre.  Thibaut, 
roi  de  Navarre,  avait  les  siens,  et  c'est  ce  qui  n'éton- 
nera personne,  puisqu'il  était  du  métier.  L'auteur 
d'une  Chronique  en  vers  de  la  troisième  croisade,  dont 
nous  avons  déjà  parlé  et  qui  est  connue  sous  le  nom 
di  Histoire  de  la  guerre  sainte ,  «  est  un  jongleur, 
du  nom  d'Ambroise,  qui  était  attaché  à  Richard 
Cœur  de  Lion  et  qui  raconte  les  événements  en  se 
plaçant  toujours  au  point  de  vue  du  roi  anglais^  ». 
Jacme  II,  roi  de  Majorque,  alla  plus  loin  dans  sesLeges 
palatinœ  et  éleva  jusqu'à  la  hauteur  d'une  théorie  ce 
qui  n'était,  en  réalité,  qu'une  habitude  de  luxe  : 
«  Suivant  les  traditions  antiques,  il  est  permis  d'avoir 
des  mimes  et  des  jongleurs  dans  les  palais  des  rois. 
Leur  office  consiste  à  communiquer  cette  joie  que  les 
princes  doivent  particulièrement  rechercher  et  qu'ils 
doivent  honnêtement  entretenir  dans  leurs  âmes,  afin 


1.  V.  rénumération  de  ces  ménestrels  dans  Y  Histoire  littéraire, 
XXIII,  p.  90  (d'après  M.  Natalis  de  Wailly).  —  2.  Archives  Nationales, 
Trésor  des  Chartes,  JJ,  61,  n»  10.  —  3.  Archives  nationales,  Trésor  des 
Chartes,  JJ,  61,  n»  43.  —  4.  lUd.,  JJ,  64,  P  90  v^  et  91  v^.  —  5.  Ihid.,  JJ, 
68,  no  22  Ms;  71,  n^  155,  etc.  —  6.  G.  Paris,  La  Littérature  fran- 
çaise aumoyen  âge,  p.  120.  Cf.  la  note  3  de  notre  p.  47. 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE,      55 

d'en  chasser  la  tristesse  et  la  colère,  et  de  se  montrer  »  part.  livr.  h. 

CHAP.   XVIII. 

plus  aimables  à  tous.  »  Ce  préambule,  qui  est  quelque 

peu  solennel,  est  fait  pour  amener  un  dispositif  qui  n'a 
rien  d'extraordinaire.  Le  roi  de  Majorque  y  crée  cinq 
charges  de  musiciens  officiels,  parmi  lesquels  il  devra 
toujours  y  avoir  deux  tubicinatores  et  un  tahelerïuSy 
deux  trompettes  et  un  tambourin,  qui  devront  se  faire 
entendre  au  commencement  et  à  la  fin  des  repas 
royaux  ^  Il  nous  reste  à  dire,  pour  ne  rien  omettre, 
que  nos  ménestrels  ne  restaient  pas  longtemps  au 
service  d'un  même  prince,  et  l'on  voit  (c'est  un  exem- 
ple pris  au  hasard)  Hugues  de  Saint-Cyr  exercer  tour 
à  tour  son  métier  à  la  cour  d'Alfonse  IX  de  Léon,  à 
celles  de  Pierre  II  d'Aragon  et  de  plusieurs  autres 
seigneurs^ .  La  race  est  mobile. 

Ce  serait  bien  le  cas  de  parler  ici  de  ces  Nains  et     Les  Nains 
de  ces  Fous  qui  n'ont  été,  auprès  des  seigneurs  et 
des  rois,  qu'une  sorte  de  ménestrels  infirmes  et  cyni- 
ques.  Il  ne  faudrait  pas  s'imaginer  que  les  Nains 
d'office,  comme  on  a  pu  le  croire,  remontent  seule- 

1.  Jacohi  II,  régis  Majoricarum,  leges  palatinse,  Acta  sanctorum 
junii,  IV,  p.  XXIV.  Le  Roi  ajoute  :  «  Nisi  mimi  extranei  vel  nostri,  qui 
tantum  instrumenta  sonant,  in  fine  mensse  vellent,  nobisvolentibus, 
instrumenta  sua  sonare.  »  Puis,  en  prince  chrétien,  il  fixe  les  jours  où 
Ton  ne  fera  pas  de  musique  à  sa  table  :  «  Ceterum  nolumus  quod  in 
quadragesima  nec  diebus  veneris  (nisi  festum  magnum  esset)  dicti 
tubicinatores  et  tabelerius  suum  officium  faciant  in  principio  men- 
sse  nec  in  fine.  Alii  vero  duo  mimi  sint,  qui  sciant  instrumenta  so- 
nare..., et  instrumenta  sua  sonare  debeant  coram  nobis,  diebus  tamen 
veneris  [et]  quadragesimse...  exceptis.  »  Et  il  termine  en  prenant  des 
mesures  pour  le  temps  de  guerre  :  «  Jubemus  etiam  quod,  tempore 
guerrse,  tam  tubicinatores  quam  alii  (nisi  esset  mimus  de  tali  instru- 
mente quod  tune  sonari  non  conveniret)  plus  solito  sint  diligentes  in 
suo  officio  et  ita  nobis  [prope]  existentes  quod,  cum  opus  erit,  promp- 
tes inveniamus  ad  suum  oflicium  peragendum.  »  Cf.  en  regard  de  la 
page  IX  du  susdit  volume  des  Acta^  une  planche  représentant  (n»  28) 
les  miisici  regii,  les  deux  tubicinatores  et  le  tabelerius  d'après  un 
mauscrit  du  xiv^  siècle  décrit  par  Papebrock  (1.  c,  p.  m)  et  qui  a  ap- 
partenu, au  xv^  siècle,  à  Guillaume  de  la  Baume,  chevalier  d'honneur 
de  cette  Isabelle  qui  fut  la  troisième  femme  de  Philippe  le  Bon,  etc, 
—  2.  Raynouard,  1.  c,  t.  V,  p,  ^23,  etc.,  etc. 


I  PART.  LIYR.    II. 
GHAP.    XVIII. 


56      LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

ment  à  la  Renaissance  :  on  les  trouve  installés  et  puis- 
-  sants  dans  nos  romans  des  xif  et  xiif  siècles,  si  ce  n'est 
plus  haut.  On  sait  le  rôle  ignoble  que  joue  le  nain  de 
Charlemagne,  ce  Triboulet  anticipé,  dans  la  chanson 
de  Macaire  où  il  sert  d'entremetteur  au  traître  du 
roman  *.  L'héroïne  du  Siège  de  Barbastre,  Malatrie,  a 
un  nain  qui  porte  le  nom  charmant  de  Galaciel  ^  Ces 
petits  êtres  chétifs  et  gâtés  accompagnent  les  dames  en 
voyage,  et  ont  toutes  sortes  de  privilèges  dans  les 
cours.  Il  est  vrai  qu'ils  se  rendent  parfois  dignes  de 
cette  influence,  et  nous  voyons  le  nain  sicilien  Calo 
Jean,  que  le  père  de  la  comtesse  d'Artois  avait  unjour 
ramené  d'Italie,  devenir  un  des  serviteurs  les  plus  dé- 
voués de  Mahaut  ^  Les  Fous  ont  eu  à  peu  près  la  même 
destinée  et  la  même  histoire  que  les  Nains.  Plus  d'un 
texte,  historique  ou  poétique,  constate  exactement  leur 
existence.  Dans  Mainet^  qui  est  une  œuvre  du  xif  siècle, 
on  voit  le  j  eune  Charles  et  ses  amis  se  déguiser  en  fous  ^. 
Dans  le  Brut  il  est  question  de  Fous  qui  sont  rasés  et 
n'ont  qu'une  moustache  ^  La  belle  Floripas,  dans  la 
Destruction  de  Borne,  joue  avec  son  follet  qui  lui  chante 
des  sonnets,  et  ce  follet,  comme  tant  d'autres,  a  tout 
l'air  d'être  à  la  fois  un  nain  et  un  fou  ^  Au  xiv°  siècle, 
même  engouement.  On  achète  à  grands  frais,  pour  cer- 
tains fous,  un  harnais  de  chevalier  ou  un  costume 
d'évêque  (destiné  à  figurer  l'évêque  des  fous),  et  l'on 
donne  partout  à  ces  étranges  favoris  une  certaine  liberté 


1.  Macaire,  éd.  Guessard,  pp.  12  et  ss.Voy.  plus  loin,  tome  111,  p.  704. 
—  t.  Le  Siège  de  Barbastre,  Bibl.  Nat.  fr.  1448,  f»  120  ro  a.—  3.  Mahaut, 
comtesse  d'Artois,  1.  c.  p.  111.  On  constitue  à  ce  Nain  une  rente  via- 
gère de  vingt  livres  tournois.  —  4.  Mainet,  1,  40.  Passage  très  obscur 
et  que  G.  Paris  a  essayé  de  restituer  (Romania,  1875,  p.  308).  — 
5.  V.  9341  et  ss.,  cités  par  Schultz:  Bas  hôfische  Leben  zur  Zeit  der 
Minnesinger  (l^e  éd.,  I,  p.  162).  Cf.  le  Montage  Benoart,  Bibl.  nat., 
fr.  368,  fo  32  :  «  Bien  semblez  fol,  se  vos  estiez  rés.  »  —  6.  Vers  316- 
360.  Voy.  plus  loin,  tome  111,  p.  372. 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.      57 

de  langage  et  d'allure. Le  fou  du  comteRobertlI  d'Artois 
s'appelait  Pierre  du  Tau.  Il  avait  un  fromage  gravé  sur 
son  sceau  et  terminait  ainsi,  en  décembre  1300,  une 
quittance  pour  sa  pension  :  «  Ou  quel  tesmoignage 
((  — Je,  qui  ne  suis  pas  sage, — Ai  scellée  ceste  page — 
((  De  mon  scel  à  fourmage  ^  »  On  leur  passait  tout,  à 
ces  mauvais  plaisants,  et  l'avenir  leur  appartenait. 

Des  amuseurs  et  des  fous  auprès  des  rois,  il  n'y  a 
rien  là  qui  soit  de  nature  à  nous  scandaliser;  mais  il  est 
peut-être  plus  surprenant  de  trouver  des  ménestrels  au 
service  des  évêques.  On  sait  cependant  jusqu'à  quel 
point  les  évêques  s'étaient  féodalisés,  et  que,  chez  eux, 
trop  souvent,  le  baron  faisait  tort  au  pontife.  Enguer- 
rand  de  Créqui,  évêque  de  Térouanne,  avait  à  ses  gages, 
en  1322,  un  ménestrel  du  nom  de  Philippot,  et  cet 
exemple,  certes,  est  loin  d'être  unique  ^  Il  n'y  a 
pas  jusqu'aux  Communes  qui,  dans  le  même  temps, 
ne  se  croient  autorisées  à  inscrire  à  leur  budget  une 
dépense  de  même  ordre.  «  Depuis  le  milieu  du 
xiv''  siècle  jusqu'au  milieu  du  xvi%  la  commune  de 
Pérouse  entretenait  à  ses  frais  un  de  ces  cantenni 
ou  chanteurs  publics.  »  Rien  n'est  d'ailleurs  plus  tou- 
chant, ni  plus  noble  que  les  arguments  invoqués  pour 
justifier  ce  crédit.  Tout  d'abord  il  est  nécessaire  que 
les  magistrats  municipaux,  que  les  Prieurs  prennent 
quelque  repos.  Leur  fonction,  en  effet,  est  loin  d'être 
une  sinécure,  et  ils  sont  vraiment  épuisés  par  les 
labeurs  de  leur  charge.  Or,  y  a-t-il  rien  qui  délasse 
comme  la  musique  et  le  chant,  et  pouvait-on  choisir 


1.  Mahaut,  comtesse  d* Artois,  l.  c.  pp.  111,  112  (d'après  des  Comp- 
tes de  1302,  1304,  1322,  1328).  Pour  Jeannot,  le  petit  folet,  «  la  comtesse 
d'Artois  achète  divers  accoutrements,  robe  bizarre  ornée  de  beste- 
lettes^  équipement  militaire  et  cheval  de  bois  :  il  court  une  quintaine 
à  Conflans  en  1321.  »  (1.  c.  p.  112.)  —  2.  Mahaut,  comtesse  d'Artois, 
1.  c,  p.  109,  d'après  un  Compte  du  29  juillet  1322. 


I  PART.   LIVR.   II. 
CHAI'.   XVIIl. 


I   PART.    LIVR.    II. 
GHAP.    XVIII. 


58      LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

rien  de  plus  efficace  pour  réconforter  la  santé  un  peu 
délabrée  des  premiers  magistrats  de  Pérouse  :  ad  re- 
fodllandum  aliquando  mentes  magnificorum  domino- 
rum  Priorum,,.  nimnim  ex  lahorïbus  quos  causa  rei- 
puhlicœ  Peruginœ  sustinuerunt  fatigatas?  Il  y  a  là  une 
idée  dont  nos  Conseils  municipaux  pourraient  peut- 
être  faire  leur  profit.  Ce  n'est  pas,  d'ailleurs,  la 
seule  raison  qui  ait  déterminé  la  république  de  Pérouse, 
et  elle  ne  songe  pas  uniquement  à  ses  Prieurs.  Le  peu- 
ple, lui  aussi,  a  besoin  de  chants  qui  le  moralisent 
et  qui,  surtout  aux  jours  de  fête,  le  détournent  d'une 
oisiveté  périlleuse  ^  Voilà  qui  est  à  la  fois  élevé  et 
pratique,  voilà  qui  serait  aisément  imitable.  On 
présume  que  Florence  n'agissait  pas  autrement  que 
IPérouse,  et  cette  belle  et  intelligente  cité  entretenait 
aussi  des  canterim.  Si  c'était  dans  le  même  but  et 
avec  le  même  esprit  qu'à  Pérouse,  il  faut  en  féliciter 
vivement  les  Florentins. 
Jongleurs  attachés  IJuc  demièrc  classe  de  chanteurs  «  à  poste  fixe  », 
personne      et  pcut-êtrc  la  ffiolus  nombreuse,  c'étaient  ces  jon- 

dos  poètes  -^ 

ou  trouveurs.  gjeurs  qui,  surtout  au  midi  de  la  France,  étaient  atta- 
chés à  la  personne,  au  service  d'un  trouveur,  d'un 
poète.  C'est  ainsi  que  ce  fougueux  satirique,  Pierre 
Cardinal,  ne  manquait  jamais  d'emmener  avec  lui 
sonjoglar  que  cantava  sos  si?'ventes  ^ C'est  encore  ainsi 
que  Pistoleta  si  fo  cantaire  d'Arnaut  de  Maruoill  ^ 
L'auteur,  en  ce  cas,  donnait  des  instructions  détail- 


1.  Nuova  Antologia  (1874-1875?),  article  de  J.  d'Ancona,  d'après  de 
très  précieux  documents  empruntés  aux  archives  de  Pérouse  :  Miisica 
e  poesia  nelV  antico  comune  di  Perugia;  Roma7iia,  1875,  pp  296. 
297.  =  A  Toccasion  d'un  chanteur  qu'il  s'agit  d'engager,  les  registres 
pérugins  ajoutent  en  effet  :  «  De  ejus  verborum  effectu,  multissimi 
cives  Perusini  morigerati  effici  poterunt...  et,  diebus  festis,  propter 
cantum  ejus,  otiosi  non  efficientur  ».  —  2.  Raynouard,  Choix  des 
poésies  originales  des  troubadours,  t.  V,  p.  302.  —  3.  Id.,  ibid.,  p.  349. 
Ce  dernier  texte  est  important. 


GHAP.  XVIII. 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.  59 

lées  à  son  iongleur  :  ((  Voilà  ce  qu'il  faut  chanter,  et  '^^^^t.  uvr.  n. 
<(  comment  il  le  faut  chanter.»  C'est  ce  qui  se  pratique, 
encore  aujourd'hui,  entre  comédiens  et  auteurs  dra- 
matiques. 

Tous  ces  ménestrels  vivaient  assez  largement  aux 
dépens  de  ceux  qui  les  employaient.  Leurs  maîtres 
étaient  bons  pour  eux  et  leur  permettaient  d'aller,  de 
temps  à  autre,  utiliser  leurs  loisirs  près  d'un  autre 
seigneur  ou  dans  une  autre  cour.  Aux  fêtes  qui  furent 
données  en  1306  par  Mahaut,  comtesse  d'Artois,  on 
vit  affluer  de  toutes  parts  «  les  ménétriers  du  comte 
de  Lancastre,  des  seigneurs  de  Sully  et  de  Fiennes; 
Guillemin,  ménestrel  d'Hugues  de  Bourgogne  »;  et,  à 
diverses  autres  dates,  «  les  ménétriers  du  comte  de 
Namur  et  de  Louis  de  Clermont;  les  deux  trompeurs 
de  Jean  de  Châlon;  Touset,  ménestrel  du  Roi  »,  et 
vingt  autres  ^  On  voit,  dans  la  seconde  moitié  du 
même  siècle,  le  harpeur  de  la  duchesse  de  Bar  ^  et  le 
ménétrier  du  comte  de  Savoie  donner  à  Dijon  une 
séance  devant  le  duc  et  la  duchesse  de  Bourgogne  ^ 
Ce  ne  sont  pas  là  des  mentions  isolées,  et  ces  tour- 
nées des  ménestrels  n'ont  rien  de  rare.  Ils  pouvaient 
ainsi  doubler  leurs  gages,  et  ne  s'en  plaignaient 
pas. 

Les  pauvres  jongleurs  indépendants  n'étaient  pas 
toujours  aussi  heureux,  et  se  voyaient  souvent  obligés 
de  faire  plus  d'un  métier.  Nous  en  savons  un  qui,  en 
semaine, était  couturier  pour  dames  fni/  sub  sole  novum) 
et  qui,  les  jours  de  fête,  faisait  danser  la  jeunesse  aux 
sons  de  sa  vielle.   Il  paraît  bien  que  ce  cumul  ne 

1.  Mahaut,  comtesse  d'Artois,  p.  108.  —  2.  «  Mandement  de  la 
duchesse  de  Bourgogne  donné  à  Rouvre,  le  12  juin  1377.  »  (Ar- 
chives de  la  Côte-d'Or,  B,  1451,  fo  88,  v^.)  —  3.  «  Mandement  du 
Duc  donné  à  Dijon  le  9  avril  1372.»  (Archives  de  la  Côte-d'Or,  B,  1438, 
fo  49  ro.) 


l  PART.    LIVR 
CHAP.    XVIII 


eo      LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

;"•  l'avait  pas  sensiblement  enrichi  ^  et  il  lui  arriva 
certaine  aventure,  assez  piquante,  que  nous  aurons  lieu 
de  raconter  plus  tard 


1.  «  Ung  cousturier  fu  qui  avoit  acoustumé  du  son  de  son  instru- 
ment faire  danser  les  josnes  gens  es  joursde  festes  etc.  »  (Bibl.  nat., 
fr.  1834,  fo  68  :  Exemples  moraux,  xv^  siècle.) 


CHAPITRE  XIX 

SUITE  DU  PRÉCÉDENT.  —  LA  GRANDE  TRIBU  DES    SALTIMBANQUES, 
—  LES  MUSICIENS  ET  LES  CHANTEURS 


PART.    LIVR.  II. 
CHAP.    XIX. 


Entre  tous  les  jongleurs,  ceux  qui  avaient  Fexis-  ' 
tence  la  plus  rude,  <(  la  pâle  vie  »,  c'étaient  assuré- 
ment  les  pauvres  jongleurs-saltimbanques,  dont  la  saTtiSques. 
physionomie  et  les  mœurs  n'ont  guère  changé  depuis 
les  xif  et  xiif  siècles.  Les  baraques  de  nos  foires  elles- 
mêmes  doivent  ressembler  d'assez  près  à  celles  de 
ces  vieux  siècles.  Quant  à  la  parade  et  au  boniment, 
ils  ont  encore  moins  varié  :  Bobèche  et  Galimafré  sont 
immortels.  Vous  l'avez  entendu  tout  à  l'heure,  ce 
Jocrisse  du  temps  de  Philippe  le  Hardi  ou  de  Philippe 
le  Bel,  s'écriant  :  «  Attention  !  Voici  celui  qui  sait  ven- 
«  touser  les  bœufs  et  saigner  les  chats  ;  voilà  le  fabri- 
«  cant  de  freins  pour  vaches  et  de  gants  pour  chiens, 
«  de  coiffes  pour  chèvres  et  de  hauberts  pour  lièvres. 
«  Approchez  tous,  venez,  venez  ^w  Ce  ne  sont  partout 


1.  Les  deux  troveors  ribaux  (A.  de  Montaiglon  et  G.  Raynaud, 
Recueil  général  de  fabliaux,  II,  357;  Achille  Jubinal,  Œuvres  de  Rute- 
beuf,  2e  éd.,  111,  p.  6.  Cf.  notre  note  1  de  la  p.  36). Voici  tout  le  texte  de 
cette  palabre:  «  Ge  sui  cil  qui  les  maisons  cueuvre  —  D'uesfriz,de  tor- 
teax  enpaele.—  Il  n'a  home  jusqu'àNeele  — Quimielz  lescuevrequene 
faz.  —  Ge  sui  bons  seignerres  de  chaz  —  Et  bons  ventousierres  de 
bues.  —  Si  sui  bons  relierres  d'ues,  —  Li  mieldres  que  eV  monde 
saches.  —  Si  sai  bien  faire  frains  à  vaches  — Et  ganz  à  chiens,  coifes 
à  chièvres  ;  —  Si  sai  faire  haubers  à  lièvres  —  Si  fors  qu'il  n'ont 
garde  de  chiens.  —  11  n'a  el'  monde,  el'  siècle  riens  —  Que  ge  ne 
saiche  faire  à  point...  » 


PART.   LTVR.   II. 
CHAP.     XIX. 


62  LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

que  grosses  plaisanteries  sans  sel,  calembours  ineples, 
facéties  énormes.  Toujours  les  mêmes,  d'ailleurs; 
mais  qui  faisaient  et  font  encore  rire  ce  bon  public  qui 
n'est  pas  sans  être  grossier,  et  ne  se  montre  jamais 
fort  difficile.  Imaginez  l'efTet  que  pouvait  produire 
sur  les  tréteaux  ce  dialogue  assez  drôle  entre  un  roi 
et  un  jongleur  :  ((  Le  Roi.  D'où  es-tu?  —  Le  Jongleur. 
«  Je  suis  de  notre  ville.  —  Où  est  la  ville?  —  Au- 
((  tour  de  l'église. —  Où  est  l'église?  —  Sur  la  place. 
((  —  Où  est  la  place?  —  Sur  la  terre.  —  Où  est 
«  la  terre?  —  Sur  l'eau.  —  Comment  appelle-t-on 
a  l'eau?  —  On  ne  l'appelle  pas  :  elle  vient  toute 
((  seule  ^))  Ne  vous  souvenez-vous  pas  d'avoir  entendu 
quelque  boniment  de  ce  genre  ;  ne  vous  rappelez-vous 
pas  aussi  avoir  vu,  avant  la  représentation,  deux  com- 
pères «  dont  l'un  faisait  l'ivre  et  l'autre  le  sot  ^?  »  Et  ces 
imitations  de  tous  les  cris  d'animaux,  des  cantilenœ  vo- 
lucrum  et  des  voces  asininœ^!  Et  ce  duel  pour  rire  avec 
des  rapières  en  bois  ^!  Et  les  calembourgs  par  à  peu 
près,  et  les  railleries  contre  les  Anglais,  et  les  plaisan- 


1.  La  Riote  du  monde,  (éd.  Fr.  Michel  :  Roman  de  la  Manekine^ 
p.  ix).Cf.  VHistoire  <fi^ieVaire,XXIIl,p.l04,  etc.=La  Riote  a  sans  doute 
servi  de  type  au  Jongleur  d'Ely,  (A.  de  Montaiglon  et  G.  Raynaud, 
Recueil  général  des  fableauoc,  11,  p.  243.)  11  existe,  comme  on  peut 
le  croire,  de  très  nombreuses  variantes  de  cette  bouffonnerie.  =Autre 
parade  :  «  J'escomeni  les  useriers,  —  Et  les  provos  et  les  voiers,  -— 
Vilain  qui  devient  chevaliers,  —  Jougleor  qui  n'est  mençongiers... 
—  J'escomeni  touz  sans  noisier  —  Qui  eve  boit  à  son  mangier,  »  etc* 
(L'Escommeniement  au  lecheor,  cité  dans  VHistoire  littéraire,  XXllI, 
p.  98.)  —  2.  Le  Bit  du  Buffet.  —  3.  D'après  une  de  ces  litterœ  corn- 
mendatoriœ,  dont  nous  aurons  lieu  de  parler  plus  loin.  Celle-ci  se 
trouve  dans  Buoncompagno.  =  Le  même  programme  est  encore  exé- 
cuté de  nos  jours  ;  «  Le  flageolet  de  Tarascon  imita  d^abord  le  gazouil- 
lement du  rossignol;  puis,  successivement  le  ramage  de  la  mésange 
et  de  la  fauvette,  le  sifflement  du  merle,  le  cri  de  la  chouette,  le  rou- 
coulement de  la  colombe,  le  gloussement  de  la  poule,  le  chant  aigu  du 
coq  et  le  croassement  du  corbeau.  Ce  flageolet  était  à  la  fois  une  vo- 
lière et  une  basse-cour.  »  {Jules  Sandeau,  ie  Concert  pour  les  pau- 
vres.) —  4.  Sujet  traité  par  plus  d'un  miniaturiste  des  xiii^  et  xiv^  siè- 
cles. 


I  PART.  LlYR.  II. 
CHAP.   XIX. 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.      63 

leries,  déjà  vieilles,  sur  la  façon  dont  ils  écorchent 
notre  langue,  et  ces  deux  braves  insulaires  qui  deman- 
dent  un  anel,  et  à  qui  l'on  sert  un  petit  âne  au  lieu 
d'un  agneau  M  Quels  rires,  quels  éclats!  Je  les  entends 
d'ici. 

Mais  enfin  tout  prend  fin,  les  parades  et  les  boni- 
ments comme  tout  le  reste.  Voici  la  «  représentation  » 
qui  va  commencer,  qui  commence 

La  première  place,  en  ce  spectacle  heureusement        une 

,  ,        représentation 

varié,  appartient  sans  conteste  aux  acrobates,  aux  vrais       ^^^f '^p , 

'     A  A  ^  au  xiii«  siècle. 

acrobates,  c'est-à-dire  aux  sauts  de  carpe  et  aux  cul- 
butes savantes.  Faire  de  ces  culbutes,  de  ces  «  tours,» 
c'est  ce  qui  s'appelle  tomber  ou  tumer,  et  celui  ou 
celle  qui  les  exécute  se  nomme  tombeor  ou  tombe- 
resse.  Il  y  en  avait  de  toute  espèce  et  auxquelles  on 
avait  donné  les  noms  de  différentes  provinces,  régions 
ou  villes.  Il  y  avait  le  tour  français  et  le  tour  cham- 
penois, le  tour  de  Bretagne  et  le  tour  de  Lorraine, 
le  tour  de  Metz  et  celui  d'Espagne;  et,  enfin,  le  tour 
romain  ^  Les  lumières  me  manquent  absolument 
pour  caractériser  toutes  ces  variétés  de  cabrioles.  Mais 
voici  d'autres  «  sujets  ».  L'un  nous  fait  assister  à  la 
danse  des  éperons;  l'autre  saute  à  travers  un  cerceau; 
le  troisième  appuie  ses  poings  sur  le  tranchant  d'une 
épée,  et  le  dernier  marche  sur  ses  deux  mains,  tandis 

1.  Des  deux  anglais  et  de  Vanel  {Histoire  littéraire,  XXIII,  p.  107). 
L'Anglais  que  Ton  met  en  scène  voulait  parler  comme  on  parle  en 
France  :  «  Mais  onc  tant  ne  s'  i  sot  garder  —  Que  n'  i  entrelardast  Tan- 
glois;  —  Ains  i  farcisoit  le  françois.»—  2.  «  Lorsli  commence  à  faire 
saus  —  Bas  et  petis  et  grans  et  haus.  —  Primes  deseur,  et  puis 
desos...  —  Lors  tume  et  saut  et  fait  par  feste  —  Le  tor  de  Mes 
entor  la  teste.  —  Après  li  fait  le  tor  françois  —  Et  puis  le  tor  de  Chan- 
penois  —  Et  puis  li  fait  le  tor  d'Espaigne  —  Et  les  tors  c'  on  fait  en 
Bretaigne,  —  Et  puis  le  torde  Loheraine...  --  Après  li  fait  le  tor 
romain  —  Et  met  devant  son  front  sa  main  —  Et  baie  trop  mignote- 
ment... —  Lors  tume  les  pies  contremont  —  Et  va  sor  ses  deus  mains 
et  vient  —  Que  de  plus  à  terre  n'avient  eic.»(De  V  tumbeorNostre  Dame^ 
Romania,  1873,  p.  319.) 


61  LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

PART.  LivR. ,..  que  ses  pieds  battent  Fair  \  Le  malheur  est  que  cer- 

CHAP.     XIX.  11  1  i»     • 

tains  de  ces  saltimbanques  ne  craignent  pas  de  taire 

des  gestes  obscènes,  et  même  de  se  mettre  plus  ou 
moins  à  nu  devant  un  public  qui  ne  s'en  indigne  pas 
assez  vivement  ^  En  voici  d'autres  qui,  dès  leur 
première  enfance,  ont  eu  leurs  membres  barbarement 
assouplis  et  disloqués  ;  voici  les  désossés  qui  sont  à  la  fois 
étonnants  et  horribles,  et  qu'on  ne  regarde  pas  sans 
un  effroi  mêlé  de  dégoût'.  Cependant  on  a  tendu  sur  la 
place  une  corde  immense,  aune  certaine  hauteur  du 
sol.  Tous  les  yeux  sont  tournés  vers  le  pauvre  homme 
qui  va  jouer  sa  vie  à  ce  terrible  exercice.  Il  grimpe 
jusqu'à  la  corde,  il  s'y  tient  en  équilibre,  il  marche, 
il  avance,  il  est  déjà  plus  qu'à  moitié  chemin,  il  mar- 
che encore  et  d'un  pas  plus  sûr  :  victoire,  il  est  ar- 
rivé! Il  raconte  d'ailleurs  qu'il  en  a  fait  bien  d'autres, 
et  notamment  à  Baie  où  l'on  avait  tendu  pour  lui  une 
corde  depuis  le  clocher  de  la  cathédrale  jusqu'à  la 
maison  du  chantre  \  Mais  il  n'entend  pas  borner  à  cet 
exploit  sa  hardiesse  un  peu  plus  que  téméraire,  et 
annonce  qu'il  marchera  prochainement  sur  la  corde, 

1.  «  Ainzveïssieztoz  avant  traire  —  Ces  jogleors  et  maint  jou  faire. 

—  Li  uns  dançoit  des  espérons...  ;  —  Li  autre  saut  —  Amont  parmi 
un  cercle  aut;  —  Li  autres  trait  s'espée  nue  —  Et  au  tranchant 
des  poinz  s'apue  —  Et  tombe  desus  sans  dotance;  —  Li  autre 
ovrent  de  nigremance  ».  [Joufrois,  v.  1146,  cité  par  Freymond, /o^- 
gleiirs  et  Ménestrels,  p.  20.)  «L'usfai  lo  juec  dels  banastelz;  — L'autre 
jugava  de  coutels;  —  L'us  vai  per  sol  et  Tautre  tomba  ;  —  L'autre 
balet  ab  sa  retomba;  —  L'us  passet  sercle,  l'autre  sail.  —  Neguns 
à  son  mestier  non  faiL  »  {Flamenca,  éd.  P.  Meyer,  v.  593  et  ss.) 
«  Pueis  près  l[a]  arpa,  a  .ii.  laisses  notatz  —  Et  ab  la  viola  a  los  gen 
deportat[z),  —  Sauta  e  tomba;  tuh  s'en  son  alegratz,  »  {Daurel  et  Béton, 
éd.  P.  Meyer,  vers  1208-1210).  Etc.,  etc.  —  2.  «  Quidam  [histriones] 
transformant  et  transfigurant  corpora  sua  per  turpes  saltus  et  per 
turpes  gestus,  vel  denudando  se  turpiter.  »  [Pènitentiel  de  Thomas  de 
Cabham,  fin  du  xiii^  siècle,  Bibl.  nat.  lat.  3218,  fo  32  v^;  3529- fo  40.) 

—  3.  Voy.  les  figures  du  ms.  lat.  de  la  Bibl.  nat.  1119,  f^  68  et  69,  etc. 

—  4.  «  Basileam  quidam  corpore  debilis  venit,  qui  funem  protensum 
de  campanili  majoris  ecclesise  ad  domum  cantoris  manibus  et  pedibus 
descendebat.))(^ntiaZe5  J5a5i?een5es,1276.Gitéespar  Schultz,  l.c.,I,p.442, 


GHAP.  XVUK 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

tranquillement  assis  sur  un  cheval  ^  On  applaudit  ipart.  tm.  n. 
d'aYance,  et  la  première  partie  du  spectacle  s'achève 
ainsi  dans  Tadmiration  de  ce  qu'on  a  vu,  dans  Fat- 
tente  de  ce  qu'on  espère  voir. 

Des  jongleurs,  —  dans  le  sens  le  plus  moderne  de 
ce  mot,  —  ouvrent  la  seconde  partie  de  notre  séance 
en  jonglant  prestement  avec  des  balles,  avec  des 
couteaux  ^  avec  des  épées  ^  C'est  maintenant  le  tour 
des  montreurs  de  bêtes  et  des  dompteurs.  Deux  d'en- 
tre eux,  l'un  jouant  du  cor  et  l'autre  du  tambourin, 
font  danser  et  sauter  des  singes  et  des  ours  ;  d'autres 
exhibent  des  chiens  savants  et  des  marmottes  ^.  Ce  ne 
sont  là,  comme  on  le  voit,  que  des  jeux  fort  inno- 
cents ;  mais  on  ne  s'en  est  pas  toujours  contenté,  et 


note  1.)  Cf.  un  mandement  du  duc  de  Bourgogne,  donné  à  Dijon  le 
29  mai  1375  (Archives  de  la  Côte-d'Or,  B.  1445,  fo  81,  r»  et  v»):  «  A  un 
joueur  de  cordes  et  d'apertise  qui  joua  devant  Monseigneur  ...  pour 
recompensacion  de  cordes,  de  pièces  de  bois  et  autres  chouses  necces- 
saires  pour  les  habillemens  de  son  jeu  »,  etc. 

1.  «  Et  illi  qui  dicuntur  ministelli  in  spectaculo  vanitatis  multa  ibi 
fecerunt,  sicut  ille  qui  ex  equo  super  chordam  in  aère  equitavit.  »>  (Au- 
bry  de  Trois  Fontaines,  1237,  cité  par  Schultz, Le,  tome  I,  p.  445,  note  1.) 
—  2.  u  Ge  sai  joer  des  basteax  —  Et  si  sai  joer  des  costeax  —  Et  de 
la  corde  et  de  la  fonde—  Et  de  tous  les  biax  giex  du  monde.  »  (Achille 
Jubinal,  Œuvres  complètes  de  Rutebeuf,  nouv.  éd.,  1875,  III,  p.  12.) 
u  Kautre  jugava  de  coutelz.  »  (Flamenca,  éd.  P.  Meyer,  v.  604)  «  A 
Jehan  dou  Fossé,  menestrier,  qui  a  joué  des  cousteaux  devant  ma 
dame  »  (Mandement  de  la  Duchesse  de  Bourgogne  donné  à  Dijon  le 
26  juillet  1372,  Archives  de  la  Côte-d'Or,  B.  1438,  fo  19,  r^),  etc.,  etc. 
~3.  Cf.  la  fîg.  105  de  Schultz;  p.  443,  du  tome  I^r  de  la  l^-^  édition. 
Cf.  VioUet  le  Duc,  Dictionnaire  du  mobilier,  II,  pp.  451-452.  — 
4.  «  Si  en  voit  l'en  jouer  les  singes,  —  Les  ours,  les  chiens  et  les 
marmotes;  —  Si  en  ot  l'en  chançons  et  notes  —  De  jougleors  assez 
souvent— Por  la  maaille  seulement.»  (A  Jubinal.  Jongleurs  et  trouvères, 
p.  101-106,  cité  dans  V Histoire  littéraire,  XXIII,  p.  91.)  Cf.  le  Châtelain 
de  Coucy  et  Jean  de  Condé,  cités  par  Tobler  [Spielmansleben,  p.  327  : 
danses  d'ours  et  de  singes,  etc.)  et  les  Comptes  de  Mahaut,  comtesse 
d'Artois,  analysés  ou  cités  par  J.  M.  Richard  (1.  c,  p.  110:  Ménétrier 
qui  fait  danser  un  singe  devant  Mahaut,  etc.)  «  S'il  vient  au  dit  Beauvès 
aulcuns  jongleurs  de  personnaiges,  monstrant  oyseaulx  ou  bestes 
sauvages  en  chambres.  »  (Arch,  Nat.  P.  1461,  Déclaration  du  tem- 
porel de  l'évêché  de  Beauvais  eu  1454,  citée  par  G.  Desjardins  en  son 
Histoire  de  la  cathédrale  de  Beauvais,  p.  135.)  Les  miniatures  sont 
ici  d'un  très  utile  secours. 


I  PART.   LIVR.  11. 
CHAP.  XIX. 


6G  LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

Ton  a  pu  assister  plus  d'une  fois  à  d'horribles  com- 
bats contre  des  animaux  féroces  :  témoin  ce  fait  qui 
s'était  jadis  passé  en  Allemagne,  à  la  cour  du  saint 
empereur  Henri.  Un  pauvre  dompteur  avait  enduit  du 
miel  son  corps  nu  et  s'apprêtait  à  lutter  seul  contre 
plusieurs  ours,  quand  tout  à  coup  saint  Poppon, 
indigné,  terrible,  s'emporta  en  reproches  contre  l'Em- 
pereur et  mit  fin  à  la  barbarie  d'un  tel  spectacle  ^ . 
Aujourd'hui  rien  de  pareil,  et  les  ours,  tenus  en 
laisse,  ne  font  qu'exécuter,  moyennant  force  coups  de 
bâton,  une  danse  gauche  et  lourde.  Le  plus  grand 
succès,  à  vrai  dire,  est  pour  les  singes,  et  un  clerc, 
qui  assiste  à  la  séance,  en  prend  occasion  de  faire 
une  observation  satirique  et  fine  :  «  Le  Diable,  dit-il, 
ressemble  à  cet  homme,  là-bas,  qui  fait  danser  ses 
singes.  Ce  ne  sont  pas  des  singes  que  le  Diable  fait 
ainsi  danser  les  jours  de  fêtes  :  mais  ce  sont  les  fem- 
mes dans  les  bals  et  les  hommes  dans  les  tavernes  ^  » 
Sur  ce,  paraissent  les  joueurs  de  a  bastelz  »  qui 
vont  dignement  terminer  la  séance.  On  ne  sait  plus 
guère  aujourd'hui  ce  que  c'étaient  que  les  basteh  \ 
Était-ce,  comme  le  croit  Littré,  cette  sorte  de  bâton 
magique  dont  les  escamoteurs  de  nos  jours  se  ser- 

1.  «  Contigit  etiam  ludis  histrionun  impériales  tune  fores  occupari 
atque  eo  spectaculi  génère  Regem  cum  suis  delectari.  Ursis  etiam 
nudus  quidam  vir  membra  melle  perunctus  exhibetur,  a  quo  etiam 
plurimum  pro  periculo  suimet  timetur  ne  forte  ab  iisdem  ursis  ad 
ossa  sui,  melle  consumpto,  perveniretiir.Porro  Rex  ejusdem  spectaculi 
adeo  amore  in  oculis  suis  captus  tenetur  atque  maie  providus  pro  peri- 
culo viri  parum  veretur.  Unde  super  tam  iniqua  in  christianum  illu- 
sione  Regem  beatus  Poppo  redarguit  eumque  ab  hoc  spectaculo  suis 
cum  optimatibus  mox  compescuit.  Tum  etiam  a  periculo  ursorum 
virum  liberavit  et,  ne  id  ultra  fîeret,  arguendo  et  obsecrando  senten- 
tiam  dictavit.  »  (Vita  sancti  Popponis  ahhatis  f  1048,  auctore 
Everhelmo  abhate.  Acta  SS.  Januarii,  éd.  V.  Palmé,  III,  p.  257.  — 
2.  «  Hystrio  facit  symiam  saltare  in  diebus  festis  magis  quam  in 
aliis  diebus  :  sic  Dyabolus  mulieres  in  clioreis  et  liomines  in  taber- 
nis.  »  (Bibl.  nat.  lat.  16515,  xiiP  siècle,  n^  cciv.)  —  3.  Voy.  plus  haut 
la  note  1  de  la  p.  n.A 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.     67 

vent  encore  gravement  au  grand  effarement  des  naïfs? 
On  ne  le  saurait  admettre  :  car  le  mot  ne  se  présente  ' 
qu'au  pluriel,  et  il  paraîtrait  plus  naturel  de  croire 
ici  à  des  gobelets.  Toujours  est-il  que  les  joueurs  et 
joeresses  de  <(  bateaux  ^  »  étaient,  en  ce  temps-là,  aussi 
habiles  que  les  nôtres.  Ils  faisaient,  ce  semble,  les 
mêmes  tours  qu'aujourd'hui.  Quand  un  bateleur  pro- 
met à  son  public  de  <(  faire  sordre  une  fontenelle  » ,  c'est 
sans  doute  notre  «  tour  du  bassin  »,  et  quand  il  parle 
de  «  faire  paraître  plus  de  mille  griffons  volants  ^  » 
ce  doit  être  notre  tour  du  chapeau  enchanté  ou  quel- 
que effet  d'optique  analogue  à  notre  lanterne  magique. 
Tout  comme  les  nôtres,  ces  prestidigitateurs  des  xiif  et 
xiv'  siècles  se  qualifient  volontiers  d'enchanteurs,  voire 
de  nécromanciens  ^  Ils  font  de  la  magie  blanche  et, 
comme  nous  l'avons  dit  plus  haut,  donnent  mysté- 
rieusement à  entendre  qu'ils  sont  plus  ou  moins  sor- 


1.  «  Aus  haastiaus  où  à  un  g-ieu  —  Seroient  bien  demi-jor  droit. ^> 
(Gautier  de  Coincy,  Miracles,  ms.  de  Soissons,  f»  61  **).  —  «  U  n'aillent 
pas  à  cel  jor  as  karoles,  ne  as  carreng-es,  ne  regarder  les  gens  de  haie- 
teaiis.»  (P. de  Fontaines,  Conseil.Kxyu,  4,  éd,  Marnier).  Ces  deux  exem- 
ples sont  empruntés  au  Dictionnaire  de  F.  Godefroy.  =  «  Chaque 
année,  les  Comptes  mentionnent  des  joueurs  de  balestiaux,  d'arba- 
lestiaus,  de  hatiaux  :  ils  sont  évidemment  nombreux  et  recherchés.  » 
(Mahaut,  coyntesse  d'Artois,  p.  111.  Cf.  un  don  fait  à  une  «  joeresse 
de  hatiaux  »  en  1338  :  ihid.,  note  3,  etc.)  «  Pour  don  fait  par  Monsei- 
gneur [le  22  octobre  1361]  à  deux  menestriers  joueurs  de  bateaux.  » 
(Archives  de  la  Côte-d'Or,  B,  1430,  f»  44,  ro.)  «  A  quatre  bateleurs  qui 
jouèrent  devant  Monseigneur  de  leur  mestier  à  Bray  sur  Seine,  » 
(Ibid.,  B  1452,  f»  69  r».)  «  A  bateleurs  qui  ont  fait  bateaux  et  joué 
devant  Monseigneur  à  Guise,  etc.  »  {Ibid.,  B  1454,  f^  80,  v»,  etc.,  etc.)  — 
2.  «  Juglaours  suis  mou  bons,  si  vois  avoir  conquerre.  —  Je  ai  Ion- 
tans  servi  un  chevalier  honeste  —  Qui  me  donai  Fautr'ier  un  paile  de 
Bisterne.  —  Tant  sai  d'anchantement  n'en  ai  soz  ciel  mon  maître.  —  Je 
feroie  bien  ci  sordre  une  fontenale  —  Et  de  grifons  volanz  plus  de 
mil  à  un  terme,  —  Et  chacuns  si  tendroit  un  sarpant  por  la  teste  — 
Moût  lait  et  moût  idous,  traînant  jusquez  à  terre.  —  Si  vos  todroient 
bien  les  auberz  et  les  elmes  —  Et  mengeroient  bien  vos  destrié  de 
Castale.  »  [Floovant,  vers  2027-2037.)  —  3.  «  Ainz  veïssiez  toz  avant 
traire  —  Les  jogleors  et  maint  jou  faire.  —  Li  uns  dançoit...  —  Li 
autre  ovrent  de  nigremance.»  {Jouf rois,  cité  psiV  Freymont,  Jongleurs 
et  ménestrels,  p.  20.) 


I  PART.    LlYR.   IT. 
CHAP.     XIX. 


1  PART.  LIVR.  II. 
CHAP.   XIX. 


68      LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

ciers.  J'estime  que  cette  dernière  prétention  a  dû  les 
mettre  en  plus  d'un  mauvais  cas.  Ils  auraient  mieux 
fait  de  se  taire. 

Le  spectacle  est  achevé,  et  voici  que  le  bruit  loin- 
tain d'un  orchestre  en  plein  vent  nous  permet  de 
passer,  sans  une  transition  trop  brusque,  des  jon- 
gleurs-saltimbanques aux  jongleurs-musiciens. 

Jongleurs-  LorsQuc  l'ou  Darlc  de  la  musique  du  moyen  âge, 

musiciens.  ^  A  x        ^  , 

il  y  a  tout  au  moins  deux  excès  à  éviter.  Parmi  ceux 
qui  se  sont  occupés  d'une  question  aussi  complexe,  et 
surtout  parmi  ceux  qui  en  parlent  sans  l'avoir  jamais 
étudiée,  il  y  a  deux  opinions  courantes  et  qui  sont 
contradictoires.  Les  uns  considèrent  le  moyen  âge 
comme  une  époque  de  barbarie  où  la  musique  n'existe 
qu'à  l'état  embryonnaire.  Des  bégaiements,  et  pas  de 
langage  ;  des  essais,  et  pas  d'œuvre  ;  des  aspirations, 
et  rien  de  plus.  D'autres,  au  contraire,  seraient  plutôt 
tentés  de  faire  commencer  la  décadence  musicale  à  la 
fin  du  moyen  âge.  Ils  saluent  dans  les  siècles  chré- 
tiens l'œuvre  grandiose  qui  est  attribuée  à  saint  Gré- 
goire ;  ils  la  rattachent  scientifiquement  à  ce  que 
l'antiquité  gréco-latine  a  conçu  de  plus  beau,  et  s'ef- 
forcent de  montrer  que,  dès  le  xiif  siècle,  Fhar- 
monie,  sous  le  nom  de  déchant,  a  véritablement  con- 
quis sa  place  au  soleil.  C'est  fort  bien,  et  il  faut  se 
prononcer.  A  notre  avis,  c'est  entre  les  deux  camps 
qu'il  convient  de  prendre  position.  Quand  Victor  Hugo 
a  écrit  ses  admirables  vers  intitulés  :  Que  la  musique 
date  du  seizième  siècle,  et  qu'il  s'est  écrié  :  <(  —  Puis- 
ce  sant  Palestrina,  vieux  maître,  vieux  génie,  —  Je 
«  vous  salue  ici ,  père  de  l'harmonie  *  » ,  il  n'avait 

1.  Les  Rayons  et  les  Ombres,  xxxv. 


I  PART.  LIVR.  II. 
CHAP.   XIX. 


au  moyen  âge. 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.  09 

raison  qu'à  moitié.  Les  mélodies  grégoriennes  étaient 

de  la  musique,  profonde  en  sa  simplicité,  sublime  en 

sa  sérénité,  et  elles  ont  été  universellement  popu- 
laires bien  longtemps  avant  cet  étonnant  Palestrina 
qui  s'en  est  visiblement  inspiré.  Dans  le  déchant  du 
xiiï°  siècle  il  convient  aussi  de  voir  quelque  chose 
de  plus  qu'une  tendance  à  l'harmonie.  Mais,  somme 
toute  et  à  considérer  la  réalité  vraie,  c'est  en 
nos  temps  modernes  que  la  musique  a  atteint 
ce  qu'il  est  permis  d'appeler  sa  perfection;  c'est 
depuis  lors  qu'elle  a  vraiment  exprimé  tout  ce 
qu'il  y  a  dans  l'âme  humaine,  passions  et  tristesses, 
vigueurs  et  abandons,  amours  et  haines.  Il  n'en  faut 
pas  tant  demander  au  moyen  âge. 

Y  avait-il  vraiment  un  orchestre  aux  xii'  et  xiif  siè-  un  orchestre 
clés  ?  Un  érudit  contemporain  a  vaillamment  répondu 
à  cette  question,  et  a  été  jusqu'à  nous  tracer  hardi- 
ment un  tableau  raisonné  de  la  composition  de  cet 
orchestre.  Nous  ne  saurions  mieux  faire  que  de  le 
prendre  ici  pour  guide  K 

1.  M.  Henry  Lavoix  fils,  dans  sa  Musique  au  siècle  de  saint  Louis 
(tome  II  du  Recueil  des  Motets  français  des  xii«  et  xiii^  siècles  par 
Gaston  Raynaud,  p.  320)  a  donné  un  «  Tableau  des  instruments  de 
musique  au  xiii^  siècle  »  que  nous  croyons  utile  de  reproduire  ici,  en 
l'abrégeant  de  notre  mieux  : 

/  lo  Cordes  frottées:  Vielle;  gigue ;rebec; 
[  rote  ;    monocorde  ;  =  Vielle  à  roue  ; 

chifoine  (vielle  à  clavier,) 
2»  Cordes  pincées  :  Luth  ;  guiterne  ;  ci- 
thare; harpe. 
3»  Cordes  frappées  :  Psalterion;   deca- 
corde. 

1»  A  bec  :  Flûte  ;  flageolet. 
2»  A  anche  :  Chalemiau. 
II  Instruments    I   s»  A  ôoca^;  Araines;  buisines;  graisles; 
A  VENT  )  cors. 

4»  A  réservoir  :  Cornemuse;  muse.  Or- 
gues portatifs. 

Ill   Instruments  (    ^°  A  baguettes  :Tahor\  timbre '^nacair es. 
A  PERCUSSION      (   20  Sans  baguettes  :  Clochettes,  etc. 


I   Instruments 

A  CORDES 


I  PART.    LIVR.  II. 
CHAp.   XIX. 


70  LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

C'est  une  grande  chose  aujourd'hui  que  de  savoir 
disposer  un  orchestre  et  grouper  matériellement  tous 
les  éléments  qui  le  composent.  Cette  science  n'a  guère 
été,  que  je  sache,  pratiquée  au  moyen  âge,  et  n'a 
certainement  pas  reçu  son  application  dans  l'orchestre 
que  M.  Lavoix  a  si  bien  reconstitué...  sur  le  papier. 
Si  donc  les  chefs  d'orchestre  du  xiif  siècle  (il  y  en 
avait),  si  ces  musiciens  de  bonne  volonté  avaient  eu 
le  sens  moderne  de  la  disposition  d'un  orchestre, 
ils  auraient  certainement  placé  au  premier  rang,  sur 
le  devant,  leurs  instruments  à  cordes,  et,  tout  d'abord, 
ceux  a  h  cordes  frottées  »,  les  vielles,  les  gigues,  les 
rebecs  et  les  monocordes.  Fort  probablement  ils  n'y 
ont  point  pensé. 

A  tout  seigneur,  tout  honneur  :  commençons  par  la 
vieille. 

La  vielle  doit  être  considérée  comme  un  violon 
de  proportions  plus  grandes  que  notre  violon  actuel 
et  dont  on  jouait  avec  un  archet,  un  arçon  qui  était 
notablement  plus  cambré  que  le  nôtre.  Il  -n'est 
plus  permis  de  la  confondre  avec  cette  «  vielle  à 
roue  »  qui  a  reçu  le  nom  de  chifonie  *  et  qui, 
de  très  bonne  heure,  fut  dédaigneusement  aban- 
donnée  aux  aveugles  '^.  a   De  tous  les  instruments 


1.  «  Aux  ix^  et  x"  siècles  la  vielle  à  roue,  telle  à  peu  près  que  nous 
la  connaissons  encore  aujourd'hui,  était  fort  en  vogue.  Au  xiii^  siècle, 
elle  portait  les  noms  de  chifonie,  cifoine,symphonia  ou  organistrimi. 
Ce  ne  fut  que  deux  siècles  plus  tard  qu'elle  prit  le  nom  de  vielle.  On 
connaît  la  grande  vielle  à  clavier  jouée  par  deux  personnages  sur  le 
chapiteau  de  Boscherville.»  (Lavoix,  1.  c.  p.  325.  Cf.  Schultz,  1.  c.  li'eéd. 
p.432.)— 2.  En  sa  traduction  dui)epropriefa^i&t^5rert*m,JeanCorbichon, 
chapelain  de  Charles  V,  constate  «  qu'on  appelle  en  France  cymphonie 
ung  instrument  dont  les  aveugles  jouent  en  chantant  les  chansons  de 
geste,  et  a  cest  instrument  beau  doux  son  et  bien  plesant  à  oyr  ». 
(Bibl.  nat,  fr.  22533,  f»  237.)  «  Il  paraît,  par  une  anecdote  de  la  vie  de 
Du  Guesclin,  dit  Legrand  d'Aussy,  que  cet  instrument  n'était  pas  en 
grande  considération  ou,  du  moins,  qu'au  xiv^  siècle,  il  était  tombé 
dans  le  mépris.  Le  roi  de  Portugal  (dit  l'Histoire  de  Du  Guesclin)  avoit 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.      71 

dti  moyen  âge,  la  vielle,  la  véritable  et  très  noble 
vielle,  est  celui  sur  lequel  nous  avons  le  plus  de  ren- 
seignements N),  et  les  monuments  figurés,  qui  sont 
bien  préférables  à  toutes  les  descriptions,  abondent 
heureusement  tant  dans  les  miniatures  de  nos  manus- 
crits que  dans  les  sculptures  de  nos  églises  ^  Le  nombre 
des  cordes  varie,  de  cinq  à  deux;  mais  les  vielles  à 
quatre  cordes  paraissent  avoir  été  les  plus  nombreu- 
ses, et  ce  sont  celles  que  l'on  peut  vraiment  considérer 
comme  classiques  ^  La  gigiie  ou  gigle  ^  n'a  que  trois 


deux  menestriers  qu'il  estimoit  et  vantoit  beaucoup.  Il  les  fit  venir,  et 
ils  jouèrent  de  la  cifoine;  mais  le  chevalier  Matthieu  de  Gournai,  qui 
étoit  là,  se  moqua  d'eux  en  disant  que  ces  instruments,  en  France  et 
en  Normandie,  n'étaient  qu'à  l'usage  des  mendiants  et  des  aveugles, 
et  qu'on  les  y  appeloit  «  instruments  de  truands  ».  (Cité  plus  d'une  fois, 
et,  en  dernier  lieu,  dans  le  Dictionnaire  de  Frédéric  Godefroy,  au 
mot  Cifonie.)  Eustache  Deschamps  dit  en  termes  aussi  clairs  :  «  Vielle 
est  jeux  pour  les  moustiers;  —  Aveugles  chifonie  aura.  »  (Bibl.  nat.,  fr. 
840,  f«  313.)  Cf.  la  Requête  en  1396  des  jongleurs  et  chifoineurs  de 
Paris.  (Arch.  nat.,  Y,  5220, fo  277.) 

1.  Henri  Lavoix  fils,  1.  c.  p.  322.  L'historien  de  la  musique  au  xiii^  siè- 
cle ajoute  immédiatement  :  «  Jérôme  de  Moravie  a  donné  dans  les 
plus  grands  détails  la  description  de  la  vielle.  M,  de  Coussemaker  a 
publié  le  texte  de  Jérôme  de  Moravie  dans  le  premier  volume  de  ses 
Scriptores ;  Perne  et  Fétis  ont  commenté  et  traduit  le  vieux  théoricien, 
l'un  dans  la  Revue  musicale  de  1827,  l'autre  dans  le  t.V  de  son  Histoire 
de  la  musique. ^>  —  «Cet  instrument,  ajoute  Gaston  Paris,  ne  parait  pas 
avoir  été  transmis  avant  le  ix^  siècle  aux  Occidentaux  par  les  Arabes  qui 
le  tenaient  eux-mêmes  des  Persans.  »  {La  Littérature  française  au 
moyen  d^e,pp.  36,37.)— Au  Congrès  des  philologues  allemands  en  1886, 
M.  Schwan  a  affirmé  que  la  vielle  est  issue  de  la  rote  celtique.  Il  est 
peut-être  permis  de  demander  où  sont  les  preuves.  (i?omam(2,1887,p. 622.) 

—  2.  Représentations  typiques  de  la  vielle  :  xi«  siècle  ou  commence- 
ment du  xii«  :  Bibl.  nat.  lat.  1118,  f«  204  r»  (ms.  de  saint  Martial  de 
Limoges.)  =  xii®  siècle  :  chapiteau  de  Saint-Georges  de  Boscherville 
(Didron,  Annales  Archéologiques,  VI,  314);  sculptures  de  Vezelay 
[Dictionnaire  du  mobilier  de  Viollet  le  Duc,  II,  319);  de  Saint-Sernin 
de  Toulouse  (Dictionnaire  de  l'architecture,  du  même,  IV,  p.  315)  et 
de  la  petite  église  du  Mas  d'Agen  [ihid.,  p.  311).  =  xiii^  siècle  :  Album 
de  Villard  de  Honnecourt,  publié  en  1858  par  Lassus  et  Darcel  (pi.  iv). 
Cf.  le  ms.  de  la  Bibl.  nat.  fr.  24069,  f«  204,  et  le  ms.  du  fonds  allemand  32 
(fo  146),  dont  nous  avons  le  premier  utilisé  la  donnée  très  précise  en 
notre  première  édition  (I,p.  358). Voir,  dans  lal'''^  édit.  de  Schultz,(I,  pp. 
430  et  ss.,  fig.  98  etss.)  une  série  de  reproductions  d'après  les  manus- 
crits, qui  semblent  généralement  assez  exactes.  —3.  Lavoix, Le, p. 324. 

—  4.  V.  les  nombreux  exemples  cités  par  F.  Godefroy,  au  mot  Gigue, 
auxquels  il  serait  facile  d'ajouter  bien  d'autres  textes  :  «  Vieles,  harpes, 


I  PART.    LIVR.  II. 
GHAP.    XIX. 


1   PART.    LIVR.    II. 
CHA.P.     XIX. 


72  LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

cordes  ;  le  rebec  *  n'est  aussi  qu'une  variété  de  la  vielle 
-  et  le  monocorde  seul  offre  une  physionomie  originale, 
«  monté  sur  une  caisse  sonore  ^  avec  un  manche  ».  Il 
devait  avoir  des  notes  de  contrebasse. 

C'est  au  centre  du  groupe  des  vielleurs,  et  un  peu 
derrière  eux,  qu'on  aurait  pu  faire  une  place  aux  jon~ 
gleurs  qui  jouaient  alors  les  instruments  «  à  cordes 
pincées  ».  Elle  est  longue,  la  liste  de  ces  instruments, 
mais  elle  peut  se  réduire  à  quelques  types,  le  luth, 
la  guiterne  ^  la  rote  peut-être  ^  et  la  harpe  surtout  ^ 

gigues  i  erent  en  saison  »  [Bueves  de  Commarchis,  éd.  Scheler,v.  162); 
«  Sonent  sauters  et  gigles,  harpent  cil  harpeor  »  {Enfonces  Godefroi, 
éd.  Hippeau,  v.  229).  Cf.  Viollet  le  Duc,  Dictionnaire  du  Mobilier,  II, 
pp.  273,  274.  =  Les  bons  joueurs  de  gigue,  les  gigiieors  semblent 
surtout  venir  d'Allemagne  :  «  Et  si  avoit  bons  leiiteurs  —  Et  des 
flaliteurs  de  Behaigne  —  Et  des  gigueours  d'Alemaigne.  »  {Cleomadès, 
édit.  Van  Hasselt,  v.  2886;  cité  par  F.  Godefroy.) 

1.  La  forme  la  plus  usitée  parait  avoir  été  rebebe.  Cf.  F.  Godefroy, 
à  ce  mot,  et  Viollet  le  Duc,  Dictionnaire  du  Mobilier,  II,  pp.  306,  307. 
—  2.  Lavoix,  1.  c.  p.  324.  Cf.  Viollet  le  Duc,  I.  c.  II,  p.  291,  qui  donne 
une  figure  du  monocorde.  =  Avant  de  terminer  ce  qui  concerne  les 
instruments  à  archet,  il  convient  de  nommer  à  tout  le  moins-  le  crowth 
qui  en  a  été  peut-être  le  type  premier  et,  comme  on  Fa  dit,  <de  père».= 
«  Les  instruments  à  archet,  venus  vraisemblablement  de  l'Orient  après 
une  longue  pérégrination  dans  le  Nord...  apparaissent  sous  la  forme 
du  crowth  et  de  la  lyre  dès  le  ix^  siècle.  »  (Lavoix,  1.  c,  p.  315.)  »  Il 
semble,  d'ailleurs  que  le  crowth  «  ait  été  peu  usité  en  France  dès  la  fin 
du  xie  siècle  ».  (Viollet  le  Duc,  Dictionnaire  du  Mobilier,  II,  pp.  263-265, 
avec  une  figure.)  —  3.  «  La  liste  est  longue  [des  instruments  à  cordes 
pincées].  Elle  se  réduit  à  deux  types  principaux,  le  luth  et  la  guitare, 
l'un  à  dos  bombé, l'autre  à  dos  plat.  Tous  deux  semblent  avoir  été  rap- 
portés d'Orient,  ou  ont  été  perfectionnés  après  les  croisades.  »  (La- 
voix, 1.  c.  p.  326.)  —  4.  Il  y  a  quelque  incertitude  sur  le  genre 
auquel  appartient  la  rote.  Viollet  le  Duc  (1.  c.  II,  p.  280)  affirme  que 
la  rote  et  la  guiterne  représentent  le  même  type,  et  que  c'étaient  des 
instruments  «  pinces  à  l'aide  d'un  plectrum.  »  Lavoix,  au  con- 
traire, place  la  rote  au  nombre  des  instruments  à  archet.  Dans  sa 
Vie  nomade  en  Angleterre  (p.  127),  Jusserand  définit  la  rote  :  «  Une 
sorte  de  petite  harpe  et  qui  était  l'ancien  instrument  des  peuples  celti- 
ques.» Nous  nous  rallierions  volontiers  au  sentiment  de  Viollet  le  Duc. 
— -5.  La  harpe  était,  comme  aujourd'hui,  pincée  des  deux  mains.  Les 
harpeurs  les  plus  goûtés  étaient  irlandais  et  bretons.  Cf.  un  texte  très 
curieux  de  la  Lex  Angliorum  et  Werinorum,  hoc  est  Thuringorum 
(Wa\ter,Corpus  juris  g ermaniciantiqui,  tome  I,l,p.377):  «  Qui  harpato- 
rem,  qui  cum  circulo  harpare  potest,  in  manum  percusserit,  componat 
illum  quarta  parte  majori  compositione  quam  alteri  ejusdem  condi- 
tionis  homini,  »  =La  harpe  est  restée  très  à  la  mode,  durant  tout  le 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.      73 

qui  a  jusqu'à  trente  cordes  K  Les  instruments  à  cordes 
frappées  ne  seront  pas  placés  bien  loin  des  précé-  - 
dents,  et  le  psaltérion  ',  avec  le  décacorde,  suffira  lar- 
gement à  représenter  cette  nouvelle  famille.  «  Tantôt 
les  cordes  sont  pincées  avec  des  doigts,  tantôt  frappées 
avec  des  marteaux.  »  La  forme  du  psaltérion  est 
surtout  triangulaire  et,  le  plus  souvent,  fort  gra- 
cieuse. 

Derrière  la  phalange  imposante  des  instruments  à 
cordes,  voici  l'espace  réservé  aux  instruments  à  vent, 
et  tout  d'abord  à  la  nombreuse  famille  des  flûtes,  aux 
flûtes  droites  à  bec  et  aux  flûtes  traversières  ^  les 
unes  en  bois,  les  autres  en  métal  ^^  mais  je  me  gar- 
derai de  faire  entrer  en  cette  grave  nomenclature  la 
flûte  brehaigne  qui  semble  bien  n'avoir  été  qu'un 
simple  mirliton  (d'où  son  joli  nom  de  flûte  à  roignon) 
et  n'a  jamais  pu  faire  partie  d'un  orchestre  digne  de 
ce  nom.  Parmi  les  instruments  à  anche,  il  convient, 
pour  éviter  ici  des  obscurités  et  des  longueurs,  de  citer 


moyen  âge.  En  1319,  on  donne  seize  sous  à  un  ménestrel  «  qui~avoit 
joué  à  Conflans  de  la  harpe  devant  Madame  ».  {Mahaiit,  comtesse 
d'Artois,  p.  109.)  A  la  cour  des  ducs  de  Bourgogne,  même  faveur  :  «  A 
Colinet  le  harpeur...  pour  avoir  joué  devant  Monseigneur  de  la  harpe, 
sis  frans.  »  (Mandement  du  l^^'  décembre  1378,  Archives  de  la  Côte- 
d'Or,  B  1452,  fo  74,  r»,  cf.  fo  68  v^,  etc.,  etc.) 

1.  «  Que  li  veïst  se  viele  atemprer;  —  A  trente  cordes  fait  sa  harpe 
sonner.  —  Tous  li  palais  commence  à  retinter.  »  {Huon  de' Bordeaux, 
V.  7337. )=Le  minimum  des  cordes  de  la  harpe  parait  avoir  été  de  vingt- 
quatre.  (Viollet  le  Duc,  Dictionnaire  dit  Mobilier,  II,  pp.  283,  284.)  — 
2.  «  Les  formes  du  psaltérion  ont  souvent  changé  :  tantôt  il  était 
triangulaire,  tantôt  carré;  quelquefois  même  il  affectait  la  forme 
ronde.  La  forme  triangulaire  est  la  plus  répandue.  »  (Lavoix,  1.  c, 
p.  327.)  C'est  un  psaltérion  de  cette  dernière  forme  qui  est  reproduit 
dans  le  Dictionîiaire  du  Mobilier  (II,  p.  301)  d'après  VHortus  delicia- 
rimi  d'Herrade  de  Landsberg.  Lavoix  croit  devoir  ajouter  à  sa  àe^- 
cription  du  psaï^eriow  oupsalter  que  «  son  origine  était  probablement 
orientale  ».  —  3.  Lavoix,  1.  c,  p.  329.  =  La  flûte  est  désignée  dans 
les  textes  sous  les  noms  de  frestel,  flageol,  fhahute,  fleiïte,  etc. 
<(  On  jouait  de  la  flûte  droite  à  bec  par  le  bout  le  plus  étroit.  »  La 
double  flûte,  enfin,  avait  depuis  longtemps  disparu.  —  4,  «  Cil  chale- 
mêle  sonent  et  cil  flaiol  d'argent  »  (Aîitioche^  etc.) 


PART.        VR. 
CHAP.    XfX, 


PART.  LIVR.  ] 
CHAP.  XIX. 


14      LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

seulement  le  chalemiau  *  à  deux,  à  quatre  ou  à  cinq 
trous,  qui  mérite  d'être  regardé  comme  le  type  de 
tous  les  autres  et  avait  probablement  un  son  analogue 
à  celui  de  notre  clarinette.  Enfin,  et  à  l'avant  dernier 
rang  de  notre  orchestre  théorique,  nous  logerons  tous 
les  instruments  à  bocal,  tous  les  cuivres,  les  araines 
et  les  hiàsines  ^  qui  sont  des  trompettes  aiguës  ou  gra- 
ves, les  cors  ^  et  les  olifants  ^  «  qui  répondent  assez 
bien  à  notre  trompe  de  chasse  »,  et  les  graisles  enfin  \ 
qu'on  doit  peut-être  assimiler  à  nos  clairons.  Dans  un 
coin,  on  a  gardé  une  place  modeste  pour  deux  mu- 
settes et  cornemuses,  qui  figurent  ici  toute  la  série  des 
instruments  «  à  réservoir  ».  C'est  bien,  et  ces  instru- 
ments doivent  en  effet  jouer  un  certain  rôle  dans  une 
orchestration  bien  comprise  ;  mais  il  ne  saurait  être 
ici  question,  comme  faisant  vraiment  partie  d'un  or- 
chestre, des  grandes  orgues  ^  qu'on  sait  si  bien  utiliser 

1.  VioUetle  Duc,  Dictionnaire  du  Mobilier,  II,  p.  246;  Lavoix,  1.  c. 
p.  330.  —  2.  Les  buisines  sont  sans  doute  ces  trompettes  très  longues 
et  légèrement  cambrées  que  les  sculpteurs  placent  aux  lèvres  des 
Anges  dans  les  représentations  du  Jugement  dernier.  —  3.  «  Sur  le 
cor,  qui  était  de  moindres  proportions  que  la  buisine  »,  cf.  Viollet  le 
Duc,  Dictionnaire  du  Mobilier,  II,  256.  —  4.  Les  olifants  avaient  la 
forme  d'une  corne,  et  étaient  parfois  très  richement  sculptés.  Voy., 
sur  ces  instruments  d'ivoire,  un  Mémoire  très  intéressant  du  P.  Cahier, 
au  tome  II  de  ses  Nouveaux  mélanges  d'archéologie,  p.  35  et  ss.  Cf. 
Viollet  le  Duc,  (1.  c.  II,  pp.  295,  296)  qui  signale  le  bel  olifant  de  Veze- 
lay  porté  par  un  ange,  et  formule  en  deux  mots  toute  sa  théorie  sur 
Tolifant  :  «  C'était  la  trompe  du  noble.»— 5.  Voy.  Viollet  le  Duc,  1.  c, 
p.  275.  Le  graisle  menuier,  dont  il  est  si  souvent  question  dans  nos 
textes  poétiques,  «  était  un  cornet  que  les  chevaliers  portaient  sus- 
pendu à  l'arçon  pour  appeler  leurs  écuyers  et  valets  ».  —  6.  «  Depuis 
que  les  Francs  avaient  emprunté  aux  Byzantins  les  orgues  au  ix^  siè- 
cle, ils  avaient  fait  de  cet  instrument  leur  véritable  maitre  de  musi- 
que, tant  en  théorie  qu'en  pratique...  Sa  facture  cependant  n'était  pas 
encore  bien  avancée:  soufflerie  primitive  mue  à  grand  renfort  d'hom- 
mes, touches  de  plus  d'un  mètre  de  long  vigoureusement  enfoncées  à 
coups  de  poing,  tel  était  le  grossier  mécanisme  de  Torgue  à  cette  épo- 
que. De  pédales  et  de  pédalier  il  ne  fut  pas  question  jusqu'au  xiv^  siè- 
cle. »  (H.  Lavoix,  1.  c.  p.  333.)  Il  est  assez  difficile  de  préciser  à  quelle 
espèce  d'orgues  nous  avons  affaire,  dans  un  Compte  de  Mahaut  en 
date  du  26  juin  1319  :  «  Un  ménestrel  qui  joua  des  orgues  à  Conflans 
le  jour  qu'il  y  disna.  »  {Mahaut,  comtesse  d'Artois,  p.  110.)  «  L'auditoire 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.      7.) 

aujourd'hui  dans  les  orchestrations  solennelles,  ni 
même  de  ces  orgues  portatives  à  courts  tuyaux  et  à 
clavier  «  que  Ton  pouvait  porter  sur  le  bras  et  dont 
on  trouve  la  figuration  sur  tant  de  monuments  re- 
ligieux ou  profanes*  ».  11  ne  reste  plus  décidément 
à  placer  que  la  «  batterie  »,  les  timbres  qui  ressem- 
blent à  nos  tambours  de  basque;  les  nacaires  qui  sont 
des  timbales;  les  tabors  -  et  les  tambourins  (seul  instru- 
ment qui,  aidé  du  galoubet,  ait  pu  lutter  victorieuse- 
ment contre  la  vielle)  et,  enfin,  toute  la  gamme  claire 
ou  grave,  bruyante  et  cependant  charmante,  des  clo- 
ches, clochettes  et  carillons  ^  C'est  tout  *. 


de  ce  ménestrel,  ajoute  M.  J.-M.  Richard,  était  tel  que  n'en  trouvent 
plus  nos  meilleurs  chanteurs.  Il  se  composait  du  Roi,  du  comte  de  Va- 
lois et  de  son  fils  Charles,  du  comte  de  Beaumont,  du  sire  de  Noiers, 
d'Aymar  de  Poitiers,  d'Hugues  de  Châlon  et  de  la  suite  de  ces  grands 
personnages  réunis  à  la  table  de  la  comtesse  d'Artois.  » 

1.  H.  Lavoix,  1.  c,  p.  335.  On  trouvera  dans  le  Dictionîiaire  du  Mo- 
bilier (II,  p.  298),  le  dessin  d'un  de  ces  orgues  à  la  main,  du  xiii^ 
siècle.  =  Le  moyen  âge  a  connu,  lui  aussi,  le  fléau  des  orgues  méca- 
niques qui  étaient  également  d'origine  byzantine.  —  2.  Les  tambours 
peuvent  être  ramenés  à  quatre  espèces  :  les  tabors  proprement  dits, 
les  tambours  de  basque  et  les  tambours  doubles  ou  timbales  dont  il 
vient  d'être  question,  et  enfin  les  tambourins  dont  on  va  parler  {Dic- 
tionnaire du  Mobilier,  II,  p.  309).  —  3.  «  Généralement  le  musicien 
frappait  avec  un  ou  deux  marteaux  sur  des  cloches  de  différentes  gran- 
deurs qui  étaient  suspendues  devant  lui.  »  (Lavoix,  1.  c,  p.  341.)  V.  le 
fameux  chapiteau  de  Saint-Georges  de  Boscherville,  plusieurs  fois 
reproduit,  et  notamment  par  Schultz  (1.  c.  l^e  éd.  p.  430).  Cf.  le  Dic- 
tionnaire du  Mobilier  (II,  pp.  254,  255).  —  4.  Nous  ne  pouvons  citer 
ici  toutes  les  représentations  d'instruments  qui  abondent  et  surabon- 
dent en  tous  nos  documents  figurés.  Il  y  en  a  qui  nous  en  offrent 
des  «  séries  »  plus  ou  moins  complètes,  et  ce  sont  les  plus  précieux. 
Tel  est,  pour  les  xic-xii^  siècles,  le  ms.  de  la  Bibl.nat.  lat.  1118,  qui 
provient  de  Saint-Martial  de  Limoges  (décacorde,fo  110;  psalterion,  cor 
ou  cornet,  f«  111  ;  vielle,  f»  104  ;  flûte,  fo  112,  trompette,  f»  105)  ;  —  tel 
est,  pour  le  xiii^  siècle,  le  ms.  212  de  l'ancien  fonds  de  Saint-Victor 
(cornemuse,  f»  6  v^  et  63  v»  ;  tambour  et  flageolet,  f**  14  r»  et  v^  ;  déca- 
corde,  f»  21  v»;  vielle,  f»  34  r»  ;  cor  ou  cornet,  f»  64  r»  ;  flûte,  f»  50  v» 
et  59  r»;  —  telles  sont,  pour  le  xiv«  siècle,  ces  sculptures  charmantes 
de  la  Minstrels  gallery  à  la  cathédrale  d'Exeter  qui  représentent 
tous  les  instruments  de  musique  joués  par  des  Anges.  Encore  ici 
nous  ne  mentionnons  que  des  types;  mais  on  dressera  quelque  jour 
le  tablau  complet  et  raisonné  de  toutes  ces  représentations  scientifi- 
quement classées  et  clairement  cataloguées. 


PART.   MVR.  II. 
CHAI>.     XIX. 


I     PART,    LIVU.  IT. 
CHAP.     XIX. 


70  LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

L'orchestre  que  nous  venons  de  décrire  est  certai- 
nement fictif:  il  ne  faudrait  pas,  pourtant,  se  persuader 
qu'à  défaut  de  ce  rare  et  étonnant  ensemble  \  il  n'y 
ait  pas  eu,  dans  ces  temps  réputés  barbares,  des  or- 
chestres organisés  plus  modestement,  mais,  enfin,  de 
véritables  orchestres.  Cette  race  de  France  aimait 
passionnément  la  musique,  et  mille  textes  sont  là 
pour  le  prouver.  Les  repas  en  musique,  elles  les  a 
connus  longtemps  avant  nous  ^  ;  mais,  comme  c'était 
une  race  militaire,  elle  se  plaisait  surtout  aux  fan- 
fares et,  dans  une  de  nos  chansons,  on  en  trouve  une 
qui  est  composée  de  dix  graisles^  de  dix  cors,  de  vingt 
trompettes  et  de  vingt  tambours  ^  La  fanfare,  d'ail- 
leurs, ne  suffisait  pas  à  ces  siècles  qui  n'étaient  pas 
aussi  primitifs  qu'on  le  pourrait  croire,  et  nous  pou- 
vons prêter  l'oreille  (il  est  vrai  que  c'est  en  Allema- 
gne) à  une  symphonie,  à  un  quintette  exécuté  par 


1.  Il  faut  bien  se  garder  de  confondre,  avec  de  véritables  orches- 
tres, ces  longues  énumérations  d'instruments  qu'on  rencontre  si  sou- 
vent dans  nos  chansons  de  geste  et  dans  nos  romans  d'aventures; 
mais  il  importe  seulement  de  se  rappeler,  devant  ces  textes,  l'excel- 
lente observation  d'Henri  Lavoix  :  «  La  grande  variété  des  instru- 
ments est  un  des  côtés  caractéristiques  de  l'histoire  de  l'instrumen- 
tation au  moyen  âge  »  (1.  c,  p.  322).  Il  serait  vraiment  trop  aisé  de 
multiplier  ici  les  citations,  et  nous  ne  voulons  signaler  que  deux  ou 
trois  textes  qui  donneront  l'idée  de  tous  les  autres  :  «  Mult  avoit  à 
cour  jugleeurs  —  Chanteeurs,  estrumenteeurs  ;  —  Mult  puissiez  oïr 
chansons,—  Rotruenges  e  novels  sons,—  Lais  de  vieles,  lais  de  rotes, 

—  Et  vieler  beaus  lais  de  notes,  —  Lais  de  harpes,  lais  de  festre- 
les,  —  Lires,  cympes  et  chalemeles,  —  Symphonies,  psalterions,  — 
Monocordes,  timbres,  corons.  —  Assès  i  out  trageteeurs,  —  Joeresses 
et  jugleeurs.  »  [Brut,  vers  10823  et  ss.)  =  «  Là  veïssiez  maint 
parleor,  —  Maint  joeor,  maint  jugleor,  —  Gigues  et  harpes  et 
vieles,  —  Muses,  fleûstes  et  fresteles,  —  Timbres,  tabors  et  sypho- 
nies  »  {Bolopathos,  éd.  Brunet  et  Montaiglon,  p.  36).  =  «  Li  ménestrel 
dont  en  alerent  —  Cascuns  à  son  mestier  servir  —  Pour  leur  soudées 
desservir.  — Nus  ne  querroit  la  mélodie—  Qui  fu  loeques  en  droit  oie, 

—  Vielles,  estives,  fretiaus,  —  Muses,  harpes  et  moyniaus,  —  Cytoles 
et  psalterions,  —  Trompes,  buisines  environ  ».  {La  ManeJiine^  de 
Beaumanoir  ;  éd.  Bordier,  p.  191,  v.  2292  et  ss.)  Etc..  etc.  —  2.  V.  Amis 
et  Amiles,  vers  1999,  2000;  Brun  de  la  Montagne,  v.  1805-1807;  Bur- 
viars^  V.  6349  et  ss.  —  3.  Destruction  de  Rome,  v.  424,  425. 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.      77 

deux  flûtes,  deux  violons  et  une  musette  :  ajoutons  ' 
que  ce  petit  orcliestre  est  dirigé  par  une  sorte  de 
chef  qui  est  revêtu  d'hermine  et  tient  à  la  main  le 
bâton  de  commandement'.  Préférez-vous  un  trio? 
En  voici  un,  à^nsBerte,  pour  flûte,  harpe  et  violon  '. 
N'auriez-vous  du  goût,  par  hasard,  que  pour  la  musi- 
que de  danse?  Vite,  les  jongleurs,  avec  leurs  vielles, 
vont  faire  devant  vous  a  queroler  dames  et  puceles  ^  ». 
Mais  à  ces  danses,  qui  n'étaient  alors  que  des  rondes, 
si  vous  préfériez  un  véritable  concert  ^,  ces  musiciens, 
là-bas,  vont  en  donner  un,  et  vous  pourrez  même 
vous  ménager  la  surprise  d'assister  à  un  concert  exécuté 
par  des  aveugles  ^  Encore  un  coup,  et  pour  nous  en 
tenir  aux  textes  de  France,  la  race  est  chanteuse,  et, 
surtout  aux  xif  et  xiif  siècles,  elle  semble  l'être  un 
peu  plus  qu'aujourd'hui.  Les  seigneurs  qui  chevau- 
chent de  compagnie  entonnent  volontiers  une  chan- 
son où  chacun  fait  sa  partie  ^  Ils  sont  gais  et  char- 
mants, nos  pères  ;  ils  sont  vivants. 

Ce  qu'il  faut  constater  c'est  qu'en  dehors   de   la 
musique  d'ensemble,  nosjongleurs  voyageaient  le  plus 


1.  Bibl.  nat.,  fonds  allemand,  ms.  32,  fo  399,  r».  —  2.  Ed.  Scheler, 
p.  11,  vers  291  et  ss.  :  «  Trois  menestrés  i  ot  qui  moult  font  à  prisier:  — 
Li  uns  fu  vieleres,  on  Tapeloit  Gautier;  —  Et  Tautres  fu  harperes,  s'ot 
non  maistre  Garnier.  —  L'autres  fu  leiiteres...»  On  ne  saurait  cepen- 
dant affirmer,  d'une  façon  certaine,  que  ces  trois  musiciens  aient 
joué  ensemble.  La  chose  est  seulement  probable.  —  3.  Renart,  vers 
26768  et  ss.  —  4.  «  Les  musiciens  donnaient  des  concerts  à  part.»  {Ro- 
mania,  1879,  p.  352.  Article  de  G.  Paris,  sur  le  Roman  du  châtelain 
de  Coucy  :  il  renvoie  ici  au  v.  1862.)  —  5.  «  A  un  avueilgle  et  à  des 
autres  de  sa  compaingnie  qui  avoient  chanté  et  joué  devant  mon 
seigneur  [à  Rouvre], deus  franz.  »  (Mandement  du  duc  de  Bourgogne, 
du  22  mars  1379;  Archives,  de  la  Côte-d'Or,  B,  1454,  f»  87,  v».)  — 
6.  «  Or  chevalchent  li  conte  à  joie  et  à  baldor...  —  Aaîlars  et  Gui- 
chars  commencèrent  un  son  ;  —  Gasconois  fu  li  dis  et  limosins  li  ton  — 
Et  Richars  lor  bordone  bêlement  par  desos.  »  (Renaus  de  Montauban, 
p.  175,  V.  1  ss.)»  Uns  bachelersde  Normandie  —  Chevauchoit  la  grande 
chaucie.  —  Commença  cestui  à  chanter.  —  Si  la  flst  jongler  vieler.  » 
{Guillaume  de  Dol,  cité  par  Freymond ,  Jongleurs  et  ménestrels, 
p.  15). 


PART.    LIVR. 
CHAP.    XIX. 


i8       LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

'  ''cnl^^Zl:  "   souYent  un  à  un,  deux  par  deux,  et  pour  leur  propre 

compte.  lisse  faisaient,  on  le  comprend,  une  incessante 

et  terrible  concurrence;  mais,  dans  les  annales  curieu- 
ses de  ces  conflits  entre  gens  du  même  métier,  il  n'est 
peut-être  pas  d'épisode  plus  intéressant  que  la  lutte 
presque  épique  entre  les  jongleurs  de  vielle  et  les 
((  taboureurs  »  *.  Cette  lutte  ne  fait  pas  honneur  aux 
auditoires  du  moyen  âge,  qui,  tout  comme  les  nôtres, 
subissaient  parfois  les  caprices  de  la  mode  et  étaient 
((  ondoyants  et  divers  ».  On  se  lassa  un  jour  des 
chants  que  répétaient,  trop  souvent  peut-être,  les 
vrais  ménestrels,  les  jongleurs  chantants,  et  Ton  se 
passionna  soudain  pour  ces  joueurs  de  tambourin,  qui 
ont  encore  aujourd'hui  tant  de  succès  en  Provence 
et  que  Paris  a  entendus  avec  moins  d'enthousiasme. 
De  tels  revirements  ne  sont  pas  rares  dans  l'histoire  de 
notre  littérature  et  de  nos  modes.  Ces  taboureurs, 
c'étaient  pourtant  (au  dire  des  jongleurs)  de  fort  peti- 
tes gens;  c'étaient  de  vulgaires  campagnards  qui, 
lorsque  les  travaux  des  champs  chômaient,  vous  pen- 
daient un  tambourin  à  leur  cou  et  se  mettaient  à 
parcourir,  en  tapant  dessus,  les  villes  et  les  villages  ^ 
Ce  n'est  pas  difficile  à  apprendre ,  le  tambourin ,  ni 

1.  Les  taboureurs  étaient  des  musiciens  ambulants  qui  jouaient  du 
tambourin.  «  Le  tambourin,  comme  le  dit  Mistral  en  son  excellent 
Dictionnaire,  est  une  espèce  de  tambour  moins  large  et  plus  long 
que  le  tambour  ordinaire,  sur  lequel  on  bat  de  la  main  droite  avec 
une  baguette,  et  qui  sert  d'accompagnement  au  galoubet  dont  on 
joue  de  la  main  gauche.  »  Les  taboureurs  du  xiii^  siècle  sont  de  tout 
point  assimilables  aux  tambourinaires  actuels  de  la  Provence,  et  le 
tambourin  d'alors  devait  se  fabriquer  comme  celui  d'aujourd'hui  : 
«  La  caisso  dou  tambourin  es  facho  en  boues  de  noguier  e  mountado 
en  peu  de  chin.  »  (F.  Vidal,  cité  par  Mistral.)  Quelquefois  le  tam- 
bourin était  richement  orné,  et  tel  était  celui  du  jongleur  d'Ely  qui 
était  «  depeynt  de  or  e  riche  azour».  (Histoire  littéraire,  XXIII,  p.  103). 
—  2.  «  Poi  trueve  l'en  en  Brie,  n'en  vile,  n'en  hamel  —  Où  l'on  ne 
puist  trover  un  vilain  tabourel.  —  Entr'aus  font  un  tabour  à  sarpe  ou 
à  coutel.  »  Puis,  quand  ils  ont  récolté  assez  d'argent,  ils  retournent 
à  leur  charrue  et  à  leurs  bœufs. 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.  19 

même  le  galoubet  K  L'apprentissage  du  vrai  jongleur 
était  autrement  long,  autrement  rude.  Bref,  les  vrais 
artistes,  les  ménestrels  se  plaignirent  hautement,  et 
leurs  plaintes  nous  sont  restées  dans  une  des  pièces 
les  plus  intéressantes  du  xiif  siècle,  le  Bit  des  tabou- 
renrs  ^  On  trouvera  peut-être  que  les  jongleurs  don- 
nent à  leur  cas  un  peu  plus  d'importance  qu'il  ne  con- 
vient. A  leurs  yeux,  le  monde  est  sur  le  point  de  finir, 
et  il  semble  «  qu'Antecrist  doie  maintenant  nestre  ». 
C'est  peut-être  un  peu  excessif,  à  propos  de  quelques 
pauvres  diables  qui  font  danser  au  son  de  la  musette  et 
du  tambourin:  car  j'imagine  que  le  succès  des  labou- 
reurs est  venu  de  ce  qu'ils  faisaient  danser  les  dames 
et  les  fillettes.  Quelle  est  la  femme,  encore  aujourd'hui, 
qui  ne  préférerait  pas  une  valse  à  une  tranche  d'épo- 
pée, à  une  ode,  voire  à  un  sonnet?  Il  n'importe  : 
les  «  bons  ménestrels  »  s'emportent,  et  voilà  qu'ils 
disent  de  gros  mots  à  leurs  trop  heureux  concur- 
rents. Puis,  ils  s'étendent  sur  la  gloire  des  vrais 
jongleurs,  et  racontent  les  miracles  dont  ils  ont 
été  l'objet  :  «  Est-ce  que  la  mère  de  Dieu  a  jamais 
aimé  le  tambour?  Est-ce  qu'il  y  avait  des  tambours 
à  ses  noces?  Non,  non,  ce  qu'elle  aime,  la  douce 
mère  de  Dieu,  c'est  le  son  de  la  vielle.  C'est  à  un 
jongleur  qu'elle  a  donné  un  jour  le  fameux  cierge, 
la  chandelle  d'Arras^?  C'est  à  un  jongleur  encore 


1.  «  A  mesure  que  la  profession  alla  s'abaissant,  le  bon  joueur  de 
vielle  devint  plus  rare.  Le  vulgaire  tambourin,  dont  le  premier  venu 
pouvait  apprendre  en  peu  de  temps  à  se  servir,  remplaçait  la  vielle, 
et  les  vrais  artistes  se  plaignaient  de  la  musique  et  du  gôùt  du  jour.  » 
(Jusserand,  La  vie  nomade  en  Angleterre,  p.  125.)  —  2.  «  Des  labou- 
reurs »  (Achille  Jubinal,  Jongleurs  et  Trouvères,  Paris.  1835,  pp.  164- 
169.)  C'est  à  ce  Bit  que  sont  empruntés  les  vers  de  la  note  2  de  la  p.  78. 
—3.  «  Au  commencement  du  xip  siècle,  la  vierge  Marie  étant  apparue 
à  deux  jongleurs  d'Arras,  leur  avait  recommandé  d'oublier  leur 
ancienne  querelle  et  leur  avait  confié  un  cierge  dont  la  vertu  divine 
guérissait  le  mal  des  ardents.  »  (Histoire  littéraire,  XX,  p.  612.) 


I  PART.  LIVR.    11. 
CHAP.  XIX. 


80 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 


I  PART.  LIVR.  I 
CHAP.     XIX. 


Les  jongleurs- 
chantants. 


que  le  saint  Voiilt  de  Liicques  a  donné  son  soulier, 
alors  que  les  vilains  et  les  courtois  ne  voulaient  rien 
donner  au  pauvre  chanteur  \  Puis,  nouveaux  accès  de 
colère  et  d'indignation  :  «  Maudit  soit  de  Dieu  le  pre- 
mier qui  fit  un  tambour!  »  Puis,  encore  des  moque- 
ries :  «  Comment  une  oreille  délicate  peut-elle  sup- 
porter le  son  de  ces  tambours  qu'on  entend  d'une 
demi-lieue.  »  Et  le  tout  se  termine  par  ce  cri  de  légi- 
time orgueil  ^:  «  C'est  à  ceux  qui  savent  chanter  d'Au- 
bri  le  Bourgoin,  de  Girart  de  Viane,  de  Thierri  l'Arde- 
nois,  de  Guillaume  au  court  nez  et  de  son  père 
Aimeri,  c'est  à  ceux-là  que  sont  dusl'honneur  et  lasei- 
gneurie  dans  le  monde  entier.  ))0n  n'est  pas  plus  fier. 


En  cette  nomenclature  générale  de  toutes  les  es- 
pèces et  de  toutes  les  variétés  de  jongleurs,  le  Bit 
des  taboureurs  nous  servira  heureusement  de  transi- 
tion pour  passer,  en  suivant  toujours  une  gradation 
ascendante,  du  groupe  un  peu  bruyant  des  jongleurs 
musiciens  au  groupe  évidemment  supérieur  des  jon- 
gleurs chantants  ^  11  est  vrai  que  ces  derniers  chan- 


1.  Le  texte  du  Bit  des  laboureurs  porte  expressément  :  «  Et  li 
saint  Vou  li  donna  son  soler.  »  11  s'agit,  en  réalité  (comme  nous  le 
verrons  plus  loin),  d'une  image  populaire  de  sainte  Wilgeforte,  la 
sainte  barbue  et  cruciflée.  Or,  cette  statue  que  Ton  voyait  à  Prague, 
n'avait  qu'un  soulier  :  l'autre  avait  été  miraculeusement  donné  par  elle 
(c'étaient  des  souliers  d'or  ou  d'argent)  à  un  pauvre  jongleur,  à  un 
fidicen  de  passage.  {Acta  SS.  Julii,  v,  p.  63,  etc.)  Cette  légende 
avait  reçu  force  embellissements,  et  l'on  avait  sans  doute  fini  par  con- 
fondre l'image  de  Prague  avec  le  saint  Vou  de  Lucques.  De  là  le 
vers  de  notre  Bit.  —  2.  V.  la  p.  28  où  nous  avons  eu  déjà  l'oc- 
casion de  citer  ce  texte  important.  ~  3.  Les  jongleurs  chan- 
tants ont  fini  par  prendre  le  nom  générique  de  ménestrels  ou  me- 
nestriers  «  de  bouche  ».  Guillaume  Guiart,  auteur  de  cette  Branche 
des  royaux  lignages  qui  s'étend  jusqu'à  1306,  est  qualifié  de  ménes- 
trel de  «  bouche  ».  Dans  une  Ordonnance  de  1395,  il  est  sévèrement 
interdit  aux  «  ménestrels  de  bouche  »,  de  chansonner  le  roi  de 
France  et  le  Pape,  et  nous  aurons  bientôt  à  revenir  sur  ce  curieux 
incident.  Dans  les  Comptes,  le  même  mot  se  retrouve  presque  à  toutes 
les  pages  :  «  A  Jehan  de  Chaume,  menestrier  de  bouche...  A  deux  me- 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE 


81 


tent  le  plus  souvent  les  œuvres  des  autres,  et  se  con- 
tentent modestement  de  les  mettre  en  lumière;  mais, 
parfois  aussi,  comme  nous  l'avons  vu  plus  haut,  ils 
s'enhardissent ,  chantent  bravement  leurs  propres 
vers  et  les  font  valoir.  Voilà  de  quoi  les  relever. 

A  peine  est-il  besoin  d'observer  que  les  jongleurs- 
chantants  se  divisent  en  un  certain  nombre  de  grou- 
pes qu'il  importe  de  discerner  et  de  décrire. 

Il  y  a  d'abord  les  chanteurs  lyriques  qui  colportent, 
au  nord  comme  au  midi,  les  chansons  et  saluts 
d'amours;  les  chansons  plus  mâles  de  la  croisade;  les 
serventoîs  qui  sont  de  vraies  satires,  parfois  empor- 
tées et  trop  souvent  injustes;  les  descorz  où  le  poète 
consacre  parfois  le  premier  de  ses  couplets  anpour  et  le 
second  au  contre  ;  les  retroenges,  ou  pièces  à  refrain  ; 
les  pastourelles,  les  rondeaux,  les  chansonnettes,  les 
rondes  à  danser  et  les  estampies  qui  se  chantent  aussi 
en  dansant  ;  les  aubades  et  les  sérénades,  sans  parler 
des  tensons*,  des  motets  ^et  des  jeux-partis  ^  qui  exigent 
l'emploi  de  deux  ou  plusieurs  voix.  Certaines  chan- 
sons, tout  comme  aujourd'hui,  se  chantent  sur  l'air 
de  certaines  autres,  et  les  jongleurs  sont  parfois  mis 


PART.    LIVR.   I 
CHAP.    XIX. 


Cfianteurs 
lyriques. 


nestriers  de  bouche  qui  avaient  joué  devant  Monseigneur  »,  etc. 
(Mandements  des  ducs  de  Bourgogne  en  date  du  17  octobre  1367  et 
du  23  mars  1375;  Archives  de  la  Côte-d'Or,  B  1430,  f»  43  r^  et  1444,  fo 
77  v^,  etc.)  —  Les  ménétriers  de  bouche  s'accompagnent  souvent  avec 
la  guitare  :  de  là  le  nom  «  de  menestriers  de  bouche  et  de  guiterne  ». 
(Mandement  du  duc  de  Bourgogne  du  3  octobre  1367;  Archives  de 
la  Côte-d'Or*  B  1430,  P  43  r»,  etc.,  etc.) 

1.  «  Une  des  inventions  les  plus  originales  des  troubadours,  imitée 
par  les  trouvères,  est  la  tenson  où  deux  poètes  composent  chacun 
une  strophe  en  soutenant  des  opinions  contradictoires  ou  en  s'adres- 
sant  mutuellement  des  reproches  qui  sont  souvent  fort  vifs.  »  (G.  Paris, 
La  littérature  française  au  moyen  âge,  §  126,  p.  183.)  —  2.  Les  mo- 
tets sont  de  petites  pièces  françaises  chantées  le  plus  souvent  à  plu- 
sieurs voix,  sur  une  musique  préexistante  et  qui  avait  été  d'abord 
adaptée  à  des  textes  liturgiques.  —  3.  «  Ainsi  appelés  parce  que  celui 
qui  ouvre  le  débat  propose  à  son  confrère  une  alternative  dont  celui- 
ci  choisit  et  défend  un  des  termes,  le  premier  soutenant  Fopinion 
contraire.  »  (G.  Paris,  1.  c.  §§  126,  183,  et  pp.  184.) 


1  PART.    LIVR.    11. 
CHAP.     XIX. 


82      LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

en  demeure  d'en  prévenir  leur  auditoire.  Il  faut  bien 
l'avouer  :  le  plus  grand  nombre  de  ces  chants  sont 
«  gaulois  »  et,  parmi  les  pastourelles  où  l'on  serait 
en  droit  d'espérer  quelque  innocence,  je  ne  con- 
nais peut-être  pas  dix  pièces  qui  ne  soient,  à  tout 
le  moins,  plus  que  badines.  Pour  être  plus  alam- 
biquées  et  débitées  en  style  a  couvert  »,  les  chansons 
d'amour  n'oflreht  guère  moins  de  périls,  et  ce  sont 
celles  pourtant  qui  valent  le  plus  de  succès  à  nos 
chanteurs  *.  On  les  écoute  avec  une  sorte  de  re- 
cueillement, et  l'on  essaie  même  de  les  graver  dans 
sa  mémoire,  afin  de  les  pouvoir  chanter  soi-même 
dans  les  vergers  ou  à  la 'fin  des  repas.  Ces  habitudes 

1.  Il  ne  sera  peut-être  pas  inutile  d'indiquer  ici  un  ou  deux  types 
(dont  la  plupart  seront  faciles  à  étudier)  pour  chacun  des  genres 
lyriques  que  les  jongleurs  ont  été  appelés  à  vulgariser  :  1°  Type  de  la 
Chanson  d'amour  :  «  Quant  voi  partir  foille  et  flor  et  rosée,  »  d'Andrieu 
Contredit  (Histoire  littéraire,  XXIII,  p.  518);  =2^  du  Salut  d'amour  : 
«Bêle,  salus»  (Bibl.  nat.  fr.  837,  f^  269,  xiii^  siècle);  =  3° de  la  Chanson  de 
croisade  :  «  Seignor,  sachiez  qui  or  ne  s'en  ira,  »  de  Thibaut  de  Cham- 
pagne (Paul  Meyer,  Recueil  d'anciens  textes,  II,  p.  370 ;  =  4^  du  Descort  : 
«  J'ai  maintes  fois  chanté,  »  de  Gautier  d'Argies  [Histoire  littéraire, 
XXIII,  p.  570);  =  5»  du  Serventois  satirique:  «  Li  xours  commence 
xordement,»  de  Gontier  de  Soignies  [ibid.,  p.  604)  et  «  Nus  n'est  sages  se 
il  ne  set  plaidier,»  de  Jacques  de  Cisoing  (ibid.,  p.  634)  ;  =  6»  de  la  Ten- 
son  :«  Amors  m'envoie  à  mesaige  »  (P.  Meyer.  1.  c,  p.  379)  ;  ^=  7»  de  la 
Retroenge  à  refrain  :  «  Bels  m'est  li  ans  en  mai  quant  voi  lou  tens 
florir»  (id.,  ibid.,  p.  377)  et  de  \d, Retroenge  sans  refrain:  «  Retrowange 
novele  —  Dirai  et  bone  el  bêle  »  de  Jacques  de  Cambrai  (Bartsch,  Chres- 
tomathie  de  l'ancien  français,  p.  311)  ;  =  8»  de  la  Pastourelle  :  «  En  mai, 
audoustens  noMvel»  (Le  mème^  Romances  et  pastourelles  françaises  des 
xiie  et  xiiie  siècles,  p.  22);  =  9»  de  la  «  Chansonnette  »  :  <<  Sire,  quant 
j'ai  vielé  »  de  Colin  Muset  (Histoire  littéraire,  XXIII,  p.  552)  ;  ^=  lO*'  du 
Rondeau:  «Diex  soit  en  cheste  maison»  d'Adam  de  la  Halle  (éd.  Cousse- 
maker,  p.  235)  ;  =  11«  du  Jeu  parti  :  «  Mahieu,  je  vous  part,  compains,  » 
de  Colart  le  changeur  (Histoire  littéraire,  XXIII,  p.  546);  =  12^  de  Ves- 
tampie  :  «  En  mon  cuer  truis  »  (P.  Meyer,  1.  c,  p.  372);=  13°  de  la  Ronde 
à  danser  :  «  J'aim  la  plus  sade  riens  »  de  Richard  de  Semilly  (Histoire 
littéraire,  XXIII,  p.  732);  =  14°  du  Motet  :  «  Au  départir  plorer  la  vi  •> 
(Bibl.  nat.,  fr.  844,  fo  205,  v«)  et  «  La  bêle  estoile  de  la  mer  »  (Cousse- 
maker.  L'art  harmonique,  p.  215),  etc.  =  Antérieurement  à  toutes  ces 
variétés  de  la  poésie  lyrique  qui  ont  été  propagées  et  popularisées 
par  nos  jongleurs,  une  place  d'honneur  devrait  être  réservée  à  ces 
belles  chansons  lyrico-épiques,  à  ces  «  chansons  de  toile  »  qui  ne  sont 
pas  postérieures  au  xii^  siècle,  et  dont  le  type  le  plus  parfait  es  .  Bêle 
Doette.  (P.  Paris,  Romancero  français,  etc.) 


l  PART.  LIVR.  II. 
CHAP.  XJX. 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.      83 

populaires  n'ont  pas  notablement  changé  et,  Tautre 
jour  encore ,  dans  un  de  nos  carrefours  parisiens, 
j'entendais  un  véritable  descendant  des  jongleurs 
chanter  un  vrai  «  salut  d'amour  »  au  milieu  d'un 
auditoire  de  fillettes  qui  avaient  acheté  la  chanson  et 
essayaient  gravement  d'attraper  l'air.  C'est  en  vain 
d'ailleurs  que  les  sermonnaires  tempêtaient  du  haut 
de  la  chaire  et  reprochaient  aux  chanteurs  de  préférer 
ces  sornettes  aux  Saintes  Écritures  :  les  jongleurs  ne 
chantaient  pas  une  note  de  moins,  et  leurs  auditeurs 
leur  restaient  fidèles.  Puis,  ces  chansons  rappelaient 
parfois  d'aimables  souvenirs  à  quelques-uns  de  ceux 
qui  les  écoutaient.  C'est  ainsi  qu'Hervis  s'attarda  un 
jour  aux  chants  d'un  jongleur  «  qui  chantait  sons 
d'amor  bêlement  et  souef  ».  Et  il  se  prit  alors  à  se 
souvenir  de  sa  femme  Béatrix  qui  était  si  loin  : 
«  Douce  suer,  douce  amie,  qui  tant  as  de  biauté,  — 
«  Or  proi  à  Damedeu  que  il  te  doinst  bonté  *  !  »  Par 
malheur,  les  jongleurs  n'ont  pas  toujours  éveillé 
d'aussi  purs  et  d'aussi  charmants  souvenirs. 

Tous  les  chants  que  nous  venons  d'écouter  sont  Les  conteurs 
lyriques;  mais  nous  voici  maintenant  devant  le  groupe  ^^bieurs. 
nombreux  et  imposant  de  tous  les  conteors  et  fableors, 
et  nous  allons,  plus  visiblement  que  jamais,  sui- 
vre ici  une  progression  qui  sera  vraiment  ascendante. 
Les  chants  narratifs  qui  semblent  le  plus  avoisiner 
les  lyriques,  ce  sont  les  lais  qui  ont  une  origine  cer- 
tainement bretonne  ^  Les  jongleurs  qui  les  chantent 

1.  Hervis,  Bibl.  nat.  fr.,  19160,  fo  21,  v».  -  2.  «  Les  musiciens 
Dretons  sont  très  souvent  mentionnés  à  cette  époque  (au  xii«  siè- 
cle) comme  parcourant  les  cours  d'Angleterre  et  de  France...  Us 
exécutaient  des  morceaux  de  musique  qu'ils  faisaient  précéder  d'une 
explication  du  sujet...  Les  morceaux  de  musique  et  les  récits  furent 
également  désignés  en  français  par  le  nom  de  lais.,,  qui  paraît 
emprunte  a  l'anglais   lag.  Bientôt  les  sujets   les  plus   célèbres   fu- 


I    PART.    LIVR.    It. 
CHAP.    XIX. 


84  LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

s'accompagnent  autant  avec  la  harpe  qu'avec  la 
vielle  \  et  le  ton  de  leurs  récits  n'a  rien  qui  s'accorde 
avec  celui  de  notre  vraie  poésie  nationale.  «  Ce  sont 
des  contes  d'aventure  et  d'amour  où  figurent  souvent 
des  fées,  des  merveilles  et  des  transformations,  et  l'on  y 
parle  plus  d'une  fois  du  pays  de  l'immortalité  où  les 
fées  conduisent  et  retiennent  les  héros.  On  peut  y 
reconnaître  les  débris  d'une  ancienne  mythologie 
d'ordinaire  incomprise  et  presque  méconnaissable.  11 
y  règne  en  général  un  ton  tendre  et  mélancolique  en 
même  temps  qu'une  passion  inconnue  aux  chansons 
de  geste  ^  )>  0  puissance  immortelle  du  faux!  Les  au- 
teurs etles  chanteurs  de  ces  compositions  plus  alanguis- 
santes  qu'aimables,  ces  poètes  et  ces  jongleurs  étaient 
chrétiens,  vraiment  chrétiens,  et  cependant  leur  œuvre 
est  païenne,  absolument  païenne.  11  n'y  est  question 
que  de  Fées  au  lieu  d'Anges;  de  je  ne  sais  quel  paradis 
étrange  et  matériel;  d'amours  romanesques  et  à  demi 
morbides  qui  n'ont  rien  de  commun  avec  la  sévère 
notion  catholique  de  l'amour  et  du  mariage.  Il  faut 
avoir  le  courage  de  le  dire  :  toute  cette  poésie  est  extra- 
chrétienne, pour  ne  pas  dire  anti-chrétienne,  et  elle 
a  néanmoins  conquis  unei  popularité  à  laquelle  nous 
ne  saurions  applaudir,  mais  qu'il  serait  injuste  de 
méconnaître  :  «  L'homme  est  de  glace  aux  vérités;  — 
((  Il  est  de  feu  pour  les  mensonges.  » 


rent  racontés  en  de  petits  poèmes  français  appelés  également  lais. 
Nous  en  possédons  une  vingtaine  en  vers  de  huit  syllabes.  Dans  le 
nombre  une  quinzaine  au  moins  ont  pour  auteur  une  femme,  Marie,  qui 
née  en  France,  était  venue  s'établir  en  Angleterre,.,  et  mit  en  vers 
aimables  et  simples,  sous  le  règne  de  Henri  II,  un  certain  nombre  de 
ces  récits.  »  (G.  Paris,  La  littérature  française  au  moyen  âge,  §  55, 
p.  92.) 

1.  Il  ne  faudrait  pas  prendre  au  pied  de  la  lettre  un  vers  de  Raoul  de 
Cambrai  :  «  Harpent  breton  et  viellent  jougler,  »  et  il  est  certain 
que  les  lais  ont  été  également  accompagnés  avec  la  vielle  :  «  Cil  vielleur 
vielent  lais  »  [Gilles  de  Chin.,  v.  1147  etc.)  —  2.  G.  Paris,  1.  c. 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.  85 

Donc,  ils  ont  parcouru  toute  l'Angleterre  et  une 
grande  partie  de  la  France,  ces  harpeurs  bretons  qui 
furent  si  longtemps  à  la  mode  et,  entre  autres  récits 
amoureux  et  vivants,  ils  se  plaisaient  notamment  à 
chanter  ce  Tristan  et  cette  Iseut  dont  les  aventures 
ont  passionné  ettroublé  tant  d'âmes.  Les  jeunes  bache- 
liers et  les  femmes  devaient  surtout  s'éprendre  de  ces 
romans  de  la  nouvelle  école,  tandis  que  les  vieux  s'en- 
têtaient aux  vieilles  gestes.  Les  fictions  celtiques,  il 
faut  l'avouer ,  avaient  un  charme  <(  humain  »  que 
n'avaient  pas  les  rudes  décasyllabes  du  Rolant  et  de 
VAliscans.  On  se  pâmaiten  écoutant  la  scène  charmante 
où  Tristan  partage  avec  Iseut  le  mystérieux  breuvage 
qui  leur  communique  un  amour  sans  bornes,  un 
amour  sans  fin.  On  ne  pouvait  surtout  se  défendre  de 
pleurer  quand  on  voyait  le  pauvre  Tristan,  mortelle- 
ment blessé  et  expirant,  attendre  cette  Iseut  qui  doit  le 
guérir.  Si  elle  consent  à  traverser  la  mer  et  à  revenir 
auprès  de  lui,  le  vaisseau  tant  désiré,  le  vaisseau  qui 
la  lui  amènera,  devra  porter  une  voile  blanche;  sinon, 
une  voile  noire.  0  ciel!  c'est  une  voile  noire  qu'on 
signale  un  jour  à  l'infortuné  Tristan  :  il  ne  retient  plus 
sa  vie,  il  meurt.  Mais  on  l'avait  trompé  :  Iseut,  voici 
Iseut,  qui  se  hâte  vers  son  Tristan,  qui  le  trouve  mort, 
qui  tombe  et  meurt  elle-même  sur  le  corps  de  son 
ami.  Certes  il  y  a  là  des  beautés  de  premier  ordre, 
et  je  comprends  que  les  wagnériens  s'en  inspirent; 
mais  il  est  incontestable  qu'elles  ont  amolli  et  dé- 
christianisé les  âmes,  et  c'est  pourquoi  nous  nous 
permettons  de  les  trouver  moins  charmantes. 

Les  lais  sont  déjà  des  contes,  et  ils  deviendront 
un  jour  la  matière  d'un  certain  nombre  de  romans  de 
la  Table  ronde  ;  mais  la  parole  est  maintenant  aux 
fahkors.  Si  les  jongleurs  ont  vraiment  colporté  les 


1    PART.    LIVK.    11. 
GHAP.     XIX. 


I  PART.  LÎVR.  1 
CHÂP.  XIX. 


86      LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

fables  connues  sous  le  nom  à'Ysopet,  je  me  persuade 
qu'ils  ont  dû  simplement  les  réciter,  sans  aucun  accom- 
pagnement musical.  Elles  sont  agréables  et  spirituelles, 
ces  fables  que  le  moyen  âge  attribuait  sans  critique  à 
Ésope ,  mais  qu'il  ne  connaissait  guère  que  d'après 
les  recueils  d'Avianus  et  du  prétendu  «  Romulus  im- 
perator  »,  comme  aussi  d'après  certains  récits  d'ori- 
gine indienne  qui  étaient  venus,  vers  le  xf  siècle , 
grossir  le  recueil  de  ce  Romulus*.  Il  semble  qu'on 
n'ait  pas  encore  rendu  suffisante  justice  à  Marie  de 
France  qui  traduisit  cette  étrange  collection,  et  je  ne 
saurais  ici  partager  l'avis  de  Gaston  Paris  qui  déclare 
que  les  vers  de  Marie  sont  «  élégants,  mais  un  peu  secs  » . 
Je  la  trouve  au  contraire  vivante  et  vaillante,  cette 
femme-auteur  du  xif  siècle,  et  ses  «  moralités  »  sont 
autrement  hardies  et  chrétiennes  que  celles  de  la  Fon- 
taine. Elle  s'attaque  de  front  aux  gros  seigneurs  de  son 
temps  et  à  toutes  les  brutalités  de  ces  féodaux.  Dans  sa 
fable  ((  dou  leu  et  de  la  grue  ki  li  osta  l'os  de  la  goule  » , 
elle  compare  le  loup  à  ces  méchants  barons  qu'il  faut 
estimer  très  débonnaires  et  remercier  fort  humble- 
ment quand  ils  daignent  laisser  la  vie  aux  pauvres 
gens  de  leurs  fiefs  ^  Dans  «  le  Loup  et  l'Agneau  »? 
même    courage.   Le  loup,    ce  sont  tous   ces  riches 
voleurs,  tous  ces  juges  iniques,   tous  ces   mauvais 
comtes  qui  exploitent  leurs  justiciables  :  «  Le  char 
a  leur  tolent  et  le  pel  —  Si  com  li  leus  fist  de  l'aignel  ^  o 


1.  G.  Paris,  La  Littérature  française  au  moyen  âge,  §  79,  pp.  117, 
118.  Il  n'est  pas  douteux  que  ces  fables  n'aient  été  au  moyen  âge 
débitées  par  les  jongleurs  :  «  Et  trois  mil  chevalier  sont  sa  fors  au 
perron...  —  Qui  esgardent  le  gieu  des  ours  et  des  lions  —Et  font  ces 
fables  dire  et  escouter  chançons.  »  {Aye  d'Avignon^  v.  2685  et  ss.)  — 
2.  «  Autres!  est  du  mal  seignur.  —  Se  povres  hum  li  fet  honur  —  E 
puis  demant  le  guerredun,  —  Ja  n'en  aura  se  maugré  nun.  —  Por  tant 
qu'il  soit  en  sa  baillie,  —  Mercier  le  deit  de  la  vie.  »  —  3.  Cf.  la  belle 
moralité  du  Goq  et  de  la  Perle  ;  «  Ainsi,  est- jl  de  mainte  gent,  — 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.  87 

Devant  des  auditeurs  plébéiens,  de  telles  '«  sorties  » 
devaient  réussir,  mais  non  pas  aux  châteaux  où  sans 
doute  on  ne  les  risquait  point.  En  revanche,  Ton 
s'amusait,  nobles  et  vilains,  à  entendre  la  fable  (très 
moderne  celle-là)  du  «  prestre  qui  mist  un  leu  à 
lettre  ».  Il  s'agit  d'un  bon  prouvaire  qui  s'évertue  à 
apprendre  l'alphabet  à  un  loup,  et  lui  demande  d'as- 
sembler des  lettres  pour  en  faire  un  mot.  «  Respont 
li  leus  :  «  Aignely  aignel.  »  Et  de  rire. 

Les  fables  nous  conduisent  tout  naturellement  aux 
fableaux  *,  et  cependant  l'esprit  des  deux  genres  n'est 
pas  toujours  le  même.  Il  y  a  bien,  dans  les  unes  comme 
dans  les  autres,  un  caractère  frondeur  et  bourgeois; 
mais  c'est  tout,  et  les  fables  sont  rarement  obscènes  et 
impies,  comme  le  sont  tant  de  fableaux.  Ces  fableaux 
nous  ont  fait  bien  du  mal,  et  les  jongleurs  qui  les  ont 
colportés  par  toute  la  France  ont  empoisonné  des  mil- 
liers d'âmes.  Le  poison,  je  le  veux  bien,  était  délicat 
et  subtil  :  il  n'en  était  que  plus  dangereux.  En  plein 
règne  de  l'Eglise,  en  plein  triomphe  des  idées  chré- 
tiennes, au  temps  même  où  saint  Thomas  d'Aquin 
est  en  chaire  et  où  saint  Louis  porte  couronne,  les 
auteurs  des  fableaux  se  montrent  résolument  scep- 
tiques, et,  pour  employer  ici  le  seul  mot  qui  rende 
bien  notre  pensée,  vraiment  voltairiens.  C'est  le  même 
rictus,  c'est  le  même  mauvais  rire,  et  il  n'est  pas  jus- 
qu'à la  forme  delà  plaisanterie  qui  ne  soit  à  peu  près 
la  même.  On  en  pourra  juger  par  le  récit  que  nous 

Se  tout  ne  va  à  leur  talent  —  Corne  du  coc  et  de  la  gemme...  —  Bien 
voi  honur  noient  ne  prisent;  —  Le  pis  prendent,  le  mix  mesprisent.  » 

1.  "La  plupart  des  fableaux  ont  une  origine  orientale,  indienne 

Ces  contes  ont  pénétré  en  Europe  par  ^deux  intermédiaires  princi- 
paux, Byzance  et  les  Arabes...  Ils  proviennent  de  la  transmission 
orale,  et  non  des  livres...  Quelques-uns  aussi  sont  sortis  de  Tinven- 
tion  même  des  auteurs.»  (G.Paris,  1.  c.  §73;  pp.  111-112.)  Telles  sont, 
on  peut  le  dire,  les  dernières  données  de  Térudition. 


1    PART.    LIVR.  11. 
CHAP.    XIX. 


r   PART.  LIVR.    I 
CHAP.    XIX. 


88  ].ES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

prendrons  ici  pour  type,  et  qui  certes  n'est  pas  des 
plus  scandaleux  :  Li  vilains  qui  conquiert  Paradis  par 
plaît, . .  Un  vilain  meurt  et  se  présente  un  j  our  à  la  porte 
du  ciel  d'où  il  est  insolemment  repoussé  par  saint 
Pierre  :  «  Nos  n'avons  cure  de  vilain,  —  Quar  vilains 
«  n'a  riens  en  cestestre.  »  Ces  deux  vers,  à  eux  seuls, 
constituent  une  infamie,  et  l'auteur  de  notre  fableau 
aurait  été  bien  embarrassé  si  on  l'avait  mis  en  de- 
meure de  citer  un  texte,  un  seul  texte  de  l'Évangile, 
des  Conciles,  des  Pères,  et  même  des  sermonnaires 
de  son  temps,  où  l'on  ait  seulement  donné  à  entendre 
que  les  vilains  ne  sont  pas  reçus  au  ciel.  On  sait  assez, 
au  contraire,  quel  accueil  leur  a  promis  le  Christ  et 
de  quelle  voix  il  leur  dit  :  «  Entrez,  »  Mais  le  poète  du 
xiii°  siècle  (est-ce  un  poète)  n'est  pas  embarrassé 
pour  si  peu,  et  malmène  successivement  tous  les  Saints 
qui  ferment  à  son  héros  les  portes  célestes  :  «  Vous, 
«  saint  Pierre,  dit  le  vilain,  vous  oubliez  que  vous 
((  avez  renié  trois  fois  Notre-Seigneur  :  mult  fu  petite 
((  vostre  foiz,  »  Saint  Pierre  baisse  la  tête,  et  appelle 
saint  Thomas  à  son  aide  :  «  N'est-ce  pas  vous,  dit  le 
((  vilain,  qui  avez  refusé  de  croire  aux  plaies  divines 
«  et  les  avez  voulu  toucher  de  votre  main?  Fols  i 
a  fustes  et  mescreanz,  »  C'est  au  tour  de  saint  Tho- 
mas de  «  baisser  le  col  »,  et  il  cède  la  place  à 
saint  Paul  qui  crie  au  vilain  d'une  voix  dure  :  «  Wide 
a  Paradis,  vilains  faus,  »  Mais  notre  homme  ne  se 
déconcerte  pas  :  «  Je  connais  votre  vie,  dit-il,  et  c'est 
«  vous  qui  avez  fait  lapider  saint  Etienne.  »  La  cause 
du  vilain  est  alors  portée  devant  Dieu  lui-même,  qui 
donne  sur  le  champ  la  parole  à  l'accusé,  et  celui-ci  s'en 
sert  comme  un  véritable  avocat,  et  des  plus  retors  : 
((  Je  ne  vous  ai  jamais  renié,  comme  saint  Pierre; 
((  je  n'ai  jamais  douté  de  vous,  comme  saint  Tho- 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.      89 

a  mas,  et  n'ai  pas  été,  comme  saint  Paul,  la  cause  ^  i^art.  uyr.  u. 

'  i-  '  '  CHAP.    XIX. 

«  de  la  mort  d'un  homme.  »  L'exorde  est,  comme — 

on  le  Yoit,  aussi  subtil  que  méchant  ;  mais  que  dire 
de  la  suite  où  éclate  un  orgueil  qu'aucun  chrétien, 
digne  de  ce  nom,  n'a  jamais  étalé  et  n'étalera  jamais 
devant  le  tribunal  céleste  :  «  Tant  que  j'ai  vécu, 
«  j'ai  mené  une  vie  toute  pure;  aux  pauvres  j'ai 
«  donné  de  mon  pain,  je  les  ai  logés  matin  et 
«  soir,  je  les  ai  chauffés  à  mon  feu,  je  les  ai 
«  gardés  jusqu'à  leur  mort  et  ai  porté  leur  corps  en 
«  sainte  église  ;  je  ne  les  ai  jamais  laissés  manquer  de 
«  braie  ou  de  chemise.  Je  me  suis  confessé  enfin,  et 
«  ai  reçu  dignement  votre  saint  corps.  »  Ainsi  parle 
le  vilain,  et  que  pensez-vous  que  Dieu  lui  réponde? 
«  Qu'il  a  mérité  le  ciel  par  tant  de  vertus,  et  qu'il 
peut  s'asseoir  parmi  les  élus  »  ?Non  pas  :  la  conclusion 
du  fableau  est  tout  autre  :  «  Tu  as  bien  mérité  le 
Paradis,  dit  Dieu,  par  la  façon  dont  tu  viens  de  plai- 
der. Tu  as  été  en  bonne  école  — Et  sais  bien  conter  ta 
parole  *.  »  Puis,  l'auteur  condense  en  un  vers  toute  la 
moralité  de  son  fableau  :  Miex  valt  engien  que  ne  fait 
force.  On  ne  sait  vraiment  ce  qu'il  y  a  de  plus  perfide 
et  de  plus  abominable  dans  cet  horrible  petit  conte  qui 
est  loin  d'être  sot  et  dut  avoir  un  grand  succès.  Tout 
nous  y  révolte  :  la  calomnie,  Finexcusable  calomnie, 
qui  consiste  à  représenter  les  pauvres  gens  d'ici-bas 
comme  fatalement  exclus  du  ciel  ;  l'excitation  perfide 
à  la  haine  de  l'Église  et  des  clercs  ;  l'insulte  grossière 
jetée  aux  plus  grands  saints;  saint  Paul,  ce  géant,  odieu- 
sement caricaturé  par  une  sorte  d'avocat  sans  ver- 
gogne ;  la  complaisance  bavarde  avec  laquelle  notre 
plaideur  expose  «  la  pureté  de  sa  vie  »  ;  mais  surtout 

1.  Li  vilains  qui  conquist  Paradis  par  plaît,  Méon,  IV,  pp.  114-119. 


I  PART.  LIVR.  II. 
CHAP.  XIX. 


90       LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

la  moralité  de  toute  l'œuvre,  qui  donne  le  premier 
rang  dans  le  monde  à  l'habileté,  à  l'avocasserie,  à  la 
rouerie  du  verbe.  Encore  un  coup,  ce  fableau  n'est 
pas  des  plus  mauvais  :  on  peut  par  là  juger  des 
autres. 

Les  jongleurs  qu'on  appelait  spécialement  les  con- 
teors  *  vont  peut-être  nous  faire  oublier  les  fableors, 
leurs  confrères.  Cela  dépend  de  leurs  contes,  et  il  est 
certain  qu'il  y  en  a  eu  de  détestables,  comme  il  y  en 
a  eu  de  pieux  et  d'excellents  ^  Je  n'ose  me  persuader 
que  ces  derniers  aient  été  les  plus  nombreux  ;  mais 
j'espère  que  les  conteors  chrétiens  ont  eu  quelque  ac- 
cueil auprès  des  honnêtes  femmes,  et  même  de  leurs 
maris.  J'ose  même  croire  que,  parmi  ces  contes  édi- 
fiants, ceux  de  Gautier  de  Coincy  ont  emporté  le  prix. 
Je  suis  tout  franchement  un  admirateur  de  ce  Gau- 
tier, qui  était  un  homme  de  cœur,  d'indignation  et 


1.  «  Cil  jugleor  ont  assez  vielé;  —  Li  conteor  ont  maint  conte  conté.  » 
{Moniage  Renoart,  p.  368,  f»  263.)  —  «  Après  mengier  vielent  et  can- 
tent  cil  jogler,  —  Maint  noble  conteor  peiissiés  trover.  »  (Enfances 
Godefroi,  v.  1738)  etc.)  —  2.  Deux  des  plus  beaux  sont,  à  coup  sur, 
la  Segretaine  et  le  Chevalier  au  harizel.  La  Segretaine  est  l'histoire 
d'une  nonne  qui  déserte  un  jour  son  couvent  et  se  jette  dans 
les  vanités  du  siècle.  Dégoûtée  de  ces  fausses  joies,  elle  revient 
à  son  monastère  et  y  trouve  la  Vierge  Marie  qui  a  pris  son  visage 
et  a  rempli  pour  elle,  durant  plusieurs  années,  les  humbles  fonctions 
de  sacristaine.  =  La  donnée  du  Chevalier  au  harizel  est  encore  plus 
touchante.  Un  chevalier,  qui  a  mené  une  vie  mauvaise,  se  confesse 
un  jour  à  un  ermite  et  lui  fait  le  récit  de  tous  ses  crimes.  A  cet  aveu, 
il  ne  manque  qu'un  élément,  mais  le  plus  important  de  tous  :  la  con- 
trition. L'ermite,  qui  s'en  est  aisément  convaincu,  donne  à  ce  pécheur 
peu  repentant  une  pénitence  qui  est  en  apparence  insuffisante  et  déri- 
soire :  «  Vous  n'aurez,  lui  dit-il,  qu'à  remplir  d'eau  ce  petit  baril.  »  Le 
chevalier  se  moque  du  prêtre,  mais  c'est  en  vain  qu'il  essaie  d'accomplir 
sa  trop  facile  pénitence  :  les  ruisseaux,  les  rivières,  les  fleuves,  la  mer 
elle-même  s'enfuient  devant  lui,  et  le  petit  baril  n'est  rempli  que  le 
jour  où  le  chevalier,  enfin  clairvoyant  et  converti,  y  laisse  tomber  la 
première  larme  d'un  véritable  repentir  (Méon,  I,  p.  208).  Avec  de  tels- 
contes,  avec  le  Tomheor  Nostre  Dame,  que  nous  raconterons  plus  loin 
et  plusieurs  récits  de  Gautier  de  Coincy,  on  ferait  un  livre  charmant, 
mais  ti'op  court,  qu'on  pourrait  intituler  :  Les  fableaux  honnêtes. 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.       91 

d'esprit,  et  qui  a  gentiment  flagellé  les  vices  et  les  tra- 
vers de  son  temps.  Le  genre,  d'ailleurs,  me  plaît  par  - 
lui-même,  et  je  conçois  tout  le  plaisir  qu'éprouvaient 
les  auditeurs  du  xiif  siècle  (un  peu  plus  antisémites 
que  de  raison),  lorsqu'ils  entendaient  le  conte  inti- 
tulé :  «  Le  petit  juif  de  Bourges  »...  Donc,  il  y  avait  à 
Bourges  un  juif  qui  eut  un  fils,  un  juitel,  et  cet  enfant, 
mult  plus  bel  de  tous  les  autres  Juitiaus,  se  plaisait  vi- 
vement à  la  compagnie  des  petits  clercs,  des  derçons 
de  la  cité.  Son  père  avait  beau  lui  battre  la  char  qu'il 
avoit  tendre  et  mole  :  il  retournait  obstinément  à  l'école 
et  au  moutier.  Une  image  de  la  Vierge  l'avait  surtout 
charmé  :  Aine  mes  ne  vit  chose  tant  bêle,  et  il  l'aimait 
dans  son  cœur.  Certain  jour  de  fête,  les  clerçons 
communièrent  dans  le  moutier  :  le  juitel,  fort  inno- 
cemment, fit  comme  eux  et,  plus  naïvement  encore, 
le  dit  à  son  père.  Or  celui-ci  était  verrier  et,  tout  juif 
qu^l  était,  travaillait  peut-être  aux  vitraux  de  la 
cathédrale.  Il  entra  en  rage,  saisit  l'enfant  par  les  che- 
veux et  le  jeta  dans  la  fournaise  béante,  dans  la  four- 
naise chauffée  à  blanc.  C'est  alors  qu'il  se  fit  un 
grand  miracle  :  dans  l'horrible  brasier  tout  ardent, 
Celle  que  le  petit  juif  aimait  tant  à  regarder  au  mou- 
tier, la  belle  Dame  entra  soudain,  rafraîchissante 
et  douce.  La  mère  de  Dieu  endormit  l'enfant,  le 
couvrit  d'une  touaille  et  éteignit  si  bien  les  ardeurs 
du  feu  qu'on  trouva  l'innocent  étendu  sur  cette  cou- 
che de  braise  com  s'il  geûst  en  un  biau  lit.  Je  ne 
pense  pas  qu'un  tel  récit  ait  été  de  nature  à  apaiser 
les  rages  de  nos  pères  contre  les  juifs;  mais,  en  lui- 
même,  il  est  charmant,  et  tous  les  auditeurs,  en 
l'écoutant,  devaient  être  aussi  émus  que  les  gens  de 
Bourges  eux-mêmes,  quand  ils  virent  sommeiller 
tranquillement,   au  milieu  du  four,  le  pauvre  petit 


I   PART.      LIVR.    II. 
CHAP.   XIX. 


1    PART.    LIVR.    IJ. 
CHAP.   XIX. 


92      LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

juif  sauvé   par  la  Vierge  :  De  pitié   tuit  et  toutes 
pleurent  K 

Les  chants  D'autres  jongleurs  se  consacraient  plus  spéciale- 
is  oriques.  ^^^^^  ^^^  ^^  actualltés  »,  et  leurs  chants,  par  là  même, 
avaient  un  caractère  plus  historique.  La  mort  de  saint 
Thomas  Becket  (s'il  faut  prendre  un  exemple  décisif) 
provoqua,  non  seulement  dans  l'Angleterre,  mais  dans 
toute  la  chrétienté  indignée,  un  dégagement  de  poésie 
vraiment  extraordinaire.  De  même  qu'on  avait  dit 
jadis,  en  parlant  des  présages  qui  annoncèrent  au 
monde  bouleversé  la  mort  du  neveu  de  Charlemagne  : 
«  C'est  la  grande  douleur  pour  la  mort  de  Roland  », 
de  même,  et  plus  justement  peut-être,  on  put  s'écrier 
au  xif  siècle,  devant  les  manifestations  de  l'indigna- 
tion et  de  la  tristesse  universelles  :  «  C'est  la  grande 
douleur  pour  la  mort  de  l'Archevêque  ^  »  Les  jon- 
gleurs, qui  n'étaient  pas  tous  anticléricaux,  se  firent 
sans  doute,  en  cette  conjoncture,  l'écho  de  l'opinion 
publique,  et  ce  ne  fut  point  un  cas  isolé.  Il  faut  se  les 
représenter  un  peu  comme  des  colporteurs  de  nouvelles 
politiques,  et  parfois,  disons  le  mot,  comme  de  véri- 
tables journalistes.  Ils  étaient  «la presse».  On  ne  peut 
vraiment  pas  supposer  qu'ils  n'aient  pris  aucune  part 
à  la  diffusion  de  ce  libelle  poétique,  de  ce  pamphlet 
contre  le  roi  d'Angleterre,  qui  «  parut  »  en  121 4  ;  de  la 
Complainte  de  Jérusalem,  vers  1223;  du  chant  sur 
la  mort  de  Simon  de  Montfort  :  «  Ore  est  ocys,  la 
fleur  de  pris  » ,  et  de  ces  couplets  enthousiastes  à 
l'honneur  des  rois  de  France  qui  commençaient 
par  ce  vers  fougueux  :  «  Honni  soit  le  roi  d'Angle- 


1.  Gautier  de  Coincy,  éd.  Poquet,  p.  282  et  ss.  Il  existe  plusieurs 
rédactions  de  ce  joli  conte.  —  2.  V.  les  Complaintes  en  l'honneur  de 
saint  Thomas  de  Cantorbéry,  éditées  par  Fr.  Michel,  au  tome  III  (p. 
461)  des  Chroniques  des  ducs  de  Normandie. 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.      93 

terre  ^  »  On  ne  connaîtrait  pas  complètement  nos 
jongleurs ,  si  Ton  ne  se  les  figurait  pas  un  peu 
comme  une  manière  de  commis-voyageurs  pour  la 
politique,  et  ce  n'est  certes  pas  Télément  le  moins 
intéressant  de  leur  physionomie  si  complexe  et  si 
variée. 


I    PART.    1,1  VR.    11. 
CHAP.    XIX. 


romans 

de  la 

Table  ronde 

et 

romans 

d'aventures. 


Jusqu'ici,  nous  n'avons  eu  affaire  qu'à  des  chants       Romans 
brefs,  dont  l'interprétation  était  rapide  et  saccadée,   deianuquité 

A  A  romans 

C'est  qu'en  effet  nous  ne  sommes  pas  encore  arrivés 
au  degré  culminant  de  la  hiérarchie  des  jongleurs, 
à  ceux  qui  étaient  vraiment  constitués  en  dignité,  à 
ceux  qui  chantaient  les  longs  poèmes  «  de  France, 
c(  deBretaigne  et  de  Rome  la  grant  ».  Enfin,  nous  y 
voici ,  et  nous  ferons,  si  vous  le  voulez  bien,  quelque 
halte  auprès  d'eux.  Un  d'eux  exploite  la  légende 
d'Alexandre  et  de  ses  enfances  :  a  Quand  l'enfant  fut 
(c  venu  au  palais,  il  descendit  à  pied  de  son  palefroi, 
«  et  tout  son  baronnage  alla  au-devant  de  lui.  Il  y  a 
<(  là  plus  de  cinq  cents  barons  qui  sont  tout  blancs,  et 
((  plus  de  cinq  cents  autres  qui  sont  des  jouvenceaux 
((  chevelus  :  «  Voilà,  voilà  notre  roi  »,  s'écrient-ils 
«  en  le  saluant;  mais  Alexandre  s'irrite  contre  ces 
((  paroles  :  «  J'en  atteste  Dieu  et  les  soes  vertuz; 
c(  celui-là  ne  sera  pas  mon  ami,  qui  m'appellera  roi. 
((  Pourquoi  m'appeler  roi,  quand  mon  doigt  suffirait 
(c  à  couvrir  tout  ce  que  je  possède  de  terres  l    » 

1.  Sur  tous  ces  chants  historiques,  v.  Histoire  littéraire^  XXIII, 
pp.  384,  412-423,  etc.  —  2.  Alexandre,  rédaction  en  vers  décasyllabi- 
ques  (Paul  Meyer,  Alexandre  le  Grand  dans  la  littérature  française 
du  moyen  âge,  I,  p.  125.)=I1  convient  de  remarquer  qu'il  y  eut  une  réac- 
tion contre  les  sujets  de  poèmes  empruntés  à  l'antiquité,  et  c'est  ce 
quon  peut  notamment  constater  dans  ce  «  Récit  en  vers  français  de 
la  première  croisade  fondé  sur  Baudri  de  Bourg-ueil  »  auquel  P.  Meyer 
a  consacré  deux  articles  de  Id^Romania  (1876,  p.  1  et  1877,  p.  489)  :  «  Or 
comence  chanson  sor  autres  esmerée  :  —  Car  celé  de  Eneas,  ne  celé  de 
Lavinée,  —  De  Troie,  ne  de  Thebes  qui  moult  est  renomée,  —  Neis  de 


1    PART.    LIVR. 
CHAP.    XIX. 


94  LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

D'autres  jongleurs,  plus  nombreux  ceux-là,  plus  re- 
cherchés et  tout  à  fait  à  la  mode, vulgarisent  les  fictions 
d'origine  bretonne,  les  aventures  un  peu  monotones 
de  ces  chevaliers  errants  qui  vivent  trop  volontiers  dans 
le  commerce  des  fées,  les  amours  nomades,  les  afféte- 
ries, les  langueurs  et  les  fadeurs  de  ces  romans  de  la 
Table  ronde  qui  ont  un  jour  envahi,  pour  notre  mal- 
heur, jusqu'à  nos  vieilles  chansons  de  geste  ^  «  Ecoutez, 
((  écoutez,  disent-ils,  il  n'y  a  pas  un  mot  de  vilenie  dans 
((  tout  notre  poème  ;  ainz  est  contes  de  cortoisie^  —  et  de 
«  beaux  moz  et  de  plaisanz  ^  »  C'est  d'ailleurs,  un  peu 


Aliscandre  qui  mult  bien  est  rimée  —  Ne  valent  vers  cestui  que  [fins]  or 
vers  plumbée.  »  (Oxford,  Bodléienne,  fonds  Hatton  77,  pages  300,  301  ; 
Archives  de  l'Orient  latin,  II,  1883,  Documents,  p.  475.)  Cf.  un  texte 
encore  plus  important  dans  la  chanson  de  Boon  de  Nanteuil,  laquelle 
est  du  commencement  du  xiii^  siècle  :  «  Or  sunt  nostre  mestier  moût 
forment  décliné  —  Et  chantent  d'Apoloine,  et  deP  biel  Tenebré,  —  DeP 
viel  Antiocus,  de  Porus  et  d'Otré,  — Et  de  P  roi  Alexandre  et  de  P  preu 
Tholomé.  »  (P.  Meyer,  Romania,  1884,  p.  18.) 

1. 11  n'y  a  rien  de  si  clair  ni  de  si  complet  en  sa  brièveté,  ni  qui  soit 
surtout  plus  au  courant  de  la  science,  que  les  pages  consacrées  aux 
Romans  bretons  par  G.  Paris  en  sa  Littérature  française  au  moyen  âçfe 
(chap.  IV,  §  53  et  ss.;  p,  86  et  ss.).  Cf.  dans  notre  première  édition  lé 
chapitre  intitulé  :  Lutte  contre  les  ro^nans  de  la  Table  ronde  :  deux  écoles 
poétiques  en  présence,  que  nous  n'avons  même  pas  songé  à  reproduire 
en  cette  seconde  édition,  à  cause  de  son  absolue  insuffisance,  mais  où 
Pon  trouvera  un  certain  nombre  de  textes  intéressants  qui  constatent 
Pinfluence  exercée  par  le  cycle  de  la  Table  ronde  sur  nos  chansons  de 
geste  elles-mêmes  (pp.  338  et  ss.).  11  est  un  texte  de  Pierre  de  Blois, 
beaucoup  moins  connu  et  qui,  plus  éloquemment  que  tous  les  autres, 
atteste  cette  regrettable  popularité  des  nouveaux  romans  :  «  De  Arturo 
et  Gaugano  et  Tristanno  fabulosa  qusedam  referunt  histriones,  quorum 
auditu  concutiuntur  ad  compassionem  audientium  corda  et  usque  ad 
lacrymas  compunguntur...  Qui  compateris  Deo,  compateris  et  Arturo. 
Ideoque  utrasque  lacrymas  pariter  perdis,  si  non  diligis  Deum.  » 
{De  confessione,  Patrologie  de  Migne,  CGVII,  col.  1088.)  —  2.  Me- 
raugis  de  Portlesguez,  éd.  Michelant,  p.  2.  =  Le  succès  de  tous 
ces  romans  fut  certainement  considérable  ;  et  c'est  ce  que  nous  avions 
ailleurs  essayé  de  mettre  en  lumière  :  «  A  peine  introduits  dans  la 
société  française,  les  romans  de  la  Table-Ronde  y  conquirent  une 
vogue  universelle.  Ils  eurent  pour  eux,  à  n'en  pas  douter,  le  suffrage 
des  femmes.  Les  vieux  trouvères  s'étaient  peu  souciés  de  Pélément 
féminin  :  de  temps  à  autre,  apparaissait  en  ces  anciens  poèmes  une 
jeune  fille  ou  une  femme  qui  n'y  jouait  pas  toujours  un  rôle  fort 
glorieux.  Les  jeunes  filles  y  faisaient  aux  jeunes  hommes  des  avances 
brutales,  les  princesses  sarrazines  trahissaient  pour  un  amant  chrétien 


CHAP.  XIX. 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.      95 

partout,  la  même  histoire. . .  Artiis  tient  sa  cour  à  Caer-  ^  ™:^  liv«  h. 
léon  ou  ailleurs  ;  un  chevalier  inconnu  se  présentes  ou- 
dain  devant  lui,  jette  aux  hôtes  du  roi  un  audacieux 
défi  et,  durant  plusieurs  milliers  de  vers,  poursuit 
quelque  dame,  souvent  inconnue,  de  château  en  châ- 
teau, de  duel  en  duel,  de  fièvre  en  fièvre,  d'aventure 
en  aventure.  Ces  aimables,  ces  trop  aimables  jon- 
gleurs de  la  Table  ronde,  ils  nous  ont  été  presque 
aussi  funestes  que  les  conteurs  de  fableaux;  ils  nous 
ont  imprégnés  de  je  ne  sais  quelle  mauvaise  mélan- 
colie; ils  ont  été  jadis  ce  que  les  lakistes  ont  été  de 
nos  jours;  ils  nous  ont  amollis  et  efféminés.  Et  vivent 
nos  vieux  chanteurs  de  geste! 


C'est  par  eux,  c'est  par  ces  chanteurs  presque  augus-  Les  jongieresses. 
tes,  que  nous  sommes  amenés  à  terminer  cette  longue 
nomenclature  de  toutes  les  espèces  et  variétés  de  jon- 
gleurs; mais,  pour  leur  faire  décidément  la  place  nette, 
il  faut,  une  dernière  fois,  déblayer  le  terrain.  A  côté 
des  jongleurs  et  ménestrels,  il  y  avait  les  jongleresses 
ou  ménestrelles,  dont  nous  n'avons  pas  encore  parlé, 

leur  pays,  leur  famille  et  leur  foi  avec  une  rapidité  scandaleuse;  les 
iemmes  étaient  brutalement  adultères.  Puis,  c'étaient  d'éternels  combats 
et  d'éternels  coups  de  lance  qui  n'avaient  rien  ni  de  varié  ni  de  galant.  La 
nouvelle  école,  celle  des  Romans  bretons,  se  proposa  de  plaire  à  ceux 
qu'ennuyait  l'antique  poésie,  surtout  aux  femmes.  Les  trouvères  nou- 
veaux mirent  à  profit  tous  les  éléments  de  civilisation  délicate,  tous  les 
raffinements  récemment  introduits  dans  le  monde  du  xiie  siècle.  Ils 
connurent  la  nuance  et  pratiquèrent  la  galanterie.  De  là,  leur  succès. 
Puis,  leurs  fictions  étaient  toutes  neuves  :  en  apparence  du  moins 
elles  n'avaient  jamais  servi  :  et  quelle  joie  que  celle  de  lire  du  nou- 
veau! Les  primeurs  littéraires  sont  avidement  recherchées,  surtout  aux 
époques  où  elles  n'abondent  point.  Dans  les  nouveaux  romans  les 
descriptions  pullulaient,et,durantles  siècles  qui  ne  sont  plus  primitifs 
on  adore  les  descriptions.  Telles  furent  en  partie  les  causes  de  ce  succès 
du  nouveau  cycle.  On  se  disputa  dans  les  châteaux  la  joie  de  posséder 
les  jongleurs  qui  chantaient  les  nouveaux  romans:  les  vieux  jongleurs 
turent  laissés  dans  l'ombre,  ou  même  tout  à  fait  abandonnés.  Ils  repré- 
sentaient une  sorte  d'ancien  régime,  dont  l'ennui  avait  fait  justice.  » 
(F^  éd.  des  Epopées,  tome  I,  pp.  336,  337.) 


I.    PART.    LIVR.  Il, 
CHAP.    XIX. 


96  LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

et  qui  se  divisaient  en  autant  de  groupes  que  les 
jongleurs  eux-mêmes.  Les  choses  ne  se  passent  pas 
alors  autrement  que  de  nos  jours.  Dans  toutes  les 
troupes  de  saltimbanques,  il  y  a  des  danseuses  ^  qui 
marchent  sur  la  tête  et  se  trémoussent  au  son  de  la 
gigue  ou  d'autres  instruments  ;  des  sauteuses  de  corde  ; 
des  tomberesses  qui  font  la  culbute,  des  pantomimes 
et  des  Joeresses  de  bateaux  qui  exécutent  des  tours  de 
gobelets  ^  Les  musiciennes  ne  foisonnent  guères 
moins,  et  nous  rencontrons  alors  sur  toutes  les  routes 
des  «  menestrelles  de  yielle  »  ou  des  vieller esses  ^ 
Même,  il  y  a  de  ces  malheureuses  qui  ne  craignent 
pas  de  souffler  dans  une  trompette,  et  qu'on  nomme 
des  busineresses  ^.  Ce  sont  les  chanteresses  ^  qui  sont 
ici  le  plus  dignes  de  notre  attention,  et  il  y  en  a  pour 
tous  les  genres,  depuis  la  romance  et  la  pastourelle 
jusqu'aux  chansons  de  geste  inclusivement.  Quelle  que 
fût,  d'ailleurs,  leur  «  spécialité  »,  ces  menestrières 
ne  portaient  pas  le  costume  de  toutle  monde.  Sanspar- 
1er  des  couleurs  plus  ou  moins  voyantes  de  leur  ajus- 


1.  V.  parmi  les  miniatures  du  ms.  de  la  Bibl.  nat.  lat.  14284  (fo  6 
l'o,  9  yo,  58  v»)  des  jongleresses  qui  dansent,  et  d'autres  (fo  63  r»)  qui 
jouent  leur  rôle  dans  une  pantomime.  Cf.  le  chapiteau  de  Saint- 
Georges  de  Boscherville  au  xii^  siècle,  où  Ton  voit  une  jongleresse 
marchant  sur  la  tête,  etc.  (Schultz,  1.  c.  l^-^  éd.,  p.  430.)  —  2.  Don  à 
une  «  joeresse  de  bateaux  »  {Mahaut^  comtesse  d'Artois,  p.  111).  — 
3.  Remission  pour  Jehanne  de  Crotot,  menestrelle  de  vielle,  accu- 
sée d'avoir  ensorcelé  et  envoûté  Pierre  Coquel ,  clerc  du  bailli 
d'Amiens.  (Arch.  nat..  Trésor  des  Chartes,  JJ,  68,  n»  287,  fo  444  r».  — 
Acte  de  septembre  1347.)  La  dite  Jeanne  est  aussi  appelée  vileresse.  — 
Cf.,  dans  le  ms.  de  la  Bibl.  nat.  14284,  précédemment  cité,  les  minia- 
tures représentant  des  jongleresses  jouant  de  la  vielle,  (f^  5  v^; 
34  ro,  etc.)  —  4.  «  Tubicina,  busineresse.  »  Catholicon,  cité  dans  le 
Glossaire  de  F.  Godefroy.  —  5.  «  A  deus  chanteresses  de  Paris  qui 
avoient  chanté  devant  Monseigneur...  »  —  «  A  une  menestrière  qui 
avoit  chanté  devant  Monseigneur...  »— «A  plusieurs  cTian^ere^^e^  de 
Paris,  »  etc..  «  A  plusieurs  chanteurs  et  chanteresses^  »  etc.,  etc.  (Man- 
dements des  ducs  de  Bourgogne,  des  19  déc.  1375;  6  mai  1377;  13 
déc.  1378  :  Archives  de  la  Côte-d'Or,  B,  1445,  f»  93  r»;  1451,  f»  88  v^; 
1454,  fo  80  ro  et  82  v.) 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.      97 

tement,    elles  posaient  sur  leur  tête   une  sorte  de 
bourrelet  et  laissaient  flotter  leurs  cheveux  sur  leurs 
épaules  K  Les  vielleresses  pendaient  leurs  vielles  à 
leur  cou,  et  les  chanteuses  elles-mêmes  ne  se  refu- 
saient pas  d'ajouter  à  leur  toilette  des  clochettes  ou 
des  grelots.  Ajoutez  à  cela  des  noms  charmants  comme 
Aiglentine  ^  et  Gracieuse  %  et  représentez-vous  au 
naturel  ces  pauvres  créatures  qui  se  traînaient  sur 
tous  les  chemins  et  ne  mangeaient  pas  tous  les  jours. 
Tout  ce  monde  étrange  dansait,  sautait,  musiquait, 
chantait  et  dormait  pêle-mêle.  On  peut  deviner  leurs 
mœurs,  et  l'Église  ne  leur  a  pas,  à  travers  les  siècles, 
ménagé  ses  condamnations,  ni  ses  anathèmes.  Hinc- 
mar,  en  un  texte  qui  a  été  reproduit  vingt  fois,  interdit 
à  ses  prêtres  les  rires  grossiers,  les  chants  frivoles  et, 
en  particulier,  les  turpia  joca  cum  urso  et  tornatrici- 
bus  ^.  Gautier  d'Orléans  fait  à  son  clergé,  sous  une 
forme  à  peine  différente,  une  recommandation  ana- 
logue :  «  Si  des  prêtres,  dit-il,  sont  invités  à  un  repas 
d'anniversaire,  qu'ils  restent  toujours  purs  et  sobres; 
qu'ils  se  défendent  des  conversations  effrontées  et  se 
mettent  en  garde  contre  les  nisticœ  cantilenœ.  Mais, 
surtout,  qu'ils  ne  permettent  pas  aux  danseuses  de  se 


1.  V.  le  ms.  de  laBibl.nat.  lat.  14284,  aux  pages  citées  plus  haut  (p.  96, 
note  1),  et  le  ms.  allemand  de  la  même  Bibliothèque  32,  P  312,  r»,  etc. 
Cf.  le  passage  suivant  du  joli  Roman  de  Galerent^  (éd.  Boucherie, 
Montpellier,  1888,  pp.  180,  181)  :  «  Ainçoys  que  voisent  au  mostier,  — 
Vouldra  servir  de  son  mestier  —  Fresne,  car  faire  li  convient...  —  Sa 
harpe  prent  à  une  main  —  Que  Rose  lues  li  a  rendue.  —  Fresne  à  son 
cou  l'a  pendue.  —  S'a  l'oreillier  à  son  pis  mis...  —  Fresne  qui  de 
chanter  se  peine  —  Les  doiz  en  la  harpe  pourmaine.  —  Si  va  herpant 
tant  doulcement  —  Que  li  ménestrel  erraument  —  Mettent  leur  ins- 
trument derrière.  »  Il  s'agit  ici  d'un  travestissement  en  jongleresse.— 
2.  «  A  Aiglantine  la  menesterelle  et  à  sa  compagne  qui  ont  chanté 
davant  Monseigneur...  »  (Mandement  du  duc  de  Bourgogne,  du  31  mai 
1376.  Archives  de  la  Côte-d'Or,  B.  1451,  fo  71,  r»  et  v«.)  —  3.  «  A  Gra- 
cieuse d'Espaigne,  menesterelle  de  la  Reyne  »...  (Compte  de  1409,  cité 
par  F.  Godefroy.)  —  4.  Hincmar,  in  Capitulis  ad  presbyteros  dioce- 
sis  suse,  anno  852:  cap.  xiv.  (Labbe,  Concilia,  VIII,  p.  571.) 


1  PART.     LIVR.    II. 
CHAP.    XIX. 


CHAP.    XIX. 


98  LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

I  PART.  LiYR.  II.  livrer  devant  eux  à  leurs  exercices  honteux,  à  la 
façon  de  la  fille  d'Hérodiade  K  »  Les  sermonnaires  ne 
sont  pas  moins  sévères,  et  ceux  du  xiii'  siècle,  notam- 
ment, donnent  à  leur  sévérité  la  forme  saisissante 
de  Fanecdote  ou  de  la  comparaison.  On  en  peut 
dire  autant  pour  les  compilateurs  de  ces  «  Recueils 
d'exemples  »  qui  servaient  aux  prédicateurs  :  «  De 
même,  dit  l'un  d'eux,  que  l'oiseleur  se  sert  d'un 
oiseau  apprivoisé  pour  attirer  les  autres  oiseaux 
par  ses  battements  d'ailes  et  par  ses  chants;  de 
même  le  Diable  se  sert  des  jongleresses,  et  en  parti- 
culier de  celles  qui  savent  des  chansons,  pour  atti- 
rer les  autres  âmes  et  pour  les  perdre  ^.  »  C'est  contre 
les  chanteuses,  en  effet,  encore  plus  que  contre  les 
écuyères  (car  vous  ne  doutez  pas  qu'il  n'y  eût  alors 
des  écuyères)  ^  c'est,  dis-je,  contre  les  chanteuses 
que  les  prédicateurs  se  montrent  fort  légitimement 
le  plus  irrités  :  «  Les  cantatrices,  disent-ils,  sont 
vraiment  les  chapelaines  du  Diable.  Elles  portent 
des  clochettes,  sicut  vacca  ejus^  quant  cum  audit, 
scit  se  non  amisisse  vaccam  suam  ^.  »  Tout  cela,  sans 


1.  «  Walterii  Aurelianensis  capitula,  cap.  xvii  :  «  Si  quando  autem 
in  cujuslibet  anniversario  ad  prandium  presbyteri  invitantur,  cum 
omni  pudicitia  et  sobrietate  a  procaci  loquacitate  et  rusticis  cantile- 
nis  caveant.  Nec  saltatrices  in  modum  filise  Herodiadis  coram  se  tur- 
pes  facere  ludos  permittant.  »  (Labbe.  Concilia,  VIII,  col.  640.)  Gautier 
était  évoque  d'Orléans  dans  la  seconde  moitié  du  ix^  siècle.  — 
2.  Bibl.  nat.  lat.  16515,  xiii^  siècle  :  «  Item,  sicut  auceps  ponit  in 
laqueo  vel  rethe  aviculam  unam  doctam  quse  volitando  alas  quasi 
libéra  extendat  et  cantet  :  sic  Dyabolus  aliquam  joculatricem  qu;B 
sciât  cantiones  ad  choreas  adducit,  ut  alias  secumtrahat  »  (f«  204,  v^). 
— 3.  «  Intravit  qusedam  mulier,  ornata  liistrionali  habitu,  equum  bonum 
insidens  histrionaliter  phaleratum,  quse  mensas  more  histrionum  cir- 
cuivit,  et  tandem  ad  régis  mensam  per  gradus  ascendit,  et  quam- 
dam  litteram  coram  rege  posuit,  et,  retracto  frseno,  salutatis  ubique 
discumbentibus,  prout  venerat,  inde  recessit.  »  (Thomas  "Walsin- 
gham,  xv«  siècle  :  Historia  brevis^  dans  les  Anglica,  de  Camden, 
1603,  p.  109;  cité  par  Percy:  An  essay  on  the  ancient  english  minstrels, 
en  tête  des  Relies  of  aneient  english  poetry,  London^  1777,  t.  I,  p.  Lxx.) 
—  4.  «  Cantatrix  capellana  est  Dyaboli.  »  (Bibl.  nat.  lat.  16551.) 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.      99 

doute,  était  peu  fin,  et  à  l'emporte  pièce,  mais  laissait 
son  empreinte.  Les  auditeurs  des  sermonnaires  se 
laissèrent  plus  d'une  fois  conyaincre  par  ces  rudes 
et  pittoresques  admonestations,  et  Ton  vit  les  rois 
eux-mêmes  fulminer  contre  les  jongleresses  des  or- 
donnances que  Ton  trouverait  naïves  aujourd'hui, 
et  qui  étaient  alors  nécessaires  et  sages*.  Au  reste, 
il  est  des  textes  plus  importants  encore  et  tout  à 
fait  décisifs  :  ce  sont  les  Pénitentiels.  Dans  ces 
œuvres  de  casuistique,  on  traite,  entre  autres  pro- 
blèmes plus  ou  moins  épineux,  la  question  de  sa- 
voir si  la  femme  est  strictement  tenue  à  suivre 
son  mari,  lorsque  celui-ci  se  propose  de  voyager 
en  des  pays  très  éloignés  :  il  va  sans  dire  que  nos 
casuistes,  fort  bien  inspirés,  n'hésitent  pas  à  se  pro- 
noncer pour  l'affirmative.  Mais  tout  aussitôt  ils  se 
posent  à  eux-mêmes  une  objection  :  «  Et  les  fem- 
mes des  jongleurs,  qu'en  faites-vous?  Sont-elles, 
oui  ou  non,  forcées  de  suivre  leurs  maris  sur  tous 
les  chemins,  dans  les  tavernes,  dans  les  maisons  de 
jeu,  partout?  »  La  réponse  est  des  plus  catégoriques  : 
((  Non,  elles  ne  sont  pas  forcées  de  suivre  leurs 
maris  dans  une  vie  aussi  déshonnête  et  honteuse  : 
Si  velït  uxor  illa  honeste  vivere  et  vir  inhoneste, 
non  tenetur  eum  sequi  ^.    »   Pour    qui    connaît    le 


1.  Tel  fut  Jacme  1er,  le  Conquérant,  qui,  dans  son  Ordonnance  de 
1234,  défendit  aux  dames  nobles  «  de  partager  leur  table  ou  leur  lit  avec 
une  jongleresse  et  de  lui  donner  un  baiser  ».  (Ch.  de  Tourtoulon, 
Jacme  Je^*,  le  Conquérant,  2^  partie,  p.  159.)  —2.  Le  texte  mérite  d'être 
cité  in  extenso  :  «  Item  solet  quseri  in  plurimis  casibus  utrum  mulier 
teneatur  sequi  virum  suum  in  remotas  regiones...  Si  igiturjoculator  vel 
hystrio  habuerit  uxorem  et  [prse]ceperit  eam  esse  vagam  et  cum  eo 
sequi  aléas  et  tabernas;si  ipsa  tenetur  eum  sequi,  quia  forte  habetres 
suas  et  familiares  et  parentes,  et  sufficit  igitur  ad  victum  de  artiflcio 
manuum  suarum,et  timet  igiturimminereturpitudinemin  vagoitinere; 
rursus  autem  formidat  virum  suum  fornicaturum  si  ipsa  eum  non 
sequatur;  —  ad  hoc,  quod  nullatenus  tenetur  sequi  virum  suum  ad 


1  PART.   LIYR.    II. 
CHAP.   XIX. 


1  PART.  LIVR.  II. 
CHAP.  XIX. 


100     LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

prix  que  l'Église  attache  à  tout  ce  qui  peut  compro- 
mettre l'unité  dans  le  mariage,  une  telle  décision  est 
capitale,  et  ce  n'est  pas  nous  qui  condamnerons 
l'Église. 

Voici  donc  les  jongleresses  jugées  et  bien  jugées, 
et,  d'autre  part,  nous  laissons  aux  jongleurs  eux- 
mêmes  le  soin  de  flétrir  comme  il  convient  les  «  faux 
ménestrels  »  qui  gâtaient  le  métier  et  leur  fai- 
saient parfois  une  concurrence  redoutable  *.  Ces  faus 
menestrïers  ne  méritent  pas  de  constituer  une  es- 
pèce, un  groupe  à  part.  Nous  les  abandonnons  à  leur 
sort. 


Il  ne  reste  donc  plus  devant  nous  que  les 
chanteurs  de  geste  qui  doivent  être  considérés 
comme  le  degré  supérieur,  le  sommet  de  notre 
longue    ascension.   En  voici    un  qui   précisément, 

vitam  turpem  et  inhonestam;  unde,  si  velit  honeste  vivere  et  vir  inho- 
neste  et  circuire  vicos  et  villas,  non  tenetur  eum  sequi.  »  {De  Pœni- 
tentia,  Bibl.  nat.  lat.  16419,  f»  93.) 

1.  Les  plaintes  contre  les  faus  menestriers  abondent  dans  nos  textes  : 
«Si  doi  amer  lesmenestreus  —  Qui  aiment  honnour  et  franchise;—  En 
cens  est  courtoisie  asise  ;  —  Les  faux  menestreus  doi  fuïr.  »  {Dit  de  la 
lampe,  cité  par  H.  Lavoix,  1.  c.  pp.  372,  373.)  Ces  «  faus  menestreus  » 
étaient  probablement  les  saltimbanques,  les  joueurs  de  gobelets,  les 
tahoureurs  dont  nous  avons  parlé,  et  peut-être  aussi  les  a^nciens  g oliardi 
et  les  diseurs  de  grosses  farces.  En  Angleterre,  il  y  eut  une  vraie  crise 
dans  la  vie  de  la  jonglerie.  Des  ouvriers  et  des  paysans,  voyant  com- 
bien ce  commerce  était  lucratif,  s'improvisèrent  ménestrels,  voire 
ménestrels  du  Roi  et  portant  sa  «  livrée  ».  Les  vrais  jongleurs  se 
plaignirent  et  le  Roi  accueillit  leurs  plaintes.  C'était  sous  Edouard  IV, 
en  1469  :  «  Ministrallorum  nostrorum  accepimus  qualiter  nonnulli, 
rudes  agricolse  et  artifices  diversarum  misterarum  regnî  nostri  An- 
glise,  flnxerunt  se  fore  ministrallos,  quorum  aliqui  liberatam  nos- 
tram,  eis  minime  datam,portarent;seipsos  etiam  fingentes  esse  minis- 
trallos nostros  proprios,  cujus  quidem  liberatse  ac  dictse  artis  sive 
occupationis  ministrallorum  colore,  in  diversis  partibus  regni  nostri 
prsedicti,  grandes  pecuniarum  exactiones  de  ligeis  nostris  deceptive 
colligunt,  etc.,  etc.  »  (Rymer,  t.  II,  p.  642;  cité  dans  l'édition  Didot  de 
du  Gange,  au  mot  Ministelli,  t.  IV,  p.  414.) 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.     iOl 

en  ce  moment,  commence  un  chant  nouveau.  Écou- 
tons : 

Anqui  orrés  assaut  et  mult  ruiste  meslée 
Et  canchon  mult  saintisme,  tele  ne  fu  cantée, 
Si  com  la  sainte  Vile  fut  prisé  et  conquestée 
Où  li  char  Damledeu  fu  plaiée  et  navrée, 
Et  mise  ens  eV  sépulcre  et  cochie  et  posée, 
Et  d'iluec  au  tiers  jor  si  fu  resuscitée. 
Moult  puet  cil  estre  liés  qui,  par  bone  pensée. 
Va  baisier  le  Sépulcre  outre  la  mer  salée  ^  î 

Voilà  ce  que  chantaient  les  jongleurs  de  geste,  et 
s'il  y  a  dans  l'épopée  des  autres  peuples  des  poèmes 
dont  la  forme  soit  plus  achevée,  il  n'en  est  pas  dont 
le  souffle  soit  plus  puissant  et  la  donnée  plus  haute. 

Et  ceux  qui  chantaient  de  tels  vers  ne  sont  certes 
pas  inférieurs  aux  rapsodes  qui,  sous  le  beau  ciel  bleu 
de  la  Grèce,  faisaient  retentir  les  chants  immortels 
du  grand  Homère. 

1.  Jérusalem^  éd.  Hippeau,  v.  1793-1800. 


I  PART.   LIVR.    II. 
CHAP.    XIX. 


CHAPITRE  XX 

SUITE   DU   PRÉCÉDENT.    —   LA  JOURNÉE,    l'aNNÉE, 
LA  VIE   d'un  jongleur   DE   GESTE. 


Le  lever. 


1  PART.  LivR.  II.       C'est  à  l'auberge  que  le  jongleur  a  passé  sa  nuit  *, 

CHAP.  XX.  t      •!  r  ,  à  1  <  . 

et  u  a  paye  son  ecot  en  chantant.  Il  eut  volontiers 

Gommenc^ement  demandé  l'hospitalité  au  curé,  comme  ses  confrères 
d'unTpnïieur.  oscut  cucore  Ic  faire  en  plus  d'un  pays  chrétien,  à 
l'occasion  des  adoubements  ou  des  mariages  ;  mais 
l'Église  a  trouvé  que  ces  relations  d'un  jour  entre 
jongleurs  et  prêtres  n'étaient  pas  sans  péril,  et  elle  les 
a  sévèrement  interdites  ^.  L'autre  nuit,  il  avait  été 
hébergé  à  l'abbaye  voisine  ;  mais  il  avait  trouvé  le  lit 


1.  «  Dans  le  Manuel  de  conversation  appelé  La  manière  de  langage, 
composé  au  xiv^  siècle  par  un  anglais  et  qui  a  été  publié  par  M.  Paul 
Meyer  [Revue  critique,  t.  X,  p.  373),  on  voit  que  le  voyageur  de  dis- 
tinction pouvait,  dans  une  auberge,  se  donner  la  joie  d'écouter  des 
musiciens  et  de  mêler  au  besoin  sa  voix  à  leur  musique  :  «Doncques 
viennent  en  présence  du  signeur  les  corneours  et  clarioners  ov  leurs 
frestelles  et  clarions,  et  si  comencent  à  corner  et  clarioner  très 
fort;  et  puis,  le  seignur  ou  ses  escuiers  se  croulent,  branlent,  dancent, 
houvent  et  chantent  de  beaux  karoles  sans  cesser  jusques  à  mienuit.  » 
(Jusserand,ia Fie nomac^e  en  Angleterre  auxw^  siècle, p.21S.) Ce  qu'on 
dit  ici  des  corneors  peut  parfaitement  s'appliquer  aux  ménestrels  de 
bouche.  —  2.  «Cum...  consuetudo  videatur  induci...,  ut,  cum  laïci  deco- 
rantur  cingulo  militari  seu  nuptias  contrahunt,joculatores  et  histriones 
transmittunt  ad  clericos  ut  eis  provideant  prout  et  iidem  laïci  faciunt 
inter  se...:  statuimus  ut  nullus  clericorum  nostrse  provinci3e,quocunque 
fungatur  honore  vel  statu,  a  talibus  joculatores  et  histriones  trans- 
misses habeat,seu  provideataliquid  propter  victum,etiam  transeundo.» 
(Concilium  Ravennate  I,  anno  1286;  Muratori,  Antiquitates  Italicœ,  II, 
p.  848.)  La  défense  n'était  certainement  pas  générale. 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.     103 

un  peu  dur  et  la  chère  un  peu  maigre  :  il  n'y  retour-  '  '^^^^;^^'^^;  "* 
nera  pas  ^  11  s'éveille.  ' 

Son  nom  est  des  plus  simples  :  on  l'appelle  Jean. 
Il  n'a  pas  voulu,  étant  chanteur  de  geste,  suivre 
l'exemple  de  ces  jongleurs  de  balle  qui  se  donnent 
volontiers  des  noms  ridicules,  pour  faire  rire  le  bon 
public.  Plusieurs  de  ses  amis  n'ont  pas  été  aussi  fiers 
que  lui  et  se  font  appeler  Maloiseau,  Pelé  ^  Quatre 
œufs.  Malappareillé,  «  A  envis  te  voi  » ,  Torne-en-fuie  ^ 
Brisevoirre,  Malebranche,  Tranchecôte,  Abatparoi, 
Porte-hotte,  Maïebôuche,  Arrachecuer,  Rongefoie  ^, 
sans  parler  de  vingt  autres  noms  qui  sont  quel- 
quefois drôles.  En  Italie  il  y  en  a  qui  se  font  nom- 
mer La  Gazza,  Malanotte,  Maldecorpo,  etc.  ^  Tout 
cela  sent  le  boniment.  «  Jean  »  suffit  et  vaut 
mieux. 

Sa  toilette  n'a  pas  été  de  longue  durée  ;  mais  encore     ^^^^^^^ 


1.  «  Exemplum  de  joculatore  qui  de  portario  cmdeli  se  laudavit 
abbati  ad  monasterium,quoniam  fuerat sibi  largus  et curialis,cumtamen 
nihil  sibi  dedisset.  Et  fecit  eum  deponi  de  officie  cum  vituperio.  » 
(Bibl.  nat.,  lat.  16515,  xiiF  siècle,  fo  211  ¥«.)  L'histoire  est  jolie,  et  sera 
racontée  ailleurs  avec  plus  de  détails.  —  2.  «  Autrefois,  nous  autres 
jongleurs,  nous  étions  recherchés  et  aimés...  Maintenant  notre  métier 
est  bien  tombé.  Il  n'y  a  garçon,  pourvu  qu'il  sache  un  morceau  rimé  et 
qu'il  ait  la  voix  clairette...  dont  chacun  ne  dise  :  «  Hé  Dieu!  comme  il 
en  sait!  Il  en  a  plus  appris  en  un  an...  que  le  vieux  Maloiseau.  »  Un 
peu  plus  loin  il  est  question  de  Guillaume  Dent-de-fer.  »  {Boon  de 
Nanteuil,  poème  du  commencement  du  xiii^  siècle  ;  traduction  de  Paul 
Ueyer.Romania,  1884,  pp.  10  et  11.  Cf.  le  texte, pp.  18  et  19.)—  3.  Comp- 
tes'de  saint  Louis  publiés  dans  le  t.  XXI  des  Historiens  de  France  (Cf. 
Histoire  littéraire,  XXIIl,  p.  90).  —4.  Les  deus  troveors  rihauz,  inséré 
dans  les  Œuvres  complètes  de  Rutebeuf,  2^  éd.  d'Achille  Jubinal,  III, 
pp.  10  et  11.  Cf.  le  Bit  des  hiraus  de  Baudouin  de  Condé,  éd.  Scheler, 
p.  163.— Voy.  Freymond,  1.  c.  p.  25.— 5.«Hujusmodi  si  quidem  ystriones 
SIBI  NOMiNA  JOCOSA  iMPONUNT,  vcl  quod  por  diversitatom  nominum  sint 
magis  famosi  aut  quod  de  suo  nomine  trahant  materiam  conjocandi, 
aut  audientes  provocentur  ad  risum.  Unde  Vidoguerra,  palatinus  Tus- 
cia3  comes,  ex  talium  nominum  interpretationibus  multos  joculatores 
derisit.  Unus  quidem  in  vulgari  taie  nomen  habebat  quod  litteraliter 
«  picam  »  significabat.  Unde  illun  coegit  ascendere  in  arborem  ad  vo- 
landum.  »  (BuOnconpagno,  L  c,  p.  164.)  L'auteur  cite,  plus  loin,  les  noms 
de  Malanotte,  Maldecorpo,  Abbas. 


I  PART.   LIVR.  II. 
CHAP.  XX. 


104  LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

a-t-il  fallu  y  consacrer  le  temps  nécessaire.  Il  ne  se 
maquille  pas  \  notre  jongleur;  mais  il  est  et  veut  rester 
glabre  ^  comme  les  acteurs  de  nos  jours.  Quant  à  son 
costume,  il  n'est  ni  aussi  compliqué,  ni  aussi  étince- 
lant  que  celui  de  plusieurs  de  ses  confrères  en  jon- 
glerie. Ceux-ci  portent  une  cotte  qui  est  fendue  par 
devant  et  par  derrière,  avec  une  sorte  de  baudrier  jy^r 
les  flans  ^  Ils  ruissellent  de  fausses  pierres  et  de  faux 
or,  et  aiment  les  couleurs  qui  tranchent  :  ab  titroque 
latere  divisis,  item  mixtis  coloribus  vestimenta  varia- 
bant  ^;  mais  c'est  là,  comme  on  le  voit,  un  costume  de 
saltimbanque  et  qui  serait  indigne  d'un  homme  grave 
qui  s'est  consacré  à  chanter  uniquement  l'histoire  de 
Charlemagne  et  de  ses  pairs.  Lui,  Jean,  a  revêtu  une 
simple  cotte  à  capuchon,  un  surcot  ou  un  manteau, 
une  chemise  et  des  chausses  ^  Il  s'estime  heureux  de  ce 


1.  Le  texte  déjà  célèbre  d'Etienne  de  Bourbon  {Anecdotes  histori- 
ques, éd.  Lecoy  de  la  Marche,  n»  279)  se  rapporte  uniquement  à  Tusage 
des  masques  :  «  Ad  imitationem  illorum  joculatorumqui  ferunt  faciès 
depictas  quse  dicuntur  artificia  gallice,  cum  quibus  ludiint  et  homines 
deludunt.  »  —  2.  «  Olim,  circa  millesimum  incarnati  Yerbi  annum,  cum 
rex  Robertus  sibi  reginam  Constantiam  accepisset,  a  partibus  Occita- 
nise  cœperunt  confluere...in  Franciam  atqueBurgundiam,ab  Arvernia 
et  Aquitania,  homines  omni  levitate  vanissimi...  a  medio  capitis 
nudati,  histrionum  more  barbis  tonsi.  »  (Raoul  Glaber,  Duchesne, 
Historias  francorum  scriptores,  IV,  38.)  «  Cum  ergo  alterius  modi  adi- 
tum  [Baldulphus]  non  haberet,  rasit  capillos  sucs  et  barbam  cultum- 
que  JocuLATORis  cum  cythara  fecit.  Deinde,  intra  castra  deambulans, 
modulis  quos  in  lyra  componebat  sese  cytharistam  exhibebat.  »  (Geof- 
froy de  Montmouth,  Hist.  lib.  YII,  cap.  i,  cité  par  Thomas  Percy,  An 
essay  on  the  ancient  english  minstrels,  p.  lviii,  en  tête  des  Relies  of 
ancient  english poetry,  London,  1775,  t.  I.)  — 3.  «  Et  Josiane  pourpensa 
un  semblant.  —Vint  as  estaus,  si  monte  sor  un  banc...  — Toute  est  fen- 
due et  derrier  et  devant  —  Et  si  fu  chainte  d'un  baudré  par  les  flans.— 
D'un  doit  à  autre  i  ot  pierres  samblans,  —  De  l'or  d'Arrabe  cler  et  res- 
plendissant. »  (Bueves  d'Hanstonne,  Bibl.  nat.  fr.  12548,  P  170.)  — 
4.L'auteur  a  soin  de  nous  faire  remarquer  que  c'est  là  ce  qui  caractérise 
les  jongleurs  :  «  Quod  proprie  jocularium  est.  »  (Johannes  Signiensis 
episcopus  in  Vita  sancti  JBeraldi,  episcopi  Marsorum.  Cité  par  Du 
Gange  au  mot  Jocularis.)  —  5.  Bertrand  II,  comte  de  Forcalquier,  se  fit 
représenter  sur  son  sceau  (1168),  d'un  côté  en  costume  militaire,  avec 
le  heaume,  l'écu  et  le  haubert;  de  l'autre,  en  costume  de  jongleur 
avec  une  simple  cotte,  des  chausses,  une  vielle  et  un  archet.  {Icoîio- 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSOiNS  DE  GESTE.  105 

costume  qui  est  un  peu  austère,  mais  propre  et  digne, 
et  il  n'est  pas  de  ceux  qui  perdent  aux  dés  jusqu'à 
leurs  vielles,  jusqu'à  leurs  cottes,  et  restent  souvent 
«  en  leur  chemise  »  sous  les  morsures  de  la  bise  ^ 
Ces  différents  costumes  du  jongleur  (sauf  le  dernier) 
sont  plus  d'une  fois  revêtus,  dans  nos  vieux  poèmes, 
par  des  chevaliers  et  des  dames  qui  ont  besoin  de  ce 
travestissement  pour  pénétrer  dans  un  château  ^  pour 
faire  connaître  un  événement  encore  secret,  pour 
préparer  enfin  le  dénouement  d'une  chanson.  Dans 
ce  féroce  roman  de  Bueves  d'Hanstonne  qui  se  ter- 
mine par  un  enterrement  de  femme  vive  et  par  l'écar- 
tèlement  d'un  traître,  l'héroïne,  qui  s'appelle  Josiane, 
se  déguise  un  jour  en  jongleur,  monte  sur  un  banc  au 
milieu  de  la  rue  et,  de  sa  voix  la  plus  claire,  s'écrie  : 
«  Écoutez,  chevaliers  et  sergents;  écoutez,  dames, 
pucelles,  enfants;  —  Écoutez  un  chant  nouveau  de 
France  :  Çou  est  de  Bueve  un  chevalier  vaillant.,,  »  Et 
elle  se  prend  alors  à  chanter  (avec  quelle  passion, 
avec  quelle  furie!)  l'histoire  véritable  de  ce  pauvre 
Beuve  dont  le  père  a  été  assassiné  par  un  traître  et 


graphie  des  sceaux  et  des  huiles  conservées  dans  la  partie  antérieure 
à  1790  des  Archives  du  Bépartemefit  des  Bouches-du-Rhône,  par 
L.  Blancard.  Planche  xxiii,  n^  1.)  =  «  Et  ele  flst  faire  cote  et  mantel 
etcemisse  et  braies;  si  prist  sa  viele  et  ala  vielant  par  le  païs.  »  [Au- 
cassin  et  Nicolette,  Nouvelles  en  prose  du  xiH^  siècle,  p.  302.) 

1.  «  N'avoit  pas  sovent  robe  entière  ;  —  Sovent  estoit  sans  sa  viele  — 
Et  sans  chauces  et  sans  cotele,  —  Si  que  au  vent  et  à  la  bise  —  Estoit 
souvent  en  sa  chemise.  »  {Saint  Pierre  et  le  jongleur,  Méon,  1.  c,  III, 
p.  282.)  Il  arrivait  d'ailleurs  que,  sans  être  dissipateurs  et  joueurs,  les 
jongleurs  n'étaient  souvent  que  trop  pauvrement  vêtus.  Lorsque,  dans 
Foulques  Fitz  Warin^  Jean  de  Rampaigne  se  déguise  en  jongleur, 
«  il  se  vesti  asque  povrement,  et  print  sa  maie  ou  sa  jogelerie  et  un 
grand  bastoun  à  la  main  ».  [Nouvelles  en  prose  du  xiv«  siècle,  p.  67.)  — 
2.  «  On  était  si  habitué  à  voir  les  jongleurs  [chez  les  seigneurs],  que, 
lorsqu'on  songeait  à  pénétrer  par  ruse  dans  un  château,  le  meilleur 
stratagème  consistait  à  se  déguiser  en  jongleur.  C'est  ce  que  font 
Horn  et  ses  compagnons,  »  etc.  (Jusserand,  la  Vie  nomade,  etc., 
p.  278.) 


1   PART.   LIVR.   II. 
CHAP.  XX. 


I  PART.    LIVR.  Il 
CHAP.  XX. 


106  LES  PROPAGATEURS  DES  CIIANSOiNS  DE  GESTE. 

dont  la  mère  est  une  infâme  K  La  scène  est  superbe 
et  ferait  au  théâtre  un  effet  saisissant.  Des  épisodes 
analogues,  mais  moins  dramatiques,  agrémentent 
vingt  autres  récits,  mais  surtout  ce  chef-d'œuvre,  com- 
parable aux  plus  charmantes  conceptions  de  l'Anti- 
quité, Aiicassin  et  Nicolette  ^  C'est  un  lieu  commun. 
La  prière,         Notrc  iondeur  est  maintenant  tout  prêt  à  se  mettre 

les  patrons,  .  . 

le  départ.  ^^  routc.  Qu'll  ait  oublié  de  «  se  déjeuner  »,  je  ne  le 
pense  pas;  mais  je  ne  crois  point  le  calomnier 
en  ajoutant  qu'il  n'a  pas  omis  sa  prière,  et  qu'il 
a  particulièrement  invoqué  ses  deux  patrons  qui  sont 
aussi  ceux  de  tous  les  jongleurs,  saint  Julien  le  pau- 
vre et  le  comédien  saint  Genest.  Saint  Julien,  qu'on 
appelait  aussi  l'Hospitalier,  était  «  le  patron  d'un 
grand  nombre  d'hospices  où  l'on  n'avait  qu'à  se  pré- 
senter, comme  voyageur  pauvre,  pour  être  hébergé 
pendant  trois  jours  »,  et  il  convient  d'ajouter  que 
«  c'était  une  dévotion  fort  répandue,  parmi  les  voya- 
geurs embarrassés,  de  réciter  un  Pater  en  l'honneur 
de  saint  Julien  pour  obtenir  un  bon  gîte  ^  ».  Quant  à 
Genest,  qui  a  inspiré  à  Rotrou  une  tragédie  compara- 
ble à  Polyeucte,  on  sait  que  cet  acteur  à  la  mode  (il 
était  contemporain  de  Dioclétien)  s'était  chargé  de 
ridiculiser  les  chrétiens  en  recevant  sur  la  scène  un 
simulacre  de  baptême.  «  Or  il  arriva  que,  touché  de 
la  grâce,  Genest  se  proclama  chrétien  avec  un  accent 
trop  vrai  pour  ne  pas  frapper  tout  l'auditoire  et  qu'il 
fut  décapité  pour  cette  même  foi  qu'il  avait  voulu 
honnir  ^.  »  Avouez  que  ce  sont  là,  pour  un  jongleur. 


I.  Bibl.  nat,  fr.  12548,  f»  170.—  2.  Ed.  Suchier,  p.  39.  — Freymond  (1.  c, 
p.  15)  a  énuméré  un  certain  nombre  d'autres  «  déguisements  en  jon- 
gleurs »  dont  on  lit  le  récit  dans  nos  vieux  poèmes.  Ces  épisodes  ne  sont 
pas  sans  offrir  d'utiles  éclaircissements  sur  le  costume  de  nos  chan- 
teurs et  musiciens  ambulants.  —  3.  P.  Cahier,  Caractéristiques  des 
Saints,  p.  125.  —  4.  Id,,  ihid.,  p.  770. 


I  PART.   L1VR.    II. 
CHAP.  XX. 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.  107 

deux  nobles  patrons.  Y  a-t-il  rien  de  meilleur  que 
d'affirmer  sa  foi...  et  d'avoir  un  bon  gîte? 

Des  patrons  dans  le  ciel  ne  suffisaient  pas  au  jon-  Les  lettres 
gleur  :  il  ne  dédaignait  pas  ceux  de  la  terre,  recommandation 
Dans  un  repli  de  son  hrdier,  il  garde  précieusement 
des  lettres  de  recommandation  pour  les  seigneurs  de 
la  région,  pour  ceux  à  tout  le  moins  dont  les  châteaux 
sont  sur  son  chemin,  et  il  arrange  son  itinéraire, 
Fhabile  homme,  de  telle  sorte  qu'il  devra  nécessaire- 
ment passer  par  ces  châteaux.  Nous  avons  conservé 
plusieurs  de  ces  lïtterx  commendatonœ  dans  les  Summse 
didaminis,  dans  les  Formulaires  du  moyen  âge,  et  rien 
n'est  plus  curieux  ni  moins  connu  :  «  Salut  et  perpé- 
tuel amour.  Nous  vous  adressons  le  porteur  des 
présentes,  jongleur  éminent  et  qui  a  naguères  assisté  à 
mes  noces  *.  »  Et  l'autre  de  répondre  :  «  Après  avoir 
pris  connaissance  de  votre  lettre  et  animé  du  désir 
de  vous  être  agréable,  nous  avons  fait  donner  à  votre 
jongleur,  de  beaux  et  honorables  vêtements,  vesti- 
menta  prœdara  ethonesta  ^))  Ces  rédacteurs  de  formu- 
laires devaient  être,  ce  semble,  un  peu  jongleurs  eux- 
mêmes,  et  ces  lettres,  en  vérité,  font  penser  à  je  ne  sais 
quelleconnivence.il  en  est  de  plus  pressantes  encore  et 
qui  sont  ornées  de  préambules  plus  solennels  :  «  Nous 
avons  reçu  naguères,  grâce  à  Dieu,  Tordre  de  la  che- 
valerie, et  avons  dû,  à  cette  occasion,  donner  aux  jon- 
gleurs bon  salaire.  Nous  vous  adressons  aujourd'hui 

1.  «  Deprecatio  pro  dono  instrioni  impendendo.  Salutem  et  amoris 
perpetui  firmitatem.  R.  latorem  presentium,  egregium  instrionem  qui 
nuper  meis  interfuit  nuptiis,  ubi  suum  officium  exercuit  eleganter,  ad 
vos  cum  magna  confidentia  destinamus ,  rogantes  precibus,  quibus 
possumus,  quatinus  aliquid  subgidium  gracie  specialis  eidem  impen- 
dere  debeatis.  »  [Summa  dictaminis,  Bibl.  de  T Arsenal,  854,  f^  242  v», 
xiii^  siècle.)  —  2.  «  Salutem  et  paratum  animum  serviendi.  Amicicie 
vestre  litteris  intellectis,  vestimenta  prseclara  et  honesta  R.,  instrioni 
vestro,  curavimus  exhibere,  in  liiis  et  majoribus  parati  vestris  desi- 
deriis  complacere.  »  {Ibid. 


I  PART.    LIVR.    II. 
CHAI».  XX. 


108  LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

Raimond  doctorem  cmnalem,  laudabilem  atqiie  notum. 
Traitez -le  curialiter^,  »  Ce  dernier  mot  en  disait 
plus  qu'il  n'était  gros.  Curialiter  :  c'étaient  toutes  les 
amabilités  et  tous  les  luxes  de  la  courtoisie  féodale. 
Pour  décider  les  seigneurs  à  ouvrir  plus  largement 
leurs  bourses,  on  employait  volontiers  d'autres  argu- 
ments, et  qui  étaient  moins  impersonnels  :  «  Ce 
jongleur  vous  fera  connaître,  il  magnifiera  votre 
nom.  »  0  vanité  ^! 

Entre  tous  ces  formulaires,  celui  de  Buoncompagno 
n'est  certes  ni  le  moins  varié,  ni  le  moins  «  suggestif». 
On  commence  par  y  invoquer  le  nom  de  Bernard  de 
Ventadour^,  que  l'on  considère  à  lafois  comme  un  poète 
et  un  musicien  incomparable  ;  mais  notre  rédacteur 
ne  s'attarde  pas  en  ce  prologue  et  comprend  que  le 
meilleur  moyen  de  recommander  utilement  un  jon- 
gleur, c'est  d'attester  qu'il  a  rendu  de  véritables  ser- 
vices en  ces  deux  grandes  fêtes  de  la  vie  féodale,  à 
l'adoubement  et  aux  noces.  C'est  ce  qu'il  a  fait  en 
bons  termes;  mais  là  ne  s'arrête  point  le  formulaire 
très  complet  de  l'auteur  italien,  et  il  nous  offre  autant 
de  modèles  de  lettres  qu'il  y  a  d'espèces  de  jongleurs. 
Voici,  en  effet,  que  l'on  recommande  avec  la  même 
instance,  le  vielleur  §^m  vielam  scit  tangere  in  dul- 
core;  le  joueur  de  lyre  ou  de  «  chifonie  »  qui  novit 

1.  «  De  milite  ad  militem.  Pro  honore  militie  quam  nuper  susce- 
pimus,  divina  gratia  suffragante,  per  nostros  remunerare  nobis  con- 
venit  hystriones.  Vobis  Remundum,  doctorem  curialem,  laudabilem 
atque  notum,  ad  vestram  Excellentiam  mittimus,  sicut  petit,  muneran- 
dum,vestram  dilectionem  rogantes  ut  circa  ipsum  amore  nostro  veli- 
tis  curialiter  vos  habere.  »  (Lictamina  rectorica  magistri  GuidoniSy 
Bibl.  de  FArsenal,  854,  P  198  v°;  xiii^  siècle.)  —  2.  «  De  honore  vestre 
persone,  sicut  de  proprio,  gratulantes,  talem  doctorem,  quem  ad  nos 
munerandum  misistis,  sic  licenciare  curavimus  magnis  donis  quod 
cantando  ubique  magniflcet  nomen  vestrum.  »  {Ibid.)  =  Sur  ces  lettres 
de  recommandation  en  général,  voy.  Tobler,  {Spielmansleben,  p.  323) 
qui  cite  un  texte  curieux  d'Erec  et  d'Enide,  —  3.  Buoncompagno,  éd. 
Rockinger, Munich,  1863,  p.  163.  L'éditeur  a  écrit:  Bernardus  eventator, 


1  PART.    LIVR.   II. 
CHAP.   XX. 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.     109 

cantare  cum  lira  et  tangere  mïrabiliter  symphoniam; 
le  dtharedus  qui  «  fait  merveilles  avec  son  luth  »,  et  ~~  " 
Fauteur  croit  pouvoir  se  permettre  ici  un  petit  jeu  de 
mots  assez  innocent,  ut  si  cordas  jocunde  fecerit  conso- 
nare,  jocundum  sibi  prœmium  tribuatis;  le  harpiste 
et  le  joueur  de  rote,  et  jusqu'à  ces  pauvres  diables  de 
bateleurs  qui  savent  imiter  le  chant  des  oiseaux  et  le 
braiement  de  l'âne.  Voilà  vraiment  un  homme  qui  a 
pensé  à  tout  *. 

Le  jongleur  s'assure  qu'il  n'a  pas  perdu  ses  certifi-  Le  voyage 
cats  et  ses  lettres,  Puis,  il  part.  Suivant  qu'ils  ont 
plus  ou  moins  de  fortune,  ses  confrères  voyagent  à 
cheval  ou  à  pied  ^,  et  c'est  le  signe  auquel  on  reconnaît 
en  effet  qu'ils  sont  plus  ou  moins  misérables.  Quant  à 
lui,  il  regarderait  comme  un  déshonneur  de  ne  pas 
chevaucher  «  mul  et  destreiere  de  Rabie  ».  Les  jon- 
gleurs chantants,  dit-il,  «  ont  le  devoir  de  ne  pas  aller 

1.  «  Le  violatore.  Latorem  presentium  H.,  qui  violam  scit  etc.,  ad  vos 
duximus  destinandum,rogantes  ut  eum  remunerare,  nostre  dilectionis 
intuitu,  debeatis.  —  De  liratore  vel  sympho7iatore.  Litteras,  nostri  si- 
gilli  munimine  roboratas,  vestre  duximus  amicitie  destinandas,  rogan- 
tesut  latori  presentium, E.,.remuneracionem,  vice  nostra,sicut  expedit, 
conferatis,  scientes  quod  novit  etc.  —  De  zitharedo.  Ad  vos  transmitti- 
mus  citharedum  ut,  si  cordas  etc.  —  De  arpatore  vel  rotatore.  Virum 
curialem  pariter  et  famosum,  qui  arpam  vel  rottam  super  omnes  in 
omnimoda  varietate  sonorum  tangere  comprobatur,  vestre  nobilitati 
commendamus,  quatinus  munus  vestrum  ejus  operi  et  scientie  coeque- 
tur.»  (Buoncompagno.)  D'autres  recommandations  portent  ces  autres  ti- 
tres :  De  saltatore,  —  De  illo  qui  scit  volucrum  exprimere  cantilenas 
et  voces  asininas.—De  ceco  mirabili.  Enûn^  un  dernier  modèle  de  lettre 
nous  est  offert,  lequel  peut  servir  pour  tout  jongleur  ou  toute  jongle- 
resse.«  Latorem  (sive  latricem)  presentium,  P...joculatorem  (seu  jocu- 
latricem)  qui  (vel  que)  nostre  curie  vel  nupciis  voluit  interesse,  curia- 
litati  vestre  attendus  commendamus,  rogantes  ut  eum  (vel  eam), 
nostre  dilectionis  intuitu,  remunerare  velitis.  »  L'auteur  du  formu- 
laire ne  manque  pas  de  nous  dire  en  terminant  :  «  Nota  quod  hic  titulus 
rarissime  vel  nunquam  indiget  responsivis.  »  Nous  verrons  plus  loin 
qu'outre  ces  lettres  de  recommandation  pour  eux-mêmes,  les  jon- 
gleurs portaient  parfois  des  lettres  d'amour...  pour  les  autres  — 
2.  «  Quant  un  hom  fait  noces  en  feste  —  Où  il  a  gent  de  bonne  geste, 
—  Li  ménestrel,  quant  il  l'entendent,  —  Qui  autre  chose  ne  demandent, 
—Vont  là,  soit  amont,  soit  aval,—  L'uns  à  pié,rautres  à  cheval.»  (Rute- 
heuf,  De  Chariot  le  juif,  etc.,  2^  éd.  d'Achille  Jubinal,  II,  p.   98.) 


I  PART.  LIVR. 
CHAP.  XX. 


110     LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

à  pied  ^  ».  On  a  sa  dignité.  Il  n'est  pas  rare,  d'ail- 
'  leurs,  que  ces  nomades  cheminent  deux  par  deux. 
Nous  avons  parlé  plus  haut  de  ces  associations  entre  mu- 
siciens qui  sont  nécessaires  pour  former  un  orchestre  ; 
mais  les  chanteurs,  eux  aussi,  se  donnaient  souvent 
un  compagnon  de  route.  Dans  les  Miracula  sancti  Re- 
madï  nous  voyons  un  cantor  jocularis  qui  ne  se  sépare 
pas  de  son  sodalis  ^,  et  la  même  coutume  existait  cer- 
tainement au  midi  où  nous  rencontrons  Élie  de  Bar- 
jols  toujours  accompagné  d'un  autre  chanteur  qui 
s'appelait  Olivier.  Et  ils  allaient  ainsi,  de  ville  en 
ville,  de  château  en  château,  de  cour  en  cour  ^ ... 

Notre  jongleur  est  riche,  et  il  s'est  donné  le  luxe 
d'un  valet  qui  porte  sa  malle  et  ^'^  jogelerïe  ^,  sa  viele 
et  le  reste.  Ce  valet  d'ailleurs  lui  sert  à  plusieurs  fins. 
S'il  y  a  une  rivière  à  passer,  —  les  jours  où  par  hasard 
il  fait  à  pied  une  petite  étape,  —  le  valet  le  porte  sur 
son  dos  et  lui  tient  lieu  d'un  cheval  abrievé  ^  D'ail- 
leurs, il  n'est  pas  fier  à  l'excès,  et  fait  lui-même  assez 
volontiers  l'office  d'un  valet  ou,  tout  au  moins,  d'un 


—  1.  «  Nen  deit  aller  à  pei  çubler  qui  çante  ».  =  Dans  un  mandement 
du  duc  de  Bourgogne  en  1378,  on  trouve  un  don  de  quatre  francs  qui 
est  fait  «  à  un  menestrier  de  Monseigneur  pour  les  frez  et  missions  de 
son  cheval  et  le  salaire  du  maireschaut  qui  l'avoit  gouverné  et  gari  de 
certaine  maladie  à  Chastoillon-sur-Saine  ».  (Archives  de  la  Côte-d'Or, 
B.  1452,  fo  76  vo.)  —  2.  «  Cantor  quidam  jocularis  ipsa  nocte  cum  sodali 
suc  apud  hospitium  dormitum  ierat.»  (Acta  SS.  septembris,  I,  p.  722, 
d'après  les  Gesta  episcoporum  Leodienshim,  xi^  siècle.)  —  3.  «  N'Elias 
de  Barjols...  fetz  se  joglars,  et  accompagnet  se  com  un  autre  que 
avia  nom  Olivier,  et  aneron  lonc  tems  per  cortz.  »  (Raynouard,  1.  c. 
V.  p.  140.)  —  4.  Foulques  Fitz  Warin,^.  67.  V.la  note  1  de  la  p.  105.— 
5.  «  Et  li  jougleres  a  maintenant  parlé:  —  «Sire  amirés,  fait-il,  or  m'en- 
tendes. —  Jou  m'en  venoie  à  Monbranc  la  cité,...  —  Quant  vi  venir 
ce  jouene  baceler,  —  Tout  aussi  nu  comme  au  jor  qu'il  fu  né.  —  Il  me 
proia  du  pain  par  amisté  :  —  Jou  l'en  donnai  volentiers  et  de  gré...  — 
Tant  fis  à  lui  c'aveuc  moi  est  remés;  —  Si  boin  sergant  ne  poroit  nus 
trover.— Mon  fardel  porte  et  me  harpe  otretel,— Mesestrumens  canque 
li  veul  livrer,  —  Et  quant  ce  vient  à  1'  malvais  pas  passer,  —  Deseur 
son  col  m'a  errament  geté,  —  Outre  m'emporte  com  civax  abrie- 
vés.  »  (Huon  de  Bordeaux,  v.  7350  et  ss.) 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.     1H 

messager.  Les  jongleurs  avaient  cela  de  commun  avec 
les  pèlerins  qu'ils  colportaient,  avec  une  certaine  rapi- 
dité, les  nouvelles  politiques  et  religieuses  à  travers 
tout  le  monde  chrétien  ;  mais  ils  n'avaient  guère  que 
ce  point  de  ressemblance  avec  les  bonnes  gens  qui 
allaient  à  Rocamadour  ou  à  Compostelle.  Nous  avons 
même  quelques  raisons  de  craindre  que  ces  voyageurs 
trop  complaisants  (comme  nous  l'avons  déjà  donné  à 
entendre)  n'aient  parfois  servi  d'entremetteurs  et 
favorisé  plus  d'un  mauvais  amour,  comme  celui  du 
châtelain  de  Coucy  pour  la  dame  de  Faïel  *.  Le  nôtre, 
par  bonheur,  n'a  jamais  été  jusque-là. 

Le  voilà  sur  la  route  qui  doit  le  conduire  à  la  ville 
prochaine;  mais  l'étape  sera  de  six  lieues.  Il  a  donc  le 
temps  de  se  préparer  à  la  séance  qu'il  donnera  cette 
après-midi.  Certes,  sa  mémoire  est  admirable  :  il  sait 
par  cœur  ^  plusieurs  chansons,  qui  ont  chacune  quel- 
ques milliers  de  vers,  et  c'est  aussi  par  cœur  qu'il  les 
récite,  sans  jamais  s'aider  d'aucun  livre.  Mais  enfin, 
cette  merveilleuse  mémoire,  il  la  faut  rafraîchir  de 
temps  à  autre,  et  c'est  ce  qu'il  fait  en  chemin.  Dans 
ses  bagages,  il  y  a  un  ou  plusieurs  petits  livres  ^ 
légers,  portatifs,  charmants.  Ce  sont  ses  chansons,  et 


1.  «  C'est  un  ménestrel  qui  apporte  à  Faïel  la  première  chanson  faite 
par  le  châtelain  en  Thonneur  de  la  dame  du  lieu  (vers  409).  C'est  un 
autre  jongleur  (v.  6970)  qui,  revenu  de  la  grande  fête  donnée  par  le 
roi  Richard,  apprend  à  la  dame  de  Faïel  que  son  ami  a  pris  la  croix  en 
Angleterre.  »  (  Romania,  VIII,  pp.  352,  353,  d'après  le  Roman  du  châ- 
telain de   Coucy,  fin  du  xiii^  siècle  ou  commencement  du  xiv®.)  — 

2.  «  Cil  jugleor  par  cuer  canté  en  ont  piecha  —  Et  prinrent  la 
matere  et  puis  chà  et  puis  là.  —  Ensi  l'ont  corrompue.»  [Jehan  de  Lan- 
son,  Bibl.  de  l'Arsenal,  3145.)  «  Cil  jugleor  qui  la  durent  aprendre  — 
Les  millors  moz  lascerent  de  s'anfance.  »  [Enfances  Guillaume,  Bibl. 
nat.,  fr.  1448,  P  68  v^.)  —  «  Sai-ge  par  sens  et  par  mémoire  — De 
Charlemaine  et  de  Roulant.  [Les  deus  troveors  ribauz,  publiés  par 
Achille  Jubinal  en   sa  2^  éd.  de   Rutebeuf,  t.  III,  p.  12),  etc.,  etc.  — 

3.  «  Le  dit  Jehan,  à  cause  de  dit  fîef  [de  la  jonglerie  de  Beauvais], 
a  de  chascun  jongleur  venant  et  estant  à  Beauvez  une  fois,  douze 
deniers  de  ceulx  qui  chantent  en  place.  Et  se  ils  sont  refusant  de 


I  PART.    LIVR.   II. 
CHAP,  XX. 


112 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 


I    PART.   LIVR.   II. 
CHAP. XX. 


Arrivée 

du  jongleur 

dans  une  ville. 

Il  s'apprête 

à  chanter. 


il  les  relit  plus  d'une  fois,  afin  de  n'avoir  point  de 
défaillance  en  les  chantant  et  de  ne  pas  rester  soudain 
bouche  béante,  à  court.  Ces  précieux  manuscrits  de 
jongleurs, nous  en  possédons  encore  quelques-uns, et  en 
avons  donné,  plus  haut,  un  spécimen  exact  à  nos  lec- 
teurs Mis  nous  offrent,  en  général,  les  versions  les  plus 
brèves,  les  plus  anciennes,  les  meilleures  de  nos  vieux 
poèmes.  Tel  est  le  Raoul  de  Cambrai  ^,  içWAliscans 
et  le  Moniage  Guillaume  ^,  tel  surtout  ce  Roland 
d'Oxford  ^  dont  on  ne  doit  s'approcher  qu'avec  respect. 
Rien  ne  fait  passer  les  heures  plus  vite  que  la  lec- 
ture, et  notre  jongleur  est  tout  étonné  de  se  trouver 
aux  portes  de  la  ville  qui  était  le  but  de  son  étape.  Il 
ferme  son  livre  et  le  remet  en  son  étui.  Personne, 
d'ailleurs,  ne  connaît  mieux  que  lui  les  bonnes  auber- 
ges, et  il  se  décide  pour  celle  qui  a  comme  enseigne  «les 
quatre  fils  Aimon  ».  Il  installe  dans  l'écurie  son  che- 
val un  peu  maigre  et  qui  ne  ressemble  que  de  fort 
loin  au  bon  cheval  Baïart  (avant  le  siège  de  Montau- 
ban).  Puis,  il  prend  un  repas  plus  ou  moins  sommaire, 
et  enfin ,  dispos  et  frais ,  s'apprête  à  faire  son 
métier  ^  Sa  compagne  inséparable,  sa  vielle,  pend 
à  son  cou;  il  sait  où  est  la  grand'place,  et  il  s'y 
rend  sans  trop  de  hâte.  Mais  déjà  le  bruit  de  son 


palier,  il  puet  prendre  leur  livre  ou  leur  viele.  »  (Dénombrement  du 
fief  de  la  jonglerie  à  Beauvais,  le  2  mars  1377.  L'original  est  dans  la 
Collection  Grenier,  t.  311,  n»  106.) 

1.  Voy.  notre  t.  I,p.  227.  [Raoul  de  Garnirai,  Bibl.  nat.,  fr.  2493.) 
Mais  ce  qui  donnera  le  mieux  l'idée  d'un  de  ces  manuscrits  (pour  ceux 
qui  ne  peuvent  pas  voir  les  originaux)  c'est  la  reproduction  complète 
par  la  photographie  du  ms.  Digby  23  qui  contient  le  plus  ancien  texte 
connu  de  la  Chanson  de  Roland  {Photographische  wiedergabe  der  hs. 

JDibly  23 veranstaltet  von  D^  Edmund  Stengel...  Heilbronn,  Hen- 

ninger,  1878.)  —  2.  Bibl.  nat.,  fr.  2493  (anc.  8201).  —  3.  Bibl.  de  l'Arse- 
nal, 6562  (anc.  B.  L.  F.  185).  —  4.  Oxford,  Bodléienne,  Digby  23.  Nous 
en  avons  donné  un  spécimen  dans  l'édition  de  luxe  et  dans  les  éditions 
classiques  de  notre  Roland.  —  5.  «  Prent  sa  vielle,  de  l'ostel  s'en 
torna.  »  {Bueves  d'Hanstonne.  fr.  12548,  fo  170.) 


l'auditoire 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.  113 

arrivée  a  couru  dans  tout  le  pays;  on  se  le  montre,  ^  i^^rt.  mu.  u. 

A         «J         '  '  CHAP.    XX. 

on  Fentoure,  on  le  suit  :  a  Un  jongleur,  un  jongleur,  »  ~~ ~ 

et,  avant  d'avoir  ouvert  la  bouche,  il  a  déjà  plus  de 
cent  auditeurs. 

La  place  ^  est  en  face  de  Féglise  ;  c'est  un  aître 
au  milieu  duquel  il  y  a  un  bel  orme,  vieux  de  deux 
ou  trois  siècles.  Près  de  cet  orme,  auquel  on  donne 
encore,  malgré  son  âge,  le  nom  d'onnelet^  îl  y  a  des 
estaus,  il  y  a  un  banc  où  viennent  s'asseoir  les  vieilles 
gens  qui  espèrent  se  chauffer  au  soleil.  C'est  sur  ce 
banc  que  monte  le  jongleur  ^  et  il  commence  par 
exécuter  sur  sa  vielle  quelques  accords  bruyants,  et 
même  un  peu  criards,  pour  attirer  la  foule.  Autour  de 
lui  le  cercle  s'épaissit.  L'auditoire  est  des  plus  variés  :  Physionomie 
il  y  a  là  de  très  petites  gens  qui  se  font  une  fête  d'en- 
tendre le  chanteur;  puis,  des  bourgeois  plus  graves 
avec  leurs  femmes;  voire,  plusieurs  chevaliers  qui  sont 
venus  rendre  visite  au  châtelain;  voire  même,  plusieurs 
clercs  qui  ont  dîné  tantôt  chez  le  prêtre  de  la  paroisse 
et  ne  s'attendaient  pas  à  pareille  aubaine.  Avec  la 
familiarité  qui  était  coutumière  aux  hommes  de  ce 
temps  où  il  n'y  avait  vraiment  pas  d'esprit  de  caste,  ils 
sont  tous  confondus  les  uns  avec  les  autres  et  atten- 
dent, bouche  béante. Le  jongleur  attend,  lui  aussi,  qu'il 
ait  un  auditoire  digne  de  lui.  Il  descend  de  son  banc,  et 


1.  Canere  in  plateis,  cha7iter  en  place,  étaient  les  formules  les  plus 
ordinairement  appliquées  aux  jongleurs,  ou,  tout  au  moins,  à  une 
certaine  catégorie  de  jongleurs.  Le  régent  d'Angleterre,  Guillaume  de 
Longchamp,  fit  un  jour  venir  en  Angleterre  des  jongleurs  français  : 
c'était,  comme  le  dit  Roger  de  Hovedene  en  un  texte  cité  plus  haut, 
ut  de  illo  canerent  in  plateis.  Au  xV^  siècle,  à  Beauvais,  celui  qui 
tient  le  fief  de  la  jonglerie  a  le  droit  d'exiger  douze  deniers  «  une 
fois  »  sur  tous  les  jongleurs  qui  chantent  en  place.  (Dénombrement 
de  1377,  cité  ci-dessus.)  P]tc.,  etc.  —  2.  «  Et  Josiane  pourpensa  un  sem- 
blant; —  Vint  as  estaus,  si  monte  sur  un  banc.  »  {Bueves  d'Hanstonne, 
Bibl.  nat.  fr.  12548,  f^  170.  Cf.  la  même  chanson,  Bibl.  nat.,  fr.  25516 
fo  70.) 


114 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 


I   PART.   LIVR.  II. 
CHAP.   XX. 


Appels  réitérés 

au  silence  : 

début 

de  la  Chanson. 


Le  jongleur 
ne  récite  pas 

les  vers 
de  son  poème  : 
il  les  chante. 


fait  avancer  OU  reculer  ce  public  un  peu  agité  qu'il  dis- 
pose de  son  mieux  en  un  cercle  à  peu  près  régulier  ^  : 
«  Avancez  encore  un  peu.  Là,  c'est  bien.  Silence, 
((  silence.  »  Le  moment  de  commencer  est  venu  :  il 
commence,  et  sa  voix  est  retentissante  et  claire  ^  : 
«  Ecoutez-moi,  chevaliers  et  sergents,  bourgeoises 
«  et  bourgeois,  barons  et  sages  clercs  qui  savez  lire, 
«  dames  et  pucelles,  et  vous  aussi,  vous,  petits 
«  enfançons;  écoutez-moi,  tous,  les  hommes  et  les 
((  femmes,  les  petits  et  les  grands  ^  »  Puis,  il  ajoute 
avec  une  voix  un  peu  goguenarde  :  «  Loin  d'ici  tous 
((  ceux  qui  n'ont  pas  d'argent.  Ils  ne  sont  pas  de  ma 
«  partie  ^.  »  Là-dessus,  un  fort  coup  d'archet,  avec 
un  nouvel  appel  au  silence  :  a  Or  faites  pais  y  li  grant  et 
((  li  menoiir  ^.  »  Enfin,  voici  le  vrai  début  de  la  chan- 
son :  «  Oez,  seigneur,  par  Dieu  qui  ne  menti,  — 
«  Bone  chanson  dont  li  vers  sont  fourni  ^.  »  En  vérité,  il 
était  temps  d'entrer  dans  le  vif;  le  public  faisait  mine 
de  s'impatienter  et  se  rappelait  assez  aigrement  que , 


1.  «  Bone  chanson  qui  oïr  la  voira  —  Face  moi  pais  et  si  se  traie 
en  çà.  »  {Montage  JRenoart,  Bibl.  nat.  fr.  1448,  f^  334.)  —  «  Tote  la  gent 
entor  lui  aùna.  »  (Bueves  d*Hanstonne,  Bibl.  nat.  fr.  25516,  fo  70.)  «  Qui 
vuet  oïr  chanson  cortoise  et  avenant  —  Si  laist  ester  la  noise  et  se 
traie  en  avant.  »  (Destruction  de  Jérusalem,  Bibl.  nat.  fr.  1375,  f^  75.) 
«  Or  vous  traiez  en  chà,  sig-nour,  je  vous  en  prie.  »  {Baudouin  de 
Sebourc,  éd.  Boca,  I,  p.  123.)  —  2.  «  Si  haut  canta  que  trestot  Font 
01.  »  [Bueves  d'Hanstonne,  Bibl.  nat.  25516,  fo  70.)  «  A  sa  vois  clere  a 
hucié  hautement.  »  (Ibid.,  fr.  12548,  fo  170.)  etc.  —  3.  «  Or  m'escoutez, 
chevalier  et  serjant  —  Et  les  puceles  et  dames  et  enfant.  »  [Bueves 
d'Hanstonne,  Bibl.  nat.  fr.  12548,  f»  170.)  «  Or,  m'entendez,  baron, 
chevalier  et  serjant,  —  Les  homes  et  les  famés,  li  petit  et  li  grant.  » 
{Destruction  de  Jérusalem,  Bibl.  nat.  fr.  1375,  f^  75.)  «  Seignors,  or  en- 
tendez, chevaliers  et  serjant,  —  Bourgeoises  et  bourgeois  et  saiges 
clers  lisant.  »  (Ogier,  en  alexandrins,  cité  par  Tabbé  Delarue,  Essais 
historiques  etc.,  I,  241.)  «  Seignors,  roi,  prince  et  conte,  chevalier  et 
baron,  —  Bourgeois,  canoine  et  prestre,  gent  de  religion,  —  Dames  et 
damoiselles  et  petit  enfanchon  »  {Vœuoc  du  paon,  ciié^  parle  môme.) 
etc.,  etc.  —  4.  «  Et  qui  n'a  point  d'argent,  si  ne  s'asièche  mie  :  —  Car 
chil  qui  n'en  ont  point  ne  sont  de  ma  partie.  »  [Baudotdn  de  Sebourc, 
éd.  Boca,  I,  p.  123.)  —  5.  Bueves  d'Hanstonne  (Bibl.  nat.  fr.  12548, 
etc.,  etc.)  —  6.  Ibid.,  fr.  25516,  fo  70,  etc.,  etc. 


I   PART.   LIVR.   II. 
CHAP.    XX. 


de  nos  chansons. 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.  115 

l'autre  année,  un  jongleur  était  venu  sur  cette  même 
place,  qui  avait  essayé  de  dix  chansons  avant  de 
trouver  la  bonne  *.  Tout  se  tait. 

Le  jongleur  ne  lit  pas,  il  ne  dit  pas  :  il  chante  ^. 

Il  sera  certes  le  bienvenu,  le  savant,  Fheureux     Hypothèses 

'  '  sur  la  notation 

savant  qui  découvrira  un  jour,  dans  un  manuscrit  jus-  laccomptgnement 
qu'alors  inconnu,  la  notation  musicale  de  cette  mélo-  laméîopée 
pée  sur  laquelle  on  chantait  nos  chansons  de  geste. 
Ce  sera  une  vraie  découverte  et  à  laquelle  nous  avons 
bien  souvent  pensé  et  aspiré,  comme  à  la  découverte 
si  désirée  de  la  première  version  A^V  Aliscans .  On  peut 
d'ailleurs  présumer  que  la  mélodie  de  nos  vers  épi- 
ques n'était,  en  effet,  qu'une  sorte  de  mélopée  mono- 
tone et  moins  variée  assurément  que  celle  de  la  Préface 
en  notre  messe.  On  a  pu  dire  «  qu'ils  étaient  psalmo- 
diés sur  une  mélodie  qu'accompagnait  un  instru- 
ment ^  ».  Le  plus  précieux  document  qu'on  possède 
sur  un  sujet  aussi  obscur,  est  le  petit  manuscrit 
à'Aiicassin  et  Niœlette,  de  cette  exquise  composition 
qui  est,  comme  on  le  sait,  entremêlée,  farcie  de  prose 
et  de  vers.  Pour  ne  parler  d'abord  que  des  vers  de  ce 
joli  poème,  ils  présentent  une  forme  des  plus  curieu- 
ses :  ce  sont  de  petites  laisses  monorimes  où  tous  les 

1.  «  Hi  similes  sunt  cantantibus  fabulas  et  gesta  qui,  videntes  can- 
tilenam  de  Landrico  non  placere  auditoribus,  statim  incipiunt  de 
Narcisse  cantare.  Quod  si  nec  placuerit,  cantant  de  alio.  »  (Petms 
Ganter,  Verbtim  abbreviatum,  Patrologie  de  Migne,  CCV,  p.  101.)  — 
2.  Les  textes,  ici,  sont  tellement  nombreux  qu'on  ne  saurait  songer 
à  les  citer  tous.  On  sait  qu'en  parlant  de  Guillaume  d'Orange,  Orderic 
Vital  dit  nettement  :  «  Vulgo  canitur  a  joculatoribus  de  illo  canti- 
iena.  »  (Ed.  Leprévost,  III,  pp.  5,  6.)  =  «Desoz  le  pin  lor  chantoit  un 
jugler  —  Vielle  chanson  de  grant  antiquité.  »  (Prise  d'Orange,  éd. 
Jonckbloet,  vers  138,  139.)=  «Ge  sai  bien  chanter  à  devise—  Du  roi 
Pépin  de  Saint-Denise.  »  {Les  detis  troveors  rïbauz,  1.  c.  vers  129, 130.) 
=  «  En  1454,  à  Beauvais,  celui  qui  tientleflef  de  la  jonglerie  est  encore 
tenu  de  chanter  ou  de  faire  chanter  de  geste  ou  cloistre  de  l'église.  » 
(Arch.  nat.  P,  1461.)  Ces  quatre  exemples  sont  pris  au  hasard  entre 
plus  de  mille.  —  3.  Lavoix,  La  Musique  au  siècle  de  saint  LouiSi 
1.  c,  p.  345. 


I   PART.  LIVR.    II. 
CHAP.    XX. 


116     LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

vers  sont  de  sept  syllabes,  sauf  toutefois  le  dernier 
qui  est  de  quatre  syllabes  seulement,  et  toujours  fémi- 
nin. Il  y  a  là  sans  doute  quelque  imitation  des  chan- 
sons de  la  geste  de  Guillaume  où  les  couplets  en  vers 
décasyllabiquesse  terminent  par  un  petit  vers  féminin 
de  six  syllabes;  mais,  d'ailleurs,  il  n'importe,  et  c'est 
la  notation  musicale  qui  nous  intéresse  ici  le  plus 
vivement.  Cette  notation,  dans  le  manuscrit  d'An- 
cassin^  est  disposée  de  façon  à  accompagner  seule- 
ment les  deux  premiers  vers  de  chaque  laisse  ^,  «  La 
mélodie  de  ces  deux  vers  est  à  peu  près  la  même, 
depuis  le  commencement  jusqu'à  la  fin  de  la  com- 
position ;  mais,  par  bonheur,  il  y  a  un  cas  particu- 
lier, une  exception.  Au  lieu  de  deux  vers  en  mu- 
sique, le  scribe  nous  en  a  noté  tî^ois  dans  la  laisse 
finale,  et  le  troisième  reproduit  la  mélodie  du  pre- 
mier. »  D'où  M.  Gaston  Paris  s'estime  en  droit  de 
conclure  que  «  l'on  chantait  tous  les  vers  impairs 
sur  les  notes  du  premier  vers  de  la  laisse  et  tous 
les  vers  pairs  sur  celles  du  second^  ».  Il  faut  seule- 
ment réserver  ici  la  question  du  dernier  vers  de 
chaque  couplet,  pour  lequel  nous  avons  toujours  cru 
que  l'on  composait  expressément  une  mélodie,  une 
cadence  finale.  On  peut  d'ailleurs  supposer,  sans  trop 
de  hardiesse,  que  ce  même  système,  dans  son  ensem- 
ble, a  pu  s'appliquer  A  TOUTES  NOS  CHANSONS  DE  GESTE,  et 

il  est  permis  enfin  d'ajouter,  avec  M.  Gaston  Paris,  que 
«  chacun  de  ces  poèmes  avait  sa  musique,  ou  pour 
mieux  dire,  sa  mélopée  spéciale^  »,  Ce  n'est  qu'une 
hypothèse,  mais  elle  est  plausible. 
Nous  sommes  encore  moins  renseignés  sur  la  nature 


1.  Aucassin  et  Nicolette,  chantefable  du  xii^  siècle,  traduite  par 
A.  Bida,  1878.  Préface  de  Gaston  Paris,  p.  xt.  —  2.  Ihid.,  p.  xvi.  — 
3.  Ihid.y  p.  XVI,  XVII.  Cf.  H.  Lavoix,  1.  c.  pp.  345,  346. 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.  117 

exacte  de  Faccompagnement  de  cette  mélopée  sur  la 
vielle  du  jongleur  ^  Tout  nous  porte  à  croire  que 
cet  accompagnement  était  des  plus  simples  :  des 
accords  plaqués,  un  coup  d'archet  plus  marqué  à  la 
fin  de  chaque  vers,  une  brève  ritournelle  entre  chaque 
couplet.  Il  ne  serait  pas  impossible  que  les  jon- 
gleurs de  geste  aient  quelquefois  employé  le  moyen 
naïf  qui  est  d'un  si  puissant  effet  dans  les  vieux  mélo- 
drames, c'est-à-dire  un  accompagnement  doux  et 
continu,  en  manière  de  trémolo,  dans  les  moments 
décisifs,  à  l'arrivée  du  traître,  à  la  péripétie,  au 
dénouement;  mais  la  supposition  est  ici  tout  arbi- 
traire, et  nous  n'avons  à  nous  autoriser  d'aucun  texte. 
Les  documents  figurés  nous  permettent,  au  contraire, 
de  nous  représenter,  d'une  façon  très  précise,  comment 
le  jongleur  portait  sa  vielle.  Il  tenait,  avec  sa  main 
gauche  cet  instrument  à  peu  près  collé  contre  sa  poi- 
trine et,  de  sa  main  droite,  dirigeait  l'archet  qui  était 
beaucoup  plus  cambré  que  le  nôtre.  Mais  ici  les  com- 
mentaires sont  insuffisants  et  ne  sauraient  remplacer 
l'image  ^ 

Le  jongleur  chante,  et  je  reconnais  bien  les  vers 
qu'il  psalmodie.  C'est  le  début  de  cette  noble  chanson 


1.  Ici  encore,  il  y  aurait  trop  de  textes  à  citer  :  «  De  Karolo,  clari 
prceclara proie  Pipini,  —  Cujus  apud  populos  venerabile  nomen  in  omni 
—  Ore  satis  claret  et  decantata  per  orbem  —  Gesta  soient  melicis  aures 
sopire  viellis.  »  (Carolimcs,  de  Gilles  de. Paris,  cité  par  G.  Paris, 
Histoire  poétique  deCharlemagne,p.  106.)=  Des  malfaiteurs  qui  veu- 
lent pénétrer  dans  Tabbaye  de  Saint-Benoit-sur-Loire,  se  font  précé- 
der par  un  jongleur  «  qui  Musico  instrumento  res  fortiter  gestas  et 
priorum  bella  prsecineret.  »  {Miracles  de  saint  Benoit,  éd.  de  M.  de 
Certain,  lib.  VIII,  p.  336.)  «  In  ore  scurra3...  in  orbe  terrarum  deferri  et 
CUM  INSTRUMENTO  uiusicari  vel  decantari.  »  (Chronique  de  Giiines  et 
d'Ardres^  éd.  de  M.  le  marquis  de  Mesnil-Glaise,  p.  311.)  «  E  T  joglar 
que  son  er  palais  —  Violon  descortz  e  sons  et  lais  —  E  dansas  e 
cansonz  de  gesta.  »  {Jaiifre,  Lexique  roman  àQ  Raynouard,  I,  p.  161.) 
Etc.,  etc.  —  2.  Le  type  que  nous  reproduisons  ci-contre  est  emprunté 
ail  nis.  32  du  fonds  ^Uemapd,  à  la  Bibliothèque  nationale,  (fo  146.) 


I    PART.    LIVR.    II. 
CHAP.    XX. 


l.    PART.    LIVR.  II. 
CHAP.   XX. 


118  LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

à' Elle  de  Saint-Gille,  qui  a  un  caractère,  un  parfum 
si  profondément  antique  :  «  Faites  paix,  seigneurs,  et 
que  Dieu  vous  bénisse,  —  Dieu  qui  est  le  glorieux  du 
ciel  et  le  fils  de  sainte  Marie!  —  Vous  plairait-il 
entendre  trois  vers  de  baronnie  —  Sur  un  comte  qui 
naquit   à   Saint-Gille.  —  Il  vécut  tant,  seigneurs, 


qu'il  eut  la  barbe  blanche.  —  Jamais  ne  fit  trahison 
en  sa  vie,  —  Mais  aima  bien  le  fils  de  sainte  Marie, 
—  Honora  les  églises  et  les  abbayes,  —  Fit  bâtir  des 
hôtelleries  et  des  ponts.  —  Or,  le  Comte  était  un 
jour  en  sa  salle  de  pierre...  »  Mais  nous  ne  voulons 
pas  ici  aller  plus  loin,  et  laissons  l'auditeur  en  sus- 


PATIT.    LIVn.   II. 
CHAP.    XX. 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.     119 

pens  ^  C'est  plus  loin  qu'en  nous  transportant  dans  la 

salle  ^;m^^  d'un  château,  nous  aurons  lieu  de  mettre  — 

en  lumière  tout  ce  qui  se  rapporte  à  l'exécution  des 
chansons  de  geste.  Aujourd'hui,  nous  sommes  en  plein 
air,  et  y  restons. 

C'est  d'ailleurs  sur  les  places  publiques,  c'est  dans     ^e  jong:ieur 

A  1  T.  7  continue  a  chanter 

la  rue  que  les  jongleurs  ont  surtout  exercé  leur  in-    oùTiSuu 
fluence  sur  les  idées  et  les  mœurs  de  leur  temps,  volontiers  Moge 
Tout  d'abord,  ils  se  faisaient,  par  une  avidité  facile  qui  irpSiLn. 
à  comprendre,  les  colporteurs  peu  désintéressés  de 
la  gloire  de   certains    princes    et  seigneurs  qui  les 
payaient  grassement.  Guillaume  de  Longchamp,  ré- 
gent d'Angleterre,  ne  fait  pas  venir  pour  un  autre 
motif  tant  de  jongleurs  de   ce  royaume  de  France 
qui  en  produisait  tant  :  s'il  les  comble  de  si  beaux  pré- 
sents, c'est  pour  qu'ils  chantent  ses  exploits  mplateis. 
Rien  n'était  plus  facile  que  d'insérer  ces  sortes  de 
panégyriques  dans  les  premières  laisses  ou  dans  le 
corps  d'une  chanson  de  geste.  Les  jongleurs  en  vin- 
rent même  à  établir  là-dessus  une  sorte  de  tarif. 
Tant  pour   un  éloge  un  peu  développé,   tant  pour 
la  seule  insertion  d'un  nom  dans  une  liste  de  héros. 
Il   arriva  que    certain  jour  un  jongleur,  —  impru- 
dent celui-là,  —  se  présenta  devant  Arnoud,  comte 
d'Ardres  ^  :   «  Je  voudrais,  lui  dit-il,  avoir  de  belles 
«  chausses    écartâtes.    Donnez   m'en   une  paire ,   et 
«  j'insère  votre  nom  dans  la  Chanson  d'Antioche,  » 
Arnoud,    qui   avait  été  un   des  plus  vaillants  com- 
pagnons de  Godefroy  de  Bouillon,  s'indigna  contre 
ce    bouffon    et  lui   refusa  les  chausses  convoitées; 
mais  le  jongleur  se  vengea,  et  le   nom  d'Arnoud, 


1.  Élie  de  Saint-Gille  ;  éd.  G.  Raynaud,   pp.  1  et  2.  —  2.  H  s'agit 
Ici  d'Arnoud  II,  dit  le  Vieil  (f  1139). 


I   PART.   LIVU.    m. 
CHAP.     XX. 


120  LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

hélas!  ne  figure  pas  dans  le  vieux  poème.  L'histoire 
est  jolie  \ 

Chanter  le  barnage  des  seigneurs  qui  paient  bien, 
voilà  ce  qui  est  à  peine  excusable  et  qui  décèle  une 
âme  basse;  mais  chansonner  ceux  qui  paient  mal, 
c'est  le  triomphe  de  la  rancœur.  Nos  jongleurs  n'ont 
pas  toujours  résisté  à  cette  tentation.  Il  va  sans  dire 
qu'ils  n'ont  pas  su,  en  ce  cher  pays  de  France,  de- 
meurer étrangers  à  la  politique.  Quelle  joie  de  chan- 
sonner le  roi,  sa  femme,  ses  enfants  et  toute  la  famille 
royale!  Ils  n'ont  pas  manqué  à  ce  «  devoir  »,  et  ont 
été  à  l'occasion  de  bons  petits  révolutionnaires  en 
herbe.  Il  a  même  fallu,  certain  jour,  que  la  royauté  fît 
mine  de  se  fâcher  :  «  Soit  crié  de  par  le  Roy.  Nous 
deffendons  à  tous  ditteurs,  faiseurs  de  ditz  et  de 
chansons  et  à  tous  autres  menestriers  de  bouche  et 
recordeurs  de  ditz  que  ils  ne  facent,  dyent  ne  chan- 
tent,   en  place  ne  ailleurs,  aucuns   ditz,   rymes  ne 


1.  Lambert  d'Ardres  la  raconte  avec  une  indig-nation  contre 
les  jongleurs  qui  gagnerait  à  être  moins  emphatique  :  «  Antio- 
chense  commendator  cantilense,  avaritiœ  zelo  ductus  et  magis  cupidus 
temporalis  lucri  retributionis  quam  Arnoldus  laudis  luimanse  (o  gar- 
tionum  et  ministralium,  immo  adulatorum  injuriosa  laudatio!  o  iner- 
tium  principum  indigna  et  inanis  exultatio!),  quia  «  virtute  et  probi- 
tate  per  omnia  nobilis  héros  »,  Arnoldus,  eidem  scurrœ,  qui  nullo 
nomine  dignus  habetur,  duas  caligas  denegavit  scarlatinas,  de  eo 
digne  promeritas  laudis  prœconium  et  gloriam  subticuit,  et  de  eo,  in 
cantilena  sua,  in  qua,  ficta  veris  admiscens,  multa  multorum  nichilo- 
minus  laudandorum  gesta  sub  silentio  intacta  reliquit,  mentionem^ 
non  fecit.  Sed,  o  laudanda  et  ubique  terrarum  préedicanda  Arnoldi 
militia!  0  in  omnibus  s^eculis  memoranda  probitatis  ejus  strenuitas 
et  gloria!  0  humilitatis  ejus  non  despicabilis,  sed  inenarrabilis  in 
virtutum  operibus  constantia!  Qui  humanam  nullatenus  quserens 
gloriam,  scurrcO  maluit  quantumcumque  munusculum  denegare,  quam 
in  ore  scurrœ  et  nomine  indigni,  licet  omni  haberetur  laude  dignissi- 
mus,  in  orbe  terrarum  deferri,  etc.  »  [Chronique  de  Giiines  et  d'Ardres, 
par  Lambert,  curé  d'Ardres,  éd.  de  M.  le  marquis  de  Mesnil-Glaise, 
p.  311.)=Cf.  ce  passage  ^'Relias  :  «Aine  n'i  ot  canteor,  jogleor,  menes- 
trer  —  C'on  ne  donast  mantel,  ou  bliaut,  ou  cender,  —  Palefroi  ou 
ronchin,  si  bien  les  fîst  loer.  —  Cil  vont  as  autres  cors,  n'ont  cure 
d'arester. —  Si  content  son  barnage,  ne  le  voelent  celer.  —  Tuit  paro- 
lent  de  lui,  dusqu'en  la  Roge  mer.»  (Y.  5739  et  ss.) 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.  121 

chançons  qui  facent  mention  du  Pape,  du  Roy  nos~ 
tre  sire,  de  nos  seigneurs  de  France,  au  regart  de  ce  " 
qui  touche  le  fait  de  l'union  de  l'Eglise...  sur  peine... 
d'estre  mis  en  prison  deux  mois  au  pain  et  à 
l'eaue.  Escript  soubz  nostre  signet,  le  mardi  qua- 
torze septembre  1395  ^  »  Quelques  mois  plus  tard, 
nouvelles  sévérités  «  contre  les  chifoineurs  et  chanteurs 
demourans  à  Paris  »  qui  avaient  osé  chansonner  le  ma- 
riage de  Richard  II  avec  Isabelle,  fille  de  Charles  VI. 
Les  noces  avaient  été  célébrées  le  onze  mars  et,  cinq 
jours  après,  les  foudres  royales  atteignaient  les  jon- 
gleurs. C'est  alors  que  ces  comédiens  se  firent  très 
humbles  et  adressèrent  une  requête  au  Roi  :  «  Su- 
plient  humblement  les  chifoineurs  et  chanteurs  de- 
mourans à  Paris,  povres  gens  chargez  de  femmes 
et  de  plusieurs  petis  enfans.  »  Ces  gaillards-là, 
comme  vous  le  voyez,  savaient  leur  rhétorique  et  pra- 
tiquaient Fexorde  insinuant.  Ils  déclarent  ensuite 
qu'ils  ont  depuis  longtemps  l'habitude,  «  à  l'honneur 
du  roi  et  du  royaume  »,  de  chanter  sans  cesse  de 
nouvelles  chansons  sur  tous  les  événements  nouveaux. 
Pourquoi  les  empêcherait-on,  après  tout,  de  célébrer 
le  mariage  de  la  fille  du  Roi?  Ne  vaudrait-il  pas 
mieux,  comme  ils  en  supplient  le  Roi,  «  leur  donner 
enfin  congié  que  icelui  mariage  puissent  et  osent 
chanter,  et  d'autres  nobles  fais  qui  pourraient  sur- 
venir? »  Qu'on  leur  permette,  à  tout  le  moins,  de  les 
chanter  devant  le  Roi,  ces  fameuses  chansons,  et  l'on 
verra.  Encore  une  fois,  «  ilz  n'ont  de  quoy  vivre,  ne 
savent  aucun  autre  mestier  à  gaigner  leur  pauvre  vie 
pour  eulx,  leurs  dites  femmes  et  enfans  ».  Cette  re- 


1.  Bibl.  nat.  fr.  8064,  fo  259;  copie  du  «  Livre  rouge  vieil  »,  Archives 
nationales,  Y2,  fo  123. 


I   PART.    UVR. 
CHAP.    XX. 


I  PART.  LIVR.  II. 
CHAP.   XX. 


122     LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

quête  ^  où  l'on  sent,  sous  des  apparences  d'humilité,  je 
ne  sais  quel  cynisme  gouailleur,  cette  requête  hélas  ! 
fut  entendue  ^Le  pouvoir  faiblit,  et  l'on  permit  aux  (?Az- 
foïneurs  de  reprendre  leur  petit  commerce.  Il  est  vrai 
qu'on  ne  toléra  que  les  chansons  a  sur  la  fête  de  la  Reine» 
et  que  cette  licence  ne  fut  accordée  qu'aux  chanteurs 
de  Paris.  C'était,  malgré  tout,  pactiser  avec  l'ennemi. 
En  Angleterre,  les  ménestrels  se  donnaient  les 
mêmes  libertés,  et  Ton  a  pu  dire  (mais  il  conviendrait 
de  le  mieux  prouver)  qu'ils  y  doivent  être  considérés 
((  comme  les  apôtres  des  idées  libérales^  ».  Ce  qui 
semble  d'ailleurs  résulter  des  faits  qui  ont  été  exposés 
plus  haut,  c'est  que  les  jongleurs,  pour  mettre  leur 
répertoire  au  courant  de  tous  les  faits  nouveaux, 
devaient  faire  preuve  d'une  singulière  rapidité  de 
composition.  J'imagine  même  qu'ils  devaient  im- 
proviser plus  d'une  fois.  C'est  peut-être  le  cas  de  Jo- 
siane,  de  cette  héroïne  de  Bueves  d'Hanstonne,  quand, 
pour  se  faire  reconnaître  de  son  mari,  elle  se  travestit 
en  jongleur^  et  chante  devant  Beuves,  comme  nous 
l'avons  vu  plus  haut,  la  propre  histoire  de  Beuves  lui- 
même  :  «  Cou  est  de  Bueve,  un  chevalier  vaillant  — 
Et  de  s'amie  Josiane  au  cuer  franc  ^  »  C'est  encore 


1.  Arch.  nat.  Y,  5220,  f»  277.  Les  chifoineurs  font  encore  valoir 
d'autres  arguments  :  «  Comme...  naguères  leur  ait  esté  défendu  que 
d'aucune  chose  du  fait  des  roj^aulx  ilz  ne  chantent,  toutes  voies  plu- 
sieurs seigneurs  et  autres  leur  demandent  ou  demanderont  s'ilz  ont 
aucun  dit  ou  chançon  du  mariage  de  vostre  fille,  et,  pour  cause  d'icelle 
deffense,n'en  ont  osé  faire  aucune  mencion.  »  Ils  terminent  en  disant  : 
«  Les  dits  suplians  priera  (sic)  Dieu  pour  vous  et  vostre  noble  lignée.  » 
La  lettre  du  Roi  où  est  insérée  cette  «  supplication  »  est  du  16  mars  1396. 

—  2.  Ibid.  Le  dit  congé  est  accordé  dès  le  18  mars  :  «  Le  samedi  etc.; 
veiies  par  monseigneur  le  Prévost  les  lettres  et  requeste...  ci  dessus 
translatées,  congié  a  esté  donné  aux  chanteurs  et  chifoineurs,  de 
Paris  seulement,  de  chanter  les  chançons  touchans  la  feste  de  la 
Reine  dont  en  la  dite  requeste  est  faite  mençion  seulement.»  —  3.  Jus- 
serand,  La  vie  nomade  en  Angleterre^  p.  130.  —  4.  Ou  en  jongle- 
resse.  Comparer,  à  ce  point  de  vue,  les  mss.  25516,  fo  71  et  12548,  P  168, 

—  5.  Bibl,  nat.  fr.  12548,  fo  170. 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.  123 

le  cas  du  jongleur  Daurel  qui  s'introduit  un  jour  dans 
le  château  de  Monclar  et  qui,  en  présence  de  Gui,  du 
meurtrier  de  Beuvesd'Hanstonne,  s'écrie  soudain,  avec 
un  accent  terrible  :  «  Qui  vol  auzir  canso,  ieu  Ih'  en 
dirai,  som  par,  —  De  tracio  que  no  fai  à  celar  — 
De  r  fel  trachor  Guio  cui  Jhesus  desampar  K  »  Même 
il  arrive  que  Dieu  intervient  et  fait  de  beaux  miracles 
pour  donner  au  jongleur  cette  merveilleuse  facilité  de 
l'improvisation.  C'est  ce  qu'on  put  constater,  au  dire 
de  la  légende,  pendant  la  veillée  funèbre  auprès  du 
corps  de  saint  Remacle  :  un  jongleur,  qui  se  trouvait  là, 
par  hasard,  prit  place  au  milieu  des  veilleurs  et  se  mit 
soudain  à  chanter  la  vie  et  les  vertus  du  Saint  ^ 
De  tels  prodiges  n'étaient  pas  nécessaires,  et  les  bons 
jongleurs  improvisaient  fort  naturellement  ^  Atout  le 
moins,  ils  savaient,  dans  une  vieille  chanson,  intro- 
duire ça  et  là  quelques  vers  nouveaux  à  l'honneur  des 
uns,  à  la  honte  des  autres.  C'est  ce  don  qui  les  ren- 
dait particulièrement  redoutables  aux  plus  vaillants 
chevaliers,  aux  héros  de  nos  poèmes  qui  s'écrient  à 
tout  instant,  inquiets  et  effarés  :  «  Pourvu  que  les 
((  jongleurs  ne  chantent  pas  sur  nous  une  mauvaise 
((  chanson!  » 
Notre  jongleur,  cependant,  continue  à  psalmodier 


1.  Daurel  et  Béton,  éd.  P.  Meyer,  vers  1944  et  ss.  —  2.  «  Cantor  qui- 
dam jocularis  ipsa  nocte  cum  sodali  suo  apud  hospitium  dormitum 
ierat.  Qui  statim,  somno  excitus  :  «  Sodés,  inquit,  surge  :  nos  illô 
prsestat  abire;  —  Non  est  hoc  vanum;  non  est,  lîic  crede,  morandum. 
—  Excubias  illas  celebrare  juvat  venerandas.  »  Cumque  ille  renuens 
eum  eiTonese  visionis  argueret  :  «  Non  fallor,  inquit,  somno  ludifi- 
cante;  sed  testor  Deum,  quemdam  venerandi  habitus,  quasi,  manu  ap- 
prehensa,  me  illuc  trahentem  vidisse.  »  Quibus  dictis,  prsepeti  cursu 
se  contulit  inter  vigiles  ac,  ignarus  quid  caneret,  fortuitu  cœpit  de 
SANCTO  PERCURRERE  PLURA  CANENDO.  Ac,  nostros  digestim  referendo 
casus,  tristes  sua  quodammodo  solabatur  cantilena,choreis  concinen- 
tibus.  »  (Miracula  sancti  Remacli,  Acta  SS.  septembris,  I,  722,  d'après 
les  Gesta  episcoporum  Leodiensium,  œuvre  du  xi^  siècle.)  —  3.  Cf. 
Histoire  littéraire,  t.  XXIV,  pp.  598-601. 


I   l'AF.T.    LIVR.  11. 
CHAP.    XX. 


124 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 


I  PART.    LIVR.    II. 
CHAP,     XX. 


Le  jongleur 

s'interrompt 

pour 

réclamer 

son 
salaire. 


la  chanson,  la  belle  chanson  d'E/ie.  Il  en  est  armé  à 
l'épisode  si  touchant  de  la  princesse  Rosamonde  qui, 
de  ses  mains  a  qu'el  ot  blances  »,  panse  très  doucement 
les  blessures  d'Elie  ^  :  «  En  son  lit  le  coucha,  dont  d'or 
est  l'espondele,  ^  etc.  »  L'auditoire  n'a  jamais  été  plus 
attentif,  et  les  jeunes  filles  surtout  trouvent  que  c'est 
charmant,  et  font  des  Ah  ! 

Tout  à  coup,  le  jongleur  s'arrête.  Pourquoi?  Que 
veut'il  ? 

Il  veut  être  payé. 

Plusieurs  de  ses  confrères,  qui  se  croient  plus  fins 
que  lui,  ont  accoutumé  de  se  faire  payer  d'avance  : 
«  Foin  de  tous  ceux  qui  n'ont  pas  d'argent!  Qu'ils  ail- 
lent au  large  ^  »  D'autres  jongleurs  ont  établi  un 
tarif:  «Je  ne  commencerai  la  chanson  que  si  chacun 
de  vous  me  donne  un  denier^;  »  mais  ce  sont  là  des 
procédés  un  peu  cavaliers,  et  qui  sont  loin  de  réussir 
toujours.  Le  mieux  était  encore  de  s'arrêter  au  milieu 
de  la  chanson  ^  et  de  faire  sa  quête  au  moment  où 


1.  EUe,  vers  1401  et  ss.  —  2.  Ibid.,  vers  4443.  —  3.  «  Or  commence  chan- 
çons  et  boene  et  efforcie,  —  S'il  est  qui  deniers  doinst  et  qui  la  chançon 
die  »  (Jehan  de  Lanson)  —  «  Et  qui  n'a  point  d'argent,  si  ne  s'assièche 
mie  »(Baudouin  de  Sebourc),  etc.  —  Nous  estimons  qu'il  ne  faut  pas  se 
laisser  prendre  aux  protestations  de  désintéressement,  comme  on  en 
trouve  au  début  d'Antioche  :  «  Qui  de  Jherusalem  vuet  oïr  commencier 
~  Si  se  traie  envers  moi,  por  Dieu  l'en  vuel  proier.  —  Je  ne  lui  ruis  de  1' 
sien  palefroi  ne  destrier,  —  Peliçon,  vair  ne  gris,  ne  vaillant  un  de- 
nier. »  —  4.  «  Huimès  commence  chançon  àenforcier—  Que  vous  orrez, 
SE  DONEZ  UN  DENIER.  »  {Renier,  Bibl.  nat.  fr.  24320,  f^  59  v^.)  Ces  vers 
se  trouvent,  non  pas  au  commencement  du  poème,  mais  d'un  de  ses 
épisodes.  Les  jongleurs,  évidemment,  pouvaient  débuter  par  là.  = 
Cf.  Heîioart  (Bibl.  nat.  fr.  2494,  f»  82  :)  «  Com  vos  pores  oïr  et  escouter, 
~  Se  en  la  place  vos  plaist  àdemorer  —  Et  je  en  aie  desserte  dou  chan- 
ter »  V.  aussi  le  Chevalier  au  cygne,  cité  par  Nyrop,  (d'après  Pigeon- 
neau, Le  Cycle  de  la  croisade,  p.  188)  :  «  Si  come  vus  orrez,  se  j'ai  de 
vostre  argent.  »  —  5.  Le  jongleur,  pour  réclamer  son  salaire,  ne  s'in- 
terrompait parfois  que  quelques  couplets  avant  la  fin  de  sa  chanson,  et 
c'est  ainsi  que  dans  Gtii  de  Bourgogne,  qui  est  un  poème  de  4304  vers, 
il  faisait  une  pause  au  vers  4135  :  «  Qui  or  voldra  chançon  oïr  et 
escouter  —  Si  voist  isnelement  sa  boursse  desfermer  —  Qu'il  est 
huimès  bien  tans  qu'il  me  doie  doner.  »  C'était  peut-être  le  plus  sage 
et  le  meilleur  procédé. 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.  125 

l'intérêt  est  le  plus  vivement  excité.  En  tout  cas,  il 
y  aurait  eu  quelque  péril  pour  le  chanteur  à  ne  récla- 
mer son  juste  salaire  qu'après  le  dernier  vers  de  son 
poème.  Les  auditeurs  de  tous  les  pays  et  de  tous  les 
temps  ont,  en  efTet,  l'habitude  de  se  disperser  au  plus 
vite,  dès  qu'ils  flairent  qu'on  va  leur  demander  de 
l'argent.  Quoi  qu'il  en  soit,  le  jongleur  a  pris  soin  de 
composer  lui-même  ou  de  faire  composer  par  son 
poète  *  quelques  vers  où  il  annonce  qu'il  va  passer 
dans  tous  les  rangs  de  l'auditoire  :  «  Surtout,  dit-il, 
pas  de  poitevines.  »  Il  déteste  cette  abominable  petite 
monnaie,  et  il  n'a  pas  tort  :  car  il  faut  deux  poi- 
tevines ou  deux  mailles  pour  faire  un  denier;  et  un 
demi-denier,  pour  entendre  de  si  beaux  vers  si  bien 
chantés,  c'est  vraiment  trop  peu  :  «  Maudit  soit  l'in- 
venteur de  ces  poitevines  !  maudit  soit  qui  les  garde 
pour  les  donner  aux  ménestrels  '^  !  »  C'est  ainsi  qu'il 
y  a  quelque  cinquante  ans  nos  quêteuses  détestaient 
les  liards  et  qu'aujourd'hui  elles  ont  horreur  des 
centimes.  Nil  sub  sole  noviim. 

Si  le  jongleur  wyage  en  compagnie  de  sa  femme 
(ce  n'est  pas  le  cas  de  celui  dont  nous  racontons  la 
journée),  c'est  par  elle  qu'il  fait  faire  la  quête;  mais  il 


1.  Dans  Huon  de  Bordeaux  cet  artifice  est  particulièrement  visible 
et  quelques-uns  des  vers  en  faveur  du  jongleur  (éd.  Guessard,  p.  148, 
V.  4958  et  ss.)  sont  en  alexandrins,  tandis  que  tout  le  poème  est  en  dé- 
casyllabes. Ce  curieux  passage  ne  se  trouve,  d'ailleurs,  que  dans  un 
manuscrit.  —  2.  «  Et  si  vous  proi  cascuns  n'ait  aporté  —  Ù  pan  de  sa 
chemise  une  maille  noué  :  —  Car  en  ces  poitevines  a  poi  de  largeté.  — 
Avers  fu  et  escars  qui  les  fist  estorer  —  Ne  qui  ains  les  donna  à 
cortois  ménestrel.  »  (Huon  de  Bordeaux,  éà.  Guessard,  p.  148,  v.  4958 
et  ss.)  En  revanche,  il  y  a  des  jongleurs,  de  petits  jongleurs  de 
second  ordre,  qui  se  montrent  plus  accommodants  et  acceptent  tout  : 
«  Oiez,  il  i  a  plus  de  cens  —  Qui  me  donnent  ains  mains  que  plus.  — 
Et  je  sut  cil  qui  ne  refus  —  Denier,  monoie,  nemaaille;  —  Ainz  le 
praing,  ainçois  que  je  faille  :  —  Quar  la  maaille  a  grant  mestier;  — 
S'en  a  l'en  deus  por  un  denier.  »  (Bibl.  nat.  fr.  7218,  P  175  v»,  176  r» 
cité  par  Achille  Jubinal,  Jongleurs  et  trouvères,  pp.  101-106,  et  dans 
VHistoire  littéraire,  XXIII,  p.  91.) 


I   PART.    LIVR.  11. 
GHAP.    XX. 


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LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 


I  PART.    LTVR. 
CHAP.    XX. 


«•  surveille  Topération  de  près.  Il  y  a  tant  de  mauvais 
—  plaisants  qui  font  mine  de  donner  et  qui  ne  donnent 
rien  !  Alors,  d'une  voix  retentissante  :  «  J'excommunie, 
de  par  mon  autorité,  j'excommunie  tous  ceux  qui 
n'iront  à  loti?'  bourses  pour  ma  femedonner\  »  Devant 
de  telles  sommations,  il  fallait  s'exécuter.  Le  jongleur 
alors  comptait  du  regard  sa  recette,  et,  de  bon  ou  de 
mauvais  gré,  terminait  sa  chanson.  Quand  il  arrivait 
au  dernier  vers,  rien  n'égalait  sa  joie.  «  Ah  !  que  j'ai 
soif,  »  disait-il.  Et  il  allait  boire  '. 

La  nuit  cependant  est  encore  loin,  et  notre  jon- 
gleur, après  avoir  pris  un  repos  bien  mérité,  se 
demande  où  il  ira  coucher  ce  soir.  Il  a  pu  faire,  à  la 
taverne,  le  compte  exact  de  sa  recette,  et  elle  est 
mince.  Nous  disions  tout  à  l'heure  qu'il  n'était  pas  de 
ceux  que  leurs  femmes  accompagnent;  mais,  au  logis 
où  il  rentrera  bientôt,  sa  femme  l'attend,  et  le  premier 
mot  qu'elle  lui  dira,  c'est  le  cri  de  toutes  les  ména- 
gères :  ((  Combien  as-tu  gagné?  Combien  me  rappor- 
tes-tu? »  S'il  a  sa  bourse  pleine  et  le  sac  enflé,  l'ac- 
cueil sera  charmant.  Elle  lui  jettera  ses  bras  autour  du 
cou  et  le  gratifiera  de  ses  plus  aimables  sourires. 
Vite  le  «  garçon  »  ira  abreuver  le  cheval  du  trop  heu- 
reux jongleur,  et  la  fille  tuera  deux  chapons  pour  les 
accommoder  sur  l'heure  à  la  sauce  aillie,  à  la  sauce 
qu'il  préfère.  Mais  combien  l'accueil  sera  différent  s'il 


1.  «Tous  chiaus  escumenie,  de  par  m'atorité,  —  Du  pooir  d'Auberon 
et  de  sa  disnité  — Qui  n'iront  à  lour  bourses  pour  ma  feme  donner.  » 
{Huon  de  Bordeaux,  v.  5484  et  ss.  Ce  sont  encore  des  alexandrins.) 
—  2.  «  Et  s'  alons  boire,  car  je  l'ai  désiré.  »  {Ihid.,  vers  4952).  =  A 
cette  façon  réaliste  de  terminer  une  séance  épique,  il  faut  opposer  la 
belle  conclusion  liturgique  d'une  de  nos  plus  vieilles  chansons,  où 
cependant  le  juste  salaire  du  jongleur  n'est  pas  oublié  :  «  La  chanson 
est  finie  ;  j'en  suis  tout  las.  Si  tu  la  tiens  à  haut  prix,  toi  qui  la  diras, 
tu  en  pourras  avoir  bonne  paie  en  argent  et  en  vêtements.  Disons 
maintenant  :  Tu  autem,  Domine.  »  (Girart  de  Roussillon,  trad.  Paul 
Meyer,  §  674,  p.  318.) 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.     127 

ne  rapporte  que  quelques  poitevines  :  «  Quant  voit  ma  '  ™;"^^'  "• 

bourse  desgarnie  —  Ma  femme  ne  me  rit  mie  K  »  Notre  

jongleur,  à  cette  pensée,  n'a  pas,  lui  non  plus,  envie  de 
rire  :  <(  Bah  !  dit-il,  c'est  encore  aux  châteaux  qu'on  est 
le  mieux  payé.  J'irai  demander  ce  soir  l'hospitalité 
dans  ce  gros  donjon  qu'on  voit  là-bas,  tout  là-bas.  J'ai 
des  lettres  de  recommandation  pour  le  châtelain.  » 
Il  relit  ces  lettres  qui  sont  en  latin,  mais  qu'il  s'est  fait 
traduire  :  «  Le  porteur  des  présentes  est  un  chanteur 
du  plus  haut  mérite  et  nous  vous  prions,  nostrœ 
dilectionis  intuitu,  de  le  rémunérer  comme  il  con- 
vient. »  Voilà,  d'ailleurs,  un  latin  qui  se  comprend. 

Donc,  notre  jongleur  se  remet  en  route  et  se  con- 
sole de  la  médiocre  recette  de  ce  matin,  en  pensant  à 
celle  de  ce  soir,  qu'il  espère  superbe.  Par  malheur,  il 
se  croise  en  chemin  avec  un  autre  jongleur,  qui  n'est 
point  de  ses  amis.  Celui-ci  l'interpelle  grossièrement 
et  lui  reproche  tout  d'abord  d'ignorer  les  premiers 
éléments  de  son  métier  :  «  Tu  ne  sez  vaillant  deus 
festus  ;  tu  n'es  mie  menesterex.  »  Et  notre  chanteur 
de  lui  répondre  sur  le  même  ton  :  a  Et  tu,  bordons, 
que  ses  tu  dire,  qui  por  menesterel  te  contes  ^?  »  Ils 


1.  «  Un  beau  don  car  me  donez  —  Par  cortoisie.  —  Talent  ai,  n'en 
doutez  mie,  —  De  râler  à  ma  maisnie.  —  Quant  voit  bourse  desgar- 
nie, —  Ma  femme  ne  me  rit  mie...—  Quant  je  vien  à  mon  ostel.—  Et  ma 
femme  a  regardé,  —  Derière  moi,  le  sac  enflé:  —  Ele  me  rit  par  fran- 
chise ;  —  Les  deux  bras  au  col  me  lie...  —  Mon  garçon  va  abrever 

—  Mon  cheval  et  conréer;  —  Ma  pucelle  va  tuer  —  Deus  chapons  por 
déporter  —  A  sause  aillie.  —  Lors  sui  de  mon  ostel  sire  —  Plus  que 
nus  ne  porroit  dire.  »  (Colin  Muset,  Histoire  littéraire,  XXIII,  p.  55.) 

—  2,  Les  deux  troveors  ribauz,  publié  par  Achille  Jubinal  dans  les 
Œuvres  complètes  de  Rutebeuf,  2^  éd.  III,  pp.  2,  3  et  9.  =Cf.  dans  ce 
même  petit  poème  ces  autres  grossièretés  et  invectives  :  «  Diva  !  quar 
lai  ester  ta  jangle;  —  Si  te  va  seoir  en  cel  angle;  —  Nos  n'avons  de 
ta  jangle  cure...  -^  Tu  semblés  uns  vilains  bouviers,  —  Tu  semblés  un 
meneur  d'aveugles...  —  Ge  ne  te  prise  un  trou  de  pome,  —  Ne  toi,  ne 
quanque  que  tu  as...  —  Or,  t'en  va,  beax  amis,  va-t-en.  —  Fui  d'ici, 
si  feras  que  saiges  —  Ou  tu  auras  parmi  les  naiges  —  D'une  grosse 
aiguille  d'acier.  »  Etc.,  etc. 


128 


LES  PROPAGATEUllS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 


I  PART.   Ll 
CHAP.  XX 


Il  compte 
sa    recette. 

Présents 
qu'on  lui  fait 

en  argent 

et  en  nature. 

Prodigalités 

scandaleuses 

dont  les  jongleurs 

sont  1  objet. 


^^^;  "•  sont  sur  le  point  d'en  venir  aux  mains  ;  mais  les 
passants,  qui  se  sont  attroupés,  les  séparent. 

Une  heure  après,  notre  homme  fait  son  entrée  au 
château.  Au  châtelain  qui  est  venu  à  sa  rencontre, 
il  dit  gracieusement  :  «  Dieu  vous  sauve,  beau  doux 
sire.  »  Et  le  baron  lui  répond  non  moins  aimable- 
ment :  a  Frajic  jugleur,  bien  soies  tu  trovez.  » 

Le  seigneur  a  précisément  donné  ce  jour-là  un  grand 
repas  d'apparat,  et  il  a  des  hôtes  nombreux,  dames  et 
barons.  On  ne  savait  trop  comment  occuper  la  soirée  : 
le  jongleur  est  le  bien  venu,  et  on  lui  fait  fête.  Il  y 
aura  ce  soir  séance  épique,  et  nous  aurons  lieu  de  la 
raconter  ailleurs  ;  mais  il  nous  faut  ici  constater  sans 
retard  le  succès  immense  de  notre  jongleur  qui  est 
en  voix  et  chante  à  merveille  un  roman  nouveau, 
Giàbert  d'Andrenas.  C'est  à  qui  lui  fera  les  plus  beaux 
présents.  C'est  un  affolement  général,  un  délire. 
((  Un  cheval,  onze  bliauts  osterins,  un  mantel  vair  et 
gris  et  vingt  et  un  sous,  »  voilà  la  recette.  Elle  est 
énorme,  et  il  n'y  a,  je  pense,  que  le  jongleur  pour 
ne  pas  la  trouver  excessive. 

Ces  prodigalités  aux  jongleurs  ont  été  un  des  pires 
fléaux  du  moyen  âge.  Ce  fléau,  je  le  veux  bien,  n'a 
sévi  nulle  part  aussi  cruellement  que  dans  notre  pau- 
vre France  où  l'on  a  toujours  aimé  à  l'excès  le  comé- 
dien et  tout  ce  qui  ressemble  au  comédien  ;  mais  enfin 
tous  les  pays  chrétiens  ont  été  atteints  de  cette  épi- 
démie. Le  mal,  comme  nous  l'avons  vu,  nous  venait 
de  la  Rome  païenne,  et  nous  avons  déjà  entendu  la 
grande  voix  de  saint  Augustin  crier  au  monde  ces  paro- 
les dont  l'actualité  est  vraiment  immortelle  :  i<<Donare 
r es  suas  histrionibus  vitium  estimmane  ^))  Par  malheur, 


1.  Voy.  la  note  5  de  la  page  8. 


LES  PROPACxATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.  129 

saint  Augustin  a  eu,  en  cette  conjoncture,  le  sort  de 
saint  Jean-Baptiste  :  il  a  prêché  dans  la  solitude.  Rien 
n'y  a  fait,  et  les  nouveaux  peuples,  nés  sur  les  ruines  du 
grand  empire,  n'ont  pas  cessé  d'aimer  cette  pourri- 
ture de  l'histrionerie,  illa  sanïesK  C'est  bien  à  tort 
qu'on  a  fait  honneur  à  l'influence  arabe  de  ce  goût 
malsain  pour  d'aussi  folles  dépenses  ^,  et  nous  avons 
cité  plus  haut  des  textes  qui  ne  laissent  aucun  doute 
sur  les  origines  romaines  de  cet  amour  désordonné  pour 
les  baladins  et  les  chanteurs.  Cette  engeance,  comme 
une  nuée  de  sauterelles,  a  dévoré  les  peuples  chré- 
tiens en  leur  fleur.  Partout  où  ils  sentaient  l'odeur  de 
l'argent,  les  jongleurs  s'abattaient  par  bandes  :  «  Mes 
là  0  voient  la  rïcheee  douer  —  Là  vont  tuït  cil  qui 
sevent  déporter  ^  »  Ce  fléau  dure  encore. 

Les  dons  que  l'on  fait  aux  jongleurs  leur  sont  offerts 
tantôt  en  argent  et  tantôt  en  nature.  Une  fois  de  plus, 
ici,  les  textes  historiques  sont  d'accord  avec  ceux  de 
nos  chansons.  Il  y  a  parfois  quelque  exagération  dans 
ces  derniers,  comme,  par  exemple,  dans  ce  passage 
de  Girart  de  Roussillon  où  il  est  dit,  qu'après  un 
bon  repas  «  Fouque  fît  donner  mille  sous  à  chaque 
bon  jongleur  et  cent  aux  plus  médiocres  "^  »  ;  mais 
nous  avons  des  Comptes  fort  authentiques  des  xiif  et 
xiv""  siècles  où  le  paiement  des  ménestrels  se  monte 


l.V.  la  note  6  de  la  p.  8.— 2.«  Fortassis,  inter  alia  qu8e  Itali  et  Franci  ab 
eagente  (idestArabibus)didicerunt,  ritus  donandi  circulatoresetscur- 
ras  computandus  est.  »  (Muratori,  Antiquitates  italicœ,  t.  II,  col.  844.) 

—  3.  Quand  Hernaut  (qui  joue  un  peu  dans  la  geste  de  Guillaume  le 
rôle  des  grands  comiques)  arrive  à  Paris  avec  ses  frères,  il  n'y  trouve 
point  de  logis  et  se  tire  d'affaire  en  chassant  d'un  hôtel  les  Allemands 
qui  l'occupaient.  Puis,  comme  il  s'ennuie,  lui  et  ses  frères  :  «  Meneste- 
reaux  font  querre  et  demander.  —  Qui  lors  veïst  clianteors  asambler 

—  Et  jngleors  vienent  sans  demorer  —  Por  le  barnage  don  il 
voilent  parler.  »  Ils  n'aiment  pas  les  petites  gens,  ces  chanteurs  : 
«  Mes  là  o  voient,  »  etc.  [Département  des  enfans  Ainieri,  Harl.  1321, 
P^  80,  81.)  —  4.  Traduction  Paul  Meyer,  p.  278,  §598. 


I   PART.   LIVR.   II. 
CHAP.  XX. 


I  PART.    LIVR.   II, 
CHAP.   XX. 


130  LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

à  des  sommes  qui  sont  encore  assez  rondes.  Saint  Louis 
ne  partageait  pas,  au  sujet  de  ces  comédiens,  Fengoue- 
ment  des  barons  de  son  temps,  et  même  il  avait  éner- 
giquement  refusé  d'avoir  un  seul  ménestrel  qui  fût, 
à  poste  fixe,  attaché  à  sa  personne  *  :  il  tenait  à  don- 
ner en  tout  le  bon  exemple.  Néanmoins,  comme  il 
était  d'une  générosité  vraiment  royale,  il  voulut  favo- 
riser honnêtement  ce  que  les  chants  et  la  musique 
des  jongleurs  pouvaient  offrir  d'honnête.  Ses  Comptes, 
(nous  avons  eu  déjà  l'occasion  de  le  constater),  sont 
pleins  de  gratifications  qu'il  accorde  très  largement 
aux  ménestrels,  et  même  aux  ménestrelles.  En   un 
seul  de  ces  Comptes,  une  valeur  de  plus  de  deux  mille 
francs  est  consacrée  à  cet  emploi  ^  Saint  Louis,  n'alla 
pas  plus  loin,  et  fit  bien.  Mahaut,  comtesse  d'Artois, 
qu'il  nous  sera  permis  de  prendre  ici  pour  type,  donne 
un  jour,  en  1319,  quarante  sous  tournois  à  chacun 
des  trompeiirs  qui  ont  trompé  devant  elle  et  soixante 
sous  à  ((  celui  qui  joue  de  la  trompette  ^  ».  Une  autre 
fois,  en  1304,  six  jongleurs  avaient  reçu  d'elle  «  chas- 
cun  vingt  et  un  sous  »  et  deux  trompeurs  «  chascun 
seize  sous  ^  » .  Les  ducs  de  Bourgogne ,  on  peut  le  croire , 
ne  se  montrèrent  pas  moins  libéraux  •'.  Tout  dépendait 
du  talent  des  «  artistes  »  et  du  temps  qu'on  leur  pre- 
nait, et  si  Mahaut,  par  exemple,  attribue  seulement 


1.  Natalis  de  Wailly,  Préface  du  t.  XXII  des  Historiens  de  France, 
p.  XXVI. — 2.  En  1239,  une  chanteuse,  deux  joueurs  de  harpe  et  plusieurs 
ménestrels  reçoivent  ainsi  des  subventions.  {Historiens  de  France, 
XXII,  529^,  599i,  602^,  605^)  Cinquante  livres  sont  données  aux  mé- 
nestrels qui  assistent  aux  fêtes  de  Melun,  quand  Alfonse  de  Portugal 
est  fait  chevalier  (Ihid.,  p.  589).  Vingt  ménestrels  sont  inscrits  pour 
des  dons  de  vingt  à  trente  sous  {Ibid.,  p.  599^,  604*).  En  la  seule  année 
1234,  depuis  la  Chandeleur  jusqu'à  TAscension,  les  jongleurs  sont 
entendus  quatorze  fois  à  la  cour.  {Histoire  littéraire,  XXIII,  p.  90.) 
—  3.  Mahaut,  comtesse  d'Artois,  par  J.-M.  Richard,  p.  109.  —4.  Id., 
ibid.,  p.  108,  etc.  —  5.  V.  les  Archives  de  la  Côte  d'Or,  B.  1430,  1444, 
1452,  etc.,  etc. 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.     131 

quatre  sous  «  aus  menesterez  qui  ouvroient  au  pont  de 
la  ville  d'Arqués  »,  c'est  qu'en  réalité  ces  braves  gens" 
n'avaient  joué  devant  elle  que  quelques  minutes  ^ 
Bref,  ces  dons  sont  d'une  valeur  essentiellement  varia- 
ble ^  et  il  serait    difficile   d'établir   une   moyenne. 
D'ailleurs,  on  ne  s'en  tenait  pas  à  cette  juste  rému- 
nération d'une  séance  de  musique  ou  de  chant  :  on 
faisait  aux  jongleurs  mille  gracieusetés  pécuniaires. 
On  leur  remboursait  leurs  frais  de  voyage  ^  Tom- 
baient-ils malades?  on  les  aidait  <(  à  paier  leurs  phi- 
siciens  et  cirurgiens,  et  à  faire  leurs  autres  fraiz  en 
leur  maladie  ^  ».  S'il  s'agissait  d'un  mariage  et  qu'on 
eût  affaire  à  quelqu'un  de  ces  ménestrels  qui  étaient 
au  service  d'un  prince  ou  d'un  seigneur,  on  lui  faisait 
de  riches  cadeaux  de  noces,  et  nous  voyons  le  duc  de 
Bourgogne,  en  1367,  donner  à  son  ménestrel  Claux, 
qui  se  marie,  vingt  bons  florins  de  Florence  ^  C'est 
une  somme.  On  va  jusqu'à  constituer  à  ces  chanteurs 
des  pensions  et  des  rentes  :  Louis  X  assigne  à  son 
ménestrel,  Pierre  Touset,  une  rente  de  trente  six  livres 
dix  sous,  (V  réversible  sur  sa  femme,  ses  hoirs  et  ceux 
qui  de  lui  auront  cause  ^  ».  Vers  le  même  temps,  Ma- 
haut  ne  se  montre  guère  moins  généreuse  et  attribue 


1.  Mahaut,  etc.,  p.  109.  —  2.  V.,  comme  documents  à  consulter, 
les  nombreuses  mentions  de  paiements  faits  à  des  jongleurs  ou 
à  des  villes  (xm®  et  xiv^  siècles)  dans  Urkundliches  ûber  die  Spielleute 
in  Tirol,_  psiV  Ludwig"  Schœnach.  {Zeitschrift  fur  deutsches  Alterthum 
und  deustche  Literatur,  XXXI,  2^  p.,  pp.  171-185.)  —  3.  «  A  Pince- 
paste,  menestrier  de  Monseigneur,  pour  don  à  lui  fait  por  faire  ses 
despens  en  soy  enalant  à  Chasteauvillain  en  son  hostel,  .iiii.  francs.» 
(Mandement  du  duc  de  Bourgogne,  donné  à  Paris  le  22  novembre  1367, 
Archives  de  la  Côte-d'Or,  B.  1430,  fo  45  r».)  —  4.  Mandement  du  Duc, 
en  date  du  29  octobre  1318.  (Ibid.,  B.  1454,  fo  80  v^.)  —  5.  Mandement 
du  22  octobre.  {Ibid.,  B.  1430,  f^  14  r».)  —  6.  «  Loys,  par  la  grâce  de  Dieu, 
roys  de  France  et  de  Navarre.  Nous  faisons  savoir  à  touz  presenz  et 
à  venir  que  nous,  à  Pierre  dit  Touset,  nostre  menesterel,  pour  les  ag- 
greables  services  qu'il  nous  a  fait  et  fait  encore  chascun  jour,  nous 
donnons  gracieusement,  pour  la  soustenance  de  lui  et  de  sa  famé 
et  de  ses  anfans,  perpetuelment  et  àtouzjourz,  trente  et  sis  livres  et 


1  PART.   LIVR.   lU 
CHAP.   XX. 


132     LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

I  PART.  uvR.  II.  une    rente   via2:ère  à  la  veuve   de    Pariset  le   nié- 

CHAP.    XX.  O 

—  nestrel  K  Nous  ne  voulons  pas  multiplier  ces  exem- 
ples ^ 

Les  dons  en  argent,  si  abondants  qu'ils  fussent, 
n'étaient  pas  cependant  la  meilleure  ressource  de  nos 
jongleurs,  et  c'est  avec  les  dons  en  nature  qu'ils  fai- 
saient certainement  leurs  plus  brillantes  affaires.  Il 
est  difficile  de  s'imaginer  jusqu'où  s'emportait  l'en- 
thousiasme des  barons  qui  venaient  d'entendre  une 
chanson  de  leur  goût.  C'était  de  l'insanité,  du  délire  ; 
et  l'on  ne  peut  s'en  faire  quelque  idée  qu'en  son- 
geant aux  combats  de  taureaux  et  aux  ovations  dont 
les  toréadors  sont  l'objet.  A  peine  le  jongleur  avait-il 
jeté  sa  dernière  note,  que  cet  enthousiasme  irréfléchi 
se  donnait  carrière  :  «  Jongleur,  je  te  fais  présent  d'un 
((  destrier. — Et  moi,  d'une  mule  d'Espagne. — Et  moi, 
«  d'une  autre  \  —  Moi,  de  cette  coupe  d'argent.  —  Et 

dis  solz  parisis  de  rente  annuel,  que  nous  avons,  chascun  an,  sus  la 
commune  de  nostre  ville  de  Senliz...  L'an  de  grâce  1315,  ou  mois  de 
juing.  »  (Arch.  nat.  Trésor  des  Chartes,  JJ,  52,  f»  91.) 

1.  Mahaut,  etc.,  p.  107.  Le  comte  Otlion  avait  également  constitué 
une  rente  de  dix  livres  à  Simon  Chevrette,  son  «  histrion  »  {Ibid., 
p.  108).  —  2.  On  n'oubliait  pas  les  jongleurs  au  jour  des  étrennes  : 
«  Aus  menestriers  du  Roy  nostre  sire,  à  pluseurs  autres  menestriers 
de  leur  compagnie  et  à  pluseurs  autres  menestriers  de  Paris  pour  don 
à  eulx  par  Monseigneur,  de  grâce  especial,  le  jour  des  estraines 
NOUVELLEMENT  PASSÉES.  »  (Mandement  du  duc  de  Bourgogne  en  date 
du  10  janvier  1375;  Archives  de  la  Côte-d'Or,  B.  1444,  f^  81  r^.)  — 
3.  «  Un  jongler  chante...  — Je  li  donrai  mon  destrier  arrabi.  —  Et  je 
mon  mul,  dist  Ybers  li  floris,  »  {Raoul  de  Cambrai^  éd.  P.  Meyer  et 
A.  Longnon,  p.  208,  v.  6087  et  ss.)  «  Il  ont  sovent  de  bons  deniers 
asez,  —  Les  bones  robes,  les  roncins  enselez  —  Que  li  franc  home 
lor  douent  por  chanter.  »  {Montage  Guillaume,  Bibl.  nat.,  fr.  774.) 
<c  Asez  i  orent  harpeor  et  jugler  —  Et  dras  de  soie  et  hermins 
engouiez  —  Et  muls  d'Espaigne  et  destriers  sejornez.  »  {Prise 
d'Orange,  éd.  Jonckbloet,  v.  1883-1885.)  «  Cil  ke  la  chanchon  fist  Tad 
longuement  gardée;  —  Ains  il  n'en  volut  prendre  avoir,  nulle  darrée, 

—  Ne  mul  ne  pal:pfroi.  »  [Destruction  de  Rome,  v.  16  et  ss.,  Ro- 
mania,  1873,  p.  6.)  «  Et  li  quens  flst  doner  chascun,  lonc  son  labor, 

—  Mantiaus,  muls,  palefrois.  »  [Enfances  Godefroi,  éd.  Hippeau, 
V.  232  et  ss.)  «  Quant  li  chastelains  vit  qu'il  nou  porroit  retenir,  si  li 
otroia  le  congié  et  li  donna  roncin  et  robe  nueve.»  [Récits  d'un  ménes- 
trel de  Reims,  éd.  N.  de  Wailly,  p.  44.)  «  En  un  saint  ordre  se  rendi 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.     133 

((  moi,  de  ce  hanap  d'or  '.»  Mais  ce  n'est  pas  encore  là 
le  plus  étrange.  On  voyait  ces  riches  seigneurs,  dans 
le  premier  élan  d'une  admiration  forcenée,  se  dépouil- 
ler soudain  de  leurs  manteaux  de  fourrures,  de  leurs 
((  pelissons  hermins  »,  de  leurs  bliauts  ^,  et  les  jeter 
aux  pieds  du  chanteur  qui  essayait  de  triompher  mo- 
destement et  évaluait,  au-dedans  de  lui-même, la  valeur 
de  chaque  présent.  Aux  noces  de  Galéas  et  de  Béatrix 
d'Esté,  le  24  juin  1300,  on  ne  distribua  pas  aux  jon- 
gleurs moins  de  sept  mille  bons  vêtements.  Même  on 
n'oubliait  pas  la  femme  du  chanteur,  et  on  lui  réser- 
vait robes  et  chapes.  Une  fois  lancés,  nos  barons  ne 
s'arrêtaient  plus  et  auraient,  je  pense,  donné  jusqu'à 
leurs  châteaux  ^  Ils  étaient  ivres,  ils  étaient  fous. 
On  objectera  peut-être  que  les  textes  de  nos  chan- 


—  Por  le  siècle  que  li  anoie.  —  Chevals  et  robes  et  monoie  —  Et 
quanque  il  ot  trestoti  mist.  »  (Be  V  tumbeor  Nostre-Bame,  Romania, 
1873,  p.  317.)  Etc.,  etc. 

1.  «  Se  les  noches  sont  granz,  ne  Testent  demander.  —  Maint  riche 
VASEL  d'or  i  fu  le  jordoné;  —Ménestrel  s'en  loèrent.  »  {Elie  de  Saint 
Gilles,  V.  2751,  et  ss.)  «  Là  furent  départi  maint  paile  alexandrin,  — 
Coupes  et  biax  henas  et  d'argent  et  d'or  fin  —  Dont  ménestrel  ne 
furent  pas  adonque  frerin  —  De  recevoir  biax  dras,  etc.  »  (Charlema- 
gne,  de  Girart  d'Amiens,  Bibl.  Nat.  fr.  775,  f»  94  r».)  Etc.,  etc.  — 
2.  «  Grans  fut  la  feste...  —  Onques  n'i  ot  ménestrel  ne  sergant  — 
Qui  celui  jor  ne  fust  riche  et  manant,  — Tant  vont  li  prince  et  vair  et 
gris  donant,  —  Robes  de  soie  et  or  et  à  argent.  »  {Anséis  fils  de 
Girhert,  Bibl.  nat.,fr.  1622,  anc.  76282,  P  264 v«)—  «Doncha  verisi  mante 
ROBE  mostrer  —  De  diversi  color,  de  palii  e  de  çender  —  Qe  pois  li 
ont  doné  à  li  çubler,  —  Por  far  se  anomer  por  l'estrançe  river.  » 
{Berta  de  li  gran  pié,  Romania^  1874,  p.  341.)  «  Witasse  li  vassax  les 
a  moult  bien  loés.  —  Il  lor  done  et  mantiax  et  bliaus  engolés,  — 
Pelichons  vairs  et  gris  et  hermins  gironés.  »  {Enfances  Godefroi, 
éd.Hippeau,  v.  1651  et  ss.)  —  «Un  blial  osterin  dona  a  menestrer  » 
{Hervis  de  Metz,  Bibl.  nat.,  fr.  19160,  fo  21  v».)  «  Ains  n'i  ot  jogleor 
n'eiist  bone  sodée,  —  U  mantel  vair  et  gris  ou  grant  cape  fourée.  » 
{Renaus  de  Montauhan,  éd.  Michelant,  p.  114.)  Etc.,  etc.  —  3.  Dans 
la  chanson  de  Batirel  et  Béton,  dont  il  est  le  véritable  héros,  le  jon- 
gleur Daurel  reçoit  du  duc  Beuves,  «  un  rie  castel  c'  om  appela  Mon- 
clar  .).  (éd.  P.  Meyer,  p.  8,  v.  208,  209.)  «  11  y  a  là,  dit  G.  Paris,  une 
exagération  visible  qui  s'explique  par  le  fait  que  le  rôle  attribué  dans 
notre  poème  à  un  jongleur,  était  rempli,  dans  les  récits  qu'a  suivis 
l'auteur  de  ce  poème,  par  un  vassal  de  condition  chevaleresque.  » 
{Journal  des  savants,  1886...  Tirage  à  part,  p.  33.) 


1  PART.    LIVR.    II. 
CHAP.   XX. 


1    PART.   LÎVR.  W. 
CHAP. XX. 


134  LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

sons  sont  suspects  et  que,  pour  exciter  leurs  auditeurs 
à  la  générosité,  les  jongleurs  leur  racontaient  des  libé- 
ralités purement  imaginaires.  L'argument  n'a  rien  de 
solide,  et  nous  possédons,  par  centaines,  des  textes  his- 
toriques qui  confirment  ici  les  textes  poétiques  et 
leur  donnent  encore  plus  de  force.  C'est  à  un  chro- 
niqueur et  non  à  un  poète  que  nous  devons  le  récit 
de  ces  noces  de  Galéas  où  furent  donnés  aux  jon- 
gleurs plus  de  sept  mille  panni  boni  *.  D'autres  chroni- 
queurs italiens,  cités  par  Muratori  ^  ne  sont  pas  moins 
explicites.  Les  Rôles  gascons  nous  offrent  très  fréquem- 
ment la  preuve  irrécusable  de  ces  mêmes  prodigalités 
qui  touchaient  à  la  démence  ^,  et  l'on  citait  récem- 
ment cette  page  d'un  vieil  auteur  anglais,  regrettant 


1.  «  Admirabiles  nuptise  (inter  Galeatium  vicecomitem  et  Beatricem 
Estensem)  pro  ea  Mediolani  factse  sunt,  ad  quas  invitati  fuemnt 
omnes  Lombardi,  et  ibi  data  fuerunt  joculatoribus  plus  quam  septem 
MiLLiA  PANNORUM  BONORUM.  »  (Guillelmus  Ventura,  cité  par  Muratori, 
Rerum  Italicarum,  etc.,  XI,  p.  169.)  La  scène,  comme  nous  Tavons 
dit,  se  passe  le  24  juin  1300.  —  2.  Antiquitates  Italicse,  II,  pp.  840,  843, 
etc.  «  Accipe  Aliprandi  verba,  cap.  xxxvi  :  «  Tutte  le  robe  sopre  no- 
minate  —  Furon'  in  tutto  trent'  otto  e  trecento  —  A  buffoni  e  sonatori 
donate.  »  (p.  840,  etc.)  Cf.  Saba  Malespina,  cap.  iv,  cité  par  Schultz, 
1.  c.  V^^  éd.  I,  p.  441,  note  6:  «  Nonnulli,  sane  nobiles,  singulis  diebus 
solemnitatis  hujus,exuunt  vestes,  quas  ceperunt,  histrionibus  dona- 
TAS,  »  etc.  —  3.  «  Mandatum  est...  habere  faciant  Gaydoni,  istrioni, 
UNAM  bonam  robam  de  dono  Régis  »  {Rôles  gascons^  I,  p.  382,  n»  2935.) 
«  Mandatum  est  Garcie  Aquelini  quod  sine  dilacione  faciat  habere  Jo- 
hanni  de  Blavia,  istrioni  régis,  quadraginta  solides  ad  quemdam  equum 
sibi  emendum  de  dono  Régis.  »  {Ibid.,  I,  415,  n»  3328)  «  Faciant  habere 
Biseto,  istrioni  Guidonis  de  Lezignano,...  unam  robam  de  dono  Régis.  » 
{Ibid,.  I,  421,  no  3381).  «  Mandatum  est...  quod  sine  dilacione  faciant 
habere  magistro  Ricardo  le  Harpur  unam  robam  et  mantellum  de 
bono  panno  cum  furura  ad  supertunicam  de  scurellis  et  penulam  ad 
mantellum  de  bissis,  et  uxori  ejusdem  Ricardi  unam  robam,  mantellum 
et  capam  de  bono  panno  cum  furura  ad  capamet  supertunicam  de  scu- 
rellis et  cum  penula  ad  mantellum  de  bissis,  de  dono  Régis. ^^ {Ibid,  1, 433, 
no  3508,  etc.  Ces  mandements  sont  de  1254,  1255.)  =  Cf.  les  Comptes 
de  Mahaut,  comtesse  d'Artois,  qui,  en  femme  économe,  ne  gâte  pas  au- 
tant les  jongleurs  :  «  Lorsqfue,  en  1305,  Perrinet  le  jongleur  retourne 
en  son  pays,  la  comtesse  lui  donne  deux  paires  de  chausses,  trois 
paires  de  souliers,  six  aunes  et  demie  de  toile  pour  faire  des  chemi- 
ses, et  du  drap  pour  faire  des  vêtements.  »  {Mahaut,.  etc.,  p.  108.) 
Etc.,  etc. 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.     135 

qu'on  ne  fasse  pas  aux  pauvres,  à  ces  a  ménestrels  de 
Dieu  »,  les  largesses  excessives  dont  on  favorise  les 
chanteurs  nomades  ^  En  Allemagne,  même  coutume  ^ 
ou  plutôt  même  manie;  mais,  pour  en  revenir  à  la 
France,  c'est  là  peut-être  que  nous  trouvons  le  texte 
le  plus  décisif,  et,  en  même  temps,  le  plus  indigné. 
C'est  la  très  belle  et  très  noble  page  de  l'historien 
Rigord  contre  les  histrions  et  contre  les  dons  qu'on 
leur  fait  :  «  Ces  gens  là,  dit-il,  extorquent  aux 
princes  l'or,  l'argent,  les  chevaux  et  les  habits. 
J'ai  vu  naguère,  j'ai  vu  de  ces  princes  qui  donnaient 
aux  jongleurs,  à  ces  serviteurs  du  Diable,  des  robes 
diu  excogitatas  et  varïis  florum  picturationibiis  artiji- 
ciosissine  elaboratas,  lesquelles  valaient  peut-être  vingt 
ou  trente  marcs,  et  n'avaient  été  portées  que  sept 
jours  à  peine.  »  Et  quand  on  pense,  ajoute  Rigord  avec 
une  véritable  éloquence  évangélique,  «  qu'avec  le 
prix  de  ces  robes,  on  aurait  pu  nourrir  vingt  ou 
trente  pauvres  pendant  toute  une  année  ^  !  »  Voilà, 
certes,  une  des  pages  les  plus  françaises  et  les  plus 


1.  «  Les  chanteurs  nomades  ne  se  présentaient  guère  à  un  châ- 
teau sans  qu'on  leur  donnât  des  manteaux,  des  robes  fourrées,  de  bons 
repas  et  de  l'argent.  Langland  revient  souvent  sur  ces  largesses,  ce 
qui  prouve  qu'elles  étaient  considérables,  et  il  regrette  qu'on  ne  dis- 
tribue pas  tout  cet  or  aux  pauvres  qui  vont,  comme  ces  errants,  de 
porte  en  porte,  et  sont  les  Ménestrels  de  Dieu.  »  (Jusserand,  La  Vie 
nomade  en  Angleterre,  p.  126.)  —  2.  V.  notamment  le  texte  cité  par 
Fïpev  {Spielmansdichtung,  p.  16)  sur  l'empereur  Henri  Y  qui,  en  1114, 
faisait  trop  libéralement  des  présents  «  innumerabili  multitudini 
joculatorum  et  istrionum  ».  Etc..  etc.  —  3.  «  Cum  in  curiis  regum  seu 
aliorum  principum  frequens  turba  histrionum  convenire  soleat,  ut  ab 
eis  AURUM,  ARGENTUM,  EQUOS  SEU  VESTES  (quas  pcrsaspc  mutare  con- 
sueverunt  principes)  ab  eis  extorqueant,  verba  joculatoria  variis  adu- 
lationibus  plena  proferre  nituntur  et,  ut  magis  placeant,  quicquid  de 
ipsis  principibus  probabiliter  flngi  potest,  videlicet  omnes  delicias  et 
lepores  et  risu  dignas  urbanitates  et  ceteras  ineptias,  trucinantibus 
buccis,  in  médium  eructare  non  erubescunt.  Vidimus  quondam  quos- 
dam  principes. . .  vestes  diu  excogitatas  et  variis  florum  picturationi- 
bus  artificiosissime  elaboratas,  pro  quibus  forsan  viginti  vel  triginta 
marcas  argenti  consumpserant,  vix  revolutis  septem  diebus,  histrio- 


I  PART.    L1VR.    II. 
CHAP.    XX. 


136  LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

I  PART.  LiYR.  n.  chrétiennes  qu'on  ait  lamais  écrites;   mais  elle  ne 

CHAP.  XX.  ^  "  ' 

convertit  personne.  Les  sermonnaires  jettent  dans  le 

même  temps  le  même  cri  d'alarme  ^..  et  ne  sont  pas 
mieux  écoutés. 

Que  faisaient  nos  jongleurs  de  tant  de  robes  et  de 
tant  de  manteaux?  C'est  bien  simple  :  ils  les  vendaient, 
non  toutefois  sans  les  avoir  portés  durant  quelques 
jours  ad  pompam  et  ostentationem.  Puis,  ils  repre- 
naient leurs  vieilles  souquenilles  et  dépensaient  en 
peu  de  temps  l'argent  si  rapidement  gagné  :  «  Voilà 
pourquoi,  s'écrie  un  sermonnaire,  il  peut  vous  arri- 
ver de  rencontrer  aujourd'hui  un  jongleur  qui  est 
vêtu  comme  un  fils  de  comte,  et  vous  le  verrez 
demain  couvert  de  haillons  ^  »  Il  circula  là  dessus 
plus  d'un  proverbe. 

Une  réaction  cependant  ne  pouvait  manquer  de  se 
produire  un  jour  ou  l'autre,  et  ce  n'est  pas  en  vain 
que  tant  d'honnêtes  gens  s'étaient  si  généreusement 
indignés.  Dès  le  xif  siècle,  l'auteur  de  Perceval  con- 


nibus,  ministris  scilicet  Diaboli,  ad  primam  vocem  dédisse.  Proh 
pudor!  Certe  de  pretio  illarum  vestium  viginti  vel  triginta  pauperes 
per  totum  annum  victui  necessaria  percipere  potuissent  »  (éd.  Fr.  De- 
laborde,  p.  71). 

1.  V.  Lecoy  de  la  Marche,  La  Chaire  française  au  moyen  âge,  2^  éd. 
pp.  481,  482  :  «  Les  critiques  des  orateurs  sacrés  s'adressent  surtout 
aux  jongleurs,  ces  éditeurs  ambulants  de  nos  vieilles  poésies.  Ils 
nous  les  peignent  prenant  part  aux  noces  et  aux  festins,  réjouissant 
les  convives  par  des  chants  légers,  recevant  en  cadeau  des  robes 
précieuses  de  vair  et  de  gris,  etc.  »  (V.  les  mss.  lat.  de  la  Bibl.  nat., 
15034,  fo  108;  15970,  P^  351,352;  16481,  n^  10,  61;  17509,  fo  8;  2616%  fo  57, 
cités  par  M.  Lecoy  de  la  Marche,  1.  c.)  —  2.  «  Aliter  utuntur  vestibus 
sibi  datis  milites,  armigeri,  famuli  proprii  domini;  aliter  histriones 
et  communes  bedelli.  Famuli  proprii  vestes  sibi  datas  continue  in- 
duunt  et  eas  consumunt  in  servitio  domini  et,  consumpta  veste  nova, 
datur  eis  certis  temporibus  alia  vestis  nova;  sed  histriones  et  be- 
delli communes  vestes  sibi  datas  induunt  per  paucos  dies  ad  osten- 
tationem, nec  consumunt  eas  in  servitio  domini  :  immo  vendunt  eas 
ALTERi.  Videbitis  hodie  histrionem  indutum  ita  pulchre  ac  si  esset 
ftlius  unius  comitis  :  cras  apparebit  in  una  veste  misera.  »  (E  sermone 
Guillelmi  de  Saccovilla;  Bibl.  nat.  lat.  16195,  f»  20,  V.  Communication 
de  M.  B.  Hauréau.) 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.     137 

state  fort  tristament  qu'on  commence  à  renoncer  à 
Fantique  usage  de  se  dépouiller,  en  faveur  des  mènes-  - 
trels,  de  «  tous  ses  paremens,  cotes,  surcos  et  roubes 
vaires  ^  ».  Philippe- Auguste  alla  plus  loin  et  déclara 
très  haut  (il  savait  parler  ferme)  qu'il  ne  donnerait 
jamais  ses  vêtements  qu'aux  pauvres  ^  Le  roi  de 
France  ne  faisait  ici,  sans  le  savoir  peut-être,  qu'imi- 
ter l'empereur  Henri  III  qui,  deux  siècles  auparavant, 
avait  impitoyablement  chassé  de  sa  cour  tous  les  his- 
trions et  tous  les  jongleurs  accourus  en  foule  pour 
assister  à  ses  noces  avec  Agnès  de  Poitiers  :  toute 
cette  bande  avide  avait  dû  battre  en  retraite,  sine  cïbo 
et  ïïiunenhus^  vacua  et  mœrens  ^  L'Église,  d'ailleurs, 
tonnait  toujours  et,  sous  de  nouvelles  formes,  ne  se 
lassait  pas  de  répéter  le  formidable  anathème  de  saint 
Augustin.  De  là,  des  rigueurs  peut-être  excessives  : 
((  C'est  un  péché  mortel  que  de  donner  aux  jongleurs. 
Omnes  peccant  mortaliter  qui  dant  scurris  aliquid  de 
suo  *.  »  Un  des  plus  brillants  esprits  du  temps  de  Phi- 

L  «  Cil  conteor  dient  biax  contes  —  Devant  dames  et  devant  contes; 

—  Et,  quant  asez  orent  jué,  —  Bien  sont  li  ménestrel  loé  :  —  Car  tout 
vallet  et  chevalier  —  Se  penoient  de  despoillier  —  Et  de  doner  lor 
.garnemens,  —  De  départir  lor  paremens,  —  Cotes,  surcos,  et  roubes 
vaires;  —  Tel  i  ot  qui  en  ot  cinc  paires  —  Ou  .vi.  ou  .vu.  ou  .ix.  ou  dis. 

—  Tels  i  vintpovres  et  mendis  —  Qui  fu  riches  de  grant  avoir.  —  Mais 
ce  poons  nous  bien  savoir—  Que  cil  usages  est  passez»,  etc.,  etc.(Édit. 
Potvin,VI,  p.  204;  cité  par  Schultz,  I,  l^e  éd.  p.  441).  —  2.  «  Christianis- 
simus  rex  Philippus  Augustus,  videns  omnia  ista  esse  vana  et  saluti 
animse  contraria,  instinctu  Spiritus  Sancti  reducens  ad  memoriam 
quod  a  sanctis  et  religiosis  viris  quandoque  didicerat,  quod  histrioni- 
bus  dare  dsemonibus  est  immolare,  mente  promptissima  Domino  Deo 
promisit  quod  omnes  vestes  suas,  quamdiu  viveret,  intuitu  Dei,  pau- 
PERiBus  EROGARET.  »  (Rigord,  1.  c.)  —  3.  Chrofiicon  Wirzeburgense, 
Pertz,  VI,  p.  30;  Ekkehardi  Chro?iicon  universale,  ihid.  p.  l%\Anna- 
lista  Saxo,  ibid.  p.  687,  etc.  Le  même  trait  est  raconté  par  Otto  de  Frei- 
singen  :  «  Quumque  ex  more  regio  nuptias  Ingelheim  celebraret,omne 
balatronum  et  histrionum  collegium  quod,  ut  assolet,  eo  confluxerat, 
vacuum  abire  permisit.  »  {Chronicon,  lib.  VI,  cap.  xxxii;  ^c^a  .S"^. 
Octobris,  IX,  p.  700.)  —  4.  Bibl.  nat.  lat.  16419.  =  Dans  une  formule  de 
confession,  que  nous  offre  un  ms.  de  Cambridge  des  premières  années 
du  xvi^  siècle  (G  G  1.  1.  n»  42)  le  pénitent  s'accuse,  entre  autres  dé- 
fauts, d'avoir  souvent  «  doné  dons  à  menestreus  »>. 


I  PART.    LIVR.    IT. 
CHAP.  XX. 


1  PART.    LIVR.  II. 
CHAP,  XX. 


138     LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

lippe  Auguste,  un  symboliste  subtil  et  élevé,  Adam 
de  Perseigne,  n'est  pas  moins  sévère  que  le  roi  sous 
lequel  il  vivait,  et  il  écrit  un  jour  à  la  comtesse  du 
Perche  :  «  Non patitiir  înediocritas  ïlla  darehistrïomhus 
iindepasciaut  tegi  debiiit  indigentia  miserorum  \  »  Tant 
de  protestations  finirent  par  triompher,  et  Rutebeuf, 
ce  Gavroche  du  xiif  siècle,  s'écrie  avec  quelque  effare- 
ment et  angoisse  :  «  Don  sien  gardier  est  chascuns 
sages  ^.  »  L'auteur  du  Montage  Renoart  se  répand  en 
lamentations  sur  les  malheurs  du  temps  :  «  On  avait 
jadis  la  coutume  d'honorer  les  jongleurs.  C'était  jus- 
tice, et  on  les  devrait  moult  aimer,  parce  qu'ils  sont 
joyeux  et  conteurs;  mais,  hélas!  tout  est  changé  aujour- 
d'hui. Les  mauvais,  les  avares,  les  achars  et  tous  ceux 
qui  n'ont  cure  que  d'amasser  de  l'argent,  de  pren- 
dre gages  et  de  prêter  deniers,  ceus-là  nont  soin 
d'autre  chanter  ^  »  Devant  cette  attitude  nouvelle 
de  leurs  anciens  Mécènes,  de  ces  barons  qui  étaient 
naguère  encore  si  large  douneour  de  leur  avoir  ^  et 
que  les  ménestrels  pleuraient  comme  de  véritables 
pères  %  devant  cette  prétendue  avarice  et  ingratitude, 
les  jongleurs  firent  parfois  bon  visage  et  vantèrent 

1.  Patrologie  de  Migne,  CCXI,  col.  609.  —  2.  Lapovretei  Rutebiief, 
2^  éd.  Ach.  Jubinal,  I,  p.  3.  L'éditeur,  à  Tappui  des  plaintes  de  Rute- 
beuf, cite  une  autre  pièce,  le  Dit  d'avarice^  où  Ton  expose  les  mêmes 
griefs  :  «  Li  ménestrel  sont  esperdu;  —  Car  nus  ne  lor  vuet  riens 
donner.  —  De  don  ont  esté  soustenu  :  —  Maintenant  sont  souz  pié 
tenu  »,  etc.  (1.  c.  p.  2,  note  5).  —  3.  Histoire  littéraire,  XXII,  p.  531  ; 
XXIll,  p.  92.  —  4.  Voici  le  portrait  d'un  de  ces  Mécènes  :  «  Un  des 
millours  fu  de  nos  ancessours;  —  De  son  avoir  fu  larges  douneours,  — 
Souventes  fois,  as  grans  et  as  menours. —  Volentiers  ot  avoec  lui  jou- 
gleours;  —  Bons  vieleurs  amoit  et  chanteours.  —  Souvrainement  anioit 
les  trouveours  —  Et  puis,  après,  les  biaus  recordeours.  »  (Enfances 
Ogier,  pa,r  Adenès  li  rois;  éd.  Scheler,  p.  169,  v.  5736  et  ss.)  Il  s'agit 
de  Ttiierri  d'Ardane.  —  5.  «  C'est  li  cuens  Guis  de  Flandres  seur  la 
mer.  —  Li  jougleour  deveront  bien  plourer  —  Quant  il  mourra  :  car 
moult  porront  aler  —  Ains  que  tel  père  puissent  mais  recouvrer.  — 
Or  le  nous  vueille  Diex  longuement  sauver.  »  (Ibid.  p.  2,  v.  24.)  Le 
Mécène  dont  Adenès  fait  un  si  grand  éloge  est  le  comte  de  Flandre, 
Gui  de  Dampierre  (f  1305)  qui  lui  avait  commandé  les  Enfances  Ogier, 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.  139 

eux-mêmes  leur  belle  humeur  :  a  Nous  avons  cette   '  ^^^^^j 
excellente  habitude  de  chanter  tout  aussi  bien  quand  - 
on  ne  nous  donne  qu'un  repas,  que  si  nous  recevions 
quarante  marcs  ^  »  Quelques-uns  cependant  ne  pri- 
rent pas  si  bien  les  choses  et  se  rebiffèrent  contre 
Findifférence  et  la  parcimonie  des  barons.  La  plus 
sanglante  de  ces  satires,  et  la  moins  chrétienne  à  coup 
sûr,  est  due  à  Fun  de  ces  auteurs  de  fableaux  qui  ont 
été  si  profondément  voltairiens  plusieurs  siècles  avant 
Voltaire.  Il  nous  montre,  en  un    apologue  quelque 
peu  scélérat.  Dieu  fort  sérieusement  occupé  à  parta- 
ger le  monde  entre  les  trois  espèces  d'hommes  qu'il 
vient  de  créer.  Aux  nobles  il  donne  les  terres,  aux 
clercs  les  décimes  et  les  aumônes,  et  il  condamne 
tranquillement  les  vilains  «  à  travailler  toute  leur  vie 
pour  les  uns  et  pour  les  autres».  Ce  début  est,  comme 
on   le  voit,    des  plus  révolutionnaires  et  ne  nous 
promet  rien  de  bon;  mais  c'est  la  suite  qu'il  faut 
entendre.  Les  lots  ainsi  faits,  il  se  trouva  qu'on  avait 
omis  de  pourvoir  deux  sortes  de  gens,  les  jongleurs, 
d'une  part  et,  de  l'autre,  les  filles  de  joie.  Ces  dé- 
daignés, ces  oubliés  ne  se  tiennent  point  pour  battus 
et  viennent,  non  sans  insolence,  réclamer  à  Dieu  leur 
provende.  C'est  alors  que  Dieu  donna  aux  nobles  les 
ménétriers  à  nourrir,  et  les  filles  aux  prêtres;  mais, 
dit  l'horrible  petit  Voltaire  du  xiif  siècle,  il  n'y  a 
que  ces  derniers  qui  se  soient,  en  réalité,  acquittés 
convenablement  de  leur  mission.  Ils  iront  au  ciel 
tout  droit,  parce  qu'ils  ont  obéi  à  Dieu  ;  mais  malheur 
aux    barons    qui  n'auront  pas    hébergé    et   nourri 
ces  pauvres  jongleurs!  L'enfer  est  encore   trop  doux 
pour  eux  ^  C'est  sévère. 

1.    Montage    Guillaume,  Bibl.  nat.   fr.  774,  fo  191.  —  2.  Legrand 
•  d'Aussy,  Fabliaux,  II,  117, 


LIVR.  II. 
CHAP.  XX. 


1   PART.    LIVR.    II. 
CHAP.    XX. 


140  LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

Il  ne  faudrait  pas  se  persuader,  d'ailleurs,  que  tous 
les  jongleurs,  même  aux  plus  beaux  temps  de  leur 
histoire,  aient  été  partout  accueillis  avec  le  même 
empressement  et  traités  avec  la  même  faveur.  Il  y 
avait  parmi  eux  de  singulières  inégalités  de  fortune 
et,  c'est  ainsi  que,  de  nos  jours  encore,  on  ne  saurait 
assimiler  les  augustes  sociétaires  de  la  Comédie  Fran- 
çaise aux  comédiens  râpés  des  petits  théâtres  de  la 
banlieue.  Le  plus  grand  nombre  étaient  besogneux, 
loqueteux,  misérables.  Ces  pauvres  diables  auraient 
pu  faire  le  serment  de  Fun  d'eux  :  «  Je  vous  jur  à 
Dieu,  sans  faintise  —  Que  n'ai  el'  mont  fors  ma  che- 
mise *.  »  Il  était  rare  que  ces  bohèmes  eussent  une 
robe  entière,  des  chausses  et  une  cotte,  et  ils  gre- 
lottaient sous  la  pluie  et  sous  la  bise.   On    ne  les 
payait  souvent  qu'en  dures  paroles,  et  il  faut  enten- 
dre, dans  le  fableau  du  Honteus  ménestrel,  la  plainte 
touchante  de  ces  malheureux  qui  jouent  et  chantent 
en    pure  perte   :   «  Ançois  que  li  dons  soit  donés, 
—  S'en  fera-t-on  proier  cent  fois.  —  Il  n'est  mais 
carités  ne  fois  ^  »  Le  plus  spirituel  et  le  plus  gei- 
gnard de  tous  ces  Villons  d'antan,  c'est  Rutebeuf  qui 
rit  jaune  devant  sa  misère  et  ne  laisse  pas  de  faire,  à 
cette  occasion,  les  plus  abominables  jeux  de  mots  : 
((  Le  froid  me  fait  tousser,  la  faim  me   fait  bailler; 
je   suis   en    mauvais    point,  je   suis    mort;  pas   de 
couette,  pas  de  lit,  pas  de  pain  ^  Il  est  vrai  que  je 


1.  Saint  Pierre  et  le  jongleur;  Méon,  éd.  de  1808,  III,  282.  — 
2.  «  Ch'est  du  Jionteiis  ménestrel  »,  publié  dans  la2e  édition  qu  Achille 
Jubinal  a  donnée  des  Œuvres  complètes  de  Rutebeuf  (III,  pp.  15  et  16). 
Le  «  honteus  ménestrel  »  ajoute  :  «  Tel  mestier  me  convient  laissier, 

—  Se  je  ne  me  trais  ens  el'  règne  —  U  courtoisie  maint  et  règne  —  Et 
k'amés  i  soit  li  honteus.  —  Car  tenus  me  sui  avoec  teus  —  Dont  peu  de 
pourfîs  m'est  venus...—  Por  ce  ai-ge  perdu  mon  tans  »,  etc.  {Ibid.,  p.  17.) 

—  3.  «  Je  touz  defroit,  de  fain  baaille,  — Dont  je  suis  mors  et  maubail- 
liz.  —  Je  suis  sans  coûtes  et  sans  liz  :  —  N'a  si  povre  jusqu'à  Senliz. 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.  141 

suis  à  Paris  au  milieu  de  tous  les  biens;  mais 
je  n'ai  pas  de  bien,  moi.  Pou  i  voi  et  si  i  preig 
((  pou  :  —  Il  m'i  souvient  plus  de  saint  Pou  — 
a  Qu'il  ne  fait  de  nul  autre  apostre.  »  Et  il  ajoute  en 
pleurant  à  travers  son  rire  :  «  Bien  sai  Patei\  ne  sai 
((  qu'est  nostre  ^  »  Les  Rutebeuf  formaient  tout  un 
peuple  famélique  et  maigre,  hailloneux  et  sale,  qui 
était  trop  souvent  sans  gîte  et  n'avait  pour  lit  que  la 
rue.  Pour  faire  durer  leurs  habits  plus  longtemps 
(quand  ils  en  avaient),  ces  «  sans  le  sou  »  les  retour- 
naient ^;  mais  il  était  rare,  très  rare,  que,  sur  les  béné- 
fices de  leur  métier,  ils  pussent  trouver  le  moyen  de 
manger  de  la  viande  ^  Ils  se  tiraient  parfois  d'affaire 
en  faisant  deux  métiers,  comme  celui  de  couturier 
pendant  la  semaine  et  celui  de  ménétrier  aux  jours  de 
fêtes  ^.  Mais  il  ne  faut  pas  oublier  qu'ils  étaient  chargés 
de  femmes  et  d'enfants  qui  grouillaient,  criaient,  pleu- 
raient autour  d'eux  et  qui,  comme  eux,  avaient  tou- 


—  Sire,  si  ne  sai  quel  part  aille.  —  Mes  costeiz  connoit  le  pailliz  —  Et 
liz  de  paille  n'est  pas  liz  —  Et  en  monlit  n'a  fors  la  paille.»  (O'e^^  de  la 
jpovretei  Rutebtief:  Œuvres  de  Rutebeuf,  Ach.  Jubinal,2e  éd.,  I,  p. 3.)  Cf. 
les  vers  de  Colin  Muset  :  «  Sire  quens,  j'ai  vielé  —  Devant  vos  en 
vostre  esté  :  —  Si  ne  m'avés  rien  doné  —  Ne  mes  gages  aquité.  —  C'est 
vilenie.  —  Foi  que  doi  sainte  Marie,  —  Aine  ne  vos  sievrai-ge  mie.  — 
M'aumosnière  est  mal  garnie  — Et  ma  malle  mal  farcie.»  {Histoire  littè- 
raire, XXII  1,552.)  =  Au  Midi  c'était  trop  souvent  la  même  misère  :«  Ca- 
denetz...  fez  se  joglars...  Lonc  temps  anet  à  pe,desastrus,  perlo  mon.» 
(Raynouard,  1.  c,  V,  p.  111).  «Gaucelm  Faidit...fes  se  joglars;...  mot  fon 
lonc  temps  desastrus  de  dos  e  d'onor  à  penre,  que,  plus  de  vint  ans, 
anet  per  lo  mon  qu'il  ni  sas  cansos  ne  foro  grazitz  ni  volgutz  »  (Ibid., 
p.  158),  etc. 

1.  La  povretei  Rutebuef,  ibid.,  p.  4.  —  2.  «  Or  est  li  mondes  si  mal 
mis  —  C'on  ne  done  ne  vair  ne  gris...  —Une  penne  fait  deus  saisons, 

—  Li  neuf  dedens,  le  viez  defors.  »  (Robert  de  Blois,  cité  par  Sayous, 
p.  183.)  —  3.  «  Se  ge  ne  mengoie  de  lart,  —De  char  de  vache  ne  de  buef 
~  Devant  que  aucuns,  dis  ou  nuef,  —  M'eiist  donné  por  mon  chanter, 

—  Je  me  porroie  bien  vanter  —  James  de  char  ne  mangeroie.  »  {De  la 
maaille;  cité  également  par  Sayous,  p.  143.)  —  4.  «  Ung  cousturier  fu 
qui  avoit  acoustumé  du  son  de  son  instrument  faire  danser  les  josnes 
gens  es  jours  de  feste.  Advint  une  teste  qu'il  fu  occupé  pour  parfaire 
la  robe  dune  dame,  etc.  »  (Bibl.  nat.  fr.  1834,  Exemples  moraux, 
fo  68;)  texte  déjà  cité. 


I.  PART,   LIVR.   11. 
CHAI».   XX, 


I  PART.  LIVR.  II. 
CHAP.  XX. 


142     LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

jours  faim  K  Les  jongleurs  de  geste  étaient  certes  les 

moins  malheureux;  mais  ils  avaient  aussi  leurs  jours 

d'angoisse  et  chantaient  bien  souvent,  alors  qu'ils 
n'avaient  guère  envie  de  chanter.  C'est  l'éternelle 
histoire,  et  navrante  autant  qu'éternelle,  de  Jocrisse  ou 
de  ïabarin  qui  vient  de  perdre  son  unique  enfant  et 
qui  est  forcé  de  grimacer  sur  les  tréteaux  :  «  Tel  fois 
a  chante  lijuglerres — Que  cest  de  tous  le  plus  dolens  ^.)) 
C'est  ce  que  Gautier  de  Coincy  observait  déjà  en  son 
temps  ^  et  trop  souvent  les  jongleurs,  comme  les 
comédiens,  rient  en  dehors  et  pleurent  en  dedans. 

Notre  jongleur,   à  nous,   n'est  pas  des  plus  misé- 
rables, ni  des  plus  riches.  Seulement  il  se  fait  vieux, 
et  attend  le  soir  avec  quelque  impatience  :  «  Près  est 
de  vespre,  et  je  sui  moult  lassé.  » 
Derniers  vers        Qu  s'apcrçoit  uu  Dcu  dc  ccttc  fatl^uc,  aux  derniers 

de  la  chanson  et  fin  r        ^  r  o        ' 

de  la  journée.  ^^^^  g^'jj  chante  dc  SOU  Guibert  d'Andrenas  ;  mais 
enfin,  il  y  pratique  habilement  de  savantes  et  longues 
coupures,  et  arrive  à  jeter  joyeusement  le  cri,  le 
bienheureux  cri  de  la  fin  :  «  Alez  vos  en,  li  romans 
est  finis.  »  Sur  ce,  il  donne  quelques  dernières  notes 
de  vielle  et  tout  l'auditoire,  un  peu  lourd  et  cepen- 
dant ravi,  s'en  va  dormir  et  rêver,  sans  doute,  des 
amours  de  Guibert  et  de  la  belle  Augalete,  du  vieil 
Aimeri,  et  de  la  grande  guerre  contre  les  Païens... 
Le  chanteur  en  fait  autant.  Sa  journée  est  finie. 


1.  «  Supplient  humblement  les  cliifoineurs  et  chanteurs  demeurant 
à  Paris,  povres  gens  chargez  de  femmes  et  de  plusieurs  petis  enfans  » 
(Arch.  nat.  Y  5220,  fo  277).  C'est  la  pièce  citée  plus  haut  (p.  121), 
et  il  se  peut,  comme  nous  l'avons  dit,  que  les  chifoineurs  exagèrent 
un  peu  leur  misère.  —  2.  Guillaume  le  Vinier,  cité  par  Sayous,  p.  182. 
Cf.  le  proverbe  :  «  Tel  fois  chante  li  menestriers  —  Que  c'est  de  tous  le 
plus  courreciez.  »  —  3.  «  Qui  que  vous  chant  chançons  polies  —  De 
risées  et  de  folies,  —  Je  ne  weil  pas  chanter  tex  chans  :  —  Car  trop 
i  a  pleurs  et  deschans.  —  L'ame  sovent  pleure  et  déchante  —  Dou 
chanteur  qui  tiex  chanz  i  chante.  »  (Ed.  Poquet^  col.  12.) 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.     143 


I   PART.   LIVR.   : 
CHAP.  XX. 


Bien  qu'on  ait  peut-être  estimé  trop  minutieux  ce  Lannée^et la vie 
tableau  de  la  journée  d'un  jongleur,  il  ne  suffirait  pas      jongleur. 
à  donner  une  idée  exacte  de  la  physionomie  et  de 
l'importance  de  ces  chanteurs  de  notre  épopée  natio- 
nale. C'est  l'année  d'un  jongleur,  c'est  sa  vie  qu'il 
faudrait  écrire. 

Cette  vie  est  intimement  mêlée  à  la  vie  même  de  nos 
pères,  à  toutes  leurs  douleurs  comme  à  toutes  leurs 
joies.  Le  moyen  âge  est  imprégné  de  jonglerie,  dans  le 
meilleur  sens  de  ce  mot.  Le  jongleur,  l'inévitable 
jongleur,  apparaît  au  berceau  du  nouveau-né  et,  pas 
à  pas,  suit  l'homme  jusqu'au  cercueil. 

Le  voici  tout  d'abord  aux  baptêmes  *  ;  puis,  aux     Lejongieur 

1  '     j.  '  aux  baptêmes 

fiançailles  '  ;  mais  c'est  aux  noces  et  aux  adoubements,  ^^  ^"^  "^«e«- 
c'està  ces  deuxfêtesradieuses  delà  vie  féodale,  qu'on  le 
voit  surtout  jouer  un  rôle  capital,  et  que  l'on  peut  dire 
de  nos  vieux  ménétriers  :  «  Miilt  servent  bel,  iatendent 
bon  loïer  ^  »  Ce  n'est  pas  le  lieu  (pour  ne  parler  ici  que 
des  noces)  de  se  livrer  à  une  vaine  érudition  et  de  mon- 
trer comment,  sous  tous  les  cieux  et  en  tous  temps, 
la  musique  et  le  chant  ont  tenu  une  large  place  dans  la 
solennité  joyeuse  et  grave  de  tous  les  mariages  ;  mais 
il  ne  faut  pas  oublier  que  nos  pères  étaient  une  race 
particulièrement  expansive  et  «  en  dehors  »,  fort  amou- 
reuse du  bruit  et  de  la  gaieté,  et  qui  aurait,  je  pense, 
trouvé  certains  de  nos  mariages  modernes  quelque  peu 

1.  «  A  plusours  menestriers  qui  avoient  esté  au  bàptisement  de 
Louys  mon  seigneur.  »  (Mandement  du  duc  de  Bourgog-ne  en  date 
du  15  août  1377;  Arch.  de  la  Côte-d'Or,  B.  1451,  fo  90  r».)  Louis  était 
le  flls  du  Duc.  —  2.  Dans  Aimeri  de  Narbonne  (éd.  DemaisOn,  pp. 
157,  158),  on  voit  à  tout  le  moins,  les  jongleurs  se  joindre  au  cor- 
tège d'Aimeri  qui  conduit  de  Pavie  à  Narbonne  sa  fiancée,  la  belle 
Hermangart  :  «  Cil  jugleor,  por  eus  esbanoier,  —  De  vieler  pansent  et 
d'envoisier.  »  —  3.  Aimeri  de  Narbonne^  1.  c* 


I  PAKT.   LIYR.    11. 
CHÂP.    XX. 


144  LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

guindés  et  froids.  Donc,  les  jongleurs  s'abattaient  sur 
les  noces,  comme  des  passereaux  sur  le  grain.  On  en 
compte  jusqu'à  QUATRE  cent  vingt-six  (!)  au  mariage  de 
Marguerite,  fille  d'Edouard  P'  ^  Un  mariage  sans  jon- 
gleurs, c'était  un  printemps  sans  oiseaux  ^  Vous  vous 
imaginez  peut-être  qu'il  s'agit  ici  de  vielleurs,  de 
chifoineurs ou  de  harpistes;  détrompez-vous  :  ce  sont, 
dans  les  noces  seigneuriales,  les  conteurs  et  les 
chanteurs  qui  sont  d'emblée  au  premier  rang.  Il  est 
vrai  qu'ils  chantent  des  lais,  des  fables  et  des  «  saints 
d'amour  »  plutôt  que  des  chansons  de  geste  ;  mais 
enfin,  ils  ne  se  contentent  pas  de  flûter  ou  de  harper  : 
ils  chantent,  et  chanteront  jusqu'au  lendemain,  jus- 
qu'au départ  de  la  mariée.  C'est  aux  noces,  d'ailleurs, 
qu'ils  sont  le  mieux  payés,  et  c'est  ce  qui  explique 
tant  de  zèle  ^  Cet    usage  singulier   de   donner  aux 


1.  Th.  Wright,  Bomestic  mamiers  and  sentiments,  1862,  p.  181. 
(Cité  par  Jusserand,  La  Vie  nomade  en  Angleterre,  p.  122.)  Cf.  le  texte 
de  Jehaîi  de  Bammartin  et  Bloîide  d'Oxford  (éd.  Bordier,  v.  4687)  : 
«  Je  ne  sai  qui  ala  conter — As  menestereus  celé  teste:—  Car  plus  de 
TRENTE,  sans  areste,  —  En  i  vinrent,  mien  escient.»—  2.  «  Quant  ju- 
gleor  n'i  voi,ce  poise  mi.  »  {Hervis  de  Metz,  Bibl.  nat.,  fo  19160,  f<^  11.) 
—  3.  Textes  sur  la  présence  des  jongleurs  aux  noces  :  lo  Textes 
LATINS.  «  Quod  non  oporteat  sacerdotes  aut  clericos...  in  nuptiis 
interesse  ;  sed,  antequam  thymelici  ingrediantur,  exsurgere  eos  con- 
venit  atque  inde  discedere.  »  (Concilium  Aquisgranense,  anno  816, 
Labbe,  VII, 1362.  Cf.  la  note  3  de  notre  page  7.)=:«  Cum  consuetudo...  vi- 
deatur  induci...ut,cum  laïci nuptias  contrahunt,  joculatores  ethistrio- 
nes  transmittunt  ad  clericos,  ut  eis  provideant...»  (Concilium  Raven- 
natense,  anno  1286;  Muratori,  Antiquitates  italicœ,  II,  848.)  =  «  Ver- 
titur  in  luctum  cithara  et  vox  Isetitise  in  mœrorem;  joculatorius  ille 
plausus  tristes  complodit  manus.  »  (Il  s'agit  d'un  mariage  auquel 
une  jeune  fille  ne  veut  pas  consentir.  Vita  ve^ieraMlis  Odae^'\  1158; 
Acta  SS.  aprilis,  11,  775.)  =  «  In  istis  [nuptiis]  l'on  fait  la  meson  pingi 
et  juncheare...  postea  l'en  doîiet  robes...  postea  Veîi  donet  cantilenas 
ad  ultimum.  »  (Bibl.  nat.  lat.  16481,  n»  61,  cité,  ainsi  que  le  suivant, 
par  M.  Lecoy  de  la  Marche,  La  Chaire  française,  2^  éd.,  p.  432.)  «  Nec 
aliquis  eorum  [joculatorum],  quantumlibet  imperitus,  irremuneratus 
abscedit.  »  (Lat.  2516^  fo  57.)  «  Robert  de  Sorbon,  ajoute  M.  Lecoy  (1.  c), 
reproche  aux  mariés  de  s'entourer  d'histrions.»  =  «Consuetudo  est  in 
hoc  mundo  quod,  quando  unus  magnus  dominus  desponsavit  unam 
dominam  et,  quamdiu  sunt  in  missa  in  ecclesia,  histriones  non 
faciunt  magnum  tumultum;   sed  statim  cum  posuerunt  pedem  extra 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.      145 

iondeurs   les  riches  Yêtements  dont  on  était  cou-  i  iart.  uyr.  n. 

^  C)  CHAP.  XX. 

vert,  c'est  aux  noces  qu'il  a  pris  naissance,  et  rien 

ne  semblera  plus  naturel  :  les  invités,  ce  jour-là,  riva- 
lisaient de  luxe,  et  c'està  qui  ferait  son  entrée  dans  la 
grand'salle  avec  le  bliaut  le  plus  à  la  mode,  avec  le  plus 
riche  manteau.  Au  départ,  on  était  plus  modeste,  et 

ecclesiam,  tune  incipiunt  cantare  et  sua  instrumenta  deducere  et 
tang-ere.  »  (Extrait  d'un  sermon  anonyme,  Bibl.  de  Troyes,  n»  1368  ; 
communiqué  par  M.  Hauréau.)  =  «  Scientes  vobis  plurimum  esse 
acceptum  quod  vestrœ  militiee  atque  nuptiis  voluit  interesse.  »  (Lettre 
de  recommandation  pour  un  jongleur:  Buoncompagno,éd.  Rockinger, 
p.  163.)  =  «  Quicumque  scurrse,  vel  joculatori,  vel  meretrici  aut  alicui 
vago  vestes  suas  ad  nuptias  dederit,  aut  si  de  nuptiis  ei  quispiam 
missus  fuerit  et  dederit,  convictus  emendabit  très  libras.  »  (Warn-  , 

kœnig,  Histoire  de  la  ville  de  Gand,  Bruxelles,  1866,  p.  466.  Cité 
dans  le  t.  IX  des  Acta  SS.  Octobris,  p.  699.)  Etc.,  etc.  =  2°  Textes 
ROMANS.  Aux  noces  de  Bernier  avec  laflllede  Guéri  leSor:  «Un  jongler 
chante,  onques  meillor  ne  vi.  —  Dist  Gautelès  :  «  Bon  chanteour  a  ci. 
«  —  Voir,  dist  Bernier,  onques  millor  ne  vi  —  Dès  icele  eure  que  de 
«  mère  nasqui.  —  Je  li  donrai  mon  destrier  arrabi.  —  Et  je  mon  mul, 
«  dist  Ybers  li  floris. —  «  Chantés,  biax  frère.  »  Et  cil  c'est  esbaudis.  » 
{Raoul  de  Cambrai,  éd.  P.  Meyer  et  A.  Longnon,  p.  208,  v.  6087 
et  SS.)  =  «  Pour  Josiane,  la  courtoise  senée,  —  Cil  jougleour  ont 
grant  joie  menée.  —  Mainte  viele  veissiés  atemprée.  »  {Bueves  d*Han- 
stonne,  Bibl.  nat.  fr.  12548,  fo  151.  Cf.  f»  86.)  Quand  Beuves  épouse  la 
sœur  de  l'Empereur  :  «  Pren  cumjhat,  vay  s'en  ab  sa  molher,  —  E 
Daurel  vieula  e  mena  alegrier  —  Que  1'  rey  de  Fransa  li  a  datz  un 
destrier  ».  {Daurel  et  Béton,  éd.  P.  Meyer,  p.  7,  vers  168-170.)  = 
«  Auberis  a  la  dame  esposée...  —  Totes  les  rues  firent  encortiner  — Et 
à  la  terre  les  vers  erbes  geter.  —  Cil  juglaor  i  vont  pour  vieler.  » 
{Atcbri  leBourgoin,  éd.  Tarbé,  pp.  37  et  38.  Cf.  dans  l'éd.  Fr.  Michel, 
la  laisse  v  de  la  Chanson  des  Saisnes.)  —  «  Mult  an  i  vint  de  par  totes 
les  terres.  —  Cil  jugleour  ne  finent  ne  ne  cesse[nt],  —  Rotent  et  har- 
peut  et  chantent  et  violent.  »  {Enfances  Guillaume,  Bibl.  nat.,  fr.  1448, 
fo  79.)  r=  «  A  un  mostier  qu'eurent  fet  dédier  —  Là  où  Mahons  fu 
devant  reclamez,  —  L'ala  li  cuens  Guillaumes  espouser...  —  Granz 
sont  les  noces  sus  el'  paies  pavé...  —  viii.  jors  durèrent  à  joie  et  à 
barné  :  —  Assez  i  orent  harpeor  et  jugler  —  Et  dras  de  soie  et  her- 
mins  engrailez  —  Et  muls  d'Espaigne  et  destriers  sej ornez.  »  {Prise 
d'Orenge,  éd.  Jonckbloet,  v.  1873  et  ss.)  =  Noces  de  Doonnet  et  de  Cla- 
risse :  «  Moult  par  i  dist-on  lais,  canchons,  notes  et  fablez.  »  {Gaufrey, 
V,  4073.)=  «  Chante  la  messe  nostre  archevesque  pros;  (c'est  Turpin  qui 
bénit  les  mariés  sous  le  paile  de  color)...—  Chantent  cil  jogleor; — Lais 
de  Bretaigne  chantent  cil  vielor  —  Et  d'Ingleterre  i  out  des  harpeors. 

—  Li  Auvregnas  dient  un  son  d'amors.  »  {Prise  de  Cordres,  Bibl.  nat. 
fr.  1448,  fo  164  r^.)  ^=  «  Nuls  menestreus  n'i  est  venu  —  A  pié  qu'à  che- 
val n'en  ralast  —  Et  robe  vaire  n'emportast  —  En  sac  ou  en  bourse  ou 
en  maie.  —  Aucuns  n'i  di  parole  maie,  —  Mais  joie,  solas  et  déduis  ; 

—  Et  sons  et  notes  et  conduis  —  I  furent  chanté  maintes  fois.  » 
{Roman  de  la  Violette,  cité  par  l'abbé  de  La  Rue,  1.  c.  I,  p.  241.)Etc.,  etc.  » 


t  PART.    L1VR.    IJ. 
CHAP.    XX. 


146  LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

c'est  sur  le  dos  des  jongleurs  que  s'étalaient  les  habits 
-  neufs  :  les  barons,  eux,  s'en  allaient,  un  peu  honteux, 
avec  leurs  cottes  de  tous  les  jours.  En  résumé,   les 
mariages  étaient,  pour  nos  jongleurs,  la  meilleure 
aubaine,  la  plus  belle  affaire.   Ils  y  étaient  mis  en 
gloire  et  chantaient,  au  grand  repas,  devant  la  table 
greïgnor  \  devant  cette  table  même  où  était  assise  la 
mariée;  mais  on  peut  supposer,  sans  leur  nuire,  qu'ils 
préféraient  l'argent  à  l'honneur,  et  c'est  ici  surtout 
que  ce  bienheureux  argent  pleuvait  au  fond  de  leurs 
escarcelles.   Dans  une  Nouvelle  italienne  de  la  pre- 
mière moitié  du  xiv''  siècle,  et  qui  est  assez  peu  révé- 
rencieuse, on  voit  Dieu  lui-même  qui  fait  route  avec 
un  jongleur.   Or,   l'occasion  s'offre  aux  deux  voya- 
geurs d'assister,   soit  à  des  funérailles,   soit  à  des 
noces.   Le  jongleur,  comme   on  peut  s'y  attendre, 
choisit   les  noces    qui  sont  d'un  meilleur  rapport. 
Il  ne  reste  donc  à  Dieu  que  les  enterrements  ;   mais 
il  est  Dieu,  mais  il  est  tout  puissant.   Il  ressuscite 
un    mort,    et   gagne   finalement  plus   d'argent   que 
le  jongleur.  Il  ne  fallait  rien  moins  qu'un  miracle, 
comme  on    le   voit,  pour  atteindre  ou  dépasser  le 
chiffre  des  affaires  que   les  jongleurs  faisaient   aux 
noces  ^  Aussi,  ne  souhaitaient-ils  que  de  voir  se  mul- 
tiplier les  mariages.  On  peut  lire,  dans  un  manuscrit 
de  la  Vaticane,  une  assez  jolie  pièce  qui  est  intitulée  : 
Les  dix  souhaits.  Toutes  les  classes  de  la  société  y 
figurent  à  leur  rang,  et  le  poète  donne  successivement 
la  parole  à  chacun  de  leurs  représentants  :  «  Moi,  dit 
le  chevalier,  je  ne  souhaite  que  de  détruire  toute  la 

1.  «  Agàie  prenent  cil  duc  et  cil  contor,  —  Si  Font  assise  à  la  table 
grignor;  —  Par  devant  lui  chantent  li  jugleor.  »  (Prise  de  Cordres, 
Èibl.  iiat.  fr.  1448,  f»  164.)  —  2.  Les  jongleurs,  dit  Rutebeuf,  «  autre 
chose  ne  demandent  »  que  «  noces  ou  feste  »;  {Le  Chariot  le  Juifj 
2^  éd.  d'Ach.  Jubinal,  II,  p.  100.) 


CHAI». 


LES  PROPAGATEURS  DES  CIIAxXSONS  DE  GESTE.  147 

paienie  et  d'aller  ensuite  au  Paradis.  »  Le  bailli,  lui,  i  part.  uvr.  u. 
souhaite  a  droiture  »;  le  chanoine,  une  riche  pré- 
bende ;  l'avocat,  «  granz  caz,  plez,  noises,  cauteles  »  ; 
le  médecin,  beaucoup  de  malades  ;  l'amoureux  «  dan- 
ses, chançons,  avril  et  mai  »  ;  le  bourgeois  «  ter- 
res, rentes  et  beaux  enfanchons  »  ;  le  malade,  la  santé  ; 
le  vilain,  «  beurre,  fromaige,  char  sallée,  et  que  ses 
habits  lui  durent  toujours  ».  Reste  le  jongleur,  et 
il  est  presque  inutile  de  faire  ici  connaître  son  vœu  : 
«  Je  souhaite,  dit-il,  de  faire  rire  les  saoulx  et  les 
morts  de  faim;  mais  surtout,  d'avoir  des  fêtes  et 
des  noces  jusqu'à  demain  ^  »  Ils  n'étaient  que  trop 
exaucés,  nos  chanteurs,  et,  quand  ils  avaient  fait 
leur  métier  le  jour  et  le  lendemain  du  mariage,  ils 
pouvaient,  en  se  pavanant,  jeter  ce  cri  qu'on  entend 
dans  une  de  nos  chansons  :  «  Dieu,  comme  nous  som- 
mes riches  !  ^  » 

L'abus,  par  malheur,  n'est  jamais  loin  de  l'usage, 
et  nos  jongleurs  compromirent,  par  des  prétentions 
excessives,  l'excellente  situation  qui  leur  était  faite* 
Ils  ne  se  contentèrent  pas  des  faveurs  qu'on  leur  oc- 
troyait :  ils  les  voulurent  transformer  en  droits.  A  Bour* 
ges,  ils  exigent  «toute  la  robe  des  deux  espous,enquoi 
ils  sont  espousez  et  beneïz  (sans  parler  d'un  mes  suffi- 
sant de  viande  et  de  plusieurs  autres  droits  accoustu- 
mes)  S);  à  Beauvais,  ils  exigent  «  la  robe  de  l'homme, 
ou  finanche  pour  le  rachat  d'ichelle;  un  pot  de  vin; 

1.  Ms.  Ottoboni  2523,  fo  55.  V.  Ernest  Langlois,  Mélanges  d'archéo- 
logie et  d'histoire  publiés  par  l'École  française  de  Rome,  1885,  p.  73. 
—  2.  «  Gant  ont  mangié  cil  chevalier  nobile,  —  Chantent  jugleur,  et 
vieient  et  timbrent;  —  Dist  l'uns  à  Fautre  :  «  Dex  1  com  or  somes 
riche  !  »  (Prise  de  Cordres,  1.  c,  f»  176  v».)  —  3.  «  Andrés  de  Chancelé 
est  en  saisine  et  possession  d'avoir,  prendre,  lever...  de  un  chascun 
qui  est  benïez  en  la  ville  et  septene  de  Bourges,  et  en  plusieurs  autres 
lieux  voisins,  quatre  deniers  pàrisis  et  un  mes  souffisans  de  viande,... 
quantes  fois  que  il  se  marient,  et  plusieurs  autres  drois  appartenant 
à  la  dite  juglerie...  et  de  un  chaScun  franc  bourgeois... toute  la  robe  en 


I  PART,    LIVR.   II. 
CHAP.    XX. 


148     LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

un  pain  et  un  mes  de  chair  ^  »  ;  à  Gisors,  «  une  pièce 
de  viande,  deus  pains  et  deus  pos  de  vin  ^  ».  Certes, 
il  n'en  était  pas  ainsi  dans  toute  la  France;  mais  c'était 
déjà  matière  à  scandale  et,  à  Beauvais  notamment, 
les  bureaux  de  l'Officialité  étaient  pleins  de  gens  qui 
venaient  réclamer  contre  une  prétention  aussi  exor- 
bitante. Même,  il  y  eut  dans  cette  bonne  ville  «  tant 
de  riots,  brigues,  mautalens,  plais  et  dissencions  », 
que  Févêque  dut  racheter  le  fief  de  la  jonglerie  et  faire 
remise,  aux  habitants  exaspérés,  de  ce  prétendu  adroit 
de  mariage  »  que  les  jongleurs  s'étaient  induement  at- 
tribué ^  On  n'en  vint  pas  facilement  à  bout. 

Cet  abus,  d'ailleurs,  n'était  pas  le  seul  dont  les  jon- 
gleurs se  soient  alors  rendus  coupables.  Us  étaient 
parfois  gens  de  petite  naissance,  assez  mal  élevés,  de 
peu  de  tenue,  et  méritaient  assez  rarement  l'hommage 
que  leur  rend  l'auteur  de  la  Violette  :  «  Aucuns  n'i 
di  parole  maie  ^.  »  Tant  que  durait  la  messe  de  ma- 
riage, ils  étaient  édifiants  et  muets;  mais  quel  tapage 
ensuite  ^!  L'autorité  dut  intervenir  et  l'Église,  tout 
d'abord,  ordonna  de  bonne  heure  à  tous  les  clercs  de 
se  lever  et  de  sortir  de  la  salle  des  noces,  dès  que 

laquelle  ils  sont  espousés  et  beneïz  en  sainte  église,  »  etc.  (1346,  Arch* 
nat..  Trésor  des  Chartes,  JJ,  176,  pièce  2,  citée  par  F.  Godefroy,  au 
mot  jonglerie.) 

1.  Comme  nous  le  verrons  plus  loin,  Tévêque  de  Beauvais,  Jean  de 
Marrigny,  acheta  à  Jean  de  Saint-Denis  et  à  Jeanne,  sa  femme,  le  fief  de 
la  jonglerie  et  fit  remise  aux  habitants  du  droit  de  mariage  que  les 
jongleurs  s'étaient  attribué,  à  savoir  :  «  La  robe  de  Thomme  ou  finan- 
che  pour  le  rachat  d'icelle  robe  :  un  pot  de  vin,  un  pain  et  un  mes  de 
chair.  »  L'Évêque  prit  cette  mesure  décisive,  «  pour  oster  et  eschiver 
les  grans  riots,  brigues,  mautalens,  plaiz  et  dissencions  qui  pour  ce 
venoient  de  jour  en  jour  par  devant  nostre  Ofiîcial  ».  L'acte  épiscopal 
est  du  5  juillet  1330.  —  2.  «  Quant  aucun  se  marie  ou  dit  fief,  il  doit 
une  livre  de  viande,  deux  pains  et  deux  pos  de  vin,  »  etc.  (1400.  Dé- 
nombrement de  la  chastellenie  de  Gisors,  Archives  nationales,  P., 
307,  fo  2  ro.)  —  3.  V.  la  note  3  de  la  page  précédente.  —  4.  Cité  par 
l'abbé  De  la  Rue,  1.  c.  I,  241.  L'éditeur  a  imprimé  oi  au  lieu  de  di. 
—  5.  V.  le  texte  précieux  du  ms.  1368  de  Troyes,  cité  in  eoctenso  dans 
la  note  3  de  la  p.  144. 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.  149 

paraîtraient  les  thymelici  K  Un  concile  de  Ravenne, 
en  1286,  dont  nous  avons  parlé  plus  haut,  dut  inter- 
dire aux  prêtres  de  loger  chez  eux  les  jongleurs  qui 
allaient  aux  mariages  ^  ;  un  autre  concile,  à  Freisingen, 
en  1440,  leur  défend  de  faire  largesse  aux  ménétriers 
«  prcJBtextu  nuptiarum  ».  Les  sermonnaires,  du  haut 
de  la  chaire,  faisaient  écho  aux  conciles,  et  Robert  de 
Sorbon  se  distingua  entre  tous  dans  cette  sorte  de 
croisade  contre  les  histrions.  L'autorité  civile  s'en 
mêla,  et  il  se  trouva  un  comte  de  Flandre  pour  mettre 
fin,  sous  peine  d'amende,  à  ces  dons  ridicules  dont  on 
honorait  scandaleusement  les  sm?rœet  \esmeretrices  ^ 
Au  Midi,  même  sévérité,  et  le  cartulaire  de  Mont- 
pellier nous  offre  ce  texte  décisif  contre  les  jon- 
gleurs et  les  jongleresses  :  «  Que  pas  un  d'eux  n'ait 
l'audace  de  paraître  aux  noces,  soit  de  jour,  soit  de 
nuit*.  »  Sans  doute,  il  ne  faudrait  pas  généraliser 
de  tels  faits;  mais  il  convient  cependant  de  ne  pas 
amoindrir  leur  importance.  Ils  sont  éloquents. 

Le  beau  rite  des  relevailles  est  à  peine  connu  au- 
jourd'hui, et  l'ignorance  des  choses  liturgiques  est  un 
des  caractères  de  notre  temps.  Il  n'en  était  pas  de 
même  au  moyen  âge,  et  les  relevailles  y  étaient  célé- 
brées avec  une  véritable  solennité.  On  allait  jusqu'à 
leur  donner  le  nom  de  «  noces  »  :  c'est  assez  dire  qu'on 
y  convoquait  les  jongleurs  ^.  Partout  où  il  y  avait  quel- 
que sujet  de  joie  et  un  air  de  fête,  ils  s'offraient  et 


1.  Concilium  Aquisgranense,  816.  Texte  déjà  cité.  — 2.V.  la  note  3  de 
la  p.  144.  —  3.  Ibid.  —  4.  «Que  neguns  joglar  ni  neguna  joglaressa  non 
auze  anar  à  novias  de  jorn  ne  de  nueg  ».  —  5.  «  Die  purificationis  Ré- 
gine, apud  Rothelanum  (Rhuddlan),  lib.  di  versis  menestrallibus 
ibidem  existentibus,  de  dono  Régine,  x  libras.  »  (Copy  of  a  Roll  of  the 
Expenses  of  King  Edwart  IV,  —  ou  I,  —  1281,  1282;  cité  par  Fr.  Mi- 
chel, Rôles  gascons,  I,  p.  xii.  Cf.  Archœologia...  published  by  the  So- 
ciety of  Antiquaries  of  Loridon,  XYI,  p.  47.)  =  «  Aus  menestriers 
monseigneur  de  Berry,  lesquelx  ont  esté  aux  relevailles  de  Madame 


I   PART.  LIVll.    II, 
GHAP.  XX. 


150  LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

"*chI*p"xx.  "'  étaient  bien   reçus.   C'était  le  jour  des   étrennes  *  ; 

c'étaient  les  jours  de  bal.  Comment  danser  sans  eux? 

Et  nos  pères  ajoutaient  :  <(  Sans  eux  comment  dîner?» 
Ils  étaient  l'ornement  obligé  de  tous  les  repas  de 
luxe;  ils  en  étaient,  pour  ainsi  parler,  le  mets  le  plus 
recherché. 

Les  jongleurs        Notrc  sièclc  cst  trop  riche  en  inventions  de  tout 

aux  repas  :  ^ 

dîners       ordrc  pour  prétendre  sérieusement  à  la  découverte 

en  musique.  ^  '- 

des  dîners  en  musique.  L'idée  remonte  très  haut,  et 
est  d'ailleurs  charmante.  Un  peu  amollissante, 
peut-être,  et  par  là  médiocrement  goûtée  de  l'Église 
qui  répète  volontiers  à  chacun  de  ses  enfants  :  Esto 
vir.  Au  concile  de  Reims,  en  813,  il  est  recommandé 
aux  évêques  et  aux  abbés  «  de  ne  pas  admettre  chez 
eux  d'indécentes  bouffonneries  pendant  leur  repas  ; 
mais  de  faire  lire  les  livres  saints  à  leur  table  où  il 
doit  toujours  y  avoir  place  paur  les  pauvres  et  les 
mendiants  2  ».  Tel  est  l'idéal  chrétien,  auquel  les 
barons  du  moyen  âge  n'ont  guère  conformé  leur 
mœurs,  et  nous  possédons  des  textes  décisifs  où  l'on 
voit  que  l'on  faisait  de  la  musique  et  que  l'on 
chantait  pendant  toute  la  durée  des  festins  d'appa- 
rat ^  La  coutume  n'était  pas   seulement  française, 

[la  duchesse  de  Bourgogne],  vint  frans.  »  (Mandement  du  Duc,  sans 
autre  quittance,  donné  à  Dijon  xvii  de  may  1373,  Archives  de  la  Côte 
d'Or,  B.  1438,  fo  20  v«.) 

1.  «  Aus  menestriers  du  Roy  nostre  sire,  à  plusieurs  autres  menestriers 
de  leur  compaignie,  etc..  pour  don  à  eulx  par  Monseigneur  [le  duc  de 
Bourgogne],  de  grâce  especial,  le  jour  des  estrainnes  nouvellement 
passées,  xx  frans.  »  (Mandement  du  Duc,  donné  le  10  janvier  1395.  Ar- 
chives de  la  Côte-d'Or,  B.  1444,  fo  81  r«.)  —  2.  Can.  xvii  et  xviii.  — 
3.  «  Asez  i  out  des  poons  et  des  grues...  —  Cil  jougleor  vielent  et 
taburnent»  {Ainis  et  Amiles,  y A999, 2000)  «Et,  tant  com  li  mangierdura, 
—  Une  damoisele  harpa  —  Notes  et  lais  mult  plaisamment  »  (Ditr- 
mars,  v.  6349  et  ss.)  «  Totes  sont  pleines  les  cuisines  —  De  jars,  de 
cos  et  de  gelines.  —  D'autres  vitailles  i  avoit  —  Selonc  ce  que  chascun 
voloit,  —  Et  li  juglere  lor  chantoit.  »  [Re^iart,  v,  12660  et  ss.,  cité  par 
Sayous,  p.  187.)  «  Pendant  que  le  Roi  et  la  Reine  mangeaient,  des 
jongleurs  allaient  chantant  et  sonnant  leurs  instruments  par  la  salle 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.     loi 

mais   commune    à    toute    la   chrétienté.    C'est  sur-  '  part.  uvr.  n. 

GHAP.    XX. 


tout  durant  le  repas  que  les  canterïni  de  Pérouse 
charment  et  délassent  les  magistrats  de  la  Com- 
mune f.  Dans  le  Conte  de  Véaiyer  de  Chaucer,  nous 
voyons  le  roi  Cambynskan,  assis  au  milieu  de  ses 
nobles,  écouter,  «  après  le  troisième  service,  les  ménes- 
trels qui  jouent  devant  lui,  à  sa  table  ^)).Ce  «troisième 
service  »  nous  sert  naturellement  de  transition,  pour 
ajouter  que  l'usage  le  plus  général  était  d'entendre 
les  jongleurs  à  la  fin  seulement  des  dîners  solen- 
nels ^.  Saint  Louis  qui,  comme  nous  l'avons  vu,  n'ai- 
mait guère  cette  musique,  permettait  aux  ménes- 
trels de  ses  barons  de  chanter  chez  lui  «  après  manger  » , 
et  «  il  attendoit  à  oïr  ses  grâces  tant  que  li  menestriers 


en  long"  et  en  large.  »  (Raymond  Lulle,  en  la  septième  partie  de  son 
«  Livre  des  Merveilles  »,  citée  et  traduite  dans  V Histoire  littéraire, 
XIX,  p.  357.)  «  Et  quant  on  ot  lavé,  si  s'asist  au  dingner,  —  Et  puis, 
ont  commancié  ménestrel  à  tromper,— Vielles,  estrument  commancent 
à  sonner.  »  {Brun  de  Montaigne^  éd.  P  Meyer,  p.  62,  v.  1805-1807.) 
Etc.,  etc. 

1.  A.  d'Ancona,  Musica  e  Poesia  nelV  antico  commune  di  Perugia, 
article  de  la  Nuova  antologia,  analysé  dans  Romania,  1875,  p.  296. 
—  2.  Jusserand,  La  vie  nomade  en  Angleterre,  pp.  123  et  124.  — 
3.  «  Quant  ont  mangié,  si  fu  la  gent  plus  lie  :  —  Mainte  viele  i  fu 
le  jor  sachie  — Et  mainte  note  et  dite  et  comenchie.  »  [Atiberi,  éd. 
Tobler,  p.  89,  v.  10  et  ss.)  =  «  Après  mengier  ont  li  baron  lavé;  — 
Tiéris  li  preus  a  le  vin  demandé...  —  Quant  ont  beii  li  chevalier 
membre,  —  Cil  jougleour  ont  après  vielé.»  {Bueves  d'Hanstonne,  Bibl. 
nat.,  fr.  12548,  f»  198  v«.)  «  Après  mengier  vielent  et  cantent  li  ju- 
gler.  »  {Enfances  Godefroi,  éd.  Hippeau,  v.llO.)  «  Après  mengier  vie- 
lent  li  noble  jugleor.  »  (/&.,  v.  227.)  «  Quant  li  rois  ot  mangié, 
s'apela  Hélinant;  —  Pour  li  esbanoier  commanda  que  il  chant.  —  Cil 
commence  à  noter  ainsi  com  li  j ayant  —  Monter  voldrent  au  ciel 
comme  gentmescreant.  »  {Aleocandre; texte  cité  bien  des  fois,  et  notam- 
ment dans  V Histoire  littéraire,  XVIII,  p.  88.)  =  «  Et,  quant  orent 
mangié  à  grant  desduit  plenier,  —  Ceus  menestriers  pristrent  main- 
tenant à  sonier  —  Tubes  et  caramiaus,  et  après  à  arpier.  »  {Prise  de 
Pampehme,  éd.  Mussafia,  vers  1356-1358.)  =:  «  Quant  ont  mengié...  — 
Li  jouglere  a  sa  viele  atempré,—  A  trente  cordes  fait  se  harpe  soner.  » 
{Huoîi  de  Bordeaux,  éd.  F.  Guessard,  et  A.  de  Montaiglon,  v.  7810- 
7812.)  «  Quant  an  manjat...  —  Après  si  levon  li  juglar;...  —  L'uns 
viola  lais  »,  etc.  (Flamenca,  éd.  P.  Meyer,  v.  575  et  ss.)  «  Post  cœnam 
liricines  et  tibicines  audire  jocundabar,  »  etc.  {Phaletolum,  Adami 
Parvipontanei,  Arsenal,  ms.  3807,  fo  90,  xiii^  siècle.)  Etc.,  etc. 


152     LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

I  PART.  LivR.  II.  eiigt  fait  sa  lesse  ^  ».  Jacques  II,  roi  de  Majorque  en 

CHAP.    XX.  J.  '  J  T. 

" 1324,  était,  au  contraire,  très  friand  de  ces  divertisse- 
ments et,  sauf  les  jours  de  carême  et  les  vendredis 
de  toute  l'année,  exigeait  que  ses  tubicmatores  et  son 
tabelenus  fissent  leur  métier  au  commencement  et  à 
la  fin  du  repas  royal  ^.  Mais  il  ne  faudrait  pas,  d'après 
ce  dernier  texte,  s'imaginer  que  l'on  eut  toujours 
affaire,  dans  ces  grands  mangers  féodaux,  à  des  instru- 
mentistes ou  à  des  orchestres.  Il  est  certain  que  l'on 


». 


y  chantait,  et  même  que  l'on  y  chantait  «  de  geste 
Voire,  il  arrivait  que  certains  chanteurs,  un  peu  trop 
adulateurs  peut-être,  profitaient  de  l'occasion  pour 
improviser  (?)  des  panégyriques  en  vers  à  l'honneur 
de  leurs  amphytrions  ^.  C'est  peut-être  parmi  les  jon- 
gleurs qu'il  y  a  le  plus  de  politiques. 

Un  lieu  de  délassement  pour  les  châtelains,  c'était 
leur  verger.  Ils  y  allaient  volontiers  tous  les  jours  ^,  et 
y  faisaient  chanter  leurs  ménestrels,  depuis  ce  mois 
de  mai  qu'ils  aimaient  tant  jusqu'à  l'automne  qu'ils 
n'ont  jamais  goûtée.   Ainsi  font  Blanchefleur  dans 


1.  Joinville,  éd.  Natalis  de  Wailly,  1867,  in-8,  p.  448.  —  2.  «  Cete- 
rum  nolumus  quod  in  quadragesima  nec  in  diebus  veneris,  nisi  fes- 
tum  magnum  esset,  dicti  tubicinatores  et  tabelerius  suum  officium 
faciant  in  principio  mensse  et  fine.»  (Jacobi  II,  régis  Majoricarum, 
Leges  palatinse,  Acta  SS.  Junii,  éd.  V,  Palmé,  IV,  p.  xxvii.)  —  3.  Prise 
d'Orange,  éd.  Jonckbioet,  p.  116,  vers  138,  139.  Cf.  la  note  de  la 
page  153  et  A.  Jubinal,  Contes,  dits,  fabliaux^  1839,  I,  p.  185 
—  4.  Au  milieu  du  repas  qui  est  offert  aux  palatini  par  Louis  VIII 
après  son  élévation  au  trône,  un  ménestrel,  «  mimus,  ars  musice  quem 
decoravit»  se  lève  et  chante  les  louanges  du  nouveau  roi.  C'est  Nicolas 
de  Braye  qui  nous  a  conservé  le  récit  de  cette  scène;  mais,  quant  au 
Panégyrique  du  ménestrel,  le  chroniqueur  ne  s'est  pas  fait  faute  de 
de  l'arranger  à  son  gré  :  «  Inclyte  rex  regum,  probitatis  stemmate 
vernans,  —  Quem  vigor  et  virtus  extollit  în  sethera  famée,  —  Indole  vir- 
tutis  qui  vincis  facta  parentis,  —  Major  ut  Atrides  patrem  Neptunius 
héros  —  ^gea,  Pelides  excedit  Pelea,  Jason  —  Esona,  etc.,  etc.  »  On 
n'est  pas  plus  pédant.  —  5.  «  Que  una  festa  de  1'  baron  san  Riçer, 
—  La  çentil  dame  estoit  en  son  verçer;  —  Cun  mainte  dame  estoit  à 
déporter;  —  Si  se  fasoit  davanti  soi  violer  —  Et  una  cançon  e  dir  e 
çanter.  »  (Ed.  Guessard,  vers  57-61.) 


I  PART.    LIVR.   II. 
CHÂP.  XX. 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.  153 

Macaire  et  Guillaume  dans  la  Prise  cV Orange  \  Les 
jongleurs,  cependant,  ne  se  contentaient  pas  de 
de  charmer  ainsi  les  loisirs  des  barons.  Les  ducs  Les  jongleurs 
mêmes  et  les  comtes  ne  leur  suffisaient  pas  :  il  leur  cours Ts  rois 
fallait  des  rois.  On  les  voit  sans  étonnement  faire  "^  ^'  ^^^^^^^^^^ 
figure  dans  les  cours  princières  où  ils  se  sentent  à  l'aise 
et  comme  chez  eux  ^  Les  rois,  qui  s'ennuient  parfois, 
cherchent  quelques  distractions  dans  leurs  chants,  et 
ce  roi  de  Majorque,  dont  nous  avons  eu  lieu  de  parler 
tout  à  l'heure,  Jacques  II,  élève  à  la  hauteur  d'une 
doctrine  cette  utilité  providentielle  des  chanteurs  et 
des  musiciens.  «  NamiUorumoflicium  tribuit  lœtitiam 
«  quam  principes  debent  summe  appetere,  ut  per  eam 
a  omnibus  se  exhibeant  gratiores  ^ .  »  Beaucoup  de  prin- 
ces pensaient  de  même,  et  il  y  en  avait  même  qui, 
pour  se  donner  une  émotion  plus  vive,  allaient  jusqu'à 
provoquer  entre  les  jongleurs  une  certaine  émulation  et 
rivalité  et,  pour  dire  enfin  le  vrai  mot,  jusqu'à  susciter 
entre  eux  de  véritables  concours.  Un  troubadour  célè- 
bre, qui  était  en  même  temps  un  jongleur  en  vogue, 
Arnaud  Daniel  fut,  à  cette  occasion,  le  héros  d'une 
jolie  histoire.  La  scène  se  passe,  en  Angleterre,  à  la 
cour  du  roi  Richard  qui  se  donne  un  jour  la  fantaisie 
de  faire  ainsi  concourir  notre  Arnaud  avec  un  autre 
juglar.  Par  malheur,  Arnaud  était  de  nature  molle  et 
de  tempérament  paresseux.  Il  laissa  passer  le  délai 
qu'on  leur  avait  accordé  pour  terminer  leur  «  pièce  de 
concours  »  et  n'avait  pas  encore  rythmé  un  seul  vers 
quand  le  moment  solennel  arriva.  Seulement  il  était 


1.  «Trueve  Guillaume  desoz  le  pin  ramé...  — Desoz  le  pinlor  chantoit 
un  jugler  —  Vielle  chançon  de  grant  antiquité.  »  (Ed.  Jonckbloet,  p. 
116,  V.  136-139.)  —  2.  «  Grant  fu  la  cort,  meravilosa  e  plener  —  Que 
li  rois  Pépin  oit  fato  asembler...  —  Asa  li  son  venu  bufaor  et  çu- 
bler.  »  (Berta  de  li  gran  pié,  éd  Mussafia,  Romania^  1874,  p.  340.) 
—  3.  Leges  palatinœ,  Acta  SS.  Junii,  1.  c. 


1  PART.  LIVR.  n. 
CHAP.  XX. 


154     LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

doué  crime  rare  mémoire,  et,  ayant  entendu  réciter 
les  vers  de  son  concurrent,  les  avait  très  fidèlement 
gravés  dans  sa  mémoire.  Le  hasard  voulut  qu'Arnaud 
fut  invité  le  premier  à  faire  entendre  la  composition 
«  dont  il  était  Fauteur  »  :  il  se  leva  et  récita  bra- 
vement ,  sans  en  omettre  un  mot ,  les  propres  vers 
de  son  concurrent.  Stupeur  de  ce  dépossédé  qui 
essaie  en  vain  de  protester  ;  étonnement  de  l'audi- 
toire; gravité  imperturbable  d'Arnaud.  Il  fallut 
enfin  s'expliquer,  et  le  jongleur  coupable  avoua  son 
méfait.  Le  Roi  était  de  belle  humeur  et  fit  faire  de 
beaux  présents  à  la  victime...  et  au  voleur  K 
aux  Les  jongleurs  sont  ambulants,  et  c'est  un  de  leurs 

couronnements  ^ 

et         caractères  essentiels,   aussi  accourent-ils,    même  de 

aux  entrées  ^  '  " 

'des^rincesT  ^^^^  ^^^^'  ^"^  couronuemeuts  des  rois,  aux  entrées 
solennelles  des  princes.  Lorsque  Mahaut,  comtesse 
d'Artois,  se  mit  en  route,  en  1319,  pour  faire  sa  ren- 
trée solennelle  en  Artois,  a  des  ménestrels  vinrent  sur 
les  chemins  lui  donner  des  aubades  au  nom  des 
seigneurs  et  des  villes^  ».  Au  reste,  les  princes  et 
les  dames  ne  voyageaient  guère  sans  être  accompa- 
gnés d'une  suite  où  figurait  plus  d'un  jongleur. 
Henri  V,  en  1415,  n'en  avait  pas  engagé  moins  de 
dix-huit,  qui  le  devaient  suivre  en  Guyenne  :  il  ne  les 
payait  que  douze  deniers  par  jour,  mais  les  défrayait 
sans  doute  de  toutes  leurs  dépenses  \  Il  va  sans  dire 
que  les  simples  seigneurs  imitaient  volontiers  cet 
exemple  donné  par  les  grands  \  On  ne  pouvait  vrai- 

1.  Raynouard,  1.  c,  Y,  pp.  31,  32  (d'après  la  Vie  en  provençal  (ÏAy- 
naut  Daniel.)  —  2.  Mahaut,  comtesse  d'Artois,  par  J.-M.  Richard, 
p.  109  (d'après  les  Comptes  originaux).  —  3.  Rymer,  Fœdera,  etc. 
ann.  1415;  texte  cité  par  Jusserand,iyame  nomade  en  Angleterre, p.  124. 
—  4.  V.  Raoul  de  Cambrai,  v.  6085  et  ss.  et  le  Moniage  Guillaume, 
V.  448  et  ss.  ^  «  A  deux  menestrez  qui  jouèrent  de  leur  mestier  devant 
Monseigneur  en  son  bateau,  à  Lyon,  en  alant  à  Avignon  [vers  le 
Pape].  »  (Comptes  du  duc  de  Bourgogne,  en  date  du  13  janvier  1370, 


I  PART.    LIVR.   II. 
GHAP.     XX. 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.  155 

ment  plus,  en  aucune  conjoncture,  se  passer  de  ces 

éternels,  de  ces  inévitables  jongleurs,  et  ce  luxe  était  ~ 

devenu  une  nécessité.  Dans  les  grandes  foires  ils  pullu-         aux 

sfrandcs  foires 

lent,  ils  triomphent,  ils  sont  les  rois  ;  mais  nulle  part       et  aux 

'  ^  ^  ^  villes-neuves; 

aussi  brillamment  qu'au  Lendit,  où  ils  font  enten- 
dre un  répertoire  tout  spécial  et  principalement  com- 
posé à  l'honneur  des  prétendues  reliques  de  la  Passion 
conservées  à  Saint-Denis.  C'est  là  qu'il  faut  les  voir 
juchés  sur  leurs  tréteaux,  et  chantant  Fïerabras  qu'on 
leur  redemande  toujours,  la  Destruction  de  Rome, 
et  aussi  ce  Pèlerinage  de  Charlemagne  qui  est  assai- 
sonné d'un  sel  si  grossier  ^  On  se  garderait  bien  d'ou- 
blier de  tels  hôtes,  le  jour  où  l'on  ouvre  une  «  ville- 
neuve».  Quand  l'auteur  de  Renaus  de  Montaiiban 
nous  fait  assister  à  la  construction  d'une  de  ces  villes 
dont  il  nous  reste  encore  plus  d'un  type  charmant; 
quand  le  poète  énumère,  avec  une  certaine  naïveté  de 
statisticien,  les  divers  éléments  dont  on  prend  soin 
de  composer  la  population  nouvelle,  il  mentionne 
tout   d'abord  cinq  cents   bourgeois  qu'on  exempte 


«  senz  quittance  ».  Archives  de  la  Côte-d'Or,  B.  319;  registre  non- 
folioté.)  =:  «  A  deux  petits  musiciens  pour  don  fait  à  eulx  par 
Monseig-neur  [le  duc  de  Bourgogne]  pour  ce  que  Monseigneur  avoit 
prins  son  esbatement  d'eulx,  quant  il  fut  darrenièrement...  à  Boissy 
Saint-Lier;  un  franc.  »  (Archives  de  la  Côte-d'Or,  B.  1452,  fo  69  v^.) 

1.  «  Notre  vieille  épopée  est  primitivement  la  poésie  des  hommes 
d'armes,  des  barons  et  des  vassaux.  Les  jongleurs  chantaient  leurs 
œuvres  ou  celles  des  autres,  soit  dans  les  châteaux,  soit  en  accom- 
pagnant les  expéditions  guerrières...  Mais  bientôt  ils  cherchèrent 
naturellement  un  public  plus  nombreux  et  plus  varié,  et  profitèrent 
des  assemblées  qu'attiraient  les  pèlerinages  ou  les  foires  pour  y  faire 
entendre  leurs  chansons.  Celles  qu'ils  composèrent  en  vue  de  ce 
nouvel  auditoire  (naturellement  très  mêlé)  durent  avoir  un  autre 
caractère  que  les  anciennes,  tout  en  leur  empruntant  leurs  person- 
nages, leur  cadre  et  une  partie  de  leur  inspiration.  Le  spirituel  auteur 
du  Pèlerinage  nous  offre,  dans  son  petit  poème,  un  des  types  les 
mieux  réussis  des  productions  de  cette  catégorie.  11  ne  s'appuie  que 
très  lég-èrement  sur  la  tradition  :  il  mêle  le  comique  au  sérieux...  Au 
lieu  de  chanter  ce  qu'il  croit  vrai,  il  trouve  ce  qu'il  juge  amusant.  » 
(G.  Paris,  La  Littérature  française  au  moyen  âge,  p.  48.) 


de   l'Eglise  ; 


156  LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

ïp^^j-™"-   d'impôts  pendant  sept  ans;   puis,  cent  boulangers, 

• cent  bouchers,  cent  marchands,  cent  taverniers  (c'est 

peut-être  beaucoup  ;  mais  c'est  encore  moins  que  de 
nos  jours),  et  enfin,  des  chevaliers,  des  valets,  des 
sergents...  et  des  jongleurs/.  Il  faut  lui  savoir  gré  de 
ne  pas  avoir  commencé  par  eux. 
aux  fêtes  C'est  à  dessein  que  nous  n'avons  pas  encore  signalé 
la  participation  de  nos  chanteurs  aux  solennités  reli- 
gieuses, aux  fêtes  de  l'Église.  Les  jongleurs  n'étaient 
point  précisément  à  l'aise  au  milieu  de  cette  société 
cléricale  qui  les  regardait  un  peu  comme  des  excom- 
muniés et  qui,  à  tout  le  moins,  se  tenait  sur  la  défen- 
sive. Leur  rôle  se  borne  donc  le  plus  souvent  (sauf 
durant  le  carême  où  l'exercice  de  leur  profession  leur 
est  sévèrement  interdit)  à  chanter  ou  à  «  musiquer  » 
pendant  les  repas  que  l'on  donne  aux  grands  jours 
de  la  liturgie  catholique  ^  Mais  il  est,  dans  notre 
rituel,  une  fonction  superbe  et  qui  fut  d'un  accès 
plus  facile  aux  jongleurs  :  les  processions.  Dans  ces 


1.  Renaus  de  Montauban,  éd.  Michelant,  p.  111,  v.  31.  — 
2.  1°  Le  jour  de  rAscension  (Comptes  de  Fabbaye  de  Corbie  en  1.345; 
Collection  Grenier,  xiv,  no  128;  =  2^  A  la  Chandeleur  :  «  Aux  menes- 
triers  de  la  comtesse  de  Montbeliart  qui  a  esté  avec  Monseigneur 
[le  duc  de  Bourgogne]  à  ceste  Chandeleur  darrenièrement  passée...  » 
(Mandement  du  18  février  1373  :  Archives  de  la  Côte-d'Or,  B.  1438, 
fo  43  yo)  ;  =  30  A  l'Assomption  :  «  A  plusieurs  menestriers  qui  furent 
devers  Monseigneur  [le  duc  de  Bourgogne],  le  jour  de  la  mi-août  dar- 
renièrement passée,  et  jouèrent  de  leur  mestier.  »  (Mandement  du 
16  août  1375  ;  Archives  de  la  Côte-d'Or,  B.  1445,  fo  81,  ro)  ;  =-.  40  Le  jour 
du  Saint-Sacrement  ou  Fête-Dieu  (Comptes  de  l'abbaye  de  Corbie, 
1325-1344.  Collection  Grenier,  xiv,  no  128.)  =  5o  Le  jour  de  la  Saint- 
Denis  :  «  Joculatoribus  in  festo  beati  Dionisii  »  (Arch.  nat.,  LL,  1240, 
fo  122,  ann.  1291-92,  et  fo  282,  ann.  1302-1303)  ;  =  60  Le  jour  de  la  Dédi- 
cace (LL,  1.  c.  fo  122  vo)  ;  :=7o  Le  jour  de  la  saint  Louis  :  «  A  la  fête  de 
saint  Louis  de  l'année  1310,  célébrée  avec  un  éclat  tout  particulier,  on 
distribue  quatorze  livres  huit  sous  aux  ménétriers.  »  {Mahaut,  1.  c, 
p.  109)  ;  =  80  «  In  pluribus  festis.»  (LL,  1.  c,  fo  61  vo,  122  vo,  etc.)  =  A 
Pérouse,  les  canterini  chantent  notamment  les  jours  de  fête...,  et  l'on 
espère  que,  par  leurs  chants  «  cives  Perusini  otiosi  non  efïicientur  » 
(A.  d'Ancona,  d'après  des  documents  extraits  des  Archives  de  Pé- 
rouse :  Romania,  1875,  pp.  296,  297.) 


(( 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.  157 

processions,  plus  belles  que  les  théories  antiques,  on 
voyait,  en  effet,  et  Ton  voit,  encore  aujourd'hui, 
figurer  parfois  toutes  les  Corporations,  tous  les 
Métiers,  avec  leurs  bannières  multicolores  et  leurs 
chefs-d'œuvre  »  qui  sont  portés  sur  les  épaules 
des  confrères.  Les  jongleurs  formaient  une  Corpo- 
ration, eux  aussi,  et  leur  présence  semblait  là  toute 
naturelle.  Puis,  ces  longues  processions  avaient  besoin 
de  musique  et  de  musiciens  pour  scander  leurs  pas 
et  animer  leur  marche  :  les  jongleurs  étaient  en- 
core là.  Des  musiciens  et  des  pantomimes  prenaient 
part  à  la  procession  annuelle  qui,  probablement  le 
jour  de  l'Invention  ou  celui  de  l'Exaltation  de  la 
sainte  Croix,  se  déroulait  dans  les  rues  de  Toulouse 
depuis  l'église  de  la  Dorade  jusqu'à  la  cathédrale. 
C'étaient  les  pêcheurs  qui  faisaient  les  frais  de  cette 
jonglerie  sur  laquelle  un  vieux  Cérémonial  de  la 
Dorade  nous  donne  les  plus  précieux  détails.  Les 
ministn  ou  jocidatores  marchaient  en  tête  de  cette  pro- 
cession ^,et  ilfaut  bien  se  persuader  ici  que  c'étaient  des 
instrumentiste  s,  et  non  point  des  chanteurs.  Ces  habi- 
les gens,  d'ailleurs,  se  faisaient  désirer  et  se  faufilaient 
partout.  Qu'on  les  convoquât  à  la  Fête  des  fous, 
rien  n'était  mieux  justifié,  et  c'était  leur  place  ; 
mais  ils   semblaient  plus    déplacés  aux   premières 


4.  «  Ipsi  piscatores  tenentur  habere  isto  die  joculatores  seu  mimos 
ob  honorem  Cmcis...et  vadunt  primi  ante  processionem  cum  ministris 
seu  joculatoribus  semper  pulsantibus  usque  ad  ecclesiam  sancti  Ste- 
phani.»  (V.Du  Cange,  au  mot  Ministelli.)=»  En  dehors  des  processions 
liturgiques,  il  y  en  avait  de  «  laïques  »,  voire  d'étranges,  où  les  jon- 
gleurs j  ouaient  un  rôle  :  «  A  Dieppe,  au  xiv^  siècle,  les  «  manants  du  fief 
Guillaume  Crespin»  étaient  tenus  «  chascun  an,  le  jour  de  la  Tiphaine, 
de  venir  à  la  viconté,  avecques  eulx  un  ménestrel,  portant  trois 
testes  de  porc  creuz,  et  trois  pommes  en  leurs  gueuliez,  et  des  sau- 
cisses en  bassins,  et  cinc  sous  en  un  hanap  d'argent.  »  {Coutumier  de 
Dieppe,  cité  par  Léopold  Delisle,  Études  sur  la  condition  de  la  classe 
agricole  en  Normandie,  p.  89.) 


I  PART.    LTVR.    II. 
CHAP.    XX. 


PART.  LIVR.  II. 
CHAP.     XX. 


aux 
pèlerinages  ; 


158     LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

messes  \  et  il  fallut  un  jour  qu'on  leur  interdît  fort 
sévèrement  d'y  faire  leur  métier.  On  ne  s'étonnera 
point  après  cela  de  les  rencontrera  tous  les  pèlerinages, 
où  tant  de  milliers  de  chrétiens  se  trouvaient  réunis 
dans  l'élan  d'une  même  foi  et  dans  l'attente  des  mêmes 
prodiges.  Il  y  avait  de  ces  jongleurs  qui  étaient  sincè- 
rement pieux  :  tel  était  ce  brave  homme  qui,  fort  can- 
didement, exécuta  certain  jour  une  sérénade  devant 
la  très  singulière  image  de  cette  sainte  barbue  qu'on 
appelle  sainte  Wilgeforte,  et  la  Sainte,  en  échange 
de  sa  mélodie,  lui  fit  soudain  présent  d'un  de 
ses  beaux  souliers  d'argent  ^.  Mais  tous  ces  bohè- 
mes, tous  ces  scuîrde  n'avaient  pas  toujours  la  même 
naïveté,  ni  la  même  foi,  et  il  en  était,  au  contraire, 
qui  exerçaient  sur  les  pèlerins  une  détestable  influence. 
Ils  se  mêlaient  à  leurs  veilles,  et,  au  lieu  de  les  exciter 
à  la  piété,  les  divertissaient  d'une  façon  toute  mon- 
daine et  allaient  jusqu'à  les  faire  danser  dans  le  lieu 
saint.  Il  circulait,  à  ce  sujet,  des  légendes  que  l'on  se 
racontait  avec  effroi  dans  les  pèlerinages,  et  où  l'on  as- 
sistait au  châtiment  terrible  qui  était  parfois  infligé 
d'en  haut  à  ces  jongleurs  impies.  A  Saint-Eutrope  de 
Saintes,  il  y  en  eut  un,  du  nom  de  Benoît,  qui  fut 
frappé,  en  pleine  église,  d'un  mal  horrible  qui  pré- 
sentait tous  les  caractères  de  l'épilepsie  ou  de  la  pos- 
session :  les  cordes  de  sa  cithare  éclatèrent ,  et  la 
cithare,  après  être  montée  d'elle-même  jusqu'à  la 
voûte,  en  retomba  lourdement  et  se  brisa  en  mille 
pièces.  A  Rocamadour,  à  Chartres,   autres  prodiges. 


1.  «  statuts  de  chapitre  de  Beauvais,  en  date  de  1476,  par  les- 
quels il  est  défendu,  aux  premières  messes  de  chanoines,  de  n'y 
avoir  violons,  ne  faire  festins  sous  peine  de  suspense  et  excom- 
munication. "(Collection  de  D.  Grenier,  xii,  525.)  —  2.  Acta  SS.  julii, 
V.,  p.  63-  Cf»  le  Pé  Cahier,  Caractéristiques  des  Saints,  pp.  121; 
122,  569. 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.  159 

et  qui,  à  parler  franc,  ne    tournent   pas  davantage 
h  la  gloire  des  jongleurs  qui  fréquentaient  les  pèle- 
rinages. . .  On  vit  un  jour  arriver  à  Notre-Dame  de  Char- 
tres  deux  singuliers  compagnons  et  pèlerins.  L'un 
était  borgne  et  l'autre  muet.  Le  borgne  était  un  mé- 
nestrel, qui  était  doué  fort  richement  de  tous  les  vices 
de  sa  corporation  :  il  était  «  mauparlier,  janglierres, 
«  escharnissant  et  bordierres  » ,  c'est-à-dire  médisant, 
hâbleur,  moqueur  et  paillard.  Avec  cela,  gourmand 
comme  pas  un  et  fort  expert  en  bons  vins.  Au  demeu- 
rant,  le  meilleur  jongleur  du  monde.  L'autre,  au 
contraire,  était  pieux,  candide  et  bon.  Le  ménestrel 
lui   avait   dit  une  fois,    en  façon   de  plaisanterie   : 
((  Si  nous  allions  nous  faire   guérir   à  Chartres,    » 
et   ils  étaient    partis.   Seulement  le  borgne,  avant 
même    d'entrer    à    l'église,   était   allé  tout   d'abord 
s'attabler,  dans  une  taverne,  devant  ces  bons  vins  du 
pays  chartrain   qui   passaient  en  ce   temps-là  pour 
«  clers,  sains,  nés  et  délicieux  ».  Le  muet,  lui,  sans 
plus  attendre ,  entra  dans  l'église ,  et  passa  sous  la 
sainte  châsse  comme  c'était  alors  l'usage  de  tous  les 
pèlerins.  Il  pria  Dieu  de  tout  son  cœur,  et  Dieu,  qui 
lit   dans  le  fond  des  âmes,  fut  touché  de  la  foi  de 
ce  pauvre  homme  qui  soudain  se  mit  àparler,  d'une  voix 
haute  et  claire,  au  milieu  de  la  foule  émerveillée.  Ce 
miracle  fît  grand  bruit  dans  toute  la  ville  :  on  sonna 
les  cloches  à  toute  volée,  et  la  nouvelle  en  alla  jus- 
qu'à notre  jongleur  qui  était  toujours  à  sa  taverne, 
mais  n'était  pas  encore  tout  à  fait  saoulez.  Il  eut 
même  assez  de  présence  d'esprit  pour  se  repentir  de 
n'être  pas  tout  d'abord  allé  au  moutier,  comme  l'avait 
fait  son  heureux  compagnon.  Il   se  prit  à  pleurer^ 
mais  (comme  le  dit  l'auteur  du  petit  poème  que  nous 
venons  d'analyser),  c'étaient  là  des  larmes  de  vin,  et 


1    J>ART.    LIVR,  II. 
CHAP.  XX. 


prci 
des 
aux 


160     LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

i.ART.  LivR.  II.  Dieu  qui  n'aime  pas  cette  sorte  de  pleurs,  ne  guérit 

CHAP.  XX.  ^  ,  .        j 

pas  celui  qui  les  versait  . 

aux  monastères  ;  L^g  pèlcrinagcs  n'élaieut  pas  le  seul  théâtre  de  l'ac- 
^iSries  tivité  religieuse  des  jongleurs.  Il  paraît  démontré 
^^^'''  '  qu'ils  s'arrêtaient  volontiers  aux  monastères  et  y  chan- 
taient «  de  geste  ^  ».  Ce  qui  nous  semble  plus  pénible 
à  avouer,  c'est  que  les  évêques  eux-mêmes  ne  repous- 
saient pas  avec  assez  d'indignation  les  services  des 
ménestrels.  On  a  pu  dire  à  leur  décharge  que  c'était 
uniquement  durant  leurs  tournées  pastorales,  et  que 
ces  ménestrels  étaient  de  pauvres  diables  de  musi- 
ciens, plus  ou  moins  improvisés,  appartenant  à  la  ré- 
gion ou  à  la  ville  où  s'arrêtait  le  prélat  ^  Ce  sont-là, 
je  le  veux  bien,  des  circonstances  atténuantes;  mais 
il  ne  faudrait  pas  aller  complaisamment  trop  loin.  Je 
comprends  mieux  les  jongleurs  aux  élections  des  Papes 
où  ils  ne  jouent  qu'un  rôle  purement  décoratif.  Pen- 
dant le  conclave  d'où  sortit  l'élection  de  Jean  XXII, 
on  vit  deux  flottilles  garder  le  Rhône  et  la  Saône  sous 
le  commandement  de  Guichard  de  Montigny.  Sur  ces 
flottilles  il  y  avait  des  jongleurs  dont  chacun  était  payé 
trois  sous  et  dix  deniers  par  jour  ^  Ils  n'avaient  rien 
d'officiel,   et    c'étaient    uniquement   des    comédiens 

1.  Le  livre  des  Miracles  de  Nostre-Bame  de  Chartres,  v^v  3 eha^n  Le 
Marchant;  éd.  Duplessis,  Chartres,  1855,  pp.  112  et  ss.  —  2.  «  Oir  la 
doient  chevalier  et  baron  —  Et  bone  gent  qui  entendent  raison  — 
En  abeïe  et  en  religion  —  Et  en  quaresme  et  en  toute  saison.  »  (Dé- 
but d'Aimeri  de  Narbonne.)  Les  jongleurs  ont  pu,  en  effet,  chanter 
«  de  geste  »  dans  les  monastères  ;  mais  «  en  quaresme  »  non  pas.  Ils 
ont  pris  leur  désir  pour  la  réalité.  —  3.  «  On  amenait  volontiers  à  un 
évêque  en  tournée  pastorale  des  ménestrels  pour  le  réjouir.  C'étaient 
alors  des  gens  du  lieu  et  de  bien  pauvres  musiciens.  L'évêque  Swin- 
fleld,  dans  une  de  ses  tournées,  donne  un  penny  par  tête  à  deux  mé- 
nestrels qui  viennent  jouer  devant  lui;  mais,  dans  une  autre  circons- 
tance, il  distribue  douze  pence  par  tête.  »  [A  roll  of  the  household 
expenses  of  Richard  Swinfleld,  bishop  of  Hereford,  édité  by  J.  Webb, 
Camden-Society,  Londres,  1854-1855,  t.  I,  pp.  152  et  155.  Cité  par  Jus- 
serand,  La  vie  nomade  en  Angleterre,  pp.  122,  123.)  —  4.  Archives 
nationales,  p.  1402. 


malades  ; 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.     161 

charriés  d'amuser  les  loisirs  des  soldats.  Leur  rôle  aux    ^^^^^^t-  "^'^-  "• 

O  CHAP.     XX. 

veillées  des  morts  offre  un  caractère  à  la  fois  plus  in- 
time  et  plus  chrétien  ;  mais  j'aime  surtout  à  les  voir  au  aux  veiiiées 
chevet  des  malades  *  où  les  appelaient  plus  d'une  fois  au  chevet  des 
les  mères  anxieuses  qui  avaient  les  yeux  fixés  sur  leurs 
enfants  en  péril  et  qui  croyaient  qu'un  peu  de  musi- 
que réveillerait  leur  prostration  ou  adoucirait  leur 
délire.  C'était  une  de  leurs  fonctions  les  plus  com- 
munes, et  personne  ne  s'étonna  de  voir  un  jour  la 
comtesse  Mahaut  mander  je  ne  sais  quel  harpiste  pour 
soulager  une  jeune  fille  souffrante  ^  Ce  nous  est  une 
occasion  de  déclarer,  une  fois  pour  toutes,  que,  dans 
cette  longue  monographie  des  jongleurs,  nous  nous 
efforçons  de  donner  aux  «  chanteurs  de  geste  »  la 
première  place,  mais  qu'il  nous  est  difficile  d'exclure 
les  autres.  On  voudra  bien  comprendre  notre  embar- 
ras et  se  rappeler  surtout  que  le  même  jongleur, 
comme  nous  l'avons  établi  plus  haut,  faisait  souvent 
vingt  métiers  différents. 
C'est  à  dessein  que  nous  n'avons  pas  encore  mis        aux 

TPi  ^T  '  ^  r       ^  ^  •  .1         .  1  adoubements; 

en  reliet  le  rôle  considérable  que  jouent  les  jongleurs 
dans  la  vie  militaire  des  barons  de  leur  temps.  Tel 
est  leur  champ  d'action  le  plus  habituel  et  le  plus 
honorable,  et  ils  y  sont  vraiment  à  leur  place.  La 
chasse,  les  tournois  et  la  guerre  sont,  en  effet,  avec 
Famour  et  souvent  après  lui,  les  trois  passions  qui 
occupent  et  animent  toute  la  vie  d'un  châtelain  du 


1.  V.  le  Pénitentiel  de  Thomas  de  Cabham,  cité  en  la  note  1  de  la 
page  21  :  «  Sunt  autem  alii  [histriones]  qui  dicuntur  joculatores...  et 
faciunt  solatia  hominibus  in  ^gritudinibus  suis.  »  (Bibl.  nat.  lat.  3218, 
fo  32  yo  et  3529  fo  30.)  C'est  ce  qui  est  fort  exactement  traduit  dans  le 
Jardin  des  nobles,  au  xv^  siècle  :  «  Les  hystrions  ou  jongleurs  peut  l'on 
permettre...  qui  font  esbatement  devant  les  malades  et  les  tristes  pour 
les  consoler.  »  (Bibl.  nat.  fr.  6853,  fo  342.  Cf.  P.  Paris:  Mamiscrits 
français  de  la  Bibliothèque  du  Roi,  II,  p.  144.)  —  2.  Mahaut,  comtesse 
d'Artois,  1.  c,  pp.  108,  109. 


I    PART.    LIVn.  II. 
CHAP.    XX. 


162  LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

moyen  âge  :  et  encore  la  chasse  et  les  tournois  doi- 
vent-ils être  surtout  considérés  comme  des  écoles  de 
guerre.  Le  jour  radieux  entre  tous,  le  jour  dont  un 
seigneur  garde  alors  le  souvenir  le  plus  vivant  et  dont 
la  seule  pensée  lui  fait  sourdre  un  flot  de  joie  au 
cœur,  ce  n'est  pas  celui  de  ses  noces,  c'est  celui  de 
son  adoubement,  de  son  entrée  dans  la  chevalerie,  et 
les  Romains  ne  pouvaient  certes  pas  se  rappeler,  avec 
une  émotion  plus  vive,  le  jour,  si  désiré  pourtant,  où 
ils  avaient  quitté  la  prétexte  et  la  bulle  d'or  pour  revê- 
tir enfin  la  toge  virile.  La  «  remembrance  »  des  jon- 
gleurs était,  dans  la  mémoire  d'un  chevalier,  insépa- 
rable de  tous  les  autres  souvenirs  que  cette  jour- 
née sans  seconde  lui  avait  laissés  pour  toujours. 
N'est-ce  pas  un  jongleur  qui,  durant  la  nuit  de  sa 
veillée  d'armes,  lui  avait,  pour  le  tenir  en  éveil, 
chanté  la  Vie  de  saint  Maurice  ^?  N'était-il  pas  entouré 
et,  pour  ainsi  dire,  enveloppé  de  jongleurs  quand,  après 
In.  paumée,  il  s'était  jeté  à  cheval,  sans  le  secours  des 
étriers,  pour  faire  un  bel  eslais  devant  tout  un  peuple  de 
barons  et  de  dames  ^?  Les  jongleurs  enfin,  n'avaient-ils 
pas,  à  plein  gosier,  chanté  pour  lui  tout  le  reste  du  jour, 
durant  le  long  repas,  jusqu'à  la  nuit  ^?  11  se  rappelle 


1.  «  Et  quant  la  nuis  se  pfist  un  poi  à  esconser,  —Cascuns  fait  devant 
lui  un  grant  cierge  alumer.  ~  La  Vie  saint  Morise  lor  canta  uns  jogler. 
—  Geste  cançons  dura  desci  qu^à  Faj orner,  ~  Et  il  furent  molt  prest 
d'oïr  et  d'escouter.  »  [Elioxe^  cité  par  G.  Paris,  Romania,  1890,  p.  334). 
«  A  la  nuit  alerent  vellier,  —  Si  com  drois  fu,  à  sainte  eglize...—  Devant 
tous  les  nouveaus  viele—  Uns  menestereus  toute  nuit  —  Pour  çou  que 
il  ne  leur  anuit.  »  {Jehan  de  Bàmmartin  et  Blonde  d'Oxford^  par  Beau- 
manoir;  éd.  Bordier,  p.  261.)  —  2.  «  Arnoldus  itaque,  militaribus  vix 
indutus  vestimentis,  prosiliit  in  médium  et  ministralibus,  mimis,  ne- 
bulonibus,  gartionibus  oinnibusque  nomen  ejus  invocantibus  et  pra3- 
dicantibus  satisfecit,  adeo  ut,  iii  remunerationis  prsemium,  laudem 
eorum  consecutus  est  et  gratiam.  »  (Lambert  d'Ardres,  éd.  du  marquis 
de  Mesnilglaise,  p.  201.)  C'était  en  1181.—  3.  V.  les  «  Comptes  de  saint 
Louis,  t.  XXII  des  Historiens  de  France,  p.  589  et  la  page  24  de  la  Pré- 
face qui  est  Tceuvre  de  M.  Natalis  de  Wailly  =  Sur  le  nombre  des  jon- 
gleurs présents  aux  adoubements^   cf.   Muratori  (Rerum  italicarum 


I  PART.   LIVR.    II. 
CHAP.  XX. 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.  163 

même  quelques-unes  de  leurs  chansons,  et  ne  saurait 

oublier  les  chanteurs.  

Aux  tournois,  leur  place  était  toute  marquée  ^  Il  y  auxtoumois 
avait  là  je  ne  sais  quoi  de  théâtral,  qui  était  fait  pour 
plaire  à  cette  race  de  comédiens.  Puis,  on  y  était  géné- 
reux à  plaisir  et  l'on  n'y  comptait  pas  avec  l'argent. 
Les  jongleurs  étaient  même  chargés,  concurremment 
avec  les  héraults,  d'annoncer  publiquement  les  tour- 
nois prochains  ^  et  ces  publications  convenaient  bien 
à  leur  vie  voyageuse,  à  leurs  habitudes  vagabondes. 
Leur  principal  office  consistait,  durant  les  joutes, 
à  encourager  les  champions  par  leurs  cris  et  par  leurs 
chants,  et  c'est  ce  que  les  sermonnaires  leur  repro- 
chaient le  plus  vivement  ^  Il  ne  leur  déplaisait  pas,  à 
l'occasion,  de  voir  couler  le  sang. 

Mais  enfin  les  tournois,  si  sanglants  qu'ils  puissent  à  la  guerre 
être,  ne  sont  pas  encore  la  vraie  guerre.  Or  les  jon-  croisade-, 
gieurs  (et  c'est  là  leur  meilleur  titre  de  gloire,)  ont 
été  aussi  à  la  vraie  guerre.  A  leur  départ  pour  la 
croisade,  et  le  cœur  tout  déchiré  par  les  adieux  qu'ils 
venaient  de  faire  à  leurs  femmes  et  à  leurs  châteaux  tant 
aimés,  les  Comtes  et  les  Rois  prenaient  soin  d'emmener 

scriptores,  XIV,  col.  1141),  qui  cite  les  Annales  Csesenates  pour  Tannée 
1324.  Or,  en  cette  année,  die  Paschde  rosatœ,  c'est-à-dire  le  jour  de  la 
Pentecôte,  «  multi  viri  nobiles  sumserunt  in  Arimino  cingulum  mili- 
tare...  Fuit...  multitudo  histrionum  circa  mille  quingentos,  et  ul- 
tra ».  Plus  de  ffuinze  cents  î 

1.  «  J'ai  esté  eV  service  du  preu  conte  Gaifier;  —  En  plusors  leus 
avons  esté  por  tornoier.  »  [Garin  de  Monglane,  Bibl.  nat.  fr.  24403^ 
anc.  Lavallière  78,  f»  8.  Cf.  Enfances  Garin,  Bibl.  nat,  fr.  1460,  f»  41  v».) 
---  2.  Dans  les  Exempta  de  Jacques  de  Vitry,  le  fait  est  nettement  cons- 
taté :  «  [Missi  sunt]  prœcones  et  histriones  qui  torneamenta  proclama- 
Rent.  »  Il  est  inutile  d'ajouter  qu'ici,  comme  partout,  le  premier  rôle 
appartenait  réellement  aux  hérauts.  —  3.  Lecoy  de  la  Marche,  La 
Chaire  française  au  moyen  âge,  2^  éd.  p.  482.  L'auteur  renvoie  aux 
mss.  de  la  Bibl.  nat.  lat.  15034,  fo  108;  15970,  f»  351,  352;  16481,  no^lO,  61  ; 
17509,  fo  8;  2516^  fo  57;  mais  sans  préciser  ce  qui  se  rapporte,  d'une 
façon  particulière,  aux  tournois.  =  Sur  les  véritables  orchestres  qui 
animaient,  durant  les  joutes,  les  courages  des  combattants,  es.  i^oi^- 
ques  Fitz  Warin,  1.  c,  pp.  26,  27. 


I.  TART.  LIVR.  II. 
CHAP.    XX. 


164  LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

avec  eux  des  jongleurs  dont  les  chants  étaient  faits 

-  pour  leur  rappeler  là-bas  tous  les  souvenirs  du  pays 
nataP.  11  en  était  de  même  dans  les  grandes  luttes 
nationales  ou  féodales,  et  c'était  une  armée  incom- 
plète que  celle  où  l'on  n'entendait  pas  chanter  les 
jongleurs  ^.  Il  est  vrai  que,  depuis  le  xm''  siècle,  ces 
chants  n'ont  plus  rien  de  primitif  ni  d'héroïque  ;  mais 
il  ne  faut  pas  oublier,  à  la  gloire  de  notre  France, 
que  nous  avons  traversé  dans  notre  histoire  une  pé- 
riode sincèrement  épique,  et  que  certains  de  nos  jon- 
gleurs ont  été  de  véritables  Tyrtées,  comme  nos  pre- 
miers poèmes  ont  été  vraiment  des  Iliades.  Il  est 
certain  que  les  Normands  ont  gagné  la  victoire  d'Has- 
tings  aux  sons  d'une  Chanson  de  Roland  qui  n'est 
point  parvenue  jusqu'à  nous,  mais  qui  devait  singuliè- 
rement ressembler  à  la  nôtre  :  «  Taillefer  qui  moult 
bien  cantoit  —  Sur  un  ceval  qui  tost  aloit  —  Devant 
ans  s'en  aloit  cantant  —  De  Callemaine  et  de  Rollant 

—  Et  d'Olivier  et  des  vassaux  —  Qui  morurent  à 
Rainchevaus  ^  »  Ce  Taillefer  nous  apparaît  aussi 
beau  que  les  aèdes  de  la  Grèce;  mais  il  est  nôtre,  et 
l'on  ne  trouvera  pas  étrange  que  nous  le  préférions  à 
tous  autres.  Tous  nos  jongleurs  auraient  dû  se  régler 


1.  Quand  Thibaut  de  Champagne,  en  1238,  part  pour  la  Palestine, 
deux  ménestrels  partent  avec  lui  {Historiens  de  France,  XXII,  pp.  595 
et  600j,  etc.  —  2.  G.  Paris,  La  Littérature  française  au  moyen  âge^ 
p,  36,  §  20.  =■  Les  textes  abondent  :  «  Li  jugleor  ont  lor  vieles  pris;  — 
Grant  joie  demainent  devant  le  fil  Pépin.  »  {Chevalerie  Ogier,  v.  286, 
287.  Il  s'agit  de  la  grande  expédition  de  Charlemagne  à  Rome  et  des 
jongleurs  qui  suivent  Tarmée  chrétienne.)  Cette  tradition  s'est  conti- 
nuée sans  interruption  aux  xiv«  et  xv^  siècles  :  «  Courtoisies  à  deux 
menestreux  qui  furent  à  Fost  avec  Monseigneur.  »  (Compte  de  1347- 
1348;  Collection  Grenier,  xiv,  n^  128)  «  Et  se  loga  le  dit  conte  d'Aron- 
del  et  son  ost  sur  icelle  rivière,  si  près  d'icellui  village  que,  toute 
nuyt,  les  dits  François  et  Angloiz  ouyrent  parler  Tun  l'autre,  et  les 
menestrez  les  ungz  des  autres.»  (Jean  Chartier,  Chronique  de  Char- 
les VII,  éd.  de  la  Bibliothèque  elzévirienne,  chap.  92.)  Etc.  etc.  — 
3.  Le  Roman  de  Rou,  éd.  Pluquet,  1,  p.  214.  Texte  cent  fois  cité. 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.  16o 

sur  ce  modèle  et  garder  uniquement  ce  rôle  austère,  ''''^'IVxx*  "' 

cette  mission  sainte.  Ils  ont  trop  souvent  manqué  à  ce 

devoir. 

• 

Au  lieu  de  rester  sur  ces  hauteurs,  les  iondeurs    Les  jongleurs 

'  *f        o  se  constituent  en 

s'abaissèrent  trop  souvent  à  ne  songer  qu'à  leurs  inté-  '''^'"^Histoiïf'^'^' 
rets  matériels.  Ces  intérêts  étaient   compliqués  ;  les     corporiuon 

des  jongleurs 


jongleurs  étaient  nombreux.  Il  leur  fallut  donc  pen- 
ser à  se  défendre  et,  comme  il  y  avait  après  tout 
beaucoup  de  négoce  en  leur  affaire,  ils  furent  tout  natu- 
rellement amenés,  dès  le  commencement  du  xiv°  siè- 
cle, à  se  constituer  en  une  Corporation,  en  un  Corps 
de  métier,  tout  comme  les  selliers  ou  les  orfèvres.  Aux 
Statuts  d'Etienne  Boileau  il  ne  faut  ici  rien  demander, 
si  ce  n'est  le  joli  épisode  du  jongleur  qui  s'acquitte 
((  par  un  ver  de  chanson  »  du  droit  de  péage  sur  le 
Petit  Pont  ^  Les  vrais  premiers  Statuts  sont  ceux  du 
14  septembre  1321^  et  l'on  ne  saurait  leur  attribuer 
trop  d'importance.  Ils  ont  créé  tout  un  ordre  de  choses 
nouveau.  «  Leur  objet  se  résume  en  trois  points  :  mo- 
nopoliser entre  les  mains  des  associés  les  profits  du 
métier;  garantir  l'honneur  du  corps  et  les  intérêts 
respectifs  de  tous  les  membres  de  l'association  ;  régler 
enfin  tout  le  gouvernement  de  la  corporation  ^  »  Les 
commencements  de  l'œuvre  furent  assez  modestes.  Il 
ne  s'était  trouvé  à  Paris  que  trente-sept  jongleurs  et 


ménétriers. 


1.  «  Li  singes  au  marchant  doit  quatre  deniers,  se  il  pour  vendre  le 
porte.  Et  se  li  singes  est  à  home  qui  Tait  acheté  por  son  déduit,  si  est 
quites.  Et  se  li  singes  est  au  joueur,  jouer  en  doit  devant  le  paagier  et 
por  son  jeu  doit  estre  quites  de  toute  la  chose  qu'il  acheté  à  son 
usage.  Et  aussi  tôt  li  jougleur  sont  quite  por  un  ver  de  chançon.  » 
(Statuts  d'Etienne  Boileau  ;  éd.  Bonnardot,  p.  236.  Avec  un  fac-similé 
et  une  figure  à  la  p.  232,  d'après  le  ms.  de  la  Bibl.  nat.  fr.  24069,  fo  204.) 
—2.  Bernhart,  Mémoire  sur  la  Corporation  des  Ménétriers.  (Bibliothè- 
que de  l'Ecole  des  Chartes,  III,  p.  385.) 


166     LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

iPART.LivR.il.  ionderesses  pour  soumettre  officiellement  les  nou- 

CHAP.  XX.  J  O  i  ,  ,  . 

veaux  Statuts  à  la  sanction  du  Prévôt  de  Pans  :  mais 

ils  avaient  à  leur  tête  un  ménestrel  du  Roi,  Pariset, 
et  c'était  presque  un  personnage.  Le  Prévôt,  Gilles 
Haquin,  accorda  le  privilège  demandé,  et  l'avenir 
appartint  à  ces  Statuts,  très  modérés  et  très  sages,  dont 
((  tous  menestreux  et  menestrelles,  tous  jongleurs  et 
jongleresses  »,  devaient  solennellement,  à  leur  entrée 
dans  le  métier,  jurer  d'observer  toutes  les  clauses  K  11 
y  avait  bien  encore  quelque  obscurité  dans  les  onze 
articles  de  ce  contrat  ;  mais,  peu  à  peu,  la  nuit  se  dis- 
sipa, et  l'on  vit  s'accentuer  tous  les  linéaments  un 
peu  confus  de  la  constitution  primitive.  A  la  tête  de 
la  Corporation,  voici,  comme  dans  les  autres  métiers, 
voici  les  Prudhommes  ou  Jurés  qui  sont  élus  chaque 
année  par  le  commun  des  ménétriers  et  confirmés 
par  le  Prévôt  ^  ;  mais  ces  magistrats  corporatifs 
n'ont  ici  qu'une  influence  restreinte  et  un  pouvoir 
effacé.  La  véritable  autorité  appartient  de  plus  en  plus 
au  «  Roi  des  ménestrels  »  qui  n'est  pas  un  fonction- 
naire électif,  mais  qui,  à  Paris  du  moins,  est  nommé 
par  le  Roi...  de  France.  Rien  ne  sera  désormais  plus 
intéressant  que  de  suivre  les  progrès  de  cette  étrange 
royauté.  Avant  1321,1e  Roi  des  ménestrels  semble 
bien  n'être  qu'un  officier  de  la  maison  royale,  un  chef 
d'orchestre  et  qui  a  tout  au  plus  la  police  de  son 
orchestre.  Mais,  après  1321,  le  voilà  qui  grandit,  gran- 
dit, et  c'est  dans  l'examen  des  candidats  à  la  maîtrise 
que  son  pouvoir  est  surtout  mis  en  relief  et  puissam- 
ment confirmé.  11  n'en  garde  pas  moins  la  direction  de 


1.  V.  une  analyse  détaiUée  des  Statuts  de  1321  dans  le  Mémoire  de 
Bernliart,  1.  c,  III,  pp.  383-385.  —  2.  Id.,  ihid.,  p.  386.  Aux  yeux  de  Ber- 
ntiart,  le  «  roi  des  ménestrels  »  et  le  «  prévôt  de  Saint-Julien  »  sont  un 
seul  et  même  office  (1.  c.  p.  395), 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.  167 

son  orchestre,  et  sa  royauté  ne  manque  pas  de  pres- 
tige extérieur  :  il  se  revêt,  aux  grandes  fêtes,  d'un  - 
splendide  accoutrement  et  porte  couronne  au  fronts 
Tous  les  jours,  ce  sont  nouveaux  progrès.  On  finira 
par  confier  à  ce  Roi  presque  tout  le  gouvernement  et 
toute  la  police  du  métier.  C'est  lui  qui  jugera  en  der- 
nier ressort  tout  ce  qui  se  rapporte  à  l'exercice  de  la 
profession  et  qui  ira  jusqu'à  permettre  cet  exercice  à 
ceux-là  mêmes  qui  n'ont  pas  «juré  »  le  règlement;  c'est 
lui  qui,  après  avoir  visité  et  examiné  les  candidats, 
décernera  les  brevets  de  maîtrise  ;  c'est  lui  qui  modi- 
fiera la  durée  de  l'apprentissage;  c'est  lui  enfin 
qui,  comme  émoluments  de  sa  charge,  percevra 
le  produit  de  la  taxe  levée  sur  tout  aspirant  à  la  maî- 
trise et  la  moitié  du  produit  de  toutes  les  amendes  \ 
L'autre  moitié  est  pour  le  Roi  de  France  :  les  deux 
rois  partagent.  Au  reste  tant  de  droits  ne  se  sont  pas 
constitués  en  un  jour,  et  c'est  après  une  longue  période 
de  formation  qu'ils  prennent  enfin  leur  forme  définitive 
dans  l'Ordonnance  de  1407.  Approuvés  par  l'autorité 
royale,  ces  derniers  Statuts  sont,  avec  ceux  de  1321, 
les  deux  éléments  constitutifs,  les  deux  chartes  de  la 
Corporation  \   L'acte    de   1407   (il   faut  décidément 

1  «  Pour  une  couronne  d'argent  que  le  Roi  donna  le  jour  de  la  Ti- 
phaine  au  Roi  des  ménestrels.  »  (Comptes  pour  la  rançon  du  roi  Jean, 
cités  par  Bernhart,  1.  c.  III,  p,  396.)  =  Les  noms  de  plusieurs  de  ces 
Rois  sont  parvenus  jusqu'à  nous.  Sans  discuter  ici  les  problèmes  que 
peuvent  soulever  ceux  d'Adenet,  auteur  de  Berte,  et  de  ce  roi  Louis 
auquel  on  peut  attribuer  la  Destruction  de  J?ome,sans  parler  de  Fla- 
iolet,  en  1288,  et  de  Robert  Petit,  un  peu  plus  tard,  on  peut,  après  Ber- 
nhart citer  sans  crainte  Robert  de  Caveron  (1338),  Goppin  de  Brequm 
(1357)  Jehan  Portevin  (1392),  Jehan  Boisard,  dit  Verdelet  (1420),  Jehan 
Facien  et,  à  un  siècle  et  demi  d'intervalle,  un  certain  Roussel,  en  1575,  etc. 
_2  V.  Bernhart,  iMd.,lY,V'  531.-3.  On  ne  peut  que  mentionner  en 
passant  l'Ordonnance  du  27  octobre  1372 par  laquelle  il  est  défendu  aux 
ménétriers  de  donner  des  bals  de  nuit  et  des  sérénades,  si  ce  n  est  pour 
les  mariag-es  et  dans  Tintérieur  des  maisons,  et  où  il  leur  est  également 
interdit  de  jouer  dans  les  tavernes  après  Theure  du  couvre-feu.  (Ber- 
îihart,  Le.  III,  p.397.) 


I  PART.    M\R.    II. 
GHAP.  XX, 


I  PART.  LIVR.  II. 
CHAP.  XX. 


168  LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

retenir  cette  date)  confirme  et  complète  celui  de  1321  : 
il  y  ajoute  des  dispositions  nouvelles  sur  les  pouvoirs 
des  chefs  de  l'association,  sur  l'apprentissage  \  sur  les 
redevances  à  l'Hôpital  et  au  Roi  des  ménestrels  ^  C'est 
une  législation  à  peu  près  définitive  et  qui  restera  le 
code  dès  ménétriers  durant  les  xv%  xvf  et  xvif  siè- 
cles ^  Toutes  ces  évolutions,  tous  ces  progrès  ont  eu 
Paris  pour  principal  théâtre,  et  nous  n'avons  guère 
écrit  jusqu'ici  que  l'histoire  de  la  Corporation  de 
Paris  ^;  mais,  après  la  sanction  donnée  aux  Statuts  de 
1407,  l'heure  est  venue  pour  les  jongleurs  de  faire  un 
pas  de  plus  et  d'étendre  à  toute  la  France  l'autorité  de 
leur  Roi.  L'entreprise  était  hardie,  mais  préparée  de 
longue  date.  Elle  réussit  et,  au  xvf  siècle,  la  juridic- 
tion du  Roi  des  ménestrels  avait,  ni  plus  ni  moins,  les 


1.  Bernhartpublie  un  Contrat  d'apprentissage  en  date  du  6  novembre 
1390  entre  un  Huguenin  de  la  Chapelle  et  deux  ménétriers  de  Dijon. 
L'apprenti  déclare  s'affermer  pour  trois  années  consécutives  aux  deux 
maîtres  qu'il  a  choisis  pour  les  servir  et  apprendre  la  science  de 
quelque  instrument.  «  Ils  lui  administreront  toutes  ses  nécessitez  et 
ses  missions  et,  à  la  fin  du  terme,  lui  donneront  quatre  frans  d'or  et 
lui  achèteront  un  instrument.  »  (1.  c.  IV,  p.  529.)  —  2.  Cette  Ordon- 
nance peut  se  réduire  en  quinze  articles.  Les  articles  1-4,  8  et  9,  12-15 
reproduisent  les  dispositions  des  anciennes  Ordonnances.  En  revanche, 
les  articles  5-7,  10-13  contiennent  ces  dispositions  nouvelles  dont  nous 
parlons  ci-dessus,  et  qui  sont  relatives  aux  conditions  d'admission 
dans  le  métier,  au  mécanisme  de  l'association,  aux  privilèges  du  corps, 
aux  devoirs  de  chacun  de  ses  membres  et  enfln  à  l'affectation  du  pro- 
duit des  amendes  et  droits  d'entrée.  Dans  l'article  10,  il  est  fait  défense 
à  tout  ménétrier  d'ouvrir  école  «  pour  apprendre  menestrandise  »  sans 
la  permission  spéciale  du  Roi  des  ménestrels  ou  de  ses  députés.  (Ber- 
nhart,  1.  c,  IV,  525.)  Enfln  le  pouvoir,  presque  sans  limites,  du  Roi  des 
ménestrels,  est  définitivement  consacré  :  «  Tous  menestrelz,  —  tant 
joueurs  de  haus  instruments  comme  de  bas  —  soient  estranges  ou  de 
nostre  royaume,  —  sont  et  seront  tenuz  de  aler  par  devers  le  dit  Roy 
des  menestriers  ou  ses  députez  pour  faire  serement  d'accomplir  et 
parfaire  toutes  les  choses  cy-après  declairées.  »  —  3.  Bernhart,  1.  c.  IV, 
pp.  532,  533.  La  Corporation  n'a  été  supprimée  qu'au  mois  de  mars  1773. 
—  4.  «  La  Corporation  des  ménétriers  de  Paris  e^t  la  plus  ancienne  et 
la  plus  importante  de  toutes.  C'est  celle  qui  ne  cesse  d'exercer  une  véri- 
table suprématie  sur  les  Associations  des  provinces.  »  (Bernhart,  1.  c. 
lll,pp.377,378et  IV,pp.532,  533.)=En  Angleterre,le  chef  des  ménes- 
trels s'appelle  «  Roi  ou  Maréchal  des  ménestrels.  »  (V.  Jusserand,  La 
Vie  nomade  en  Angleterre,  pp.  124,  125.) 


I  PAUT.  LIVR.  II. 
CHAP.  XX. 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.     169 

mêmes  limites  que  celles  du  roi  de  France.  Les  deux 
royaumes  n'étaient  pas  toujours  faciles  à  gouverner. 

En  Angleterre  les  ménestrels  s'étaient  organisés  en 
une  ghilde  qui,  paraît-il,  ne  se  soutint  pas  et  dispa- 
rut ;  mais  certaines  circonstances  firent  regretter  aux 
jongleurs  anglais  de  ne  pas  avoir  su  maintenir  leur 
vieille  association.  L'Angleterre  fut  couverte  un  jour 
de  «  faux-ménestrels  »  qui  étaient  recrutés  dans  les 
campagnes  et  se  montraient  en  général  assez  igno- 
rants de  leur  métier;  mais  qui,  malgré  tout,  faisaient 
une  concurrence  redoutable  aux  anciens,  aux  vrais 
jongleurs.  Ce  fut  un  véritable  péril  pour  ces  der- 
niers, presque  une  question  de  vie  ou  de  mort.  Ils 
protestèrent  énergiquement  et,  le  24  avril  1469, 
le  Roi  voulut  bien  exaucer  leur  prière  et  autoriser 
ses  serviteurs  à  reconstituer  l'ancienne  guild  des 
ménestrels  :  «  Personne,  dit-il,  ne  pourra  plus  dé- 
sormais exercer  cette  profession,  quel  que  soit  son 
talent,  s'il  n'a  été  admis  dans  cette  guild,  »  Enfin 
un  pouvoir  inquisitorial  fut  accordé  «aux  membres 
de  l'association,  et  ils  eurent  le  droit  de  faire  mettre 
tous  les  faux  ménestrels  à  l'amende  *.  On  peut  sup- 
poser, sans  les  calomnier,  que  ces  nouveaux  inquisi- 
teurs n'ont  pas  été  toujours  d'une  indulgence  excessive 
pour  leurs  indignes  et  infortunés  concurrents. 

On  a  longtemps  discuté,  on  discutera  longtemps  en-   Des  confréries 
core  sur  cette  question  abstruse  :  «  Les  Confréries  reli-  et,  eVpafucXr 
gieuses  ont-elles  précédé  les  Corporations  civiles?  » 
Nous  n'avons  pas  à  la  discuter  ici,  et  ne  pouvons  que 
constater  l'antériorité  de  certaines  Confréries  de  jon- 
gleurs. La  plus  célèbre  est,  à  coup  sûr,  celle  d'Arras. 


1.  Jusserand,  La  vie  nomade  en  Angleterre,  pp.  128,  129,  d'après  le 
texte  publié  dans  les  Fœdera  de  Rymer. 


PART.  UVR.  II. 
CHAP.  XX. 


170     LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

Elle  a  pour  origine  un  prodige  touchant  et  qui  fut  très 
populaire  dans  toute  la  France  du  Nord  au  commen- 
cement du  xif  siècle.  Un  mal  épouvantable,  et  sur 
lequel  les  érudits  ne  semblent  pas  d'accord,  le  «  mal 
des  ardents  »,  ravageait  alors  toute  cette  région.  Etait- 
ce,  comme  on  l'a  prétendu,  une  sorte  d'érisypèle 
gangreneux?  il  importe  peu  aujourd'hui  de  le  savoir; 
mais  enfin  l'épidémie  sévissait,  et  elle  était  horrible. 
C'est  alors,  suivant  la  légende,  c'est  le  samedi  23  mai 
de  l'année  1105,  que  la  Vierge  Marie  apparut  à  deux 
jongleurs  qui  s'étaient  voué  une  haine  mortelle  et 
dont  l'un,  appelé  Itier,  demeurait  en  Brabant,  et 
l'autre,  du  nom  de  Normand,  àSaint-PolsurTernoise: 
((  Allez  trouver  l'évêque  d'Arras,  leur  dit  la  mère  de 
Dieu,  et  dites-lui  que  je  lui  veux  donner  un  cierge 
dont  la  vertu  guérira  le  mal  des  ardents.  »  Les 
deux  jongleurs  obéirent  à  la  voix  céleste  ,  rempli- 
rent la  mission  dont  ils  étaient  chargés  et  tombèrent 
aux  bras  l'un  de  l'autre  en  se  réconciliant  pour  tou- 
jours. Puis,  le  cierge  miraculeux,  que  l'évêque  reçut 
en  effet  des  mains  de  la  Vierge,  fit  tous  les  miracles 
qu'on  en  pouvait  attendre  Set  la  reconnaissance  popu- 


1.  Nous  n'avons  donné  ci-dessus  que  les  grandes  lignes  de  la 
légende,  mais  il  ne  sera  pas  inutile  d'entrer  ici  en  plus  de  détails. 
«  Annonce  à  l'évêque  qu'une  femme  lui  apparaîtra,  au  chant  du  coq, 
«  tenant  à  la  main  un  cierge  de  cire  blanche.  Elle  en  fera  tomber 
«  quelques  gouttes  dans  l'eau  qui  est  destinée  aux  malades,  et  ils 
«  seront  guéris  ;  »  telles  sont,  d'après  les  textes  légendaires ,  les 
paroles  que  la  Vierge  adresse  à  chacun  des  deux  ménestrels,  et  ces 
mêmes  textes  nous  font  également  connaître  la  véritable  cause  de 
la  haine  dont  chacun  de  ces  deux  hommes  était  animé  contre  l'autre  : 
l'un  d'eux  avait  tué  le  frère  de  l'autre.  A  la  première  sommation 
de  la  mère  de  Dieu,  ils  n'hésitent  pas  un  moment  et  s'en  vont  tous 
deux  à  Arras,mais  n'y  arrivent  point  en  même  temps,  et  l'Evêque,  légi- 
timement sceptique,  se  refuse  d'abord  à  croire  au  récit  de  Normand, 
le  premier  arrivé.  Il  faut  qu'Itier  lui  confirme  ce  témoignage,  il  faut 
surtout  que  ces  deux  ennemis  mortels  s'embrassent  tendrement  et  se 
réconcilient  sous  ses  yeux  pour  que  le  prélat  ajoute  foi  à  leur  parole 
et  se  rende,  dès  l'aurore,  en  son  église  cathédrale  où  il  est  en  effet 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.     m 

laire  le  transforma  bientôt  en  une  sorte  de  relique 
auguste  et  de  palladium  de  la  cité  ',  On  le  conserva  - 
d'abord  dans  une  chapelle  consacrée  à  saint  Nicolas  ; 
puis,  quelques  années  après,  en  1214  ou  1215,  on  fit 
mieux  et  Ton  construisit  en  son  honneur,  sur  la  place 
du  Petit-Marché,  un  édifice  exquis  auquel  on  voulut 
donner  la  forme  vague  d'un  cierge  ^  et  qui  fut  démoh 
(naturellement)  en  1791.  Tel  fut  le  centre  de  l'anti- 
que Confrérie,  ou,  pour  mieux  parler,  de  la  Charité 
d'Arras.  Une  Charité!  Que  faut-il  entendre  par  ce 
mot  admirable  qui  a  été  surtout  populaire  dans  notre 
Normandie  et  dans  le  nord  de  la  France  \  Les  Cha- 
rités ne  sont  autre  chose  que  des  Confréries  dont  tous 
les  membres  s'obligent  à  rendre  les  derniers  devoirs 
aux  chrétiens  de  leur  paroisse,  aux  associés  de 
leur  corporation.  L'histoire  des  Charités  reste  encore 
à  écrire,  et  rien  ne  serait  plus  beau  que  de  telles 

consolé  par  Tapparition  de  la  Vierge.  (V.  Guinaume  Cazet,  Histoire 
de  la  sainte  chandelle  miraculeusement  donnée  de  Dieu,  Arras,  1599, 
in-8,  p.  22  et  ss.;  et  surtout  un  article  de  M.  de  Linas,  dans  les  A71- 
nales  archéologiques,  X,  p.  321  et  ss.)  Tous  les  faits,  rapportés  plus 
haut,  sont  énoncés  dans  une  inscription  commémorative  de  1581  que 
les  mêmes  Amiales  ont  publiée  in  extenso.  (XI,  p.  175.) 

I.  V.  dans  les  mêmes  Annales  (X,  p.  321),  la  reproduction  du 
magnifique  étui  en  argent  niellé,  œuvre  du  commencement  du 
xiii^  siècle,  qui  servait  à  préserver  le  cierge  miraculeux.  =  On  connaît 
les  adieux  que  Jean  Bodel,  en  son  Congé,  adresse  au  Cierge  saint  : 
«  A  vo  candoille  pren  congié  —  Que  donastes  aus  jugleours.  >>  — 

2.  Ce  petit  monument  ne  fut,  en  réalité,  terminé  qu'au  xv«  siècle, 
comme  Didron  n'a  pas  eu  de  peine  à  rétablir  d'après  le  dessin  qui 
nous  en  est  resté.  [Annales  archéologiques,  X,  p.  326.)  On  trouvera 
une  reproduction  de  ce  dessin  dans  ce  même  article  des  Annales, 
et  dans  le  Saint  Louis  de  M.Wallon.  (Tours,  Marne,  1^^  éd.,fig.  14,  p.  47.) 
-=11  est  utile  d'ajouter  que  c'étaient  les  deux  Mayeurs  de  la  Confrérie 
qui  avaient    «  les  clés  du  saint  luminaire  ».  (Bibl.  nat.  fr.  8541.)  — 

3.  «  Les  Charités  sont  des  espèces  de  confréries  dont  les  membres 
se  soumettent  à  des  règlements  particuliers,  et  s'obligent  à  rendre 
les  derniers  devoirs  aux  habitants  de  leur  paroisse.  Dans  l'exercice 
de  leurs  fonctions,  les  associés  sont  revêtus  d'un  costume  qui  n'a 
guère  dû  varier  pendant  plusieurs  siècles.  »  (Léopold  Delisle,  Etude 
sur  les  classes  agricoles  de  la  Normandie  au  xiii«  siècle,  p.  732.)  On 
pourra  rapprocher  de  la  Charité  d'Arras  la  «  Charité  des  sueurs  »  de 
Béthune,  [Mahaut,  comtesse  d'Artois,  p.  91.) 


1  PART.    LIVR.  TI, 
CHAP.    XX. 


GHAP.  XX. 


172     LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

I PART. UYR. II.  annales:  car,   sous  d'autres  noms,   la  même  insti- 
-tution,  profondément   chrétienne,    a  fleuri    un  peu 
partout  sur  la  fécondité  du  sol  catholique,  et  l'Italie 
a  connu,  comme  TArtois,  ces  très  nobles  confréries 
de  la  mort.  A  Arras  *  ;  l'établissement  de  la  Chanté 
est   lié   fort   étroitement   au  miracle    de    la  sainte 
chandelle.    Ce    sont    des    jongleurs    qui    ont    été 
l'occasion    de   ce  miracle,   et  la  Charité  n'est,   en 
définitive,  qu'une  confrérie  de  jongleurs  où,  par  une 
sorte  de  condescendance,  on  a  laissé  un  jour  pénétrer, 
les  bourgeois.  On  a  donc  pu  la  désigner  correctement 
sous  ce  titre  officiel  :   «  Le  cari  té  Nostre  Dame  des 
jogleors  et  des  borgois  »  ;  mais  il  est  évident   que 
les  jongleurs  y  tiennent  la  première  place  :  «  Ceste 
carités  est  estorée  de  jogleors,  et  li  jogleor  en  sont 
signor.  Sor  jogleors  n'i   a  nus  signori.  »  Nous  ne 
saurions  entrer  dans  l'analyse  de  ces  très  minutieux 
Statuts,  où  l'on  se  préoccupe  avant  tout  de  la  régle- 
mentation des  obsèques  de  chaque  confrère  et,  en 
particulier,  des  amendes  qu'auront  à  payer  tous  ceux 


1.  Le  document  le  plus  précieux  à  consulter  sur  la  Charité  d' Arras 
est  certainement  le  Règlement  de  la  dite  confrérie,  tel  qu'il  est  con- 
servé dans  un  précieux  manuscrit  de  la  Bibliothèque  nationale 
(fr.  8541).  Nous  estimons  que  le  début,  à  tout  le  moins,  mérite  d'être 
ici  placé  sous  les  yeux  du  lecteur  :  «  Ceste  carité  tient  on  de  Deu 
et  de  me  dame  sainte  Marie.  Et  savès  por  coi  ele  fu  estorée?  por 
les  ardens  qui  ardoient  de  V  fu  d'infer.  Ele  ne  fu  mie  establie  por 
lescherie  ne  por  folie;  ains  i  fîst  Dex  tels  miracles  que  le  jor  qu'ele 
fu  estorée  ardoient  set  vint  et  quatre  ardant  en  le  cité  d'Arras.  Et 
puis  que  en  le  Carité  est  entrés  li  confrère,  ja  puis  ne  il,  ne  ses 
enfes  qu'il  ait,  n'ardera  del'  fu  d'infer,  ne  ne  morra  de  mort  subite, 
s'il  foi  et  créance  i  a.  »  =  Les  ressources  de  la  Confrérie  consistaient  : 
1»  Dans  les  entrées  et  amendes  de  ses  membres;  2°  dans  les  aumô- 
nes des  fidèles.  =  On  a  conservé  après  la  démolition  de  1791,  le 
quatrain  suivant  du  xiii^  siècle  (?)  qui  était  encastré  sans  doute  en 
un  des  murs  du  «  saint  luminaire  »  :  «  Qui  à  la  carité  la  mère  Dieu 
veut  faire  —  Offrande  ou  aucun  don,  chi  en  droit  se  doit  traire,  — 
Et  dedens  ceste  toelle  le  doit  mettre  et  porter  —  Au  mayeur  des 
bourgois,  s'il  s'en  vuet  aquiter.  »  (P.  Paris,  Histoire  littéraire,  XX, 
p.  612.) 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.     173 

qui  n'assisteraient  pas  à  tel  ou  tel  rite  funèbre.  Ce  '™p"xx.*"* 
qui  caractérise  et  ennoblit  la  Charité  d'Arras,   c'est  ^ 

qu'on  n'y  pense  pas  uniquement  aux  morts,  mais  aux 
malades  \  et  il  y  a  ici  des  détails  charmants.  Quel- 
qu'un dans  Arras  est-il  atteint  du  mal  des  ardents  ?  le 
maire  des  jongleurs  va  sur  le  champ  prendre  la  sainte 
Chandelle  et  la  porter  au  malade.  Ces  transports  de 
la  précieuse  «  relique  »  ne  se  faisaient  pas  sans  solen- 
nité et,  au  xy""  siècle  encore,  les  ménestrels  y  jouaient 
un  rôle  important  ^  La  Charité  d'Arras  mérite  de 
passer  pour  un  type  qui,  par  malheur,  n'a  pas  été 
assez  imité  ^  De  telles  œuvres  seraient  faites  pour 
réhabiliter  tous  les  jongleurs. 


Des  Corporations  et  des  Confréries  :  c'était  bien,  ,  Les  Ecoles 

A  ^  ^        ^  '    de  ménestrandie 

sans  doute;  mais,  pour  une  race  aussi  vivante  et  y^J^ruluon 
aussi  occupée  que  celle  des  jongleurs,  ce  n'était  pas  ^^'  jongleurs. 
encore  assez;  et  il  leur  fallut  un  jour  compléter  leur 

1,  «  Et  se  nus  est  entechiés  de  tel  mal  apelé  fti,  lues  que  li  maire 
orra  le  message,  liquels  que  ce  soit,  il  doit  avoir  .11.  eschevins 
et  plus,  q'il  viegnent  avuec  lui  et  par  andeus  les  clés  ravoier  dont 
li  candoile  est  enfremée;  et  li  ynaire  des  jogleors,  s'il  i  est,  doit 
prendre  la  sainte  candoile  et  porter  [à  malade]...  dedens  la  cité,  et 
alumer  (et  s'on  ne  trueve  le  maieur  des  jogleors,  on  [quiert]  un  de 
ses  .V.  eschevins),  et  en  un  vaissel  plain  d'iaue  dégoûter,  et  de  tel  eve 
sor  son  mesage  espardre,  et  de  V  remanant  boire,  et  fermement  croire 
en  Deu  que  par  çou  iert  garis,  etc.  »  (Bibl.  nat.  fr.  8541.)  — 
2.  Chaque  année,  le  dimanche  après  la  Fête  Dieu,  une  procession 
solennelle  allait  chercher  la  sainte  Chandelle  dans  la  chapelle  où  elle 
était  conservée  et  la  transportait  à  la  cathédrale  où  deux  cierges  de 
cinquante  livres  étaient  offerts  en  grande  pompe.  La  Confrérie  était 
là,  tout  naturellement,  et  tous  les  Confrères  se  donnaient  le  baiser 
de  paix.»  {Annales  archéologiques,  X,  p.  321  e  t  ss.)  =  «  A  pluseurs  me- 
nestrez  qui  portèrent  la  chandoille  d'Arras  d'une  maison  darrière 
Saint-Vaulx  en  la  maison  d'icelle  chandoille  ou  petit  marchief  à 
Arras:  vi  frans.  A  pluseurs  jones  homes  qui  grant  pièce  se- comba- 
tirent  de  monter  sur  une  pierre  assise  ou  dit  petit  marchié  pour 
mieux  veoir  apporter  icelle  chandoille,  .1111.  franz.  »  (Archives  de  la 
Côte-d'Or,  B.  1454,  f»  91  v».)  —  3.  Elle  fut  supprimée,  en  1770,  par 
Mgr  de  Conzié,  évêque  d'Arras. 


1    PART.    UVR.    II. 
CHAP.  XX. 


174  LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

organisation  sociale  en  pensant  pratiquement  aux 
nécessités  de  leur  éducation  et  instruction  profession- 
nelles. De  là,  leurs  Ecoles. 

«  11  nous  faut  du  nouveau,  n'en  fut-il  plus  sur 
terre  »  :  cette  vérité,  un  peu  prud'homesque  aujour- 
d'hui et  dont  on  sourit  volontiers ,  fut  cruelle- 
ment comprise  par  tous  les  jongleurs.  Il  leur  fallait 
sans  cesse  renouveler  leur  répertoire,  et  ils  avaient 
parfois  affaire  à  un  public  difficile  qui,  dès  qu'ils 
entonnaient  le  premier  vers  d'une  de  leurs  chansons, 
s'écriaient  tout  d'une  voix  :  «  Nous  connaissons  cela.  » 
Comment  faire,  cependant,  pour  satisfaire  tant  d'au- 
diteurs blasés?  Comment  se  procurer  ce  «  nouveau  )> 
dont  leur  clientèle  était  si  friande?  Ils  avaient,  en 
général,  bien  peu  de  loisirs,  ces  pauvres  jongleurs  qui 
arpentaient  tous  les  chemins  et  couchaient  souvent  à 
la  belle  étoile  !  Se  mettre  à  l'étude  durant  dix  ou  vingt 
jours,  c'était  fort  bien  sans  doute  ;  mais  il  fallait,  dix 
ou  vingt  fois  peut-être,  se  passer  de  dîner.  Il  se  trouva 
par  bonheur  qu'il  leur  fut  expressément  interdit 
d'exercer  leur  métier  durant  le  carême.  Voilà  des 
loisirs  tout  trouvés,  et  ils  en  profitèrent  pour  courir 
aux  écoles  ^ 

Il  y  avait  en  France  plus  d'une  de  ces  Ecoles  de 
ménestrandie,  où  les  jongleurs  se  donnaient  rendez- 


1.  «  Les  ménestrels  tenaient  école  en  carême,  c'est-à-dire  pendant 
le  temps  où  il  leur  était  interdit  de  se  faire  entendre  en  public. 
C'est  alors  qu'ils  colportaient  la  chanson  nouvelle,  la  mélodie  à  la 
mode;  renouvelaient  leurs  répertoires  épuisés;  perfectionnaient  ceux 
de  leurs  confrères  qui  venaient  suivre  leurs  leçons.  Les  seigneurs, 
fatigués  d'entendre  toujours  la  même  chanson,  envoyaient  à  ces 
écoles  ambulantes  (scolœ  mimortmi,  scolse  ministrorum)  les  ménes- 
trels de  leurs  maisons.  »  (Lavoix,  La  Musique  au  xiii^  siècle,  p.  199.) 
M.  Lavoix  conclut  qu'il  y  avait  au  moyen  âge  deux  enseignements 
de  la  musique:  1»  l'enseignement  sacré,  qui  se  donnait  dans  les  Cathé- 
drales et  surtout  dans  les  Abbayes,  et  2»  l'enseignement  profa^ie,  qui 
était  distribué  dans  les  Écoles  de  ménestrandie  ou  de  ménestrerie. 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.  173 

VOUS  tous  les  ans,  pour  apprendre  de  nouvelles  chan- 
sons et  de  nouveaux  airs,  pour  se  tenir  au  courant  de 
tout  le  mouvement  de  la  jonglerie,  pour  suivre  de  véri- 
tables cours  que  professaient  les  anciens,  pour  se  per- 
fectionner dans  leur  art  et  y  être  enfin  passés  maî- 
tres. J'imagine  qu'on  y  devait  jaser  et  rire,  un  peu 
plus  sans  doute  qu'on  n'y  travaillait  réellement;  mais, 
enfin,  il  s'agissait  de  renouveler  son  répertoire;  il 
s'agissait,  partant,  d'assurer  les  bénéfices  de  l'année 
qui  allait  commencer  à  Pâques,  et  il  y  avait  là  de  quoi 
donner  des  idées  sérieuses  aux  plus  étourdis  et  aux 
plus  fous.  Quel  charmant  tableau  de  genre  on  ferait 
avec  une  de  ces  assemblées  de  jongleurs  à  la  mi-ca- 
rême, avec  tous  ces  costumes  bizarres,  avec  toutes  ces 
têtes  de  cabotins,  et  les  allures  tapageuses  des  jongle- 
resses  qui  ne  devaient  certespas  manquer  àpareille  fête! 

Les  Ecoles  de  ménestrandie,  scolœ  mïnistrormn^  s'ap- 
pelaient aussi  scolse  mïmorum^  et  ce  dernier  nom  nous 
atteste  qu'on  y  recevait  toutes  les  catégories  de  jon- 
gleurs, depuis  les  saltimbanques  jusqu'aux  chanteurs 
de  geste.  Il  est  à  croire  que  l'élément  musical  y  domi- 
nait, et  <(  il  n'est  pas  impossible  que  ces  écoles  aient 
été  les  Conservatoires  grâce  auxquels  la  musique  pro- 
fane et  populaire  nous  est  parvenue  ^  ».  Mais  il  ne 
faudrait  rien  exagérer,  et  le  mot  «  Conservatoire  » 
semblera  peut-être  un  peu  forcé. 

Nous  ne  sommes  pas  en  mesure  d'énumérer  ici 
toutes  les  écoles  de  ménestrandie  qui  ont  été  ouvertes 
en  France  et  y  ont  prospéré;  mais  nous  possédons  de 
nombreux  et  lumineux  documents  sur  quelques-unes 
d'entre  elles.  L'école  de  Beauvais,  entre  toutes,  a  été 
un  foyer  dont  il  faut  tout  d'abord  constater  l'intensité 

1.  Lavoix,  ihid.,  p.  201. 


T   PART.  LIVR.   II. 
CHAP.  XX. 


PART.  LIVR.  II. 
CHAP.  XX. 


176      LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

et  la  puissance.  Il  y  venait  en  foule  des  ménestrels 
((  de  tout  le  royaume  de  France  et  des  autres  pays  », 
et  c'était  surtout  7;ro  cantilenis  novis  addiscendis  qu'ils 
s'y  abattaient  de  tous  les  points  de  l'horizon.  Les  ba- 
rons y  envoyaient  leurs  ménestrels  pour  y  rajeunir 
leurs  idées  et  y  refaire  leurs  programmes.  Cette  ville 
de  Beauvais,  avec  son  incomparable  cathédrale  ina- 
chevée, se  donnait  tous  les  ans  le  spectacle  curieux 
de  ces  centaines  de  comédiens  et  de  chanteurs  qui  se 
coudoyaient  dans  ses  rues,  et  le  carême  là-bas  devait 
en  perdre  quelque  peu  de  sa  légitime  et  nécessaire 
austérité.  Aucune  école  ne  saurait  être  comparée  à 
celle  de  Beauvais  *. 

Cependant  il  y  en  avait  d'autres  qui  n'étaient  pas 
sans  gloire  :  telles  étaient  celles  de  Lyon,  de  Genève 
et  de  Bourg-en-Bresse.  Le  comté  de  Savoie  était  un 
centre  de  ménestrandie,  et  rayonnait  sur  toutes  les 
provinces  voisines  ^  Au  nord.  Cambrai  avait  aussi  son 


1.  «  Aus  menestreux  de  nos  grans  seigneurs  du  royaulme  de  France 
et  d'aultres  pays  qui  tinrent  leurs  escoles  au  dit  Beauvais,  au  mi- 
quaresme  l'an  mil  CGC.  ÏIII«  et  V;  leur  fut  donné  par  deliberacion 
X  frans  qui  valent  viii  livres.  »  (L'original  de  ce  Compte  est  au  carton 
no  IX  de  la  Collection  de  M.  Aux  Cousteaux.)  =  «  A  plusieurs  menes- 
trelx  [d'Abbe ville]...  pour  aler  as  escolles  a  Beauvais  cest  qua- 
resme.  »  {Documents  relatifs  à  l'Histoire  du  tiers  état,  IV,  229,  n»  7, 
d'après  une  pièce  de  1398  appartenant  aux  Archives  d'Abbeville.)  = 
«  Item  aux  menestrieux  et  corneurs  qui  firent  à  Beauvais  leur  teste 
ET  ASSEMBLÉE  en  carcsmo...  »  (Collection  de  M.  Aux  Cousteaux,  ibid., 
Compte  de  1399-1400.  Cf.  plusieurs  autres  textes  de  même  date,  attes- 
tant l'existence  à  Beauvais  d'une  Ecole  de  jongleurs:  [Chary et ^ Recher- 
ches sur  les  anciens  théâtres  de  Beauvais,  p.  21)  :  «  Dati  sunt  de 
gratia  panes  ducenti  capitulares  mimis  in  hac  civitate  de  diversis 
partibus  pro  cantilenis  novis  addiscendis  confluentibus.  »  (Extrait 
des  Registres  capitulaires,  11  mars  1402,  Collection  Aux  Cousteaux, 
cart.  no  27).  =  «  Aux  menestrés  de  M.  de  Croy,  xvi  sous...  pour  aler 
aprendre  a  l'escole  a  Beauvais,  comme  ilz  ont  accoustumé  d'aler 
chascun  an.  »  (1^^  mars  1429?  ~  Collection  Grenier,  xiv,  n»  132.)  — 
2.  «  Les  réunions  des  scolœ  mimorum  se  tenaient  chaque  année  tantôt 
à  Lyon,  tantôt  à  Genève,  tantôt  à  Bourg-en-Bresse...  Les  Archives  de 
la  Chambre  des  Comptes  de  la  Trésorerie  de  Turin  nous  donnent  à  cet 
égard  des  renseignements  curieux.  Ces  pièces, nouvellement  publiées 
par  la  «  Société  académique  de  Savoie  »  (1878,  XVII,  p.  11),  sont  en 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.     ill 

petit  rayonnement  ^  ;  mais  il  n'est  pas  besoin  de  dire 
que  Paris  était,  comme  il  Test  encore,  un  aimant  fait  ~ 
pour  attirer  les  comédiens,  les  musiciens  et  les  chan- 
teurs du  monde  entier  ^  C'est  une  de  ses  vocations. 
Tant  de  jongleurs  accumulés  et  grouillant  dans  la 
même  ville  y  devaient  faire  quelque  dépense.  Ils  étaient 
gens  à  bien  manger  et  à  bien  boire.  A  qui  incombaient 
tous  ces  frais?  Aux  municipalités  qui  ont  souvent 
encouragé  ces  synodes  de  ménestrels  ^  Beauvais  se 
signale  par  sa  générosité  qui  ne  devait  pas  être  abso- 
lument désintéressée  ^.  Les  grands  seigneurs  paient 
pour  leurs  ménestrels  ^  et  tout  ce  petit  monde  vit  et 

général  du  commencement  du  xiv^  siècle;  mais  il  ne  semble  pas  que 
les  écoles  de  ménestrandie  dont  elles  parlent  y  soient  citées  comme 
une  institution  récente  »  (Lavoix,  1.  c,  p.  199.) 

1.  Lefebvre,  dit  Faber  :  Matériaux  pour  Vhistoire  des  arts  dans  le 
Cambresis,  1870;  cité  par  Lavoix  (1.  c.  pp.  200,  201).  —  2.  La  fameuse 
Ordonnance  du  24  avril  1407  interdit  seulement,  comme  on  Ta  vu  plus 
haut,  d'ouvrir  de  ces  écoles  sans  un  congé  spécial  du  Roi  des  ménes- 
trels: «Et  aussy  ne  pevent  ou  doivent  yceulx  menestrelz  commander 
escolle  pour  monstre[r]  ne  aprendre  menestrandise,  se  ce  n'est  par  le 
congié  et  licence  des  diz  Roy  ou  députez.  »>  {Ordonnances  des  Rois  de- 
France,  IX,  p.  199.)  —  3.  «  A  plusieurs  menestrelx  chi  après  nommés 
et  desclairés,  qui  paies  leur  ont  esté  de  don  aux  frais  des  grâces  de  le 
VILLE  pour  aler  as  escolles  a  Beauvais...   »  (Archives   d'Abbeville, 
Compte  des  xirgentiers,  eri  1398.)  Etc.— 4.  Comptes  des  dépenses  faites 
par  la  municipalité  de  Beauvais  pour  dons  et  courtoisies  :  «  Aux  me- 
nestreux  de  nos  grans  seigneurs  de  France  et  d'aultres  royaumes 
qui  se  assemblèrent  à  Beauvais  au  miquaresme  l'an  mil  m''  iiir*  et  iiii, 
et  aussi  au  mi-quaresme  mil  iii'=  iiii'"'  et  v  ensuivant.  Et  leur  fut  donné, 
au  jour  qu'ilz  firent  leur  feste,  comme  il  est  acoustumé  de  faire  chas- 
cun  an  quant  il  font  leur  escolle,  c'est  assavoir  deux  queues  de 
vin...  demi  cent  de  carpes...  et,  le  dit  an  nip^  et  v,  viii  frans  qui  valent 
VI  livres  viii  sous...  »  (Original,  Collection  de  M.  Aux  Gousteaux,  car- 
ton no  IX.)  =  Le  chapitre  de  Beauvais  contribuait  aussi  à  ces  dépenses 
et  accordait  des  gratifications  mimis  scolas  artis  sue  apud  Belvacum 
tenentibus.  »  ^Extrait  des  Registres  capitulaires,  Collection  de  M.  Aux 
Gousteaux,  carton  xxvii.)  —  5.  «  Aux  menestriers  de  Monseigneur  [le 
duc  de  Bourgogne]  pour  don  fait  à  eulx  par  Monseigneur,  ceste  fois, 
de  grâce  especial  pour  aler  aux  escoles,  par  mandement  de  Mon- 
seigneur sans  autre  quittance,  donné  xxv  de  mars  GGCLXXVII...  c 
franz.  »  (Archives  de  la  Gôte-d'Or,  B.  1452,  fo  65  r».)  =  Autre  Mande- 
ment du  6  mars  de  la  même  année  1377  (lisez  1378)  en  faveur  des  dits 
ménétriers  «  pour  aler  de  Gand  en  Alemaine  aux  escoles  et  retourner 
devers  Monseigneur  et  pour  supporter  les  frez  et  missions  qu'il  feront 
ou  dit  voiaige  »  {Ibid.).  =  «  En  1377  et  1373,  le  châtelain  de  Bourg-en- 


I    PART.    LIVR.   II. 
CHAP.  XX. 


1  PART.    LIVR.    II. 
CHAP.  XX. 


178  LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

prospère.  Puis,  après  le  carême,  on  se  disperse  aux 
quatre  coins  du  monde.  Voici  l'aurore  de  Pâques  :  les 
vacances  du  jongleur  sont  finies  K 


L'Hôpital 
Saint-Julien 

des 
jongleurs. 


Parmi  ces  musiciens  et  ces  chanteurs,  comme  aussi 
parmi  nos  comédiens  du  xix'  siècle,  il  y  a  de  braves 
gens  et  qui  ont  un  excellent  cœur.  Les  jongleurs 
d'antan  avaient,  en  outre,  une  foi  naïve,  une  foi  d'en- 
fant, et  une  charité  tout  aussi  simple  et  tout  aussi  ar- 
dente que  durant  les  premiers  siècles  de  l'Eglise.  Or, 
il  y  avait,  en  1328,  deux  ménétriers  qui  s'aimaient  de 
tendre  amitié  et  ne  se  pouvaient  séparer  l'un  de  l'autre. 
Comme  ils  cheminaient  un  jour  à  Paris,  ils  firent  une 
singulière  rencontre  et  qui  donna  à  leur  vie  une  phy- 
sionomie nouvelle,  un  but  nouveau.  Cette  rencontre 
fut  celle  d'une  pauvre  vieille  femme  qui  était  toute 
percluse  et  qu'on  traînait  dans  une  petite  voiture.  Elle 
faisait  peine  à  voir  et,  par  une  ironie  du  sort,  s'appe- 
lait Fleurie.  Les  deux  jongleurs  furent  émus  de  tant 
de  misère.  Comme  beaucoup  de  leurs  confrères  en 
tous  les  temps,  ils  avaient  ce  bon  cœur  dont  nous 
parlions,  et  le  firent  bien  voir.  L'idée  de  fonder  un 
hôpital  leur  vint  sur  le  champ  à  l'esprit  et,  sans 
délibérer,  ils  mirent  la  main  à  l'œuvre.  A  l'abbesse 
de  Montmartre  ils  achetèrent  un  terrain  qui  a  pu  être 

Bresse  porte  en  compte  la  dépense  d'avoine  pour  les  chevaux  des 
ménétriers  savoisiens  qui  étaient  venus  dans  cette  ville  tenir  leur 
ECOLE  pendant  le  carême.  En  1387  et  1388,  le  même  châtelain  prête  de 
l'argent  au  ménestrel  Petreman  pour  tenir  école  à  Bourg,  avec  les 
autres  ménétriers  du  comte  de  Savoie  »  etc.  (Lavoix,  1.  c.  p.  200.) 

1.  «  Outre  ces  vacances,  les  jongleurs  avaient  des  fêtes  qui  consti- 
tuaient pour  eux  d'autres  temps  de  repos.  Il  y  avait  des  festct  jocula- 
torum,  et  il  faut  surtout  citer  les  fêtes  de  saint  Mathurin  de  Larchant, 
constatées  depuis  1483  jusqu'en  1510  et  auxquelles  Anne  de  Bretagne 
assista  en  1505.  »  [Annales  de  la  Société  historique  de  Gatinais,  t.  lY, 
1886,  p.  2G7.) 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.      179 

nettement  déterminé  et  répond  à  la  maison  n""  96  de 
notre  rue  Saint-Martin.  Puis,  quand  leur  hôpital  fut  ~ 
bâti  (au  prix  de  quelles  peines  et  de  quels  sacrifices!), 
les  braves  gens  y  amenèrent  triomphalement  leur 
vieille  protégée,  la  pauvre  Fleurie.  Ce  fut  leur  pre- 
mière pensionnaire,  et  Dieu  bénit  cette  maison  K 

Certes,  les  comédiens  et  les  chanteurs  ont  toujours 
plus  de  chances  que  les  autres  hommes  de  mourir  un 
jour  à  l'hôpital  ;  mais  il  faut  cependant  se  persuader 
ici  que  cet  hôpital  n'était  pas  destiné  aux  jongleurs, 
mais  à  tous  les  chrétiens  malheureux.  On  y  recevait 
«  les  povres  passans  ))etlesmaladesde  toute  condition. 
C'étaient,  d'ailleurs,  les  jongleurs  qui  pourvoyaient 
à  toute  la  dépense  et  qui,  à  cet  effet,  faisaient  partout, 
mais  principalement  aux  noces  et  aux  pardons  ^ 
des  quêtes  plus  ou  moins  fructueuses  «  pour  l'aumône 
saint  Julien  ».  Ils  ne  s'étaient  réservé  pour  eux-mê- 
mes qu'une  salle  destinée  aux  assemblées  delà  Corpo- 
ration ^  et  tout  le  reste  avait  été  généreusement  aban- 
donné aux  pauvres.  Les  hôtes  du  nouvel  hôpital  y  trou- 
vaient d'ailleurs,  non  seulement  l'assistance  matérielle, 
mais  encore  des  consolations  plus  hautes  et  plus 
douces  :  car  les  fondateurs  de  la  maison  ou  leurs 
successeurs  n'avaient  eu  garde  d'oublier  Dieu  et  avaient 
construit,  près  de  l'hôpital,  une  petite  chapelle  pour 

1.  Voir  Bernliart,  1.  c,  III,  pp.  389,  390.  —  2.  Une  moitié  des  amen- 
des encourues  pour  contraventions  à  l'Ordonnance  du  24  avril  1407 
devait  appartenir  au  roi  de  France  «  et  Tautre  moitié  à  Tospital  Saint- 
Julien  assiz  à  Paris  en  la  rue  Saint-Martin  et  au...  Roy  des  menes- 
trelz  ».  En  second  lieu,  tous  ceux  qui  passaient  heureusement  les  exa- 
mens de  jong-leur  par  devant  le  dit  Roi  des  ménétriers  «  furent  tenuz 
de  païer  vint  solz  parisis  d'entrée  au  dit  Hôpital  et  au  dit  Roy  des 
menestrelz  ».  Et,  enfin,  «  pour  ce  que  le  dit  hospital  Saint- Julien  qui 
est  fondé  des  diz  ménestrels,  n'a  autres  rentes  sinon  des  aumosnes 
des  bonnes  gens,  yceulz  menestrelz  sont  et  seront  tenus  de  demander 
et  cueillir  l'acmosne  saint  julien  au[s]  nosces  où  ilz  seront  louez  et 
pardons  acoustumez.  »  (Ordonnance  du  24  avril  1407, 1.  c,  d'après  le  re- 
gistre duTrésordes  Chartres  JJ,161, no 270.)— 3. Bernliart,!.  c.,III,  p. 393. 


1    PART.    [,IV11. 
CHAP.  XX. 


I  PART.  LIVR.  II. 
CHAP.  XX. 


180     LES  PROPAGATELilS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

leur  chers  malades.  Les  patrons  de  cet  oratoire  étaient 
tout  indiqués.  Aux  deux  côtés  du  portail,  furent  pla- 
cées les  statues  de  saint  Julien  l'hospitalier,  et  du 
comédien  saint  Genès  K  Et  les  Saints  de  pierre  sem- 
blaient dire  aux  pauvres  d'entrer. 


Les  fiefs  11  ne  nous  reste  plus,  pour  achever  tout  ce  qui  se 

Histoire  dîffieTde  rapportc  à  la  vie  sociale  des  jongleurs,  qu'à  constater 

Beauvais.  i        •  t  i  i      i  i  i  x> 

le  singulier  phénomène  de  leur  entrée  dans  le  système 
féodal.  Il  ne  faudrait  pas  cependant  s'en  étonner  à 
l'excès  :  tout  ce  qui  produisait  un  revenu  était  sus- 
ceptible de  devenir  un  fief,  et  telle  était  fatalement 
la  jonglerie  dans  une  ville  de  quelque  importance. 
Comme  elle  était  d'un  bon  rapport,  elle  fut  un  jour 
placée  sous  la  main  d'un  seigneur  ecclésiastique  ou 
laïque.  De  là,  ce  a  fief  de  la  jonglerie  »,  qui  paraît 
au  premier  abord  une  institution  .si  étrange  et  dont 
il  est  si  facile  de  se  rendre  compte.  C'est  particulière- 
ment à  Beauvais  (la  ville  des  jongleurs,  par  excel- 
lence) que  Ton  peut  en  suivre,  presque  année  par 
année,  l'histoire  toujours  curieuse  et  parfois  acciden- 
tée. Les  documents  ne  font  pas  défaut. 

C'est  seulement  en  1330  que  nous  pouvons,  avec 
quelque  sûreté,  commencer  cette  histoire.  Le  fief  de 
la  jonglerie  (qu'on  appelle  aussi  le  fief  Celet)  se  trouve 
alors  entre  les  mains  d'un  certain  Jean  de  Saint-Denis, 
clerc  marié,  et  de  sa  femme  Jeanne,  qui  l'avaient 
acquis  durant  leur  mariage  et  qui,  le  24  juin  de  la 
susdite  année,  jour  de  la  saint  Jean-Baptiste,  le  cèdent 
et  transportent,  devant  le  bailli  du  roi,  à  révérend  père 
en  Dieu  monseigneur  Jean  de  Marrigny,  évêque  de 

1.  Bernhart,  L  c,  III,  p.  391. 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.     181 

Beauvais,  moyennant  la  somme  de  deux  cent  quarante 
livres  parisis  K  Voilà  donc  Tévêque  duement  investi 
de  ce  fief,  qui,  en  vérité,  n'aurait  jamais  dû  être 
acheté  ni  possédé  par  un  prêtre  de  Jésus-Christ.  Parmi 
les  droits  exorbitants  que  comportait  cette  possession, 
il  en  est  un  qui  exaspérait  littéralement  tous  les  habi- 
tants de  Beauvais  :  «  Li  possessans  d'icelli  fief  avoit, 
de  chascun  de  ceulx  qui  se  marioient  à  Beauvais  et  y 
demeuroient,  la  robe  de  l'homme  en  laquelle  li 
espousez  espousoit  sa  femme,  ou  finanche  pour  le 
rachat  d'icelle  robe  »,  sans  parler  «  d'un  pot  de  vin, 
d'ung  pain  et  d'ung  mes  de  char.  »  Dès  qu'on  sut  le 
fief  tombé  aux  mains  de  l'Evêque,  ce  fut  une  protes- 
tation unanime  ;  l'officialité  de  Reims  s'émut  ;  la  muni- 
cipalité de  Beauvais  intervint  et,  par  un  coup  d'État 
qui  ne  déplut  pas  à  l'évêque,  lui  racheta,  pour  huit 
cents  livres,  les  droits  du  dit  fief  sur  les  mariages  ^  Ce 


1.  «  A  tous  ceulx  que  ces  présentes  lettres  verront  ou  orront,  Jehans 
de  Marceilles  à  ce  temps  bailli  de  Beauvais ,  salut  en  Nostre  Sei- 
gneur. Sachent  tout  que,  par  devant  nous  comme  par  devant  justice, 
vinrent  en  jugement  en  propres  personnes,  Jehan  de  Saint-Denis, 

clerc,  et  Jehanne  sa  femme ;  recongneurent  et  confessèrent,  de  leur 

propre  volenté, avoir  vendu,  quitté,  ottroyé,  deguerpy  et  delais- 

sié à  révérend  père  en  Dieu  Monseigneur  de  Marrigny,  parla  grâce 

de  Dieu,  evesque  de  Beauvais,  achetant,  prenant  et  rechevant  pour  li 
et  pour  les  ayans  cause  de  li,  ung  fief  de  serviche  estant  à  Beauvais, 

QUI  EST  DICT    LE  FIEF   DE   LE    JONGLERIE,  aVCUC  tOUtcS  IcS   appartcuau- 

ches  de  cheli  fief  tenu  en  foy  et  en  hommage  du  dit  Monseigneur  de 
Beauvais,  et  che  pour  le  pris  de  douze  vingts  livres  parisis,  bonne  et 
fort  monnoye...  Ce  fut  faict  en  Tan  de  grâce  Nostre  Seigneur  mil  trois 
chens  et  trente,  le  vingt  quatriesme  jour  du  mois  de  juing.»  (Archives 
communales  de  Beauvais,  Gart.  AA  1,  f«  65  ro.)  —  2.  «  Sachent  tout 
que  nous,  considéré  et  pensé  en  che  le  grant  pourfit  de  nostre  dicte 
église  de  Beauvais,  pour  oster  les  plaictz,  ryos,  maultalens  et  dissen- 
tions qui  pour  ce  venoient  de  jour  en  jour  et  estoient  ja  meûz,...  et 
pour  mettre  tranquilité  et  paix  es  dicts  mariages,  de  l'accord  et  as- 
sentement  du  chappitre  de  nostre  église  de  Beauvais,  avons  transigé, 
composé  et  accordé  aveuc  les  dictz  maire,  pers  et  singulières  person- 
nes dessusdictes,  tant  fiefvez  comme  clercs...  Est  assavoir  que  nous 
quittons,  remettons  et  délaissons  à  tous  jours  perpétuellement  et  sans 
rappel  as  dictz  maire,  pers,  habitans  et  demeurans  en  la  dicte  ville  de 
Beauvais  et  suburbe...  toutes  les  redevances  quelconques  qui,  pour 


I    PART.    MVR. 
CHAP.  XX. 


I    PART.    LIVU. 
CHAP.  XX. 


182  LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

rachat,  qui  est  daté  du  5  juillet  1330,  fut  consenti  par 
le  chapitre  le  12  juillet  suivant  '  et  confirmé  le  3  août 
par  l'autorité  royale  ^  Par  malheur,  ces  redevances  ma- 
trimoniales n'étaient  pas  la  seule  disposition  scanda- 
leuse qu'on  eut  à  relever  dans  la  tenure  de  ce  fîef  de  la 
jonglerie  de  Beauvais,  et  je  ne  m'étonne  pas  que,  de 
fort  bonne  heure,  l'évêque  l'ait  rétrocédé  à  un  laïque 
«  qui  le  tint  de  lui  par  foi  et  hommage».  Nous  possé- 
dons, depuis  le  2  mars  1377,  jusqu'au  31  mars  1584, 
une  série  très  précieuse  des  Dénombrements  du  dit 
fief  ^,  et  nous  y  constatons  certains  droits  qui,  même 
sous  UNE  FORME  INDIRECTE,  auraient  dû  être  énergi- 
quement  rejetés  par  un  évêque.  J'admets  parfaite- 
ment que  le  tenancier  du  dit  fief  soit  exempté  de  la 


cause  de  mariages  faictz  et  à  faire,  pourroient  estre  deûes  pour  cause 
dudict  flef...  moiennant  huit  cens  livres  parisis,  etc.  »  (Archives  com- 
munales de  Beauvais,  cart.  AA  1,  fo  67  v^.) 

1.  Ibid.,  fo  69.  —  2.  Arch.  nat.,  JJ,  Ç)Ç>,  n»  383  et  Arch.  communales 
de  Beauvais,  cart.  AA  1,  f»  69.  —  3.  «  Vechi  la  devise  et  dénombre- 
ment des  choses  appartenans  au  fief  que  on  dit  le  Fief  de  le  jonglerie, 
lequel  fief  tient  à  présent  Jehan  de  Puys,  tainturier,  de  révérend  père 
en  Dieu,  son  très  cher  et  redoubté  seigneur.  Monsieur  Tévesque  de 
Beauvès...  Primes,  le  dit  Jehan  de  Puis  a,  à  le  cause  de  son  dit  fief, 
franchise  de  vendre  en  la  ville  de  Beauvès  tous  ses  vins  creux  en 
ses  vignes  et  de  acater  [c]ent  (?)  trente  muis  dedens  la  saint  Martin 
d'yver,  et  tous  ycheux  vins  vendre,  quant  il  lui  plait,  sans  ce  qu'il  en 
paie  forage.  —  Item, le  dit  Jehan  est  exemps,  à  le  cause  du  dit  fief,  de 

paier  taille  à  la  commune  de  Beauvès —Item,  le  dit  Jehan,  à  cause 

du  dit  flef,  a  quatre  deniers  sur  chascune  foie  femme  venant  et  estant 
à  Beauvès  et,  se  elle  est  refusant  de  païer,  le  dit  Jehan  s'en  puet 
faire  païer  en  prenant  son  chaperon  et  loy  détenir  une  seule  fois.  — 
Item,  le  dit  Jehan,  à  cause  du  dit  fief,  a  de  chascun  jongleur  venant  et 
estant  à  Beauvez,  une  fois  douze  deniers  de  ceulx  qui  chantent  en 
place,  et,  se  ils  sont  refusant  de  païer,  il  puet  prendre  leur  livre  ou 
leur  viele,  se  ils  l'ont,  et,  se  ils  ne  l'ont,  faire  les  contraindre  de  païer, 
etc.,  etc.  «  (Dénombrement  du  Fief  de  la  jonglerie  en  date  du  2  mars 
1377.  Collection  Grenier,  t.  311,  n»  106,  original  ;  t.  158,  f«  38,  copie.) 
Cf.  les  Dénombrements  du  l^i"  avril  1426  ;  18  novembre  1464  ;  31  mars 
1584  V.  s.  (Collection  du  baron  Borel  de  Bretizel,  Carton  10,  etc.) 
=  Dans  une  Déclaration  du  temporel  de  l'évêché  de  Beauvais, 
faite  par  l'évêque  Guillaume  de  Hellande  (1444-1461),  on  trouve 
exactement  l'énumération  des  mêmes  droits.  (Arch.  nat.  P.  1461,  cité 
dans  V Histoire  de  la  cathédrale  de  Beauvais  par  Gustave  Desjardins, 
p.  131.) 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.     183 

taille  et  du  droit  de  forage,  et  qu'il  soit,  par  contre, 
astreint  à  l'obligation  de  prendre  pa/^t  aux  assises  de 
Tévêque  et  de  le  servir,  en  armes,  à  Fost  du  Roi;  je  con- 
çois également  qu'il  prélève  douze  deniers  sur  tous  les 
jongleurs  qui  ((Chantent en  place  »  à  Beauvaiset  qu'il 
puisse  (bien  que  ce  soit  un  peu  dur)  confisquer  la 
vielle  de  ceux  qui  ne  le  paient  pas;  je  comprends  enfin 
le  monopole  qu'il  s'adjuge  de  faire  ((  chanter  de  geste  » 
dans  la  dite  ville.  Mais  ce  qu'il  est  plus  difficile  d'ac- 
cepter, mais  ce  qui  étonne  et  ce  qui  révolte,  c'est  qu'il 
soit  en  droit  de  prélever  quatre  deniers  ((  sur  chas- 
cune  foie  femme  venant  et  estant  à  Beauvais  »  et, 
((  si  elle  est  refusant  de  païer  »,  de  lui  confisquer  son 
chaperon.  Malgré  tout,  ce  seigneur  de  la  jonglerie 
était  un  vassal  de  l'évêque,  et  voilà  un  argent  qui 
a  dû  salir  les  mains  épiscopales. 

Ce  fief  de  la  jonglerie  est,  d'ailleurs,  tombé,  dès  le 
xv'' siècle,  en  une  inévitable  décadence.  Il  devint  alors, 
de  plus  en  plus  difficile  de  trouver  des  chanteurs  de 
geste.  En  1504,  après  vingt  expédients  ou  atermoie- 
ments, il  fallut  décidément  y  renoncer  K  Ce  fut  la  fin 
ou,  tout  au  moins,  les  approches  de  la  fin. 

En  d'autres  grandes  cités  comme  à  Bourges  ^,   et 


1.  <(  Et  pour  ce  que  Ton  ne  chante  plus  les  dits  gestes  ou  cloistre 
de  la  dicte  église,  —  du  consentement  du  chapitre  de  mon  dit  Sei- 
gneur, —  le  dit  Pierre  Gayant  [possédant  le  fief  de  la  jonglerie]  a  passé 
sentence  et  condamnation  au  proffict  du  chapitre  du  dit  Beauvez,  de  la 
somme  de  vingt  sols  parisis  de  rente  par  an,  payables  et  percevables 
pour  le  dit  fief  chascun  an,  au  jour  saint  Jehan  Baptiste,  et  par  tant 

EST  DESCHARGÉ  LE  DIT  GaYANT,  POSSESSEUR  DU  DIT  FIEF,  DE  FAIRE  CHAN- 
TER LES  DITS  GESTES  OU  CLOISTRE  DE  LA  DICTE  EGLISE.  »  (Dénombrement 
du  31  mars  1564,  v.s.  Coll°"  Grenier,  t.  12,  f»  119  bis  et  120;  1. 163,  f«  33  v».) 
—2.  Arch.  nat.  JJ,  176,  pièce  n^  2,  datée  de  1346.C'est  là  «qu'entre  autres 
drois  appartenans  à  la  juglerie,  »  on  exigeait  «  toute  la  robe  »  des 
nouveaux  mariés.  Cf.  le  texte  cité  par  F.  Godefroy  d'après  un 
«  Dénombrement  de  Jean  d'Aumont  en  1584,  conservé  aux  Archives 
du  Doubs  :  «  Au  sieur  déclarant  appartient  le  droit  de  menetrerie 
en  tout  et  par  toute  la  terre  et  seigneurie  du  dit  Estrabonne,  qui 
ast  à  entendre  que  tous  ceux  et  celles  qui  se  veuillent  marier  sont 


1    PART.   1,1  VU.    II. 
CHAP.  XX. 


I  PART.  MVR.  11. 
CHAP.  XX. 


184     LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

même  en  de  petites  villes  comme  Mimizan  \  il  y  avait 
des  fiefs  de  la  jonglerie,  et  les  seigneurs  faisaient  trop 
souvent  valoir  ces  droits  «  sur  la  robe  des  mariés  », 
ces  mêmes  droits  qui  ont  un  jour  soulevé  l'indigna- 
tion des  gens  de  Beauvais.  Pour  être  aussi  universel, 
cet  usage  doit  remonter  partout  à  la  même  source  ; 
mais  les  ménestrels,  au  reste,  ne  se  sont  pas  montrés 
moins  rapaces  que  les  seigneurs,  et  ont  trop  souvent 
mérité  d'être  également  l'objet  de  l'indignation  et  du 
mépris  publics. 

C'est  cette  vie  morale  des  jongleurs  qu'il  nous 
reste  à  étudier,  après  avoir  consacré  de  longs  déve- 
loppements à  leur  vie  professionnelle  et  à  leur  vie 
sociale. 

Il  y  aurait  à  écrire  ici  tout  un  Traité  intitulé  :  «  Le 
bien  et  le  mal  qu'on  a  dit  des  jongleurs.  »  Nous  le 
condenserons  en  quelques  pages. 


tenus  PRIER  et  semoldre  le  dit  sieur  ou  admodiateur  de  la  dite 
menestrerie  au  festin  des  nopces  et,  y  assistant,  luy  doit  estre 
donné  réfection  corporelle  comme  Tun  des  autres,  à  sçavoir  la  veille 
des  nopces,  au  soupe,  etc.  » 

1.  «  Guillelmus  Ramundi  de  Manos...  tenet  ab  eo  [duce  Aquita- 
niœ]  JUGLARiAM  DE  MiMiSANO,  et  quartam  partem  deveriorum  quse 
dantur  ibidem  joculatoribus.  »  (Reg-istre  de  la  Chambre  des  Comptes 
de  Paris,  JJ,  fo  H  y»,  cité  par  Du  Cange,  au  moi  joglaria.) 


CHAPITRE  XXI 

SUITE   ET   FIN    DU   PRÉCÉDENT.    LE    BIEN    ET    LE   MAL 

qu'on    a   dit   des   JONGLEURS. 


I  PART.    LIVR.  II. 
CHAP.  XXI. 


Le 


On  a  généreusement  prêté  aux  jongleurs  tous  les 
travers  et  tous  les  vices,  et  il  est  certain  qu'ils  avaient 
d'ordinaire  ceux  de  leur  profession.il  nous  est  resté  plu-  mauvaisTongiei 

11.-,  -,  .1  son  portrait 

sieurs  portraits  en  pied  du  j  ongleur  dépravé  :  us  ne  sont  ^^^^J^^^^ 
aucunement  flattés,  et  nous  estimons  qu'ils  sont  vrais,  contemporains, 
Médisant,  hâbleur,  moqueur,  mauvais  plaisant,  paillard 
et  ivrogne,  il  ne  hante  guère  que  les  tavernes  et  les  mau- 
vais lieux  :  «  Tote  sa  vie  est  en  ordesce,  —  Enputene  et 
((  en  viltesce.  »  Le  pis,  c'est  qu'à  force  de  bassesses  et 
d'importunités,  il  arrive  parfois  à  être  plus  riche  que 
les  vrais  chrétiens  :  «  Li  fîlz  à  malfé  va  vestuz  —  Et  lï 
a  fih  Dieu  remaint  totniiz  *.  »  Le  plus  fondé  de  tous  ces 

1.  «  Uns  autres  sunt  ke  à  lechours  —  Donnent  lour  dras  et  lour  atours, 

—  Or  et  argent,  muls  et  chevals,  ~  Et  par  tant  [se]  maintent  lour  mais  : 

—  Kar,  si  Fomme  nés  donast  mie,  —  Tost  lesseroient  lour  lecherie.  — 
Tote  lour  vie  est  en  ordesce,  —  En  puterie  et  en  viltesce.  —  Les  estru- 
mentz  David  trovâ  —  Et  à  Dieu  loer  les  tourna  —  El'  tabernacle  od  sal- 
modie  :  —  Touz  ont  tourné  à  lecherie...  —  Veez  ke  Deu  que  tôt  devise  — 
Nule  lecherie  ne  prise,  —  Ainz  se  plaint  de  tiels  durement  —  Ki  des- 
tourbent  labone  gent...  —  Tant  blandissent,  tant  sount  engrés,  —  K'il 
enportent  par  lour  pecché  —  Geo  ke  deust  estre  à  Dampnedé.  —  Li  fllz  à 
malfé  va  vestuz  —  Et  li  fiz  Dieu  remaint  tôt  nuz...  —  Mult  est  grant 
honte  à  chevaler  —  Quant  à  lecheur  se  fet  per.  »  {Le  Chevalier  de  Dieu, 
Oxford,  Bodl.,  ms.  Douce,  210,  seconde  moitié  du  xiii^  siècle.  Notice  par 
P.  Meyer,  Bulletin  de  la  Société  des  anciens  textes,  1880,  p.  58.)  «  Me- 
nesterel  estoit  espert,  —  Ausinc  come  fut  lecheor  —  Et  mauparlier  et 
jangleor...  (Xe  livre  des  miracles  de  Notre-Dame  de  Chartres,  par 
Jehan  le  Marchant,  éd.  Duplessis,  p.  112  et  ss.)  Etc.,  etc. 


:   TART.    I,1VR.    II. 
OHAP.   XXI. 


186  LES  PUOPAGATEURS  DES  CIIANSOxNS  DE  GESTE. 

reproches  est,  à  coup  sûr,  celui  qui  a  le  cabaret  pour 
'  objet  ^  Il  leur  était  vraiment  bien  malaisé,  à  ces  pau- 
vres diables,  d'échapper  aux  séductions  de  la  taverne, 
étant  de  vrais  bohèmes  et  qui  n'avaient  ni  feu  ni  lieu  ; 
mais  ils  y  restaient  peut-être  un  trop  longtemps.  C'était 
leur  «  chez  eux  »,  leur  lieu  de  rendez-vous  avec  tous 
ceux  du  métier,  et  le  propre  foyer  de  leur  inspiration. 
Ils  connaissaient  toutes  les  tavernes  de  France,  et 
établissaient  entre  elles  des  comparaisons  savantes.  Ils 
comparaient  aussi  tous  les  vins  qu'ils  y  dégustaient,  et 
ils  en  dégustaient  de  tous  pays  et  de  toutes  sortes. 
Dès  qu'ils  avaient  quatre  ou  cinq  sous,  vite  à  la  ta- 
verne :  tout  leur  argent  y  passait  ^  Puis,  quand  ils  y 
avaient  savouré  le  bon  vin,  l'hôte  s'apercevait  qu'ils 
n'avaient  plus  un  denier  vaillant  et  les  jetait  à  la 
porte.  Encore  fallait-il  qu'ils  lui  laissassent  en  gage 
leurs  souliers  et  leurs  chausses.  Et  de  s'en  aller, 
clopin   dopant,  pieds  nus  ^  Au  reste,  ils    étaient  les 

1.  Cf.  les  Pénitenciels  cités  plus  haut  (note  1  de  la  p.  21,  etc.)  où  Ton 
oppose  aux  jongleurs  de  geste  ceux  qui  fréquentant  potaciones  pu- 
blicas  et  lascivas  congregationes  ut  cantent  ibi  lascivas  cantilenas.  — 

2.  Dans  un  des  «  Miracles  de  Notre-Dame  de  Chartres,  »  cités  plus  haut, 
le  poète  met  en  scène  un  jongleur  sceptique  et  ivrogne  qui,  au  lieu 
d'aller  à  la  cathédrale  devant  Timage  sainte,  reste  au  cabaret  à  expé- 
rimenter les  vins  :  »  Car  la  parole  et  le  renon  —-  Des  bons  vins  avoit 
entendu  —  Qui  à  Chartres  erent  vendu...  —  De  boivre  estoit  plus  cu- 
rieus  —  Que  de  vertu  voair  n'aprendre  :  —  Car  trop  avoit  la  bouche 
tendre  —  De  Ipons  vins  et  de  bons  morseaus.  —  Tôt  droit  à  la  taverne 
ala,  —  Si  com  touz  jours  fere  soloit.  »  {Le  livre  des  Miracles  de  Notre- 
Dame  de  Chartres,  éd.  Duplessis,  p.  112  et  ss.)  —  «  Taverne  amoit  et 
puterie  ;  —  Les  dez  et  la  taverne  amoit.  »  {Saint  Pierre  et  Je  jon- 
gleur, Méon,  III,  p.  282.)  Etc.,  etc.  —  3.  Des  voleurs  sont  sur  le  point 
de  dépouiller  Guillaume  au  court  nez  et  son  valet  qui,  en  ce  moment 
même,  lui  chantait  des  laisses  épiques.  Les  voleurs  les  prennent  Tun 
et  Tautre  pour  de  véritables  jongleurs,  et  l'un  des  brigands  dit  aux 
autres  :  «  Pour  Dieu,  laissez  les  aller.  A  mon  avis,  c'est  un  jongleur 
«  qui  vient  de  ville,  de  bourg  ou  de  cité  où  il  a  chanté  sur  la  place.  » 
Et  il  ajoute  :  «  Il  n'y  a  pas  gras  à  gagner  avec  les  jongleurs.  Je 
«  connais  assez  leur  usage.  Quand  un  jongleur  a  amassé  trois,  qua- 
«  tre  ou  cinq  sous,  il  va  soudain  les  dépenser  à  la  taverne.  Puis, 
«  quand  il  a  savouré  le  bon  vin,  quand  l'hôte  voit  que  le  jongleur  a 
ce  tout  dépensé  :  «  Frère,  dit-il,  cherchez  ailleurs  un  gite,  parce  qu'il 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.  187 

premiers  à  confesser  leurs   méfaits  :   «Donnez-moi  ' ''^;^; ''^';;;- 

de   l'argent,  disent-ils  à  leurs  auditeurs.  Dès  que  je 

l'aurai,  le  tavernier  l'aura  ^  »  On  peut  s'ima- 
giner que,  du  cabaret  aux  «  lieux  diffamés  '  »,  il  n'y 
avait  pas  loin,  et  nos  hommes  faisaient  volontiers  le 
voyage.  On  les  mettait  en  demeure  de  chanter  leurs 
plus  méchantes  chansons,  et  les  femmes  leur  disaient  : 
«  Faites-nous  danser.  »  Il  y  en  avait  qui  n'étaient  que 
gourmands  et  se  contentaient  d'aspirations  culinaires  : 
«  Que  je  sois  au  milieu  d'un  pré  fleuri;  qu'on  m'y  ap- 
porte des  oies,  des  tartes  et  du  bœuf  à  la  sauce  verte, 
avec  un  tonneau  de  bon  vin,  et  je  serai  plus  heureux 
qu'en  pleine  mer,  sur  un  frêle  bateau.  »  Mais,  en 
général,  la  gourmandise  ne  va  pas  sans  l'ivrognerie, 
dont  elle  double  le  péril.  Bref,  au  midi  comme  au  nord, 
juglar  ^ijoiigleor  font  élection  de  domicile  à  la  taverne. 
Tel  est  à  Toulouse  ce  Guillaume  Figueira  qui  ne  se 
plaisait  qu'à  l's  putanset  à  F  s  tavernier  s  ^;tel  est  ce  Guil- 
laume Magret,  qui  fut  à  la  fois  tavernier  et  jongleur  ; 
et  qui  despendïa  malamen  en  taverna  tôt  quant  ga- 


«  va  venir  ici  des  marchands.  Vous  me  devez  de  l'argent  :  donnez 
«  moi  des  gages.  »  Et  le  jongleur  lui  laisse  ses  chausses  ou  son  sou- 
«  lier,  ou  il  lui  offre  de  lui  donner  sa  foi  qu'il  reviendra,  si  l'hôte  con- 
«  sent  à  lui  laisser  quelque  répit.  Voilà  ce  qu'il  fait,  jusqu'à  ce  qu'en- 
«  fin  on  le  laisse  aller.  Alors  il  part,  et  va  chercher  ailleurs  à  recouvrer 
((  son  argent  près  des  chevaliers,  des  prêtres  et  des  abbés.  »  [Moniage 
Guillaume,  Bibl.  nat.  fr.  774,  f»  191.) 

1.  ((  Et  se  j'ai  vostre  argent,  vous  ne  le  plaindrez  ja  :  —  Car,  si  tost 
que  je  l'ai,  le  tavernier  l'ara.  »  [Beaudouin  de  Sebourc.)  —  2.  V.  plus 
haut  les  lascivœ  congregationes  des  Pénitenciels  (note  1  de  la  p.  186) 
et  la  puterie  du  fableau8am^  Pierre  et  le  jongleur  (note  2  de  la  même 
page,  etc.)  =«  Le  sieur  Yicenot  [est]  mis  à  l'amende  pour  avoir  soupe 
la  nuit  à  heure  indue  en  la  taverne  avec  plusieurs  jongleurs  et  ba- 
teleurs, et  avoir  été  ensuite  en  des  lieux  diffamés.  »  (Reg.  capit.  de 
Beauvais,  Extr.  du  19  septembre  1371.  Collection  de  M.  Aux  Cousteaux, 
carton  27.)  —  3.  «  Guillems  Figuera  si  fu  de  Tolosa,  fils  d'un  sartor,  et 
el  fu  sartres...  E  sap  ben  trobar  e  cantar,  e  fez  se  joglar  entre  les 
ciutadins.  Non  fo  hom  que  saubes  caber  entre  les  baros  ne  entre  la 
bona  gen  ;  mai  moût  se  fez  grazir  à  l's  arlots,  et  à  l's  putans,  et  à  l's 
hostes  et  à  l's  taverniers.  »  (Raynouard,  1.  c,  Y,  p.  198.) 


f 


188     LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

'  ''chIp'xxi"  "■  ^^^^5"^^^^'^  Mel  est  encore, selon  nous,ce  jongleur  qui  est 

le  principal  personnage  d'un  de  nos  fableaux  les  plus 

connus  et  dont  il  nous  est  dit  :  «  Taverne  amoit  et 
puterie;  —  Tout  son  gaaing  i  despendoit...  —  Tous 
jors  vousist  que  il  fust  feste,  —  Moult  desiroit  le  die- 
menche  ^  »  L'auteur  ajoute  :  a  Les  dez  et  la  taverne 
amoit.  »  C'est  qu'en  effet,  la  passion  du  jeu,  plus  ter- 
rible encore  que  celle  du  vin,  trouvait  trop  aisément 
sa  satisfaction  au  cabaret.  Que  faire  sur  ces  tables 
d'auberges,  que  faire  durant  de  si  longues  heures?  On 
jouait  aux  dés,  et  l'on  y  perdait  rapidement  tout 
son  avoir  :  a  Allons,  allons,  agitez  les  dés,  cher- 
((  chez  vos  deniers  en  poche;  voici  ma  mise,  où  est  la 
«  votre?  »  Tel  s'asseoit  vêtu  sur  ces  ignobles  bancs 
de  la  taverne  qui  au  partir  s'en  liève  nuz  ^  »  Pas 
n'est  besoin  de  se  demander  si  l'on  triche  ;  ni  surtout 
s'il  est  possible  de  conserver,  en  ces  bouges  abjects, 
quelque  pensée  élevée  et  généreuse,  la  foi  et  l'hon- 
neur. On  sort  de  là  abêti  et  sceptique  :  «  Le  rire  et  le 
jeu,  dit  Brunetto  Latini,  voilà  la  vie  du  jongleur 
qui  se  moque  de  lui-même,  de  sa  femme  et  du  monde 
entier^.  » 

Quand  on  ne  buvait  pas  aux  tavernes  et  que  d'aven- 

1.  «  GuiRelms  Magret  si  f o  uns  j  ogiars  de  Vianes,  j  ogaire  et  taverniers, 
et  fes  bonas  cansos...E  fo  ben  volgutz  etcuratz;  mais  anc  mais  non  anet 
en  arnes,  que  tôt  quant  gazaingnava,  el  j ogava  e  despendia  malamen  en 
taverna.  »  (Raynouard,  1.  c,  p.  201.)  Etc.  —  2.  Saint  Pierre  et  le  jon- 
gleur, Méon,  III,  282.  V.  la  note  2  de  la  p.  186.—  3.  «  Mult  ot  à  la  cour 
jugleors...  —  Li  uns  dient  contes  et  fables.  —  Aucuns  demandent  dez 
et  tables...  —  Sovent  jurent,  sovent  s'affichent;  —  Sovent  boisent, 
sovent  trichent;  —  Mult  estrivent,  mult  se  corrocent...  —  Li  uns  as 
autres  sovent  dient  :  —  «  Vos  me  boisez,  defors  getez,  —  Crolez  la 
main,  hociez  les  dez...  —  Querez  deniers;  mettez,  je  met.  »  —  Tel  s'y 
puet  aseoir  vestuz  —  Qui  au  partir  s'en  liève  nuz.  »  {Brut  cité  par 
l'abbé  De  la  Rue,  I,  pp.  245,  246).  —4.  VI,  35.  Cité  dans  VHistoire  lit- 
téraire, XXIII,  p.  92.  V.  dans  Lambert  d'Ardres  (éd.  du  marquis  de 
Mesnilglaise,  p.  289)  l'épouvantable  histoire  d'un  jongleur  qui  boit 
tout  un  tonneau  de  bière  et  qui  est  pendu  par  les  serviteurs  d'Arnoul 
le  vieil,  sire  d'Ardres. 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.  189 

tiire  on  n'y  jouait  point,  on  s'y  querellait,  on  s'y  battait, 
on  s'y  tuait  :  a  Riote  de  jongleur  »  dit  le  proverbe  ^ 
11  va  sans  dire  que  le  bavardage  et  la  médisance  allaient 
leur  train,  et  les  jongleurs  étaient,  après  les  pèlerins, 
les  colporteurs  ordinaires  de  toutes  les  nouvelles.  N'en 
ont-ils  jamais  répandu  que  d'authentiques?  N'ont-ils 
pas  quelquefois  embelli  la  vérité?  Je  n'oserais  l'affir- 
mer :  ils  étaient  si  menteurs!  «  Jogelers  sunt  men- 
sungers  ^  »,  c'est  encore  un  proverbe  qui  avait  cours 
un  peu  partout  ;  et  notez  bien  que  très  souvent  ils  ne 
mentaient  pas  pour  tromper,  mais  seulement  pour 
l'amour  de  l'art.  Têtes  légères  et  cervelles  creuses, 
ils  étaient  ondoyants  et  divers,  et  l'on  ne  pouvait 
que  rarement  compter  sur  la  solidité  de  leurs  résolu- 
tions et  la  valeur  de  leurs  promesses  :  «  J'ai  entendu 
dire  à  une  sage  et  pieuse  personne,  observe  finement 
un  docteur  du  xif  siècle,  <(  qu'il  y  a  certaines  classes 
d'hommes  qui,  à  peine  reçues  dans  un  Ordre  religieux, 
n'y  peuvent  rester.  Ce  sont  les  peintres,  les  médecins, 
les  jongleurs  et  quelques  autres  qui  sont  habitués  à 
courir  de  pays  en  pays  ».  Les  jongleurs,  ajoute-t-il, 
«  sont  légers  avant  leur  conversion,  légers  pendant,  et 
se  retirent  tout  aussi  légèrement  qu'ils  sont  venus  ^  ». 


1.  Proverbes  et  dictons  populaires  au  xiii^  siècle,  éd.  Crapelet,  1881. 
—2.  «  J'escomeni  les  useriers,  — Et  les  prevos  et  les  voiers,— Vilain  qui 
devient  chevaliers,  — jougleor  qui  n'est  mensongiers...»  etc.  {L'Esco- 
nieniemenz  au  lecheor,  Bibl.  nat.  fr.  7218,  f^  194,  195;  xiii^  siècle.)  «Or 
sai-je  bien,  fet  Morys,  que  jogelers  sunt  mensungers.  »  {Histoire  de 
Foulques  Fitz  Warin,  Nouvelles  françaises  du  xiv^  siècle^  p.  68.) 
«  Joculatores...  s^epe  mentiuntur,  magis  studio  delectandi  quam  vo- 
luntate  decipiendi.  »  (Ugutio  Pisanus  episcopus,  ex  ms.  Bibl.  Collegii 
Navar.  Paris,  cité  par  Du  Gange  au  mot  joculari.)  Ce  dernier  texte  con- 
stitue, en  faveur  des  jongleurs,  une  circonstance  atténuante.  — 
3.  «  A  quodam  viro  prudente  et  religioso  didici  quod  sunt  qusedam 
diversitateshominurnqu8e,vixordinat8ein  religione,possunt  detineri.. 
Hi  sunt  pictores,  medici,  joculatores  et  quidam  alii  qui  per  diversas 
regiones  discurrere  sunt  assueti...  Joculatores  ante  conversionem  levés. 
cum  ad  conversionem  veniunt  ssepius  usi  levitate,  leviter  recedentes.  » 
{De  hestiisetaliis  rébus,  lib.I,  cap.xLv;  Patrologie  de  Migne,t.  177,  col. 46.) 


I    PART.   LIVR.   11. 
GHAP.  XXI. 


190  LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

i  PART.  LivR.  II.  Le  portrait  est  d'un  bon  peintre  ;  mais  tardez-vous  de 

CHAP.  XXI.  A  1  7  O 

^  croire  qu'une  telle  frivolité  préservât  nos  jongleurs  de 
cet  orgueil,  de  cette  fatuité,  de  ce  parfait  contente- 
ment d'eux-mêmes  qui  caractérise  les  artistes  de  tous 
les  temps,  mais  particulièrement  les  chanteurs.  C'est  à 
peine  s'ils  se  croient  de  la  même  race  que  les  autres 
mortels.  L'un  d'eux,  reçu  chez  un  pauvre  homme,  lit 
acheter  à  son  hôte  les  éléments  de  son  repas  et,  comme 
il  estimait  que  la  viande  ainsi  achetée  n'était  pas  d'assez 
belle  qualité  :  «  On  voit  bien,  lui  dit-il,  que  tu  ne  sais 
pas  qui  tu  reçois.  Il  nous  faut,  à  nous,  des  mets  au- 
trement délicats  ^qu'à  vous  autres.  »  Le  manant  prit 
fort  mal  l'observation,  couvrit  le  jongleur  d'injures, 
lui  jeta  la  viande  à  la  tête  et  le  poussa  à  la  porte.  La 
leçon  était  méritée  et,  chose  bien  rare,  celui  qui 
l'avait  reçue  en  profita  ^ 

Quant  on  est  si  content  de  soi,  on  n'est  jamais  con- 
tent des  autres  :  tels  sont  nos  jongleurs  qui,  dès  le 
début  de  leurs  chants,  prennent  un  âpre  et  malin  plaisir 
à  vilipender  tous  leurs  confrères.  Il  ne  leur  suffit  pas 
de  vanter  leur  propre  marchandise  et  de  la  vanter  à 
l'excès  :  il  leur  faut  encore  déprécier  celle  des  autres. 
Delà,  tout  ce  luxe  de  récriminations  et  d'injures  que, 
pour  faire  plaisir  à  leurs  interprètes,  les  trouvères  ont 
consenti  à  étaler  au  commencement  de  leurs  poèmes  : 


1.  «  Item  alius  [histrio],  receptus  in  domo  pauperis,  rogavit  eiiin  ut 
necessaria  cœnse  ei  emeret  et  prsepararet.  Qui  necessariarn,  non  su- 
perfluam  comparavit.  Yidens  hoc,  victitans  de  constante  nihil  satur 
histrio,  scilicet  de  alieno,  ait  :  «  Nescis  quos  in  hospitium  receperis. 
Lautiores  et  superfluos  cibos  quœrimus;  supra  id  quod  sat  est  vobis  et 
familiœ  tuse  compara  nobis.  »  Qui  respondit  :  «  In  hoc  cognovi  quod 
ganeo  et  leciator  es.  »  Et  expulit  eum,  super  humeros  ejus  carnes 
emptas  jactans.  Qui  recédons  benedixit  ei,  dicens  se  nonnisi  unum 
hospitem  virurn  invenisse,  exemplum  cujus  si  alii  imitati  essent,  jam- 
pridern  ab  arte  ludibriosa  recessisset  et  pœnituisset.  »  (Petrus  Cantor, 
Verhiim  ahhreviatiim^  cap.  xlix;  Patrologie  de  Migne,  t.  CCV 
col.  15G?) 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.  191 

((  Ces  YÏlains  iondeurs  ne   savent   pas  vaillant  une  i  part.  livr.  n. 

•'  O  1  GHAP.  XXI. 

cenele  \    ou    la  montante    d'un    gant\    de  la    belle 

chanson  que  vous  allez  entendre.  Ils  en  ont  laissé 
toute  la  fleur  ^  et  leur  outrecuidance  estsansnom  '^.  Ils 
ont  faussé  l'histoire  ^  et  ce  ne  sont  vraiment  que 
des  apprentis  ignorants  et  menteurs  ;  disons  le  mot, 
des  ânes  ^  »  11  n'y  a  là,  après  tout,  qu'un  charlata- 
nisme plus  ou  moins  grossier  et  auquel  personne  n'at- 
tachait d'importance  (sans  en  excepter  les  charlatans 
eux-mêmes)  ;  mais  il  n'en  était  pas  ainsi  dans  ce  qu'on 
appellerait  aujourd'hui  a  le  domaine  de  l'actualité».  Le 
moment  vint  où  les  jongleurs  prirent  une  part  active  à 
la  politique  de  leur  temps  ;  où  ils  eurent  leurs  idées, 
leur  parti,  leurs  passions;  où  ils  se  jetèrent  dans  la 
lutte  et  ne  craignirent  pas,  vrais  journalistes  du  temps, 
de  s'attaquer  à  tous  les  pouvoirs  établis,  même  au  Roi, 
même  au  Pape.  Gazette  vivante,  et  lue  tous  les  jours, 
ils  colportaient  les  nouvelles,  les  commentaient  fié- 
vreusement et  agitaient  les  peuples.  Il  fallut  sévir  ^ 
et  mettre  enfin  des  bornes  à  cette  liberté  de  la  jon- 
glerie qui  avait  fini  par  ressembler  un  peu  trop  à  notre 
liberté  actuelle  de  la  presse. 

A  bien  voir  les  choses,  ces  chanteurs  étaient  surtout 


1.  «  Cil  jugleor  en  chantent  en  viele;  —  Mais  tiex  en  chante  et  au 
main  et  au  vespre  —  Qui  n'en  sait  pas  vaillant  une  cenele.  »  (Montage 
Quillaimie,  Bibl.  nat.  fr.  774,  f»  197.)  —  2.  Gaydon,  éd.  Siméon  Luce, 
p.  342.  Il  y  aurait  ici  des  milliers  de  textes  à  citer.  —  3.  «  Chantet  vos 
ont  cil  autre  jugleor  —  Chançon  nouvelle,  mais  il  laissent  la  flor.  » 
[Raoul  de  Cambrai,  éd.  P.  Meyer  et  A.  Longnon,  p.  1:)  «  Car  de  Fhis- 
toire  ont  oublié  la  flour.  »  [Bueves  d'Hanstonne,  Bibl.  nat.  fr.  12548, 
f«  79.)  Etc.  —  4.  Boon  de  Maience,  éd.  A.  Pey,  v.  9,  10.  —  5.  Berte, 
éd.  Scheler,  p.  1.  —  6.  Mais  tés  ne  set  finer  qui  bien  set  commen- 
cier...  —  Ains  resanle  Tasnon  en  son  verseflier.  »  {Alexandre,  d'après 
le  début  des  mss.  375  et  792:  P.  Meyer,  Alexandre  le  Grand,  p.  138.) 
—  7.  Nous  avons  vu  plus  haut  (note  1  de  la  p.  121)  que,  par  une  Or- 
donnance de  1395,  on  dût  leur  faire  expresse  défense  de  chansonner 
le  roi  de  France  et  le  Pape.  (V.  Bernhart,  Blhliothèque  de  l'École 
des  Chartes,  III,  p.  404.) 


PART.    LIVR.  II. 
CHAP.  XXI. 


192  LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

besogneux,  et  cherchaient  principalement  à  enfler  leur 
bourse.  Le  vers  de  Floovant  :  a  Jugiaours  suis  mou 
bons,  si  vois  avoir  conquerre  ^  »  leur  pourrait  ser- 
vir de  devise  à  tous.  Leur  Dieu  ce  n'est  pas  Dieu  :  c'est 
don  Denier  ^  Le  paysan  tond  ses  brebis  :  ils  sont  faits, 
eux,  pour  tondre  les  riches  ^  et  s'acquittent  merveil- 
leusement de  leur  fonction.  Cette  avidité  estlamarque  à 
laquelle  on  reconnaît  sur  le  champ  un  jongleur,  même 
en  bas  âge.  Les  tout  petits,  dès  l'âge  de  cinq  ans, 
aiment  l'argent  et  se  jettent  dessus,  cupides.  Lorsque, 
dans  le  joli  roman  de  Daurel  et  Béton ,  on  veut  savoir 
si  l'un  des  héros  du  poème,  si  l'enfant  Betonnet  est 
vraiment  le  fils  d'un  jongleur,  la  reine  de  Babylone 
n'est  aucunement  embarrassée  et  tente  une  épreuve 
décisive  :  «  Je  vais  le  faire  chanter  devant  ma  fille 
et  lui  donnnerai  cent  marcs  d'argent.  Si  pren  Faver^ 
donc  es  filh  de  joglar  ^.  »  Aussi  ce  sont  des  gens  qu'il 
ne  faut  jamais  payer  d'avance,  si  l'on  veut  qu'ils 
chantent  bien.  Il  circule,  à  ce  sujet,  un  dicton  en 
Roussillon  qui  trahit  une  certaine  finesse  d'observa- 

1.  Ainsi  parle  Maugalie  qui  veut  se  faire  passer  pour  jongleur.  {Floo- 
vant, éd.  Guessard  et  Michelant,v.  2027.)  Cf.  un  texte  déjà  cité  du  Dé- 
partement des  enfans  Ainieri,  Harl.  1321,  f^SO  v^  et  81  r».  Les  jongleurs, 
y  est-il  dit,  n'aiment  pas  les  pauvres  gens  :  «  Mais  là  o  voient  la 
ricliece  doner,  —  Là  vont  tuit  cil  qui  sevent  déporter.  »  — 
2.  «  Quidam  citharista,  Benedictus  nomine,  non  opère,  victum  suum 
cum  cithara  modulatis  vocibus  a  transeuntibus  quaeritabat  :  sed 
prœdictus  citharista  non  Deo ,  sed  Denario  decantabat.  »  {Mira- 
cula  Sa7icti  Eutropii,  écrits  vers  le  xiv^  siècle  d'après  une  relation 
plus  ancienne,  aujourd'hui  perdue  :  ^c^a  5ancifortfm^pri/!i5,  III,  p.  750.) 

—  3.  «  Item,  hystriones  tondunt  divites,  sicut  rusticus  oves  suas,  et 
quandoque  bis  in  anno.  »  (Bibl.  nat.  lat.  16515,  f»  204  v<*  ;  xiii®  siècle.) 

—  4.  Daurel  et  Béton,  éd.  P.  Meyer,  v.  1462  et  ss.  :  «  Ditz  la  Regina  : 
«  leusz  0  farai  proar.  —  Ins  en  las  crambas  vos  l'en  mandat 
intrar,  —  Que  à  ma  filha  an  del's  verses  comtar.  —  .0.  martz  d'argen 
Ihi  farai  prezentar.  —  Si  pren  l'aver,  donc  es  filh  de  joglar.  »  La 
réponse  de  Béton,  est  très fière:  «Dona,  ditz  el,  .m.  merces  e.c.  gratz,— 
Que  ieu  ai,  dona,  aur  et  argen  asatz,  —  Ab  solamen  que  vos  be  mi 
volhatz.  —  Joglar  venran,  d'estrains  et  de  privatz  :  —  Ad  els,  ma  dona, 
aquest  aver  donatz.  —  Lauzar  vos  an  per  estranhes  regnatz  —  Et 
vostre  prêt  seran  plus  issausatz...  »  {Ibid.,  v.  1462  et  ss.,  1513  et  ss.) 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.     193 

tion  :    ((  Ménétrier  payé  d'avance  fait  une  triste  mu- 
sique K  ))  C'est  toujours  vrai,  c'est  vrai  partout. 

Si  encore  les  jongleurs  n'avaient  été  avides  que  de 
lucre  et  amoureux  que  d'argent!  Mais  leur  cupidité  ne 

1.  «  Jougla  pagat  d'avanço  fa  doulent  sou.  »  (Cité  par  Mistral  en 
son  Dictionnaire  provençal.)  =z  Certains  jongleurs,  surtout  les  saltim- 
banques, mettaient  trop  souvent  une  singulière  âpreté  à  se  faire  ainsi 
payer  d'avance,  et  c'est  ce  dont  témoigne  la  pièce  suivante,  des 
plus  intéressantes,  que  nous  trouvons  dans  un  registre  du  Trésor  des 
Chartes  (JJ,  195,  fo  104,  n^  373).  C'est  une  «  lettre  de  remission  »  en 
date  de  1470  :  «  Loys,  par  la  grâce  de  Dieu  roy  de  France.  Savoir 
faisons  etc.,  nous  avoir  receu  Tumble  supplication  de  Pierre  des 
Champs,  escuier,  jeune  filz  à  marier,  aagé  de  xviii  ans  ou  environ, 
contenant  que,  depuis  certain  temps  en  ça,  icelluy  suppliant,  estant 
au  service  de  nostre  amé  et  féal  conseillier  le  cardinal  d'Alby,  lequel 
estoit  aie  en  Espaigne  par  nostre  ordonnance,  icelluy  nostre  conseil- 
lier, en  retournant  du  dit  voyage  envoya  le  dit  suppliant  en  nostre  ' 
ville  d'Alby  pour  aucunes  ses  affaires,  lequel  suppliant  y  estant  oyt 
un  basteleur  qui  aloit  parmy  la  ville  pour  jouer  d'appertise,  et  aussi 
pour  monstrer  certaines  bestes  de  diverses  espèces.  Lequel  suppliant, 
qui  est  ung  jeune  filz,  désirant  à  aler  veoir  les  dites  bestes,  ala  à  pies 
disner  en  Tostel  où  estoit  loigié  le  dit  basteleur  qui  se  nommoit, 
comme  l'en  dit,  Balthesar  ou  «  Dieu  d'amour,  »  acompaigné  d'un  sien 
compaignon;  auquel  hostel  avoit  plusieurs  autres  personnes  qui  y 
aloient  afin  de  veoir  les  dites  bestes,  pour  lesquelles  veoir  avoit  esté 
cryé  que  on  en  payeroit  une  tholosanne  valent  deux  tournois.  Lequel 
supphant  et  son  compaignon  entrèrent  dedans  le  dit  hostel  et,  incon- 
tinent qu'ilz  eurent  passé  l'uys  d'icelluy,  la  femme  du  dit  basteleur 
commença  à  dire  au  dit  suppliant  qu'il  payast  la  dite  pièce  d'argent, 
ou  autrement  ne  verroit  les  dites  bestes.  Lequel  suppliant  luy  res- 
pondit  doulcement  que  très  voulentiers  il  payeroit  avant  qu'il  partist 
du  dit  hostel,  et,  avec  ce,  le  compaignon  du  dit  suppliant,  qui  es  toi 
aussi  ung  enfant  de  bien,  lui  dist  :  «  M'amye,  je  vous  en  respons,  et  le 
payeray  pour  luy  très  voulentiers.  »  Mais  la  dite  femme  n'en  fut  pas 
contente  et  print  le  chapeau  du  dit  suppliant,  en  luy  prenant  avec  ce 
les  cheveux,  dont  le  dit  suppliant  fut  desplaisant;  mais,  nonobstant 
ce,  pour  ce  que  c'estoit  une  femme,  le  print  en  pascience,  en  disant 
à  la  dite  femme  que,  se  elle  fust  homme  aussi  bien  que  elle  estoit 
femme,  qu'il  luy  donnast  une  buffe.  Laquelle  femme,  de  ce  non  con- 
tente, combien  que  elle  eustle  chappeau  du  dit  suppliant  pour  gaige, 
commença  à  cryer  à  haulte  voix  que  le  dit  suppliant  vouloit  monter 
pour  veoir  les  dites  bestes  sans  payer.  Et  ainsi  que  le  dit  suppliant  et 
son  dit  compaignon  vouloit  monter  certains  degrez  pour  veoir  les 
dites  bestes,  survint  le  dit  basteleur  avec  aucuns  ses  serviteurs,  les- 
quelz  estoient  embastonnez  de  certains  bastons  et,  combien  que  le  dit 
chappeau  du  dit  suppliant  fust  demeuré  à  la  dite  femme,  et  que  elle 
fust  bien  nantye  de  beaucop  plus,  néanmoins  le  dit  basteleur  ou  ses 
dits  compaignons  dirent  au  dit  suppliant  telles  paroUes  :  «  Galant, 
galant,  vous  n'y  entrerez  point  sans  payer.  »  Lequel  suppliant  respondy 
qu'il  n'estoit  pas  fugitif  et  qu'il  demouroit  au  dit  Alby  avec  nostre 
dit  conseillier  et  que  voulentiers  il  payeroit  avant  qu'il  partist  du  dit 


I   PART.   LIVU.    H. 
CHAP.  XXI. 


I    PART.    LIVR.    II, 
CHAP.    XXI. 


194  LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

tournait  que  trop  souvent  à  la  vénalité.  Ce  sont  lesjon- 
gleurs  de  geste  qui  semblent  ici  avoir  été  les  plus  cou- 
pables, et  leur  honteuse  passion  s'exerça  surtout  dans 
le  cycle  de  la  croisade,  avec  la  connivence  probable 
des  poètes  dont  ils  chantaient  les  vers  :  «  Voulez-vous 
que  le  nom  de  votre  grand-père,  ou  celui  de  votre 
père,  figure  dans  notre  chanson?  C'est  tant.  Payez.  » 
Il  y  eut  sans  doute  une  sorte  de  tarif,  et  vous  vous 
rappelez  l'histoire  de  ces  belles  chausses  rouges 
qu'exigeait  un  jongleur  pour  enchâsser,  dans  les  vers 
d'Antioche,  le  nom  d'un  comte  d'Ardres  K  Pas  de 
chansons,  pas  de  gloire.  C'est  comme  si  l'auteur  d'un 
poème  sur  Sébastopol  (vous  voyez  d'ici  le  scandale) 
exigeait  aujourd'hui,  de  la  famille  d'un  de  nos  plus 
vieux  généraux,  je  ne  sais  quelle  avance,  en  nature  ou 
en  argent,  pour  exalter  en  ses  vers  le  nom  de  ce  victo- 
rieux. Les  grands  et  les  rois  favorisaient  volontiers  ce 
petit  commerce;  ils  achetaient  ces  jongleurs  qui 
étaient  à  vendre,  et  leur  faisaient  chanter  leurs  éloges 
pour  un  prix  qui  variait  suivant  l'intensité  de  la 
louange.  Pour  que  l'on  dît  de  vous  :  «  Il  n'y  a  pas, 
«  dans  le  monde  entier,  un  si  noble  roi,  un  si  vail- 
((  lant  chevalier,  »  il  en  coûtait  cher. 

Ces  compliments  n'imposaient  pas  de  grands  sacri- 
fices à  la  fierté  de  nos  jongleurs,  qui  n'étaient  pas 

hostel.  Lesquelz  basteleur  et  sa  dite  femme,  ou  Tun  d'eulx,  non 
content  de  ce,  prindrent  de  recliief  le  dit  suppliant  par  les  cheveux 
en  le  mettant  contre  terre  et,  en  ce  faisant,  luy  donnèrent  plusieurs 
cops.  Lequel  suppliant,  soy  voyant  ainsi  pressé  et  Toultraige  que  on 
luy  faisoit,  fut  contraint  de  tirer  une  dague  qu'il  avoit,  de  laquelle, 
luy  estant  ainsi  tenu  que  dit  est,  frapa  certains  cops  par  les  jambes 
du  dit  basteleur  et,  pour  ce  qu'ilz  perseveroient  tousjours  sur  luy  en 
le  tenant  par  les  cheveux,  en  soy  relevant  ou  escouant  d'eulx,  frapa 
un  cop,  d'aventure,  d'un  revers  de  sa  dite  dague,  le  dit  basteleur  par 
la  gorge,  à  l'occasion  desquelz  cops  le  dit  basteleur,  certain  temps 

après,  est  aie  de  vie  à  trespas » 

1.  Lambert  d'Ardres,  déjà  cité    (éd.  de  M.  le  marquis  de  Mesnil- 
glaise,  p.  31L) 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.  195 

fiers.  Personne,  à  ce  point  de  vue,  ne  les  a  mieux  i  part.  livr.  n. 

^  J  '  CHAP.  XXI. 

connus  ni  mieux  démasqués  que  l'historien  Rigord. 

Il  s'élève  ici  jusqu'à  une  éloquence  très  sincère  et 
qui  sort  du  cœur  :  a  Les  voyez-vous,  dans  toutes  les 
cours  des  princes  et  des  rois,  les  voyez-vous,  ces 
bandes,  ces  tourbes  d'histrions  !  Ils  n'y  sont  venus  que 
pour  extorquer  de  l'or  ou  de  l'argent,  des  vêtements 
ou  des  chevaux,  et  c'est  à  qui  mêlera  le  plus  de  flagor- 
neries à  ses  chants.  *  »  «  Flagorneries,  »  non,  c'est 
((  bassesses  »  qu'il  eut  fallu  dire,  et  tout  autre  mot 
serait  trop  faible.  Quand  le  roi  Louis  VIII  offrit  aux 
palatins  son  premier  repas  d'apparat  après  son  heu- 
reux avènement,  il  se  trouva  un  jongleur  pour  lui  jeter 
à  la  tête,  comme  nous  l'avons  vu,  des  éloges  ou,  pour 
mieux  dire,  des  pavés  de  ce  poids  :  «  Inclyte  rex  re- 
gum,  corde  gigas,  agnusfacie,  Laertius  astu,  consilio 
Nestor  ^  »  S'il  est  vrai  que  toute  cette  mythologie  ait 
été  ainsi  exhumée  devant  le  fils  de  Philippe-Auguste, 
j'ai  bien  peur  que  le  bon  roi  n'en  ait  pas  compris  tout 
le  sel.  Il  a  payé  quand  même. 

On  ne  doit  pas  s'étonner  si,  avec  cette  bassesse  dont 
ils  étaient  coutumiers,  nos  jongleurs  ont  été  parfois 
utilisés  comme  entremetteurs  et  espions.  Dans  les 
Deux  troveors  îibaus  un  des  deux  compères  se  vante  de 
savoir  «  porter  consels  d'amors...  à  cens  qui  d'amor 
«  sont  espris  ^  ».  C'est  sous  le  costume  des  jongleurs 
(ces  gens-là  se  faufilent  partout)  que  les  espions 
pénètrent  le  plus  facilement  où  ils  veulent  pénétrer, 


1.  «  Cum  in  curiis  regum  seu  aliorum  principum  frequens  turba 
histrionum  convenire  solet  ut  ab  eis  aurum,  argentum,  equos  seu 
vestes...  ab  eis  extorqueant,  verba  joculatoria,  variis  adulationibus 
plena,  proferre  nitantur.  Etc.,  etc.  »  {Be  gestis  Philippi  Augusti, 
anno  1185.)  —  2.  Nicolas  de  Braye,  cité  par  Du  Gange  au  mot  Minis- 
telli.  —  3.  Œuvres  complètes  de  Rutebeuf,  publiées  par  Achille  Ju- 
binal,  2^  éd.,  III,  p.  13.  Ce  petit  poème  n'est  pas  de  Rutebeuf* 


196     LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

I  PART.  LivR.  H.  et  la  comtesse  Mahaut  donne  un  ioiir  seize  sous  à  un 

CHAP.  XXI.  " 

ménestrel,  nommé  Coulogne,  qui  avait  été  chargé 

par  elle  de  la  renseigner  secrètement  sur  les  manœu- 
vres des  confédérés  d'Artois  K  Ce  n'était  certes  pas  un 
cas  isolé;  mais,  quand  on  fait  ce  métier-là,  on  est  capa- 
ble de  faire  tous  les  métiers,  et  ce  n'est  pas  merveille 
si  nous  voyons  un  jongleur  marcher  un  jour  à  la  tête 
d'une  bande  de  brigands  qui  envahissent  l'abbaye  de 
Saint-Benoît-sur-Loire.  Notez,  hélas!  que  c'était  un 
jongleur  de  geste,  et  que  ce  Tyrtée  de  rencontre  con- 
duisait ces  gredins  au  sac  d'un  monastère  en  leur  chan- 
tant res  fortiter  gestas  et  priorum  bella  ^  Je  gage  qu'il 
leur  chantait  la  mort  de  Roland,  dans  le  moment 
même  où  ils  mettaient  la  main  sur  les  reliquaires  et 
sur  le  trésor  du  couvent.  Il  est  malaisé  d'aller  plus  loin. 
Ce  qu'il  y  a  de  certain,  c'est  que,  de  toute  façon,  il 
les  fallait  payer ,  flatteurs  ou  espions ,  entremetteurs 
ou  poètes.  Ils  ruinaient  les  plus  riches  familles  ^  et 
ce  n'est  pas  sans  raison  que  les  moralistes  compa- 
rent le  jongleur  à  la  sangsue.  Suceur  d'argent,  suceuse 
de  sang.  On  cite  des  comtes  et  des  ducs  auxquels  ils 
n'ont  rien  laissé.  Arnoul  II,  comte  de  Guines,  eut  la 
triste  faiblesse  de  leur  tout  donner,  et  il  ne  lui  resta 
que  son  corps  :  vix  seipsnm  sibi  reliquit  ^.  Mais  que 
dire  du  duc  de  Normandie,  Robert  Courte-lieuse, 
auquel  ces  jongleurs,  avec  la  collaboration  toute 
indiquée  des  filles  de  joie,   enlevèrent  jusqu'à  ses 

1.  «  A  Coulogne  le  ménestrel  qui  avoit  été  à  Conflans  par  .11.  fois, 
pour  dire  la  ruse  des  aliés,  .xvi.  sous.  »  (Mahaut,  comtesse  d'Artois^ 
par  J.-M.  Richard,  p.  111,  note.)  Les  espions  se  déguisent  volontiers 
en  jongleurs.  [Foulques  F itz  Warin,  1.  c,  p.  66.)  —  2.  Miracles  de 
saint  Benoit,  liv.  VIII  (dont  Fauteur  est  Raoul  Tortaire,)  éd.  de  la  So- 
ciété de  THistoire  de  France,  p.  336.  —  3.  «  Gualterius....  societatem 
nebulonum  familiariter  sibi  ascivit,  quorum  nefaria  persuasione 
paternum  lionorem  insipienter  dilapidavit.  »  (Orderic  Vital,  1.  c.  II, 
p.  445.)  —  4.  Lambert  d'Ardres,  éd.  de  M.  le  marquis  de  Mesnilglaise, 
p.  201. 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.  197 

braies  et  à  ses  chausses  :  Ad  ecdesiam,  quia  nudus 
eraty  non  pervenït  K  Les  voleurs  devaient  bien  rire. 
Au-dessous  de  ces  grands  seigneurs  qui  se  lais- 
saient ainsi  gruger  par  les  histrions ,  il  n'y  avait 
vraiment  que  ceux  qui  les  copiaient  et  se  faisaient 
histrions  eux-mêmes.  Tel  fut  ce  comte  de  Poitiers  qui 
s'étudia  à  être  plus  bouffon  que  les  bouffons  de  profes- 
sion et  qui,  chose  plus  triste  encore,  eut  l'heur  d'y  réus- 
sir :  Facetos  histnones  facetiis  superans  innumerabili'- 
bus  ^  C'est  ce  qui  se  voit  encore  de  nos  jours,  et  nous 
ne  savons  que  trop  jusqu'à  quel  point  s'encabotinent 
parfois  les  héritiers  et  les  héritières  des  plus  grands 
noms  de  France. 

Il  est  bien  peu  de  textes,  surtout  ecclésiastiques, 
où  le  mot  meretrkes  ne  soit  associé  à  cet  autre  mot  : 
joculatores.  Ces  deux  commerces  allaient  fort  bien 
ensemble  :  l'un  faisait  aller  l'autre.  A  vrai  dire,  ils 
se  complétaient,  et  les  sermonnaires  n'ont  guère  moins 
tonné  contre  l'un  que  contre  l'autre.  Il  est  alors 
certains  prédicateurs  quelque  peu  réalistes,  et  dont 
on  ne  saurait  reproduire  les  sévérités  qu'en  latin  : 
Verba  lascwiœ  sunt  in  joculatoribus,  qui  similes  sunt 
porcis.  Ils  ajoutent  que  ces  amuseurs  publics  libentius 
ponunt  linguam  ad  stercora  mundi  quant  ad  lapides 
pretiosos  cœli  \  et  l'auteur  bien  inspiré  du  Miserere 
du  rendus  de  Moiliens  donne  à  la  même  pensée  une 
forme  à  peu  près  semblable  et  aussi  énergique,  lors- 
qu'il s'écrie  :  «  Du  pain  pour  un  jongleur,  fi  donc! 
Il  n'a  pas  droit  au  pain.  Pors  est  :  manjut  faine  et 

1.  Orderic  Vital,  éd.  de  la  Société  de  l'histoire  de  France,  IV, 
p.  105.  Cf.  le  texte  de  Gaydon  (éd.  F.  Guessard  et  S.  Luce,  v.  4814, 
4815):  «  Tant  jougleor,  tante  putain  sartie  —  Qui  tost  auroient  grant 
BORSE  DESEMPLIE.  »  —  2.  Orderic  Vital,  1.  c.  IV,  p.  118.  —  3.  Extrait 
d'un  Sermon  de  Guillaume  de  Bar.  (Bibl.  nat.  lat.  16476,  fo  131,  col.  1.) 
Communication  de  M.  Hauréau. 


I   PART.   LJVR.   Il, 

CHAP.  xxr. 


198  LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

.  PART.  LivR.  II.  niant  ^,  »  Si  rudes  qu'elles  soient,  de  telles  paroles 

CHAP.   XXI.  *J  ^  ^  1 

soulagent,  et  Ton  voit  que,  devant  la  tyrannie  des 

jongleurs,  il  y  avait  encore,  grâce  à  Dieu,  des  rebelles 
et  des  indignés. 

Pour  se  dédommager  de  tant  de  désillusions  au 
sujet  de  nos  chanteurs  populaires,  on  pourrait  à  tout 
le  moins  s'attendre  à  trouver  chez  ces  chrétiens  une 
foi  pleine,  naïve,  pure,  et  il  convient  d'avouer  que 
la  plupart  étaient,  en  effet,  des  croyants.  La  plupart; 
mais  non  pas  tous  ^  Un  abominable  courant  s'est 
formé,  dès  le  xif  siècle,  dans  les  idées  et  dans  la 
poésie  françaises.  Une  école  détestable  et  hypocrite- 
ment antichrétienne  a,  dès  lors,  ébauché  parmi  nous 
l'œuvre  future  de  Voltaire.  Rien  n'est  plus  voltairien, 
dans  le  sens  le  plus  exact  de  ce  mot,  que  les  fableaux, 
si  ce  n'est  cependant  les  différentes  branches  de  Renart, 
Je  ne  parle  pas  de  ce  Roman  de  la  Rose  qu'on  n'a 

1.  «  Mais  au  fol  cui  je  voi  joglant  —  Et  qui  va  de  bourdes  jon- 
glant, —  A  chelui  est  li  pains  destrois.  —  Ordement  vi  en  fabloiant  : 

—  Pors  est,  manjut  faine  et  glant.  —  De  pain  gouster  n'est  pas  ses 
drois.  »  (St.  CLVii,  éd.  Van  Hamel,  II,  p.  218.)  =  L'auteur  du  Polycra- 
ticus,  Jean  de  Salisbury,  va  plus  loin  encore  (I,  chap.  viii)  et  parle 
de  ces  misérables  qu'on  introduisait  de  son  temps  dans  les  meilleures 
maisons,  «  etiam  illi  qui  obscenis  partibus  corporis,  oculis  omnium, 
eam  ingerunt  turpitudinem  quam  erubescat  videre  vel  Cynicus  ».  Cf. 
le  Pénitentiel  de  Thomas  de  Cabtiam  :  «  Quidam  transformant  et  trans- 
figurant corpora  sua  per  turpes  saltus  et  per  turpes  gestus,  vel  denu- 
dando  se  turpiter.»  (B.Hauréau,  Notices  et  extraits, etc., XXlY.p.  285.) 

—  2.  Il  y  avait  au  service  d'Hugues  le  Grand  un  jongleur  qui  affichait 
l'impiété  et  plaisantait  sur  les  reliques.  La  colère  de  Dieu  s'alluma,  et 
le  malheureux  fut  soudainement  foudroyé.  (Orderic  Vital,  1.  c,  III, 
p.  99.)  Le  cas  est  exceptionnel  ou,  tout  au  moins,  assez  rare.  Il  con- 
vient cependant  d'ajouter  que  les  jongleurs  ont  été  plus  d'une  fois 
accusés  de  sorcellerie.  Les  sortiarii,  les  magi,  les  incantatores  sont 
placés  par  l'auteur  du  De  septem  Sacramentis  dans  la  même  nomen- 
clature que  les  funambuli,  les  saltatores  et  les  joculatores  (Bibl. 
nat.,  lat.  14859,  fo  322;  xiii^  siècle.)  Cf.  la  lettre  de  rémission  (sep- 
tembre 1347)  pour  Jeanne  de  Cretot,  menestrelle  de  vielle,  accusée 
d'avoir  ensorcelé  et  envoûté  Pierre  Coquel,  clerc  d'Amiens.  (JJ,  68, 
no  287,  P  444,  v".)  Quant  aux  charlatans  qui  s'écrient  :  «  Bien  sai  un 
enchantement  faire  »  {Les  deux  troveors  rihaus,  dans  les  Œuvres  com- 
plètes de  Eutebeuf,  III,  p.  9),  il  ne  faudrait  pas  s'y  tromper,  et  il  ne 
s'agit  ici  que  de  prestidigitation  et  de  magie  blanche. 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.  499 

pas  chanté  et  qui  n'a  guères  eu  qu'une  diffusion 
écrite  :  la  Rose,  œuvre  plus  que  païenne,  révolte  de 
la  chair  contre  le  Christ,  livre  absolument  scanda- 
leux, et  dont  les  deux  principaux  éléments  sont  cer- 
tainement la  volupté  et  le  fiel.  Si  nos  jongleurs 
n'ont  pu  donner  à  cette  œuvre  malsaine  la  popula- 
rité dont  ils  étaient  les  distributeurs  parfois  dange- 
reux, ils  ont,  en  revanche,  singulièrement  contribué 
à  vulgariser  la  littérature  dite  <(  gauloise  » .  Avec  le  Re- 
nart,  ils  ont  mis  les  entendements  en  défiance  contre 
l'Église  et  ont  fait  rire  des  choses  saintes  ;  avec  les 
fableaux,  ils  ont  corrompu  les  hommes  et  fait  rougir 
les  femmes.  C'est  trop,  c'est  cent  fois  trop. 

Tant  de  griefs  légitimes,  tant  de  cynisme  après  tant 
de  méfaits,  ont  fini  par  exciter  contre  les  jongleurs 
l'indignation  de  tout  ce  qu'il  y  avait  au  moyen  âge  de 
religieux  et  d'honnête.  L'humanité  chrétienne  s'est  en 
quelque  sorte  levée  contre  eux,  et  leur  a  jeté  l'ana- 
thème.  Les  Papes  ont  gravé  dans  le  bronze  du  droit 
canon  leur  protestation  immortelle  :  «  Tous  ceux  qui 
ont  la  note  d'infamie  ne  sauraient  être  admis  à  porter 
une  accusation  »  et,  parmi  ces  éliminés,  les  jon- 
gleurs sont  placés  exactement  au  même  rang  que 
les  hérétiques,  les  païens  et  les  juifs  K  Les  Con- 
ciles, avec  la  même  sévérité  qu'aux  premiers  siècles, 
interdisent  aux  clercs  le  commerce  des  histrions  ^  Les 
théologiens  sont  nécessairement  plus  explicites,   et 


1.  «  Omnes  etiam  infamise  maculis  aspersi,  id  est  histriones  ac  tur- 
pitudinibus  subjectse  personse,  hseretici  etiam,  sive  pagani,  sive  judsei, 
ab  accusationeprohibentur.  »  {Becretum,  part,  ii,  causa  iv,  qusestio  i.) 
Cf.  Hauréau  (Notices  et  extraits  de  manuscrits,  XXIV,  p.  286),  qui 
renvoie  encore  au  Décret  (part.  I,  dist.  Lxxxvi,  cap.  vu  ;  part.  III, 
dist.  Il,  cap.  XLV.  Etc.,  etc.)  —  2.  «  Mimis,  histrionibus  et  joculatori- 
bus  [clerici]  non  intendant.  »  (Ecclesiœ  Cenomanensis  statuta,  du 
milieu  du  xiii«  siècle,  publiés  par  D.  Martène,  Am'plissima  collection 
VII,  1394.)  Ce  Statut  résume  tous  les  autres ^ 


1    PART.   LIVR.   1). 
CHA-P.  XXI. 


l  PART.  LIVR.  II. 
CHAP.  XXI. 


200     LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

leurs  Sommes  nous  offrent  des  condamnations  plus 
motivées  contra  histriones  et  cantilenas  chorearum  ^ 
Guillaume  Perraut  s'irrite  surtout  contre  les  chan- 
sons d'amour  et  contre  tous  ces  instruments  de  musi- 
que ((  qui  brisent  l'âme  humaine  et  qu'il  faudrait  bri- 
ser ^  ».  D'autres,  encore  plus  vifs,  ne  veulent  pas 
qu'on  donne  l'absolution  aux  jongleurs,  à  moins  qu'ils 
ne  renoncent  expressément  à  l'infamie  de  leur  métier  ^ 
«  Leur  faire  quelque  présent,  c'est  offrir  un  sacrifice 
aux  Démons  ^;  »  à  tout  le  moins,  c'est  un  péché  mor- 
tel ^  Ainsi  parlent  les  Pénitentiels,  les  recueils  de 
formules  et  les  encyclopédies  épistolaires.  Les  Summœ 
de  arte  dictandi  ne  sont  pas  moins  rigoureuses.  Les 


1.  Cf.  notamment  une  Somme  du  xiii^  siècle,  Bibl.  nat.,  lat.  3236, 
fo  122  v»,  etc.— 2.  «  Sequitur  de  auditu  cantationum  amatoriarum  ettur- 
piloquiommetinstmmentorummusicorum.  Auditus  cantationum  valde 
est  timendus...  Musica  etiam  instrumenta  multum  sunt  timenda  :  fran- 
gunt  enim  corda  hominum  et  emolliunt  et,  secundum  verbum  sapien- 
tis,  essent  frangenda.  »  {Summa  de  vitiis,Bih\.  nat.  lat.  3726,  f»  28  r».) 
—  3.  «  Queedam  officia  sunt  quse  ex  toto  peccata  sunt,  ut  mererticum 
ET  HiSTRiONUM...  Cum  igitur  meretrices  et  histriones  veniunt  ad  con- 
fessionem,  non  est  danda  eis  psenitentia,  nisi  ex  toto  talia  officia 
RELiNQUANT,  quia  aliter  salvari  non  possunt.  »  (Bibl.  nat.,  lat.  16419, 
fo  71  ;  texte  souvent  cité.)  Cette  exclusion,  par  bonheur,  n'a  pas  été 
absolue,  et  nous  voyons,  en  1480,  Caspar,  évoque  de  Bàle,  se  montrer 
plus  indulgent  pour  les  jongleurs  qui  voulaient  s'approcher  des  sacre- 
ments :  «  Concessum  est  vobis  et  singulis  vestrum  ut,  anno  quoque, 
semel  tantum,  videlicet  in  Paschali  festo,  vobis  confessis  et  contritis 
et  in  communione  fldelium  existentibus,  divinissimum  Eucharistise 
Sacramentum  ministrari  possit,...  dummodo  per  quindecim  dies  ante 
hujus  sacramenti  perceptionem,  et  post  illam  per  totidem  alios  dies, 
ab  officiorum  vestrorum  et  scurrilium  operum  exercitiis  abstineatis.  » 
(Cité  par  Vogt,  p.  23,  n.  33,  etc.)  =  A  un  autre  point  de  vue,  certains 
casuistes  ont  affirmé  que  les  jongleurs,  en  droit,  ne  pouvaient  pas 
louer  leurs  services  :  «  Item  quaîritur  de  mimis,  joculatoribus  et  hys- 
trionibus  et  adulatoribus,  utrum  possint  de  jure  locare  opéras  suas. 
Videtur  quod  non  :  quia  emolliunt  et  effeminant  et  ssepe  ini'atuant 
animos  audientium,  et  ideo  emungunt  subdole  bona  eorum.  Ergo  non 
licet  eis  aliquid  accipere  tali  intuitu  »  (Bibl.  nat.  lat.  3258,  f»  68  v»).-- 
4.  «  Item  credimus  quod,  quandocumque  aliqui  dant  histrionibus 
quia  histriones,  non  quia  homines  sunt,  Daemonibus  immolant.  »  {De 
septem  Sacramentis,  Bibl.  nat.  lat.  14859,  fo  322,  xiii^  siècle.)  —5.  «No- 
tandum  est  etiam  quod  omnes  peccant  mortaliter  qui  dant  scurris 
vel  leciatoribus,  vel  predictis  histrionibus,  aliquid  de  suo.  »  (Bibl.  nat. 
lat.  16419,  fo  71  vo.) 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.     201 

jongleurs,  à  les  en  croire,  appartiennent  aux  espèces 
viles  de  la  race  humaine  ;  ils  s'abattent  sur  les  cours 
des  princes  comme  les  vautours  sur  les  cadavres  ^  ;  on 
n'écrit  pas  de  lettres  à  ces  gens-là  ^ .  Parmi  tous  ces  juges 
sévères,  c'est  encore  saint  Thomas  d'Aquin,  avec  son 
vaste  entendement  et  la  belle  hauteur  de  son  regard, 
qui  est  le  plus  indulgent  et  se  montre  le  mieux  dis- 
posé à  tolérer  les  jongleurs,  pourvu  qu'ils  fassent  hon- 
nêtement leur  office  \  Du  haut  de  toutes  les  chaires, 
tous  les  sermonnaires,  comme  nous  l'avons  dit,  tonnent 
sans  pitié  contre  les  jongleurs.  Grâce  à  d'excellents 
travaux,  nous  savons  aujourd'hui  ce  qu'étaient  les  ser- 
mons de  ce  temps-là,  plus  courts  et  plus  familiers  que 
les  nôtres,  pleins  de  traits  et  d'anecdotes,  alertes  et 
hardis,  piquants  et  vivants.  Or,  «  les  critiques  des  ser- 
monnaires du  xiii'  siècle,  dit  à  ce  sujet  l'érudit  le  plus 


1.  «  Prseterea  ex  omni  natione,  professione,  conditione  quse  sub 
cselo  est,  ad  curias  principum  confluunt  et  concurrunt,  velud  vultu- 
res  ad  cadaver  et  velud  muscse  sequentes  unguenti  suavitatem  :  sci- 

licet  pauperes,  débiles,  cseci,  claudi  vel  alias  corpore  deformati 

joculatores,  saltatores,  fldicines,  tibicines,  lyricines,  tiibicines,  cor7iici- 
nes,  histriones,  gesticîilatores,nebulones...,publicœ  mulieres.  Prsedicti 
et  alia  vilium  hominum  gênera,  quse  longum  est  explicare,  sunt  quasi 
pergula  vulgaris  «  vix  missura  cutem  nisi  plena  cruoris  hirudo.  »  {Sum- 
ma  de  Arte  prosandi,  compilata  a  Cuonrado,  cantore  ecclesiœ  Thu- 
ricensis,  Constantiensis  diocesis,  conscripta  anno  Domini  MCCLXXV.  » 
Citée,  dans  Briefsteller  und  Formelbiicher  des  Eilften  bis  vierzehnten 
Jahrhmiderts,  par  Ludwig  Rockinger  :  Quelleti  zur  Bayerischen  und 
detitschen  Geschichte,  Munchen,  1863,  p.  426.)  —  2.  «  Quibusdam  per- 
sonis  non  competit  mittere  vel  mitti  litteras  spéciales...  ut  sunt  persone 
viles,  ignobiles  et  abjectse,  quse  titulo  carent  nominis  et  honoris;  quos 
natura  taliter  abj  ecit  seu  debilitavit ,  f ortuna  taliter  viliflcavit  seu  humi- 
liavit...,  evidentia  turpis  et  infamis  vitse  taliter  maculavit  diffamavit- 
que  quod  ydonei  non  sunt  ut,  inter  probos  et  bonos,  eorum  mentio  ha- 
beatur:  ut  sunt  débiles,  claudi,  cteci,  hystriones.  »  {Id.,ibid.,  p.  429.) 
—  3.  «  Secunda  secundse,  quest.  168,  art.  3:  «Eorum  [histrionum]  offi- 
cium  non  esse  secundum  se  illicitum,  dummodo  moderate  ludo  utan- 
tur;  id  est  non  utendo  aliquibus  illicitis  verbis  vel  factis  ad  ludum.  » 
=  Une  bienveillance  de  même  ordre  peut  être  constatée  dans  la  Siimma 
confessorum  Johannis  Lectoris  (Bibl.  Maz.,  348,  f»  80  v»  :)  «  Quod  si 
aliquis  etiam  aliis  hystrionibus  (à  ceux  qui  ne  se  trouvent  pas  dans  une 
pauvreté  absolue)  partem  dat  ad  confîrmandam  famam  suam,ne  a  tali- 
bus  vituperetur,  non  credo  talem  peccare  mortaliter.  » 


I   PART.   LIVR.   II. 
CHAP.  XXI. 


I  PART.    LIVR.    IT. 
CHÂP.   XXI. 


202  LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

compétent,  s'adressent  surtout  aux  jongleurs,  à  ces  édi- 
teurs ambulants  de  nos  vieilles  poésies  »,  dont  ces  ora- 
teurs populaires  condamnent  énergiquement  «  la 
couardise,  l'ayidité  et  le  bavardage  *  ».  Tous  les  écri- 
vains ecclésiastiques  des  xif  et  xiif  siècles  font  écho 
aux  orateurs  de  la  chaire,  et  ces  deux  ordres  de  témoi- 
gnages s'entrecroisent,  pour  ainsi  parler,  et  se  corro- 
borent l'un  par  l'autre.  C'est  aux  jongleurs,  d'après 
Honoré  d'Autun  ^,  que  s'appliquent  ces  terribles 
paroles  :  «  Beum  non  cognoverunt  :  ideo  Deus  sprevit 
eos  et  Dominus  siibsannahit  eos.  »  Bernard  Silvestre, 
l'auteur  du  De  guhernatione  rei  familians,  déclare, 
en  style  imagé,  que  «  l'homme  livré  aux  jongleurs 
aura  une  femme  qui  s'appellera  Paupertas  et  un  fils  de 
cette  femme  qui  aura  nom  Derisus  'K  »  Lambert  d'Ar- 
dres,  un  historien,  ne  se  peut  contenir  et  devient  véri- 
tablement enragé  quand  il  prononce  ce  nom  de  jon- 
gleur :  0  gardonum  et  mmïstralium,  immo  adulatonim 
injuîiosa  laudatïo  ^.  Même  colère  chez  Jean  de  Salis- 
bury  qui  n'a  point  précisément  pour  habitude  de  tem- 
pérer ses  invectives  :  «  Il  est  hors  de  doute,  s'écrie-t-il, 
qu'il  est  honteux  d'être  histrion  ^  »  et,  à  ses  yeux, 
comme  aux  yeux  de  tous  ses  contemporains,  le  jongleur 


1.  Lecoy  de  la  Marche,  La  Chaire  française,  2^  éd.,  p.  482.  — 
2.  «  Habent  spem  joculatores  ?  NuUam.  Tota  namque  intentione  sunt 
ministri  Satanse.  De  his  dicitur  :  Deum  non  cognoverunt,  etc.  Deri- 
sores  deridentur.  »  (Ehicidarium^  lib.  II,  cap.xviii.  Patrologie  de  Mi- 
gne,CLXXII,  col.  1148.  Cf.  la  traduction  française  (le  Lucidaire),  Bibl. 
nat.,  fr.  7989,  f»  228  v»).  L'esprit  de  ce  Traité  est  très  sévère  :  «  Quid 
sentis  de  militibus?  —  Pauci  boni.  De  praeda  enim  vivunt,  »  etc.,  etc. 
=  On  pourra  rapprocher  des  mots  ci-dessus  «  ministri  Satanse  »,  les 
autres  mots  «  membra  Diaboli  »  par  lesquels  Otto  de  Freisingen  dési- 
gne les  jongleurs.  (Chronicon,  cap.  xxxii-,  cité  dans  le  t.  IX  des  Acta 
SS.  Octobris,  p.  700.)  —  3.  Cité  par  Du  Gange  au  mot  Ministelli.  — 
4.  Éd.  Godefroy  de  Mesnilglaise,  p.  311.  Cf.  p.  201,  etc.  —  5.  Polycra- 
ticusy  lib.  I,  cap.  viii  :  Patrologie  de  Migne,  CXLIX,  col.  405.  Il 
ajoute  encore  plus  sévèrement  :  «  Sacrae  quidem  communionis  gra- 
tiam  histrionibus  et  mimis,  dum  in  malitia  persévérant,  ex  auctoritate 
Patrum  non  ambigis  esse  prseclusam.»  Cf.  Acta  SS.  octobris,  IX,  p.  700. 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.  203 

n'est  qu'un  histrion.  Pierre  le  Chantre  se  laisse  aller  à 
une  indignation  encore  plus  vive  :  «  Il  n'y  a  pas  ici-bas  - 
une  seule  classe  d'hommes  qui  ne  soit  de  quelque  utilité 
sociale,  excepté  cependant  les  jongleurs,  qui  ne  sont 
bons  à  rien  et  peuvent  passer  ici-bas  pour  une  véritable 
monstruosité  ^))  Ce  doux  symboliste  des  premières  an- 
nées du  xiif  siècle,  Adam  de  Perseigne,  s'emporte  con- 
tre les  chrétiens  de  son  temps  qui  auraient  pu  couvrir 
la  nudité  de  tant  de  pauvres  avec  les  présents  dont  ils 
gratifient  les  jongleurs  ^  Tous,  d'ailleurs,  écrivains  et 
sermonnaires,  regardent  nos  chanteurs  comme  les  fils, 
les  ministres  et  les  membres  même  du  Diable,  et  flétris- 
sent surtout  le  rôle  de  ces  amuseurs  dans  les  bals  de 
ce  temps-là:  «  La  vieille,  qui  n'est  plus  d'âge  à  faire 
la  folle,  y  envoie  sa  fille  ou  sa  nièce,  en  belle  parure, 
et  lui  dit  au  retour  :  Chante-moi  donc  les  chansons 
que  tu  as  entendues  là-bas  ^  »  Mais  rien  ne  vaut 
peut  être  l'histoire  de  ce  pauvre  homme  dont  nous 
avons  déjà  parlé  et  qui  était  obligé,  pour  vivre,  de 
faire  deux  métiers,  celui  de  a  couturier  »  pendant  la 
semaine  et  celui  de  ménétrier  les  jours  de  fête.  Le 


1.  «  Nullum  genus  hominum  est  in  quo  non  inveniatur  aliquis  utilis 
usus  contra  nécessitâtes  Immanas,  prseter  hoc  genus  hominum,  quod 
est  monstrum,  nulla  virtute  redemptum  a  vitiis,  necessitatis  humanse 
nuUi  usui  aptum.  Si  dicas  quod  aptum  est  ad  laudem  alicui  comparan- 
dam,  absit  hoc  :  quia  non  minus  turpe  est  laudari  aturpibus  quam  ob 
turpia  laudari.  »>  {Verbum  abbreviatum,  cap.  xlix,  Patrologie  de  Mi- 
g-ne,  GCV,  col.  155.)  —  2.  «  Epistola  ad  comitissam  Perticensem.  » 
{Patrologie,  CCXI,  col.  609.)  —  3.  «  Item,  quando  aliquis  princeps  videt 
quod  débet  inquietari  ab  aliquo,  facit  omnes  subjectos  sibi  parare  arma 
sua.  Sic  Diabolus,  princeps  mundanorum,  timens  predicatores  et  Ec- 
clesiam  assidue  portantem  baculum  et  crucem,  urget  mulieres  fatuas 
et  juvenes  parare  se  armis  vanitatis  ut  monstrent  se  in  diebus  festivis. 
Et  contingit  quod  fllii  Dyaboli  talibus  diebus  currunt  per  plateas  ad 
choreas,  ubi  est  acies  Dyaboli,  ubi  sunt  enses  forbiti  et  sagittse  et  lan- 
cecG  limatse,  et  sicut  dominus,  non  potens  vel  nolens  arma  portare, 
monstrat  illa  per  gartionem  suum;  sic  vetula,  quse  non  potest  lascivire 
in  vanitatibus,  mittit  filiam  vel  neptem  faleratam  et,  in  reditu,  vult 
cantilenas  audire  quas  audivit  in  plateis  vel  in  choreis,  »  etc.  (Bibl. 
nat.,  lat.  16515  f»  204.  Exempla,  xiii^  siècle.) 


I    PART.    LIVR.    II. 
CHAP.    XXI. 


PART.    LIVR.    II. 
CHAP.  XXI. 


204  LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

Diable  prend  un  jour  sa  figure  et  sa  place  dans  un 
^  bal  où  il  dirige  les  danses  avec  une  animation  plus 
qu'étrange  :  «  Les  bals,  dit  le  Démon,  c'est  un  de  nos 
meilleurs  profits  et  bénéfices.  Les  bals,  c'est  notre 
messe,  et  les  ménestrels  sont  nos  prêtres  '.  »  Le  mot 
est  rude. 

Le  dernier  document  que  nous  venons  de  citer  est 
écrit  en  fort  bon  français,  et  peut  nous  servir  très 
logiquement  de  transition  pour  constater  la  haine  et 
le  mépris  dont  les  jongleurs  sont  également  l'objet 
dans  toute  cette  littérature  en  langue  vulgaire  qui  ne 
ressemble  guère  à  la  cléricale,  et  qui  a  ses  caractères 
spéciaux  et  sa  vie  originale.  Aux  auteurs  des  chansons 
de  geste  et  de  tous  les  poèmes  susceptibles  d'être  chan- 
tés par  des  jongleurs,  il  ne  faut  pas  demander  de  criti- 
quer les  chanteurs  qui  les  faisaient  connaître. 
Médire  des  livres  qu'il  publie,  c'est  ce  qu'on  ne  peut 
raisonnablement  attendre  d'un  éditeur,  et  les  menés- 
treus^  d'ailleurs,  auraient  fait  lestement  disparaître 
toutes  ces  satires.  Cependant,  il  y  a,  ça  et  là,  de  ces 
traits  involontaires  qui  montrent  le  peu  d'estime  où 
toute  la  race  jongleresse  était  tenue.  Parmi  ces  con- 
tempteurs. Chrétien  de  Troyes  est  à  coup  sûr  l'un  des 
plus  indulgents  :  il  ne  reproche  guère  aux  jongleurs 
(mais  malgré  tout  le  cas  est  grave)  que  de  depeder  et 
de  corrompre  ses  poèmes  ^  D'autres  sont  plus  mé- 
chants, sans  le  vouloir.  Au  début  de  \à.Pnse  d'Orenge  ^ 
le  héros  du  poème  se  prend,  un  beau  matin  de  mai,  à 
penser  au  doux  pays  de  France  :  «  De  France  issimes 
par  moult  grantpovreté. — N'en  amenâmes  harpeor  ne 

1.  Bibl.  nat.  fr.  1834,  P  68,  xv^  siècle.  —  2.  «  D'Erec,  le  fil  Lac,  est  li 
contes  —  Que  devant  rois  et  devant  contes  —  Depecier  et  corrompre 
suelent  —  Cil  que  de  canter  vivre  vuelent.  »  [Histoire  littéraire,  XV, 
p.  198  et  XXIII,  p.   101.)  —  3.  Prise  d'Orange,  éd.  Jonckbloet,  v.  55 

et  ss. 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.     205 

jugler,  —  Ne  damoisele  por  noz  cors  déporter.  »  C'est 
toujours  la  même  assimilation  des  histrions  aux  folles  - 
filles.  Ils  se  gênent  encore  moins,  les  auteurs  de  ces 
poèmes  qui  n'étaient  pas  nécessairement  exécutés  par 
les  jongleurs.  Dans  la  Vie  de  saint  Gire  \  on  ne  craint 
pas  de  rappeler  que  le  Saint  ne  donnait  jamais  rien 
«:  ne  as  puteins,  ne  as  jugleurs  )>.  Un  poète  qui  n'a  pas 
encore  été  mis  à  sa  vraie  place  et  qui  est  tout  spiri- 
tuel et  tout  charmant,  Gautier  de  Coincy,  désire 
faire  savoir  à  ses  lecteurs  qu'il  ne  ressemble  en 
rien  aux  jongleurs  :  «  Je  ne  truis  pas  por  avoir  robe 

—  Mais  pour  l'amour  la  Bêle  avoir  ^  »  Il  revient  sou- 
vent sur  cette  opposition  entre  les  chansons  profanes 
et  les  hautes  kyrielles,  les  séquences ,  les  ymnes  bêles  : 
((  Laissons  les  chants  qui  rien  ne  valent  ;  laissons  les 
mensonges  qui  avalent  l'âme  en  ténèbres  \  »  On  est 
presque  étonné  de  trouver  plus  de  rudesse  encore  (mais 
est-ce  bien  sincère?)  dans  cet  Aucassin  et  Nicolette 
dont  la  première  partie  peut  passer  pour  un  véritable 
chef-d'œuvre  :  «  Harpeurs  et  jongleurs  vont  tous  en 
enfer  ^  »  L'auteur  du  Songe  d'enfer,  Raoul  de  Hou- 
dan,  donne  à  cette  dernière  condamnation  une  forme 
pittoresque  :  le  Roi  des  enfers  montre  au  poète  un 
livre  énorme  où  sont  écrits  tous  les  péchés  des  hom- 
mes, passés  et  à  venir  :  plus  d'un  feuillet,  hélas!  y 
est  réservé  à  ces  méprisables  jongleurs  \  Même  sévé- 
rité dans  certains  proverbes  fort  populaires  ^  dans 

1.  V.  271-373.  —  2.  Éd.  Poquet,  col.  106.  Il  est  inutile  d'ajouter  que 
la  Belle  ici,  c'est  la  vierge  Marie.  —  3.  Ihid.,  col.  383.  ~  4.  Cité  dans 
YHistoire  littéraire,  XXIll,  p.  110.  —  5.  Le  Grand  d'Aussy,  II,  p.  19, 
etc.  Cf.  Histoire  littéraire,  XXIII,  p.  101.  —  6.  «  Amours  d'enfant, 
acolée  de  chevalier,  —  Serment  de  marcheant,  testament  d'usurier,  — 
Pèlerinage  de  moine...,  lus  de  ménestrel,  —  Larghece  de  François, 
loiauté  d'Englois,  —Vins  de  barel,  fus  d'estrains  et  amour  de  nonnain 

—  Paient  du  jour  à  l'endemain.  »  (Vers  ajoutés  à  la  suite  du  Liher 
Britonis,  Bibl.  de  Montpellier,  236  ;  xiv^  siècle.  Cités  dans  VHistoire 
littéraire,  XXIX,  p.  596.) 


I   PART.    LIVU.  II. 
CHAP.  XXI. 


l    PART.    F.1VR.  11. 
CHAP.  XXI. 


206  LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

certains  romans  d'aventures  ^  et  surtout  dans  un  admi- 
rable ((  Poème  moral  »  en  quatrains  d'alexandrins  mo- 
norimes, qui  fut  sans  doute  composé  à  Liège  dès  le  dé- 
but duxiii'  siècle  -.  Je  ne  crois  pas  qu'on  ait  jamais  rien 
écrit  d'aussi  furibond,  ni  d'aussi  éloquent,  ni  d'aussi 
vrai  contre  les  jongleurs,  et  ils  n'ont  jamais  été  fouettés 
par  pareil  fouet.  C'est  de  la  grande  satire,  et  presque 
du  Juvénal.  Le  poète  (il  mérite  vingt  fois  ce  nom) 
s'emporte  superbement  contre  ceux  qui  donnent  leur 
argent  à  ces  musiciens  de  rencontre,  à  ces  ivro- 
gnes, à  ces  infâmes  :  «  Il  faut  être  bon  aux  besogneux, 
c'est  fort  bien,  et  saint  Paul  nous  en  fait  un  devoir.  Mais 
à  qui  devons-nous  prêter  aide  et  secours?  Serait-ce  par 
hasard  à  ces  gens  qui  jouent  sans  cesse  aux  tables  et  aux 
échecs,  afin  qu'ils  puissent,  grâce  à  notre  argent,  re- 
tourner à  leur  taverne  où  ils  se  moqueront  de  nous  et  des 
autres?  Serait-ce,  d'aventure,  à  ces  gens  qui  savent  jeter 
leurs  jambes  en  l'air,  qui  passent  la  nuit  à  chanter  des 
rotruenges^  qui  font  sauter  et  danser  toute  la  îiiaisnie? 
Tout  ce  qu'ils  font,  c'est  du  vice  ;  tout  ce  qu'ils  disent, 
c'est  du  vice;  pardonnez-moi  le  mot,  c'est  de  la  lecherie. 
Si  je  parle  de  la  sorte,  je  n'en  puis  mais,  et  ils  sont 
pires  que  je  ne  le  dis.  En  vérité.  Dieu  condamne,  Dieu 
maudit  cette  engeance.  Ces  misérables  ne  marchent 
pas  et  ne  rient  pas  comme  tout  le  monde  :  ils  sautent, 
ils  viellent^  ils  braient,  ils  crient.  Encore  une  fois,  tout 
ce  qu'ils  font,  tout  ce  qu'ils  disent  tourne  au  péché  :  ce 
sont  eux  qui  détruisent,  qui  tuent  les  âmes.  N'allez  pas 
vous  courroucer  d'un  mot  que  je  vais  dire  :  ils  ressem- 
blent à  la  truie  toute  couverte  de  boue  et  qui,  de  gré 


1.  «  Ne  melloit  nulle  jouglerie  —  A  sa  haute  chevalerie.  »  {Ille  et 
Galeron,  Bibl.  nat.  fr.  375,  f»  296.)  Texte  cité  par  Frédéric  Godefroy. 
—  2.  Poème  moral,  altfranzôsisches  Gedicht  aus  den  ersten  Jahren 
des  XIII  Jahrunderts...  herausgegeben  von  Wilhem  Cloetta,  Erlan- 
gen,  1866;  pp.  230-232. 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  pE  GESTE.     207 

OU  de  force,  se  jette  quelque  jour  et  se  démène  au  mi- 
lieu des  gens  :  tous  ceux  auxquels  elle  se  frotte  ont  leur 
part  de  boue.  »  Et  le  satirique  termine  son  objurgation 
enragée  en  interpellant  tous  ceux  qui  font  des  dons 
aux  jongleurs  :  «  Ils  sont  leurs  complices,  et  je  vous 
jure  qu'ils  en  répondront  devant  Dieu.  »  Voilà  qui  est 
parler. 

11  serait  vraiment  trop  aisé  de  multiplier  ces  cita- 
tions et  de  parcourir  ici  toutes  les  littératures  du 
moyen  âge,  depuis  leur  origine  jusqu'au  xvf  siècle, 
jusqu'à  cette  magnifique  apostrophe  qu'un  Anglais, 
Stephen  Gosson,  lance  un  jour  à  tous  les  jongleurs 
de  son  temps.  Quelques-uns  d'entre  eux  lui  faisaient 
observer  qu'ils  avaient  des  «  licences  de  juges  de  paix  » 
pour  jouer  et  exercer  leur  talent  de  ménestrels  au 
mieux  de  leurs  intérêts,  et  Gosson  leur  répond  : 
((  Maudites  soient  ces  licences  qui  permettent  à  un 
homme  de  gagner  sa  vie  par  la  destruction  de  milliers 
de  ses  semblables!  »  Et,  se  tournant,  terrible,  vers  ces 
chanteurs  et  ces  musiciens  qui  sont  à  ses  yeux  la  per- 
sonnification de  tous  les  vices  :  «  Avez-vous  une  licence 
de  l'Archi-juge-de-paix,  du  Christ  Jésus?  Si  vous 
l'avez,  soyez  heureux;  mais  si  vous  ne  l'avez  pas, 
vous  serez  arrêtés  par  Jésus,  le  grand  Juge,  comme 
rôdeurs  misérables  et  vagabonds  du  pays  céleste  et, 
malgré  vos  prétendues  licences  .de  ce  monde,  vous 
serez,  dans  l'autre,-  punis  d'une  mort  éternelle  ^  » 
Jamais  satire  plus  vigoureuse  n'a  été  mieux  méritée, 
et  si  les  jongleurs  ont  jamais  entendu  cette  philip- 
pique,  j'imagine  qu'ils  ont  dû  baisser  la  tête  comme 
sous  un  coup  de  foudre. 

1.  Jusserand,  La  Vie  nomade  et  les  routes  d'Angleterre  au  moyen 
âge  ;  Revile  historique,,  XX,  p.  16;  (d'après  Phiïlip  Stubbes's  Ana^ 
tomy  of  abuses,  éd.  Furnivall). 


I   PART.    LIVR.  II. 
CHAP.  XXI. 


I   PART.    L1YI\.    II. 
CHAP.  XXI. 


208      LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

A  cette  apostrophe  à  la  Bossuet,  on  ne  pourrait 
comparer  que  l'attitude  très  fière  et  très  indignée  que 
de  grands  rois  ont  gardée  vis  à  vis  des  jongleurs  : 
Henri  III,  en  Allemagne  \  Philippe  Auguste  ^  et  saint 
Louis  chez  nous  '\  La  plupart  firent  mieux  que  de  les 
mépriser  et  de  leur  tourner  le  dos  :  ils  leur  coupè- 
rent les  vivres,  et  Philippe  Auguste  jura  un  jour,  très 
solennellement,  qu'il  ne  ferait  jamais  présent  de  ses 
habits  qu'aux  pauvres.  Quelque  dur  que  fût  le  roi  de 
France  à  tout  ce  petit  monde  d'artistes  ambulants  et 
faméliques,  il  l'était  encore  moins  que  ce  comte  de 
Flandre  qui  disait  un  jour  fort  tranquillement  :  «  Si 
vous  donnez  un  soir  l'hospitalité  à  un  jongleur  et 
qu'il  ne  veuille  pas  le  lendemain  matin  quitter  votre 
maison,  il  vous  est  parfaitement  permis  de  le  jeter 
à  l'eau  ^,  »  Après  cela,  j'estime  qu'on  peut  se  taire. 
Peut-être  même  serait-il  temps  de  relever  un  peu 
dans  notre  estime  ces  infortunés  jongleurs,  en  mon- 

1.  «  Infinitam  histrionum  et  joculatorum  multitudinem  non  solum 
muneribus,sed  etiam  cibo  potuque  vacuam  et  moerentem  abire  permi- 
sit.  »  Texte  déjà  cité  et  qui  se  rapporte  aux  noces  d'Henri  III  avec 
Agnès  de  Poitiers.  (Ekkehardi  Chronicon  Wirzehurgense,  Pertz,  VI, 
ip.SO^Ekkehardi  Ghronicoii  universale,  ibid.,Yl^  p.  196;  Annalista  Saxo, 
ibid,  VI,  p.  187.  Cf.  Otto  de  Freisingen,  Chronico7i,  cap.  xxxii  ; 
Hermannus  Contractus,  Historiens  de  France,  XI,  p.  19,  etc.)  — 
2.  «  Christianissimus  rex  Pliilippus  Augustus,  videns  omnia  ista 
esse  vana  et  saluti  animée  contraria,  instinctu  Spiritus  Sancti  redu- 
cens  ad  memoriam  quod  a  sanctis  et  religiosis  viris  quandocunque 
didicerat  quod  «  histrionibus  dare  Dsemonibus  est  immolare,  »  mente 
promptissima  Domino  Deo  promisit  quod  omnes  vestes  suas,  quandiu 
viveret,  intuitu  Dei,  pauperibus  erogaret.  Melius  est  enim  nudum 
Christum  vestire  quam,  adulatoribus  vestes  dando,  peccatum  incur- 
rere.  Si  ista  quotidie  principes  considerarent,  non  tôt  lecatores  per 
mundum  discurrerent  »  (Rigord,déjà  cité  plus  haut;  éd.  F.  Delaborde, 
p.  71).  Cf.  le  même  texte,  traduit  en  Français,  dans  les  Chroniques 
de  Saint-Denis  (Historie7is  de  France,  t.  XVII,  p.  363).  —  3.  V.  la 
Vie  de  saint  Louis  par  Le  Nain  de  Tillemont,  V,  p.  340.  Cf.  Na- 
talis  de  Wailly,  Historiens  de  France,  préface  du  t.  XXII,  p.  25.  -— 
4.  Warnkœnig,  Histoire  de  la  ville  de  Gand,  p.  466,  cité  dans  les 
Acta  SS.  Octobris,  t.  IX,  p.  699  :  «  Quicunque  scurram  hospitalaverit 
plus  quam  una  nocte,  si  in  crastino  abscedere  noluerit,  poterit  euiii 
dominus  in  aquam  projicere  sine  forefacto.  »  Il  est  permis  de  ne 
considérer  ce  texte  que  comme  une  manière  de  plaisanterie. 


I  PART.     LlVIl. 
GHAP.    XXI. 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.     209 

trant  qu'un  certain  nombre  ont  été  bons,  honnê- 
tes, voire  modestes  et  pieux,  et  qu'à  tout  prendre 
enfm^  ils  n'ont  pas  toujours  été  la  lie  du  genre  hu- 
main. 


Tout  d'abord,  rien  n'est  plus  auguste  que  la  mission         Le 
du  chanteur  populaire,  si  on  la  considère  de  haut.  "\Z^poftrS"" 
Théorie,  si  l'on  veut;  mais  n'est-ce  donc  rien  qu'une   ^^^'extes""^""^' 
belle  théorie ,   et  toutes    les  grandes   choses  de  ce 
monde  n'ont-elles  pas  leur  origine  en  de  saines  et 
nobles  spéculations  de  notre  esprit?  Donc,  aux  yeux 
des  théoriciens  du  moyen  âge,  le  jongleur  est  destiné 
ici-bas  à  quatre  nobles  besognes  et  qui  sont  vrai- 
ment chrétiennes  :  il  doit  raconter,  chanter,  immor- 
taliser les  faits  héroïques;  il  doit  exciter  toutes  les 
âmes  à  imiter  vaillamment  un  tel  héroïsme  ;  il  doit 
flétrir  toutes  les  trahisons  et  toutes  les  lâchetés  ;  il 
doit  enfin  procurer,  par  ses  chants,  quelque  repos, 
quelque  joie,  quelque  soûlas,  à  tous  ceux  qui   sont 
fatigués  et  attristés  des  combats  de  la  vie.   Je   ne 
sache  pas  qu'on  ait  jamais  eu  ici-bas  une  conception 
plus  élevée  de  la  poésie  populaire. 

Les  sermonnaires  et  les  théologiens  se  sont  chargés 
de  mettre  en  relief  ce  qu'il  y  a  de  plus  élevé  dans  ce 
rôle  des  jongleurs  :  «  De  même,  disent-ils,  qua  les  évan- 
gélistes  ont  eu  pour  mission  de  raconter  la  vie  de 
l'Homme-Dieu  ;  de  même,  les  jongleurs  sont  faits 
pour  vulgariser  les  exploits  des  grands  hommes  d'épée. 
Entre  les  prédicateurs  et  les  jongleurs,  il  y  a,  ajoutent- 
ils,  plus  d'une  ressemblance  :  les  jongleurs  chan- 
tent les  gestes  des  vaillants  chevaliers,  et  les  prédi- 
cateurs, qui  sont  les  vielleurs  de  Dieu,  viellatores 
Dei,  disent  et  redisent  les  gestes  et  les  exploits  des 


1  PART-    LIVR.  II. 
CHAP.  XXI. 


210  LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

Saints  K  Tout  le  moyen  âge  Fa  compris  de  la  sorte,  et 
si  on  l'a  vu  se  suspendre  aux  lèvres  des  jongleurs  çiii 
chantoient  les  faiz  de  V ancienne  gent,  ce  n'est  pas  seule- 
ment parce  qu'il  trouvait  du  plaisir  à  ces  récits  aven- 
tureux, mais  parce  qu'il  y  apprenait  sens  et  esperï- 
ment^".  Du  reste,  et  fort  avant  dans  les  temps  mo- 
dernes, tous  les  hommes  de  guerre  ont  redouté 
le  pouvoir  des  jongleurs,  comme  on  redoute  aujour- 
d'hui celui  de  la  presse,  et  se  sont  efforcés  d'ajuster 
leur  vie  de  telle  sorte  a  qu'on  ne  chantât  pas  sur  eux 
de  mauvaise  chanson  ^  ».  Enfin,  les  hommes  d'Église 
eux-mêmes  ont  reconnu  et  proclamé  qu'il  est  souve- 
rainement légitime  d'entendre  de  beaux  vers  et  de 
bonne  musique  afin  de  nous  donner  un  peu  de  ce 
repos,  de  cette  «  récréation  »  —  le  sens  étymologique 
de  ce  mot  est  vraiment  superbe  —  dont  nous  avons  si 
profondément  besoin  dans  les  lassitudes  et  les  affres 
de  la  vie  :  ad  i^ecreatïonem,  non  ad  voluptatem  ^. 


1.  «  Laudate  Dominum  in  Sanctis  ejus.  »  Viellatores  gesta  pro- 

ÈORUM  MILITUM,  UTPOTE   KaROLI,   RoLANDI,  SOLENT  LIBENTER  NARRARE  I 

quanto  magis,  prsedicatores,  qui  sunt  viellatores  Dei,  gesta  Sanctorum 
quse  sunt  laudabiliora  in  infinitum  debent  narrare.  »  (Sermones  per 
totius  anni  circulum  :  Description  des  mss.  réunis  par  Techener,  pre- 
mière partie,  Paris,  1862,  p.  273.)  Les  bons  jongleurs  «  sont  compa- 
rés ailleurs  à  TEvangéliste  qui  raconte  les  faits  de  THomme-Dieu  ». 
(Bibl.  nat.  16,481,  n»  113.  Cité  par  Lecoy  de  la  Marche,  La  Chaire 
française,  2^  éd.,  p.  482.)  —  2.  Siège  de  Jérusalem,  Hatton,  77,  f«  1. 
Cf.  les  textes  suivants  :  «  Qui  viers  de  rice  estore  vint  entendre  et  oïr 

—  POR  PRENDRE  BON  EXEMPLE  DE  PROECCE  AQUELLIR...»  [Alexandre,  éd. 

Michelant,  p.  1,  v.  1,  2.)  —  «  A  ceste  estoire  dire  me  plest  entendre  — 
Où  l'en  puet  molt  sens  et  essenple  aprendre  »  [Aimeri  de  Narbonne, 
éd.  Demaison,  II,  p.  1.)  «  Qui  la  chanson  volentiers  entendra  ~  Mains 
BONS  ESSANPLES  escoutor  i  pora.  »  (Bataille  Loquif er.Bihl.  nat.  fr.  1448, 
fo  290,  vo.)  Etc.,  etc.  —  3.    Chanson  de  Roland,   v.    1014,  etc.,    etc. 

—  4.  «  Possumus  tamen  licite  audire  versus  jocundos  de  honesta  ma- 
teria  et  instrumenta  musica  ad  recreationem,  sed  nullo  modo  ad 
voluptatem  ».  (Le  septem  Sacramentis,  Bibl.  nat.  lat.  14859;  f^  322; 
xme  siècle.)  Cf.  le  texte  déjà  cité  des  Leges palatinm  de  Jacme  II,  roi  de 
Majorque  :  «  [Joculatorum]  ofïîcium  tribuit  leetitiam  quam  principes 
debent  summe  appetere  et  cum  honestate  servare,  ut  per  eam  tristitiam 
et  iram  abjiciant  et  omnibus  se  exhibeant  gratiores.  »  (Acta  SS.  Junii, 
IV,  p.  xxiv).  —  On  connaît  les  textes  publiés  par  d'Ancona  sur  les  can- 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE;  211 

Les  jongleurs,  je  le  veux  bien,  ne  se  sont  pas  tou- 
jours conformés  au  type  splendide  que  FÉglise  avait 
créé  pour  eux  ;  mais  enfin,  quelques-uns  ne  Font 
jamais  perdu  des  yeux,  et  il  en  est  qui  Font  vraiment 
réalisé.  Il  ne  faudrait  tomber  ici  en  aucun  excès.  Les 
jongleurs  de  geste,  à  l'état  pur,  n'ont  peut-être  pas 
été  si  nombreux  qu'on  avait  pu  se  l'imaginer,  et  il 
est  trop  certain  que  beaucoup  de  nos  chanteurs  épi- 
ques ont  admis,  dans  le  choix  de  leur  répertoire, 
toutes  sortes  de  tempéraments  et  d'accommodements. 
Mais  enfin,  il  y  a  eu,  grâce  à  Dieu,  de  belles  persé- 
vérances et  de  nobles  entêtements  et,  jusqu'au  xvi'  siè- 
cle, nous  rencontrons  un  certain  nombre  de  ces  chan- 
teurs d'ancien  régime  qui,  très  résolument  et  très 
fièrement,  ne  chantent  que  «  de  geste.  »  Nous  avons 
constaté  que  l'Église  leur  a  toujours  fait  une  place  à 
part,  non  pas  seulement  dans  son  indulgence,  mais, 
plus  d'une  fois,  dans  son  estime.  Le  Pénitentiel  de  Tho- 
mas de  Cabham,  où  cette  doctrine  est  exprimée  avec 
toute  sorte  de  réserves,  a  fait  un  beau  chemin  dans  le 
monde.  Reproduit  ou  imité  en  je  ne  sais  combien  de 
Sommes  et  de  Traités,  il  conserve  encore,  au  xv""  siècle, 
une  certaine  actualité  dans  le  Jardin  des  Nobles,  Les 
jongleurs  uniquement  épiques  ont  peut-être  eu  en  Italie 
un  succès  plus  durable  qu'en  France,  et  l'on  connaît 
la  charmante  anecdote  que  raconte  lePogge.  «Un  bon 


terini  de  Pérouse  qui  sont  entretenus  par  la  Commune  dans  un  but  de 
moralité  publique.  Comme  nous  l'avons  vu  plus  haut,  la  Commune 
espère  que,  par  l'effet  de  leur  parole  «  multissimi  cives  Perusini  mori- 
gerati  elRci  poterunt...  et,  diebus  festis,  propter  cantum  [illorum] 
otiosi  non  efficientur  ».  (D'Ancona,  Nuova  Antologia,  cité  par  Roma- 
nia,  1875,  pp.  296,  297.)  =  «  Car  Diex  sens  leur  donne  et  savoir  —  Des 
gentilz  homes  soulacier  —  Pour  les  vices  d'entr'eus  chacier  —  Et 
pour  les  bons  noncier  leurs  fais.  —  Pour  ce  sont  li  ménestrel  fais  — 
Que  partout  font  joie  et  déduit,  etc.  »  (Watriquet  Brasseniex^  cité  par 
Freymond,  1.  c.  p.  29.) 


I   PART.    LIVR.  II. 
CHAP.  XXI. 


PART.   LIYR.   H. 
CHAP.  XXI. 


212  LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

bourgeois  de  Milan  s'arrête  par  hasard,  un  jour  de 
fête,  devant  l'un  de  ces  chanteurs  qui  gesta  heroûm 
populo  décantant.  Le  jongleur  chantait  la  mort  de 
Roland,  et  Yoilà  notre  bourgeois  qui  fond  en  larmes 
(nous  en  aurions  fait  autant  à  sa  place)  et  qui  ren- 
tre chez  lui  plongé  dans  une  telle  douleur  que  sa 
femme  et  ses  enfants  ont  grand  peine  à  le  consoler  *.  » 
La  même  émotion  pouvait  encore,  au  même  temps, 
être  aisément  constatée  dans  le  pays  de  Roland,  et, 
bien  qu'à  la  fin  du  xv''  siècle,  on  eut  quelque  peine  à 
trouver  à  Beauvais  des  chanteurs  de  geste,  il  est  certain 
qu'en  pleine  Renaissance  cette  étonnante  puissance  des 
antiques  jongleurs  était  encore  vivante.  Un  fantai- 
siste de  beaucoup  d'esprit,  Noël  du  Fail,  rappelle  en 
ses  Contes  d' Eutrapel '^  le  souvenir  de  certain  mé- 
nestrel qui,  ((  en  chantant  la  vie  de  ce  preux  cheva- 
lier Ogier  le  Danois,  forçoit  les  cœurs  des  jeunes 
hommes  et  renflammoit  celui  des  vieux  à  imiter  le 
bon  Ogier  ».  Comme  il  avait  raison,  Noël  du  Fail!  Et 
que  penser  de  ceux  qui  disaient  alors  et  répètent  en- 
core aujourd'hui  :  <(  Il  est  ridicule  de  pleurer  un  Oli- 
vier et  un  Roland  qui  sont  morts  depuis  onze  cents 
ans?  »  Ce  sont  de  petits  entendements  et  qui  ne  con- 
naissent pas  la  vraie  largeur  de  l'âme  humaine. 

Il  est  donc  certain  que  le  «  bon  jongleur  »  a  existé, 
et  il  n'est  pas  impossible  de  le  reconstituer,  puisqu'il 
a  bien  voulu  nous  laisser  lui-même  son  portrait,  quel- 
que peu  flatté.  Les  jongleurs,  en  effet,  qui  ont  chanté 
tant  de  poèmes,  —  parvenus  jusqu'à  nous  ou  perdus,  — 
ont  un  jour  souhaité  d'avoir  un  poème  qui  leur 
servît  à  la  fois  de  justification  et  d'idéal  ^  De  là, 
cet  aimable  roman  de  Laurel  et  Beton^   que  nous 

1 .  Facétie  LXXX.  — -  2.  Les  Contes  et  Discours  d'Eutrapel  ont  par  u 
à  Rennes  en  1585.  —  3.  Voy.  plus  haut,  p.  33. 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.     213 

sommes  amené  à  analyser  ici  pour  la  seconde  fois, 
sous  une  autre  forme,  et  dont  le  héros  n'est  pas  un  ^ 
comte  ni  un  baron,  mais  un  simple  joglier,  que  fo 
pauhres  d'aver,  ma  beis  saup  deportier.  Le  drame  est 
des  plus  émouvants  et  s'ouvre,  en  guise  de  prologue, 
par  un  abominable  crime.  Le  duc  Beuves  d'Antone 
est  assassiné  à  la  chasse  par   un  traître,   par  Gui 
d'Apremont,   avec   lequel  il  était   uni  par  les  liens 
étroits  du  «  compagnonnage  »  féodal.  Le  misérable 
convoitait  depuis  longtemps  les  biens  et  la  femme  de 
sa  victime  :  il  se  les  fait  donner  par  l'Empereur.  Le 
voilà  triomphant,  le  voilà  riche  ;  mais  il  lui  reste  une 
angoisse  au  cœur.  Le  duc  Beuves  laissait  un  fils,  un 
tout  petit  enfant  qui  venait  de  naître  et  s'appelait 
Béton.  Où  est  cet  enfant?  Où  est  cet  héritier  légitime 
qui  pourra  un  jour  surgir  comme  un  vengeur  et  châtier 
enfin  le  traître?  Gui  veut  le  savoir,  cherche  l'enfant, 
finit  par  le  trouver,  et  Béton  va  mourir.  Alors  appa- 
raît le  libérateur  providentiel,  et  c'est  précisément  le 
bon  jongleur,  c'est  ce  Daurel  qui  a  été  jadis  couvert 
des  libéralités  de  Beuves  d'Antone  et  ne  veut  pas  être 
ingrat.  Daurel  voit  le  danger  que  court  Béton,    et 
comprend  qu'il  n'y  a  qu'un  moyen  de  le  sauver. 
Il  n'hésite  pas  un  seul  instant  et,  avec  le  consente- 
ment (plus  invraisemblable)  de  sa  femme,  fait  passer 
son  propre  enfant,  son  cher  petit  Daurelet,  pour  le 
fils  de  son  ancien  seigneur.  Le  traître  y  est  trompé  :  il 
saisit  le  pauvre  petit  par  les  pieds  et  lui  brise  la  tête 
contre  un  pilier.  Daurelet  est  mort,  mais  Béton  vit. 
Il  vit,  mais  il  faut  le  soustraire  aux  soupçons  du  traî- 
tre ;  mais  il  faut  le  nourrir  d'une  façon  qui  soit  digne 
de  son  père  et  de  lui,  et  le  jongleur,  abandonnant 
soudain  sa  femme  et  ses  enfants,  son  pays  et  tout  ce 
qu'il  aime,  prend  bravement  l'enfant  entre  ses  bras 


1  PART.    L1\'R.   II. 
CHAP.  XXI. 


1    PART.    LIVR.    II. 
CHAP.    XXI. 


214  LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

et  remmène,  comme  nous  l'avons  dit,  jusqu'à  cette 
-  lointaine  Babylone^,  où  il  ne  craint  pas  de  le  confier 
à  l'Émir,  au  roi  des  «  païens  ».  Il  n'y  a  pas  d'ailleurs 
de  petits  soins,  de  tendresses,  d'attentions  délicates  que 
Daurel  n'ait  sans  cesse  pour  cet  enfant  bien  aimé  qui  lui 
doit  la  vie  :  il  le  suit  des  yeux  et  du  cœur,  il  l'enveloppe 
de  son  amour  et  c'est  presque  une  mère...  jusqu'au 
jour  où,  devenu  soudain  terrible  et  implacable,  le  jon- 
gleur retourne  en  France  avec  son  fils  adoptif  et  se  venge 
enfin  du  traître  Gui  qui  avoue  son  crime  et  dont  le 
corps  est  honteusement  traîné,  à  la  queue  d'un  cheval, 
dans  toutes  les  rues  de  Poitiers.  L'innocence  triom- 
phe, mais  elle  ne  triomphe  que  grâce  à  un  jongleur  ^ . 
Certes  le  poème  que  nous  venons  de  résumer  peut 
à  bon  droit  passer  pour  un  recueil  de  lieux  communs, 
et   il    est  aisé  de   constater  ici,    une  nouvelle  fois, 
qu'il  a  été  composé,  à  la  façon  d'une  marqueterie  ou 
d'une  mosaïque,  avec  des  pièces  empruntées  assez  ser- 
vilement à  Bueves  crHanstone,  à  Jourdain  de  Blawïes, 
à  dix  autres  chansons.  Mais,  malgré  tout,  il  a  son 
originalité  qui  est  précisément  la  glorification  des 
jongleurs.  Avec  quelle  joie  ils  le  devaient  chanter  ! 

Les  jongleurs  s'élevèrent  rarement,  pour  tout  dire, 
jusqu'à  l'héroïsme  de  Daurel  ;  mais  c'est  sans  doute 
parce  qu'ils  n'en  eurent  pas  l'occasion.  Il  en  est  qui 
eurent  vraiment  d'aimables  vertus,  et  tout  d'abord  le 
bon  caractère  et  la  belle  humeur  :  «  C'est  chez  eux 
une  bonne  coutume  de  chanter  aussi  bien  quand  on 
leur  donne  seulement  de  quoi  manger  que  si  on  leur 
fait  présent    de  quarante  marcs  ^  »  Avec   cela,   de 

1.  Daurel  et  Béton,  éd.  P.  Meyer,  pour  la  Société  des  anciens  textes. 
Cf.  le  résumé  très  exact  donné  par  l'éditeur  au  commencement  de  son 
Introduction  (pp.  cxi-xix.)  — 2.  «  Bone  costume  ont  certes  li  jugler  :  — 
Ausi  bien  chante  quant  il  n'a  que  digner  —  Com  s'il  eùst  .lx.  mars 
trovez.»  {Moniage  Guillaume^Bihl.  nat.  fr.774,  fo  191.) Texte  déjà  cité. 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.  215 

l'esprit,  et  du  meilleur,  comme  dans  ce  fableau  un  peu 
irrévérencieux,  mais  charmant,  de  saint  Pierre  et  du 
jongleur  «  où  Ton  voit  un  pauvre  jongleur  gagner  au 
jeu  les  âmes  des  damnés  et  dépeupler  Fenfer  ».  La 
conclusion  de  ce  petit  conte  était  encore  à  Fhon- 
neur  de  la  corporation,  et  l'auteur  déclarait,  d'un  air 
convaincu,  que  le  Diable  avait  trop  peur  des  jongleurs 
pour  en  laisser  un  seul  pénétrer  dans  l'enfer  K 

N'être  pas  reçu  en  enfer,  c'était  fort  bien;  mais  les 
jongleurs  ne  recevaient  pas  toujours  un  bon  accueil 
sur  terre,  et  ne  s'en  vengeaient  d'ordinaire  que  par 
d'innocentes  plaisanteries.  Elle  est  bien  jolie,  l'histoire 
de  ce  ménestrel  qui  demande  un  jour  l'hospitalité  chez 
des  moines  trop  riches  et  trop  épris  des  biens  de  ce 
monde.  L'abbé,  qui  était  fort  avare,  avait  pris  soin  de 
choisir  un  frère  hôtelier  qui  était  aussi  avare  que  lui  : 
c'est  assez  dire  comment  les  hôtes  étaient  traités,  et 
notre  jongleur  en  fît  l'épreuve  ce  jour-là,  en  l'absence 
de  l'Abbé.  De  mauvais  visages,  du  pain  noir,  des  légu- 
mes à  l'eau,  un  lit  sale  et  dur  :  c'est  tout  ce  qu'il 
obtint.  Le  lendemain,  il  s'enfuit  au  plus  vite  de  ce 
mauvais  gîte  et,  rencontrant  dans  la  campagne  l'Abbé 
qui  s'en  revenait  à  son  couvent,  il  lui  dit  d'une  voix 
câline  :  «  Que  de  compliments,  j'ai  à  vous  faire  de 
votre  bon  frère  hôtelier.  Il  m'a  servi  un  repas  splen- 
dide,  d'excellent  poisson  avec  du  vin  fm,  et  tant  de 
plats,  tant  de  plats  qu'en  vérité  je  n'en  sais  plus  le 
nombre.  Ajoutez  à  cela  qu'il  n'a  pas  voulu  me  laisser 
partir  sans  me  donner  cette  paire  de  souliers,  cette 
courroie,  ce  couteau.  On  n'est  pas  plus  généreux.  » 


1.  Le  Grand  d'Aussy^  Fabliaux  et  contes  des  xii«  et  xiiF  siècles.  Paris, 
1779-1781,  t.  II,  p.  36;  Barbazan,  Fabliaux  et  contes^  éd.  Méon.  Paris, 
1808,  III,  p.  282.  Cf.  un  excellent  résumé  dans  VHistoire  littéraire, 
XXIII,  p.  110  et  ss. 


1   PART.    LIVR.   II. 
CHAP.    XXI. 


I     PART.  LIVR.   II. 
CHAP.  XXI. 


216  LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

L'Abbé  pâlit  et,  indigné  contre  ces  prodigalités  de  son 
hôtelier,  le  destitua  sur  l'heure.  Et  le  jongleur  de 


rire  * . 


Les  jongleurs  ne  faisaient  pas  montre  tous  les  jours 
d'un  esprit  aussi  délicat  et,  parmi  leurs  plaisanteries, 
il  en  est  plus  d'une  qui  paraîtra  simplement  grossière. 
Telle  est  l'histoire  de  cet  écuyer  forain  (on  lui  donne 
le  titre  de  jongleur)  qui  avait  habitué  certain  cheval 
à  se  jeter  à  terre  dès  qu'il  lui  disait  :  Flectamus  genua 
et  à  se  relever  dès  qu'il  lui  criait  :  Levate,  Notre 
homme  voyait-il  un  laïque  ou  un  clerc  se  présenter 
chez  lui  pour  acheter  un  cheval,  il  lui  offrait  aimable- 
ment celui-ci,  et  priait  le  moine  ou  le  bourgeois  de  le 
monter  sur  l'heure,  afin  d'en  faire  l'essai  loyal.  Puis, 
il  lançait  la  bête  et  le  cavalier  dans  une  véritable 
plaine  de  boue  et,  quand  il  les  voyait  bien  au  milieu  : 
Flectamus  genua,  criait-il.  Sur  ce  l'homme  et  le  che- 
val roulaient  dans  la  boue  noire,  et  le  jongleur  était 
ravi  -.  Il  va  sans  dire  que  ces  amuseurs  «  faisaient  des 
mots  »,  et  l'on  peut  dire  que  c'était  un  de  leurs 
métiers.  «Pourquoi  avalez-vous  tant  de  salaisons,  » 
demandait-on  à  un  jongleur  qui  était  sur  mer  et  dont 
le  vaisseau  était  rudement  secoué  par  la  tempête. 
Il  répondit  tranquillement  :  «  J'aurai  tant  à  boire 
tout  à  l'heure  que  j'en  profite  maintenant  pour  dé- 
vorer ce  que  je  trouve  de  plus  salé  ^  »  J'aime  moins 
cette  réponse  frivole  d'un  jongleur  qui  cherche  un 
gîte,   et  frappe  un  jour  à  la  porte  d'un  château  : 
«  Avec  quel  seigneur  êtes-vous,  lui  demande  le  por- 


1.  Exempla  de  Jacques  de  Vitry,  Bibl.  nat.  17509,  f»  59  v».  Récem- 
ment publié  dans  The  Exempla  or  illustrative  stories  from  the  Ser- 
monesvulgares  of  Jacques  de  Vitry;  edited  with  Introduction,  analy- 
ses and  notes  by  Thomas  Frederik  Crâne.  London,  Nutt.  (Publication 
de  la  Folk-lore  Society.)  —  2.  Ibid.,  fo  43  v«.  —3.  Ibid.,  p.  129  :  «  Mul- 
tum  habeo  bodie  hibere  :  ideo  carnes  salsas  oportet  me  comedere.  » 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHAxNSONS  DE  GESTE.  217 

tier.  —  Avec  le  bon  Dieu.  —  On  n'entre  pas.  —  Eh   ipart.  uvr.  h. 

A  GHAP.  XXI, 

bien  donc,  repartit  le  jongleur,   avec  le  Diable.  — 

Donnez-vous  la  peine  d'entrer  ^  » 

L'esprit,  quoiqu'on  en  ai  dit,  ne  fait  pas  toujours 
tort  à  la  vertu,  et  nos  jongleurs  étaient  parfois  de  bra- 
ves gens.  Il  y  en  avait  qui  abandonnaient  le  métier,  en 
se  mariant  ^,  et  n'avaient  pas  tort  ;  il  y  en  avait  d'autres 
qui  cheminaient  correctement  avec  leurs  femmes.  Un 
plus  petit  nombre  étaient  de  ces  vrais  chrétiens,  qui 
auraient  pu  prendre  pour  devise  les  deux  beaux  vers  de 
Gautier  de  Coincy  :  «  Faisons  le  bien  ;  il  n'i  a  tel,  —  Et 
puis  après  si  l'enseignons  ^  »  Mais  enfin  la  grande  mi- 
séricorde de  Dieu  était  là,  qui  avait  pitié  de  ces  pauvres 
bohèmes,  de  ces  errants,  de  ces  traînards,  et  qui  leur 
ménageait  tendrement  une  conversion  sincère  avant  la 
fin  de  leur  vie.  Ils  n'étaient  pas  méchants,  après  tout, 
et  ils  étaient  si  malheureux  !  Ils  étaient  nés  parfois 
sur  une  grand'route  et  avaient  été  élevés  dans  une  voi- 
ture de  saltimbanques.  Dieu  avait  pitié,  et  les  jetait 
doucement  sur  le  chemin  du  ciel.  Dans  le  midi,  ces 
conversions  ont  une  physionomie  plus  vivante  et  plus 
brusque,  et  c'est  presque  à  toutes  les  pages  de  l'his- 
toire des  troubadours  et  des  joglars  que  l'on  trouve 
ces  mots,  par  où  se  termine  leur  biographie  :  <(  Un  tel 

(Guillaume  ou  Hugues),  se  rendit  à  tel  couvent 

e  lai  definet  ^.  »  Il  y  a  de  ces  conversions  qui  sont 

1.  Thomas  Wright,  Latin  stories  of  thirteenth  and  fourteenth  cen- 
turies, p.  126.  —  2.  Ainsi  fit  Hugues  de  Saint-Cyr,  qui  était  non  seu- 
lement troubadour,  mais  jongleur  :  «  Tolc  moiller  e  fez  enfans...  Pois 
qu'el  ac  moillier,  non  fetz  cansos.  »  (Raynouard,  1.  c,  t.  III,  p.  223.)  — 
3.  Éd.  Poquet,  col.  321.  — 4.  «  N'Elias  de  Barjols  fetz  se  joglars...  e... 
s'enamoret  de  la  comtessa  ma  dompna  Carsenda,  moiller  de  V  comte 
[Anfos  de  Proensa]....  Et  el  s'en  anet  rendre  à  Thospital  de  Saint- 
Beneïc  d'Avignon,  e  lai  definet.  »  (Raynouard,  1.  c,  III,  140).  «  Guil- 

lems  Magret tôt  quant  gazaingnava,  jogava  e  despendia  malamen 

en  taverna...  Pois  se  rendet  en  un  hospital  en  Espagna.  »  {Id.,  ibid., 
p.  201.)  «  Guillem  Azemar...  fes  se  joglars...  et,  quant  ac  lonc  temps 


I  PART.    LIVR.    II. 
CHAP.  XXI. 


218      LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

véritablement  dramatiques.  Telle  est  celle  de  Gaiibert 
^  de  Pueycibot  qui  a  la  joie  d'épouser  la  femme  qu'il 
aime  et  part  un  jour  en  Espagne,  la  laissant  à  la  mai- 
son. A  son  retour,  plusieurs  années  après,  une  entre- 
metteuse lui  signale  un  jour,  dans  une  ville  qu'il  tra- 
verse, une  belle  fille  qui  est  à  tous.  Il  l'aperçoit  : 
c'est  sa  femme.  Le  malheureux  la  conduit  sur  le 
champ  dans  un  monastère  et  dit  adieu  pour  toujours 
à  r  trobar  e  à  V  cantar  ^  Il  y  aurait  là  matière  à  un 
beau  drame,  mais  terriblement  réaliste. 

Ce  n'était  pas  seulement  pour  les  convertir  que  Dieu 
intervenait  ainsi  dans  la  vie  des  jongleurs  ;  mais  c'était 
parfois,  s'il  faut  les  en  croire,  d'une  façon  plus  glorieuse 
encore  et  pour  leur  rendre  un  témoignage  public  de 
la  satisfaction  céleste.  Les  jongleurs,  disions-nous 
tout  à  l'heure,  possédaient  une  Chanson  de  geste,  une  à 
tout  le  moins,  qui  était  bien  à  eux  et  pour  eux  :  ils 
ont  possédé  aussi  toute  une  «  légende  dorée  »,  oui, 
tout  un  recueil  de  miracles  où  ils  jouent,  après  le 
ciel,  les  premiers  rôles.  On  en  ferait  un  volume. 
Nous  connaissons  déjà  le  miracle  de  Notre-Dame  de 
Chartres,  ce  récit  naïf  et  charmant  où  l'on  voit  la 

vescut,  el  se  rendet  à  Torde  de  Granmont,  e  lai   mori.  »  [Jd.,  ibid., 

p.  178.)  «  Hugues  Brunecs entendet  en  una  borzeza  d'Orlhac  que 

avia  nom  ma  dona  Galiana;  mas  ela  non  lo  vole  amar  ne  retener,  ni 
far  degun  plazer  en  dreg  d'amor,  e  tan  qu'ela  avia  fag  son  drut  de  V 
comte  de  Rodes,  e  donet  cumjat  à  'n  Uc  Brunec.  Et  adonc  'n  Uc,  per 
la  dolor  que  el  n'ac,  mes  se  en  Torde  de  Cartosa,  et  aqui  el  mori.  » 
(Id.,  ibid.,  p.  218).  Cf.  (Raynouard,  1.  c,  p.  21),  le  récit  fort  dramatique 
de  la  mort  de  Guillaume  de  la  Tour.  Ce  jongleur  perd  sa  femme,  et  ne 
peut  se  consoler:  «  Don  el  la  laiset  dez  dias  e  dez  nueigs  sobre  T  moni- 
men.  E,  chacun  ser,  el  lavava  lo  monimen,  e  trasia  la  fora,  et  gardava 
per  lo  vis  baisan  et  abrasan,  et  pregan  qu'ella  li  parles.  »  On  Téloi- 
gne  de  cette  tombe,  et  un  mauvais  plaisant  lui  fait  croire  que  sa 
femme  ressuscitera,  s'il  dit  le  Psautier  tous  les  jours  avec  cent  cin- 
quante Pater, et  s'il  fait  Taumône  à  sept  mendiants  avant  ses  repas.  Le 
pauvre  veuf  fait  très  strictement,  durant  un  an,  tout  ce  qu'on  lui  de- 
mande ;  puis,  voyant  que  sa  femme  ne  revient  pas  à  la  vie,  el  se  de- 
sesperet  et  lais  s  et  se  mori. 
1.  Raynouard,  1.  c,  51,  52. 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.     219 

Mère  de  Dieu  guérir  un  pauvre  muet  plein  de  foi  et 
punir,  du  même  coup,  un  jongleur  ivrogne  et  scepti- 
que ^  ;  mais  il  est  à  croire  que  les  jongleurs  ne  se 
vantaient  pas  à  l'excès  d'un  prodige  qui  tournait  si 
peu  à  leur  gloire.  Nous  avons  vu  aussi  sainte  Wil- 
geforde,  la  sainte  barbue  ^  faire  largesse  d'une  de 
ses  pantoufles  d'or  à  un  jongleur  qui  était  venu  fort 
candidement  à  Prague  jouer  une  sérénade  devant 
son  image  ^  Il  faudrait  se  rappeler  aussi  ce  chan- 
teur qui,  durant  la  veillée  funèbre  consacrée  à  saint 
Remacle,  se  met  soudain  à  improviser,  plus  ou 
moins  miraculeusement,  tout  un  poème  à  l'hon- 
neur du  Saint  ^.  Mais,  dans  la  France  proprement 
dite,  ces  miracles  n'étaient  pas  vraiment  populaires 
et  n'avaient  pas  cours  dans  le  peuple.  Tout  autres 
étaient  les  deux  prodiges  d'Arras  et  de  Rocamadour. 
On  sait  comment  la  mère  de  Dieu  fit  un  jour  présent  à 
deux  jongleurs  d'Arras  de  cette  fameuse  chandelle  qui 
devait  guérir  le  mal,  le  terrible  mal  des  ardents  .^  A 


1.  Pages  159,  160.  —  2.  «  Elle  était  fille  d'un  roi  païen  de  Lusitanie 
qui,  ayant  eu  ses  états  envahis  par  un  roi  de  Sicile,  lui  promit  Wil- 
geforde  pour  épouse  afin  d'avoir  la  paix...  La  princesse,  ne  sachant 
comment  se  soustraire  à  ce  mariage,  aurait  prié  Dieu  de  lui  venir  en 
aide,  et  une  longue  barbe  garnit  subitement  son  menton.  Furieux 
de  cette  ressource  inattendue  qu'avait  trouvée  la  Sainte,  le  père 
la  fit  crucifier.  »  (P.  Cahier,  Caractéristiques  des  saints,  p.  121.)  — 
3.  «  On  dit  qu'un  pauvre  ménétrier,  étant  venu  jouer  un  air  devant 
la  statue  de  la  Sainte,  en  fut  récompensé  par  une  de  ses  riches 
pantoufles.  »  {Ihid.,  pp.  121, 122  et  surtout  Acta  SS.  Julii,  p.  63.)  Cette 
scène  se  serait  en  effet  passée  à  Prague  et,  depuis  ce  jour,  l'image  mi- 
raculeuse n'a  plus  qu'un  soulier  d'or.  La  légende  —  qui  est  plus 
qu'étrange  —  a  d'ailleurs  subi  de  nombreuses  variantes.  D'après  une 
image  populaire  reproduite  par  le  P.  Cahier  {Caractéristiques  des 
Saints,  p.  569),  ce  jongleur  aurait  été  un  condamné  à  mort,  que  la 
Sainte  aurait  ainsi  sauvé  du  dernier  supplice  :  «  Simulachrum  ipsius 
«  cytharedi  cujusdam  (ad  mortem  damnati  atque  ad  patrocinium  ejus 
«  confugientis)  innocentiam,  unius  ocrese  argentese  excussione,  decla- 
«  ravit.  »  Un  prodige  semblable  a  été  également  attribué  à  la  Vierge 
Marie,  en  un  de  ses  pèlerinages.  — 4.  «  Miracula  S.  Remacli,  auctore 
Godefredo,  Stabulensi  monacho,  lib.  II,  cap.  xxx.  »  (Patrologie  de 
Migne,  t.  CXLIX,  col.  324.)  —  5.  Voy.,  plus  haut,  pp.  170  et  ss. 


l   PART.   LIVH.    II. 
CHAP.  XXI. 


I  PART.    LIVR.  H. 
GHAP.   XXI. 


220  LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

Rocamadoiir,  autre  cierge  miraculeux  :  a  Mère  du  Roi 
«  qui  tout  créa  et  Dame  de  toute  courtoisie,  »  dit  un  jour 
à  la  Vierge  le  jongleur  Pierre  de  Sygelar  après  avoir 
chanté  ses  plus  beaux  airs  devant  la  statue  miracu- 
leuse, «  je  vais  aujourd'hui  te  demander  grande  fa- 
ce veur.  Si  mon  chant  a  pu  te  plaire,  donne-moi  un 
((  des  cierges  qui  brûlent  là-haut  devant  ton  image.  » 
Tout  aussitôt,  ô  prodige  !  un  cierge  descend  lentement 
et  reste  suspendu  au-dessus  de  la  vielle  du  chanteur. 
C'est  en  vain  que  le  gardien  du  moutier,  une  sorte  de 
pharisien,  remet  le  cierge  en  place  et  crie  au  ma- 
gicien et  au  voleur  :  le  cierge  revient  de  lui-même, 
à  deux  reprises,  se  poser  sur  la  vielle.  11  faut  bien 
cette  fois  croire  au  miracle,  et  le  pauvre  jongleur, 
éperdu  de  joie,  offre  à  Notre  Dame  la  précieuse 
chandelle  qui  fut  bientôt  célèbre  dans  tout  le  midi 
de  la  France  et  au  delà.  Pierre  de  Sygelar  ne  fut 
pas,  comme  tant  d'autres,  oublieux  de  la  miséricorde 
céleste  et  revint  tous  les  ans,  à  Rocamadour,  rendre 
ses  actions  de  grâce  à  la  douce  mère  de  Dieu,  jus- 
qu'au jour  où  il  alla  jouir  au  ciel  d'une  lumière 
plus  éclatante  que  celle  de  tous  les  cierges  de  la 
terre  \ 

On  aura  sans  doute  observé  que  ces  deux  derniers 
miracles  sont  à  la  gloire,  l'un  des  jongleurs  du  nord, 
et  l'autre  de  ceux  du  midi.  La  Vierge,  dans  le  prodige 
d'Arras,  donne  à  tous  les  chanteurs  populaires  une 
leçon  de  concorde  et  de  paix  (dont  ils  avaient  souvent 
besoin),  puisque  c'est  en  partie  pour  réconcilier  deux 
d'entre  eux  que  le  cierge  miraculeux  descend  du  ciel 
en  terre.  Dans  le  miracle  de  Rocamadour,  Notre  Dame 
récompense  la  foi  et  la  piété  d'un  juglar^  et  encou- 

1.  »  Du  cierge  qui  descendi  au  jongleur  ».  (Histoire  littéraire,  XXIII, 
p.  108.) 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.     221 

rage  par  là  tous  les  autres  à  faire  preuve  de  la  même 
confiance  et  de  la  même  simplicité  de  cœur.  Une  der- 
nière leçon  restait  à  donner,  non  pas  aux  jongleurs, 
mais  à  tous  ceux  qui  les  méprisaient  d'une  façon  pha- 
risaïque  et  disaient  orgueilleusement  à  Dieu  :  «-  Je 
vous  remercie,  Seigneur,  de  n'être  pas  semblable  à 
ces  misérables  histrions.  » 

Dès  les  premiers  siècles  de  l'Église,  un  des  pères 
du  désert,  saint  Paphnuce,  avait  reçu  à  ce  sujet  un 
salutaire  avertissement.  Le  saint  ermite  avait  un  jour 
demandé  au  ciel  (ce  qui  n'était  peut-être  pas  suffisam- 
ment modeste)  quelle  pouvait  bienêtre,  devant  Dieu,  la 
valeur  morale  du  solitaire  Paphnuce.  Il  lui  fut  répondu 
que  c'était  celle  d'un  pauvre  musicien  des  rues,  qu'on 
lui  nomma.  Le  saint  «  médiocrement  glorieux  de  cette 
comparaison  »  alla  trouver  le  bonhomme  avec  lequel 
il  était  peut-être  surpris  de  se  voir  ainsi  comparé,  et 
l'interrogea  longuement  sur  toute  sa  vie.  Il  apprit 
alors  que  ce  chanteur  ambulant,  —  un  vrai  jongleur, 
—  avait  jadis  été  voleur;  mais  que,  depuis  longtemps, 
«  il  pratiquait  de  beaux  actes  de  charité  envers  le  pro- 
chain, comme  d'arracher  des  femmes  aux  insultes  des 
libertins,  de  répondre  pour  des  débiteurs  insolvables 
et  de  ne  jamais  refuser  l'aumône  à  un  seul  pauvre. 
Paphnuce  édifié  de  cette  droiture  et  de  cette  charité 
chez  un  homme  qui  ne  jouissait  d'aucune  consi- 
dération, lui  fît  connaître  ce  qu'il  avait  appris  de  Dieu 
à  son  sujet,  et  le  pauvre  musicien,  touché  de  cette  révé- 
lation, servit  désormais  le  Saint  dans  son  monastère. 
Il  y  mourut  saintement,  et  Paphnuce  vit  son  âme 
portée  au  ciel  par  les  Anges  ^  »  Il  semble,  en  vérité, 
que  toute  la  beauté  de  la  morale  chrétienne  soit  con- 

1.  p.  Cahier,  Caractéristiques  des  saints,  p.  38. 


l  PART.    LÎVR.   II. 
CHAP.  XXI. 


222  LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

'  'X  ™  "*  densée  en  cette  exquise  légende  :  l'amour  des  petits 


et  des  humbles,  des  méconnus  et  des  méprisés;  la 
puissance  du  repentir;  Timportance  et  le  prix  de 
rhumilité,  et  enfin  cette  haine  du  pharisaïsme  qui 
est,  pour  ainsi  parler,  la  marque  principale  de  toute 
la  loi  évangélique. 

Eh  bien!  si  belle  que  soit  la  légende  de  Paphnuce, 
il  en  est  une  autre,  qui  est  encore  plus  profonde  et 
plus  touchante.  Elle  est  l'œuvre  d'un  contemporain 
de  Gautier  de  Coincy,  d'un  poète  qui  vivait  dans  l'Ile 
de  France  à  la  fin  du  xif  siècle  et  qui  ne  nous  a  même 
pas  laissé  son  nom. 

C'est  la  légende,  c'est  le  fableau  du  Tumbeor  Nos- 
tre  Dame  * . 

<(  Donc,  il  y  avait,  de  par  le  monde,  un  pauvre  mé- 
nestrel qui  avait  longtemps  battu  tous  les  chemins  et 
qui,  lassé  de  tant  de  voyages,  estima  certain  jour  qu'un 
monastère  serait  pour  lui  le  meilleur  lieu  de  repos. 
Il  ne  restait  plus  qu'à  choisir  le  moutier  où  il  irait 
abriter  ses  vieux  jours.  Il  choisit  Clairvaux,  et  ne  pou- 
vait mieux  faire. 

«  Or,  ce  ménestrel  n'appartenait  pas  précisément  à  la 
classe  la  plus  élevée  de  la  vaste  corporation  des  jon- 
gleurs. Ce  n'était  ni  un  musicien,  ni  un  chanteur, 
mais  tout  simplement  un  tombeor,  c'est-à-dire  un  fai- 
seur de  culbutes,  un  saltimbanque,  un  acrobate  de 


1.  Le  V  tumbeor  Nostre  Dame,  publié  par  Fœrster.  Romania,  1874, 
pp.  315-325.  L'œuvre  est  de  la  fin  du  xii^  siècle.  «  Si  le  sujet  fait  sou- 
rire en  lui-même  (dit  M.  Fœrster),  l'innocence  enfantine,  la  foi  ardente, 
le  renoncement  absolu  à  Ta  vie  mondaine...  surpassent  tout  ce  que 
peut  imaginer  Tàme  la  plus  pieuse  et  prend  la  forme  de  la  plus  char- 
mante poésie.  Si  c'est  un  témoignage  éclatant  de  foi,  'c'est  plus 
encore  un  vrai  joyau  poétique.  »  (Romania,  1.  c,  p.  316.)  Cf.  G.  Paris, 
La  Littérature  française  du  moyen  âge  p.  208.  Cette  toute  charmante 
légende  a,  deux  fois  au  moins,  inspiré  nos  poè  ,es  contemporains,  et 
c'est  avec  une  imitation  de  notre  vieux  fableau  que  le  vicomte  de 
Borrelli  a  obtenu,  en  1891,  le  prix  de  poésie  à  l'Académie  française; 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.  223 

dernier  ordre.  Il  était,  à  coup  sûr,  le  plus  ignorant  de 
tous  les  hommes,  et  ne  savait  ni  le  Pater,  ni  le  Credo, 
ni  même  le  Je  vous  salue  Marie.  Rien. 

((  Le  Yoilà  cependant  installé  à  Clairvaux  où  il  prend 
le  très  sage  parti,  ne  sachant  rien,  de  ne  rien  dire.  Mais 
enfin  le  silence  n'est  pas  une  occupation  suffisante,  et 
notre  homme,  non  sans  angoisse,  se  demande  un  jour 
ce  qu'il  pourrait  bien  faire  pour  se  rendre  utile  aux 
Frères,  pour  gagner  le  pain  qu'il  mange.  Il  regarde 
autour  de  lui,  il  observe,  et  voit  tout  le  monde  fort 
occupé,  les  prêtres  aux  autels,  les  diacres  aux  évan- 
giles, les  petits  clercs  au  chant  des  psaumes  :  «  Moi 
((  seul,s'écrie-t-il,je  ne  suis  bon  à  rien,  »  et  le  pauvre 
hère  se  désole  à  la  pensée  que  demain  peut-être,  oui, 
demain,  on  le  pourra  jeter  dehors. 

«  C'est  alors  qu'il  lui  vient  une  idée  toute  naturelle 
et  lumineuse  :  «  Puisque  je  ne  sais  faire  que  des 
culbutes,  se  dit-il,  je  vais  offrir  mes  culbutes  à  la  sainte 
Vierge.  »  Aussitôt  dit,  aussitôt  fait  :  il  ôte  sa  cape,  il  se 
dépouille,  et  là,  dans  une  crypte,  loin  de  tout  regard, 
devant  la  statue  de  la  douce  mère  de  Dieu,  il  se  met 
candidement  à  exécuter  tous  les  tours  de  son  réper- 
toire, la  culbute  à  la  française,  à  la  champenoise,  à  l'es- 
pagnole, et  toutes  les  culbutes  alors  connues.  Et,  de 
temps  en  temps,  essoufflé  mais  heureux,  épuisé  mais 
ravi,  il  jette  un  tendre  et  long  regard  sur  la  Vierge 
aimée,  à  laquelle  il  offre  l'hommage  naïf  de  ses  pieds  et 
de  ses  mains,  de  son  corps  et  de  son  cœur.  Et plore 
moût  très  tenrement  —  Qui  ne  sait  orer  autrement. 

«  Puis,  il  reprend  ses  vêtements  et,  saluant  l'image, 
lui  dit  :  ((  Je  reviendrai.  »  Tous  les  jours,  en  effet, 
il  revient  et,  tous  les  jours,  refait  très  consciencieuse- 
ment ses  cabrioles,  en  se  disant  à  part  soi  avec  une 
simplicité  d'enfant  :  Dex  ne  demande  or  ne  argent  — 


l    PART.    LIVR.  II. 
CHAP.    XXt. 


I  PART.  LIVR.  II. 
GHÂP.  XXI. 


224  LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

Fors  vrcde  amor  en  mer  de  gent.  Oh!  les  beaux  vers, 
et  comme  ils  sont  vrais! 

((  Tout  a  une  fin,  hélas!  et  le  mystère  de  la  crypte, 
le  secret  du  pauvre  tombeor  ne  devaient  pas  toujours 
demeurer  un  mystère  et  un  secret.  Il  arriva  que,  cer- 
tain jour,  un  moine  surprit  notre  pauvre  saltim- 
banque demi-nu,  au  moment  où  il  achevait  devant 
la  Vierge  le  saut  à  la  française  et  la  cabriole  de  Metz. 
Effaré,  scandalisé,  stupéfié,  le  moine  courut  d'un 
trait  vers  FAbbé  et  lui  dit,  hors  d'haleine  :  «  Il  y  a 
a  là-bas  un  frère,  qui  fait  des  culbutes,  tout  seul,  dans 
«  la  crypte.  » 

«  L'Abbé,  prudent  et  lent  comme  il  sied  à  un  abbé, 
imposa  silence  à  ce  zèle  indigné  et  dit  placidement  au 
moine  :  «  J'irai  à  cette  crypte.  »  Il  y  alla,  et  vit  en 
effet  tout  ce  qu'il  voulait  voir  :  toutes  les  variétés  de 
culbutes,  toutes  les  danses  sur  la  tête,  tous  les  sauts 
périlleux,  et  le  pauvre  acrobate  couvert  de  sueur,  ha- 
letant, pantelant,  demi-mort. 

((  Mais,  —  comme  l'abbé  lui-même  était  sur  le  point 
de  se  scandaliser, — la  cryptesombres'illuminasoudain 
d'une  clarté  qui  n'avait  rien  de  terrestre,  d'une  lueur 
éblouissante  et  divine.  Et,  parmi  des  milliers  d'anges 
et  d'archanges,  la  Mère  de  Dieu  apparut  radieuse,  et 
vint  très  doucement  éventer,  avec  une  touaille  blan- 
che, le  front  en  sueur  du  pauvre  saltimbanque,  du 
tombeor  de  Notre-Dame,  du  ménestrel  de  la  Vierge. . .  » 


N'est-ce  pas,  lecteur,  n'est-ce  pas  qu'il  vaut  mieux 
en  rester  là,  et  ne  pas  même  ajouter  un  mot  de 
plus  à  cette  trop  longue  monographie  des  jongleurs, 
si  ce  n'est  toutefois  pour  souhaiter  que  tous  les  tra- 
vailleurs de  ce  monde  reçoivent  un  jour  la  même 


LES  PROPAGATEURS  DES  CHANSOiNS  DE  GESTE.  225 

assistance   d'en    haut  que  cet  humble  acrobate    de  '  p^^^-  ^'^^-  "• 

J-  CHAP.  XXI. 

Clairvaux,  admirable  modèle  de  tous  les  jongleurs  du 

moyen  âge,  qui  tremblait  devant  Dieu  et  lui  disait 
avec  la  foi  d'un  tout  petit  enfant  :  «  A  mon  aide, 
Seigneur,  à  mon  aide  ;  mais  surtout  n'oubliez  pas 
d'emmener  votre  mère  avec  vous.  Très  dous  DeXy  car 
me  secorés  —  Et  s' amenés  vo  mère  avoec;  —  Por  Dieu, 
ne  venés  pas  senoec. . . 

En  commençant  cette  étude  sur  les  jongleurs,  nous 
disions  «  qu'ils  existaient  encore  »  :  rien  n'est  plus 
vrai.  Et  croyez  bien  que,  dans  ces  baraques  ignobles 
de  nos  fêtes  foraines,  sous  ces  oripeaux  et  ces  pail- 
lettes, derrière  les  violentes  peintures  de  ces  tré- 
teaux en  plein  vent,  croyez  qu'il  y  a  encore  plus  d'un 
Hercule  de  foire  ou  d'un  dompteur,  plus  d'une 
écuyère  ou  d'une  danseuse  sur  la  corde  raide,  plus 
d'un  jocrisse  ou  d'un  chanteur  des  rues  qui  espère  en 
Dieu,  qui  aime  la  Vierge,  et  qui  ressemble  enfin  au 
tumbeor  de  notre  vieux  fableau. 


CHAPITRE  XXII 

DE    l'exécution   des    CHANSONS   DE    GESTE. 
UNE    SÉANCE    ÉPIQUE   DANS   UN    CHATEAU. 


1  PART.  LIVR.  II. 
CHAP.     XXII. 


Nous  sommes,  si  vous  le  voulez  bien,  sous  le  règne 
de  Philippe-Auguste,  à  la  porte  d'un  château  qui  vient 
sommâre'^du  d'être  achevé  jet  qui  est  encore  dans  sa  première 
et  de'^ïa^^Taiie  »  nouvcauté  et  fraîcheur.  La  pierre  (nous  sommes  en 
la "S^nL'^Tp'ique.  Anjou  ct  c'cst  du  tuffcau)  fait  éclater  aux  yeux 
sa  blancheur  native,  qu'elle  gardera  d'ailleurs  très 
longtemps.  D'une  colline  voisine,  on  saisit  aisément 
tout  l'ensemble  de  cette  belle  construction  militaire. 
Ce  qui  frappe  d'abord  les  yeux,  c'est  cette  admi- 
rable précinction  de  courtines  et  de  tours  qui  enve- 
loppe le  château  tout  entier,  sauf  du  côté  où  il 
s'appuie  sur  le  rocher;  ce  sont  ces  murs  crénelés  et 
ces  douze  tourelles  qui  sont  plates  en  dedans,  rondes 
au  dehors;  mais  c'est  surtout  cet  immense  donjon 
carré  qui  domine  superbement  toute  cette  savante  et 
admirable  fortification.  L'œil,  cependant,  distingue 
sans  effort  les  deux  cours,  les  deux  bailles  qui  com- 
posent le  château,  la  «  haute  cour  »  où  est  planté 
le  donjon  énorme,  et  cette  autre  cour  qui  ressemble 
à  un  village  et  où  l'on  voit  une  église.  Devant  les 
murs,  règne  un  beau  chemin  de  ronde  qu'on  nomme 
les  lices  et,  devant  les  lices,  une  seconde  et  dernière 


DE  L^EXÉCUTION  DES  CHANSONS  DE  GESTE.  227 

fortification,  en  bois  celle-là,  et  qui  s'appelle  les  har-  '  ^^^-^^  ^^^^^  "• 

'  ^  7-1  ri  GHAP.  XXII. 

res.  Après  avoir  contemplé  ce  magnifique  ensemble,  

il  nous  faut,  bon  gré  mal  gré,  revenir  devant  la 
porte,  et  c'est  là,  c'est  devant  ces  deux  tourelles  que 
nous  faisons  la  rencontre  d'un  jongleur,  lequel  est 
rasé  de  frais  et  porte  sur  son  dos  sa  vielle,  sa  pré- 
cieuse vielle,  enfermée  dans  un  étui.  Pas  n'est 
besoin  de  dire  ce  qu'il  vient  faire  en  ce  donjon,  et 
nous  l'entendons  qui  fredonne  :  «  Plore  Guillaume, 
«  Guiborc  le  conforta.  »  C'est  la  dernière  laisse  à^Alïs- 
cans.  Quelle  joie  s'il  allait  nous  chanter  les  autres! 

C'est  surtout  dans  les  châteaux  et  dans  les  palais 
que  les  jongleurs  aimaient  à  se  faire  entendre  \  et 
c'est  là  que  leur  métier,  en  somme,  leur  était  le  plus 
avantageux  et  lucratif.  Disons  tout  :  on  s'ennuyait 
un  peu,  on  baillait  plus  d'une  fois  en  ces  gros  donjons 
des  xif  et  xiif  siècles.  L'annonce  d'un  jongleur  était 
une  aubaine.  Salut  au  chanteur  ! 

Notre  ménestrel,  au  reste,  a  su  choisir  son  jour. 
A  vrai  dire,  il  était  assez  bien  informé,  avait  des 
intelligences  dans  la  place  et  n'ignorait  pas  qu'il 
y  avait  aujourd'hui  fête  au  château.  Le  châtelain 
avait,  en  effet,  de  nombreux  hôtes  à  sa  table  et  ne 
savait  trop  comment  les  divertir.  Il  y  avait  vraiment 
là  un  prétexte,  que  dis-je?une  excellente  occasion 
pour  organiser  une  séance  de  chant.  Le  jongleur  s'of- 
frit :  on  l'accepta  ^ 

1.  «  Bertolais  dist  que  chançon  en  fera...  —  Chançon  en  fist^ 
h'oreis  milor  jamais.  —  Puis  a  esté  oïe  en  maint  palais.  »  (Raoul  de 
Cambrai,  éd.  Le  Glay,  p.  87.)  —  2.  «  Aussi  longtemps  qu'il  y  eut  dans 
les  châteaux  le  Hall  ancien,  la  grande  salle  où  se  prenaient  en  com- 
mun tous  les  repas,  les  ménestrels  y  furent  admis.  En  construisant 
ces  salles,  l'architecte  tenait  compte  de  la  nécessité  de  leur  pré- 
sence, et  il  ménageait  au-dessus  de  la  porte  dVntrée,  en  face  du  dais 
(c'est-à-dire  de  l'endroit  où  était  placée  la  table  des  maîtres)  une 
galerie  dans  laquelle  les  musiciens  s'établissaient  pour  jouer  de  leurs 
instruments.  »  (Jusserand,  La  Vie  nomade  en  Angleterre,  p.  126.  Textes 


CHAP.  xxn. 


228  tiE  lïEXÉCUTTON  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

î.  PART.  LivR.  II.  c'egt  \q  moment  de  décrire  par  le  menu  la  salle  où 
il  va  chanter,  et  cette  question  du  milieu  est  réelle- 
ment d'une  véritable  importance.  C'est  une  chambre 
carrée,  comme  le  donjon  qui  l'enserre.  Elle  n'est  pas 
voûtée;  mais,  comme  certaines  basiliques  de  l'ancien 
temps,  plafonnée  en  poutres  visibles  et  peintes.  On  a 
pris  la  peine  d'orner  la  nudité  des  murs,  et  tout  le 
moyen  âge,  en  effet,  s'est  plu  à  laisser  partout  l'em- 
preinte de  son  goût  délicat  et  gracieux.  Dans  la  plu- 
part des  donjons,  on  s'est  résigné,  par  économie,  à 
indiquer  seulement,  en  brun  rouge,  les  appareils  et  les 
jointures  des  pierres;  mais,  dès  qu'on  avait  un  peu 
d'argent,  on  faisait  mieux.  Avec  de  l'ocre  jaune  et  de 
l'ocre  rouge,  rehaussées  d'un  peu  de  bleu  foncé  et  de 
noir,  on  figurait  déjà  certaines  scènes  de  la  vie  reli- 
gieuse, civile  ou  militaire.  On  ne  se  contentait  plus 
de  la  chambre  «  peinte  à  flors  »,  de  la  peinture 
d'ornement,  des  feuillages  et  des  enroulements  plus  ou 
moins  imités  de  l'antique  :  non,  on  voulait  quelque 
chose  de  plus  vivant,  et  le  baron,  chez  lequel  nous 
venons  de  suivre  notre  jongleur,  a  eu  la  hardiesse  de 
faire  peindre  un  tournoi  sur  les  murs  de  sa  chambre. 
Un  tournoi,  ou,  pour  mieux  dire,  une  joute,  et  voici 
Jean  de  Dammartin  (je  le  reconnais)  qui  fait  entrer 
sa  lance  dans  la  poitrine  ouverte  d'Etienne  de  Monti- 
gny.  C'est  à  peine  si,  après  ce  spectacle  émouvant,  on 
peut  accorder  quelque  regard  à  la  belle  cheminée  en 
forme  de  hotte,  sur  laquelle  on  a  peint  le  tableau 
du  loup  et  de  l'agneau  ;  à  la  sainte  image  du  patron 
qui  pend  à  un  bras  de  fer  et  devant  laquelle  on  brûle 
sans  cesse  une  chandelle  de  cire;  à  ce  joli  carrelage 

cité  plus  loin,  p.  229.)  Cf.  un  dessin  de  cette  galerie  dans  une  minia- 
ture reproduite  par  Eccleston.  {Introduction  to  English  antiquities, 
London,  1847,  p.  221.) 


DE  L'EXÉCUTION  DES  CHANSONS  DE  GESTE.  2^9 

émaillé  avec  ses  fleurons  blancs  sur  fond  brun.  Mais 
Yoici  peut  être  une  nouveauté,  et  que  Ton  est  bien  loin 
de  rencontrer  dans  toutes  les  salles  des  palais  ou  des 
châteaux.  «  En  construisant  notre  salle,  l'architecte  a 
tenu  compte  de  la  présence  des  jongleurs,  et  il  a 
ménagé,  au-dessus  de  la  porte  d'entrée,  une  galerie 
dans  laquelle  les  musiciens  peuvent  s'établir  pour 
jouer  de  leurs  instruments.  »  Cet  usage  vient-il  d'An- 
gleterre? On  le  croit;  mais  d'ailleurs,  notre  jongleur 
se  montre  assez  indifférent  à  cette  innovation  des 
architectes.  Il  n'est  pas  musicien,  lui  :  il  est  chan- 
teur, et  peut  se  passer  de  toutes  les  galeries  du  monde. 

Quelques  pieds  carrés  lui  suffisent et  son  talent. 

Quand  le  jongleur  est  arrivé,  le  long  repas  de  midi 
n'était  pas  encore  terminé,  et  il  a  pu  en  prendre  lar- 
gement sa  part;  mais  voici  qu'au  milieu  des  rires  et 
des  cris,  après  un  bon  nombre  de  henepées  de  piment 
et  de  claré,  le  lourd  repas  s'est  enfin  achevé.  Les  con- 
vives se  sont,  par  groupes,  éparpillés  dans  la  cour  ; 
d'aucuns  parlent  d'aller  jusqu'au  verger.  Sur  l'ordre 
du  seigneur,  vite,  on  enlève  les  nappes  et,  après  les 
nappes,  les  tables  elles-mêmes.  La  besogne,  d'ailleurs 
n'est  pas  aussi  compliquée  ni  aussi  longue  qu'on  pour- 
rait le  croire.  Les  nappes,  qui  retombaient  en  si  beaux 
plis,  disparaissent  prestement  sous  la  main  des  échan- 
sons  et  des  sergents  \  et  l'on  aperçoit  la  charpente  des 

1.  «  Li  serjant  vont  por  les  napes  oster.  »  {Auberi,  éd.  Tobler,  p.  68, 
V.  9.)  «  Les  napes  ont  ostées  boteillier  et  serjent.  »  (Chetifs,  éd.  Hip- 
peau,  p.  203.)  «  Cil  eschançon  vont  les  napes  tolir.  »  (Prise  d'Orange, 
éd.  Jonckbloet,  v.  557.)  «  Li  escuier  vont  les  napes  tolir.  »  {Charroi 
de  Nimes,  ihid.,  v.  816.)  «  Les  napes  ont  ostées  serjant  et  bacheler.  » 
[Parise  la  duchesse,  éd.  F.  Guessard  et  L.  Larchey,  v.  976.)  «  Quant 
mang-ié  ont,  si  font  oster  les  napes.  »  (Ogier,  éd.  Barrois,  v.  3506.) 
((  Lorsqu'ils  eurent  mangé,  le  soleil  était  bas  sur  Thorizon.  Ils  firent 
enlever  les  nappes  et  se  levèrent  de  table.  »  {Girart  de  Roussillon, 
trad.  Paul  Meyer,  p.  61,  §  116.)  etc.,  etc.  =  Quand  les  nappes  étaient 
ôtées,  on  n'enlevait  pas  toujours  les  tables;  mais  on  les  laissait  dres- 
sées pour  jouer  aux  échecs.  {Prise  d'Orange,  ihid.,  v.  558.) 


I  PART.    LIVR.    U. 

CHAP.  xxn. 


CHAP.    XXII. 


230  DE  L^EXÉCUTTON  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

i  PART.  LivR.  II.  tables  qui  consiste  uniquement  en  tréteaux  mobiles 
recouverts  de  planches  ^  Planches  et  tréteaux  dispa- 
raissent à  leur  tour  ^  et  la  belle  salle  reste,  telle  sans 
doute  que  Fa  rêvée  l'architecte,  dans  sa  sévère  nudité, 
avec  ses  peintures  rougeâtres,  son  carrelage  qui  miroite 
et  ses  fenêtres  à  plein  cintre  qui  y  laissent  un  peu  trop 
avarement  pénétrer  les  soleillées  de  juin.  Les  convives 
peuvent  revenir  maintenant  :  la  chambre  est  prête  et 
le  jongleur  aussi.  Il  a  retiré  sa  vielle  de  Y  étui  por  faire 
son  mestier  ^  ;  il  a  couché  l'instrument  sur  sa  poitrine  ; 
il  essaie  son  archet  et  fait  un  premier  appel  à  l'atten- 
tion d'un  auditoire  qui  menace  de  devenir  bruyant. 

Tandis  que  les  barons  répondent  plus  ou  moins 
rapidement  à  ces  appels  réitérés  d'un  chanteur  qui 
ne  veut  pas  perdre  son  temps  et  qui  déjà  a  commencé 
son  Or  faites  pais;  tandis  que  chacun  prend  sa  place 
autour  de  lui,  nous  aurons  le  loisir  d'étudier  quelques 
questions  qui  se  rapportent  précisément  à  cette  Séance 
épique  dont  il  vient  de  donner  le  signal. 


A  quelle  heure       A  quelle  hcurc  les  jongleurs  chantaient-ils?  Et  n'y 

la  séance   épique  «x   m  l.  a  «  ax  J'a*  >        i 

a-t-eiie  lieu,    avait-il,  aux  chatcaux,  que  cette  audition  après  le 

et  de  la  durée  .        ,        ,  i       i       •  r     c\ 

de  cette  séance,  priucipal  rcpas  dc  la  lournee  ! 

Y  a-t-il  eu        ^  ^  ^  J 

des  chansons        Saus  aucuu  doutc,  ccttc  heure  était  la  plus  habituelle, 

«deux  journées»?  q^  c'était  ccllc  aussi  qui  plaisait  le  mieux  aux  barons. 

Lorsque  le  jongleur,  qui  chante  Huon  de  Bordeaux, 


1.  C'est  dans  un  texte  de  Perceval  que  nous  trouvons  peut-être 
la  plus  claire  description  de  ces  tables  mobiles  :  «  Doi  valet  vinrent 
—  Qui  aporterent  deus  estaches...  —  Sor  ces  estaches  fu  asise  —  La 
taMe,  et  la  nape  sus  mise  »  (v.  4444,  4445  ;  4453,  4454).  —  2.  «  Les  tables 
ostent  serjantet  bacheler.  »  {Amis  et  Amiles,  v.  3318.)  «  Quant  il  orent 
lavé,  varlet  de  sale  osterent  —  Les  tables  vistement  et  à  terre  versè- 
rent. »  {Brun  de  la  Montaigne,  v.  1826,  1827.)  Etc.,  etc.  —  3.  «  Quant 
on  ot  fait  la  table  et  lever  et  sacier,  —  Ai  je  pris  ma  viele  por  faire 
mon  mestier.  »  {Brun  de  la  Montaigne,  v.  1826, 1827).  Etc.,  etc. 


DE  L'EXÉCUTION  DES  CHANSONS  DE  GESTE.  231 

donne  àsesauditeurs  un  rendez-vouspoiirlelendemain, 
il  ne  manque  pas  de  leur  dire  en  termes  très  exprès  : 
a  Si  revenés  demain  après  disner  K  »  Tel  est,  en  effet, 
le  commencement  ordinaire  de  ces  séances;  mais  leur 
fin  n'est  pas  si  nettement  précisée  :  «  Notre  chanson 
«  sera  finie  avant  Vamiitier  ^,  avant  que  le  soleil  se 
prenge  à  abaissier^  avant  Fheure  de  compile  ^.  »  Le 
chanteur  ajoute  en  certains  cas  :  «  Ne  cuit  qu'elle 
vous  faille  desi  à  la  vesprée  ^,  »  En  réalité,  la  séance 
ne  se  prolongeait  pas  toujours  jusqu'à  la  nuit  tombée, 
et  le  jongleur  parfois  demandait  grâce  :  «  Près  est  de 
VESPRE,  et  je  sui  moult  lassé  ^.  »  Puis,  il  y  avait  le 
souper,  qu'on  n'oubliait  pas  volontiers  et  qui  pouvait, 
lui  aussi,  mettre  un  terme  à  ces  trop  longues  après- 
midi  ^. 

Pour  être  la  plus  importante  et  la  plus  usuelle,  cette 
séance  du  soir  n'était  pas  la  seule.  Il  est  certain  qu'il 
y  avait  aussi,  dans  les  donjons  et  dans  les  cloîtres, 
une  séance  du  matin  et  qui  se  terminait  à  l'heure  du 
dîner.  «Hier  matin,  atierge,  nous  avions  un  jongleur, 
et  voici  qu'aujourd'hui  nous  avons  deuil  et  tristesse  ^:  » 


1.  Huon  de  Bordeaux,  éd.  F.  Guessard  et  C.  Grandmaison,  p.  148,  vers 
4951  et  4957.  —  2.  Anse:is  fils  de  Cfirbert,  fr.  4988,  f»  284.  —  3.  Bueves 
d'Hanstone,  Bibl.  nat.  fr.  12548,  fo  79  v«.  —  4.  Siège  de  Barhastre, 
Bibl.  nat.  fr.  1488,  fo  110.  Cf.  encore  les  textes  suivants  :  «  Gom  vos 
orreiz  ainz  le  soleil  cochié.  »  (Coronement  Looys,  éd.  Jonckbloet,  v. 
1367.)  «  Gom  vos  orroiz  ainz  qu'il  soit  avesprez.  »  {Ibid.,  v.  1373.  Il  ne 
reste  plus  ici  à  chanter  que  1306  vers.)  «  Gom  vous  orés  ains  que  jours 
soit  finis.  .)  {Anseïs  fils  de  Girbert,  Bibl.  nat.  fr.  4988,  f»  264,)  etc.,  etc. 
—  5.  Huon  de  Bordeaux,  1.  c,  p.  148,  vers  4948.  —  6.  «  Peracto  autem 
PRANDio,  ascendebat  dominus  rex  in  cameram  suam  cum  pr?elatis, 
mag-natibus  et  proceribus  prsedictis,  et  deinceps  magnâtes,  milites  et 
domini  aliique  generosi  diem  illum,  usque  ad  tempus  cœn^e,  in  tripu- 
diis,  coreis  et  solempnibus  menestralciis  prse  gaudio  solempnitatis 
illius  continuarunt.  »  (Charte  de  1377,  dans  Rymer,  t.  VII,  p.  160.)  C'est 
par  exception,  je  pense,  que  les  jongleurs  faisaient  leur  office  après 
souper.  {Hcrvis  de  Metz,  Bibl.  nat.  fr.  19160,  f^  21  v^.)  —  7.  Jourdams 
deBlaivies,  éd.  Conrad  Hoffmann,  vers  140, 141.  La  fin  (ï Anseïs  de  Car- 
thage  est  encore  plus  décisive  :  «  Mais  alons  boire,  qu'il  est  bien  mie 

DIS.  » 


I     PART.  LIVR.  II. 
CHAP.     XXIE. 


1    f»AKT.    LIVR.  II. 
CHAP.  XXIU 


232  DE  L^EXÉCUTIOiN  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

ainsi  parle  un  personnage  d'une  de  nos  vieilles  chan- 
sons. Tierce,  c'était  neuf  heures,  ou  environ.  Dans 
certaines  églises  on  était  encore  plus  matinal  et  Ton 
faisait  «  chanter  de  geste  »  depuis  la  fin  de  prime 
jusqu'au  commencement  de  la  grand'messe  K 

En  résumé,  on  chantait  nos  chansons  de  geste  tan- 
tôt au  matin,  et  tantôt  «  au  vespre  ^  »  ;  mais  je  n'en- 
tends point  dire  par  là  que  le  même  jongleur  donnât 
deux  séances  dans  la  même  journée.  Une  seule,  je 
pense,  suffisait  à  l'enrouer. 

«  Cette  séance  unique,  combien  durait-elle?  » 
Autre  problème  et  qu'il  est  plus  difficile  de  résoudre. 

La  seule  réponse  formelle  qui  ait  été  faite  à  cette 
question,  c'est  celle  de  notre  maître,  Francis  Gues- 
sard,  et  elle  est,  à  tout  le  moins,  fort  spécieuse. 

Guessard  avait  eu  son  attention  très  vivement 
attirée  par  certaine  laisse  d'Huon  de  Bordeaux  ^  qui  se 
trouve  à  peu  près  au  milieu  de  ce  très  aimable  poème. 
Cette  laisse,  nous  avons  eu  déjà  l'occasion  de  la  citer  : 
c'est  celle  où  le  jongleur  confesse  à  ses  auditeurs  qu'il 
est  décidément  bien  las  et  où  il  les  prie  de  revenir  le 
lendemain,  s'ils  le  veulent  bien,  entendre  la  suite  de 
son  roman,  a  Voilà  qui  est  clair^  s'écrie  Guessard, 
Cette  laisse  finit  au  vers  4962  de  notre  chanson, 
laquelle  compte  au  total  10495  vers.  Donc,  le  jon- 
gleur chantait  au  premier  jour  4962  Vers,  et  le  lea- 
demain  5533.  Huon  de  Bordeaux  est  un  poème  en 

DEUX  JOURNÉES.    » 

Même  observation  au  sujet  de  la  chanson  de  Gar- 
don qui,  elle  aussi,  comme  ffuon  (et  comme  certains 

1.  Déclaration  du  temporel  de  l'évêché  de  Beauvais,  du  22  avril  1454. 
Archives  nationales  P.  1461  (citée  par  G.  Desjardins  en  son  Histoire 
de  la  cathédrale  de  Beauvais,  p.  135.)  —  2.  Moniage  Guillaume,  Bibl. 
nat.  fr.  774,  P  197.  —3.  Éd.  Guessard  et  Grandmaison,  p.  148;  v.  4947 
et  ss.  Cf.  Gaydorif  p.  342. 


DE  L'EXÉCUTION  DES  CHANSONS  DE  GESTE.  233 

drames  d'Alexandre  Dumas)  serait  un  poème  en  deux  '  p^^^.  livr.h. 

'  i  CHAP.    XXII. 

journées.  Après  le  vers  5254  de  ce  poème  en  10887 

vers  \  le  jongleur  fait  un  appel  analogue  à  celui  que 
nous  venons  d'entendre.  Il  s'arrête  très  solennelle- 
ment et,  raccordant  sa  vielle,  se  prend  à  crier  :  «  Sei- 
gneur, oez  pour  Dieu  le  royamant,  —  Chanson  moult 
bonne  dont  ly  ver  sont  séant.  »  Là-desssus,  il  nous 

RÉSUME  TOUTE  LA  PREMIÈRE  PARTIE  DE  SON  POÈME.  DoUC, 

il  chantait  5254  vers  le  premier  jour,  et  5633  le  se- 
cond. 

Pas  n'est  besoin  d'observer  ici  que  ces  interpola- 
tions ne  se  trouvent  que  dans  un  seul  manuscrit 
diHuon  et  dans  un  seul  texte  de  Gaydon,  Ce  fait  n'en- 
lève rien  à  la  force  du  raisonnement  de  Guessard  et 
de  ses  partisans.  C'est  par  d'autres  arguments  qu'il 
faut  le  combattre. 

Il  ne  serait  pas  plus  légitime  d'opposer  au  texte  de 
Gaydon  tant  de  «  recommencements  »  qui  abondent 
dans  un  grand  nombre  de  nos  chansons.  A  tout  ins- 
tant nos  trouvères  s'interrompent  pour  nous  dire  : 
«  Ici  commenche  canchons  de  nobleté  ;  Ci  commence 
«  chançon  de  bien  enluminée,  etc.  »  Mais  il  n'y  a  là, 
en  vérité,  qu'un  cri  fait  pour  réveiller  l'auditoire 
plus  ou  moins  assoupi  et  lui  annoncer  les  événements, 
les  grands  événements  qui  vont  lui  être  racontés; 
tandis  qu'il  y  a  dans  Gaydon  un  long  résumé  de  tous 
les  événements  antérieurs,  un  résumé  pouvant  suf- 
fire aux  auditeurs  d'une  seconde  séance  qui  n'auraient 
point  assisté  à  la  première. 

La  difficulté  reste  donc  entière,  et  je  ne  vois  rien 

2.  Gaydon,  éd.  Guessard  et  S.  Luce,  p.  342,  d'après  le  seul  manuscrit 
0(Bibl.  nat.  fr.  1475,  olim  7551.)  Les  éditeurs  ajoutent  :  «  C'est  préci- 
sément au  milieu  du  poème  que  se  trouvent  cet  appel  et  ce  sommaire 
DE  LA  PREMIÈRE  PARTIE.  Ce  qui  uous  fait  penser  que  Gaydon,  comme 
Huon  de  Bordeaux,  se  récitait  en  deux  journées.  » 


1  PART.    LIVR.   H. 
CHAP.     XXII. 


234  DE  L^EXÉCUTION  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

qu'on  puisse  sérieusement  objecter  au  système  de 
Guessard,  si  ce  n'est  l'effroyable  fatigue  que  le  jon- 
gleur devait  éprouver  à  chanter  de  suite  cinq  ou  six 
mille  vers. 

Nous  avons  voulu  nous  rendre  compte  par  nous- 
même  du  temps  que  l'on  pouvait  mettre  à  chanter  un 
de  nos  vieux  poèmes,  et  nous  nous  sommes  con- 
vaincu qu'on  ne  pouvait  guère  chanter  plus  de  mille 
vers  par  heure.  La  séance  du  jongleur  qui  débitait 
Huon  ou  Gaydon  aurait  donc  été  de  cinq  ou  six  heu- 
res, au  moins.  Car  enfin,  il  fallait  bien  un  peu  souf- 
fler et  boire.  Six  heures!  !  Trois  tragédies!  !  ! 

Il  faut  bien  avouer  que  nous  n'avons  que  des  hypo- 
thèses à  opposer  à  un  système  qui  se  fonde  sur  deux 
maîtres-textes.  Je  me  persuade,  quant  à  moi,  qu'on 
ne  chantait  pas  toujours  une  chanson  entière  ;  qu'on 
en  résumait  une  partie  ;  qu'on  en  racontait  un  ou 
plusieurs  épisodes,  en  profitant  de  ces  «  recommence- 
ments »  dont  nous  parlions  et  qui  avaient  l'air  de  com- 
mencements ((  pour  de  bon  ».  Certains  jongleurs, 
rompus  au  métier,  chantaient  les  deux  ou  trois  pre- 
miers couplets  de  leur  chanson,  ceux-là  même  où  se 
trouvait  parfois  un  résumé  de  tout  le  poème  et,  faisant 
un  bond  hardi  au-dessus  de  quelques  centaines  de 
vers,  abordaient  l'épisode  qui  leur  semblait  le  mieux 
fait  pour  «  empoigner  »  leur  auditoire.  Ces  chan- 
teurs ont  dû  certainement  faire  des  anthologies,  des 
sélections.  Et  j'imagine  enfin  (sans  preuves,  hélas!) 
qu'il  devait  y  avoir  des  séances  épiques  de  fort  diverse 
durée  et  que  nos  jongleurs  ne  devaient  pas,  le  plus 
souvent,  chanter  d'affilée  beaucoup  plus  de  deux 
mille  vers.  C'est  déjà  fort  raisonnable  ^ 

1.  Nous  n'avons  que  des  points  de  repère  insuffisants.  Cf.  Anseis 
fils  de  Girbert  (Bibl.  nat.  fr.  4988,  f»  264).  «  Il  meïsmes  emporta  les 


DE  LT.XECUTION  DES  CHxiNSONS  DE  GESTE. 


235 


Le  jongleur,  cependant,  s'est  fièrement  campé  de- 
vant Fauditoire  un  peu  houleux  qui  remplit  la  salle 
sonore  :  il  est  presque  adossé  au  mur  du  fond  et 
presse  contre  sa  poitrine  la  vielle  dont  il  essaie  le 
timbre  et  la  justesse.  Il  y  a  toujours  quelque  chose 
d'un  peu  solennel  dans  ces  préludes,  et  notre  musi- 
cien espère  obtenir  par  là  un  commencement  de 
silence.  Il  essaie  sa  voix,  et  fredonne  quelques 
vers  de  son  poème  sur  cette  espèce  de  mélopée  dont 
un  manuscrit  d'Aucassin  et  Nkolette,  invoqué  plus 
haut,  nous  donne  peut-être  une  idée  assez  exacte  et 
qui  —  sauf  le  dernier  vers  de  chaque  laisse  auquel  on 
réservait  une  notation  particulière  —  semble  avoir  été 
la  même  pour  tous  les  vers  impairs  et  pour  tous  les 
vers  pairs  d'un  même  couplet  ^  S'il  en  était  ainsi,  un 
tel  chant  devait  nécessairement  être  un  peu  mono- 
tone ;  mais  nos  pères  ne  s'y  déplaisaient  point  et  y 
retrouvaient  quelque  allure  du  chant  d'église.  Entre 
chaque  couplet,  le  jongleur  devait  sans  doute  exé- 
cuter sur  sa  vielle  une  sorte  de  ritournelle  qui  lui 
permettait  de  reprendre  haleine  avant  d'aborder  une 
autre  laisse.  Quant  au  refrain  de  la  Chanson  deRolandy 


I  PART.   LlYR.    II. 
CHAP.  XXII. 

Le  jongleur 
s'apprête 
à  chanter. 


Les  préludes. 


escris  —  Dont  puis  pendi  à  Boulongne  Aloris...  —  Com  vous  orés 
ains  ke  jours  soit  finis.  »  Le  récit  dont  il  est  question  se  trouve 
650  vers  plus  loin  (au  f»  267  v«)  =  Dans  le  même  poème  (ibid.,  f»  284) 
on  lit  encore  :  «  A  icele  heure  délaissa  son  rochier—  Que  puissedi  ne 
pot  en  repairier,  —  Com  vous  orés  ancui  ains  Vanuitier.  »  Or,  la  mort 
d'Anseïs  est  racontée  940  vers  plus  loin  (fo  289),  et  la  prise  de  son 
château  560  vers  après  (f»  286),  etc.  Nous  avons  bien  là  le  terminus  ad 
quem,  mais  il  nous  manque  le  terminus  a  quo.  =  Nous  n'avons,  d'ail- 
leurs, parlé  jusqu'ici  que  des  séances  solennelles  dans  un  château  :  il 
est  certain  qu'en  plus  d'une  occasion  (en  voyage  par  exemple  ou  dans 
les  vergers)  les  jongleurs  ne  chantaient  parfois  qu'un  ou  deux  couplets. 
Telle  est  cette  laisse  isolée  des  Loherains  que  chante  dans  Guillaume  de 
Bole  «  la  suer  à  un  jougleor  moût  apert  »  :  «  Dès  que  Fromonz  au 
veneor  tença.  »  {Guillaume  de  Bole,  éd.  G.  Servois,  pour  la  Société 
des  anciens  textes,  p.  41,  v.  1333.) 

1.  Aucassin  et  Nicolette,  trad.  de   Bida,  Introduction  de  Gaston 
Paris. 


236  DE  L'EXÉCUTION  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

'  raTp. ïïn'  "■  q^^^ï^t  ^  ^^  terrible  aoi  qui  a  tant  exercé  l'intelligence 

~ et  la  bonne  volonté  des  critiques,  on  ne  le  retrouve 

dans  aucune  autre  chanson,  et  je  me  persuade  que 
c'était  une  sorte  d'interjection  analogue  à  notre  ohé, 
et  «  ahoy  »  est  encore  en  usage  dans  la  marine  an- 
glaise K  ■  " 

Le  moment  est  venu  de  commencer  ;  mais  on  peut 
aisément  s'imaginer  le  brouhaha  au  milieu  duquel 
le  pauvre  chanteur  était  le  plus  souvent  obligé  d'éle- 
ver la  voix.  Tous  ces  gens-là  avaient  bien  dîné  :  les 
hommes  se  disputaient,  les  femmes  jasaient,  les  enfants 
riaient.  Quel  tapage  ! 

C'est  alors  que  le  jongleur,  s'aidant  au  mieux  de 
sa  vielle,   s'écriait  :   a  Oiez  chançon,  et  si  nos  faites 
pais;  »  ^  puis  :  a  Si  faites  pais  et  laissés  le  noisier  »  ^; 
ou  bien  encore  :  «  Seignors,  or  escoutés,  n'i  ait  noise 
ne  son;  ^»  ou  bien  enfin  :  «  Seignours,  or  faites  pais, 
franke  gent  honerée,  —  Gardés  k'il  n'i  ait  noise  ne 
corous  ne  mellée.  »  ^  Puis,  voyant  que  des  groupes 
isolés  s'étaient  formés  dans  la  chambre  et  que  c'étaient 
autant  de  foyers  de  querelles  ou  de  railleries^  il  les 
interpellait  en  bons  termes  :  «  Or  faites  pais  et  vos 
traiez  vers  mi  ^,  »  et  encore  :  «  Bonne  chançon  qui 
entendre  vodra  — Si  laist  la  noise,  si  se  traie  de  çà  \  » 
On  finissait  par  obéir  tant  bien  que  mal,  par  se  tour- 


1.  V.  plus  loin,  t.  III,  p.  808.  —  2.  Raoul  de  Cambrai,  éd.  Leglay, 
p.  3.  —  3.  Huon  de  Bordeaux,  éd.  [Guessard  et  Grandmaison,  p.  2, 
V.  21.  —  4.  Maugis  d'Aigremont,  ms.  de  Montpellier,  H  247,  f^  154  r^. 
—5.  Destruction  de  Rome,  Romania,  1873,  p.  6.  Cf.  le  long  début  de 
Loon  de  Nanteuil  :  «  Seigneur,  soiez  en  pais...  — Que  la  vertu  de  T 
ciel  soit  en  vos  demorée.  ~  Gardez  qu'il  n'i  ait  noise,  ne  tabort,  ne 
criée.  —  Il  est  einsint  coustume  en  la  vostre  contrée,  —  Quant  uns 
chanterres  vient  entre  gent  henorée  —  Et  il  a  endroit  soi  sa  vielle 
atrempée,  —  Ja  tant  n'avra  mantel  ne  cote  desramée  —  Que  sa  pre- 
mière laisse  ne  soit  bien  escoutée.  »  (Rom^ania,  1884,  p.  12;  article  de 
P.  Meyer.)  —  6.  Moniage  Guillaume,  Bibl.  nat.,  fr.  774,  fo  124  r^.  — 
7.  Renier,  Bibl.  nat.  fr.,  24369,  anc.  Lavall.  23,  t.  II,  f'>52. 


1  PART.    LIVR.   II. 
CHAP.  XXII. 


DE  L^EXÉCUTION  DES  CHANSONS  DE  GESTE.  237 

ner  vers  le  jongleur  et,  ô  miracle,  par  se  taire  un 
peu.  ~ 

Ce  demi-silence  était  une  conquête  dont  le   ion-     Le  jongleur 

,  entonne 

gleur  se  hâtait  de  profiter,  pour  faire  connaître  en  ses  premiers 
quelques  mots  le  sujet  du  poème  qu'il  allait  chanter. 
Il  aimait  assez  à  procéder  ex  abrupto  ;  mais  encore 
fallait-il  que  ses  auteurs,  ses  poètes  lui  eussent  rendu 
la  chose  possible.  Oh!  le  bon  temps  que  celui  où 
Ton  pouvait  débuter  brusquement  et  entrer  de  suite 
in  médias  res  :  «  Un  jurn  fut  Carlemaine  à  F  Saint 
Denis  mustier  *  »  ;  ou  bien  encore  :  «  Ce  fut  à  la  Pen- 
tecôte, au  gai  printemps.  Charles  tenait  sa  cour  à 
Reims.  Il  y  avait  maintes  personnes  au  cœur  franc. 
Le  Pape  y  fut  et  y  prêcha.  La  messe  dite,  Charles 
monta  au  palais  jonché  de  fleurs  ^  »  Voilà  ce  qui  s'ap- 
pelle des  débuts  rapides  et  vifs.  Mais  aujourd'hui,  s'il 
en  faut  croire  notre  jongleur,  il  n'y  a  plus  guère  de 
ces  heureux  commencements  que  dans  cette  geste  de 
Guillaume  où  tous  les  poèmes  sont  attachés  les  uns       ^^^^^^ 

^  ^  ^  ex  abrupto. 

aux  autres  par  des  liens  qui  n'ont  rien  de  factice,  où 
toutes  les  chansons  n'en  font  qu'une  :  «  Or  est  dolanz 
Renoars  et  marriz  —  De  sa  moillier  la  gentiz  Aaliz.  » 
Ainsi  débute  le  Montage  Renoart  ^,  et  l'on  ne  saurait 
plus  prestement  débuter.  C'est  court  et  saisissant;  mais, 
hélas  !  rien  n'est  parfait  en  ce  monde,  et  le  malheur  ici, 
c'est  qu'il  faudrait  connaître  le  commencement  de  l'his- 
toire. Décidément,  il  vaut  encore  mieux  se  concilier 
la  faveur  de  son  public  en  procédant  par  interroga- 
tion et  en  lui  adressant  une  sorte  de  supplique  hum- 
ble, brève  et  polie  :  «  Bone  chançon  plest  vos  à  es- 

1.  Début  du  Pèlerinage  à  Jérusalem,  —  2.  Commencement  de  Gi- 
rartde  Roussillon;  traduction  de  P.  Meyer.  Cf.  le  début  du  Siège  de 
Barhastre  :  «  Ce  fu  à  Pentecouste,  une  feste  honorée.  —  Li  quens  fu 
à  Narbonne,  sa  grant  cité  fondée.  »  Etc.  —  3.  Bibl.  nat.,  fr.  6985  : 
f«  231  bis  ro. 


1   PART.    LIVR.   II. 
CHAP.    XXII. 


Débuts  précis. 


Débuts 
prophétiques 


238  DE  L  EXECUTION  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

coûter —  De  1'  meillor  home  qui  ainz  creut  en  Dé?  *  » 
Qui  oserait  répondre  non  ? 

Malgré  tout,  les  auditoires  des  châteaux  ont  senti 
d'assez  bonne  heure  le  besoin  d'être  mis  plus  explici- 
tement au  courant  des  péripéties  de  cette  chanson  dont 
ils  allaient  écouter  ou  subir  la  lecture  plus  ou  moins 
musicale  .C'est  quelque  chose  que  de  savoir,  par  avance , 
qu'on  peut  se  préparer  à  entendre  une  «  bone  chanchon 
estraite  de  grant  pris  —  Des  Loherains  qui  tant  furent 
gentis  ^)).  Il  serait  encore  meilleur  de  connaître  sur  le 
champ  le  nom  du  héros  avec  lequel  on  va  vivre  durant 
quelques  heures  :  «  Che  est  de  Vivien  de  Monbranc  la 
garnie^  »,  ou  «  Chançon  voit  dire  per  ryme  e  per 
leoin  —  De  V  fil  Filipe  lo  roy  de  Macedoin  ^  »,  ou 
encore  :  «  C'est  d'Aimeri  le  hardi  corageus  —  Et  de 
Butor,  un  paien  malastous, —  Qui  prist  bataille  à  dant 
Guibert  lou  prot  ^  »  Mais  c'est  encore  bien  sec,  et, 
dès  la  fin  de  l'époque  héroïque,  on  veut  être  mieux 
renseigné.  On  adore  les  débuts  en  forme  de  prophétie 
et  qui  font  connaître  par  le  détail  tous  les  événements 
ultérieurs.  C'est  une  sorte  de  programme,  comme  ceux 
qu'on  distribue  de  nos  jours  aux  concerts  classiques; 
c'est  comme  un  fil  qui  nous  guide  dans  le  labyrinthe. 
De  là,  ces  commencements  verbeux  de  tant  de  chan- 
sons qui  n'appartiennent  pas  encore  à  l'ère  de  la  déca- 
dence. Écoutez  plutôt  :  «  S'entendre  me  volés,  ja  vous 
sera  contée  —  La  vérité  com  Rome  fut  destruite  et 
gastée  —  Et  la  cité  fondue,  destruite  et  cravantée,  — 
Le  païs  exillés  et  la  terre  gastée  — ■  Et  comme  la  corone 
d'iloc  fu    enportée.  ^  »  Et  dans  un    autre   poème  : 


1.  Charroi  de  Nîmes,  éd.  Jonckbloet,  p,  73.  —  2.  Turin,  G.  III  B,  ms. 
duxiiie  siècle.  —  3.  Bibl.  de  Montpellier,  H,  247,  f«  173  v^  a.  —  4.  Ms. 
perdu  de  V Alexandre,  cité  par  Cl.  Fauchet  {Œuvres,  Paris,  MDCX,p.  552) 
et  par  P.  Meyer  (Alexandre le  Grand,p.  205).— 5. Prise  de  Cordres, Bibl. 
iiat.  fr.  1448,  fo  164.— 6.  Destruction  de  Rome,  v.  20.  Bomania,  1873,  p.  6* 


DE  L^EXECUTION  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 


239 


«  Et  je  vous  chanteray  des  quatre  fils  Aymon...  — 
Cornent  ils  guerroièrent  l'emperere  Charlon  —  Dont 
il  avint  en  France  tele  perdicion,  — Arce  en  fu  mainte 
YÎUe  en  feu  et  en  charbon  K  »  Il  y  a  de  ces  débuts  qui 
sont  bien  plus  développés  :  il  y  en  a  de  cinquante 
vers  ! 

Nos  vieux  poètes  estimèrent  qu'il  était  parfois  néces- 
saire de  ne  pas  se  borner  au  simple  énoncé  du  sujet 
de  tel  ou  tel  poème,  et  force  leur  fut  d'indiquer  nette- 
ment le  trait  d'union  qui  reliait  tel  ou  tel  de  leurs 
poèmes  à  quelque  autre  chanson.  Le  chanteur  qui 
psalmodiait  la  Vengeance  d'Alexandre  avait  soin  d'aver- 
tir le  public  que  son  œuvre  était  la  suite  naturelle  du 
véritable  Roman  d'Alexandre^.  Il  en  était  de  même 
pour  Gui  de  Nanteuil  et,  en  un  seul  vers,  le  jongleur 
apprenait  à  son  auditoire  qu'il  y  fallait  voir  le  com- 
plément à'Aye  d'Avignon  :  «  Oï  avez  d'Ayen  la  bêle 
d'Avignon  ^  »  Au  lieu  d'être  regardés  comme  des 
suites,  certaines  chansons  étaient  au  contraire  repré- 
sentées comme  les  commencements,  comme  les  pro- 
logues de  certains  autres  romans,  et  c'était  le  cas  de 
Garin  de  Montglane  ^.  Il  va  sans  dire  que  toutes  ces 
indications  étaient  l'œuvre  des  trouvères,  mais  récla- 
mées sans  doute  et  commandées  par  les  jongleurs. 

Tous  ces  préliminaires  n'étaient  pas  d'ailleurs  sans 
quelque  sécheresse,  et  les  chanteurs  sentaient,  après 
les  avoir  imposés  à  leurs  auditeurs,  qu'il  était  temps 
de  se  concilier  leur  attention  par  quelque  trait  plus  ai- 


I  PART.   LlYR.   IT. 
CHAP.  XXII. 


Débuts 
traits  d'union  > 


Débuts 
printaniers  ) 


1.  Quatre  fils  Aimon,  British  Muséum,  Roi.  16  G,  l,fo  290.  — 2.  «  De  la 
mort  Alixandre  avez  oï  assés  —  Cornent  fu  par  les  sers  11  Rois  empoi- 
sonnés —  Et  couciiiés  eF  sarcu  quant  il  fu  reg'retés;  — ^  Mais  anchois 
qu'il  i  fust  ne  que  il  fust  fines,  etc.  »  ^Bibl.  nat.  fr.  25517,  f^  284:  cité  par 
P.  Meyer,  Alexandre  le  Gra7id,  p.  257.)  —  3.  Ed.  P.  Meyer^  v.  1.  — 
4.  «  Aucuns  en  ont  chanté  et  s'en  sont  aaty,  —  Mais  au  commenche- 
ment  il  y  ont  moult  failly.  »  (Bibl.  nat.  fr.  1460,  f^  1  ro.) 


240  DE  tyEXÉCUTlON  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

'"^cHl/xxn"*   ^^ble,  par  quelque  couleur  plus  vive,  par  quelque 

sentiment  plus   relevé.  11  y  avait  là  des  femmes  et 

des  jeunes  filles  :  une  petite  description  de  printemps 
n'était  pas  pour  leur  déplaire,  et  le  jongleur  alors 
de  s'écrier  :  a  Ce  fu  el'  mois  de  may  que  la  rose  est 
fleurie,  —  Que  le  rossignol  chante  et  li  oriol  crie  ^  » 
Ou  bien  :  «  A  l'entrée  de  mai,  chelle  douche  saison, 
—  Que  florissent  chil  pré,  chantent  cil  oiseillon  — 
Qu'amant  se  resjoïssent  ^.  »  Les  hommes  n'étaient 
certes  pas  insensibles  à  toutes  ces  effluves  printaniè- 
res;  mais  le  jongleur  avait  mieux  pour  eux.  Il  disait 
à  ces  barons  que  sa  chanson  était  «  estraite  de  li- 
gnaige  ^  »  et  que  c'était  un  poème  a  de  bone  geste  ^  » . 
Parfois,  mais  trop  rarement  à  notre  sens,  il  leur  brû- 
lait le  cœur  avec  des  professions  de  foi  patriotiques  : 
«  Quand  Dieu  créa  cent  royaumes,  le  meilleur  fut 
France  «  la  douce  ^  ».  A  entendre  de  telles  paroles, 
tous  les  cœurs  battaient,  et  l'auditoire  tout  entier 
«  laissait  le  noisier  » . 
Débuts  de         On  a  dit  avec  raison  que  l'épopée  tient  lieu  d'his- 

«  protestation  »    *     «  i  o       t  t  •  i 

et  où        toire  aux  peuples  enfants,  et,  pour  mieux  parler,  que 

le  jongleur  iii«i«-n  •  i 

affirme  la  parfaite  Tépopee  cst  Icur  histoirc.  Lu  cc  qui  concerne  nos  plus 

historicité  il  ■*■  *- 

de  sa  chanson,  ancicnues  chansons,  cette  affirmation  est  des  plus 
exactes,  et  personne,  certes,  n'eut  jamais  songé  à  de- 
mander à  l'auteur  du  Roland  si  son  poème  était  vrai- 


1.  Foulques  de  Candie,  début  de  la  «  sixième  chanson,  »  dans  Téd. 
P.  Tarbé.  p.  150.  —  2.  Le  Bastars  de  Buillon,  éd.  Scheler,  v.  1  et  ss.  Le 
poète  ajoute  :  «  Car  le  tamps  renouvelle,  dont  dame  et  danseillon  — 
Reprendent  en  leur  coers  grant  consolacion  :  —  Car  li  dous  louseignos 
va  chantant  sa  chanson.  «  —  S.  Huon  de  Bordeaux,  1.  c,  v,  1  et  2.  Siège 
de  Barbastre,  Bibl.  nat.  fr.  1448,  P  110.  — 4.  Début  de  la  Prise  d'Orange, 
éd.  Jonckbloet,  p.  113.  —  5.  Début  du  Couronnement  Looys,  éd.  Jonck- 
bloet,  p.  1.  On  connaît  la  suite  qui  n'est  pas  moins  belle  :  «  Li  maine 
roi  ot  à  non  Charlemaine.  —  Cil  aleva  volentiers  douce  France.  —  Dex 
ne  flst  terre  qui  envers  li  n'apende.  —  Rois  qui  de  France  porte  corone 
d'or  —  Preudons  doit  estre  et  vaillans  de  son  cors,  »  etc.  Il  semble  ici 
qu'on  puisse  dire,  sans  rien  exagérer,  que  «  c'est  beau  comme  Homère.» 


DE  L'EXÉCUTION  BES  CHANSONS  DE  GESTE.  241 

ment  historique.  On  croyait  au  Rolandy  comme  nous 
croyons  à  Tacite.  Mais,  en  vieillissant,  les  peuples  de-  ■ 
viennent  sceptiques  et,  dès  le  xif  siècle,  quelques  dou- 
tes purent  s'élever  sur  l'historicité  de  certains  poèmes. 
A  mesure  que  la  société  féodale  devint  plus  savante  et 
plus  raffinée,  ce  scepticisme  grandit  et  ces  doutes  pri- 
rent un  corps.  Nos  jongleurs  le  comprirent  mieux  que 
personne  et  demandèrent  kleurs  auteurs  de  protester, 
avec  une  insistance  énergique,  contre  une  défiance 
aussi  périlleuse  que  blessante  :  a  II  faut  que  l'on  nous 
croie,  ou  nous  sommes  perdus.  »  Rien  ne  prouve,  du 
reste,  que  ces  chanteurs  n'aient  pas  été  eux-mêmes 
des  croyants  ;  mais,  quoi  qu'il  en  puisse  être,  ils  pro- 
testèrent, et  il  n'y  a  rien  de  plus  fréquent  au  début  de 
nos  chansons  que  ces  affirmations  de  leur  absolue  véra- 
cité, de  la  vérité  absolue  de  leurs  récits  :  «  Écoutez, 
«  écoutez  la  plus  historique  de  toutes  les  chansons. 
«  Pas  un  mot,  qui  n'y  soit  vrai,  complètement  vrai.  Pas 
«  un  seul  mensonge,  pas  un  seul.  Écoutez.  »  Je  ne  con- 
nais qu'un  seul  jongleur,  ou  un  seul  auteur  (si  vous 
l'aimez  mieux),  qui  ait  eu  le  courage  d'être  un  tanti- 
net sincère  et  de  dire  que  sa  chanson  «  faite  estoit  de 
vraie  estoire  »  et  que  «  poi  i  avoit  se  voir  non  *  ».  Un 
peu  de  fable,  mais  si  peu  que  rien.  Tous  les  autres 
s'égosillaient  à  affirmer  que  leur  poème  était,  comme 
nous  le  dirions  aujourd'hui,  un  document  historique  ^ 


1.  Maugis,  manuscrit  de  Montpellier,  H,  247,  f»  154  r».  —  2.  «  Signor, 
oez  merveilleuse  chançon;  —  Jà  de  plus  voire  ne  vos  dira  nus 
lion  :  —  Renoars  fu  sor  mer,  »  etc.  [Bataille  Loquifer,  Bibl.  nat.  fr. 
368,  fo  218,  etc.)  =  «  L'estoire  de  riens  ne  fausserai  ;  —  Mençonge  ne 
oiseuse  jàn'i  ajousterai...  —  Ains  dirai  vraie  estoire  dont  jà  ne  men- 
tirai. »  (Bueves  de  Commarcis,  éd.  Scheler,  v.  22  et  ss.)  «  Seignor,  oies 
canchon  dont  li  mot  sont  verai,  —  Si  com  dit  li  estoires,  ne  vos  en 
mentirai...  —  La  vérité  en  sai.  »  {Chanson  du  Chevalier  au  cygne, 
éd.  Hippeau,  p.  1.)  «  N'i  sera  fable  dite  ne  mensonge  provée...  —  Jeo 
ne  vous  dirrai  mie  fable  ne  losengier...  Chançon  de  vraie  estoire 
plest  vos   à  escouter.  »  (Destruction  de  Rome,  Romania,  1873,  v.  4, 


1  PART.    LIVR.  II. 
CHAP.  XXII. 


1    PART.    LIVR.    Il 
CHAP.    XXII. 


212  DE  L'EXÉCUTION  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

Là  dessus  la  conliance  du  bon  public  se  ranimait,  et  il 
croyait,  ou  faisait  semblant  de  croire. 

Ils  avaient  encore  fort  bien  compris,  nos  jongleurs 
et  nos  poètes,  que  tout  cet  auditoire  des  châteaux, 
que  tous  ces  chevaliers  et  toutes  ces  dames  avaient 
une  foi  aveugle  dans  la  science  des  clercs.  Aux 
yeux  de  ces  hommes  de  guerre,  c'étaient  les  clercs  qui 
étaient  les  véritables  juges  en  matière  d'histoire  et, 
en  quelque  manière,  les  dépositaires  de  la  vérité  his- 
torique; mais,  dans  la  société  cléricale,  c'était  aux 
moines  qu'on  accordait  le  plus  de  confiance.  Deux 
idées  dominaient  ici  le  jugement  de  nos  barons. 
Ils  se  persuadaient  tout  d'abord,  qu'il  y  avait,  dans 
la  bibliothèque  de  tous  les  monastères,  des  armoires 
pleines  de  livres  antiques  et  vénérables  où  l'on 
trouvait,  jour  par  jour,  toutes  les  annales  de  l'Eglise 
et  de  la  France.  Leur  autre  idée  (elle  était  plus  con- 
forme à  la  réalité),  c'est  qu'il  y  avait  un  monastère, 
auguste  et  célèbre  entre  tous,  qui  avait  officiellement 
la  garde  de  l'histoire  nationale,  qui  était  investi  de 
la  fonction  d'écrire  cette  histoire  et  où,  en  effet, 
comme  le   dit  un   de    nos    vieux   poètes,    «  étaient 


48  et  69,  pp.  6  et  7.)  «  Pour  ce  me  plaist  estoire  à  deviser  —  Certaine  et 
vraie.  »  [Enfances  Ogier,  éd.  Scheler,  v.  6  et  ss.,  p.  1.)  «  Ce  n'est  mie 
menchoigne,  mais  fine  vérités.  »  [Fierahras,  éd.  A.  Krœber  et  Servois, 
V.  3,  p.  1.)  «  Ceste  clianson  ne  vient  pas  de  mençonge.  »  [Foulque  de 
Candie,  «  quatrième  chanson  »,  éd.  Tarbé,  p.  52.)  «  Bone  chançon 
plaist  vos  que  je  vos  die;  —  Celle  n'est  pas  d'orguel  ne  de  folie,  — 
Ne  de  mençonge  atraite  ne  fornie.  »  [Gaydoîi,  ms.  B,  éd.  Guessard  et 
S.  Luce,  p.  XXI.)  «  Ains  vous  dirai  chançon  qui  n'est  mie  coursable... 
—  Quar  elle  est  en  Tistoire,  c'est  chose  véritable...  »  [Godefroi  de 
Bouillon,  Turin,  XXXVIII,  G  II,  16.)  «  Huimais  orrés  canchon  de 
bien  enluminée.  — Onques  par  jugleor  ne  fu  meudre  contée  — Et  si  est 
vérité,  en  la  Bible  est  trovée.  »  [Jérusalem,  éd.  Hippeau,  p.  241.  C'est 
un  recommencement,  et  non  pas  un  début.)  «  Tuit  ont  chanté  de  la 
cité  de  Nyme  ;  —  Pou  est  des  homes  qui  vérité  en  die.  —Mes  g'en  dirai 
que  de  loing  l'ai  aprise.  »  [Prise  d'Orange,  éd.  Jonckbloet,  p.  113.) 
«  Toute  est  de  vielle  hystoire  de  lonc  tens  pourpensée,.  [Siège  de  Bar- 
hastre,  Bibl.  nat.  fr.  24369, 1,  P  115.)  Etc.,  etc. 


DE  L  EXECUTION  DES  CHANSONS  DE  GESTE.  243 

écrites  les  gestes  de  la  France  *  ».  J'ai  nommé  Saint- 
Denis. 

Ces  deux  idées,  ces  deux  convictions  de  nos  pères 
ont  été  très  habilement  exploitées  par  les  jon- 
gleurs. De  là  ces  prétendues  constatations  qu'on  peut 
lire  en  tête  d'un  si  grand  nombre  de  nos  vieux  poè- 
mes :  «  A  Saint-Denis  en  France  fu  li  raules  trouvés  ^,  » 
etc.  On  les  crut  aisément  et  longtemps.  Puis,  le  jour 
où  ils  aperçurent  quelque  ombre  de  doute  dans  les 
yeux  de  leurs  auditeurs,  nos  chanteurs  en  vinrent 
à  donner  à  leurs  affirmations  un  caractère  plus  anec- 
dotique  et  plus  précis  :  <(  C'était  un  matin  de  prin- 
temps, dit  l'un  d'eux,  et  il  me  prit  fantaisie  d'aller  à 
Saint-Denis.  Arrivé  à  l'abbaye,  je  macoïntaï  avec  un 

l.«Uns  hom  la  fist  de  Tanciene  vie.  — Hues  ot  non,  si  lamist  en  un 
livre  —  Et  seela  el'  mostier  Saint-Denise,  —  La  ou  les  jestes  de 
France  sont  escrites.  »  (Mort  Aimeri  de  Narbonne^  éd.  Gouraye  du 
Parc,  p.  132.)  —  2.  Fierabras,  1.  c,  v.  4.  Le  ms.  du  British  Muséum 
(Bibl.  du  Roi,  n»  15,  E  VI,  ajoute  ce  vers  :  «  Plus  de  cent  cinquante 
ans  a  yl  esté  celez.  »  =  Aux  textes  nombreux  que  nous  avons  déjà 
cités  (t.  1,  p.  118),  on  peut  joindre  les  suivants  :  «  A  Saint-Dynis  de 
France  premièrement  trovée,— De  V  rolle  deTeglise  escrite  et  trans- 
latée, —  Cent  anz  i  a  esté,  ch'  est  vérité  provée.  »  [Destruction  de 
Rome,  Romania,  ISIS ^  p.  6,  vers  13-15.)  «  A  Sain-Denis  le  fist  ung  clers 
qui  moult  fu  sage.  »  (Doon  de  Nantueil,  Romania,  1884,  p,  15;  art.  de 
P.Meyer.)  «  A  Saint-Denys,  qV  moustier  seignori,— Fu  puis  trouvez  en 
un  serqeupoli,  —  Et  li  escris  et  li  oevre  de  li  —  Cent  ans  après  qu'il 
i  fu  enfoy.  »  {Aubery  le  Botirgoing,  éd.  Tarbé,p.  155),  etc.,  etc.  On  re- 
marquera, dans  le  dernier  texte  cité,  l'hypothèse  d'un  manuscrit  décou- 
vert dans  un  tombeau.  =  Saint-Denis  n'est  pas  le  seul  moutier  où  les 
trouvères  et  les  jongleurs  prétendent  avoir  trouvé  l'original  de  leurs 
chansons.  L'auteur  de  Foulque  de  Candie  (éd.  P.  Tarbé,  «  sixième 
chanson  »,  p.  150),  parle  de  Gluny  :  «  Chançon  ferai  nouvele  et  de  grant 
seignorie  :  —  Quar  je  fus  une  fois  à  Clugni  l'abaïe.  —  Si  trouvai  là  un 
livre  de  grant  ançoiseurie  —  Et  g'i  verseillai  tant  que  g'i  trouvai  la 
vie  —  Si  com  le  roy  de  France  ala  à  ost  banie,  »  etc.  Ailleurs,  c'est 
Saint- Fagon  :  «  L'estorie  fu  trovée  el'  mostier  saint  Fagon  —  Tôt  droit 
en  Rainscevals,  si  com  oï  avon,  —  Par  dedans  une  aumaire  où  les  livres 
met  on.  »  {Elioxe,  Romania,  1890,  p.  333,  v.  6-10.  Cf.  le  texte  cité  dans 
notre  tome  I,  p.  118.)  —  En  d'autres  poèmes  il  est  simplement  question 
d'une  abbaye  dont  on  ne  spécifie  pas  le  nom:  «  S'oiez  bone  chançon  de 

molt  grant  soignourie.  —  Molt  a  estez  perdue,  peça  ne  fu  oïe.  —  Uns 
clers  l'a  retrovée,  cui  Jhesu  beneïe.  —  Les  vers  en  a  escriz,  tote  l'a 

restablie  :  —  L'estoire  an  trova  dedanz  une  abaïe.  »  [Simon  de  Pouille, 

Bibl.  nat.  fr.  368,  fo  140  r^.)  Etc.,  etc. 


I   PART.    LIVR.   II. 
CHAP.  XXII. 


t  PART.   LIVH.    11. 
CHAP.  XXII. 


Débuts 

où  Ton  affirme 

tantôt 

l'antiquité, 

tantôt 

la  nouveauté 

d'une 

chanson. 


244  DE  L'EXÉCUTION  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

moine  et  lui  demandai  commentée  devais  m'y  pren- 
-  dre  pour  écrire  une  œuvre  absolument  vraie  et  sans 
aucun  mensonge.  Je  le  fis  parler  (c'est  ainsi  que  pro- 
cèdent nos  reporters)  et  ce  bon  moine  finit  par  me 
montrer  la  vraie  histoire.  C'est  celle  que  vous  allez 
entendre.  »  Plusieurs  chansons  ont  reçu  cette  même 
préface  S    et  le    nom   du   moine   y   est   seulement 
changé.   Il  s'appelle  tantôt  Nicolas,  tantôt  Savant; 
mais  il  est,  sous  tous  les  noms,  également  imaginaire. 
Une  fiction,  une  fable  nouvelle.  On  ne  les  compte  plus. 
L'idée   d'ancienneté   se  reliait  fort  naturellement, 
dans  l'esprit  de  nos  pères,  avec  cette  confiance  absolue 
qu'ils  accordaient  aux  antiques  annales  de  tous  les 
monastères,  à  celles  surtout  de  Saint-Denis  en  France. 
Les  pauvres  jongleurs  étaient  souvent  en  d'étranges 
embarras  devant  certains  auditoires  qui,  sous  l'empire 
de  ces  idées,  se  montraient  sans  doute  plus  difficiles  de 
jour   en  jour.  A  nos  chanteurs  on  demandait  à  la 
fois  du  vieux  et  du  neuf.  Du  vieux  qui  n'eut  pas 
encore  servi,  du  neuf  qui  fut  profondément  histori- 
que. 11  leur  fallut,  bon  gré  mal  gré,  donner  quel- 
que satisfaction  à  de  telles  exigences,  et  c'est  ce  qui 
les  amena  à   supposer  l'existence  de  quelque  chro- 
nique très  importante  et  très  antique  qu'ils  décou- 
vraient soudain  dans  la  poudre  d'une  bibliothèque 
monastique  et  dont  ils  livraient  pour  la  première  fois 


1.  Nous  la  trouvons,  avec  de  légères  variantes,  dans  les  trois  poè- 
mes d'Adenet  :  Berte  aux  grans  pies,  éd.  Scheler,  p.  1,  v.  1-16;  En- 
fances Ogier,  éd.  Scheler,  p.  2,  v.  36-48;  Bueves  de  Commarchis,  éd, 
Scheler,  p.  1,  v.  1-20.  Un  texte  plus  précieux  est  celui  des  Enfances 
Guillaume  :  «  Fist  lai  uns  moines  de  Saint-Denise  en  France...  —  Uns 
gentis  moines  qui  à  Saint  Denis  iert,  —  Quant  il  oit  de  Guillaume  par- 
leir,  —  Avis  li  fut  k'i  fut  antroblieis.  —  Si  nos  en  ait  les  vers  renove- 
leis,  —Qui  o[n]t  el' rôle  plus  des  cent  ans  esteis.  —  Je  li  ai  tant  et  pro- 
mis et  donnei  —  Qu  i  m'ait  les  vers  ensaigniés  et  monstreis.  »  (Bibl. 
nat.  fr.  1448,  fo  68  v».)  —  2.  Dans  Berte,  c'est  Savari  ;  dans  Bueves,  c'est 
Nicolas,  et  dans  les  Enfances  Ogier,  «  dant  Nicholas  de  Rains  ». 


DE  L'EXÉCUTION  DES  CHANSONS  DE  GESTE.  245 

la  traduction  toute  récente  à  la  légitime  curiosité  de 
leur  public.  En  tout  cas,  il  ne  leur  sembla  pas  inutile  de  - 
répéter  en  entonnant  la  première  laisse  de  leur  chan- 
son :  «  S'orrès  canchon  de  V  tans  anchiennour \  —  S'orès 
bonne  cançon  de  Tanciien  ouvrage  ^  —  Oiez  chanson 
qui  est  vielle  et  antie  ^  »  C'est  ce  qui  leur  fournissait, 
tout  naturellement,  l'occasion  de  s'indigner  (les  bonnes 
âmes!)  contre  les  romans  de  la  Table  ronde,  contre 
ces  nouveautés  mensongères  qui  leur  faisaient  une  si 
rude  concurrence.  Eux,  ces  chanteurs  de  geste;  eux, 
ces  rapsodes  qui  regardaient  la  poésie  comme  un  en- 
seignement et  une  magistrature;  eux,  ces  historiens, 
ils  s'abaisseraient  à  chanter  «  ce  Lancelot,  ce  Tristan 
et  cet  Artus  dont  on  parle  tant  ^  »  !  Puis  donc  qu'on 
était  en  si  beau  chemin,  pourquoi  ne  leur  demanderait- 
on  pas  de  parler  «  dou  songe Erminolai  »  et  de  raconter 
comment  Crucados  «  trouva  les  fées  en  la  forest  dou 
glai  ^  »  ?  11  ne  leur  manquait  plus  vraiment  que  d'avoir 
à  réciter  des  fableaux  \  Décidément,  pour  qui  les 
prenait-on? 

1.  Bueves  d'Hanstone,  Bibl.  nat.  fr.  12548,  fo  79.  —  2.  Ogier,  rema- 
niement en  vers  de  douze  syllabes,  Bibl.  de  Turin.  G,  I,  38,  f»  7.  — 
3.  Début  de  Jourdains  de  Blaivies.  C'est  le  même  sentiment  qui  ins- 
pire Fauteur  des  Enfances  Vivien,  lorsqu'il  dit  :  «  Plet  vos  oïr  chan- 
çon  de  grant  mesure. —  Des  vieles  gestes  ancienes  qui  furent.  »  (Bibl. 
nat.,  p.  368,  f»  173  r^.)  Etc.,  etc.  —  4.  «  Teus  i  a  qui  vous  cantent  de 
la  reonde  table;...  —  Mais  jou  ne  vous  voel  dire  ne  mensonge,  ne 
fable.  ))  {Relias,  Bibl.  nat.  fr.  786,  f»  92.)  «  Seigneurs,  oyés  chançon 
dont  li  ver  sont  plaisant,  —  Véritable  et  bien  faite,  d'un  gracieux  ro- 
mant.  —  N'est  mie  de  la  fable  Lancelot  et  Tristant,  — D'Artus  ne  de 
Gauvain  dont  on  parole  tant.  »  {Ogier,  remaniement  en  vers  de  douze 
syllabes,  Bibl.  de  l'Arsenal,  anc.  B.  L.  F.  191,  192,  xv^  s.)  «  Maintes 
foies  avés  mainte  novele  oie  —  De  la  cort  roi  Artu  et  de  sa  baronie, 
—  De  Gavain  son  neveu  et  de  sa  conpaignie  —  Et  des  autres  barons 
dont  la  fable  est  bastie.  —  Ce  fu  fable  d'Artu  u  ço  fu  faerie.  »  {Elioxe, 
V.  3292  et  s.;  Romania,  1890,  p.  335.)  —  5.  Bueves  de  Commarchis,éd. 
Scheler,  v.  25  et  ss.  L'auteur  ajoute  :  «  Ain  s  dirai  vraie  estoire.  — 
6.  «  Signor,  oiez  cançon  qui  moult  fait  à  loer;  —  Je  ne  vous  vaurai 
mie  mençoignes  raconter,  —  Ne  fableaus,  ne  paroles  pour  vos  deniers 
enbler;  —  Ains  vous  dirai  cançon  où  il  n'a  qu'amender.  »  (Début  des 
Enfances  Godefroi,  dans  le  ms,  de  la  Bibl.  nat,  fr.  12558.) 


I   PART.    LIVR.  II. 
CHAP.  XXII. 


Débuts 
moraux. 


246  DE  LEXÉCUTION  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

I  PART.  LivR.  n.       Puis,  ils  aioiitaient  A\m  ton  convaincu   :  «  Nos 

CHAP.    XXH.  '  w 

—  chansons,  pour  être  vieilles,  n'en  sont  pas  moins  des 

nouveautés.  Il  en  est  ainsi  de  celle  que  je  vais  vous 
chanter  :  «  Moult  fet  bien  à  oïr  ;  pieça  ne  fut  contée  ^  » 
Ou  bien  :  «  Molt  a  esté  perdue  ;  pieça  ne  fu  oie.  »  - 
((  C'est  inédit,  original,  nouveau.  »  Le  public,  ravi, 
croyait  à  ce  prospectus  et  s'apprêtait  candidement  à 
savourer  tant  de  fraîcheur. 

Un  dernier  doute,  une  dernière  appréhension  pou- 
vait encore  rester  dans  l'esprit  de  la  meilleure  partie 
de  l'auditoire.  Certains  jongleurs  étaient  venus  au 
château,  en  ces  derniers  temps,  qui  avaient  quelque 
peu  scandalisé  les  vieux  barons  et  les  jeunes  femmes. 
Il  y  avait  tel  épisode  qui  était  véritablement  trop  vif, 
pour  ne  rien  dire  de  plus,  et  le  châtelain  ne  désirait 
pas  imposer  pareille  épreuve  à  ses  hôtes  qui  n'étaient 
pas  d'ailleurs  unanimes  à  la  redouter.  Ce  qu'on  désire 
entendre  dans  notre  château,  c'est  un  chant  mâle  et 
fier,  profondément  moral  et  vraiment  chevaleresque. 
Le  jongleur,  bien  entendu,  fait  ici  toutes  les  promesses 
qu'on  lui  demande  :  «  Qui  sa  chanson  volentiers  en- 
tendra —  Mains  bons  essanples  escouter  i  pora  ^  »  11 
pourrait  s'en  tenir  là;  mais  il  va  parfois  plus  loin  et 
ajoute  avec  un  élan  poétique  qui  ne  manque  pas 
de  beauté  :  «  Seignor,  j'ai  commencié  chançon  de 
vaselage,  —  De  grant  chevalerie  et  de  fort  ahan- 
nage;  ^))  ou  encore  :  «  De  saintes  et  de  sains  est  ma 
chanson  furnie,  —  Et  d'armes,  et  d'amours,  et  de 
chevalerie  \  »  Il  tourne  même,  il  tourne  trop  au 
moraliste  :  «  Bien  doit  chascuns  son  affaire  arréer —  A 

1.  Siège  de  Barhastre,  Bibl.  nat.  fr.  24369,  t.  I,  fo  115.  —  2.  Simon 
dePouille,  Bibl.  nat.  fr.  368.  fo  140  r^.  Cf.,  dans  Anseis  de  Carthage  : 
«  Onques  n'en  fu  la  droite  rime  oïe,  «  etc.  —  3.  Bataille  Loquifer, 
Bibl.  nat.  fr.  1448,  f»  290  v".  —  4.  Renaiis  de  Montauhan,  éd.  Miche- 
lant,  p.  21,  V.  9.  —  5.  Baudoin  de  Sebourc  ;  éd.  Boca,  tome  I,  p.  123. 


DE  L'EXÉCUTION  DES  CHANSONS  DE  GESTE.  247 

ce  qu'il  puist  sa  vie  en  bien  user  K  »  Les  bâillements  '  'chaVxxh"* 

et  le  tapage  de  son  auditoire  Tavertissent  qu'il  fait 

fausse  route,  et  le  voici  de  nouveau  mis  en  demeure 
de  réclamer  le  silence  :  «  Soiez  en  pais,  qui  chançon 
demandez.  »  Et  il  redit  à  plusieurs  reprises,  enflant 
sa  voix  :  a  Soyez  en  paix,  soyez  en  paix.  »  Le  bruit 
redouble. 

Le  chanteur,   un  peu  embarrassé  et  ému,  espère       ^^^^ut^ 

'  ^  '  i  satiriques 

se  tirer  d'affaire  en  se  faisant  alors  gouailleur  et  où  le  jongleur 
satirique.  Il  fait  l'éloge  du  temps  passé,  et  affirme  tous stfcfnfrères. 
que  tout  dégénère  :  «  Vencu  ad  conveitise  qui  tut  le 
mund  suzprent  ;  —  Nus  ne  vuelt  mes  doner  à  cui  rien 
ne  li  rent.  —  Mes  por  naient  le  funt,  car  ne  lor 
vaut  naient.  —  Tut  lor  estuet  guerpir  à  lor  define- 
ment.  —  Pourquoi  perdez  vos  aimes  ^?  »  Tout  cela 
est  fort  bien,  et  c'est  presque  un  sermon  ;  mais  le  jon- 
gleur s'aperçoit,  à  ses  dépens,  qu'il  n'est  décidément 
plus  dans  le  ton.  Les  conversations  et  la  mellée  re- 
prennent de  plus  belle,  et  le  pauvret  s'époumonne  en 

1.  Enfances  Ogier,  éd.  Scheler,  v.  1  et  2.  V.  encore  le  début  de 
VAlexand7^e  :  «  Qui  viers  de  rice  estore  viut  entendre  et  oïr  —  Pour 
prendre  bon  exemple  [et]  proecce  aquellir,  —  De  connoistre  raison 
d'amer  et  de  haïr,  —  De  ses  amis  garder  et  cièrement  tenir,  —  Les 
laidures  vengier  et  les  bienfais  merir,  »  etc.,  etc.  (éd.  Michelant,  vers 
1  et  ss.)  Cf.  le  début  d'Oberon,  éd.  A.  Graf,  vers  1-4,  etc.=  Quelquefois, 
la  morale  du  poème  est  résumée  en  un  précepte  spécial  et  qui  a  les 
allures  d'un  proverbe  :  «  Seignor,  la  geste  le  dit  et  le  tesmoigne.  — 
En  foie  femme  orguelleuse  et  félonne  —  Ne  vos  fiés  :  car  tous  maus 
achoisonne.  »  {Bueves  d'Hanstone,  ms.  de  Turin  G  III,  13,  du  xiii^  s., 
fo  471.)  =  Un  autre  mode,  plus  pratique  et  plus  vivant,  c'est  de  pré- 
senter le  héros  du  poème  comme  le  parfait  modèle  de  toutes  les  ver- 
tus. C'est  ainsi  qu'au  début  d'Aspremont,  on  fait  le  panégyrique  de 
Naimes  :  «  Tel  conseillier  n'orent  onques  li  Franc.  —  Il  n'aloit  mie  les 
barons  empirant,  »  etc.  Même  procédé  au  début  iVÉlie  de  Scmit  Gilles 
(éd.  G.  Raynaud,  p.  l,v.  4  et  ss.)  ;  de  ce  JDoon  de  la  Roche,  qui  sera  ré- 
sumé plus  loin  :  (Harl.  4404,  fo  1.)  et  d'une  version  des  Quatre  fils 
Aimon  (British  Muséum,  Roi,  16  G.  I,  xv*^  siècle)  où  Renaud  nous  est 
montré  comme  «  le  plus  loial  baron,  le  meilleur  chevalier  —  Qui  onc- 
ques  portast  armes  sur  auferant  destrier  ».  Etc.  etc.  —  2.  Un  récit  en 
vers  français  de  la  première  croisade  (d'après  le  ms.  d'Oxford,  Bod- 
leienne,  Hatton  fo  1,  77),  publié  par  P.  Meyer,  Rpmania,  1876;  pp.  8 
et  9  du  tirage  à  part. 


248  DE  L'EXÉCUTION  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

iPART.  LivR.  II.  Y^in  à  répéter  :  «  Or  faites  pais,  barons,  si  m'escou- 

GHAP.    XXII.  A  r  7  7 

«  tés.  »  On  ne  l'écoute  pas. 

Il  ne  lui  reste  plus  qu'une  faute  à  commettre,  et  il 
la  commet.  Étant  en  veine  de  satire,  il  croit  le  mo- 
ment favorable  pour  dauber  tous  les  autres  jongleurs, 
ses  confrères,  en  vantant  à  l'excès  sa  propre  marchan- 
dise. C'est  faire  montre  à  la  fois  de  fanfaronnade  et 
de  mauvais  goût;  mais,  que  voulez-vous,  la  jalousie 
l'emporte,  et  la  petite  vanité  méchante,  et  le  désir 
aussi  de  montrer  l'esprit  qu'on  croit  avoir:  «  Tous  ces 
jongleurs,  s'écrie-t-il,  ne  sont  que  des  ignorants,  et, 
s'ils  se  vantent,  on  peut  vraiment  se  demander  pour- 
quoi. Des  ignorants,  vous  dis-je,  et  qui  ne  valent 
pas  la  monte  d'un  bouton,  d'un  denier,  d'une  gousse 
d'ail  ou  d'un  gant.  Ce  ne  sont  pas  des  chanteurs, 
mais  des  apprentis.  Outrecuidants,  par  dessus  le 
marché.  Ils  ont  corrompu  toutes  les  gestes  et  négligé 
la  fleur,  la  vraie  fleur  de  toutes  les  chansons.  Je  ne 
craindrais  pas  de  le  leur  dire,  s'ils  étaient  là.  Oui, 
s'ils  étaient  un  millier  devant  moi,  je  leur  dirais  : 
«  Ignares,  ignares!  »  Et  que  Dieu  les  maudisse  ^  » 


1.  «  Cil  troveor  bastart  font  contes  avillier.  —  Si  se  voelent  en  cort 
sor  les  millors  presier  —  Et,  quant  il  ont  tôt  dit,  si  ne  vaut  un 
denier.  »  {Alexandre,  version  citée  par  P.  Meyer,  Alexandre  le 
Grand,  p.  138.)  «  Cil  novel  jougleor  qui  en  suelent  chanter  —  Le 
vrai  commencement  en  ontlaissié  ester.  »  (Antioche.)  «  Apprentie  jou- 
gleour  et  escrivain  mari  —  Ont  Testoire  fausée.  »  (Berte  ans  grans 
pies,  éd.  Scheler,  p.  1,  vers  13,  14.)  «  N'en  sevent  mie  cist  pluiseur 
jougleor;...  —  Carde  Testoire  ont  oublié  la  flour.  »  (Bueves  d'Hanstone, 
Bibl.  nat.,  fr.  12,548,  f»  79.)  «  Cil  jugleor,  saciés,  n'en  sevent  guère  : 

—  De  la  canchon  ont  corrompu  la  geste.  »  (Chevalerie  Ogier  de  Bane- 
marche,  éd.  Barrois,  v.  11859  et  ss.;  début  de  la  «  onzième  branche  ».) 
«  Niuls  des  altres  jongleurs  k'els  le  vous  ont  contée.  —  Ne  sevent 
de  l'estoire  vailant  une  darrée.  »  (Destruction  de  Rome,  Romania, 
1873,  p.  6,  V.  5  et  6.)  «  Les  altres  jougelours  s'en  soilent  bien  preisier; 

—  Mais  s'ore  en  fuissent  ci  ensemble  .x.  milier,  —  Devant  eus  oseroie 
bien  dire  et  afïichier  —  K'euls  tous  ne  sevent  mie  la  monte  d'un 
denier.  »  (Ibid,  v.  43  et  ss.)  «  Chil  novel  jugleor  par  leur  o  utrecuidan- 
che  —  Et  par  leur  nouviaus  dis  l'ont  mis  en  oblianche.  »  (Boon  de 
Maïence,  éd.  Pey,  p.  1,  v.  9  et  10.)  «  Cil  jougleour  qui  ne  sorent  rimer... 


DE  LTXECUTION  DES  CHANSONS  DE  GESTE.  249 

Quelques  murmures  éclatent  dans  la  salle  ;  mais  le 
jongleur,  qui  est  en  verve,  fait  à  ses  auditeurs  un 
nouvel  appel  au  silence  :  «  Or,  faites  pais,  li  grant  et  li 
menourS),  et  aborde  vaillamment  son  propre  pané- 
gyrique et  Féloge  de  son  roman  :  «  Les  vers  que  vous 
allez  entendre,  sont  bien  faits  et  vraiment  nobles.  La 
chanson  tout  entière  est  gracieuse  à  dire  et  à  chan- 
ter. Dès  qu'on  l'entend,  on  l'aime,  et  il  n'y  a  que  les 
traîtres  à  ne  la  point  goûter.  Jamais,  en  trestoiit 
vostre  aé,  vous  n'en  entendrez  de  pareille.  Huimès 
commence  chançon  de  grant  valoiir,  —  D'amor,  de 
dames,  de  pitié,  de  douchour,  —  Meillor  noïstes  dire  par 
jougleour'K  »  C'est  tout,  mais  que  de  compliments 


I  PART.  LIVR.  II. 
CHAP.  XXII. 


Débuts 

en  forme 

de 

panégyriques. 


—  L'estoire  firent  en  pluseurs  lieus  fausser.  »  (Enfafices  Ogier,  éd. 
Scheler,  p.  1,  v.  13  et  15.)  «  Vilain  jongleur,  qui  Daoïedieu  mal  donge, 

—  Ne  sevent  tiex,  qui  qui  morde  ne  ronge.  »  {Foulque  de  Candie,  début 
de  «  la  quatrième  chançon  »,  éd.  Tarbé,  p.  52.)  «  Poy  est  jouglerre  qui 
de  ceste  vous  chant;  —  Car  ilz  n'en  sçevent  la  montance  d'un  gant.  » 
{Gaydon,  1.  c,  p.  342.)  «  Aucun  vous  chantent  dou  Loherent  Garin  — 
Et  de  Begon  le  vassal  de  Belin  —  Qui  point  ne  sevent  à  dire  dont  il 
vint.  »  [Les  Loherains,  ms.  de  Turin,  G  III,  13.)  «  Cil  jugleor  vous 
chantent  de  Maugis  le  larron...  —  Dont  il  ne  sevent  mie  la  monte  d'un 
bouton.  »  {Maugis  d'Aigremont.  Bibl.  nat.  fr.  766,  f»  1.)  «  Cil  jugleor 
en  chantent  en  viele  ;  —  Mais  tiex  en  chant  au  matin  et  au  vespre  — 
Qui  n'en  sait  pas  vaillant  une  cenele.  »  {Moniage  Guillaume,  Bibl.  nat. 
fr.  774,  fo  197.)  «  Cil  jugleor  n'en  dient  tant  ne  quant;  —  Tuit  l'ont 
leissé,  ki'l  ne  sevent  nient.  »  {Otinel,  éd.  Guessard  et  Michelant,  p.  75.) 
«  Chantet  vous  ont  cil  autre  jogleor  —  Chançon  nbvelle,mais  il  lais- 
sent la  flor.  »  {Raoul  de  Cambrai,  éd.  A.  Longnon  et  P.  Meyer,  p.  1.) 
«  Chil  autre  jougleor  ne  vous  en  chantent  mie,  —  Quar  il  n'en  sevent 
pas  la  monte  d'une  alie.  »  {Vivien  VaumacJiour  de  Monhranc,  ms.  de 
Montpellier,  H,  247,  f»  273  v".)  Cf.  les  textes  sur  ce  sujet  que  nous 
avons  publiés  en  notre  tome  I,  p.  380,  et  qu'il  nous  a  paru  inutile  de 
réimprimer  ici. 

1.  Bueves  d'Hanstone,  Bibl.  nat.  fr.  12548,  fo  79.  —  2.  Aubery 
le  Bourgoing,  éd.  Tarbé,  p.  1.  Cf.  les  textes  suivants  desti- 
nés à  compléter  ceux  que  nous  avons  publiés  plus  haut  (I,  p.  380) 
et  à  justifier  toutes  les  lignes,  tous  les  mots  qui  précèdent  :  «  L'es- 
-oire  iert  si  rimée,  par  foi  le  vous  plevi  —  Que  li  mesentendant  en 
seront  abaubi  —  Et  li  bien  entendant  en  seront  esjoï.  »  [Berte  aus 
grans  pies,  éd.  Scheler,  p.  1.)  «  Seignor  et  dames,  por  Dieu  ore  escou- 
tez  —  Bone  chanson,  jamais  tele  n'orrez.  »  [Covenans  Vivien,  éd. 
Jonckbloet,  v.  1  et  2.)  «  Iceste  estoire  dont  ci  m'oés  parler  —  Est 
gracieuse  à  dire  et  à  chanter.  »  {Enfances  Ogier,  éd.  Scheler,  v.  51, 
52.)  «  Je  vous  diray  tel  chose...  —  Dont  li  vier  seront  noble  et  li  fait 


PART.    LTVR.    TI 
CHAP.  XXII. 


250  DE  I;EXÉCI]T10N  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

exquis  en  peu  de  mots  !  A  peine  reste-t-il  au   chan- 

teur  le  temps  de  nommer  l'auteur  de  son  poème  \ 

ou  le  Mécène  qui  Fa  commandé.  Si  ce  dernier  toute- 
fois a  été,  en  son  temps,  libéral  et  large  pour  les  jon- 
gleurs, il  lui  consacre  ici  une  sorte  d'oraison  funèbre  : 
«  Quant  il  morra,  dit-il,  lï  joitgleour  deveront  bien 
plourer  ^  »  Il  semble  prêt  à  pleurer  lui-même. 
Débuts  pieux.  Le  silence,  cependant,  ne  s'est  pas  encore  rétabli, 
et  il  en  faut  venir  aux  grands  moyens.  Tout  cet  audi- 
toire est  chrétien,  et  c'est  par  là  qu'il  le  faut  prendre. 
Notre  jongleur  enfin  s'en  rend  compte,  et  lui  parle  de 
Dieu.  Pour  tous  ceux  «  qui  entendront  volontiers  le  son 
de  ses  vers  »,  il  va  jusqu'à  demander  à  ce  grand  Dieu 
«  que  ne  voient  enfer,  celé  maie  maison  ^  »  et  il  prie 
pour  la  guérison  de  leurs  âmes.  Bref,  il  en  revient,  tout 
simplement,  à  faire  ici  ce  que  tout  le  monde  faisait 
avant  lui,  à  imiter  ces  confrères  en  jonglerie  dont  il 

avenant.  »  {Florence  de  Rome,  cité  dans  VRistoire  littéraire,  XXVI, 
p.  336.)  «  Qui  or  voldroit  entendre  et  escouter  —  Bonne  chanson  qui 
moult  fait  àloer,  —  Conques  traîtres  ne  pot  nul  jor  amer.  »  [Gaydon, 
1.  c.  p.  1.)  «  Bonne  chanson  plaist  vos  que  ge  voz  die  —  De  haute 
ystoire  et  de  grant  baronie.  —  Millours  ne  puet  estre  ditte  n'oie.  » 
(Girars  de  Vimie,  éd.Tarbé,  p.  1.)  «  Seigneur,  oez  chançon  dont  li  ver 
sont  bien  fait»  (Orson  de  Beativais.)  «Seignor,  oies  chanson  de  grant 
nobilité...  —  Jamais  n'orrès  si  bonne  en  trestout  vostre  aé.  »  [JRenatis 
de  Montauban,  éd.  Michelant,  p.  1,  v.  1  et  3.)  Etc.,  etc.  =  Certains  de 
ces  éloges,  que  les  jongleurs  se  décernent  à  eux-mêmes,  se  rappor- 
tent à  la  transformation  importante  que  les  trouvères  ont  fait  subira 
de  vieux  poèmes  dont  ils  ont  changé  les  assonances  en  rimes  :  «  Oï 
Tavès  conter  en  une  autre  chançon;  —  Mais  n'estoit  pas  rimée  ensi 
com  nous  Tavons.  —Rimée  est  de  novel.  »  (Antioche,  v.  69-71.)  «  Or 
vos  comencerai  Testoire  qui  mult  est  bien  rimée,  —  Tute  faite  par 
mètre,  sans  sillabe  fausée,— D'Antioche  la  grant.  »  {Un  récit  envers 
français  de  la  première  croisade,  d'après  le  ms.  d'Oxford,  Bodleienne, 
Hatton  77;  Romania,  1876,  article  de  P.  Meyer;  p.  9.)  Cf.  la  fin  de  ce 
même  récit:  «La  chanson  est  finie  qui  mult  est  bien  rimée.  »  Etc.,  etc. 
—  1.  V.  les  débuts  des  Enfances  Ogier,  (éd.  Scheler,p.2,vers  24  et  ss.); 
de  la  Destruction  de  Rome  {Romania,  1873, p.  6,  vers  7-12)  et  de  Foul- 
que de  Candie  (éd.  P.  Tarbé,  pp.  3  et  52),  etc.  —2.  «  C'est  li  cuens  Guis 
de  Flandres  sor  la  mer.  »  Les  jongleurs,  ajoute-t-on,  «  moult  porront 
aler  —  Ains  que  tel  père  puissent  mais  recovrer.  —  Or  le  nous  vueille 
Diex  longuement  sauver!  »  {Enfances  Ogier  éd.  Scheler,  p.  2,  v.  24  et 
ss.  Texte  déjà  cité.)  —  3.  Antioche,  éd.  P.  Paris,  I,  7. 


DE  L'EXÉCUTION  DES  CHANSONS  DE  GESTE.  251 

parlait  tout  à  l'heure  avec  tant  de  mépris,  et  à  repro- 
duire enfin  leur  façon  la  plus  habituelle  de  commencer 
leurs  chansons.  Une  bénédiction,  un  souhait,  telle  est 
leur  formule  ordinaire,  et  il  s'en  empare  :  a  Que  Dieu 
vous  bénisse,  dit-il  à  son  public  décidément  apaisé. Qu'il 
vous  bénisse,  le  roi  du  Paradis,  le  «  glorieux  du  ciel  », 
le  roi  espeîi table;  qu'il  vous  bénisse,  celui  «  qui  le  ciel 
et  la  terre  et  le  mont  establi  —  Et  Adan  et  Evain 
forma  et  beneï  ;  »  qu'il  vous  bénisse  ce  «  Jhesu  de 
sainte  gloire  qui  en  la  crois  fu  mis  »  et  qui  fut  pour  nous 
((  féru  de  la  lance;  »  qu'il  vous  garde  par  sa  douceur  et 
«  vous  vueille  octroier  à  la  fin  vray  pardon  M  »  A 
la  bonne  heure,  voilà  qui  est  grand  et  vrai,  et  il  n'y  a 
rien  de  si  beau  que  de  placer  ainsi,  au  début  de  son 
œuvre,  l'idée  de  ce  grand  Dieu  dont  nos  trouvères  ont 
si  bien  parlé;  de  ce  Dieu,  de  ce  pur  esprit  ^ qui  fu  et  est  et 
iei't  ^,  qui  haut  siet  et  loin  voit  ^,  et  qui  est  li  voirs 
de  î    ciel  ^  ;  de    ce  divin   Créateur  qui  nous  a  fait 

1.  «  Signor,  or  escoutés,  que  Dieus  vos  soit  amis,  —  Li  rois  de  sainte 
gloire  qui  en  la  crois  fut  mis,  —  Qui  le  ciel  et  le  terre  et  le  mont  esta- 
bli, —  Et  Adan  et  Evain  forma  et  beneï.  »  {Aiol,  éd.  J.  Normand  et 
(>.  Raynaud,  v.  1-4.)  «  Or  escoutez  pour  Deu  le  creator,  —  Que  il  nous 
garde  par  la  soe  douchor,  —  Bone  chançon  du  tems  ancienor.  »  {Aitbery 
le  Bourgoing,  éd.  Tarbé,  p.  1.)  «  Oies,  Seignor,  que  Jesu  bien  vous 
face,  —  Li  glorieus,  li  rois  esperitables.  »  (Chevalerie  Ogier.)  «  Or  fai- 
tes pais,  signor,  gue  Dieus  vos  beneïe,  —  Li  glorieus  del'  cîiiel,  li  fleus 
sainte  Marie.  »  [Èlie  de  Saint  Gilles,  éd.  G.  Raynaud,  v.  1,  2.)  «  Oiez, 
seignour  baron,  Dieus  vous  croisse  bonté.  »  [Gui  de  Bourgogne,  éd. 
Guessard  et  Miclielant,  v.  1.)  «  Segnour,  oiiés,  ke  Jhesus  bien  vous 
fâche,  —  Li  glorieus  ki  nous  flst  à  s'ymage.  »  {Huon  de  Bordeaux,  éd. 
Guessard  et  Grandmaison,  v.  1  et  2.)  «  Oez,  Seignor,  que  Dex  vos 
beneïe,  —  Li  glorieus,  li  fllz  sainte  Marie  !  »  {Prise  d'Orange,  éd.  Jonck- 
bloet,  p.  113,  V.  jl  et  2.)  Etc.,  etc.  On  voit  par  ces  citations  que,  con- 
trairement à  notre  jongleur,  nos  chanteurs  épiques  débutaient  sou- 
vent par  cet  exorde  chrétien.  =  Les  débuts  des  poèmes  allemands  tout 
en  étant  aussi  religieux,  offrent  une  autre  physionomie.  Tel  est  celui 
du  Ruolandes  Liet  du  curé  Conrad  :  «  Créateur  de  toutes  choses,  empe- 
reur de  tous  les  rois,  maître  souverain,  apprends-moi  toi-même,  »  etc. 
.  —2.  «  Esperitables  estes,  biax  sires  rois.»  [Amis  etAmiles,  éd.  E.  Hoff- 
mann, V.  1217.)  —  3.  Ogier  le  Danois,  éd.  Barrois,  v.  4102,  Cf.  Aiol, 
1.  c,  V.  6888  et  Amis  et  Amiles,  1.  c,  v,  1216.  —  4.  Renaus  de  Montau- 
ban,  1.  c,  p.  257,  v,  11.  Cf.  p.  376,  v,  4  (qui  tôt  ot  et  tôt  voit).  —5.  Aiol, 
1.  c,  V.  2930. 


I     PART.  MYU.   II. 
CHAP.  XXII. 


I  PART.    LI\R.   II, 
CHAP.  XXII. 


252  DE  L'EXÉCUTION  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

présent  de  la  lumière  \  et  par  qui  croissent  les  her- 
bes et  les  fleurs,  les  vins  et  les  blés^;  de  ce  Miséri- 
cordieux qui  est  le  verais  justisierre  ^  mais  qui  est 
surtout  le  bel  père  raemant  ^,  le  dous  pères  de  lassas  ^ 
que  tout  l'univers  prie  ^  et  dont  la  fonction  céleste 
consiste  en  quelque  sorte  à  nous  pardonner  sans  cesse 
nos  péchés  \  Tel  est  le  Dieu  en  qui  notre  jongleur  croit 
de  tout  son  cœur  et  sous  le  patronage  duquel  il  met 
enfin  ses  auditeurs  et  sa  chanson  :  «  Que  Damedïex  de 
gloire  nous  doinst  beneïchon.  »  Il  aurait  pu,  comme 
tant  d'autres,  se  borner  à  ce  vers,  qui  dit  tant  de  cho- 
ses, qui  dit  tout  ^ 
du^'ngieur  Lcs  préludcs,  pour  le  coup,  sont  décidément  ter- 
minés et  notre  jongleur  enfin  va  commencer  sa  vraie 
chanson.  «  Quel  en  est  le  titre,  lui  crie-t-on  de  toutes 
parts.  —  Doon  de  la  Roche,  répond-il.  »  Là-dessus  un 
maître  coup  d'archet,  et  il  débute 


1.  Prise  d'Orange,  éd.  Jonckbloet,  p.  150.  —2.  Benaus  de  Montau- 
ban,  1.  c,  p.  410,  V.  37;  Gaufrey,  éd.  Guessard  et  Chabaille,  v.  132  et 
ss.  ;  les  Chétifs,  éd.  Hippeau,  pp.  225,  226.  —  3.  Enfances  Godefroi, 
éd.  Hippeau,  v.  1067  —  4.  Antioche,  1.  c,  I,  p.  128.  —  5.  Renaus  de 
Montauban,  1.  c,  p.  426,  v.  15.  —  6.  Raoul  de  Cambrai,  éd.  Le  Glay, 
pp.  75,  214.  —  7.  Les  Chétifs,  1.  c,  p.  254.  Cf.  Gaydon,  1.  c,  v.  9110.  — 
8.  En  achevant  ce  qui  concerne  les  débuts  de  nos  chansons,  il  con- 
vient d'en  signaler  quelques-uns,  plus  rares  et  qui  n'ont  pu  trouver 
place  dans  la  nomenclature  précédente.  Tel  est  le  début  «  critique  »  où 
le  poète  invoque  le  témoignage  de  certaines  personnes  encore  vi- 
vantes, et  qui  attesteraient  au  besoin  la  vérité  de  ses  dires  :  «  A  tes- 
moig  en  trairoie  maint  franc  home  gentil  —  Et  maint  duc  et  maint 
conte  et  maint  riche  marquis.  »  (Aiol,  1.  c,  v.  10, 11.  Cf.  Amis  et  Ami- 
les,  1.  c,  V.  7,  8,  etc.)  Tel  est  encore  le  début-songe  :  «  Une  noit,  en 
dormand,  me  vint  en  avisée  —  L'arcevesque  meime,  »  etc.  (Entrée  de 
Spagne,  Bibl.  S.  Marc  à  Venise,  mss.  fr.  XXI,  P  1  v".)  Tel  est  enfin  le 
début  particulier  aux  rifacimenti  :  «  Pour  ce  qu'est  mal  rimée,  la  rime 
amenderai.  »  [Bueves  de  Commarcis,  éd.  Scheler,  v.  20.)  «  D'Alixandre 
vus  voel  l'estore  rsifr esciw^^  {Alexandre,  éd.  Michelant,p.  l,v.ll.)=Les 
débuts  de  l'époque  de  la  décadence  sont  trop  souvent  d'une  longueur 
désespérante  et  faciles  à  reconnaître  :  «  Qui  veult  aprendre  honneur  et 
suivre  courtoissie  —  Les  dames  doit  loer  et  Tamoureusse  vie:  — Car 
pour  les  dames  est  mainte  honneur  essaucie...  —  Or  dirai  à  quel  fin  ma 
matièreest  traitie,  etc.  »  {Brun  de  la  Montaigne,  éd.  P.  Meyer,  p.  1.) 


DE  L^EXÉCUTION  DES  CHANSONS  DE  GESTE.  253 

«  C'est  une  chanson  courtoise  et  avenante,  c'est  une  it^art.  uvr.  u. 
«  vieille  chançon  sur  Doon  rAUemand  que  je  vous  prie 
«  d'entendre.  Ce  Doon  servit  en  cour,  mais   seulement  Analyse  complète 

^  de 

«  les    armes   à  la   main.  Pas   un   denier    ne   lui   vint    ^^  H^Roche 

«  jamais  de  pillerie  ni  de  vol.  Il  ne  songeait  qu'à  essau- 

«  cier  les  chevaliers  pauvres,  les  sergents,  les  orphelins. 

((  Dans  tout  son  lignage,  il  n'y  eut  jamais  un  seul  baron  qui 

<(  possédât  un  seul  arpent  de  terre,  si  ce  n'est  la  Roche  et 

«  la  terre  autour.  Mais  vous  allez  voir,  s'il  est  qui  vous  en 

«  chant,  quels  dons  lui  fit  le  doux  Roi  de  gloire.  Ecou- 

«  tez  ^  » 

Doon  vivait  sous  Pépin,  et  c'est  Pépin  qu'il  servait. 
Bien  que  ce  père  de  Charlemagne  fut  un  grand  roi, 
Doon  lui  parlait  en  toute  liberté  et  rudesse  et,  si  Pépin 
commettait  quelque  injustice,  Doon  le  redressait.  Même 
il  avait  certaine  vertu  qui  commence  à  se  faire  rare  :  il 
était  généreux  pour  les  jongleurs,  et  ne  comptait  pas  les 
manteaux  qu'il  leur  donnait  ^.  Il  était  pauvre  cependant  ; 
mais,  si  pauvre  qu'il  fût,  il  était  aimé  de  la  sœur 
du  roi  Pépin  qui  s'appelait  Olive.  Tant  de  pauvreté,  tant 
de  vertus  ne  touchèrent  pas  le  Roi  qui,  dans  sa  grande 
distribution  de  fiefs,  oublia  un  jour  l'humble  seigneur  de 
la  Roche.  Il  y  avait  là  de  quoi  réjouir  les  courtisans,  race 
gouailleuse,  qui  n'aime  pas  les  gentilhommes  pauvres  et 
se  plaît  à  les  railler  :  «  Il  gardera  la  court  et  Fiver  et  Testé 
((  —  Et  tanra  les  chemises  quant  le  bain  est  chauffé  !  » 
De  telles  plaisanteries  n'eurent  pas  le  résultat  que  ces 
mauvais  plaisants  en  espéraient.  Pépin,  honteux  et  repen- 
tant, offrit  à  Doon  sa  sœur  Olive  et,  avec  elle,  la  «  Laor- 
roigne  » .  Le  bon  chevalier  estima  que  le  don  (en  ce  qui 
concerne  la  terre)  était  vraiment  excessif  :  «  Li  oisel  qui 
((  ce  haite  ains  que  puisse  voler  —  Chiet  à  terre.  »  Malgré 
tant  de  modestie,    les  noces  de  Doon  et  d'Olive    sont 


1.  Doon  de  la  Roche;  British  Muséum,  Harl.  4404,  f»  1  r^.  —  2.  «  Ja 
ne  s'enpLai[n]deront  li  petit  ne  li  grant  ;  —  Et  jugleors  plusours  ot 
à  sa  cort  tous  tems.  —  Si  leur  donnoit  manteaulx  et  bliaux  bés  et 
gens.  »  {Ihid,,  f»  1.) 


254  DE  L'EXECUTION  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

1  FART.  LivTi.  îi.  joyeusement  célébrées  \  et  voilà  un  honnête  homme  qui 

CHAP.  xxir.  O      ^  1  L 

■ est  enfin  heureux. 

Ce  bonheur,  hélas  !  ne  devait  être  que  de  courte  durée, 
et  le  traître  fait  ici  son  apparition  dans  notre  drame. 
Pas  n'est  besoin  de  dire  qu'il  est  de  la  race  de  Ganelon 
dont  il  est,  en  effet,  le  neveu,  et  de  Hardré  dont  il  est  le 
cousin.  Il  se  nomme  Tomile,  et  est  appelé  à  jouer  un 
grand  rôle,  un  rôle  odieux,  dans  toute  la  suite  de  cette 
chanson  :  «  Votre  femme  (dit-il  un  jour  à  Doon  qui  est 
((  encore  dans  toute  la  fraîcheur  de  ses  premières  joies 
«  et  a  déjà  un  bel  enfant,  le  petit  Landri),  votre  femme 
<c  est  une  infâme,  et  je  l'ai  trouvée  hier  couchée  avec  un 
«  garçon,  »  La  vérité  est  que  Tomile  avait  traîtreuse- 
ment fait  coucher  je  ne  sais  quel  misérable  dans  le  lit  de 
la  très  innocente  Olive  ^  Doon  y  est  trompé,  juge  sa 
femme  coupable  et  la  veut  tuer.  Injustement  accusée, 
Olive  demande  à  être  brûlée  vive.  Le  traître,  que  rien 
ne  désarme,  soufïle  la  haine  au  pauvre  baron  déses- 
péré :  ((  Si  seras  cous  clamés,  se  dient  li  enfant.  »  Doon 
furieux  et  qui  s'apprête  à  en  appeler  au  roi  Pépin,  pénè- 
tre comme  un  fou  dans  la  chambre  où  est  son  petit  Lan- 
dri, le  jette  brutalement  par  terre,  et  l'enfant  «  qui 
brait  »  gardera  toute  sa  vie  la  cicatrice  de  la  plaie  qui 
lui  est  faite  ^  C'est  sur  ce  spectacle  qu'il  convient  de 
finir  la  première  partie  du  Drame  que  chante  notre  jon- 
gleur, et  qui  jusqu'ici  a  été  vraiment  bien  mené.  Le  ta- 
bleau final,  la  scène  de  la  fureur  de  Doon  et  de  l'enfant 
blessé  serait  goûtée  des  meilleurs  juges. 


Le  tableau  qui  suit  n'est  guère  moins  émouvant* 
Accablée  sous  le  poids  de  la  colère  de  son  mari  et  aussi 
de  l'indignation  de  son  frère  Pépin,  Olive,  qui  se  défend 
en  vain,  reste  à  la  Roche  et  fait  à  Doon  qui  part  les  plus 

1.  Doon,  fo  1  yo  —  2°.  —  2.  F^  3  —  4  v».  —  8.  F^  5  ro—  6  ro. 


CHAP.  XXIJ. 


DE  L  EXECUTION  DES  CHANSONS  DE  GESTE.  255 

touchants  adieux  \  Au  milieu  de  tant  d'émois,  le  petit  »  iabt.  uvr. 
Landri  est  fait  pour  attirer  sur  lui  la  sympathie  de  tous 
les  auditeurs  de  la  chanson,  surtout  des  femmes.  Cette 
sympathie  si  naturelle,  il  la  mérite  d'autant  mieux  que 
son  père  se  remarie  et  qu'à  tous  ses  malheurs  va  se  join- 
dre celui  d'avoir  une  marâtre.  Et  quelle  marâtre!  C'est 
la  propre  fille  du  traître  Tomile,  c'est  Audegour.  Le  petit 
garçon,  d'ailleurs,  a  déjà  le  cœur  très  fier  et  s'indigne 
de  cette  seconde  union  qui  jette  sur  le  nom  de  sa  mère 
un  déshonneur  immérité.  Il  interpelle  l'archevêque  qui 
a  béni  ce  nouveau  mariage,  et  lui  dit  :  «  Quand  je  serai 
grand,  je  vous  tuerai  ^  »  Il  avait  raison  de  s'indigner, 
l'enfant.  La  pauvre  Olive  est  forcée  de  s'éloigner,  après 
de  nouveaux  et  derniers  adieux  à  Doon.  Le  pauvret,  lui, 
est  cruellement  persécuté  par  la  fille  du  traître,  par 
l'intruse  qui  le  bat  à  coups  de  pied  et  de  poing, 
et  lui  crie  sans  cesse  :  «  Bâtard ,  bâtard  "^  !  »  La 
naissance  d'un  fils  qu'Audegour  a  de  Doon,  et  qui  est 
aussi  laid  que  Landri  est  beau,  exaspère  encore  la  haine 
de  la  marâtre.  Un  terrible  incident  va,  d'ailleurs,  changer 
plus  profondément  tout  le  cours  des  choses.  Sauvage, 
indompté,  vengeur,  l'héritier  légitime,  Landri,  se  jette  un 
jour  sur  Tomile  et  le  frappe  d'un  grand  coup  d'échiquier 
d'or;  même  il  tue  un  des  neveux  de  son  ennemi  juré, 
et  est  forcé  de  quitter  ce  palais  maudit  où  son  père  ne 
peut  plus  le  défendre.  Les  traîtres  ont  juré  sa  mort, 
mais  un  moine,  par  bonheur^  prévient  Doon  de  l'abo- 
minable complot.  Vite,  il  envoie  son  fils  à  la  cour  de 
Pépin  qui  se  montre  assez  lâche  pour  ne  pas  oser  le 

1,  BoonJ^Q  po — 10  r».  «Doon  envoie  son  chapelain  à  Paris  pour  appren- 
dre au  roi  Pépin  le  crime  d'Olive,  et  Pépin,avec  quinze  mille  hommes,  se 
rend  à  Cologne  qui  est  déjà  et  sera  le  principal  théâtre  des  événements 
de  notre  poème.  Douleur  publique  de  Doon,  dont  le  deshonneur  est 
connu  de  tous  ;  indignation  de  Pépin  contre  sa  sœur.  »  C'est  à  dessein 
que  nous  n'avons  pas  fait  entrer  le  récit  de  ces  faits  dans  une  analyse 
qui  doit  nécessairement  être  très  rapide.  —  2.  F^  10  r^.  —  15  r».  Olive 
fait  à  son  iîls  cette  recommandation  expresse  :  «  Dès  que  ton  père 
sera  remarié,  tu  iras  dans  un  moutier  »  (fo  13  v»).  La  fille  de  Tomile  est 
appelée  dans  le  poème  «  Audegour-la-coverte  ».  —  3.  F^  15  r^.  —  18  v^. 


PART.    LTVR.   11. 
CHAP.  XXU. 


256  DE  L  EXÉCUTION  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

garder  près  de  Jui.  Rien  n'est  plus  émouvant  ni  plus 
naturel  que  les  derniers  adieux  de  la  pauvre  Olive  à  son 
fils  :  «  ïu  t'en  iras,  biaulx  filz,  à  Paris  à  ton  oncle.  — 
«  Je  remainrai,  biaulx  filz,  chaitive  et  besongneuse.  — 
((  L'arbre  que  tu  plantas  baiserai  à  ma  bouche.  »  Landri, 
que  le  Roi  craint  de  protéger,  n'hésite  pas  à  se  séparer 
d'un  défenseur  aussi  pusillanime  et  part,  sans  plus  tar- 
der, pour  Rome  et  pour  Constantinople.  Olive  reste  seule. 
Quand  reverra-t-elle  son  fils,  son  bien-aimé  fils  ?  «  La 
dame  se  pasma  qui  trop  fu  dolereuse  \  »  C'est  sur 
cette  pâmoison  que  prend  fin  notre  second  tableau.  Il  est 
plus  dramatique  encore  que  le  premier 


Nous  voici  à  Constantinople,  chez  le  roi  Alexandre  qui 
fait  à  Landri  le  meilleur  accueil  :  «  Amis,  ce  dit  le  roi, 
((  frère,  belle  jouvente  —  Et  je  vous  retenrai  et  vos 
«  gens  tous  ensamble.  »  Le  fils  d'Olive  veut  prouver 
qu'il  est  digne  d'un  tel  accueil,  et  remporte  sur  les 
paiens  une  glorieuse  victoire.  Il  n'en  faut  pas  davan- 
tage pour  lui  valoir  l'amour  de  la  fille  du  Roi  qui  s'ap- 
pelle Salmadrine  et  qui  l'aura  pour  mari,  ou  se  laissera, 
dit-elle,  mourir  de  faim.  Le  Roi  cependant  ignore  quel 
est  ce  vainqueur,  quel  est  ce  Landri,  et  il  envoie,  pour  le 
savoir,  des  messagers  en  France  ^  A  peine  arrivés  à  Co- 
logne, ces  messagers  tombent  au  milieu  des  traîtres  qui 
font  bonne  garde  autour  de  Doon  et  d'Audegour, 
et  commencent  par  enlever  leurs  chevaux  aux  envoyés 
d'Alexandre.  Par  bonheur,  il  y  a  à  Cologne  un  défen- 
seur vaillant  du  bon  droit  :  l'Archevêque  prend  en 
main  la  cause  de  ces  étrangers,  et  jure  qu'il  déposera  la 


1.  Doon,  î°  18  yo—  26  v^.  —  2.  F»  26  vo-— 29  v».  Le  roi  de  Constantinople 
donne  à  Landri  le  titre  de  chambellan  et  le  fait  servir  par  des  cheva- 
liers. Quant  à  Salmadrine,  elle  arrête  au  passage  les  messagers  de 
son  père  :  «  Si  vous  ne  rapportez,  leur  dit-elle,  que  de  bonnes  infor- 
«  mations  sur  Landri,  je  vous  ferai  riches  pour  toute  votre  vie  » 
(f«  30  ro). 


DE  L^EXÉCUTION  DES  CHANSONS  DE  GESTE.  251 

crosse  si  justice  ne  leur  est  pas  rendue.  Indignés  contre 
les  traîtres  et  contre  leur  engeance,  les  bourgeois  de  la 
ville  prennent  parti  pour  leur  évêque,  et  la  guerre 
ensanglante  les  rues  de  la  vieille  cité.  Un  cousin  de 
Doon,  Gontiaume,  se  fait  le  champion  du  bon  droit  et  lutte 
corps  à  corps  avec  le  propre  fils  de  la  marâtre,  avec 
Malingre  * .  Une  femme  cependant  sort  du  moûtier  Saint- 
Honoré:  c'est  Olive,  c'est  l'épouse  innocente  et  persécu- 
tée. Elle  entend  qu'il  est  question  de  Landri;  elle  a{)prend 
qu'on  est  venu  à  Cologne  chercher  des  nouvelles  de  son  fils. 
Une  faut  pas  songer  à  peindre  sa  joie,  et  il  convient,  à  la 
fin  de  ce  troisième  tableau,  de  la  laisser,  pleine  d'espé- 
rance, suivre  du  regard  ces  messagers  du  roi  de  Constan- 
tinople  qui  vont  voir  son  fils  ^  Que  ne  peut-elle  partir 
avec  eux  ! 


Quelque  faible  qu'il  ait  pu  paraître  jusqu'ici,  Doon 
ouvre  à  la  fin  les  yeux  et  commence  à  découvrir,  à  travers 
14  méchanceté  de  sa  seconde  femme,  l'innocence  de  la 
première.  Il  prend,  il  ose  prendre  la  défense  d'Olive  et 
va  jusqu'à  frapper  cette  Audegour  qui  est  secourue  par 
son  fils.  Ce  triste  château  devient  alors  le  théâtre  de  luttes 
contre  nature,  et  il  faut  séparer  le  père  et  le  fils  qui 
se  veulent  tuer  ^  Le  mal  qu'on  ne  peut  faire  à  Doon, 
c'est  encore  Olive  qui  va  le  subir.  Les  traîtres  veulent 
décidément  en  finir  avec  elle  et  la  jettent  sur  un  roncin 
qu'ils  poussent  loin  de  Cologne  ;  mais  l'évêque  est  tou- 
jours là,  qui  la  protège  et  qui  la  sauve.  La  race  de  Ganelon, 

1.  Boon,  fo  30  ro  —  35  ro.  Les  messagers  sont  reçus  à  Cologne  dans  la 
maison  de  Gontiaume,  cousin  germain  de  Doon.  C'est  Hardré  qui  ap- 
prend à  Tomile  le  but  de  leur  mission,  et  ce  sont  ces  deux  traîtres  qui 
avec  Malingre,  s'emparent  des  chevaux  et  des  dromadaires  des  messa- 
gers. D'après  cette  intervention  de  Malingre,  et  d'après  l'âge  qu'on  peut 
lui  supposer,  on  voit  qu'un  long  espace  de  temps  (quinze  ou  vingt 
ans)  s'est  écoulé  depuis  le  second  mariage  de  Doon.  —  2.  F^  35  v»  — 
37  po.  Les  messagers  retournent  à  Constantinople,  et  communiquent 
au  Roi  le  résultat  très  favorable  de  leur  enquête  sur  Landri  (fo  37  ro  — 
40  ro).  —  3.  Fo  41  ro. 


I    PART.^   LIVR.    It. 
CHAP.  XXII. 


258  DE  L^EXÉCUTION  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

1  PART.  LivR.  II.  se  sentant  impuissante  contre  l'épouse  fidèle,  espère  être 

CHAP.    XXII.  '  *  ^  ^ 

plus  heureuse  avec  le  mari  lui-même  dont  il  est  temps 

de  se  débarrasser.  Doon  était  sorti  de  la  ville  pour  je  ne 
sais  quelle  expédition  militaire  :  lorsqu'il  y  veut  rentrer, 
il  en  trouve  les  portes  fermées,  et  les  gens  de  Tomile  lui 
crient  grossièrement  :  «  Après  vostre  putain  vous  coven- 
«  dra  aler.  »  C'en  est  trop  :  une  guerre  éclate  entre  To- 
mile, qui  est  toujours  à  la  tête  des  félons,  et  Doon,  qui  va 
demander  secours  au  roi  de  France,  au  frère  de  sa  vraie 
femme.  Pépin  finit  par  s'émouvoir,  et  vient  mettre  le 
siège  devant  le  château  delà  Roche  oîi  s'abritent  les  traî- 
tres \  Au  milieu  de  tant  de  bagarres,  Doon  lui-même  a 
pris  la  fuite,  et  l'on  ne  sait  où  il  se  cache.  Nous  le  retrou- 
vons à  Constantinople  oîi  une  guerre  terrible  met  aux  pri- 
ses le  roi  Alexandre  et  les  Hongres.  Doon  a  mis  son  épée 
au  service  de  ces  ennemis  du  roi  de  Constantinople,  et 
(singulière  et  émouvante  complication)  c'est  son  fils,  son 
propre  fils,  son  Landri,  qui  remporte  une  victoire  décisive 
contre  les  Hongres  et  contre  lui.  Le  jeune  vainqueur, 
d'ailleurs,  ne  connaît  pas  son  père,  et  voici  que  le  malheu- 
reux Doon  est  jeté  dans  un  cachot  où  il  ne  restera  pas 
moins  de  sept  années.  Olive  ^  elle,  est  toujours  réfugiée 
chez  l'évêque  qui  la  défend.  Ils  sont  aussi  éprouvés,  aussi 
misérables  l'un  que  Tautre  ;  mais  le  jongleur  prend  enfin 
pitié  de  notre  émotion,  et  nous  annonce  que  l'heure  de  la 
(c  fière  vengeance  »  va  bientôt  sonner  ^  Il  en  est  temps, 
et  qu'un  cinquième  et  dernier  tableau  nous  console  de 
la  tristesse  des  quatre  premiers 


Landri  est  en  pleine  gloire,  et  Salmadrine  —  qui  Taimé 
plus  que  jamais  et  ne  sait  plus  résister  à  la  brutalité  de 
cet  amour  —  emploie,  pour  en  finir,  le  vieux  moyen  des 

1.  Doon,  fo  41  ro  —  46  r^.  —2.  F^  46  r»  —  48  yo.  —  3.  F^  48  v»  —  49  v». 
r=  C'est  ici  que  se  trouve  Tappel  du  jongleur:  «  Dorénavant  comance  la 
mêlée,  »  etc.,  qui  peut  faire  croire  que  Doon  de  la  Roche  se  chantait  en 
deux  séances. 


CHAP.  XXII. 


DE  INEXECUTION  DES  CHANSONS  DE  GESTE.  259 

héroïnes  de  nos  chansons  :  elle  vient  impudemment  se  i  part.  uvr.  n. 
glisser  dans  son  lit  \  Landri,  lui,  consentirait  volontiers  - 
à  se  fiancer  avec  elle  ;  mais  il  pense  surtout  à  venger  sa 
mère,  et  il  y  pense  toujours.  S'il  savait  que  son  père  est 
tout  près  de  lui,  en  prison  !  Ici  se  place  un  épisode  plein 
de  grandeur  et  vraiment  dramatique.  Doon,  le  pauvre  pri- 
sonnier Doon  obtient  enfin  la  permission  de  se  pré- 
senter un  jour  devant  le  roi  de  Constantinople  et  devant 
Landri.  0  joie  !  Le  père  et  le  fils  se  reconnaissent  et 
tombent  dans  les  bras  Fun  de  Fautre,  au  milieu  des 
larmes  de  toute  Fassistance.  Ce  n'est  point  Fheure  cepen- 
dant de  s'attarder  en  ces  tendresses,  et  il  s'agit  d'in- 
fliger aux  méchants  le  châtiment  qu'ils  méritent  ^.  Lan- 
dri^ avec  une  armée  que  lui  confie  le  roi  Alexandre, 
prend  le  chemin  de  Cologne  oii  les  plus  graves  événe- 
ments vont  se  passer.  L'évêque,  tout  évêque  qu'il  est,  a 
compris  qu'il  ne  viendrait  à  bout  des  traîtres  que  les 
armes  à  la  main,  et  il  a  résolument  engagé  la  lutte  con- 
tre Tomile  et  toute  la  famille  de  Ganelon  et  d'Hardré.  11 
en  triomphe  enfin,  et  l'infâme  Audegour  est  faite  prison- 
sonnière.  Doon,  sous  un  déguisement,  pénètre  alors  dans 
Cologne  et  se  fait  aisément  reconnaître  d'Olive  qui,  avec 
une  belle  fierté  et  n'ayant  pas  de  pardon  à  lui  demander, 
lui  tient  ce  très  noble  langage  :  «  Bien  sai  Fenor  est  vos- 
«  tre  —  Et  je  vous  reprendrai  à  honour  et  à  noces;  ■ — 
«  Mais  de  gésir  ensenble  n'i  aura  ja  parole  ^  »  Le  dénoue- 
ment est  proche,  et  Landri  livre  aux  traîtres  une  suprême 
bataille  :  «C'estmoi,  leur  crie-t-il,  c'estmoi,  qui  suis  Lan- 
ce dri;  c'est  moi,  qui  suis  le  fils  de  Doon.  »  La  plus  belle 
scène  de  toute  la  chanson  est  peut-être  celle  où  nous 
assistons  à  un  premier  entretien  entre  Landri  et  sa  mère 
qui  ne  le  reconnaît  pas  \  Vaincu  et  sans  espoir,  To- 
mile fait  alors  l'aveu  de  son  crime  et  proclame  à  haute 
voix  Finnocence  de  la  mère  de  Landri  ^  On  voudrait 


1.  Doon,  P  51,  52.  —  2.  F^  52  —  57  v".  —  3.  Fo  57  v^  —  69  r.  —  4.  F^ 

69  1-.  —  75  ro.  —  5.  F^  76  r^  v«. 


CHAP.     XXII. 


260  DE  L^EXECUTION  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

iPART.  LivR.  II.  rester  sur  cet  aveu  et  faire  appel  à  la  miséricorde  d'Olive  ; 
-  mais  ils  sont  durs,  les  temps  où  cette  chanson  a  été 
écrite.  La  douceur,  ici,  ne  serait  pas  comprise,  ne  serait 
pas  goûtée.  Olive  deviennt  soudain  féroce,  et  c'est  elle, 
c'est  elle-même  qui  veut  avoir  la  joie  de  tuer,  de  pendre 
Tomile.  «  La  duchesse  meïsme  monta  sus  Feschaillon  — 
Et  par  desous  la  goule  li  feri  le  cranpon.  »  Audegour 
n'a  pas  un  meilleur  sort  :  on  l'écorche  et  on  la  brûle  \ 
De  tels  spectacles,  de  telles  pénalités  sont  horribles,  et 
n'ont  rien  de  chrétien.  Landri,  par  bonheur,  nous  en 
console  un  peu  en  faisant  contre  les  païens  une  nouvelle 
campagne  qui  n'est  pas  moins  glorieuse  que  les  autres  et 
en  délivrant  le  roi  de  France  dont  ces  mécréants  s'étaient 
emparés  durant  une  partie  de  chasse.  Rien  ne  s'oppose 
plus  au  mariage  du  fils  de  Doon  avec  la  fille  du  roi  de  Cons- 
tantinople.  Landri  épouse  Salmadrine  ^  et  la  vertu,  dont 
nous  aurions  souhaité  le  triomphe  moins  cruel,  la  vertu 
est  enfin  récompensée. 

Un  dernier  coup  d'archet,  et  le  jongleur  annonce  que 
Doo7i  de  la  Roche  est  achevé. 


de'^Steurs        Telle  Gst  k  chanson  de  notre  jongleur,  et  nous  n'a- 
ie chanuu^poème;  vons  pas  voulu  en  interrompre  l'audition  pourconsta- 
dujongicur     ter,  à  tout  instant,  les  diverses  impressions  du  public. 

pour  les  tenir  en     ,  •  vi  i         i  r\  i 

haleine.  H  est  Certain  qu  il  y  a  des  longueurs  en  ce  Boon,  et  le 
chanteur  a  dû  réveiller,  à  plus  d'une  reprise,  l'atten- 
tion un  peu  engourdie  de  ses  auditeurs  fatigués. 
Même  il  lui  a  fallu  les  rappeler  plus  d'une  fois 
au  silence,  et  se  servir  de  ces  formules  qui  sont  con- 
stantes dans  toutes  nos  chansons  :  «  Or,  faites  pais, 
si  me  laissez  oïr,  »  ou  :  (c  Seignor  baron,  entandés, 
s'il  vos  plaist.  »  Vers  le  milieu  de  sa  chanson,  il  a 
fait  un  temps  d'arrêt  plus  long  pour  annoncer  les 

1.  Doon,  to  76  v.  —  2.  ?<>  76  v^  —  85  v. 


DE  L'EXÉCUTION  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 


261 


événements  ultérieurs  de  son  poème,  et  c'est  ce  temps 
d'arrêt  qui  lui  permet,  quand  il  le  veut,  de  le  chanter 
en  deux  séances.  Il  n'est  pas  besoin,  d'ailleurs,  d'être 
grand  clerc  pour  supposer  —  par  une  hypothèse  qui 
n'a  rien  de  hardi  —  que,  durant  le  chant  du  jon- 
gleur, les  femmes  se  sont  surtout  passionnées  pour 
l'innocente  Olive  et  le  petit  Landri;  que  les  barons, 
eux,  auraient  souhaité  à  Doon  plus  de  clairvoyance 
et  moins  d'indécision  ;  que  certains  clercs,  invités  au 
château,  ont  été  ravis  de  la  belle  physionomie  que 
le  poète  a  prêtée  à  l'archevêque  de  Cologne;  que  les 
jeunes  filles  ne  se  sont  peut-être  pas  assez  scanda- 
lisées de  l'effronterie  de  Salmadrine  et,  qu'en  revan- 
che, clercs  et  barons,  jeunes  femmes  et  jeunes  filles, 
ont  été  unanimes  à  conspuer  le  traître,  et  ont  acclamé  à 
l'envi  le  dénouement  horrible  de  ce  drame  vraiment 
barbare.  Quand  le  chanteur  nous  a  montré  l'héroïne 
de  sa  chanson,  l'épouse  calomniée  et  dont  la  vertu 
vient  d'être  remise  en  lumière,  la  pauvre  Olive  enfin; 
quand  il  nous  l'a  montrée,  menant  son  persécuteur 
au  gibet,  et,  de  ses  mains  implacables  et  féroces, 
lui  mettant  elle-même  le  carcan  au  cou,  un  frémis- 
sement a  couru  dans  tout  l'auditoire.  Mais  c'était 
un  frémissement  de  joie. 

Nous  parlions  tout  à  l'heure  d'une  pause  du  jon- 
gleur, qui  a  été  plus  importante  que  les  autres  et 
durant  laquelle  on  lui  a,  sans  doute,  fait  «  baillier 
le  vin  »  ;  mais  il  y  avait  évidemment  d'autres  temps 
de  repos.  Le  jongleur  était  le  meilleur  juge  de  leur 
opportunité  et  les  disposait,  je  pense,  où  il  voulait. 
Vingt  fois,  trente  fois  durant  le  chant  d'un  seul  et  même 
poème,  il  avait  tout  l'air  de  recommencer  un  nouveau 
roman,  et  se  servait  à  peu  près  des  mêmes  formules 
solennelles  qu'au  début  même  de  sa  chanson  :  «  Ici 


I    PART.    UVR.  II. 
CHAP.    XXII. 


Théorie 
des 
recommence- 
ments ». 


GHAP-  XXll. 


262  DE  L'EXÉCUTION  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

'  ''^!!^:  'iT!'"-  COMMENCE  canchons  de  nobleto  '  »  ;  ou  encore  :  a  Or 
RECOMMENCE  boiie  chansoii  nobile  -.  »  Ces  recommen- 
cements, comme  nous  avons  eu  Foccasion  de  le 
dire,  sont  un  des  <(  procédés  qui  caractérisent  le 
plus  sûrement  notre  épopée  nationale  ;  »  mais  il  y 
en  avait  de  plusieurs  sortes.  Ceux  que  nous  venons 
de  citer  étaient  les  plus  simples  ^  :  il  en  est  d'autres 
qui  étaient  plus  compliqués,  et  auxquels  nous  donne- 
rions volontiers  le  nom  de  «  prophétiques  »  parce  qu'ils 
servaient  d'annonce  et  de  programme  aux  futurs  épiso- 
des de  la  chanson:  «  Seignor,  or  escoutés,  nobile  cheva- 
lier —  Glorieuse  chançon  qui  moult  fait  à  prisier  — 
Com  Jursalem  fu  prise  à  cet  assaut  premier  ^.  »  Et  ail- 
leurs: ((  Or  commence  chançon,  s'il  est  que  la  vos  die, 
—  Com  Guibers  passa  l'aiguë  à  la  lune  série,  —  Girars 

1.  Bueves  d'Hanstone,  Bibl.  nat.  fr.  12548,  P  154  v».  L'auteur  ajoute  ; 
«  N'oïstes  mais  millor  en  vostre  aé.  —  2.  MortAimeri,  BibL  nat.  fr.  24369, 
t.  II,  fo  23  r».  —  3.  La  plupart  des  «  recommencements  »  peuvent  être 
ramenés  aux  types  suivants  qui  sont  aussi,  sauf  le  dernier,  des  types 
de  «  commencements  »  :  1^  Le  type  Or  commence  ou  ci  commence,  ou 
huimais  commence.  «  Or  commence  chançon  merveillose,  anforcie,  » 
etc.  {Siège  de  Barbastre,  Bibl.  nat.  fr.  1448,  P  113.  Deux  autres  Or 
commence  se  trouvent  aux  fos  149  et  152  du  même  manuscrit,  ce  qui 
montre  que  les  «  recommencements  »  étaient  parfois  très  rapprochés 
l'un  de  l'autre  »  ;  2»  le  type  Or  faites  pais  :  «  Or  faites  pais,  et  si  orrés 
conter  —  Com  il  alerent  le  message  conter,  »  etc.  [Moniage  Renoarty 
Bibl.  de  l'Arsenal,  6562,  fo  176  v^)  ;  3°  le  type  Plaist  vos  o'tr  plus  ou 
moins  modifié  :  «  Seignor  baron,  antandeis,  c'i  vos  plaist.  »  [Enfan- 
ces Guillaume,  Bibl.  nat.  fr.  1448,  fo  70  v»);  4»  le  type  Oez,  seignor 
ou  Après  orrez  :  «  Oiez,  seigneur,  por  Dieu  de  majesté.  »  (Bueves 
d'Hanstone,  Bibl.  du  Vatican,  Regina,  1632,  f»  107.)  «  Après  orrez 
comment  Charles,  le  chief  enclin,  —  S'en  ala  mendiant  à  guise  d'or- 
fenin.»  [Charlemagne,  de  Girart  d'Amiens,  Bibl.  nat.  fr.  778,  f»  22  v")  ; 
5»  le  type  :  Or  vous  lairai  qui  est  fréquent  :  «  Or  lairay  de  Tristan,  si 
diray  de  Guyon.  »  [Tristaîi  de  Nanteiiil,  cité  par  P.  Meyer,  Jahrbiich 
fur  romanische  und  englische  Literatur,  IX,  4,  p.  353.)  «  Ci  endroit 
vous  lairons  de  1'  roi  de  Saint-Denis...—  Ci  après  vous  dirons  de  l'ami- 
ral Persis,  »  etc.  (Siège  de  Barbastre,  Bibl.  nat.  fr.  1448,  f»  160  r».)  Etc. 
=  Nous  ne  devons  noter  que  comme  exceptions  le  «  Huimais  orés 
chançon,  s'il  est  qui  le  demant»  qui  se  trouve  dans  Antioche  (II,  p.  241) 
A  LA  FIN  d'une  laisse  et  le  «  Huimès  commence  chançon  à  enforcier 
•—  Que  vous  orrez,  se  donez  un  denier.  »  (Renier,  Bibl.  nat.  fr.  24370, 
fo  59  vo.)  Cette  sommation  pressante  du  jongleur  est  des  plus 'rares,— 
4.  Jérusale^n,  éd.  Hîppeau,  p.  165. 


DE  L^EXÉCUTION  DES  CHANSONS  DE  GESTE.  263 

et  Guielins  o  proesce  s'afie  ;  — Mais  cil  donois  lor  dut 
torner  à  grant  folie  —  Dont  la  terre  de  France  dut  - 
estre  asoploïe  K  »  11  y  en  a  de  plus  longs  encore  ;  mais 
surtout  il  y  en  a  de  plus  beaux,  et  je  ne  saurais  citer 
ici  un  meilleur  exemple  que  ces  vers  de  Jéru- 
salem où  Ton  annonce  un  des  plus  magnifiques  faits 
d'armes  de  la  guerre  sainte  :  (c  Or  commence  can- 
chons  de  bien  enluminée  ;  —  Aine  tele  ne  fu  faite  ne 
si  bone  cantée,  —  Si  com  la  sainte  vile  fu  prise  et 
conquestée  —  Et  com  Tomas  de  Marne  à  la  chère 
membrée,  —  Le  blanc  hauberc  eFdos,  la  ventaille 
fermée,  —  Le  fort  escu  al'  col,  el'  poing  destre  l'espée, 

—  Se  laissa  ens  caïr  entre  la  gent  desvée  ^  »  Il  y  a 
de  ces  recommencements  qui  sont  fiers  et  chevale- 
resques  :  «  Vechi  bêle  matière  rimée  de  biaus  dis  ; 

—  C'est  d'armes  et  d'amours  et  de  grans  paletis,  — 
De  prises  de  cités,  d'acquerre  los  et  pris  \  »  Il  y  a 
d'autres  recommencements  qui  sont  pieux,  et  presque 
dévots  :  ((  Seigneurs,  or  entendes  pour  Dieu  le 
droiturier;  —  C'est  de  Sains  et  de  Saintes  que 
Jhesus  ot  tant  chier,  —  Si  que  ceste  chanson  en 
fait  plus  à  prisier.  —  On  la  pourroit  moult  bien 
ou  moustier  preeschier  ^  »  Quels  que  soient,  d'ail- 
leurs, la  forme  et  le  genre  de  ces  recommence- 
ments, il  n'y  faut  pas  voir  seulement  un  procédé  litté- 
raire et  théorique.  Nos  jongleurs,  gens  pratiques, 
s'en  servaient  très  utilement  pour  réveiller  leurs  au- 
diteurs comme  par  un   coup  de  tabor  ou  de  timbre, 

1.  Siège  de  Barbastre, Bihl.  nat.  fr.l448,  fo  149  yo.Cf.,  dans  le  même 
manuscrit  de  la  même  chanson  :  «  Or  commence  chançon  merveil- 
lose,  anforcie,  —  Ansin  com  Aymeris  recovra  sa  maisnie  —  Et  Looeis 
li  rois  ot  la  terre  voidie.  —  Dec'  au  perron  Saint  Jaque  fu  la  terre 
essillie  —  Ains  qu'il  rentrast  en  France.  »  (f^  113  r».)  —  2.  Jérusalem, 
éd.  Hippeau,  p.  165.  —3.  Baudouin  de  Sebourc,  cité  dans  V Histoire 
littéraire,  XXV,  p.  549.  —  4.  Tristan  de  Nanteuih  v.  16017,  cité  dans 
le  tome  XXVI  de  V Histoire  littéraire,  p.  257. 


I  PART.   LIVR.  11. 
CHAP.  XXII. 


I  PART.   LIVR.   II. 
GHAP.   XXII. 


264  DE  L  EXÉCUTIOiN  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

mais  surtout  pour  se  donner  ça  et  là  un  repos  néces- 
saire ;  pour  avoir  le  droit  de  finir,  où  ils  voulaient,  leur 
séance  de  chant  ;  pour  la  recommencer  où  cela  leur 
faisait  plaisir;  pour  pouvoir  enfin  débiter  en  plu- 
sieurs journées  une  chanson  qui  semblait  parfois  un 
peu  longue.  Je  prends  la  liberté  de  rappeler  ici,  (mais 
toujours  sans  textes  à  l'appui)  que  nos  chanteurs  de- 
vaient plus  d'une  fois  pratiquer  de  larges  coupures 
dans  quelques-uns  de  leurs  romans  ;  qu'ils  devaient 
en  ce  cas  remplacer,  par  un  petit  résumé  de  leur 
façon,  les  épisodes  trop  monotones  et  trop  développés 
de  certains  de  leurs  poèmes,  et,  qu'en  ce  cas,  les 
recommencements  avaient  cet  avantage  de  leur  four- 
nir une  excellente  et  toute  naturelle  rentrée  en  ma- 
tière. Une  «  rentrée  en  matière  »,  voilà,  en  effet, 
quels  ont  été  le  vrai  caractère  et  le  but  réel  de  nos 
recommencements  épiques. 

Quand  le  jongleur  chantait  aux  carrefours  et  sur 
les  places  publiques,  il  n'oubliait  jamais,  comme 
on  l'a  vu  plus  haut,  d'adresser  un  appel,  qui  était 
toujours  pressant,  à  la  générosité  de  ses  auditeurs 
plus  ou  moins  populaires.  Même  il  allait  plus  loin, 
et  faisait  sans  vergogne  la  quête  dans  toute  l'assis- 
tance. 11  se  permettait,  à  l'occasion,  des  plaisanteries 
d'un  goût  douteux,  et  lançait  en  riant  des  excommuni- 
cations funambulesques  sur  tous  ceux  qui  n'ouvraient 
pas  assez  leurs  bourses.  Il  allait  même  jusqu'à  inter- 
rompre soudain  sa  chanson  et  à  déclarer  très  solen- 
nellement qu'il  ne  la  continuerait  pas  s'il  n'était 
pas  enfin  récompensé  de  sa  peine,  et  j'imagine  qu'il 
allait,  en  plus  d'un  cas,  jusqu'à  fixer  la  somme.  Enfin,  il 
s'emportait  contre  ces  pleutres,  qui  osaient  le  payer, 
lui,  jongleur,  avec  cette  abominable  monnaie  du  dia- 
ble, avec  des  mailles,  avec  des  poitevines  ! 


LIVR.   II. 
CHAP.  XXII. 


DE  ^EXÉCUTION  DES  CHANSONS  DE  GESTE.  265 

Aux  châteaux,  les  choses  ne  pouvaient  point  se  passer  '^^"^^^ 
de  la  sorte,  et  Ton  n'y  payait  que  trop  bien  les  jon 
gleurs.  Robes,  manteaux,  bliauts,  pleuvaient  sur  lui 
De  l'argent  et  du  vin,  des  chevaux  et  des  mules,  on 
lui  offrait  tout,  et  il  ne  refusait  rien.  Tout  au  plus, 
quand  ses  hôtes  étaient  avares  et  que  le  noble  au- 
ditoire se  faisait  trop  prier,  le  chanteur  allait-il  jus- 
qu'à protester  contre  les  mauves  et  les  achars,  contre 
ceux  «  qui  n'ont  cure  fors  d'avoir  amaser,  de  gages 
prenre  et  de  deniers  prester,  et  qui  n'ont  soing  d'autre 
chanter  K  )>  Encore  ces  dernières  paroles  s'adressaient- 
elles  plutôt  à  un  public  bourgeois,  et  ce  n'est  certes  pas 
l'avarice  qui  était  alors  le  vice  ordinaire  des  chevaliers 
et  des  nobles. 

Jusqu'à  présent,  cependant,  nous  n'avons  pas  vu 
paraître  le  jongleur  désintéressé  et  qui  chante  seu- 
lement pour  l'amour  de  l'art.  Je  ne  l'ai  rencontré 
que  dans  la  chanson  à'Antioche,  dans  ce  superbe 
poème  historique  et  chrétien  :  «  Jou  ne  1'  di  pas  pour 
ce,  bone  gent  honorée,  —  Que  jou  mise  de  V  vostre 
vaillant  une  denrée  ^.  »  Et  ailleurs  :  «  Qui  de  Jheru- 
salem  vuet  oïr  comencier,  —  Si  se  traie  envers  moi, 
por  Dieu  l'en  veul  proier.  —  Je  ne  lui  ruis  de  F  sien 
palefroi  ne  destrier,  —  Peliçon,  vair  ne  gris,  ne 
vaillant  un  denier  ^  »  Les  jongleurs  qui  chantaient 
Antiochey  ont-ils  toujours  été  aussi  détachés  des  biens 
de  la  terre?  Ont-ils  toujours  chanté  les  nobles  vers 
qui  précèdent?  Il  est  permis  d'en  douter;  mais  il  vaut 
encore  mieux  le  supposer,  et  croire  au  bien. 

Il  ne  reste  plus  à  notre  jongleur  qu'à  finir  sa  chan-  différentes  façons 
son,  et  à  la  finir  comme  il  l'a  commencée,  en  chan-    \*Xnr 
teur  qui  sait  son  métier.  Le  mode  le  plus  primitif,      ""p^^"*^- 

1.  Bibl.  nat.  fr.  2494,  f"  82.  —  2.  Antioche,  1.  c,  II,  p.  193.  —  3.  Ibid., 
I,  pp.  3  et  4. 


26G  DE  L'EXÉCUTION  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

I  PART.  LivR.  II.  c'est  le  mode  e:??  abrupto,  qui  correspond  aux  débuts 

CHÂP.  XXII.  1  '       X^  1 

de  même  ordre  que  Ton  admire  si  légitimement  dans 

le  Roland  et  dans  VAlïscans,  La  fin  du  Boland  sl  été  trop 
souvent  citée  pour  que  nous  en  rappelions  ici  la  naïve 
beauté  ;  nous  préférons  en  faire  connaître  d'autres 
qui  sont  plus  ignorées.  Je  ne  sais  rien  de  plus  abso- 
lument féodal  que  les  derniers  vers  d'Aliscans  :  «  Li 
euens  Guillaumes  mie  ne  se  targa,  —  Isnelement  por 
les  maçons  manda  —  Et  charpentiers  quanques  il  en 
trova  :  —  Au  miex  qu'il  pot  Orenge  restora  —  De 
granz  fossez  et  de  murs  la  ferma  ^  »  Au  reste,  toutes 
les  fins  de  poèmes  se  ressemblent  dans  cette  geste  de 
Guillaume  où  toutes  les  chansons  ne  font  vraiment 
qu'un  seul  et  même  poème  en  plusieurs  chants  ^.  Dans 
les  autres  cycles,  Vex  abrupto  triomphe  moins  aisé- 
ment, et  il  est  rare  de  trouver  un  dénouement  aussi 
bref  que  celui  à'Otinel  :  «  Sa  fin  fu  bêle,  plaine  de 
grant  bonté.  —  Diex  en  ait  l'ame  par  la  soe  pi- 
tié ^  )) 

Une  «  fin  de  poème  »  que  les  jongleurs  comman- 
daient plus  souvent  à  leurs  approvisionneurs  de 
chansons,  c'est  cette  fin  banale  qui  correspond  à 
VexpUcit  des  textes  latins,  et  qui  se  résume  en  quel- 
ques mots  :  ((  Fin  de  la  chanson  »  ou,  si  vous  l'ai- 
mez mieux  :  «  Aies  vos  en  :  li  romans  est  fenis.  » 
C'est  le  procédé  employé  par  l'auteur  des  Saisnes  : 
«  Nostre  chançons  des  Saisnes  fenist  à  icest  tor.  — 

1.  Aliscans,  éd.  Jonckbloet,  p.  427.  ~2.  Telle  est  la  fin  du  Couron- 
nement Looys  :  «  En  grant  barnage  fu  Looys  entrez  ;  Quant  il  fu  ri- 
ches, Guillaume  n'en  sot  grez  »  (éd.  Jonckbloet,  p.  71)  ;  telle  est  celle 
du  Charroi  de  Nimes  :  «  Li  Rois  l'entent,  grant  joie  en  a  menée,  — 
Deu  en  aore  et  Marie  sa  mère.  »  (Ihid.,  p.  lll.)Telle  est  enfin  celle  du 
Covenant  Vivien  :  «  A  grant  dolor  fait  Sarrazin  flner.  —  Braient  et 
crient,  grant  duel  ont  démené;— James  nul  jor  si  grant  dolor  n'orrez.  » 
{Ibid.,  p.  213.)  Ces  derniers  vers  ont  pour  suite  évidente  et  immédiate 
le  premier  vers  d'Aliscans:  <<  A  icel  jor  que  la  dolor  fu  grans,  »  etc.— 
3.  Otinelj  éd.  Guessard  et  Michelant,  p.  74. 


DE  L'EXÉCUTION  DES  CHANSONS  DE  GESTE.  267 

N'en  troverez  q'an  die  avant  nul  iudeor^  »   Cette  i  part.  livr.  n. 

.  .       .  .  .  CHAP.  XXII, 

même  protestation  anticipée  contre  les  jongleurs  qui 

annonceraient  des  Suites,  on  la  retrouve  en  plus  d'une 
chanson  :  «  Des  Lolierains  ne  pores  plus  oïr,  —  S'on 
ne  le  vuet  controuver  et  mentir  ^  »  Et  ailleurs  :  «  De 
Gaydon  est  ci  la  chansons  fenie.  —  Jà  n'iert  nus  hom 
qui  avant  voz  en  die,  —  Se  il  n'i  weult  trouver  nou- 
velerie  ^  »  A  cette  prudence,  je  préfère  la  bonne 
franchise  de  ce  poète  sans  habileté  qui  s'écrie  candi- 
dement :  a  Je  n'en  sai  plus,  foi  que  doi  saint  Denis 
—  Ne  plus  avant  n'en  truis  en  mes  escris  ^.  » 
Notre  chanteur  ajoute,  plus  simplement  encore,  qu'il 
a  très  soif  %  et  voilà  qui  se  comprend. 

Des  compliments  ne  sont  déplacés  ni  à  la  fin  d'une 
préface,  ni  à  la  fin  d'un  de  nos  vieux  poèmes.  Le 
jongleur  les  adresse  tout  d'abord  à  ceux  qui  l'ont  gras- 
sement payé.  Que  Jésus-Christ  le  leur  rende  et  les 
mette  en  son  Paradis  ^  Mais,  après  tout,  le  chanteur 
ne  prétend  pas  s'oublier  lui-même,  et  il  est,  en  effet, 
des  limites  au  désintéressement  :  «  Vous  qui  avez 
écouté  ma  chanson ,  sachez  qu'aucun  homme  n'en 


1.  Les  Saisnes,  éd.  F.  Michel,  II,  p.  190.—  2.  Fin  de  Girbert  de  Metz 
dans  le  mss.  de  la  Bibl.  nat.  fr.  19160.  —3.  Gaydon,  éd.,  Guessard  et 
Siméon  Luce,  p.  328.-4.  Anséis  de  Carthage,  Bibl.  nat.  fr.  12548,  £«78  v^. 
—  5.  «Il  est  tems  d'aller  boire;  J'en  ai  grant  desirier.  »  (Fin  de 
Tristan  de  Nanteuil,  cité  par  P.  Meyer,  Jahrbuch  fur  romanische 
und  eîiglische  Literatur,  IX,  4,  p.  398.)  Parfois,  le  jongleur  invite 
ses  auditeurs  à  aller  boire  eux  aussi  :  «Seignors,  or  alez  boire,  li  romanz 
est  fine.  »  [Maugis  d'Aigremont,  Bibl.  nat.  fr.  766,  fo  55.)=  Dans  Auhri 
le  Bourg  oing  (Bibl.  nat.  fr.  860,  f«  206),  on  parle  d'un  chanteur  auquel 
cm  fait  «  le  vin  baillier  »  à  «  chascun  vers  »,  c'est-à-dire  à  chaque 
couplet  de  son  poème.  Il  y  a  là  une  exagération  manifeste.  — 
6.  «  Si  proiiés  Dieu,  le  roi  de  maïsté,  —  Vous  ki  m'avés  de  vos 
deniers  donné,  —  Que  Diex  vous  laist  tés  oeuvres  démener  —  Qu'en 
Paradis  vous  mèche  reposer,  —  Et  moi  aveuc  ki  le  vous  ai  conté.  » 
(Huon  de  Bordeaux,  1.  c.  V.  10491-10495.)  «  Segnors  et  bêlez  dames, 
Dex  vous  fâche  pardon,  —  Vous  qui  de  vostre  argent  m'avez  donné 
foison.  —  Jhesu  Crist  le  vous  rende  qui  soufri  passion.  »  {Vivien 
VAmachour  de  Monbranc,  Bibliothèque  de  Montpellier,  H,  247, 
fo  178  po.) 


I.  PART.  LIVR.  II. 
CHAP.    XXll. 


268  DE  L'EXÉCUTION  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

chantera  jamais  une  pareille,  et  dites  tous  :  Amen  \  » 
Quant  au  véritable  auteur  du  roman,  quant  au  poète, 
il  est  rare  que  son  nom  soit  ici  prononcé.  On  l'a  par- 
fois nommé  au  début  :  une  fois  suffit. 

En  revanche,  le  poète  et  son  jongleur  estiment  que 
l'heure  est  venue  de  faire  de  la  morale  :  «  Oyez  tous  la 
chanson,  joyeux  et  affligés  ;  les  joyeux  pour  être  plus 
aptes  à  toute  prouesse  ;  les  affligés  pour  ne  plus  faire 
la  guerre  et  pour  ne  plus  causer  de  tels  désastres  ^.  » 
C'est  un  peu  tard,  je  l'avoue;  mais,  devant  les  audi- 
toires féodaux,  c'est  topique  et  presque  audacieux. 
Plus  mélancolique  est  l'auteur  de  Foulques  de  Can- 
die ^  lequel  termine  son  trop  vaste  poème  et  qui  a  eu  trop 
de  succès  par  ces  vers  un  peu  macabres  :  «  Puis,  vint 
la  Mort  qui  les  sépara  bientôt,  comme  elle  fait  de 
tous  les  hommes  ^  » 

Cette  morale  un  peu  philosophique  n'était  pas  pour 
frapper  l'esprit  de  nos  pères  qui  étaient  surtout  des 
chrétiens  et  aimaient  à  entendre  parler  chrétien.  C'est 
par  une  prière  que  se  terminaient  les  plus  anciens 
monuments  de  la  poésie  française  et,  en  particulier, 
ces  petites  chansons  de  geste  religieuses  dont  la  Vie 
de  saint  Alexis  reste  le  type  incomparable.  C'est  par  une 


j.  «  Or  dites  tuit  amen  qui  Tavez  escoutée  —  Que  jamais  par  nul 
home  ne  sera  tels  chantée.  »  (Récit  en  vers  français  de  la  première 
croisade,  d'après  le  ms.  Hatton.  77,  p.  370;  art.  de  P.  Meyer,  Roma- 
nia,  1876.  Tirage  à  part,  p.  41.)  «  A  Dieu  vous  comman-je,  ma  can- 
chons  est  flnée.  —De  cest  roumant  est  boine  et  la  fin  et  l'entrée—  Et 
en  mi  et  partout,  qui  bien  Ta  escoutée,  etc.»  [Fierabras,  1.  c.v.  6216- 
6218.)  —  2.  Girart  de  Roussillon.  Cf.  la  traduction  (plus  littérale  et 
plus  complète)  de  Paul  Meyer,  p.  319,  377.  V.,  pour  une  époque  plus 
récente,  la  fin  des  Enfances  Ogier  :  «  Ci  vous  lairons  des  enfances 
Ogier,  —  Qui  teles  furent,  qui  droit  veut  tesmoignier  —  C'on  les  doit 
bien  à  tousjours  mais  prisier  —  Et  recorder  pour  les  bons  ensaignier 

—  Le  droit  chemin  c'on  ne  puet  esprisier.  —  Car  on  i  puet,  ce  sachiez 
sans  cuidier,  —L'amour  de  Dieu  et  hounour  gaaignier,  etc.,  etc.  »  (Éd. 
Scheler,  p .  242,  v.  8215  et  ss .  )  V.  aussi,  pour  la  période  de  la  décadence, 
les  derniers  vers  d'Hugues  Capet{éd.  du  marquis  de  Lagrange,  p.  242). 

—  3.  Fin  de  Foulques  de  Candie,  dans  le  manuscrit  de  Boulogne. 


DE  L^EXÉCUTION  DES  CHANSONS  DE  GESTE.  269 

prière  aussi  que  se  terminent  vingt,  trente  de  nos 
chansons.  «  Jhesus,  le  roi  de  gloire,  par  son  saintisme 
non  —  Nos  otroit  par  sa  grâce  de  Paradis  le  don  ^  !  » 
Cette  prière,  le  jongleur  la  fait  dévotement  pour  ses 
auditeurs,  et  aussi  pour  lui-même  :  «  Seignor,  franc 
chevalier,  lachançons  estfmée.  — Diex  garisse  celui 

1.  Vivien  VAmachour  de  Monhranc,  Bibl.  de  Montpellier,  H,  247, 
fo  178  ro.  Cf.  les  textes  nombreux  que  nous  avons  déjà  cités  (I,  p.  399) 
et  auxquels  on  peut  joindre  les  suivants  :  «  Ceus  qui  m'ont  escuté 
lor  pri  jou  qu'il  n'oblient  —  E  de  l'romans  Aiol  est  la  rime  finie.  — 
Dieus  nous  consaut  trestous,  qui  tout  a  en  baillie.  —  Amen,  amen, 
après  cascuns  de  vous  en  die.  »  (Aiol,  éd.  G.  Normand  et  G.  Raynaud, 
V.  10980  et  ss.)  «  Cil  Damedeu  qui  onques  ne  menti  —  Nous  doinst 
tretous  venir  à  sa  merci.— Amen,  amen,  que  Deu  Totroit  issy.»  [Aubery 
le  Bourgoing,  éd.  P.  Tarbé,  p.  155.)  «  Ichi  faut  le  rommans  de  Tes- 
toire  polie.  —  Dex  gart  tous  cheus  de  mal  qui  par  cuer  Tout  oïe,  — 
Moi  meïsme  si  fâche  et  me  giet  de  hasquie,  —  Qui  dite  la  vous  ai  et 
à  point  radrechie.  —  Dex  nous  doinst  à  trestous  la  pardurable  vie.  » 
{Doon  de  Màience,  éd.  A.  Pey,  p.  346,  v.  11501-11505.)  »  Dex  vos  ga- 
rise  toz  qui  m'avez  escouté  —  Et  moi  avec  n'oblit  qui  la  vos  ai  chanté.  » 
[Floovant,  éd.  Guessard  et  Michelant,  p.  77,  v.  2532,  2533.)  «  Dieu 
veuUe  par  sa  grâce  leurs  pechiés  pardonner  —  Et  ceulx  qui  l'ont  ouy 
veulle  Dieu  honourer.  »  (Florent  et  Octavian,  cité  dans  VHistoire 
littéraire,  XXVI,  p,  333.)  «  Or  prion  le  Segnour  qui  maint  en  Orient 
—  Que  Paradis  aion  par  no  deservement.  —  Seignor,  dites  Amen, 
que  Dieu  par  son  talent  —  Nous  vueille  tous  oster  de  paine  et  de  tour- 
ment. »  (Gaufrey,  éd.  Guessard  et  Chabaille,  p.  322,  v.  10728-10731.) 
«  Seignor,  franc  chevalier,  la  chansons  est  flnée.  —  Diex  garisse  celui 
qui  le  vous  a  chantée  —  Et  vous  soies  tuit  sauf  qui  l'avés  escoutée.  » 
{Gui  de  Bourgogne,  éd.  Guessard  et  Michelant,  pp.  130,  131,  vers  4302- 
4304.)  «  Or  proion  Dieu  qu'il  nous  face  pardon,  —  Si  come  il  fist  Guil- 
lame  le  baron.  —  Amen  en  die  cascuns  et  à  cler  ton.»  (Fin  du  Moniage 
Guillaume,  d'après  le  texte  publié  par  C.  Hoffmann.)  «  Ore  proiom  por 
celui  qui  si  bien  l'a  ditée,  —  S'il  ia  rien  dit  u  parole  ajostée  ~  Que 
estre  n'i  deiist,  que  lui  soit  pardonée.  — Ore  dites  tuit  Amen  qui  l'avez 
escutée.  »  (Récit  en  vers  français  de  la  première  croisade,  d'après  le 
ms.  Hatton,  77,  p.  370;  art.  de  P.  Meyer,  Romania,  1876,  p.  40;  «  D'or 
en  avant  faut  la  chançon  ici.  —  Beneois  soit  cis  qui  la  vos  a  dit,  —  Et 
vous  ausi  qui  l'avés  ci  oit.  »  (Raoul  de  Cambrai,  éd.  Le  Glay, 
p.  338.)  «  Or  proions  cel  Seigneur  qui  fist  le  firmament  —  Que  nous 
prenge  à  tel  fin  par  son  commandement.  —  Que  ne  perdons  les 
âmes  par  engien  de  serpent,  etc.  »  (Renaus  de  Montauban,  éd.  Miche- 
lant, p.  457,  V.  23-25.)  «  Seignors,  ci  faut  Testoire  dont  je  vous 
ai  conté.  —Or proion  Dameldeu  qui  maint  en  Trinité  —  Qu'il  receive 
nos  armes  par  la  soe  bonté  »  (Renaus  de  Montauban,  ms.  Douce,  121.) 
=  Une  de  ces  fins  de  roman  mérite  une  attention  particulière  :  c'est 
celle  de  Girart  de  Roussillon.  Ce  beau  poème  se  termine  ainsi  qu'il 
suit  :  «  La  chanson  est  finie,  j'en  suis  tout  las.  Si  tu  la  tiens  à  haut 
prix,  toi  qui  la  diras,  tu  en  pourras  avoir  bonne  paie  en  argent  et  en 
vêtements.  Disons  maintenant  :  Tw  autem,  Domine.  »  (Trad.  P.  Meyer, 


I     PART.   LIVR.  II. 
CHAP.     XXIT. 


270  DE  t;exécution  des  chansons  de  geste. 

1  PART.  LiYR.  II.   qui  le  vous  a  chantée  —  Et  vous  soies  tuit  sauf  qui 

CHAP.     XXII.  ■-  ^  f 

Favés  escoutée.  »  La  sainte  Vierge  n'est  pas  oubliée 

((  qui  n'out,  à  conceyverDieu,  nemeisun  mot  :  Ave.^y 
Le  tout  se  termine  souvent  par  un  Af^ien  plusieurs 
fois  répété,  qui  achève  de  donner  un  caractère  reli- 
gieux à  tout  le  poème  :  «  Or  dites  tuit  Amen  qui  l'avez 
((  escoutée.  »  a  Amen ^  amen  après  cascuns  de  vous  en 
«  die.  »  ((  Amen,  amen,  amen,  par  sainte  charité.  » 
^"ainoncT  ^h  bicu  !  parmi  tant  de  «  finales  »  diverses,  nous 
aurVuneSiïife'!  u'avous  pas  cucorc  fait  conuaître  celle  que  préféraient 
les  auditeurs  enthousiastes  de  nos  vieilles  chansons. 
Cette  finale,  qui  est  la  plus  goûtée,  au  xif  siècle  sur- 
tout et  même  au  xiif ,  c'est  celle  où  l'on  annonce 
que  la  chanson  aura  une  Suite  :  «  Ichi  faut  li  romans 
de  Julien  le  ber  —  Et  d'Elîe  son  fil  qui  tant  pot 
endurer.  —  Cil  engenra  Ayoul  qui  tant  fist  à  loer, 
—  Si  con  vous  m'orés  dire,  se  V  volés  escouter  K  » 

Une  Suite,  quelle  joie,  quel  espoir! 

Pour  s'en  faire  quelque  idée,  il  suffît  aux  gens  de 
mon  âge  de  se  rappeler  avec  quelle  impatience  fébrile 
les  lecteurs  des  Trois  mousquetaires  attendaient  Vingt 
ans  après. 

Le  jongleur  ne  saurait  mieux  terminer  ^,  à  moins 

p.  318,  p.  674.)=: Quand  notre  poésie  a  été  imitée  ou  traduite  en  Islande, 
les  Sagas  ont  conservé  la  même  finale  pieuse  :  «  Et  maintenant  que 
cette  Saga  est  arrivée  à  sa  fin,  fasse  Marie  que  nous  nous  tournions 
vers  Dieu,  en  sorte  que  nous  vivions  dans  Téternité  avec  Dieu  sans 
fin.  »  (La  Saga  d'Élie^  traduite  à  la  fin  de  Eédition  d'Élie  de  Samt- 
Gille,j)2iT  G.  Raynaud,  pp.  180,  181.) 

1.  Élie  de  Saint-Gille,  éd.  G.  Raynaud,  p.  90.  Cf.  Vivien  VAma- 
chour  de  Monbranc,  Bibl.  de  Montpellier,  H,  247,  f"  178,  r»;  Girars 
de  Viane,  éd.  P.  Tarbé,  p,  181;  Doon  de  Maïence,  éd.  Pey^  p.  346; 
Gaiifrey,  éd.  Guessard  et  Ghabaille,  p.  322;  Aliscans,  éd.  Jonckbloet, 
p.  154.  V.  8423  et  ss.,  etc.,  etc.  —  2.  Il  n'y  a  plus  d'autre  fin  do 
chanson  à  signaler  si  ce  n'est  Venvoi  du  poème  à  un  Mécène,  à  une 
protectrice.  Cf.  les  Enfances  Ogier,  éd.  Scheler,  v.  8226-8229  :  «  Ce 
livre  vueil  la  Royne  envoyer—  Marie,  cui  Jhesus  vueille  adrecier— De 
ce  chemin  tenir  sans  forvoyer.  —  Ci  eœplicit.  Diex  le  vueille  octroyer. 
Amen.  » 


I  PART.    LIVR.    II. 
CHAP.  XXII. 


DE  L^EXÉCUTION  DES  CliANSONS  DE  GESTE.  271 

qu'il  n'ait  aflaire  à  un   auditoire   déjà  sceptique  et 
gouailleur...  ou  qui  se  soit  endormi.  

Mais  non  :  voici  qu'on  l'applaudit  bruyamment;  Fin  de  la  séance 
VOICI  qu  on  lui  lait  de  nouveaux  présents;  voici  enlm 
que  tous  ces  barons  et  toutes  ces  dames  (qui  ont  eu 
le  rare  courage  de  se  taire  si  longtemps)  commen- 
tent, expliquent,  admirent  le  roman  qu'ils  viennent 
d'entendre. 

La  séance  épique  est  achevée. 


CHAPITRE  XXIII 

LES    VOYAGES   DE   l'ÉPOPÉE    FRANÇAISE.    —   I.    EN    ALLEMAGNE. 


I  PART.  LivR.  lî.       L'Épopée  est  une  voyageuse,  et  qui  marche  vite. 

CHAP.    XXIII» 

A  n'étudier  que  les  apparences,  on  pourrait  croire 

To^i"/use  qu'une  chanson  lyrique,  une  chanson  de  guerre  ou 
en  géSi!  d'amour,  leste  et  brève,  alerte  et  vive,  serait  de  nature 
à  faire  aisément  plus  de  chemin  qu'un  poème  de  quel- 
ques milliers  de  vers.  11  n'en  est  rien,  et  les  poèmes 
homériques,  pour  ne  parler  que  de  ceux-là,  en  four- 
nissent une  preuve  qu'aucun  juge  ne  récusera.  Avec 
quelle  étonnante  rapidité  ne  les  a-t-on  pas  vus  faire 
autrefois  le  tour  de  tout  le  monde  antique?  Quel  ma- 
gnifique itinéraire,  quelle  vélocité,  quels  triomphes! 

Il  ne  faut  pas  s'étonner  de  ces  heureux  voyages  de 
l'Epopée  à  travers  tant  de  pays  qui  diffèrent  souvent 
d'origine,  de  religion,  de  langue.  La  Chanson  lyrique, 
qui  devient  si  facilement  populaire,  a  d'autant  plus 
de  succès  qu'elle  est  plus  narrative;  mais  l'Épopée, 
elle,  l'Épopée  est  essentiellement  narrative,  et  c'est 
pour  des  récits,  comme  on  le  sait,  que  se  passionnent 
les  peuples  primitifs  et  les  enfants.  De  là  tant  de  con- 
quêtes. 
et,  en  particulier  «  Dès  Ic  xii°  sièclc  l'Épopéc  frauçaisc  était  populaire 
l'Epopée  française  daus  uue  graudc  partie  de  l'Europe;  »  mais  elle  a  dû 
surtout  cette   admirable   popularité   au  merveilleux 


VOYAGES  t)Ë  L^ÈPOPÉE  FRANÇAISE.  273 

développement  de  la  langue  qui  lui  servait  de  véhi-  ^  p^rt.  uvr.  n. 

A   ^  O  T.  CHAP.   XXIII. 

cule.  Étant  donnée  la  belle  universalité  de  notre  par- 

1er,  la  même  fortune  fut  réservée  à  la  poésie  qui  avait 
fait  un  si  bon  usage  d'un  langage  si  populaire.  Il  y  eut  un 
temps,  au  xiif  siècle,  où  la  Méditerranée  fut  vraiment 
un  lac  français,  et  où  le  prétendu  empire  «  latin  »  de 
Constantinople  méritait  en  réalité  le  nom  d'Empire 
français.  Notre  langue  a  été  le  puissant  moteur  de 
notre  Épopée. 

Cette  Épopée,  une  fois  lancée  dans  le  monde  occi- 
cidental,  n'a  pas  cessé,  durant  quatre  ou  cinq  cents 
ans,  d'en  parcourir  toutes  les  régions  et  de  faire  en 
chacune  d'elles  une  halte  plus  ou  moins  prospère,  plus 
ou  moins  longue.  On  ne  Fa  pas  vue  seulement  chez 
les  nations  romanes,  dont  le  parler  ressemblait  au 
sien  ;  mais  chez  les  peuples  germaniques  et  chez  ces 
Scandinaves  eux-mêmes,  auprès  desquels  un  Français 
pouvait  dire  :  Barbarus  hic  ego  sum  quia  non  intelli- 
gorillis.  Notre  épopée,  d'ailleurs,  est  la  seule  qui  ait 
ainsi  battu  tous  les  chemins  du  moyen  âge  et  qui  se  soit, 
pour  ainsi  dire,  imposée  victorieusement  à  l'hospitalité 
de  toutes  les  nations.  On  ne  lui  retirera  pas,  on  ne 
saurait  lui  retirer  cette  gloire. 

Ces  voyages  de  notre  épopée  nationale,  nous  nous 
proposons  de  les  raconter  ici  en  quelques  pages,  que 
nous  souhaiterions  vivantes  et  claires  *. 


LDans  les  Notices  bibliographiques  et  historiques  dô'nt  nous  avons 
pris  soin  d'accompagner  le  résumé  de  chacune  de  nos  chansons  (tomes 
III  et  IV),  nous  avons  réservé  une  place  notable  à  l'histoire  de 
leur  «  diffusion  à  l'étranger  ».  C'est  là  que  nous  donnons,  par  le  menu, 
toutes  les  indications  bibliographiques  et  historiques  qui,  de  près  ou 
de  loin,  se  rapportent  à  cette  étonnante  et  universelle  diffusion.  Les 
chapitres  suivants  ne  sont  qu'une  vue  d'ensemble,  une  synthèse;  mais 
nos  lecteurs  savent  où  ils  trouveront  l'analyse  et  le  détail.  Quelques 
répétitions,  parfois,  ont  été  rigoureusement  nécessaires  :  on  voudra 
bien  les  excuser  et  les  comprendre. 


274  VOYAGES  DE  L'EPOPEE  FRANÇAISE. 


I  PART.    LIVR. 
CHAI».  XXIII. 


qui  vont  suivre. 


Notre  plan  sera  des  plus  simples. 

Après  avoir  indiqué  nettement  quels  ont  été  les  ca- 
des  chapitres  ractères  généraux  de  la  diffusion  de  notre  épopée  dans 
tel  ou  tel  pays  —  Allemagne,  Norvège  ou  Italie,  Néer- 
lande,  Danemark  ou  Espagne, — nous  nous  attacherons 
seulement  aux  deux  ou  trois  grandes  légendes  épiques, 
venues  de  France,  qui  ont  reçu  chez  ce  peuple  l'accueil 
le  plus  enthousiaste  et  y  ont  conquis  le  succès  le  plus 
durable.  Nous  ne  ferons  guère  qu'énumérer  ceux  de 
nos  autres  poèmes  qui  ont  été  connus  ou  imités  là- 
bas;  mais  nous  chercherons  surtout  à  mettre  en 
lumière  la  forme  artistique  que  nos  chansons  de  geste 
ont  revêtue  dans  chacune  de  ces  langues  et  de  ces 
littératures  lontaines,  les  déformations  qu'elles  y  ont 
subies,  la  couleur  qu'elles  y  ont  prise. 

Nations  germaniques,  nations  Scandinaves,  nations 
romanes  :  tels  sont  les  trois  groupes  que  nous  aurons 
lieu  d'étudier  successivement  ;  telle  sera  aussi  la  divi- 
sion de  toute  cette  partie  de  notre  livre  '\ 


Allemagne. 


Voyages  Q^^  l'épopéc  frauçaîsc  ait  été  accueillie  en  Allema- 

lEpopée  française  g^^^  quc  dcs  héros  frauçals  y  aient  été  l'objet  d'une 
sorte  d'engouement  et  de  faveur  littéraires,  et  que 
Charlemagne  lui-même  n'ait  guères  été  revêtu,  dans 
la  poésie  germanique,  que  d'une  gloire  et  d'une  au- 
réole d'origine  certainement  française ,  le  cas  peut 
sembler  surprenant;  mais  il  est  des  plus  naturels. 

Charlemagne,  à  coup  sûr,  est  un  tudesque;  mais  où 
en  était  l'Allemagne  quand  ce  grand  homme  mourut 
«  enveloppé  d'un  des  plus  magnifiques  linceuls  que  la 


1.  Le  groupe  germanique  est  représenté  par  rAUemagne,  la  Néer- 
lande  et  (en  partie  du  moins)  par  l'Angleterre.  De  là  les  titres  des 
trois  chapitres  qu'on  va  lire. 


I.  EN  ALLEMAGNE.  275 

Victoire  ait  jamais  taillés  à  ses  favoris  »  ?  L' Allemasrne  i  i^art.  lur.  n. 

J  o  CHAP.  xxni. 

était-elle  alors  en  puissance  de  produire  une  épopée?- 

Avait-elle  cette  unité  de  traditions,  d'idées,  de  tendan- 
ces et  de  vie  qui  est  nécessaire  à  la  production  d'une 
poésie  véritablement  nationale?  On  ne  saurait  l'affir- 
mer. Elle  était  divisée,  que  .dis-j^?  émiettée,  en  je  ne 
sais  combien  de  tribus,  dont  quelques-unes  étaient  en- 
core païennes  et  à  peu  près  sauvages,  qui  ne  savaient  pas 
être  unies  entre  elles  et  ne  formaient  pas  une  nation, 
qui  n'avaient  point  de  passé  et  point  d'histoire,  et  ne 
possédaient  sans  doute  d'autre  poésie  que  quelques 
chants  guerriers  pour  marcher  à  l'ennemi.  Un  tel 
terrain,  on  l'a  dit  avant  nous,  n'était  pas  préparé  pour 
l'Épopée. 

C'est  de  notre  France  qu'est  sorti  le  Charlemagne  Le  chariemagne 
épique.  Il  y  a  certaine  lé2:ende  qui  nous  montre  le    est  dorigine 

i-      ^  ^  cj  X  française 

2rand   empereur  sortant   un  iour  de    son  tombeau,    ^^  noiï  pas 

O  J  o  '        germanique. 

vivant,  glorieux,  vainqueur.  En  réalité,  ce  miracle  a  été 
accompli  durant  les  premiers  siècles  du  moyen  âge,  et 
Caries  li  reis  nostre  emperere  magnes  a  été  ressuscité 
par  l'épopée  française. 

Sans  doute  l'Allemagne  a  pu  se  montrer  joyeuse 
d'une  telle  résurrection;  mais  elle  n'y  a  pris  aucune 
part  décisive.  Il  est  démontré  que  «  la  figure  plus  qu'à 
moitié  germanique  de  Charlemagne  n'avait  pas  cessé 
d'être  populaire  au-delà  du  Rhin  ;  mais  il  n'est  pas 
moins  certain  qu'elle  n'y  devint  pas  le  centre  d'une 
épopée  ^  ».  Ces  paroles  d'un  bon  juge  résument  toute 
la  question. 

11  ne  faut  donc  s'attendre,  là-bas,  à  rien  de  spon- 
tané, ni  à  rien  de  vivant  ;  il  ne  faut  pas  s'imaginer 
y  voir  tous  les  chemins  sillonnés  de  jongleurs  qui, 

1.  Gaston  Paris,  Histoire  poétique  de  Charlemagne,  p.  2Ç>. 


1  PART.    LIVR.    1 
CHAP.    XXI II. 


276  VOYAGES  DE  L'ÉPOPÉE  FRANÇAISE 

la  vielle  sur  la  poitrine,  chantent  dès  lors  à  plein 
gosier  Charlemagne  et  ses  pairs.  Non,  c'est  surtout 
affaire  de  lettrés  \  et,  qui  pis  est,  de  translateurs.  En 
Allemagne,  nos  vieux  poèmes  n'ont  guères  été  que  tra- 
duits ou  servilement  imités.  Est-ce  que  des  traductions 
ont  jamais  conquis  une  véritable  popularité?  Est-ce 
qu'elles  sont  vraiment  de  la  poésie?  Est-ce  qu'elles 
peuvent  surtout  être  jamais  considérées  comme 
l'expression  d'une  littérature  nationale? 


Deux 
poèmes  français 

ont 

principalement 

influé  sur  la 

poésie  allemande 

le  Rolant 

et  VAliscans. 


Parmi  ces  traductions  ou  ces  imitations  de  l'épopée 
française,  il  en  est  deux  qui,  par-dessus  toutes  les 
autres,  méritent  ici  de  fixer  l'attention  et  en  dehors 
desquelles  il  n'y  a  eu  en  Allemagne  rien  de  véritable- 
ment «  influent  ». 

C'est  le  Ruolandes  Liet  du  prêtre  Conrad  et  le  Wi/- 
lehalm  de  Wolfram  d'Eschenbach. 

Sans  doute,  il  n'y  a  là  que  des  «  adaptations  » 
germaniques  de  notre  Roland  et  de  notre  Aliscans; 
mais  il  faut  avouer  que  ces  lettrés  allemands  ont  eu 
la  main  heureuse  et  qu'ils  se  sont  attaqués  à  nos  deux 
maîtresses-chansons,  comme  aux  plus  populaires  de 
tous  nos  héros.  Les  deux  poèmes  qu'ils  ont  «  rappro- 
chés de  leur  langue  »  sont  merveilleusement  choisis  : 
ils  résument  puissamment  nos  deux  premiers  cycles 
épiques  et  sont  comme  l'abrégé  de  deux  gestes  im- 
menses. La  beauté,  la  vraie  beauté  primitive  et  épique, 
y  éclate  surtout  plus  qu'en  aucun  autre  de  nos  vieux 

1.  «Chez  les  nations  germaniques,  TÉpopée  française  fut  surtout  une 
implantation  plus  ou  moins  artificielle  due  à  des  poètes  lettrés,  tan- 
dis que  chez  les  nations  romanes,  elle  eut  une  nouvelle  vie  popu- 
laire. »  (G.  Paris,  1.  c.)  Cf.  la  page  129  où,  en  parlant  de  l'Allemagne  dans 
ses  rapports  avec  notre  épopée,  Fauteur  de  VHistoire  poétique  con- 
dense sa  pensée  en  ces  mots  :  «  Le  terrain  [allemand]  n'était  pas  fa- 
vorable. » 


I  PART.   LTVR.    II. 
CHAP.   XXllI. 


I.  EN  ALLEMAGNE.  277 

romans,  et  je  ne  sais  rien  de  plus  grand,  de  plus 
touchant,  de  plus  sublime  que  Roland  mourant  en 
conquérant  sur  le  sommet  d'un  mont  pyrénéen,  si  ce 
n'est  Guillaume  faisant  faire  à  Vivien  mourant  sa  pre- 
mière communion  sur  ce  champ  de  bataille  d'Aliscans 
qui  est  tout  couvert  de  cadavres  chrétiens... 
Le  Ruolandes  Liet  a  été  écrit  durant  le  second  tiers  „  ,  ^^e 

Ruolanaes  Liet. 

du  xif  siècle  —  on  n'est  encore  arrivé  à  rien  de  plus 
précis  —  par  un  prêtre  allemand  du  nom  de  Chunrat 
(Conrad),  qui  vivait  en  Bavière  ou  en  Souabe  \  C'est 
une  œuvre  loyale  et  dont  l'auteur  n'hésite  pas  à 
déclarer  la  source.  Il  avoue,  en  toute  sincérité,  que 
l'original  de  son  poème  est  français  ^  ;  mais  il  a  eu 
la  malheureuse  idée  de  le  traduire  tout  d'abord  en 
latin.  C'était  sans  doute  pour  se  faciliter  la  tâche  fort 
ardue  de  le  rendre  en  allemand  ;  mais  le  procédé  est 
regrettable,  et  cette  traduction  latine  a  fait  perdre 
à  l'original  toute  la  vivacité  de  sa  couleur.  Les 
poèmes  primitifs  sont  religieux,  mais  non  pas  pieux, 
et  les  vrais  épiques  ne  sont  jamais  des  théologiens. 
((  Le  latin,  au  contraire,  prête  à  la  religiosité,  et  un 
clerc,  faisant  passer  en  latin  notre  vieille  chanson, 
devait,  de  toute  nécessité,  lui  donner  je  ne  sais  quelle 
tournure  mystique.  C'est,  en  effet,  ce  qui  arriva.  »  Au 
reste,  on  ne  pouvait  demander  à  un  curé  allemand 
de  comprendre  l'esprit,  à  la  fois  si  guerrier  et  si  fran- 
çais,  de   notre  Roland  du  xf  siècle.  Est-ce   qu'un 


1.  Le  Ruolandes  Liet  a  été  publié  en  1838,  par  W.  Grimm  et  en 
1874  par  K.  Bartsch.  Cf.  Literarisches  Centralblatt,  n»  20  de  Tannée 
1874  et  surtout  :  Das  Rolandslied  des  Pfaffe7i  Konrad,  seine  poetische 
Technik  im  Verhdsltniss  zur  FranzÔsische^i  Chanson  de  Roland, 
von  Wolfgang  Golther,  Mùnchen,  Straub,  in-8o,  48  pp.  La  thèse  sou- 
tenue par  W.  Golther  est  que  l'introduction  du  Ruolandes  Liet  (dont 
on  ne  trouve  Toriginal  dans  aucun  de  nos  poèmes)  a  été  empruntée 
à  une  chanson  française  qui  est  aujourd'hui  perdue.  V.  Romania, 
1886,  p.  641.  —  2.  C'était  une  version  différente  de  celle  d'Oxford. 


1  PART.   LIVR.   II. 
CHAP.  XXlll. 


278  VOYAGES  DE  L  ÉPOPÉE   FRANÇAISE. 

clerc  était  en  étal  de  se  passionner  ponr  ces  beaux 
coups  d'épée  qui  tranchaient  à  la  fois  le  che\al 
et  le  cayalier?  Est-ce  qu'un  Bavarois  pouvait  s'éna- 
mourer de  ((  France  la  belle  »  et  donner  l'accent  de 
l'enthousiasme  à  ce  vers  dont  tout  Français  devrait 
faire  sa  devise  :  «  Tere  de  France^  mult  estes  club 
pals'!  »  Il  ne  faut  donc  pas  s'étonner  à  l'excès  si,  dans 
l'œuvre  honnête  du  bon  prêtre  Conrad,  notre  Roland, 
qui  était  un  cri  de  guerre,  est  devenu  un  cantique  *. 

Malgré  tout,  le  succès  dut  être  grand.  Le  Riiolandes 
Liet  n'était,  il  est  vrai,  que  de  la  lave  quelque  peu 
refroidie,  mais  qui  avait  cependant  conservé  quelque 
chaleur  avec  quelque  mouvement.  Puis,  cette  figure 
de  Roland  est  si  grande,  si  haute,  si  passionnante  que 
le  curé  Conrad  n'avait  pu  l'amoindrir  en  la  transfor- 
mant. L'Allemagne,  d'ailleurs,  était  traversée  pard'au- 
tres  courants  poétiques,  et  la  légende  de  Charlemagne 
y  était  certainement  connue  d'un  grand  nombre  de 
barons  et  de  clercs.  Les  vers  de  Conrad,  qui  avaient 
un  certain  nombre  de  lecteurs,  finirent  bientôt  par 
sembler  un  peu  archaïques,  et  le  besoin  d'un  rema- 
niement se  fit  sentir.  Il  se  trouva,  à  point  nommé,  un 
poète  ou,  tout  au  moins,  un  versificateur  de  bonne 
volonté  pour  donner  satisfaction  à  un  désir  aussi  légi- 


1.  «  Le  trait  le  plus  remarquable  de  Conrad  est  la  modification 
qu'il  a  fait  subir  au  poème  français.  Celui-ci  portait  déjà  l'em- 
preinte d'une  dévotion  guerrière  qui  faisait  croire  aux  héros  qu'ils 
g-ag-naient  le  ciel  en  mourant;  mais  ce  sentiment  n'était  pas  le  seul 
mobile  de  leurs  actions  :  ils  étaient  poussés  par  l'amour  de  la  patrie 
{Roland,  v.  1090,  1695  et  ss.),  de  l'Empereur  leur  seigneur  (v.  1117, 
1128,  etc.),  de  leur  famille  (v.  1076)  et  surtout  de  la  gloire  :  «  Maie 
cançun  n'en  deit  estre  cantée.  »  Tout  cela  est  effacé  dans  le  poème  de 
Conrad  pour  faire  place  à  la  seule  piété  et  au  désir  du  martyre.  » 
(G.  Paris,  Histoire  poétique  de  Charlemag7ie,^Y).  121,122.  Cf.  Chansoîi 
de  Roland,  l^^  édit.  L.  G.  tome  1,  p.  121.)  Plus  loin,  dans  notre  tome  III 
(p.  568)  nous  avons  placé  en  regard  l'un  de  l'autre  l'épisode  du  cor, 
d'après  le  Ruolandes  Liet  (trad.par  G.  Paris)  et  le  même  épisode  d'après 
le  texte  d'Oxford. 


I  PART.    LIVR.  II. 
CHAI>.  XXIII. 


I.  EN  ALLEMAGNE.  279 

time.  On  ne  le  connaît  que  sous  le  nom  de  Stricker 
qui  précisément  signifie  «  le  rapsode  »  ou  «  Tarran- 
geur  ».  Il  donna  à  son  œuvre  un  titre  nouveau,  Karl, 
et  V édita  vers  Tan  1225  ou  1230.  C'était  moins  de 
cent  ans  après  l'apparition  du  Ruolandes  Liet^  et  le 
remaniement  fît  bientôt  oublier  l'original. 

Un  remaniement  ne  saurait  être  épique,  alors  même  ^^  %^f^^[l^  „ 
que  son  modèle  le  serait.  Je  comprends  les  excellen- 
tes observations  que  l'œuvre  du  Stricker  a  suggérées 
à  Bartsch.  J'admets  avec  lui  que  «  le  remaniement  au 
xiif  siècle  d'un  poème  du  xif  présente  mille  difficultés 
dont  le  remanieur  ne  saurait  toujours  triompher,  et 
que  ce  remaniement  doit  être  regardé  comme  une 
traduction  d'une  langue  dans  une  autre  »  ;  j'ajouterai 
même,  avec  Bartsch,  a  qu'au  lieu  de  la  peinture  chaude 
etvivante  de  Conrad,  nous  n'avons  afîaire,  dans  le  Karl, 
qu'à  un  pâle  reflet  S) .  Mais  surtout,  etje  ne  saurais  trop 
insister  sur  ce  point,  ce  n'est  plus  là,  et  ce  ne  peut 
plus  être  de  l'épopée.  C'est  en  vain  que,  pour  donner 
plus  d'étendue  à  son  récit,  le  Stricker  a  fait  précéder 
son  a  Boncevaux  »  d'un  récit  des  malheurs  de  Berte, 
des  enfances  de  Charles  ^  L'œuvre  n'est  qu'un  travail 
de  patience,  une  compilation,  un  document. 

1.  Karl,  Introduction,  p.  xlv,  citée  par  G.  Paris,  Histoire  poétique 
de  Charlemagne,  p. 124:.  Il  y  a  cependant  chez  le  Stricker  des  traits  «  qui 
lui  appartiennent  en  propre  et  qui  sont  positivement  allemands  :  telle  est 
la  mention  plusieurs  fois  répétée  et  toujours  élogieuse  du  duc  Geroldde 
Souabe  et  des  privilèges  que  l'Empereur  accorde  aux  Souabes  ».  {Id., 
ibid.)—2.  Cf. un  article  de  G.  Paris  dans  Id^Romania  de  1882, p.  llOetss. 
L'auteurdonne  en  note  (pp.  111, 112)  une  traduction  «  abrégée  »  de  tout 
le  passage  du  Karl  qui  contient  Thistoire  de  Berte  et  de  la  jeunesse  de 
Charles.  Il  y  a  là  plus  d'un  trait  curieux  :  «  Pépin,  en  mourant,  laissa 
deux  enfants,  une  fille  qui  s'appelait  Gertrut  et  un  fils  qui  était 
nommé  Charles...  Si  Charles  ne  périt  pas  lui-même  quand  son  père 
mourut,  ce  fut  Dieu  qui  l'en  garda.  Du  côté  de  son  père,  il  avait 
trois  frères  d'âge  d'hommes  :  deux  étaient  chevaliers;  le  troisième 
était  clerc  et  devint  le  pape  Léon.  Wineman  et  Rapot,  les  deux 
autres,  résolurent  d'ôter  la  vie  à  Charles  afin  d'avoir  sa  terre  :  ils 
jurèrent  sa  mort,  et  douze  seigneurs  avec  eux.  Ce  conseil  meurtrier 


I  PART.   LIVR.    II. 
CHAP.  XXIII. 


280  VOYAGES  DE  L'ÉPOPÉE  FRANÇAISE. 

Mais  voici  venir  un  véritable  poète  et  qui,  s'il  n'est 

pas  populairement  épique,  nous  consolera  au  moins 

des  médiocrités  du  Karl;  voici  venir  Wolfram  d'Es- 
chenbach  et  son  Willehalm  \ 
d'ElcheXch  C'est  une  belle  et  curieuse  figure  que  celle  de  ce 
wuiehlim.  Wolfram  que  Frédéric  de  Schlegel  a  appelé,  non  sans 
quelque  exagération,  «  le  plus  grand  poète  que  l'Al- 
lemagne ait  jamais  produit  ».  Il  était  de  race  noble, 
et  la  seigneurie  d'Eschenbach,  comme  nous  le  verrons 
ailleurs,  est  dans  la  Nordgau,  à  quelques  lieues  de  Nu- 
remberg; mais,  étant  cadet,  il  fut  pauvre  autant  qu'il 
était  noble,  et  même*  davantage  ;  et  on  le  vit,  comme 
nos  jongleurs  et  ménestrels,  comme  la  plupart  des 
minnesingersy  errer  longtemps  de  cour  en  cour,  de 
château  en  château.  Son  âme,  cependant,  était  de- 
meurée fière,  et  il  attachait  beaucoup  moins  de  prix 
à  son  renom  de  poète  qu'à  son  épée  de  chevalier.  Il 
ne  rêvait  que  de  batailles,  et  était  d'une  nature 
emportée,  parfois  terrible.  On  put  s'en  convaincre 
à  ce  fameux  tournoi  poétique  de  la  Wartburg,  en 
1207,  dont  nous  aurons  lieu  de  parler  plus  loin  et 
que  Maurice  de  Swind  a  peint  d'une  façon  si  magistrale 
au  château  de  la  Wartburg,  dans  la  salle  des  poètes. 
«  Choisi  pour  juge  du  combat,  l'ardeur  de  Wolfram 
l'entraîna  dans  la  lutte  ;  d'arbitre,  il  devint  combat- 


fut  surpris  par  un  comte  qui  avait  élevé  Fenfant  :  c'était  le  comte 
Tibaut  de  Troyes,  et  il  s'occupa  de  le  sauver,  etc.  »  G.  Paris  ajoute  : 
«  J'ai  cru  jadis  que  le  Stricker  et  l'auteur  de  la  Chronique  de 
Weihenstephan  avaient  puisé  ici  à  une  même  source.  Cette  apprécia- 
tion me  parait  aujourd'hui  erronée.  L'auteur  de  la  Chroniqite  n'a  eu 
d'autre  source  écrite  que  le  poème  du  Stricker.  Quant  au  récit  du 
Stricker,  je  pense  encore  qu'il  ne  représente  aucune  version  fran- 
çaise réelle,  mais  qu'il  a  lui-même  pour  source  un  récit  oral  impar- 
faitement retenu.  »  (Ibid,  pp.  112  et  113.) 

1.  Avant  le  Willehalm,  on  ne  peut  guère  signaler  (et  encore  sans 
aucune  certitude)  que  les  fragments  d'un  Gwillalm  mit  der  kurzen 
Nase  qui  ont  été  publiés  par  M.  Rotb  (Cf.  notre  t.  IV,  p.  46). 


CHAP.   XXIII. 


I.  EN  ALLEMAGNE.  281 

tant,  terrassa  son  adversaire  et  alla  (ce  trait  l'ho-  '  '^^j^;-  ^^^j^;  "• 
nore  moins)  chercher  le  bourreau  qui  devait  châtier 
le  vaincu.  »  On  redoutait  ses  vers  et  ses  saillies  au- 
tant que  son  épée  :  il  n'aimait  pas  les  «  doux  »  \ 

Wolfram  vivait  en  un  temps  qui,  à  ne  se  placer  qu'au 
point  de  vue  de  l'art,  fut  vraiment  incomparable; 
il  vivait  en  cette  belle  fin  du  xii° siècle,  en  ce  beau  com- 
mencement duxiif,  qui  correspondent  chez  nous  au 
règne  de  Philippe-Auguste.  Depuis  longtemps,  on 
n'avait  point  assisté  dans  le  monde  aune  pareille  éclo- 
sion  de  poésie.  Tl  y  avait  encore  de  l'héroïsme  dans  l'air, 
et  c'est  à  peine  si  quelque  scepticisme  commençait  à  se 
manifester  en  France,  avec  les  premières  branches  de 
Renart,  Wolfram,  s'il  faut  tout  dire,  emprunta  à 
notre  France  presque  tous  les  éléments  de  son  œuvre. 
Il  se  passionna  tout  d'abord  pour  la  Table  ronde  et, 
dans  son  Parceval  qu'il  composa  sans  doute  de  1204  à 
1215,  chercha  à  lutter  contre  cet  aimable  Chrétien  de 
Troyes,  dont  il  ne  pouvait  faire  oublier  le  génie  si  facile 
et  le  style  si  vivant.  Dans  son  Titurel,  dont  il  ne  nous 
reste  que  deux  fragments,  il  reviendra  plus  tard  à  ces 
romans  bretons  qui  furent  ses  premières  amours,  et 
nous  avons  encore  huit  chansons  de  lui  dans  l'une  des- 
quelles (ô  merveille,  et  qui  serait  presque  inouïe  chez 
nos  trouvères  et  troubadours)  il  fait  l'éloge,  non  pas 
de  sa  maîtresse,  mais  de  sa  femme.  C'est  en  1214  que 
son  dévoué  protecteur,  le  landgrave  Hermann  de 
Thuringe,  lui  fit  probablement  présent  d'un  manu- 
scrit de  notre  Aliscans.  Il  sentit  alors  je  ne  sais  quel 
souffle  de  grandeur  passer  sur  lui  :  il  comprit  qu'il  y 
avait  là  des  beautés  très  supérieures  à  celles  du  Parce- 

1.  V.  un  bon  article  de  L.  A.  Pey,  dans  la  Nouvelle  biographie 
générale,  XVI,  col.  336  et  ss.  Nous  avons  dû,  sous  une  autre  forme, 
raconter  plus  loin,  la  vie  de  Wolfram  (t.  IV,  p.  47  et  ss). 


CHAI».    XXI II. 


282  VOYAGES  DE  L'ÉPOPÉE  FRANÇAISE 

î  PART.  LivR.  II.  ^Y//  ge  Yj^\i  résolument  à  l'œuvre  et  commença  le  Wil- 
lehalm.  Quand  il  Tacheya,  le  landgrave  Hermann  était 
mort,  et  son  fils,  Louis  le  Saint,  lui  avait  succédé. 
C'était  le  mari  de  sainte  Elisabeth,  et  l'on  voit  que 
Wilfram  a  connu  le  parfum  de  cette  «  rose  des 
cieux  ». 

Le  Willehalm  n'est  qu'une  copie  de  VAliscans  ^  : 
copie  artistique  d'un  original  populaire.  L'affabula- 
tion est  la  même,  les  noms  sont  à  peine  changés,  et 
la  seule  différence  est  dans  le  style  qui,  chez  Wolfram, 
est  travaillé,  ciselé,  voulu,  tandis  que  dans  Aliscans 
nous  n'avons  affaire  qu'à  ce  style  national  qui  est 
celui  de  toutes  nos  chansons  de  geste.  L'auteur  du 
Willehalm,  comme  celui  du  Ruolandes  Liet,  a  des 
allures  théologiques ,  que  n'ont  pas  nos  vieux  poè- 
mes ^.  Parmi  ceux-ci,  il  n'en  est  guère  qu'un  seul 
que  Wolfram  ait  prétendu  imiter,  et  ce  n'est  pas  sans 
quelque  hésitation  et  réserve  que  l'on  a  pu,  en  dehors 
d'Almam\,  citer,  parmi  ses  modèles,  un  Giàbert  cVAn- 
drenas  et  un  Département  des  en  fans  Aimeri  ^  ;  mais  il 
est  certain  que  notre  minnesinger  a  connu  beaucoup 
d'autres  «  romans  de  France  »,  qui  étaient  avant  lui 
répandus  en  Allemagne  et  dont  il  n'a  pas  eu  lieu  ou 
dont  il  a  dédaigné  de  se  servir  :  tels  sont,  pour  ne  parler 
que  de  ceux-là,  le  Chajroi  de  Nîmes  et  \diPrise  d'Orange. 
Somme  toute,  la  thèse  soutenue  naguère  par  Her- 
mann Suchier^  reste  généralement  vraie,  et  c'est  A/û- 


1.  Il  sera  facile  de  s'en  convaincre  si  Ton  veut  comparer  attenti- 
vement avec  notre  longue  analyse  à'Aliscans  (t.  IV,  p.  468  et  ss.), 
l'analyse  rapide  du  Willehalm  que  nous  avons  donnée  ailleurs  (1.  c. 
pp.  47-49).  —  2.  Cf.  plus  loin,  (t.  IV,  pp.  50  et  51)  la  traduction  de  Tad- 
rnirable  début  du  Willehalm  :  «  0  toi,  très  pur  et  sans  tache,  trois  et 
pourtant  tm,etc.»  Dante  n'est  certes  pas  plus  théologien  que  W^olfram. 
~  3.  Voy.  t.  IV,  p.  46.  —4.  Uebe7^  die  Quelle  Ulrich  von  dem  TiXrlin 
and  die  œlteste  Gestalt  der  Prise  d'Orenge,  Paderborn,  1873.  Cf*  Boma- 
nia,  1873,  p.  111,  112. 


I.  EN  ALLEMAGNE.  283 

cans  qui  fut  le  modèle,  à  peu  près  unique,  du  contem-  ii^^^r 


LIVR.   11. 
CHAP.    XXUI. 


porain  de  sainte  Elisabeth. 

Le  WïUehalm  a-t-il  été  terminé  ?  On  a  longuement 
discuté  ce  problème  que  Clarus,  le  premier  je  pense, 
a  nettement  résolu  dans  le  sens  afTirmatif^  Suivant 
cet  excellent  écrivain,  qui  est  trop  peu  connu  parmi 
nous,  ce  serait  à  dessein  que  Wolfram  aurait  reculé 
devant  la  complication,  et  surtout  devant  la  grossièreté 
de  certains  épisodes  ^  dont  Rainouart  est  le  héros  et 
qui  se  trouvent  à  la  fin  de  VAliscans  français.  L'ar- 
gument est  spécieux,  mais,  comme  nous  le  verrons, 
n'a  pas  été  victorieusement  défendu. 

Ce  qu'il  y  a  d'assuré,  c'est  que,  le  WïUehalm  ayant    vAraheiiens 

^  «J  ^  ~L       ^  J^  Entfûhrung 

réussi,  il  se  trouva  d'autres  poètes  pour  en  exploiter      ^tHch 

'  r  1  1  von  dem  Turlin 

habilement  le  succès  et  pour  le  «  compléter  ».  L'un    j^Jnewan 
d'eux,  Ulrich  von  dem  Turlin,  s'écria  :  a  Mais  il  est  von'^Sriîcim. 
incomplet  par  le  commencement,  »  et  l'autre,  Ulrich 
von  Thûrheim  :  «  Mais  il  est  incomplet  par  la  fin.  » 


1.  Voy.  t.  IV,  p.  49.  Nous  avons  voulu  étudier  de  plus  près  la  ques- 
tion. Wolfram  s'est  arrêté  dans  son  imitation  de  notre  Aliscans,  au  vers 
7493.  Or,  depuis  ce  vers  jusqu'à  la  fin  du  poème  français,  il  y  a  encore 
942  vers.  L'auteur  d'Alisccms  y  raconte  successivement  le  retour  de 
Guillaume  à  Orange,  l'ingratitude  dont  Rainouart  est  l'objet  de  la 
part  de  ce  Guillaume  qui  l'oublie  soudain  comme  il  a  été  jadis  oublié 
lui-même  par  l'empereur  Louis,  la  réconciliation  de  Guillaume  et  de 
Rainouart  qui  se  fait  enfin  connaître  comme  le  propre  frère  de  Gui- 
bourc,  le  baptême  du  géant  «  dans  une  cuve  de  vert  marbre  listée  », 
son  adoubement  par  Guillaume,  le  baptême  du  païen  Baudus  qui  a 
été  naguères  vaincu  par  Rainouart,  et  enfin  le  mariage  de  celui-ci 
avec  la  nièce  de  Guillaume,  avec  la  belle  Aélis.  Le  tout  se  termine 
par  le  tableau  touchant  du  pauvre  Guillaume  qui  reste  triste  et  seul, 
à  Orange,  près  de  sa  femme  Guibourc  qui  le  console  :  «  Flore  Guil- 
lames,  Guiborc  le  conforta,  »  etc.  On  ne  saurait  disconvenir  que  la 
fin  de  notre  vieux  poème  ne  soit  plus  épique  et  plus  belle  que  celle 
de  Wolfram.  J'imagine  que  le  poète  allemand  était  fatigué  et  qu'il  a 
brusqué  son  dénouement.  Pour  le  précipiter,  il  a  supposé  une  dispa- 
rition de  Rainouart,  dont  il  n'est  aucunement  question  dans  l'original 
français,  et  c'est  ainsi  qu'il  s'est  tiré  d'affaire  en  terminant  son 
poème...  sans  l'achever.  —  2.  Il  ne  peut  guôres  être  ici  question  que 
de  l'épisode  bizarre  du  champ  de  fèves  [Aliscans,  v.  7374-7493)  et  sur- 
tout des  lourdes  plaisanteries  de  Rainouart  au  moment  de  son  bap- 
tême. {Ihid.,  V.  7873-7944.) 


l   PART.    LIVR.   II. 
CHAP.   XXUI. 


284  VOYAGES  DE  L'ÉPOPÉE  FRANÇAISE. 

Sur  ce^  le  premier  de  ces  deux  Ulrich  composa  VA/ri- 
bellens  Entfûhrung  :  et  le  second,  son  Rennewart. 

Ulrich  Yon  dem  Tûrlin  écrivait,  entre  les  années 
1252  et  1278,  sous  le  règne  d'Ottocar  de  Bohême.  11 
est  maintenant  établi  qu'il  n'a  eu  sous  les  yeux  aucun 
poème  français  —  ni  les  Enfances  Guillaume,  ni  nul 
autre  —  et  qu'il  a  emprunté  tous  les  éléments  de  son 
œuvre  soit  à  Wolfram,  soit  à  sa  propre  imagination  K 
Il  n'en  est  pas  ainsi  d'Ulrich  de  Thiirheim  qui,  vers 
1250,  n'a  pas  craint,  pour  son  Rennewart,  de  puiser 
à  pleines  mains  dans  notre  Bataille  Loquifer  et  dans 
nos  deux  Montages  ^  Quoi  qu'il  en  soit,  voilà  l'œuvre  de 
Wolfram  qui  est  encadrée  entre  deux  œuvres  d'inté- 
rêt secondaire  et  de  moindre  valeur,  et  dont  une  seule 
a  des  origines  directement,  véritablement  françaises. 

Et  voilà  aussi  que  nous  connaissons  les  deux  em- 
preintes, vraiment  fortes  et  profondes,  dont  l'Épopée 
française  a  marqué  la  poésie  germanique  et  le  génie 
allemand.  En  dehors  du  Ruolandes  Liet  et  du  Wil- 
lehalni  nous  aurons  encore  à  signaler  plus  d'un  té- 
moignage de  notre  influence  littéraire  au-delà  du 
Rhin  ;  mais  ce  ne  seront  le  plus  souvent  que  des  ves- 
tiges a  moitié  effacés  et  des  œuvres  sans  vie. 

Cette  Chronique  des  Empereurs,  o^^HeKaiserchronik  ^ 
du  xif  siècle,  ce  long  poème  où  deux  mille  vers  sont 
consacrés  à  la  légende  du  grand  empereur  Charles, 
est-ce  qu'elle  contient  rien  de  français,  est-ce  qu'elle 

1.  Y.  Topuscule  d'Hermann  Suchier  précédement  cité.  On  trouvera 
plus  loin  (IV,  p.  52)  une  analyse  de  VArahellens  Entfûhrung  dont  Cas- 
person  avait,  dès  1781,  publié  une  édition  à  CasseL  — 2.  L'œuvre  d'Ulrich 
YOTi  Thurheim^  JDas  stark  Rennewart,  a  été  publiée  en  partie  par  Cari 
Roth  :  Ulrich  von  Thurheim,  Reinwart,  Gedicht  des  XIII  Jahrhun- 
derts,  Regensburg,  1856.  Cf.  notre  t.  lY,  p.  53.  —  3.  Publiée  par  Mass- 
mann,  Quedlinburg,  1849,  trois  vol.  in-8o.  Sur  l'origine  bavaroise  de 
la  «  Chronique  des  Empereurs  »,  cf.  un  article  de  M.  Scherer  (dans 
Zeitschrift  fur  deutsches  AUerthum,  N.  F.  VI,  2)  au  sujet  d'un  travail 
de  M.  Wilzhofer  qui  avait  mis  cette  origine  en  lumière. 


1.  EN  ALLEMAGNE.  ^85 

a  été  inspirée  par  des  contes  ou  des  poèmes  venus  de 
chez  nous?  Non,  et  il  est  démontré  que  dans  cette  œu- 
vre d'origine  probablement  bavaroise,  tout  est  vrai- 
ment allemand.  Il  y  a  là  de  ces  traditions  qui  circu- 
laient en  Allemagne  avant  l'invasion  victorieuse  de 
nos  chansons  épiques,  et  qui  peut-être  y  avaient  donné 
naissance  à  des  chants  germaniques  depuis  longtemps 
perdus.  C'est  un  des  documents  où  l'on  trouve  notam- 
ment l'invraisemblable  légende  de  cette  armée  de 
53,066  jeunes  filles  qui  sont  prêtes  à  engager  pour 
Charles  la  grande  bataille  décisive  du  Val  Charlon. 
53,066  !  quelle  précision  ! 

Et  cette  curieuse  Weltchronik  \  due  au  Viennois 
Enenkel,  qui  écrivait  durant  la  première  partie  du 
xiif  siècle,  ne  connaît-on  pas  aujourd'hui  les  éléments 
dont  elle  se  compose?  Ne  sait-on  pas  que  son  auteur 
n'a  même  pas  été  «  touché  »  par  le  souffle  français,  et 
qu'il  n'a  guère  utilisé  pour  l'histoire  de  Charlemagne 
que  le  témoignage  des  textes  latins,  de  la  Kaiserchromk 
et  (le  cas  est  douteux)  de  quelques  anciennes  poésies  al- 
lemandes? Ce  n'est  pas  à  dire  qu'il  n'y  ait  point  là  des 
beautés  saisissantes  et  des  épisodes  profondément  dra- 
matiques, dont  on  trouverait  peut-être  l'origine  dans 
certaines  traditions  extrafrançaises,  relatives  à  l'his- 
toire légendaire  du  fils  de  Pépin.  Tel  est,  par  exemple, 
le  récit  du  retour  inopiné  deCharles  à  son  palais  d'Aix. 
Il  était  en  Hongrie,  et  le  bruit  se  répand  qu'il  y  estmort. 
Tout  aussitôt  le  Conseil  s'assemble  et,  fort  politique- 
ment, somme  l'impératrice  de  prendre  soudain  un 
autre  mari.  Elle  obéit,  peut-être  un  peu  vite,  et  les 
noces  se  préparent  ;  mais  Dieu  intervient  et  envoie  à 


l.V.  F.  H.  von  derHagen,  Gesammtahenteuer,  et  Massmann,  Kaiser- 
cronik.  Cf.  Histoire  poétique  de  Charlemagne,  p.  120,  et  notre  t.  III, 
p.  697. 


l   PART.    LIVR.  II. 
CHAP.  XXIII. 


I  PART.    LIVR.  TI. 

CHAP.  xxm. 


286  VOYAGES  DE  l/ÉPOPÉE  FRANÇAISE. 

Charles  un  ange  qui  lui  annonce  ces  tristes  nouvelles  et 
"  lui  procure  le  moyen  de  se  rendre  à  Aix  avec  une  rapi- 
dité miraculeuse.  Il  était  temps  que  l'Empereur  y  arri- 
vât :  car  c'était  précisément  le  jour  des  secondes  noces 
de  l'impératrice.  Terrible  et  tranquille,  Charles  entre 
à  la  cathédrale,  s'y  revêt  de  ces  ornements  impériaux 
qui  avaient  un  aspect  si  pontifical  et  va  s'asseoir,  l'épée 
nue  sur  ses  genoux,  devant  le  grand  autel.  On  ne  l'at- 
tendait pas.  Le  cortège  nuptial  entre  à  l'église  et  aper- 
çoit soudain  le  grand  empereur  qu'on  croyait  mort, 
et  qui,  silencieux,  immobile,  vivant,  est  assis  sur  le 
trône  même  qu'on  avait  préparé  pour  son  successeur. 
Cris,  terreur,  aflfolement  universel,  noces  finies  avant 
d'avoir  commencé.  Dans  un  drame  lyrique  de  nos 
jours,  cette  scène  serait  d'un  puissant  effet. 

Elle  est  bien  mal  nommée,  cette  compilation  énorme 
qui  ne  renferme  pas  moins  de  35,800  vers  et  à  laquelle 
on  a  par  accident  donné  le  nom  d'une  de  ses  branches, 
qui  est  consacrée  à  l'enfance  de  Charles  :  KarlMeïnet  ^ . 
C'est  une  œuvre  du  commencement  du  xiv""  siècle  et 
dont  l'auteur  a  eu  la  prétention  de  nous  offrir  toute  une 
histoire  poétique  du  grand  empereur.  On  a  depuis 
longtemps  comparé  cette  rapsodie  à  une  élucubra- 
tion  de  même  ordre  que  Girard  d'Amiens,  vers  le 
même  temps,  consacra  en  France  à  la  mémoire  de 
l'oncle  de  Roland.  Le  versificateur  du  Karl  Meinet  n'a 
pas  directement  travaillé  d'après  des  modèles  français, 
mais  il  s'est  inspiré,  sans  parler  du  faux  Turpin,  de 
certains  poèmes  néerlandais,  tels  que  le  Mainet  et  le 


1.  Le  Karl  Meinet  a  été  édité  par  Adalbert  Keller  en  1859,  et  est  l'ob- 
jet d'un  des  meilleurs  ouvrages  du  regretté  Karl  Bartscli  :  Ueher  Karl 
Meinet.  Ein  Beitrag  ziir  Karlsage,  Niirnberg,  1861,  in-S».  Cf.  G.  Paris 
(1.  c,  p.  127-128)  qui  a  donné  du  Karl  Meinet  une  analyse  très  dévelop- 
pée (p.  485  et  ss.)  «  d'après  celle  dont  Adalbert  Keller  avait  fait  suivre 
son  édition». 


I.  EN  ALLEMAGNE.  287 

Charles  et  Elegast^  et  de  quelques  poèmes  allemands 
comme  le  Ruolandes  Liet,  VOspinel  et  Morant  et  Ga- 
lïenne.  «S'inspirer  »  est  même  un  mot  trop  fort  et  qui 
ne  s'ajuste  point  au  très  mince  mérite  du  compilateur 
anonyme.  Comme  Ta  dit  Gaston  Paris,  à  qui  revient 
l'honneur  d'avoir  élucidé  à  la  française  tant  de  points 
encore  obscurs  et  qu'il  nous  faudrait  citer  ici  presque 
à  toutes  nos  pages,  <(  sa  tâche,  s'est  bornée  à  coudre 
les  uns  au  bout  des  autres,  les  différents  poèmes  qu'il 
a  réunis  et  à  les  relier  par  quelques  morceaux  de  son 
cru  où  il  suit  les  historiens  latins  ».  Auprès  de  ce  col- 
lectionneur, Girart  d'Amiens  semblera  un  géant. 

Des  emprunts  directs  à  l'épopée  française,  il  n'y  en 
a  pas  davantage,  dans  cette  «  Chronique  de  Weihen- 
stephan  ^  »  qui  a  été  déjà  l'objet  de  plus  d'un  bon  tra- 
vail. L'œuvre,  qui  est  en  prose,  aurait  été  composée  au 
xiv'^  siècle  ;  mais  nous  n'en  possédons  que  des  manu- 
scrits du  xv%  et  l'un  d'eux  a  été  découvert,  tout 
récemment,  dans  la  bibliothèque  de  l'Institut  de 
France  ^.  Le  chroniqueur  bavarois  de  l'abbaye  de 
Saint-Étienne  n'a  pas  été  chercher  très  loin  les  matiè- 
res d'une  œuvre  qu'il  estimait  historique.  A  l'auteur 
du  Karl^  au  Stricker,  il  a  demandé  tout  ce  qui  avait 
trait  à  l'histoire  de  Berte  et  des  enfances  de  Charles, 
comme  aussi  (et  c'est  la  partie  la  plus  considérable  de 
son  œuvre)  toute  l'affabulation  de  la  défaite  de  Ron- 


1.  Dans  la  Romania  de  1882  (p.  110  et  ss.),  G.  Paris  nous  offre  un 
résumé  de  la  Chronique  de  Weihenstephan  qui  suffit  à  nous  en  faire 
connaitre  les  éléments  constitutifs.  —  2.  E.  Dœnges  (auteur  d'une 
Dissertation  sur  Fépisode  de  Baligant  dans  la  Chanson  de  Roland, 
Marbourg,  1879)  établit  qu'il  existe  à  Munich  deux  manuscrits  de  la 
Chronique  (Codices  Germanici,  nos  259  et  316)  et  insiste  tout  particu- 
lièrement sur  «le  rapport  de  la  dite  Chronique  avec  le  Stricker.  «  Sui- 
vant M.  Dœnges,  ce  rapport  ne  serait  pas  aussi  étroit  qu'on  a  pu  le 
croire,  et  il  parait  probable  que  la  Ciironique  s'appuie  principalement 
sur  un  poème  allemand  antérieur,  et  non  sur  le  Stricker.»  (Roma7iia, 
1882,  p.  409.) 


I    PART.   LIVR.    II. 
CHAP.    XXllI. 


î  PART.   LIVR,    II 
CHAP.    XXIII. 


Conclusions 

sur 

les  emprunts 

que    la    poésie 

allemande 

a  faits  à  l'épopée 

française. 


288  VOYAGES  DE  L'ÉPOPÉE  FRANÇAISE. 

cevaux;  à  la  «  Chronique  d'Enenkel  »  il  a  emprunté  le 
joli  conte  de  la  «  cloche  de  justice  »  et  de  la  couleuvre 
qui  vient  un  jour,  en  la  sonnant,  se  plaindre  à  Tem- 
pereur  des  envahissements  d'un  crapaud  ;  et  c'est  à  la 
même  source  qu'il  a  également  puisé  le  récit  de  la 
fameuse  charte  qui  descend  du  ciel  «  pour  remettre  à 
Charles  un  péché  qu'il  n'avait  pas  avoué  en  confes- 
sion *  ».  Le  chroniqueur,  en  général,  n'embellit  pas 
ses  modèles  ;  il  les  délaie,  et,  comme  il  ne  manque  pas 
d'une  certaine  imagination,  il  y  ajoute.  Sauf  quelques 
traits,  rien  d'original,  et  surtout  rien  d'immédiatement 
français.  Quelques  rayons  très  lointains  de  notre  épo- 
pée, et  c'est  tout. 

Tel  est  aussi  le  jugement  que  l'on  peut  porter  sur  la 
Chronka  Bremensis  de  sancto  Carolo  et  de  sancto  Wi/- 
hhaldoj  qui  est  plus  connue  sous  le  nom  de  «  Chroni- 
que de  Wolter  ».  Dans  cette  œuvre,  qui  fut  écrite  vers 
1 460 ,  on  trouve  certaines  originalités  de  légende  qu'on 
ne  trouve  guère  que  là.  Laprovenance  française  n'en  est 
aucunement  démontrée,  et  tout,  au  contraire,  semble 
y  révéler  des  sources  allemandes  ^ 

Voilà,  comme  on  le  voit,  bien  des  éléments  germa- 
niques, et  l'on  peut  se  demander  quelles  sont,  en 
résumé,  les  chansons  françaises,  les  véritables  épopées, 
qui  ont  été,  sans  intermédiaire,  imitées  outre  Rhin. 

Nous  disons  <(  imitées  » ,  et  non  pas  «  connues  »  : 
la  différence  est  notable. 

Somme  toute,  on  ne  peut  légitimement  signaler  ici 
que  le  Roland  et  \Aliscans,  modèles    évidents    du 


1.  Il  y  a,  à  la  fin  de  la  Chronique  de  Weihenstephan,  un  épisode  ou, 
pour  mieux  parler,  une  Continuation  qui  ne  se  trouve  pas  dans  la 
Chronique  d'Enenkel  :  c'est  l'histoire  de  cet  anneau  magique  «  qui 
causait  la  passion  de  l'empereur  pour  un  cadavre  jeté  dans  un  étang-, 
etc.  »  [Romania,  1.  c,  113.)  — 2.  V.  plus  loin  notre  t.  III,  p.  13(d'après 
V Histoire  poétique  de  Charlemagne,  p.  228). 


1.  EN  ALLEMAGNE. 


280 


1   PART.   LIVR.   II. 
CHAP.  XXlll. 


Ruolandes  Lïet  et  du  Wïllehalm.ld.  Bataille  Loqui fer, 
le  Moniage  Renoart  et  leMoniage  Guillaume  où  Ulrich 
Yon  Thûrheim  a  trouvé  la  matière  de  son  Rennewart; 
et  la  Reine  Sibille  qui  a  pu  servir  plus  ou  moins  pro- 
chainement de  type  à  un  poème  allemand  du  xw"*  siè- 
cle ,  assez  populaire ,  V Innocente  reine  de  France, 
L'Otinely  d'ailleurs,  n'est  parvenu  en  Allemagne  que 
sous  un  vêtement  bas-rhenan,  et  Wolfram,  comme 
nous  l'avons  dit,  n'a  fait,  tout  au  plus,  que  connaître 
le  Charroi  de  Nîmes  et  la  Pinse  d'Orange,  C'est  tout. 

Il  est  vrai  qu'il  y  eut  une  sorte  de  réaction  au  Dernier  coup  dœii 
XVI  Siècle,  et  les  presses  allemandes  répandirent  alors         de 

,  -,  .  nos  poèmes 

dans  tous  les  pays  germaniques  des  versions  en  prose    en  AHemagne. 
de  ces  mêmes  romans,  très  français,  qui,  en  France,  "arxv?«''Sr' 
étaient  dans  le  même  temps  imprimés  et  réimprimés  à     romantisme 
tant  de  milliers  d'exemplaires.  Renaus  de  Montauban  *      du  iviî!"; 
et  Fierabras  ^  eurent  chez  nos  voisins  la  même  vogue     ^ïuxî^''" 
que  chez  nous.  Il  faut,  pour  être  complet,  remonter  au 
xv""  siècle  et  ajouter  à  cette  nomenclature  cet  étrange 
Hue  Capet  qui  était  un  peu  oublié  parmi  nous  et  ne 
méritait  guère  que  cet  oubli  ^  Bref,  l'Allemagne  eut 
comme  nous  sa  Bibliothèque  bleue,  et  ce  fut  un  peu 


1.  Grœsse  signale  une  édition  de  1535  (Siemmern,  J.  Rodler)  une 
seconde  de  1604  (Cologne,  d'après  une  rédaction  d'origine  flamande)  ; 
une  troisième  sans  date  (Nuremberg),  etc.  En  1838  on  réimprimait  en- 
core à  Leipzig,  notre  vieux  roman  en  allemand  (Marbach,  Deutsche 
Volksbûcher).  Etc.  —  2.  Une  édition  allemande  parut  dès  1533  :  Fier- 
rabras^  eyn  schône  Kurtzioeitige  Histori  von  eym  niâchtigen  Riesen 
ausz  Hispanien  Fierrabras  gefiant...  fiewlich  ausz  Franzôsicher 
Sphrachin  Teustsch  gebracht...  Getruckt  zu  Siemmern,  durch  Jhero- 
nimus  Rodler.  MDXXXIIl,in-fo.  Une  autre  édition,  s.  d.,  fut  publiée  à 
Francfort,  in-8,  et  une  autre,  en  1594,  également  à  Francfort.  Etc.  etc. 
—  3.  La  traduction  allemande  de  Htie  Capet  fut  publiée  pour  la  pre- 
mière fois  en  1500  sous  le  nom  de  Hitg  Schepler.  On  en  a  signalé  jus- 
qu'à six  éditions.  Dans  la  dernière  qui  fait  partie  des  Nouvelles  de 
Bulow  Brunswyg,  t.  1  et  qui  a  paru  en  1841,  le  texte  a  été  rajeuni  et 
accommodé  au  goût  du  jour.  =  L'auteur  de  la  traduction  originale  est 
Elisabeth  de  Lorraine,  comtesse  de  Vaudemont,  mariée  au  comte  de 
Nassau  Saarbrucli  et  morte  en  1456.  Cette  œuvre  parait  avoir  été  écrite 
vers  1440.  [Histoire  littéraire,  XXVI,  714.) 


I.  PART,   L 

CHAP.  xxm 


290  VOYAGES  DE  L  ÉPOPÉE  FRANÇAISE. 

xlm."'  la  nôtre.  En  1809,  en  pleines  guerres  de  FEmpire,  on 
réimprimait  tranquillement  le  Fierabras  qui  fut  lu 
peut-être  par  plus  d'un  conscrit  allemand  ;  mais  cette 
date  de  1809  est  significative,  et  nous  avertit  que  nous 
sommes  arrivés  au  terme  de  cette  histoire  de  notre  épo- 
pée au-delà  du  Rhin.  Il  importe  cependant  de  ne  pas 
ici  passer  sous  silence  cet  admirable  mouvement 
romantique  de  la  fin  du  dernier  siècle^  du  commen- 
cement du  nôtre,  qui  sera  Téternel  honneur  de  l'Alle- 
magne. Cette  renaissance,  ce  renouveau  ne  furent  pas  et 
ne  pouvaient  être  défavorables  à  notre  poésie  nationale 
du  moyen  âge,  et  l'un  des  caractères  du  romantisme, 
en  Allemagne  comme  en  France,  ce  fut  précisément 
cette  très  juste  et  très  efficace  revendication  en  faveur 
des  siècles  chrétiens  et  de  leur  beauté  artistique.  Le 
pauvre  Alscinger  en  1787,  en  était  encore  à  traduire 
la  piteuse  Bibliothèque  des  Romans  de  M.  de  Tressan 
et  à  lui  emprunter,  hélas!  le  sujet  d'un  Doolïn  von 
Mainz  qui  eut  deux  éditions  en  dix  ans.  Mais  avec  la 
magnifique  pléiade  des  grands  poètes  nouveaux, 
toutes  ces  sottises ,  toutes  ces  erreurs  s'effacent. 
VOberon  de  Wieland  parut  en  1780,  et  mérita 
cet  éloge  de  Gœthe  :  «  Aussi  longtemps  que  For  sera 
réputé  de  For  et  le  cristal  du  cristal,  Oberon  sera  lu  et 
admiré  comme  un  chef-d'œuvre.  »  L'origine  première 
de  ce  poème  en  ottave  rime  était  certainement  fran- 
çaise, et  l'on  y  peut  aisément  reconnaître  notre  Huon 
de  Bordeaux  transformé  et  embelli.  Mais  c'était  à 
Uhland  qu'il  était  réservé  de  ressusciter  en  Allema- 
gne une  gloire  plus  pure  de  notre  vieille  épopée,  la 
gloire  de  Roland.  L'un  de  ses  chants  les  plus  populaires, 
l'un  de  ceux  que  les  soldats  et  les  étudiants  ont  le  plus 
goûté,  c'est  le  Petit  Holand  on  il  y  a  un  reflet  de  nos 
Enfances  Rolant  et  qui  se  termine  par  ces  paroles  de 


1.  EN  ALLEMAGNE.  291 

Berte  à  Charlemai^ne   :   a  Petit  Roland  deviendra,  à  ip^i"- ^ivr.  u. 

o  ^  CHAP.  xxni. 

Texemple  de  son  roi,  —  Une  grande  figure  de  tiéros 

—  Et  rendra  au  salut  et  à  Flionneur  —  Sa  patrie  gémis- 
sante. »  Les  Allemands  qui  chantaient  cette  strophe 
vibrante  étaient  persuadés,  croyez  le  bien,  que  le  mot 
((  patrie  »  ne  pouvait  ici  s'entendre  que  de  l'Allema- 
gne. Us  le  croient  encore. 

Il  faut  leur  rendre  cette  justice  qu'ils  ont  aimé 
notre  Epopée  comme  si  c'était  la  leur^  et  qu'ils  en  ont 
fait,  depuis  soixante  ans,  l'objet  incessant  de  travaux 
originaux,  profonds,  décisifs.  Après  leurs  poètes 
sont,  en  effet,  venus  leurs  érudits,  qui  ont  tenu  en 
aussi  grande  estime  notre  Roland  que  leurs  Nibel- 
ungen.  On  aurait  quelque  peine  à  se  faire  une  idée 
exacte  de  tant  de  labeur  si  consciencieusement,  si 
généreusement  dépensé.  11  faudrait  ici  signaler,  une 
par  une,  les  œuvres  de  W.  Grimm,  de  KarlBartsch,  de 
Conrad  Hoffmann,  de  Théodore  Miiller,  de  Tobler, 
de  Mussafia,  de  Kœlbing,  de  Fœrster,  de  Koschwitz, 
de  Stengel,  et  de  vingt,  de  cent  autres.  Il  n'y  a 
pas  d'année  où  trente  ou  quarante  professeurs  ne 
choisissent,  pour  programme  de  leurs  cours,  l'exa- 
men critique  de  quelqu'une  de  nos  vieilles  chansons, 
et  je  sais  là  bas  telle  petite  ville  de  huit  mille 
âmes  où  le  professeur  réunit  autour  de  lui  jusqu'à 
cent  élèves  pour  les  initier  à  l'austérité  de  ces  études. 
Une  telle  activité  nous  a  nous-mêmes  animés,  et 
notre  France,  sur  ce  terrain,  a  décidément  pris  ou 
repris  le  premier  rang  qu'elle  saura  garder.  Mais, 
sachons  le  bien,  il  y  a  encore  beaucoup  à  faire. 
Aspremont,  le  Montage  Gidllaume,  Beuves  d'Hanstone, 
presque  toute  la  geste  des  Lorrains^  et  je  ne  sais  com- 
bien d'autres  chansons,  sont  encore  inédites  :  il  con- 
vient que  les  Français  ne  se  laissent  pas  devancer  par 


t  PART.  LIVR.    11. 

CHAP.  xxni. 


292  VOYAGES  DE  LÊPOPÉE  FRANÇAISE. 

des  éditeurs  qui  ne  soient  pas  français.  Il  y  va  de  notre 
honneur.  Surtoutsongeonsàvulgariser  nos  vieux  textes 
et  à  composer  enfin  un  Recueil  qui  ressemble  au  livre 
admirable  de  Simrock  en  Allemagne  ^  Ce  Simrock  a 
recueilli  avec  un  zèle  pieux  toutes  les  légendes  carlo- 
vingiennes,  qu'avec  une  parfaite  bonne  foi  il  a  crues 
profondément  allemandes,  et  il  a  mis  vaillamment 
aux  mains  des  enfants  allemands  un  certain  nombre 
de  contes  charmants  dont  Forigine  française  ne  sau- 
rait, aujourd'hui,  être  douteuse  pour  personne.  C'est 
un  nouveau  «  Simrock  »  qu'il  convient  d'écrire  pour 
nos  écoles.   Qu'on  l'écrive   aujourd'hui  et  qu'il  soit 

demain  aux  mains  de  tous  nos  écoliers et  de  tous 

nos  soldats. 

1.  Kerliîigisches  Heldenhuch. 


CHAPITRE  XXIV 

LES    VOYAGES    DE    l'ÉPOPÉE   FRANC  USE.    —    II.    EN     NÉERLANDE 


I   PART.    LIVR.  II. 
GHAP.    XXIV. 


C'est  par  fragments  qu'elle  nous  est  surtout  parve- 
nue, cette  poésie  néerlandaise  qui  s'est  inspirée  de 
notre  épopée  nationale  ;  mais,  à  en  juger  par  le  nom-     imitations 

ij  A  ±11  iri  .  néerlandaises 

bre  de  ces  fragments,  elle  a  eu  un  développement  con-         de 

•1/-11  •  •  1  1.  ^  notre  poésie 

siderable,  une  vie  puissante,  une  phase  dorieuse.  Quant     nationale. 

,     ,  ^  ^  ^  Leurs    principaux 

à  1  originalité,  c  est  autre  chose,  et  il  ne  faut  rien  lui    ^caractères. 

*-^  '  '  Enumération, 

demander  de  semblable.  Il  est  peu  de  régions  où  l'on  ""^d'e^eSes'quI^' 
trouve  moins  de  légendes  de  terroir,  moins  de  récits  poTt^p^ues' 
nationaux,  moins  de  traditions  épiques.  Je  sais  bien 
qu'à  chaque  découverte  de  ces  fragments  dont  nous 
parlions,  les  savants  hollandais  et  flamands  ne  man- 
quaient pas,  il  y  a  quelque  vingt  ou  trente  ans,  de 
s'écrier  avec  enthousiasme  :  «  Voilà  qui  est  certai- 
nement à  nous;  voilà  qui  est  vraiment  néerlandais; 
voilà  qui  est  thiois,  »  Le  plus  simple  examen  critique 
détruisait  rapidement  des  illusions  aussi  respecta- 
bles, et  force  était  d'avouer  qu'au  fond  de  tous  les 
poèmes  néerlandais,  on  trouvait,  sans  chercher  trop' 
longtemps,  une  chanson  française  qui  en  avait  été 
l'original  et  le  modèle.  C'est  ce  que  nous  allons  voir. 
Dans  la  geste  du  Roi,  c'est  Roland,  ici  comme  en 
Allemagne,  qui  tient  la  première  place,  et  c'est  préci- 


I   PART.   LIVn.    II. 
CHAP.  XXIV. 


294  VOYAGES  DE  I/ÉPOPÉE  FRANÇAISE. 

sèment  an  sujet  crue  livre  de  M.  Bormans  ^  que  s'est 
engagée  naguère  une  des  premières  batailles  entre  les 
néerlandistes  à  outrance  et  l'érudition  française.  Je  ne 
pense  pas  qu'un  seul  «  thiois  »  s'entête  à  contester 
aujourd'hui  la  véritable  nature  des  quatre  fragments 
du  xiii^  siècle  qui  ont  été  publiés  par  M.  Bormans,  et 
il  est  prouvé  jusqu'à  l'évidence  que  deux  d'entre  eux 
dérivent  d'un  texte  analogue  à  celui  d'Oxford,  et  que 
les  deux  autres  sont  empruntés  à  ces  remaniements  du 
Rolant  qu'on  désigne  aujourd'hui,  pour  plus  de  clarté, 
sous  le  nom  de  Roncevaiix. 

Après  Roland,  Charlemagne  ;  mais  il  convient 
d'avouer  que  l'oncle  n'a  pas  été  aussi  bien  traité  que 
le  neveu.  Il  n'y  a  guère  à  signaler  ici  qu'un  Mainet 
néerlandais  copié  sur  un  Mainet  français,  lequel  est 
attribué  par  certains  érudits  à  la  seconde  moitié  du 
xif  siècle,  par  d'autres  au  xiii%  et  qui  ne  nous  a  été 
conservé  que  dans  le  Karl  Meinet  allemand  ^  Dans 
cette  même  compilation  allemande,  nous  trouvons  un 
autre  emprunt  à  la  poésie  néerlandaise  du  \if  siècle, 
et  nous  voulons  parler  de  cet  horrible  petit  poème 
(d'origine  française,  hélas!),  qui  pouvait  porter  ce 
titre  :  Charles  et  Elegast,  et  où  l'on  voit  le  grand  empe- 
reur se  faire  tranquillement  voleur  de  grand  chemin  ^ 
Ce  serait  le  cas  de  reprendre  une  thèse  qui  nous  est 
chère  et  de  montrer  combien  la  réalité  historique  est 
supérieure  aux  fictions  légendaires.  L'ancienne  Chan- 
son des  Saisnes  ne  serait  pas  assurément  pour  nous 


1.  J.-H.  Bormans,  La  Chanson  de  Roland,  fragments  d'anciennes 
.rédactions  thioises,  avec  une  Introduction  et  des  Remarques,  Bruxel- 
les, Hayez,  impr.,  1864.  Extrait  du  t.  XVI  des  Mémoires  couroiuiés  et 
autres  Mémoires  publiés  par  l'Académie  royale  de  Belgique.  Cf.  G. 
Paris,  Bibliothèque  de  l'École  des  Chartes,  1865,  pp.  384-392.  — 
2.  Voir  plus  loin,  III,  p.  36.  —  3.  Ibid.,  p.  260.  Cf.  un  article  de 
G.  Paris,  Revue  critique,  1868,  pp.  384,  385. 


II.  EN  NÉERLANDE.  293 

faire  changer  d'avis.  Elle  est  également  passée  en 
néerlandais,  et  M.  Bormans  ^  a  publié  quelques  frag- 
ments (toujours  des  fragments) ,  d'un  Gwkdekyn  ou 
Gidtequin  du  xiif  siècle,  dont  nous  donnons  ailleurs 
le  résumé.  Est-il  permis,  est-il  légitime  de  placer  Floo- 
vant  dans  la  geste  du  Roi,  telle  que  nos  pères  l'avaient 
comprise  et  organisée?  On  en  peut  douter;  mais  enfin 
il  y  a  un  Flovent  néerlandais  dont  M.  Bartsch  a  édité 
deux  fragments  dans  la  Germania  et  qui  ont  été  étu- 
diés par  M.  Arsène  Darmesteter,  avec  la  finesse  habi- 
tuelle de  sa  critique,  dans  sa  thèse  De  Floovante.  Ces 
fragments  nous  révèlent  un  poème  qui  aurait  sans 
doute  été  «  rédigé  »  d'après  un  remaniement  français  du 
xiif  siècle  ^  Et  c'est  par  là  que  nous  terminerons  tout 
ce  qui  se  rapporte  au  cycle  de  Charles. 

Les  héros  sont  comme  les  livres  :  habent  sua  fata. 
Ce  Guillaume  Fièrebrace,  ce  chef  de  la  seconde  de  nos 
grandes  gestes,  ce  rival  en  gloire  de  Roland  et  qui, 
grâce  à  un  vrai  poète,  avait  conquis  en  Allemagne  une 
si  brillante  notoriété  et  si  durable,  il  n'a  pas  trouvé 
en  Néerlande  le  rare  éclat  d'une  telle  gloire.  Il  est  trop 
vrai  qu'il  ne  nous  reste  que  deux  fragments  (toujours des 
fragments)  d'un  poème  de  Nicolas  Persijn,  de  Harlem, 
qui  est  plus  connu  sous  le  nom  de  Klaes  et  qui,  vers 
la  fin  du  xii'  ou  le  commencement  du  xiif  siècle,  con- 
sacra toute  une  œuvre  au  Guillaume  de  la  légende, 
dans  l'intention  manifeste  de  faire  honneur  à  son 
contemporain  Guillaume  V%  comte  de  Hollande  ^  Ces 
fragments  ne  se  rapportent  qu'au  Moniage.  Joignez-y 
quelques  lambeaux  d'un  Girart  de  Viane  en  vers  fla- 


1.  Bulletin  de  la  Commission  d'histoire  de  Belgique,  V^  série,  t.  XIV, 
p.  253.  Cf.  notre  tome  III,  p.  655.  —  2.  Romania,  1877,  pp.  607  et  608. 
-—  3.  Ces  fragments  de  Klaes  ont  été  publiés  par  Willelms,  Belgisch 
Muséum,  IV,  86.  Cf.  notre  t.  IV,  p.  54. 


1   PART.    LIVR.  II. 
CHAP.    XXIV. 


I.  PART.  LIVR.  II. 
CHAP.    XXIV. 


296  VOYAGES  DE  L'ÉPOPÉE  FRANÇAISE. 

mands  ^  et  quelques  vers,  oui,  quelques  vers  seulement, 
de  la  Chronique  rimée  du  Brabant  ^  par  Jan  de  Klerk, 
qui  mourut  en  1351,  et  vous  connaîtrez,  comme  on  le 
dirait  aujourd'hui,  toute  la  «  contribution  »  de  laNéer- 
lande  à  la  gloire  littéraire  de  Guillaume  d'Orange. 
Encore  ces  pauvres  hommages  n'ont-ils  point  passé 
sans  quelque  protestation,  et  nous  entendons,  dès  le 
xiif  siècle,  la  voix  de  Jacques  van  Maerlant,  de  cet 
ennemi  intime  des  chansons  de  geste,  qui  met  histori- 
quement le  Vita  sancti  Willelmi  au-dessus  de  toutes 
les  élucubrations  chevaleresques.  Ces  Néerlandais  n'ont 
pas  gardé  longtemps  la  foi  en  notre  épopée,  et  sont 
devenus  sceptiques  de  trop  bonne  heure. 

Ogier  et  Renaut,  ces  deux  géants  de  la  geste  de  Doon, 
ont  été  ici  plus  heureux  que  Guillaume.  Il  convient 
cependant  de  ne  pas  donner  une  date  trop  reculée 
((  aux  fragments  du  poème  néerlandais  sur  Ogier  qu'a 
publiés  Willelms  ».  Suivant  M.  Matthes  ^  ils  n'ap- 
partiennent réellement  «  qu'à  un  poème  néerlandais 
du  xiv'  siècle  »,  et  il  n'y  faut  voir  que  «  la  traduction 
d'une  chanson  française  postérieure  à  celle  de  Raim- 
bert  ^».  Renaut  est  plus  favorisé,  et  le  poème  néerlan- 
dais dont  il  est  le  héros,  ce  poème  est  de  la  fin  du 
xiif  siècle.  Le  modèle  est  français,  naturellement,  et 
c'est  un  roman  très  voisin  de  ce  Renaut  dont  Michelant 
a  publié  le  texte  ^  On  y  trouve  néanmoins  certaines 
brutalités  qui  ne  sentent  pas  leur  antiquité,  mais  le 
désir  tout  littéraire  de  faire  frémir  le  lecteur  aux  bons 


1.  Bilderdijk  en  a  édité  192  yers^.  (Verscheidenheden,  IV,  p.  126  et 
ss.  Cf.  notre  t.  IV,  p.  17,  121.)  —  2.  Editée  par  Willems  en  1839.  — 
3.  De  Nederlandsche  Ogier, doov  J.  C.  Matthes,  Groningen,  s.  d.;  in-8o 
(Extrait  de  Taal  —  en  Letterbode).  —  4.  Romania,  1876,  pp.  383,  384. 
—  5.  Renaut  vmi  Montalban  met  Inleiding  en  Aanteekeningen,  door 
J.  C.  Matthes,  Groningen,  Wolters,  1875,  in-8«.  Résumé  dans  la  Ro- 
mania, 1875,  pp.  471-474. 


11.  EN  NÉERLANDE.  297 

endroits  du  drame.  Aimeri  de  Narbonne,  frère  d'Aimon, 
se  plaint-il  à  Charlemagne  de  ne  point  avoir  reçu  de 
fiefs  en  partage?  l'Empereur,  pour  toute  réponse,  lui 
coupe  la  tête.  Il  y  a  vingt  épisodes  de  cette  force  K  C'est 
de  la  barbarie  à  froid. 

Nos  gestes  provinciales  ont  eu  en  Hollande  et  en 
Flandre  un  certain  rayonnement  qu'elles  n'ont  pas  eu 
l'heur  de  projeter  en  tous  pays.  Voici  donc  Aiol  dont 
M.  Bormans  ^  a  retrouvé  «  une  ancienne  version 
thioise  »  (elles  sont  toujours  thioises,  ces  versions,  et 
toujours  aussi  par  fragments).  Voici  encore  les  Lor- 
rains ^  dont  on  n'a  pu  également  retrouver  que  des 
lambeaux,  mais  assez  importants  cette  fois  et  qui 
permettent  d'affirmer,  comme  pour  Aiol,  que  le  mo- 
dèle était  indubitablement  français  :  l'affabulation, 
d'ailleurs,  ne  semble  pas  être  la  même  que  celle  de 
notre  geste,  et  il  y  a  là  quelque  obscurité,  qu'il  fau- 
dra éclairer.  Voici  notre  Valentin  et  Oî^son,  copié  en 
néerlandais,  et  dont  M.  Seelman  a  donné  naguère  une 
bonne  édition  ^.  Voici  enfin  Amis  et  Amiles  que  Jan 


1.  Histoire  poétique  de  Charlemagne,  p.  139.  —  Quelques  fragments 
d'un  Maugis  néerlandais  ont  été  publiés  par  F. -G.  Mone  [Uehersicht 
der  niederlcindischenVolksliteratur  altérer  Zeit,  Tubingen,  1838,  p.  42). 
Ce  Maugis  a,  comme  Ogier  et  Renaut,  été  traduit  en  mauvais  aWe- 
md^nd  [Histoire  poétique  de  Charlemagne,  p.  141).  —  2.  <«  Fragments 
d'une  ancienne  version  thioise  de  la  chanson  de  geste  d'Aïol  »  (pre- 
mier quart  du  xm^  siècle).  Bulletins  de  l'Académie  royale  de  Belgi- 
que, 2«  série,  XV,  pp.  177-275.  «  De  la  lecture  de  ces  fragments,  de 
leur  comparaison  avec  le  texte  français,  il  résulte  clairement  que 
Fauteur  néerlandais  a  imité  le  texte  français  qu'il  avait  sous  les 
yeux,  et  cette  imitation  a  été  évidemment  faite  sur  un  manuscrit 
français  très  proche  de  celui  que  nous  possédons  encore,  puisque 
nous  trouvons  dans  le  néerlandais  les  lacunes  évidentes  du  poème 
français  corrigées  tant  bien  que  mal.  »  (Aiol,  éd.  Jacques  Normand  et 
Gaston  Raynaud,  1877;  Introduction,  p.  xxxix.)  —  3.  Il  nous  reste  des 
fragments  considérables  de  ce  poème  du  xiF  siècle  :  plusieurs  ont  été 
publiés  par  Jonckbloet  sous  ce  titre  peu  exact  :  Roman  von  Karel  den 
Groote  en  zijne  XII pairs.  Leiden,1844.  [Histoire  poétique  de  Charle- 
magne,i)p.li2,l43).Cî. Un  fragment  duromandesLorreinen^Suitenéer- 
landaise  des  Lorrains, par  Frommann  et Lambel;  GermaniaAl^2^  série, 
pp.  434-440.  —  4.  Valentijn  och  Namloos.  V.  Romania,  1889,  p.  347. 


I   PART.    LIVR.   II. 
CHAP.  XXIV. 


298  VOYAGES  DE  L  ÉPOPÉE  FRANGxVTSE. 

'"^(■iLv'p'iTv"'  ^^^  Klerk,  nommé  plus  haut,  analyse  avec  complai- 
sance  dans  sa  Chronique  rimée  du  Brahant.  il  y  a 
là,  comme  on  le  voit,  bien  des  imitations,  bien  des 
copies  '.  Mais  enfin  ces  excellents  pays  n'ont  rien  pu 
produire  de  plus,  et  il  leur  faut  savoir  gré  d'avoir 
assez  aimé  nos  vieux  poèmes  pour  les  plagier  un  peu 
et  les  vulgariser  partout. 
Dès  la  fin         A.U  reste,  ce  beau  succès  ne  fut  pas  de  lons;ue  du- 

du  xiii"  siècle,  '  A  " 

réaction  se  produit  ^^^-  ^c  jc  nc  sals  qucl  sccpticisme,  dont  nous  avons 
NèerTandc      dit  quclqucs  mots,  triompha  dès  le  déclin  du  xiif  siè- 

'^''"toçais'!"'''"' cle.  On  était  visiblement  dégoûté  de  cette  littérature 
qu  e  l'on  trouvait  excessive  et  monotone  ;  on  était  écœuré 
de  tant  de  coups  de  lance,  de  tant  de  brutalités,  de 
tant  d'aventures  à  la  fin  invraisemblables.  Jacques  de 
Maerlant  fut  un  des  premiers  à  protester  contre  ces 
défigurations  de  l'histoire  et  contre  ces  «  beaux  et  faux 
poètes  français  qui  rimaient  plus  qu'ils  ne  savaient  et 
calomniaient  le  grand  Empereur  S).  Jean  Boendale  est 
plus  rude  encore,  et  s'écrie,  avec  la  très  sincère  in- 
dignation d'un  Juvénal  chrétien  :  «  Que  Dieu  donne 
courte  vie  à  celui  qui  a  pensé  ces  mensonges  et  les  a 
reproduits  le  premier  ^o  Jean  Boendale,  en  écrivant  ces 
mots  enflammés,  pensait  certainement  à  nos  poètes 
français  et  à  leurs  imitateurs.  Sa  colère  était  aveugle 
et  l'emportait  trop  loin. 

Devant  ces  beaux  dédains  et  cette  sorte  de  haine 
farouche  dont  nos  poèmes  furent  alors  l'objet,  on 
pouvait  croire  que  c'en   était  fait  en   Néerlande  de 


4.  Dans  sa  «  Chronique  rimée  du  Brabant  »  Jan  de  Klerk  (f  1351) 
donne  en  effet  une  assez  longue  analyse  d'ylmi^  et  Amiles,  tandis 
qu'il  consacre  à  peine  quelques  mots  à  toute  la  geste  de  Guillaume. 
(V.  notre  t.  IV,  p.  54.)  —  2.  Jacques  van  Maerlant,  en  son  Miroir 
Jiistorial,  IV,  1,  29,  cité  par  G.  Paris,  Histoire  poétique  de  Charle- 
magne,  p.  144.  —  3.  Lekenspiegel,  III,  xvii,  139,  également  cité  par 
G.  Paris,  1.  c.  p.  144. 


I    PART.    LIVR.    II. 
CHAP.   XXIV. 


IL  EN  NÉERLANDE.  299 

la  popularité  et  de  la  difTiisioii  de  nos  légendes  épi- 
ques. Cette  inimitié,  d'ailleurs,  ne  dura  guère  moins 
de  deux  siècles,  et  c'est  sans  doute  pendant  ce  temps 
qu'un  certain  nombre  de  manuscrits  furent  mutilés, 
sacrifiés,  perdus.  C'était  le  mépris,  l'oubli,  la  mort. 
Tout  à  coup,  qui  le  croirait?  on  vit  nos  vieux  romans 
renaître  et  revivre  d'une  vie  nouvelle.  C'est  l'impri- Avecrimprimeric 
merie  qui  fit  ce  miracle,  et  les  Néerlandais  ne  purent  redeviennent 
alors  échapper  à  une  sorte  d'engouement  universel.  soJ^n'J'tiitro 
Depuis  le  Fierahras  de  1478,  la  mode  était  à  ces  pe-  quieTencore 
tits  livres,  souvent  ornés  de  grossières  gravures,  où  popdaire; 
l'on  trouvait  de  méchants  remaniements  en  prose  (et  en 
quelle  prose!)  de  quelques-unes  de  nos  plus  vieilles 
chansons.  C'est  ce  qui  devint  plus  tard  la  «  Biblio- 
thèque bleue  »,  et  l'on  sait  que,  chez  nous,  ce  furent 
surtout  Fierahras,  Hiion  de  Bordeaux,  les  Quatre  fils 
Aimon  et  Galien  le  restoré  qui  conquirent  la  vogue 
jusqu'à  nos  jours  et  ne  l'ont  pas  encore  tout  à  fait  per- 
due. En  Néerlande,  c'est  le  xvi^  siècle  qui  vit  éclore 
la  plupart  de  ces  œuvres  étranges  et  médiocres.  De 
petits  livres,  vraiment  populaires,  circulèrent  alors 
entre  toutes  les  mains,  et,  sur  leurs  premiers  feuillets, 
on  put  lire,  en  langue  du  pays,  les  titres  de  nos  plus 
célèbres  romans  :  La  bataille  de  Roncevaux^^  Huon 
de  Bordeaux^  (qui  avait  déjà  eu  le  rare  honneur 
d'être  choisi  en  1400  pour  le  sujet  d'un  poème 
néerlandais),  la  Reine  Sibille^,  les  Quatre  fils  Ai- 


1.  Le  titre  de  Tédition  d'Anvers  en  1576  est  le  suivant  :  Hier  Beghint 
den  droeflijcken  strijt  opten  berch  van  der  Roncevale  in  Spaengien 
ghesciet,  daer  Roelant  end  Olivier  metten  fleur  van  Kestenryck  vers- 
lagen  Waren.  (V.  notre  t.  III,  pp.  548.)  —  2.  Huyge  van  Bqurdens. 
C'est  une  des  œuvres  qui  furent  frappées  par  l'autorité  ecclésiasti- 
que, mais  seulement  à  titre  provisoire.  (Mono,  Uebersicht  der  nieder- 
lilndischen  Volksliteratur  altérer  Zeit,  pp.  16,  17.  Cité  par  G.  Paris, 
Histoire  poétique  de  Charlemagnej  p.  145.)  —  3.  Editions  de  Wilhelm 
Worstermann,  de  1500  à  1544, 


r    PART.   LIVR.  II. 
GHAP.   XXIV. 


décadence. 


300  VOYAGES  DE  L'ÉPOPÉE  FRANÇAISE. 

mon  ^  et  Ogier  '  sans  oublier  ce  Charles  et  Elegast  ^ 
-  qui  ne  méritait   certes   pas    d'être    ainsi    ressuscité. 

C'est  ainsi  que  nos  héros  eurent  là-bas  comme  un 
regain  de  gloire;  mais  ils  étaient  décidément  ap- 
pelés à  avoir  en  Néerlande  une  singulière  destinée, 
et  telle  qu'ils  ne  l'ont  eue  nulle  part  ailleurs.  A 
peine  sortis  d'un  danger,  ils  tombaient  dans  un 
mais  celte     autrc.  C'cst  TÉglisc  qui  se  prit  alors  à  se  défier  de  ces 

«Bibliothèque  r*       ^'  ,  •         ,i    ,    . 

bleue»       petits  livres  et  qui  n  hésita  pas  à  leur  déclarer  la 

néerlandaise  ^ 

"'Samnée'*''^^^^^^'  ^'^^  ^^  coudamua  ccrtalus,  comm^  Maugis, 
eccWias'r^^^^^^  ^^^^  restriction  ni  réserve  ;  d'autres,  comme  Huon  de 
e^T^L  Bordeaux,  ne  furent  frappés  que  d'une  interdiction 
provisoire,  et  d'autres  enfin  furent,  en  quelque  ma- 
nière,  «  reçus  à  correction  ^)  ^  Malgré  tout,  et  bien  que 
les  Quatre  fihAïmon,  à  l'heure  même  où  j'écris  ces  li- 
gnes, soient  encore  populaires  aux  Pays-Bas,  ces  sévé- 
rités de  l'autorité  ecclésiastique  furent  fatales,  furent 
mortelles  à  nos  pauvres  romans.  Ils  ne  s'en  relevè- 
rent pas. 

Nous  n'avons  pas  encore  notre  Simrock,  et  la 
Hollande  a  eu  le  sien  :  c'est  cet  Alberdingk  Thijm  ^ 
qui,  en  1851,  a  essayé  (comme  le  dit  si  bien  M.  Gas- 

1.  «  Le  livre  populaire  néerlandais  est  issu  d'un  poème  dont  parle 
Maerlantet  dont  il  ne  nous  reste  que  des  fragments» {G.  Paris,  1.  c.  139). 
En  1795  on  imprimait  encore  à  Amsterdam  :  Een  schone  Histoire  van 
denvierHeemskinderre.  Autre  édition  en  1802,  chez  Koene,  d'après  Van 
den  Berg-h,  etc.,  etc.  Le  docteur  Matthes  en  a  donné  une  autre  édition 
en  1872.— 2.  Jan  deKlerkavait,à  lafinduxiii'^  siècle,  consacré  à  Ogier  un 
poème  dont  il  nous  reste  une  traduction  allemande  de  1479.  (G.  Paris» 
1.  c.  pp.  137,  138.)—  3.  Horœ  Belgicœ,  d'Hoffmann,  part.  IV,  Préf.  p.  ii, 
cité  par  Gaston  Paris,  1.  c.  142.  —4.  Id.  Ibid.,  p.  145,  d'après  Mone 
(Uebersicht,  etc.  pp.  16,  17).  «  Censure  fut  faite  en  1621  par  l'évêque 
Malderus  des  livres  qui  se  lisaient  le  plus  dans  les  écoles  et  parmi  le 
peuple  du  diocèse  d'Anvers.  Les  motifs  d'improbation  sont  l'immo- 
ralité, l'abondance  de^  enchantements  et  des  jurements...  Tels  furent 
Galien,Beuves  d'Hanstone,  Florent,  Huon  de  Bordeaux,  »  (La  Biblio- 
thèque bleue  en  Belgique,  article  du  Bibliophile  belge,  t.  VII,  1872, 
pp.  59-69.)  —  5.  Oud  nederlansche  Verhalen,  uit  den  Kri7ig  der 
Gedichtefi  aan  Karel  den  Groote  gewijd,  in  nieuwer  form  overqe- 
bracht,  Amsterdam,  1851. 


H.  EN  NÉERLANDE.  301 

ton  Paris)  «  de  rendre  une  forme  nouvelle  et  vi- 
vante aux  vieux  contes  qui  avaient  tant  charmé 
d'abord  et  ensuite  tant  scandalisé  ses  aïeux  ».  Nous 
avons  eu  et  nous  avons  en  France  d'autres  sujets  de 
scandale  ^ 


1.  Sur  tous  les  emprunts,  plus  au  moins  directs,  que  la  littérature 
néerlandaise  a  pu  faire  à  notre  antique  épopée,  voy.  Texcellent  livre  de 
L.  D.  Petit:  Bibliographie  cler  middelnederlandsche  Taal-en  Letter- 
ktmde;Lieden,  E.  J.  Brill,  1888,  in-S»  [Frankische  Romans,  pp.  45-57). 
Parmi  les  œuvres  d'intérêt  général,  dont  plusieurs  ont  été  mentionnées 
plus  haut,  il  faut  noter  surtout  les  Horx  BeJgicœ  d'Hofïmann  de  Fallers- 
leben  (12  volumes,  1830-1851),  les  ouvrages  du  très  regretté  Jonckbloet, 
et,  en  particulier,  Geschiedenis  der  middelnederlandschen  Dichtkunst 
(1852,  3  vol.);  les  Carmina  episcoporum  gerynanicorim%  Nederlandi- 
coriim    sœc.   xiii   et  xiv,    etc.    (Monast.   Guestphalorum,    1859);    les 
Middelnederlandsche  fragmenteyi  de  M.  de  Vriès,  1883,  III,  1-63;  les 
Middelnederlandsche  epische  fragmenten,  de  G.  Kallï,  1885;  les  Karo- 
lingische  verhalen  de  cet  Alberdingk  Thijm  que  nous  recommandions 
plus  haut  à  l'attention  de  nos  lecteurs,   Amsterdam,  1851  (2«  édition 
en  1873)  et  Geschiedenis  der  nederlandische  Letterkunde   par   Jan  te 
V^inkel    (1887),    sans    parler   d'une    troisième    édition,    revisée    par 
M.  Honigh,   de  Geschiedenis  der    nederlandische  letterkunde  in  de 
Meddeleeuwen,  de  Jonckbloet,  ni  de  toutes  les  monographies  qui  ont  été 
citées  dans  le  présent  chapitre.  =  Nous  avons  vu  plus  haut  qu'un  cer- 
tain nombre  de  chansons  françaises  (dont  l'original  n'est  pas  toujours 
parvenu  jusqu'à  nous)  ont  été  traduites  ou  imitées   en  néerlandais. 
M.  Petit  nous  offre  une  liste  de  ces  chansons  avec  une  énumération 
complète  de  tous  les  travaux  qui  leur  ont  été  consacrés  par  des  savants 
flamands  et  hollandais.  Ces  différents  travaux  sont  mentionnés  par  lui 
sous  autant  de  numéros  que  nous  allons  reproduire  et  auxquels  il  sera 
facile  de  se  reporter.  L'important  est  ici  de  savoir  dans  quelles  limites 
précises  s'est  exercée  en  Néerlande  l'influence  de  l'Épopée  française. 
La  liste  suivante  est  faite  pour  donner  toute  satisfaction  à  cq  desidera- 
tum. Quant  aux  titres  complets  de  chacun  de  ces  ouvrages   qui  ont 
pour  objet  l'histoire  de  nos  romans  aux  Pays-Bas,  ils  figureront  plus 
utilement  et  à  leur  vraie  place  dans  notre  «  Bibliographie  générale 
des  chansons  de  geste  »  :  Aiol,  n^  401,  440  du  livre  de  M.  L.  D.  Petit; 
Amis   et  Amiles  (v.    plus  haut,    p.  297);  Auhri    le    Bourgoing,  433; 
Berte;  iCA\   Charles  et  Elegast,  40G,  428;  Chevalier  au  Cygne,  iQ^; 
Boon  de  Maïence,  429;  Floovant,  443  ;  Girart  de  Viane,  432  ;  Guillaume 
d'Orange  (geste  de),  406,  431;  Iluon  de  Bordeaux,  441;  Lohier  et  Ma- 
lart,  435;  Macaire,  404;  Mainet  (v.  plus  haut,  p.  294);  Lorrains  (geste 
des)  437;  Maugis,  439;  Ogier,  436;  Quatre  fils  Aimon,  i06,  438;  Beine 
Sibille,  442;  Roland,    430;   les  Saisnes,  434;  Valentin  et  Orson,  402. 
Telles  sont  en  dernière  analyse,  celles  de  nos  chansons  qui  ont  reçu  le 
meilleur  accueil  dans  les  pays  Néerlandais, 


I  PART.  LIVR.  II. 
GHAP.  XXIV. 


CHAPITRE  XXV 


LES    VOYAGES    DE    L  ÉPOPÉE   FRANÇAISE.  —  III.    EN    ANGLETERRE 


PART.    LIVR.   II. 
CHÂP.    XXV. 

L'Epopée 


aucune 

inQuence 

en  Angleterre 

avant 
la  conquête 
normande; 


L'histoire  de  la  diffusion  de  notre  épopée  à  l'étran- 
ger est  singulièrement  complexe  et  variée.  Chaque  pays 
franç^i'eTexerce  do  FEurope  offre  à  cet  égard  un  aspect  différent,  et 
l'on  a  pu  s'en  convaincre  en  lisant  les  pages  que  nous 
avons  déjà  consacrées  aux  Pays-Bas  et  à  l'Allemagne. 
En  Angleterre,  le  terrain  n'était  pas  le  même,  et,  de 
toute  nécessité,  nos  chansons  de  geste  n'étaient  point 
point  appelées  à  y  avoir  les  mêmes  destinées.  On  va  en 
juger. 

La  grande  date  ici,  la  date  initiale,  c'est  10&6.  Avant 
elle  \  aucune  influence  de  l'Épopée  française  ne  s'est 
exercée  dans  un  pays  qui,  pendant  plusieurs  siècles, 
avait  été  si  vivement  disputé  par  plusieurs  peuples, 
que  dis-je?  par  plusieurs  races.  Avec  Hastings  tout 
change,  et  l'on  peut  dire  que,  ce  jour-là,  l'Épopée 
française  fut  victorieuse  autant  que  Guillaume.  Le 
Rolant^  que  Taillefer  chantait  dans  la  bataille,  a  été 
le  prélude,  le  véritable  prélude  d'une  sorte  de  con- 
cert où   l'on   a  bientôt  exécuté  un  grand  nombre 


1.  «  Bretons,  Angio-Saxons  et  Danois  se  disputent  l'Angleterre  depuis 
Charlemagne  jusqu'à  Texpédition  de  Guillaume  le  Bâtard.  Il  ne  pou- 
vait pas,  dans  ces  conditions,  s'y  former  une  légende  épique.  »  (G.  Pa- 
ris, Histoire  poétique  de  Charlemagne,  p.  154.) 


I  PART.    LIVR. 
CHAP.  XXV. 


VOYAGES  DE  L^ÉPOPÉE  FRANÇAISE.  303 

de  nos  chansons  de  geste.  C'est  alors  que  commence 

la  c(  période  française  »  de  l'histoire  que  nous  racon-  "~ 

tons.  Elle  est  intéressante   a  plus   d'un  titre,    cette 

première  époque,  et  vraiment  glorieuse  pour  nous. 

((  Portée  en  Angleterre  par  les  vainqueurs    d'Has- 

tings,    l'Épopée    française    y    trouva    une     seconde 

patrie  ^  »  Les  jongleurs  qui  la  colportaient  furent 

d'abord    des   jongleurs    français,    et   qui   viellaient 

aux  châteaux,  devant  un  auditoire  qui  comprenait  leur 

langue,  qui  entendait  leurs  chants.  Quand  Paul  Meyer 

dit  qu'au  xiif  siècle,  et  surtout  au  xif,  nos  chansons 

de  geste  n'avaient  pas  besoin  d'être  traduites  a  pour     depuri'ioee, 

être  comprises  en  Angleterre  de  tous  ceux  qu'elles  inté-  """Lviement  ^ 

ressaient  ^  »,  il  ne  pense  sans  doute  qu'à  la  société  aris-  caSlTexact 

.  .  .  1  *i        1  r ,     '  é  •  1  et   étendue 

tocratique,  aux  barons  :  car  il  n  en  était  pas,  il  ne  de  cette 
pouvait  pas  en  être  ainsi  dans  les  auditoires  vraiment 
populaires,  dans  les  campagnes  et  dans  les  rues.  Mais 
enfin,  nos  romans  ont  certainement  franchi  le  détroit; 
ils  ont  été  accueillis  en  Angleterre  ;  ils  y  ont  été  applau- 
dis partons  ceux  auxquels  ils  rappelaient  cette  «France 
la  douce  »  qui  était  leur  pays  d'origine;  ils  y  ont  eu 
enfin  la  même  floraison  que  chez  nous.  L'Angleterre 
est  même  devenue  alors  un  beau  foyer  de  littérature 
et  de  poésie  françaises,  et  il  ne  faut  pas  trop  s'étonner 
si,  après  avoir  écouté  les  chansons  composées  en 
France,  elle  a  un  jour  pensé  à  en  faire  composer  d'au- 
tres par  des  poètes  à  elle,  par  des  trouvères  anglo-nor- 
mands. La  tentative  était  légitime,  mais  n'a  pas  réussi 
au  gré  de  ses  auteurs. 

Qu'il  y  ait  eu  fort  peu  de  chansons  de  preste  de  com-     .   a  la 

.    .  période   française 

position  anglo-normande ,  le  cas  ne  surprendra  pas   ^^  'ériode'^des 

poèmes 
anglo-normands. 

1.  G.  Paris,  ibid.  —  2.  Recherches  sur  l'Épopée  française.  (Bi- 
bliothèque de  l'École  des  Chartes,  1867,  p.  309.)  Le  français  fut  la 
langue  populaire  des  tribunaux  jusqu'en  1367. 


PART.   LIVR.    II 
CHAP.  XXV. 


304  VOYAGES  DE  i;ÉPOPÉE  FRANÇAISE. 

les  bons  juges.  Au  moment  où  ces  poètes  —  il  serait 
plus  exact  de  dire  ces  versificateurs  —  se  mirent 
consciencieusement  à  Fœuvre  pour  doter  ainsi  la 
société  anglo-normande  d'un  certain  nombre  de 
romans  chevaleresques,  l'idée  de  la  patrie  française, 
Famour  des  traditions  françaises  ne  hantaient  plus 
ces  chanteurs  de  bonne  volonté  qui  ne  pouvaient 
vraiment  plus  «  commettre  »  que  des  poèmes  arti- 
ficiels, sans  génie  et  sans  flamme.  Leur  besogne  fut 
mince,  et  ne  demanda  point  beaucoup  de  souffle. 
L'un  de  ces  écrivains  donna  une  Suite  à  Renaus 
de  Montauban,  a  où  l'on  ne  retrouve  ni  la  donnée 
traditionnelle,  ni  l'esprit  de  notre  vieux  poème  ». 
Quand  ils  ne  rimaient  pas  de  ces  compléments, 
ils  imaginaient  de  placer  je  ne  sais  quelles  intro- 
ductions ou  prologues  en  tête  des  chansons  à  suc- 
cès. C'est  ainsi  qu'une  Destruction  de  Borne  fut  sans 
doute  placée  en  tête  du  Fierabras  et  un  Siège  de  Milan, 
peut-être,  en  tête  de  VOtineL  Mais,  comme  il  est  facile 
de  le  voir  (et  l'on  peut  à  la  pauvre  nomenclature 
qui  précède  ^  joindre  hypothétiquement  une  des 
rédactions  de  Beuves  d'Hanstone)^  ce  ne  sont  pas  là 
des  œuvres  complètes,  des  œuvres  vivantes.  Il  est  trop 


1.  i^omama,  1882,  pp.  149-153;  article  de  G.  Paris,  sur  The  English 
OMr^ema^ne  romancer. Ces  quelques  pages  forment  véritablement  toute 
une  histoire,  en  abrégé,  de  l'Epopée  française  en  Angleterre.  =  C'est 
sans  doute  à  dessein  qu'on  n'y  a  pas  parlé  de  la  chanson  de  Horn 
(Oxford, Douce  132, milieu  du  xiii^^siocle), comme  n'appartenant  pas  rigou- 
reusement à  l'épopée  française.  (V.  Horn  et  Rimenhild,  Recueil  de  ce 
qui  reste  de  poèmes  relatifs  à  leurs  aventures,  par  Fr.  Michel,  Paris,  1845) 
Cf.,  sur  les  versions  anglaises  de  ce  roman  :  King  Horn,with  fragments 
ofFloriz  and  Blanche  fior, etc., eù.\iQ&\V\i\i  notes  and  glossaryby  J.Raw- 
son  Lumby.  Publié  par  la  Société  des  anciens  textes  anglais;  Londres, 
\^Ç>Ç>.—Altenglische  Sprachprohen,  d'Ed.  Mâtzner,  Berlin,  1867,  p. 207. 

—  Quellen  tmd  Forschungen  zur  Sprach  tond  Culturgeschichte  VÔl- 
7.'.er,h.g.g.  von  Bcrnhard  ten  Brink,  Willelm  Scherer,  Elias  Steinmoyer, 
Strasburg,  Triibner,  1876  (XVI,  King  llorn,  etc.,  par  Th.  Wissmanu). 

—  Ueber  die  Handscriften  der  Chanson  Horn,  par  Rudolf  Breda,  Mar- 
burg,  1882. 


I  PART.    LIVR.   11  i 
CHAI'.     XXV. 


en 
ffue  anglaise. 


îll.  EN  ANGLETERRE.  305 

évident  que  la  langue  française  ne  faisait  pas  de 
progrès  dans  un  royaume  qui  prenait  de  plus  en 
plus  une  allure  indépendante  et  nationale.  Si  l'on 
voulait  préserver  nos  chansons  d'une  décadence 
inévitable  et  d'un  oubli  prochain,  il  fallait  se  dé- 
cider à  les  traduire,  à  les  imiter,  à  les  adapter  en 
anglais.  C'est  ce  que  l'on  fît,  mais  d'assez  pauvre 
'  façon. 

«  Les  Anglais,    dit  M.   Paul  Meyer,   n'ont  même  des^Yr'aducUons 
pas   le   mérite  d'avoir  ici  choisi  de   bons  modèles,      imitations 
et  les  poèmes  français  qu'ils  ont  remaniés  en  les  i 
traduisant  appartiennent  en  général  à  la  décadence. 
Ils  ont    un   Roland,   mais  qui  n'est  pas  fondé    sur 
la  version  la  plus  ancienne  ;  ils  ont  imité  Otinel  et 
Fïerabras;  ils  ont  fait  enfin,  avec  la  légende  latine 
du    Voyage,  avec   Turpin   et    Otinel,    une  compila- 
tion  dont  M.  Gaston  Paris   a  le  premier  reconnu 
les  éléments  ^    »   Ces  quelques   lignes   contiennent 
en    substance   tout    le   dernier    chapitre    de    cette 
histoire  ;    mais    quelque    détail   ne    sera  pas   inu- 
tile. 

11  était  tout  naturel  que  notre  Roland  eut  ici  les 
honneurs  d'une  imitation  anglaise,  si  l'on  veut  bien 
surtout  se  rappeler  que  la  plus  ancienne  rédaction  de 
cette  Iliade  nous  a  été  surtout  conservée  dans  un  ma- 
nuscrit anglo-normand;  si  l'on  veut  bien  ensuite  se  con- 
vaincre qu'au  xv""  siècle  on  copiait  encore  le  Roland  en 
Angleterre, témoin  le  manuscrit  de  Cambridge. Donc,  il 
a  existé  un  Rolland  en  vers  anglais  dont  nous  n'avons 
aujourd'hui  qu'un  fragment  et  sur  la  date  duquel  les 
érudits  sont  loin  d'être  d'accord.  Selon  M.  G.  Schleich  '^ 

1.  Recherches  sur  l'Épopée  française  (1.  c,  p.  309).—-  2. G.  Schleich, 
Prolegomena  ad  Carmen  de  Rolando  anglicum,  in-S»,  p.  46.  V.  Ronia- 
nia,  1879,  p.  479. 

II.  20 


I   PART.    LTVR.    II. 
CHAP.  XXV, 


306  VOYAGES  DE  LT.POPÉE  FRANÇAISE. 

il  serait  du  xv'  siècle  et  (sauf  un  trait  emprunté  au 
'  faux  Turpin)  aurait  pour  source  une  de  nos  versions 
rimées,  un  de  nos  remaniements;  d'autres  estiment 
au  contraire  qu'il  n'est  point  postérieur  à  1400  ^  et 
que  ((  Fauteur  anglais  a  traité  son  sujet  très  libre- 
ment ^  ».  C'est  ici  qu'il  convient  de  parler  de  cette 
étrange  compilation  du  xiv'  siècle,  à  laquelle  M.  Paul 
Meyer  faisait  tout  à  l'heure  allusion  et  que  M.  Gas- 
ton Paris,  faute  d'un  meilleur  titre,  a  dénommée  : 
Charlemagne  et  Roland.  Au  milieu  d'une  traduction 
du  faux  Turpin  et  de  la  légende  latine  du  «  Pèleri- 
nage de  Charles  à  Jérusalem,  »  on  a  intercalé  Otinel  ^ 
Un  tel  mélange  ne  peut  vraiment  s'expliquer  que 
par  une  préoccupation  étrangère  à  la  poésie,  et  c'est 
peut-être  celle  des  reliques  delà  Passion.  L'œuvre^ 
écrite  en  stances  de  six  vers,  est  d'une  médiocrité 
désolante. 

Nous  avons  prononcé  le  nom  d' Otinel  (en  anglais 
Otiiel).  A  quelle  cause,  encore  inexpliquée,  convient- 
il  d'attribuer  la  singulière  popularité  de  cette  œuvre 
de  notre  décadence  épique?  Ce  qu'il  y  a  de  certain, 
c'est  que  nous  n'en  possédons  pas  moins  de  trois  imi- 
tations anglaises.  Il  y  a,  tout  d'abord,  celle  qui  est 
insérée  dans  le  Charlemagne  et  Roland^]  il  y  en  a 
une  seconde  qui  a  été  publiée  par  Nicholson  en  1836 


1.  Sidney  J.  Herrtage,  dans  The  English  Charlemagne  romances. 
—  2.  Bomania,  p.  151.  «  Le  fragment  diiEolUmd  anglais  qui  s'est  con- 
servé ne  comprend  que  1019  vers  à  la  foi  s  rimes  et  allitérés  :  le  récit 
s'étend  depuis  le  retour  de  Ganelon  de  son  ambassade  jusqu'au  moment 
où  Roland  se  décide  à  faire  appel  à  son  oncle  »  [Ihicl.,  p.  150).  — 
3.  L'ordre  est  le  suivant  :  1»  Voyage  de  Charlemagne  (d'après  la 
légende  latine);  2»  Commencement  de  la  guerre  d'Espagne,  Roland  et 
Ferragus,  etc.  (d'après  les  premiers  chapitres  du  faux  Turpin)  ;  3«  Otiiel; 
4»  Fin  du  récit  de  Turpin.  {Romania,  1.  c,  p.  156.)  —  4.  Cet  Otuel  a 
été  analysé  par  Georges  EUis  dans  ses  Spécimens  of  early  english 
metrical  romances.  (A  new  édition,  revised  by  J.  0.  Halliwell:  Lon- 
don,  1848.) 


m.  EN  ANGLETERRE.  307 

et  qui  est  antérieure  à  j  330  \  et  enfin,  on  en  a  récem- 
ment découvert  une  dernière  dans  un  Recueil  formé  " 
au  xy' siècle  par  Thornton  :  M.  Herrtage,  en  a  donné 
une  édition  en  1880  ^  C'est  dans  ce  même  recueil  de 
Thornton  qu'un  poète  inconnu  a  donné  hVOtuel  une 
longue  introduction  qui  sans  doute  reproduit  un  de 
nos  romans  perdus  :  le  Siège  de  Milan.  ^  Et  Yoici  que 
nous  trouvons  enfin  un  motif  pour  tenir  en  quelque 
estime  toute  cette  littérature  sans  originalité  et  sans 
valeur  :  The  Sege  of  Malaine  nous  permet  peut-être  de 
réparer  une  de  nos  pertes. 

Sir  Ferumbras  (il  s'y  fallait  attendre,  et  il  y  a  encore 
là,  j'imagine,  quelque  influence  des  reliques  de  la  Pas- 
sion) n'a  pas  eu  moins  de  succès  que  >Szr  0^^/^/.  Même,  il 
a,  avec  ce  dernier  roman,  un  trait  de  ressemblance  : 
c'est  que,  vSur  les  deux  traductions  anglaises  ^,  il  en 
est  une  qui  est  également  ornée  d'une  Préface  et  qui 
renferme  une  Destruction  de  Rome,  Cette  dernière 
compilation  mérite  de  porter  un  nom  à  part  :  The 
Sowdon  of  Bahylone,  Quant  au  Ferumbras  propre- 
ment dit,  c'est  une  œuvre  du  xit""  siècle  et  qui  n'est 
pas  sans  quelque  intérêt.  Il  était  dit,  au  reste,  que 
le  Fierabras  aurait  tous  les  bonheurs.  C'est  la  pre- 
mière de  nos  chansons  délayées  et  défigurées  en 
prose  qui,  en  1478,  à  Genève,  ait  eu  les  honneurs 
de  l'impression.  En  Angleterre,  sept  ans  après, 
le  18  juin  1485,  le  grand  imprimeur  William  Caxton, 
dont  les  Anglais  sont  si  fiers,  mettait  en  vente  une 

1.  Ancient  metrical  Romances  frorn  the  Auchinleck  manuscript, 
The  romances  of  Roidand  und  Vernagu^  and  sir  Otuel.  Publié  pour 
rAbbotsford-Club.  Cf.  notre  t.  III,  p.  398.  —  2.  Romania,  1.  c.  p.  151. 
—  3.  Ibid.  —  4.  L'une  a  été  publiée  par  M.  Sidney  J.Herrtage,  en  1879. 
et  ne  contient  que  le  Fierabras;  l'autre,  (le  Sowdon  of  Babylone)  a 
été  tout  nouvellement  rééditée  par  M.  Hausknecht.  [The  english  Char- 
lemagne  roma^ices,  Part.  V,  The  romance  of  the  Sowdon  of  Baby- 
lone, re-edited  by  Emil  Hausknecht,  London,  1881.) 


I    PART.    MVR.  U. 
CHAP.  XXV. 


1   PART.    LIVR.   Il 
CHAP.  XXV. 


'M  VOYAGES  DE  L^ÉPOPÉE  FRANÇAISE. 

Lyf  of  Charles  the  Great  qui  n'était  autre  qu'une 
traduction  des  Conquestes  du  grant  ?vi  Charlemagne 
des  Espaignes,  dont  Fïerabras  est  le  principal  élé- 
ment. Combien  de  chefs  d'œuvre  n'ont  pas  eu  la 
même  fortune  ! 

Après  le  Ferumbras  et  VOtuel^  il  n'y  a  plus  qu'à 
mentionner  rapidement  les  imitations  anglaises 
A' Amis  et  d'Amiles  \  de  Beuves  d'Hanstone^,  des 
Quatre  fils  Aimon  ^  et  à'Huon  de  Bordeaux,  Celle-ci 
mérite  une  mention  toute  particulière.  C'est  vers 
1540  que  lord  Berners,  traducteur  de  Froissard, 
publia  son  Hum  of  Burdeuxe  ^  d'après  l'édition 
française,  éditée  en  1516  par  Michel  Lenoir,  des 
Prouesses  et  faitz  merveilleux  de  Huon  de  Bordeaux, 
Grâce  à  Oberon  (car  on  n'avait  d'yeux  que  pour  Obe- 
ron)  le  livre  obtint  rapidement  un  grand  succès.  Le 
théâtre  s'empara  de  la  légende  et,  dès  1593,  la  troupe 
d'Harlowe  jouait  un  drame  sous  ce  titre  :  Hewen  of 
Burdoche  ^  Mais  ce  n'est  pas  à  cette  représentation 

et  enfin,  celle  des    ii  i  •  •  •  m       • 

adaptations     d  uu  dramc  mconnu  que  je  convoque  aujourd  hui 

théâtrales  :  ,  .«i  *         ^1         *    l  •> 

Shakespeare    mcs  Icctcurs,  ct  jc  Ics  pHc  d  assistcr  avec  moi  a  ce 

^''''^^iété^  ^"«'^  délicieux  Songe    d'une   nuit   d'été  ^^    dont   William 

Shakespeare    a  emprunté  tant   d'éléments,  sans  le 

1.  Amis  et  Amilotm^  anglo-normand,  avec  la  version  anglaise,  publié 
par  E.  Kôlbing,  dans  le  t.  II  de  VAltenglische  Bibliotek.  (Heilbronn, 
Henninger,  1884.)  V.  Romania,  1885,  p. 319.=  VA^nis  and  Amy lions,  en 
vers  anglais  du  xv^  siècle,  a  été  publié  par  Weber,  au  t.  II  des  Metri- 
cal  Romances,  pp.  364-473.  Cf.  le  Catalogue  du  fonds  Douce  :  ms.  326. 
—  2.  V.  Early  metrical  english  romances  par  Georges  Ellis,  Londres, 
1848.  pp.  239-281.  Dès  le  commencement  du  xv^  siècle,  les  Anglais  ont 
un  Syr  Revis  of  Hampton  qui  a  été  plusieurs  fois  réimprimé.  (Brunet, 
Catal.  av.  1500,  Paris,  Franck,  1865,  p.  22.)  —  3.  W.  Caxton  a  donné  une 
édition  in-fo,  s.d.,  de  The  four  sonnes  of  Aimon.  Cf.  l'édition  de  W.  de 
Worde,  in-f»,  1504;  celle  de  W.  Copland,  à  Londres,  in-fo  1554,  etc.  — 
4.  Hiim  of  Burdeuxe.  Hère  hegynnithe  the  boke  of  duke  Hum  of  Bur- 
deuxe and  of  them  that  issuyd  fro  hym.Cî.  notre  t.  III,  p.  735.  —  5.  En 
1594  parait  A  pleasant  Comédie  presented  by  Oberon  King  of  Faeries. 
Vers  1620,  Ben  Johnson  publie  :  Oberon  the  Fairy  prince.— 6.  1594  ou 
1595. 


m.  ExN  ANGLETERRE.  3Q9 

savoir,  à  une  de  nos   bonnes  vieilles  chansons  de  '  ^'t'!,':: 
France  K 


LIVR.  II, 
CHAP.  XXV. 


1.  C'est  à  dessein  que  nous  avons  réservé  tout  ce  qui  touche  à  la 
poésie  galloise.  Il  convient  cependant  de  savoir  qu'il  est  parvenu 
jusqu'à  nous  «  une  version  galloise  du  Pèlerinage  de  Charles  à  Jéru- 
salem, laquelle  est  presque  aussi  importante  que  celle  de  la  Karla- 
magnus  Saga  »  [Romania,  1875,  p.  506).  Cette  version,  généralement 
conforme  à  notre  vieux  poème  français  et  à  la  Saga,  se  trouve  dans 
le  «  Livre  rouge  d'Hergest  »  et  a  été  naguèreis  «  imprimée  »,  avec  une  tra- 
duction, pour  l'édition  de  C.  Hoffmann,  Je  ne  sache  pas  qu'elle  ait 
été  «  publiée  »>.  =  D'après  les  Mabinogion  du  môme  «  Livre  rouge  », 
lady  Guest  a  signalé  un  Aniyn  et  Amie,  un  Syr  Bevis  d'Hamton  et 
une  «  Histoire  de  Charlemagne  »(?);  mais  elle  s'est  nettement  refusée  à 
leur  donner  une  place  dans  sa  publication  «parce  que  ces  importations 
étrangères  n'ont  pas  l'ombre  d'un  droit  à  faire  partie  du  canon  des 
romans  gallois  ».  (Lady  Guest,  The  Mabinogion,  I,  p.  xviii;  cité  par 
G.  Paris,  Histoire  poétique  de  Charlemagne,  p.  158.) 


CHAPITRE  XXVI 

LES    VOYAGES   DE   l'ÉPOPÉE   FRANÇAISE. 
IV.    AUX   PAYS    SCANDINAVES. 


1    PART.    LIVR.    II. 
CHAP.  XX\  I. 


Ultima  Thidel  Notre  épopée  a  été  jusque  là,  et  il 

est  certain  qu'au  premier  abord  un  tel  voyage  offre 

race  Scandinave,  je  ue  sais  quol  (l'inatteudu  et  d'improbable.  Entre  la 

sa  conversion    Suède,  la  Norvège,  le  Danemarck  et  l'Islande,  d'une 

christianisme,  ne  part,  et  la  Frauce,  de  l'autre,  il  semble  qu'il  ne  pou- 

pouvait  qu'être  .  ,         , 

réfractaire  yait  guère  y  avoir  rien  de  commun.  Isolées  du  monde 
l'Épopée  française,  entier  ct,  pour  ainsi  dire  enfouies  dans  leurs  glaces, 
les  races  Scandinaves  avaient  une  vie  tellement  loin- 
taine qu'elle  en  était  presque  légendaire.  Comme  on 
l'a  dit  avant  nous  \  «  la  conquête  romaine  ne  les  avait 
pas  atteintes  ;  elles  étaient  restées  inaccessibles  à  la 
civilisation  antique  et  au  christianisme ,  et  étaient 
encore  au  ix""  siècle  dans  un  état  absolument  bar- 
bare ».  On  fut  longtemps  chez  nous  avant  de  connaî- 
tre ces  idolâtres,  ces  païens  du  Nord;  mais,  quand  on 
les  connut,  ce  fut  bien  pis  encore,  et  ils  durent 
paraître  encore  plus  impénétrables  à  notre  poésie 
et  à  nos  mœurs.  Il  faut  se  figurer  ces  Norois, 
ces  grands  hommes  blonds,  ces  bandits  de  la  mer, 
remontant  par  milliers  le  cours  de  nos  grands  fleuves, 

1.  Histoire  poétique  de  Charlemagne,  i>p.   147,  148i 


VOYAGES  DE  L'EPOPEE  FRANÇAISE.  311 

jetant  des  torches  enflammées  sur  les  toits  de  nos 
basiliques,  bridant,  pillant,  tuant;  puis,  se  rembar- 
quant, et,  chargés  de  butin,  franchissant  la  mer  pour 
rentrer  dans  leurs  huttes.  Ils  furent  le  grand  effroi  du 
monde  chrétien  qui  se  trouva  un  assez  long  temps 
enserré  et  comme  étouffé  entre  les  masses  profondes 
de  ces  Normands  et  celles  des  Sarrazins.  Rien  donc 
ne  pouvait  faire  croire  que  nos  poèmes  nationaux  et 
chrétiens  pussent  être  un  jour  accueillis,  écoutés, 
aimés  par  ces  sauvages. 

11  fallut  tout  d'abord  qu'ils  se  convertissent  à  la  foi 
chrétienne,  et  ce  seul  fait  rendit  tout  possible. 
Entrant  dans  l'Église,  ils  entrèrent  du  même  coup 
dans  le  commerce  de  tous  les  peuples  chrétiens.  11 
s'établit,  entre  ces  peuples  et  eux,  des  relations  qui 
devinrent  de  plus  en  plus  régulières  et  constantes.  Ils 
firent  partie  enfin  de  ce  grand  groupe  catholique  qui, 
sous  la  conduite  des  Papes,  formait  alors  l'élément  le 
plus  honorable  et  le  plus  vivant  et,  pour  mieux  par- 
ler, l'élite  de  toute  l'humanité. 

Malgré  tout,  leur  conversion  n'avait  pas  été  aussi  pro- 
fonde qu'on  pourrait  le  croire.  Sans  parler  ici  des  restes 
de  superstitions  et  de  barbarie,  il  leur  était  demeuré 
dans  la  mémoire  de  vieux  chants  païens  *  qui  les  fai- 
saient encore  tressaillir  d'enthousiasme.  Tant  que  ces 
chants  retentiraient,  on  pouvait  craindre  que  les  Norois 
ne  fussent  pas  véritablement  chrétiens.  C'est  ce  que 
comprit  un  de  leurs  rois,  Haquin  V  (Haakon-Haakon- 
son),  qui  monta  en  1217  sur  le  trône  de  Norvège  et 
mourut  en  1 263 .  Toute  sa  gloire  peut  se  résumer  en  ces 
quelques  mots  :  «  Il  acheva   de  détruire  le  paga- 


T    PART.    LIVR.  IT. 
CHAP.  XXVI. 


Il  n'en  est 
plus  de  même 

après 

sa  conversion, 

et  les 

traductions 

de 

nos  vieux  poèmes 

deviennent 

alors 

des  instruments 

de  propagande 

contre 
les  derniers 

efforts 

du  paganisme 

norois. 


Rôle 

important 

-du 

roi  Haquin  V 

(1217-1263) 

dans  cette  utile 

diffusion 

de  notre  épopée 

nationale 

et  chrétienne. 


1.  «  La  Scandinavie  admira  dans  notre  épopée  un  idéal  qu'elle  n'avait 
pu  concevoir.  On  y  propagea  nos  poèmes  pour  combattre  l'attachement 
du  peuple  à  sa  vieille  poésie  païenne.  »  (Ibid.,  p.  27.) 


1    1\\BT.    MVlî.  1 
CUAP.    XXVf. 


Nos  Chansons 

(le  geste 
onl  sans  doute 

pénétré 

dans  les  pays 

Scandinaves 

par 

liniermédiaire 

de 

l'Ansfleterre. 


312  VOYAGES  DE  L  ÉPOPÉE  FRANÇAISE. 

nisme  »,  et,  suivant  Fexcellente  observation  de  G.  Pa- 
ris *  qui  a  si  nettement  vu  toutes  ces  choses,  a  il  vou- 
lut sans  doute  achever  son  œuvre  en  substituant  aux 
vieux  chants  mythologiques  les  œuvres  de  la  nouvelle 
poésie  chevaleresque  ».  Le  choix  était  heureux  ;  disons 
mieux  :  il  s'imposait.  En  jetant  les  yeux  autour  de  lui, 
Haquin  ne  pouvait  guère  rencontrer  d'autres  poèmes 
vraiment  chrétiens  que  des  chansons  d'origine  fran- 
çaise. Elles  avaient  en  outre  cet  avantage  d'être  à  la 
fois  chrétiennes  et  guerrières.  On  y  donnait,  pendant 
des  milliers  de  vers,  de  ces  beaux  coups  de  lance  ou 
d'épée  auxquels  les  chevaliers  norois  n'étaient  pas 
insensibles  :  on  y  détestait  le  Sarrazin  ;  on  y  parlait  de 
délivrer  le  sépulcre  du  Christ.  Il  y  avait  là  de  quoi 
ravir  ces  anciens  pirates,  encore  mal  accoisés,  et  notre 
épopée  était  pour  leur  plaire. 

Est-ce  de  France  qu'ils  la  reçurent  directement,  et 
n'y  eut-il  pas,  entre  eux  et  nous,  un  peuple  qui  servit 
de  trait  d'union.  En  1866,  Paul  Meyer  écrivait  déjà  -  : 
<(  Peut-être  trouverait-on  certains  motifs  de  croire  que 
beaucoup  de  manuscrits  qui  ont  servi  de  texte  aux 
traducteurs  norois  sont  venus  de  la  Grande-Bretagne 
qui  fut  en  relation  constante  avec  les  pays  Scandina- 
ves et  où  existaient  au  moyen  âge  des  colonies  noroi- 
ses.  »  La  lumière  s'est  faite  depuis  lors,  et  G.  Paris, 
dans  sa  Littérature  française  au  moyen  âge  ^,  a  pu 
affirmer  que  «  dès  le  commencement  du  xiif  siècle, 
les  Norvégiens  connaissaient  nos  chansons  de  geste 
par  l'intermédiaire  de  FAngleterre  ».  Si  ce  n'est  pas 
la  certitude,  c'est  la  probabilité  qui  paraît  s'en  appro- 
cher le  plus. 


1.  Histoire  poétique  de  Charlemagne,  p.  148.  —  2.  Recherches  sur 
V Épopée  française,  Bibliothèque  de  l'École  des  Chartes,  1867.  p.  308. 
—  3.  §32;  p.  51. 


TV.  AUX  PAYS  SCANDINAVES.  313 

Après  cette  préface  nécessaire,  nous  voici  mainte-  '™p"xxvi"' 

nant  en  face  de  la  grande  compilation  islandaise,  de 

la  plus  célèbre  de  toutes  les  Sagas  et,  en  même  temps, 
de  la  mieux  connue  :  la  Karlamagnus  Saga, 

Le  plan  est  vaste  et  ne  peut  avoir  été  conçu  par  un    ^  ,  ^a 

A  1  ^      r  Karlamagnus 

esprit  médiocre.  C'est,  —  qu'on  me  pardonne  le  mot,     isiafidafse. 
—  une  Caroleïde  immense  et  complète  ;  c'est  toute  la  ^^géSe?"^ 

1  j  IX'  É     •  sa  div  ision 

Vie  du  grand  empereur,  chantée  en  un  certain  nom-  en  dk  livres  ; 
bre  de  récits  en  prose,  dérivant  presque  tous  de  nos     traducuon 

,  ,  1         T  1  ^'^  Suôdo  et  au 

épopées  françaises  et  unis  entre  eux  par  des  liens  plus     Danemark 
ou  moins  étroits,  plus  ou  moins  réels.  L'ensemble  est 
imposant. 

Il  faut  croire  que  la  Saga  de  Charles  eut  un  grand 
succès,  puisque,  cinquante  ans  après  son  apparition, 
on  éprouva  le  besoin  d'en  faire  une  revision  complète, 
d'y  modifier  certains  éléments,  d'en  ajouter  certains 
autresetdeluidonnerainsiunenouvelleduréeavecune 
vie  nouvelle.  Les  modifications,  d'ailleurs,  ne  furent 
pas  profondes  et  n'atteignirent  qu'une  seule  branche  ; 
les  additions  consistèrent  uniquement  en  un  dernier 
récit  qui  fut  consacré  à  la  mort  de  Charles.  On  l'avait 
oubliée  dans  la  première  édition  de  la  Saga,  on  l'avait 
oubliée,  cette  mort  glorieuse,  et  l'on  se  crut  obligé, 
pour  la  raconter,  de  recourir  à  un  texte  ecclésiasti- 
que, à  une  page  de  Vincent  de  Beauvais.  J'aurais 
préféré  le  Couronnement  de  Louis. 

Ainsi  constituée,  la  Saga  de  Charles  nous  apparaît 
comme  une  sorte  de  grand  poème  épique,  sans  unité 
réelle,  mais  avec  quelque  apparence  d'unité,  et  qui 
se  peut  partager  en  dix  chants.  Au  premier,  l'on  n'a 
su  donner  d'autre  appellation  que  le  titre  fort  vague 
de  Charlemagne,  et  il  renferme,  en  effet,  l'histoire  de 
l'Empereur  jusqu'au  fameux  siège  de  Saragosse.  C'est 
la  traduction  d'un  ou  de  plusieurs  poèmes  français 


1  PART.  UVR.  \^. 
CHAP.  XXVI. 


314  VOYAGES  DE  L'ÉPOPÉE  FIIANÇATSE. 

qui  ne  sont  point  parvenus  jusqu'à  nous.  On  ne  s'at- 
tendait peut-être  pas  à  trouver  à  la  seconde  place  une 
imitation  de  Boon  de  la  Roche,  et  c'est  ici  que  l'unité 
souflfre  quelque  dommage  :  Olïf  of  Landres,  a  Dame 
Olive  etLandri  »,  ne  serait  d'après  G.  Storm,  que  la 
reproduction  d'un  original  anglais,  et  ce  sont  des  faits 
de  ce  genre  qui  confirmeraient  encore,  s'ils  étaient 
bien  prouvés,  l'hypothèse  si  plausible  qui  a  été  émise 
plus  haut,  (c  l'Angleterre  servant  d'intermédiaire 
entre  la  poésie  française  et  les  récits  Scandina- 
ves ».  Nous  nous  étonnerons  moins  de  rencontrer 
au  troisième  rang  un  Oddgeir  Danske,  un  «  Ogier 
le  Danois  »,  qui  (sauf  vers  la  fm  de  l'affabula- 
tion noroise)  concorde  assez  bien  avec  la  première 
partie  du  poème  de  notre  Raimbert.  Avec  quelle  fierté 
ces  Scandinaves  ne  devaient-ils  pas  écouter  les  faits  et 
gestes  de  cet  Ogier  qu'ils  pouvaient  considérer  comme 
un  des  leurs,  et  qui  leur  donnait  de  si  belles  leçons, 
non  pas  de  modération,  mais  de  courage!  Le  qua- 
trième chant,  Agulandus,  est  un  singulier  mélange  de 
notre  Aspremont  avec  le  fauxTurpin;  le  cinquième, 
Guitalin,  est  emprunté  à  une  <(  Chanson  des  Saisnes  » 
qui  n'est  pas  celle  de  Jean  Bodel;  le  sixième,  Otuel, 
n'est  encore  que  l'imitation  d'un  remaniement  anglais, 
et  le  septième,  Jorsalaferdh,  reproduit  exactement  le 
récit,  à  la  fois  grave  et  grotesque,  pieux  et  grivois,  de 
notre  Pèlerinage  de  Charlemagne  à  Jérusalem,  Nous 
voici  arrivés  devant  cette  grande  catastrophe  de  Ron- 
ceveaux,  qui  est  en  réalité  le  centre  glorieux  de  toute 
l'épopée  carlovingienne  et  forme  le  sujet  du  huitième 
livre  de  la  grande  Saga  :  le  Runzisval  norois  avoisine 
notre  Roland,  mais  n'est  pas  sans  devoir  quelques- 
uns  de  ses  éléments  à  d'autres  sources  françaises.  On 
n'y  trouve  pas  le  fameux  épisode  de  Baligant,  sur 


IV.  AUX  PAYS  SCANDINAVES.  315 

lequel  on  a  tant  disputé  il  y  a  quelques  années,  et  le  ^  part.  uvr.  u. 

silence  de  la  Saga  est  naturellement  un  des  arguments 

qu'on  a  dû  invoquer  à  l'appui  d'une  thèse  nouvelle.  Jus- 
qu'ici cependant,  nous  n'avons  pas  vu  apparaître  la 
grande  figure  de  Guillaume  d'Orange,  et  c'est  sans  doute 
cet  oubli  que  le  compilateur  Scandinave  a  voulu  réparer 
dans  son  neuvième  chant ,  dans  ce  Vilhjalm  Kurneis, 
où  il  ne  faut  voir  que  la  libre  reproduction  de  notre 
Montage  Guillaume^  avec  plus  d'une  variante.  Par  une 
fortune  étrange  et  regrettable,  Aliscans  n'a  pas  abordé 
en  Islande,  et  les  Norois  ont  été  ainsi  privés  de  ces  ma- 
gnifiques épisodes,  qu'ils  auraient  si  bien  compris, 
de  la  mort  du  jeune  Vivien  et  du  retour  de  Guillaume  à 
Orange'.  L'œuvre  cependant  ne  pouvait  s'achever  ainsi 
par  l'entrée  au  couvent  du  héros  «  au  court  nez  ».  Le 
renouveleur  de  la  Saga  a  compris  que  son  devancier 
n'avait  pas  eu  le  loisir  de  mettre  la  dernière  main  à  un 
aussi  vaste  labeur,  et  il  a  réalisé  ce  que  son  «  ancien» 
n'avait  pu  faire.  Um  Kraptaverk  okJartegnir,  tel  est  le 
titre  de  ce  dernier  chant  qui  ne  présente  rien  d'original 
et  n'offre,  comme  nous  l'avons  dit,  qu'une  traduction 
de  quelques  pages  du  Spéculum  historiale,  de  cette 
grande  compilation  religieuse  de  Vincent  deBeauvais. 
Au  reste,  c'était  bien  finir,  si  l'on  veut  se  placer  au  point 
vue  de  ces  chefs  de  la  nation  noroise  qui  voulaient  de 
plus  en  plus  christianiser  leur  race.  La  mort  du  grand 
empereur  catholique  était  un  spectacle  sur  lequel  il 
était  bon  de  laisser  les  auditoires  Scandinaves.  Et 
telle  est  toute  la  Karlamagnus  Saga  ^ 

Une  fois  lancée  dans  le  monde  Scandinave,  la  Saga  lo.  Kejser  xari 
y  ht  un  chemin  rapide;  mais,  dans  ce  monde  même. 


1.  Voy.  Kristoffer  Nyrop,  Ben  oldfranske  heltedigtning,  1883,  p.  279- 
280,  et  Storia  delV  epopea  francese  nel  medio  evo,  'prima  traduzione 
dalV  originale  danese,  1888,  pp.  2Ç)Q^  267* 


1  PART.    LIYR.    II. 
GHAP.  XXVl, 


31G         VOYAGES  DE  ^ÉPOPÉE  FRANÇAISE. 

il  y  avait  plus  d'un  parler,  et  l'antique  idiome  de 
l'Islande  en  vint  un  jour  à  n'être  plus  entendu  ni  en 
Suède,  ni  en  Danemark.  De  là,  la  nécessité  de  tra- 
ductions, qu'un  vaste  public  réclamait  et  qu'il  obtint. 
La  plus  ancienne  est  la  Suédoise,  dont  il  ne  nous  reste 
que  des  fragments  \  mais  la  Danoise  a  l'heur  de  nous 
être  parvenue  tout  entière,  et  il  est  certain  qu'elle  fut, 
qu'elle  est  encore  vraiment  populaire.  A  vrai  dire,  cette 
œuvre  du  xv'  siècle,  cette  Kejser  Karl Magnus  Kronike 
est  un  abrégé  plutôt  qu'une  traduction  ;  mais,  outre 
qu'elle  a  été  composée  d'après  la  première  version  de 
la  Kaiiamagnm  Saga,  elle  nous  offre  «  les  trois  bran- 
ches suivantes  qui  existaient  peut-être  dans  l'antique 
Karlamagnus  Saga  et  qu'il  convient  d'intercaler  après 
le  huitième  livre». C'est  d'abord  le  roi  Iwein,  «résumé 
d'un  très  ancien  poème  français  dont  on  ne  connais- 
sait l'existence  que  par  une  obscure  allusion  des  der- 
niers vers  de  la  Chanson  de  Roland  »;  c'est,  ensuite, 
Baudouin  et  Sihile,  où  l'on  reconnaît  aisément  un  des 
épisodes  les  moins  héroïques  de  la  guerre  contre  les 
Saisnes,  et  c'est  enfin  Ogier  le  Danois,  où  le  translateur 
du  xv"" siècle  a  heureusement  complété  V Oddgeir Danske 
qui  formait  le  troisième  livre  de  son  original  islandais  ^ 
La  Kejser  Karl  Magnus  Kronike  circule  encore  aujour- 
d'hui, comme  jadis  notre  Bibliothèque  bleue,  dans 
toutes  les  villes  et  les  campagnes  du  Danemark,  et  il 
en  a  certainement  paru  plus  d'une  édition  depuis  celle 
de  1867  que  nous  avons  eue  naguère  entre  les  mains. 
La  France  est  aimée  là-bas. 
qurfaTsaga  ^6  scralt  uuc  graudc  erreur  que  de  regarder  la 
Karlanmgnus  Saga  comme  le  seul  effort  de  la  littéra- 
ture noroise,  comme  l'œuvre  unique  qu'elle  aitconsa- 

1.  Les  branches  VIII  et  IX  :  Runzisnal  et  Vilhjalm  Kunieis.  — 
2.  Cf.  G.  Paris,  Histoire  poétique  de  Charlemagne,  p.  153. 


de   Charles 


IV.  AUX  PAYS  SCANDINAVES.  311 

crée  à  la  vulgarisation  de  l'épopée  française.  La  a  Saga 
de  Charles  »  est  une  entreprise  plus  vaste  que  les 
autres,  mais  elle  est  loin  d'être  la  seule,  et  vingt  autres 
Sagas  gravitent  autour  d'elle,  si  toutefois  il  est  permis 
de  la  comparer  à  un  centre.  Parmi  ceux  de  nos  romans 
qui  se  rapportent  plus  ou  moins  directement  aux 
temps  mérovingiens,  il  en  est  un  qui  a  eu  plus  de  diffu- 
sion, plus  de  succès  que  les  autres  :  c'est  Floovant.  Le 
père  de  Floovant  (tout  ceci  est  bien  minutieux  et  tient 
à  une  lettre)  est  un  certain  Flovent  auquel  on  a  fait 
également  honneur  des  aventures  de  son  fils,  et  c'est 
ce  Flovent,  —  moins  que  légendaire  —  qui  est  le 
héros  de  la  Flovent  Saga.  Le  traducteur  norvégien  du 
xiii'  siècle  «  s'est  servi  d'un  original  français  qui  au- 
rait pour  auteur  un  Simon  de  Lyon  ou  de  Laon  ». 
Chose  assez  curieuse  et  qui  a  été  finement  relevée  par 
A.  Darmesteter,  la  version  noroise  du  Flovent  a  été 
mise  en  latin  par  un  étudiant  islandais  qui  s'appelait 
J.  Olaf  et  qui  s'est  livré  à  ce  petit  travail  en  1732  ^  Le 
Pèlerinage  à  Jérusalem,  dont  la  Karlamagmis  Saga, 
à  elle  seule,  nous  avait  fourni  deux  leçons  différentes, 
a  en  outre  donné  lieu  là-bas  à  un  poème  Scandinave  qui 
est  encore  inédit  et  à  un  chant  des  îles  Féroé  ^  Aux 
Sagas  de  Magiis  et  de  Geïrard  il  ne  faudrait  pas,  en 
revanche,  demander  plus  qu'elles  ne  peuvent  donner, 
c'est-à-dire,  une  imitation  exacte  de  nos  anciens  poè- 
mes. 11  n'y  a  rien  dans  la  Saga  de  Geïrard  qui  rap- 
pelle notre  Girars  de  Viane,  et,  quant  à  celle  de 
Magus  ou  Mans,  on  n'y  doit  voir,  avec  F.  A.  Wulff, 
«  qu'une  compilation  assez  confuse  de  récits  ^ont  les 


1.  Romania,  1877,  p.  608;  article  de  G.  Paris.  «  La  Flovent  Saga  a 
été  faite  sur  le  même  poème  français  que  le  Fiovo  des  Reali  »,  etc. 
—  2.  E.  Koschwitz,  Bomanische  Studien,  II,  p.  1  ;  analysé  par  G.  Pa- 
ris, dans  la  Romania  de  1875,  p.  505. 


1    TART.   LIVR.    Tt. 
CHAP.    XXVI. 


I     l'Ara.  LIVR. 
CHAP.   XXVI. 


318  VOYAGES  DE  TEPOPEE  FRANÇAISE. 

•  provenances  sont  les  plus  diverses  ».  Il  est  cependant 
-^  évident  que  ce  Magus  est  notre  Maugis,  et  il  est  à 
croire  que  la  seconde  partie  de  la  Saga  représente 
«  une  version  tout  à  fait  singulière  des  Quatre  fils  Ai- 
mon  »,  qui  serait  arrivée  aux  pays  norois  par  un  inter- 
médiaire allemand  et  aurait  été  écrite  sous  une  in- 
fluence germanique  ^  On  peut  donc  regretter  que 
cette  Saga  ait  été  publiée  à  Reikiavigen  1858  «  comme 
lecture  populaire  »  :  pour  mettre  en  gloire  notre  poésie 
française,  il  eut  été  préférable  de  réimprimer  le  Riin- 
zïsval  de  la  Karlamagnus  Saga  ou  bien  encore  cette 
jolie  Elis  Saga  ok  Rosamunda  ^,  où  notre  Elïe  de  Saint- 
Gilles  a  été  traduit  librement,  dont  M.  Kœlbing  a 
publié  un  texte  critique  et  qu'il  a  bien  voulu  traduire 
en  allemand  pour  notre  Société  des  anciens  textes. 
C'est  cette  traduction  allemande  que  l'éditeur  français 
d'Elie  a  fait  passer  en  notre  langue  ^  nous  donnant  ainsi 
le  plaisir  de  faire  une  plus  intime  connaissance  avec  les 
allures  et  le  style  de  la  littérature  noroise.EUe  a  été 
plus  célèbre  encore  que  celle  de  Saint-Gilles,  cette  char- 
mante et  farouche  légende  d'Amis  et  d'Amiles;  il  a  été 
et  il  devait  être  plus  populaire,  ce  beau  poème  ancien 
à  l'honneur  de  l'amitié  :  c'est  ce  qui  explique  le  succès 
de  VAmicus  Saga  ok  Amilius  ^.  Pour  Bueves  d'Hans- 
tone,  il    a  assez    de  caractères  septentrionaux  pour 


1.  F.  A.  Wulff,  Notices  sur  les  Sagas  de  Magus  et  de  Geirard  et  leurs 
rapports  aux  épopées  françaises,  Lund,  1874.  {Roma?iia,  1875,  p.  474 
et  ss.)  —  2.  Elis  Saga  ok  Rosaintmda,  herausgegeben  von  E.  Kœl- 
bing, Heiibronn,  Henninger,  in-S^,  xli-227  i)p.  [Romafiia,  1882, 
p.  173).  «  La  Saga  crÉlie  et  le  poème  français  dérivent  l'un  et  Tautre, 
par  une  série  d'intermédiaires  que  je  n'ai  pas  à  rechercher,  d'un  même 
manuscrit  incomplet.  »  {Élie  de  Saint  Gilles,  éd.  de  la  Société  des 
anciens  textes.  Introduction,  p.  xl).  —  3.  Elie  de  Saint  Gilles,  1.  c, 
p.  93  et  ss.  Cf.,  p.  XXV,  un  tableau  fort  intéressant  des  différences  entre 
le  poème  français  et  la  Saga.  — 4.  E.  Kœlbing,  Germania,  XIV,  2,  pp. 
184-189.  La  Saga  semble  avoir  été  composée  au  xiii^  siècle  d'après  un 
texte  latin  abrégé,  tel,  par  exemple,  que  celui  de  Vincent  de  Beauvais. 


IV.  AUX  PAYS  SCANDINAVES.  319 

avoir  réussi  chez  les  Scandinaves  et  avoir  donné 
lieu  à  la  Bevïs  ScujaK  On  n'en  peut  dire  autant  de 
VHuga  Saga  Skapers^  où  l'on  s'est  inspiré  d'un 
de  nos  poèmes  les  moins  primitifs  et  les  moins 
épiques.  Cette  fortune  de  Hue  Capet  n'est  qu'un  acci- 
dent \ 

Parvenus  au  xv""  siècle,  nous  avons  à  constater  une 
fois  de  plus,  la  diffusion  de  ces  petits  livres  à  bon  mar- 
ché qui  popularisaient  alors  notre  épopée.  Le  plus 
grand  succès  est  alors  obtenu  par  un  renouvellement, 
par  une  revision  de  la  Kejser  Karl  Magmis  Kronike 
qui  est  due  à  Christiern  Pedersen  ^  Mais  voici  un  fait 
original,  et  qu'on  ne  saurait,  je  pense,  laisser  dans  Fom- 
bre.Nos  romans,  sous  leur  forme  Scandinave,  devinrent 
tout  à  coup  suspects  au  xvi'  siècle.  Suspects  de  quoi? 
De  papisme,  aux  yeux  des  protestants.  Sous  ce  pré- 
texte étrange,  on  en  fit  disparaître  un  certain  nombre. 
Or,  dans  le  même  temps,  il  advenait  qu'aux  Pays-Bas 
l'Église  condamnait  sévèrement  quelques-uns  de  ces 
mêmes  romans  qu'on  trouvait  trop  catholiques  chez  les 

-  1.  «  Il  serait  à  souhaiter  que  quelque  savant  continuât  et  complétât 
les  belles  recherches  de  M.  Pio  Rajna,  en  étudiant  particulièrement  la 
migration  du  poème  de  Bueves  d'Hanstone  et  l'influence  qu'il  a  exercée 
sur  la  littérature  du  moyen  âge.  Voilà  un  beau  sujet  et  des  plus  inté- 
ressants. Il  faudrait  examiner  d'un  côté,  le  Sir  Bevis  et  la  Bevis  Saga 
(publiée  par  M.  Cederschiold  dans  les  Fornsogier  Surlandha,  et,  de 
l'autre,  les  versions  italiennes  et  les  formes  orientales,  le  conte  russe 
qui  parait  remonter  à  un  original  grec,  et  un  conte  juif  qui  date  de 
1501  et  est  probablement  la  base  de  la  version  roumaine.  »  (Nirop, 
Rortumia,  1885,  p.  151.)  Cf.   Gefîroy,  Notices  et  extraits,  etc.  p.  35.  — 

2.  Sur  toutes  ces  Sagas  et  sur  tout  l'ensemble  de  cette  histoire  de 
l'épopée  française  dans  les  pays  Scandinaves,  v.  l'excellent  livre  de 
Nirop,  traduction  italienne,  Storia  delV  Epopea  francese,  p.  266.  — 

3.  «  Pedersen,  le  reviseur  de  la  Chronique  de  Charlemagiie  (Keiser 
Karl  Magnus  Kronike)  est  aussi  l'auteur  d'un  autre  livre  non  moins 
populaire,  Ogier  le  Danois  (Holger  Da?iske),  dans  lequel  il  a  compilé 
et  raccordé  avec  assez  d'adresse  tous  les  romans  français  sur  ce  guer- 
rier, depuis  les  plus  primitifs  jusqu'à  ceux  où  l'élément  historique  a 
tout  à  fait  disparu  devant  la  féerie.  Le  nom  du  héros  assurait  déjà  à 
ce  livre,  en  Danemark,  un  succès  qui  ne  s'est  pas  démenti  depuis  trois 
siècles.  »  {Histoire poétique  de  Charlemagne,p.  153.) 


l   PART.    LIVR.   II. 
CHAP.    XXVI. 


rART.    LIY 
CHAP.  XX 


320  VOYAGES  DE  l/ÉPOPEE  FRAxNCAlSE. 

^;^''  Luthériens  du  uorcl.  Nos  pauvres  chansons  étaient 
vraiment  entre  deux  feux. 

De  telles  préventions  étaient  trop  absurdes  pour 
durer  longtemps.  En  Islande  et  aux  îles  Féroé,  les 
légendes  de  France  trouvèrent  un  refuge  dans  ces 
chants  qu'on  appelle  rimiir  Mis  semblent  avoir  échappé 
au  soupçon. 

Puis,  l'érudition  est  venue,  qui  a  dissipé  toutes  ces 
folles  ombres.  Les  savants  danois,  norvégiens  ^  et  sué- 
dois en  sont  aujourd'hui  à  traduire  notre  Roland^  à 
se  grouper  à  Paris  autour  des  maîtres  illustres  qui 
leur  enseignent  notre  épopée,  et  même  à  en  écrire 
eux-mêmes  l'histoire   critique,    l'histoire  complète. 
Témoin  le  beau  livre  de  Nirop  *. 
Des  sefvîcos        g'ii  était  bcsoiu  de  les  remercier,  nous  ne  pourrions 
^  ^^"f  reliduf ^^^'  ^^  ^^^^^  scientifiquement  qu'en  mettant  dans  une  plus 
à  l'histoire     jygte  et  meilleure  lumière  tout  ce  dont  la  France 
rÉpopéefrançaise.  ^^^  ^edevablc  à  la  littérature  noroise.  Elle  a  sauvé 
de  Foubli  plus  d'une  de  nos  chansons  de  geste,  dont 
le  texte  primitif  semble  à  jamais  perdu.  N'est-ce  pas  à 


1.  Svend  Gmndtvig  e  Jôrgen  Bloch,  Corpus  carminum  Foeroensium, 
(15  vol.,  où  les  canti  romanzi,  les  rimiir  occupent  deux  volumes).  Le 
tome  XI  est  consacré  au  cycle  de  Cliarlemag-ne.  (Nirop,  Storia  delV 
epopea  francese,  p.  269.)  —  2.  V.  surtout  G.  Storm,  Sagnkredsene  om 
Karl  den  Store  og  Didrik  af  Bern  hos  de  Nordische  Folk.  Et 
Bidrag  til  Middelalderens  litteraere  Historié.  Udgivet  af  den  norske 
liistoriske  Forening.  Kristiania,  1874.  —  C.-R.  TJnger,  Karlamagîms 
Saga  oh  kappa  ha^is.  Fortdllinger  eni  Kejser  Karl  Magîins  og 
hans  Jaevninger  i  jiorsk  Bearhejdelse  fra  det  13^^  Aarhundrede. 
Kristiania,  1860.  (Analysé  très  complètement  par  G.  Paris,  La  Kar- 
ianiagnus  Saga,^  histoire  islandaise  de  Charlemag^ie,  dans  la  Bi- 
bliothèque de  l'École  des  Chartes,  1864,  pp.  89-123;  1865, 1-42.)  Etc.  — 
3.  Rolandssaga7i  tilt  si7i  historiska  Kœrna  ochpoetiska  omklœdnad, 
af  Theodor  Hagberg.  1884,  Upsala.  a  Quelques  laisses  de  notre  Roland 
sont  traduites  en  suédois  :  c'est,  croyons-nous,  le  premier  essai  de  ce 
genre.  »  (Romania,  1885,  p.  169.)  Le  Roland  islandais  avait  été  antérieu- 
rement traduit  en  allemand  par  E.  Koschwitz.  V.  Romanische  Studien, 
t.  III,  no  XI,  et  Romania,  1878,  p.  632.  —  4.  Befi  oldfranske  helte- 
digtning,   Kobenhavn,  1883;  traduit  en  italien  par  E.  Gorra,  Torino, 


IV.  AUX  PxVYS  SCANDINAVES.  321 

une  des  branches  de  la  a  Saga  de  Charlemagne  »,  n'est-   '  chap'.'^'u"' 
ce  pas  au  Boi  Iwein  que  nous  devons  de  comprendre  ~ 

enfin  les  derniers  vers,  si  obscurs,  de  la  Chanson  de 
Roland  ^'1  N'est-ce  pas  encore  grâce  à  un  récit  de  la 
même  Saga  que  nous  pouvons  aisément  reconstruire 
une  autre  version  du  Pèlerinage  de  Charles  à  Jérusa- 
lem^ une  version  austère  et  vraiment  chrétienne,  d'où 
la  scène  du  gabs  est  exclue,  comme  aussi  toute  la  gros- 
sièreté et  tout  le  comique  épais  de  la  rédaction  fran- 
çaise qui  est  arrivée  jusqu'à  nous  ^?  La  même  Saga 
(avec  certains  documents  italiens  dont  nous  aurons  lieu 
de  parler  tout  à  l'heure)  ne  nous  permet-elle  pas  de 
combler  certaines  lacunes  de  V Entrée  de  Spagne  ^? 
N'y  a-t-il  pas  certains  poèmes  français,  comme  ce  Mtr- 
niant  qui  est  une  des  sources  du  Fioravante  italien  *, 
qui  ne  nous  sont  restés  que  dans  un  texte  islandais? 
((  Si  le  cycle  mérovingien  est  vivant  quelque  part, 
n'est-ce  pas  en  Italie  avec  les  Reali  et  en  Islande  avec 
la  Flovent  Saga  ^?  »  Et,  enfin,  notre  belle  chanson  du 
Moniage  qui  est  encore  inédite  (ce  qui  est  presque  une 
honte),  n'est-elle  pas  éclairée  d'un  jour  nouveau  par 
cet  épisode  superbe  dont  nous  ne  voulons  pas  priver 
nos  lecteurs  et  qui  est  sans  doute  emprunté  par  le 
compilateur  de  la  Karlamagnus  Saga  à  une  vieille 
rédaction  française? 

...  Donc,  le  grand  Empereur  est  sur  le  point  de 
livrer  aux  Sarrazins  une  bataille  qui  va  décider  du 
sort  de  la  chrétienté  ;  mais  Charles  n'a  plus  auprès  de 
lui  son  grand  capitaine,  son  paladin  Guillaume  ;  Char- 

1.  V.,  plus  loin,  notre  tome  III,  p.  573.  —  2.  Ihid.,  p.  293,  et  surtout 
G.  Paris,  Bibliothèque  de  l'École  des  Chartes,  t.  XXV,  p.  102,  etc.  Ce 
récit  a  été  résumé  au  xv*^  siècle  dans  l'œuvre  danoise  qui  a  pour  titre 
Kejser  Karl  Magnus  Kronike.  —  3.  Cf.  notre  tome  III,  p.  419.  — 
4.  Romania,  1873,  p.  354.  La  version  islandaise  a  été  publiée  par 
E.  Koelbing.  —  5.  G.  Paris,  Romania,  1877,  p.  613. 


322  VOYAGES  DE  L^ÉPOPÉE  FRANÇAISE. 

'™P.'x^'i"'  ^^^  ^^t  triste,  Charles  se  lamente.  Tout  à  coup  une 
sorte  de  géant  paraît  au  premier  rang  de  l'armée  chré- 
tienne, se  jette  sur  les  païens,  les  met  en  fuite  et  tue 
leur  roi.  L'Empire  et  l'Église  sont  sauvés.  Mais  où  est 
le  sauveur,  où  est-il?  On  le  cherche  en  vain  ;  on  ne  le 
peut  trouver,  et  c'est  seulement  quelques  années  plus 
tard  que  l'Empereur  apprend  la  vérité.  Le  libérateur 
inconnu  est  un  moine  qui  a  pris,  pour  un  jour,  le 
heaume  et  l'épée  et  qui,  glorieux  et  vainqueur,  est 
allé,  au  plus  vite,  cacher  sa  gloire  dans  l'ombre  de  son 
monastère.  Charles  se  met  à  sa  recherche;  mais,  au  lieu 
qu'on  lui  indique,  il  ne  trouve  un  jour  que  le  corps 
énorme  d'un  homme  qui  vient  de  mourir.  Ce  corps 
exhale  un  parfum  délicieux,  ces  yeux  éteints  sont 
tournés  vers  le  levant.  L'Empereur  le  reconnaît  :  c'est 
lui,  c'est  Guillaume  *  ! 


1.  V.  plus  loin,  IV,  p.  55.  ==  Le  caractère  général  des  versions  islan- 
daises a  été  très  bien  précisé  par  G.  Paris:  «Elles  se  tiennent  très  près 

DE  l'original  français,  TANDIS  QUE  L'ITALIEN  ARRANGE,  ABRÈGE  OU  AL- 
LONGE. »  (Romania,  1873,  p.  354.)  =  Pour  se  rendre  un  compte  exact  des 
Sagas  et  de  leur  physionomie  littéraire,  rien  ne  saurait  être  plus  utile 
que  d'en  lire,  à  défaut  du  texte,  une  traduction  française.  C'est  ce  que 
nous  avons  voulu  procurer  au  lecteur  dans  la  première  édition  de  notre 
Roland  en  lui  offrant  (II,  pp.  247-252)  la  traduction  des  chapitres  xxxvii- 
xLi  de  la  Karlamagnus  Saga  et  (pp.  252-264)  une  traduction  complote 
de  -la  Kejser  Karl  Magnus's  Kronike.  Il  est  facile  de  recourir  à  ces 
translations  ;  mais  nous  voudrions  faire  mieux  et  opposer  ici  à  un  origi- 
nal français  un  épisode  d'une  autre  Saga.  Nous  avons,  à  cet  effet,  choisi 
VElissaga  dont  M.  Kœlbing  a  donné  une  traduction  allemande,  (sur 
laquelle  G.  Raynaud  a  fait  sa  traduction  française.)  La  comparaison  de 
la  Saga  avec  le  vieux  poème  français  du  xiii^  siècle  est  intéressante  à 
plus  d'un  titre  et  donne  lieu  à  quelques  observations.  On  remarquera 
tout  d'abord  que  le  Scandinave  a  un  peu  allongé  la  description  du  cos- 
tume et  de  la  beauté  de  Rosamonde  et  qu'il  emploie,  pour  cette  des- 
cription, certaines  images  qui  devaient  être  surtout  saisissantes  en  Nor- 
vège :  «  Sa  peau  était  plus  blanche  que  la  neige  nouvelle  tombée  sur 
les  arbres  secs.  »  =  L'auteur  de  la  Saga  omet  l'épisode  du  frère  de 
Rosamonde  tué  par  Elle  :  il  a  trouvé  sans  doute  trop  odieux  l'amour 
si  soudain  de  la  jeune  lille  pour  le  meurtrier  de  son  frère.  =  Mais 
voici  qui  est  plus  important  :  dans  la  Saga,  c'est  Élie  «  qui  prend 
Rosamonde  sur  son  giron  et  l'embrasse  plus  de  cent  fois  ».  Rien  de 
tel  dans  notre  chanson  de  geste,  où,  conformément  à  la  tradition 
épique,  c'est  la  jeune  fille  qui  fait  toutes  les  avances  :  «  Rosamonde 


IV.  AUX  PAYS  SCANDINAVES.  323 

Rien  n'est  plus  beau  que  cette  légende,  si  ce  n'est 
pourtant  la  vraie  histoire  qui  nous  représente  Guil- 
laume,  le   grand  comte  de  Toulouse  le  sauveur  de 


T  PART.  LTVR.   I 

CHAP.  xxvr. 


la  bêle  par  les  flans  Tembracha;  —  Sor  un  lit  l'a  asis  g-eteïs  à  cristal, 
—  Quarante  fois  li  baisse  et  le  vis  et  la  char.  »  Et,  conformément 
aussi  à  l'usage  qui  interdisait  aux  chrétiens  le  baiser  d'une  Sarrazine  : 
«  Cel  li  guenchi  la  bouche  que  el  n'i  adesa.  »  Le  norvégien  n'a  rien 
compris  à  ces  délicatesses,  et  a  renversé  les  rôles.  =  Un  dernier 
mot,  à  l'adresse  des  traducteurs.  Espondele  n'a  jamais  signifié  les 
rideaux  d'un  lit,  mais  le  bois  de  lit,  le  châlit. 


Rosamonde  la  bêle  s'cslut  à  la  fenestre  : 

Vestu  ot  un  bliaut  d'un  paile  de  Biterne, 

Afublé  un  mantel,  à  mervellcs  fu  bêle. 

Tous  les  degrés  avale,  si  est  venue  à  tere 

Et  desfremc  un  guicct  d'une  faucc  posterne, 

Par  ù  el  sieut  issir  et  les  soies  pucheles, 

Quant  vient  el'  mois  de  mai,  por  colir  la  florete. 

Venue  est  à  Elye  qui  se  pasme  sor  tere; 

Son  cief  li  a  lor  mis  par  dessous  son  brac  destre. 

Puis  l'en  a  appelé  la  cortoisse  puchele  : 

«  Qui  es  tu,  cbevalier?  »  che  li  a  dit  la  bêle. 

«  Aimes  tu  Mahomet  qui  cest  siècle  governe? 

«  —  Naie,  che  dist  Elies,  ne  tous  ciaus  qui  le  servent. 

((  Ains  fui  nés  de  Saint-Gille  de  Provence  la  belo. 

«  Fieus  Julien  le  conte  à  le  kenue  teste. 

«  Avant  hier  m'adouba  che  vous  di,  damoisele. 

i(  llleuques  me  fu  dit  et  conté  tout  achertes, 

«  Paien  et  Sarrazin  essilloient  la  tere, 

«  Je  les  ving  soz  requere,  sor  moi  torna  la  perte. 

«  Onze  plaies  ai  grans  qui  durement  m'apressent  ; 

«  Je  n'en  quic  escaper  que  la  vie  ne  perge. 

(c  — Amis,  bien  vous  connois,  dist  la  franche  puchele. 

«  Ces  nostre  gent  se  plaignent  au  matin  et  au  vespre  : 

«  De  nos  millors  amis  nous  avés  fait  grant  perte. 

«  —  Dame,  laissieme  ester,  perdus  sui  sans  confesse, 

«  Certes,  et  moût  me  het  li  rois  de  ceste  terre  : 

u  Hier  li  ochis  son  fil  Ataignant  d'Oliferne. 

«  S'il  me  pooit  tenir,  por  tout  l'or  d'Engleterre 

«  Ne  scroie  esparngiés,  ne  me  tolist  la  teste. 

«  —  Or  no  vous  csmaiés,  dist  la  franche  puchele  : 

«  L'Amiraus  est  mes  pères,  bien  en  quic  le  pôs  faire. 

«  Li  cnfes  fu  mes  frères,  li  chevaliers  honestes. 

«  Or  soies  asseur  ja  n'en  avrés  moleste. 

«  Certes  je  vous  aim  plus  que  nule  riens  en  tere. 

«  Venés  ent  avoec  moi,  dist  la  franche  puchele  ; 

((  En  tel  lieu  vous  métrai  ains  petitet  de  terme 

«  Que  vos  serés  tous  sains  ains  que  viegne  li  vespres.  » 

u  —  E  Dieus  !  che  disl  Elles,  comment  pora  chou  estre? 

«  Che  ne  poroit  nus  faire  fors  Damoldé  chelestre  1  » 

Galoi)ins  et  Elies  vont  après  la  puchele  ; 

En  une  cambre  en  entrent,  qui  fu  toute  sos  tere  ; 


Rosamonde  sortit  de  sa  chambre 
à  coucher,  et  ne  prit  avec  elle  aucvm 
compagnon.  Elle  était  vêtue  d'un 
bhaut  de  la  plus  belle  étoffe  de  soie 
à  fourrure  blanche,  broché  d'or  et 
d'oiseaux,  qui  tombait  jusqu'à  ses 
pieds.  Elle  revêtit  par  dessus  un 
petit  manteau  du  meilleur  velours.  Sa 
peau  était  plus  blanche  que  la  neige 
nouvelle  tombée  sur  les  arbres  secs 
ou  que  la  plus  blanche  fleur  de 
l'herbe.  Il  n'y  a  pas  d'homme  sur 
terre  qui,  plongé  dans  le  chagrin  et 
l'affliction,  ne  fût,  en  la  voyant, 
réjoui  et  heureux  dans  son  cœur. 
Et  elle  vint  à  Elle  et  lui  mit  la  main 
droite  sur  le  cou,  là  où  il  était 
étendu  sur  l'herbe.  Quand  le  Comte 
la  vit,  elle  lui  sembla  si  belle,  si 
avenante,  si  agréable,  si  courtoise 
et  si  bien  enseignée  qu'il  oublia 
toutes  ses  douleurs  et  se  dressa  sur 
l'herbe.  Et  la  jeune  fille  lui  parla  : 
«  Chevalier,  dit-elle,  qui  es-tu  ?  Crois- 
«  tu  en  Mahom  qui  gouverne  le 
«  monde  ?»  —  «  Non,  par  Dieu,  dit 
«  Ehe,  ni  à  aucun  de  ceux  qui  le 
«  servent.  Je  suis  venu  ici  par  mer; 
u  j'arrive  de  Fouest,  de  la  bonne 
u  terre  de  Provence-  Les  païens 
u  m'ont  fait  prisonnier  ;  Dieu  me 
(t  venge  sur  eux  et  leur  fasse  honte  ! 
«  Je  me  suis  échappé  aujourd'hui  de 
«  leurs  mains,  lorsque  j'arrivais  en 
«  ce  pays,  Après  quoi,  ils  m'ont 
«  poursuivi  et  fortement  endom- 
u  mage  ils  m'ont  percé  de  quatre 
u  blessures  que  je  crois  mortelles,  et 
«  mon  plus  grand  chagrin  est  de 
«  mourir  sans  avoir  confessé  mes 
u  péciiés.  —  Par  ma  foi,  dit  la 
w  jeune  fille,  je  sais  maintenant  de 
«(  vrai  qui  tu  es  et  je  connais  tout 
((  ce  qui  t'est  arrivé.  Ne  te  tour- 
((  mente  plus  de  ce  que  tu  peux 
«  craindre  ;  et  suis  moi  au  plus  vite. 
«  Nous  irons  sans  bruit  ;  car  je  veux 
«  t 'introduire  dans  un  lieu  où  avant 
«  ce  soir  tu  seras  tout  autre,  si  tu 
«  fais  ma  volonté.  )>  Et  elle  prit 
Elle  par  la  main  droite  et  le  condui- 
sit. Ils  ai^rivèrent  dans  sa  chambre, 
où  étaient  incrustées  toutes  sortes 
de  figures  d'animaux,  et  elle  le  fit 
coucher  dans  un  lit  où  les  rideaux 


324 


î  PART.    LIVR.  II. 
CHAP.  XXVI. 


VOYAGES  DE  L^EPOPEE  FRANÇAISE. 

toute  la  race  chrétienne  à  Villedaigne  sur  l'Orbieu,  le 
Charlemagne  du  midi  ;  qui  nous  le  représente,  dis-je, 
humble  moine  dans  l'abbaye  de  Gellone  et  très  grave- 
ment occupé  à  conduire  au  moulin  le  petit  âne  du 
monastère  ^.. 


étaient  d'or.  Les  couvertures  du  lit 
étaient  de  la  plus  belle  soie  :  celle 
de  dessus  était  convenablement  et 
noblement  apprêtée,  et  tout  le  reste 
de  l'arrangement  du  lit  était  si  excel- 
lent que  le  plus  noble  prince  d(;  ce 
monde  pouvait  s'y  reposer  délicieu- 
sement. La  jeune  fille  alors  tira  de 
sa  réserve  quatre  herbes  si  puissantes 
que  Dieu  ne  fit  jamais  homme  ou 
créature  vivante  qui,  goûtant  ces 
herbes  et  les  sentant  descendre  du 
cou  à  la  poitrine,  ne  se  trouve  sou- 
dain aussi  bien  portant  que  le  pois- 
son dans  l'eau.  La  courtoise  jeune 
fille  pila  de  ses  propres  mains  les 
herbes  et  les  donna  à  boire  à  Elle, 
le  brave  et  fort  chevalier.  Quand  il 
en  eut  bu  et  que  la  potion  lui  des- 
cendit dans  la  poitrine,  il  se  sentit 
aussitôt  guéri,  et  appela  Galopin,  et 
lui  dit  ;  «  C'est  le  Paradis  et  la 
«  splendeur  céleste  ;  nous  y  sommes 
«  entrés.  Jamais  je  ne  veux  partir 
«  d'ici,  si  j'ai  toujours  pareilles  déli- 
«  ces.  )) 

Rosamonde  la  courtoise,  la  belle  et 
la  renommée,  la  rayonnante  et  la 
bien  prisée  aimait  beaucoup  le  fa- 
meux et  noble  comte  Elle  d'un 
amour  ardent  et  profond.  Elle  lui 
prépara  elle  même  la  potion.  Quand 
il  eut  bu  et  que  le  breuvage  l'eut 
bien  remis,  il  revint  complètement 
à  la  santé  et  demanda  à  manger,  et 
aussitôt  un  repas  fut  apprêté,  comme 
il  pouvait  le  désirer.  Puis,  un  bain 
fut  préparé,  et  il  entra  dedans.  Au 
sortir  du  bain,ilresta  quelque  temps 
sur  le  lit;  puis,  on  lui  apporta  des 
vêtements.  Jamais  duc  ou  prince  ne 
revêtit  de  plus  riches  habillements. 
La  jeune  fille  s'assit  alors  auprès  de 
lui,  et  il  la  prit  sur  son  giron,  et 
l'embrassa  plus  de  cent  fois  :  w  Galo- 
«  pin,  dit  Elle,  vois  quelle  femme 
«  elle  est.  Dans  touf  le  royaume  du 
«  roi  de  France,  on  n'en  trouve  pas 
«  une  seconde  semblable...  « 

(La  Saga  d'Elie,  traduction  fran- 
çaise, d'après  la  translation  alle- 
mande d'Eugène  Kôlbing  :  Elie  de 
Saint  Gille,  éd.  de  la  Société  des 
anciens  textes  français,  pp.  136-138.) 

1.  Avant  de  passer  à  Fétude  des  nations  romanes  dans  leurs  rapports 
avec  Pxjpopée  française,  il  convient  de  ne  rien  laisser  derrière  nous  et 
de  constater  l'influence  de  nos  vieux  poèmes  chez  des  peuples  qui  ne 


Moût  fu  bien  peinturée  à  oiseus  et  à  bestes. 

En  un  lit  le  coucha,  dont  d'or  est  l'espondele  ; 

D'un  covertoir  l'acevre  por  le  caut  qui  l'apresse. 

Rosamonde  s'en  torne  et  son  escrin  deferme  ; 

A  ses  mains  qu'el  ot  blances  en  a  traites  deus  herbes 

Que  Dieus  ot  sou  ses  pies,  li  glorieus  Chelestre, 

Quant  en  crois  le  levèrent  la  pute  gent  averse. 

En  un  anap  de  madré  les  souda  la  puchele. 

Onques  Dieus  ne  fist  home,  si  le  col  en  traverse, 

Que  ne  soit  aussi  sains  con  li  pisson  en  eve. 

Ele  en  dona  Elie,  au  chevalier  honeste. 

Li  ber  en  a  beii  por  l'amor  la  puchele  ; 

Tous  fu  sains  et  garis,  Galopin  en  apele  : 

M  Chaiens  est  Paradis  et  la  gloire  chelestre. 

«  Je  n'en  quic  mais  issir,  si  tous  jors  i  puis  estre. 

«  —  Sire,  dist  Galopins,  por  la  Vierge  puchele, 

«  Moût  par  devés  amer  Rosamonde  la  bêle.  « 

Rosamonde  la  bêle  ama  moût  le  vasal. 
Teus  nuef  herbes  li  donc,  qu'ele  li  destenpra, 
Puis  qu'il  en  ot  beii  et  le  col  trespassa, 
Tout  fus  sains  et  garris,  à  mangier  demanda  : 
Le  gentieus  hon  en  ot  plus  que  il  ne  rova. 
Li  bains  fu  aprestés  u  Elles  entra. 
Un  tel  baing  li  dona  quens  ne  dus  tel  n'en  a  ; 
Puis  li  vest  un  hermin  qui  jusc'aval  li  bat, 
Housses  ot  cordouanes,  espérons  à  esmal  ; 
Rosamonde  la  bêle  par  les  flans  l'enbracha, 
Sor  un  lit  l'a  asis  geteïs  à  cristal  ; 
Quarante  fois  li  baisse  et  le  vis  et  la  char. 
Gel  li  guenchi  la  bouche,  que  el  n'i  adesa. 
«  Galopins,  dist  Elles,  vois  quel  feme  chi  a  : 
«  U  roialme  de  France  si  gente  n'en  avra...  » 

{Elie  de  Saint  Gille,  éd.  de  la  Société  des  anciens 
textes  français,  v.  1401-1473.) 


IV.  AUX  PAYS  SCANDINAVES.  325 

sont  ni  germains,  ni  Scandinaves,  ni  romans.  Cette  influence  est  assez  i  part.  uvr.  u. 
restreinte.  =  En  Hongrie,  nous  n'avons  vraiment  à  nous  targuer  que  du  chap.  xxvi. 
témoignage  d'un  écrivain  qui  fut  à  la  fois  le  secrétaire  et  le  biogra- 
phe de  Mathias  Corvin.  Il  s'agit  de  Galeottus  qui  nous  raconte  ce  trait 
de  son  héros  et  de  son  maître  :  «  Ad  hujusmodi  carmina  (ce  sont  des 
chants  où  il  était  question  de  notre  Roland  et  de  nos  autres  preux) 
adeo  erat  attentus,  ut,  cibi  potusque  oblitus,  inedia  pressus,  a  mane 
usque  ad  vesperum,  ad illorum  véhémentes  ictus  pugnamque  acerrimam 
quodam  modo  stupefactus,  nil  aliud  cogitans,  interdum  gloria  victoris 
accensus,  brachiaque  pedesque  sub  quadam  gesticulatione  movebat, 
cum  et  pugnantibus  et  adesse  et  prseesse  videretur.  »  (Galeotti  Martii 
Narniensis.  I)e  dictis  et  factis  Matthiœ  régis,  cap.  xii.  —  Scriptores 
rerum  Hungaricarum,  éd.  Joanne  G.  Schwandnero,  Vindobonœ,  1746- 
1748,  t.  I,  p.  543.)  Il  ne  faudrait  pas  tirer  de  ce  texte  des  conclusions 
excessives,  et  il  est  seulement  certain  que  nos  héros  nationaux  étaient 
là-bas  populaires  et  aimés.  =  En  Bohême,  moins  encore.  Quelques  «sta- 
tues de  Roland  »  (une  notamment  sur  le  pont  de  Prague),  et  un  passage 
d'un  chroniqueur  :  c'est  tout.  La  réputation  de  Roland  s'était  cepen- 
dant étendue  jusque  chez  les  Tchèques.  Dans  la  Chronique  rimée, 
dite  de  Dalimil,  publiée  par  Jos.  Jirecek  (Prague,  1877,  p.  86),  on  parle 
d'un  guerrier,  nommé  Beneda,  qui  se  vante  de  couper  deux  meules 
avec  son  épée  :  «  Peut-être,  dit  le  chroniqueur,  voulait-il  se  vanter  ; 
peut-être  était-ce  la  vérité,  comme  on  le  lit  de  Roland,  quand  des 
païens  il  arriva  malheur  à  Charlemagne  :  Jakz  se  ctie  o  Ridantovi  — 
Kdyz  sei  stala  skoda  Karlom;  ut  legitur  de  Rolando  —  Quando  adve- 
nit  calamitas  Carolo.  »  [Revue  critique,  1878,  I,  p.  193.  Article  de  M.  L. 
Léger.  J'ai  reproduit  les  deux  vers  tchèques  avec  les  variantes  et  la 
traduction  de  M.  L.  L.)  =  Pour  la  Grèce,  on  peut  s'en  tenir  aux  sages 
conclusions  de  K.  Nirop  :  1°  Nos  vieux  poèmes  ont  été  certainement 
chantés  dans  les  petites  principautés  françaises  de  l'Orient  grec  et  y 
ont  été,  sans  nul  doute,  chantés  en  langue  d'oïl  ;  2*^  ils  ont  pu  y  être 
traduits  en  grec  ;  mais  les  preuves  manquent.  (Cf.  l'ouvrage  de  M.  Gi- 
del  :  Études  sur  la  littérature  grecque  moderne,  etc.  Paris,  1865,  et 
l'article  de  la  Revue  critique,  1866,  t.  II,  pp.  392-400).  =  C'est  avec 
raison  que  G.  Paris  dit  en  son  Histoire  poétique  de  Charlemagne 
(p.  26)  :  «  Les  peuples  slaves,  étrangers  à  tout  le  cercle  d'idées  et  de 
faits  où  se  meut  l'épopée  française,  ne  l'ont  point  admise.  »  Une  seule 
de  nos  légendes  épiques  y  a  vraiment  pénétré  :  c'est  celle  de  Bueves 
d'Hanstone  (Alfred  Rambaud,  la  Russie  épique,  1876,  pp.  429-433).  ■=. 
«  Il  circule  sur  Beuves  d'Hanstone  un  conte  russe  qui  peut  remonter 
a  un  original  grec.  »  (Remania,  1885,  p.  151.)  A  quelle  époque  cette 
légende  a-t-elle  pénétré  en  Russie?  Il  est  fort  difficile  de  le  préciser. 
=  Rien  en  Silésie  et  en  Pologne  qui  vaille  scientifiquement  la  peine 
d'être  noté.  (V.  la  V^  éd.  de  notre  Roland,  I,  pp.  cxxx-cxxxi.)  =  Il  est 
intéressant  de  terminer  par  les  Juifs,  et  d'observer  que  c'est  un  conte 
juif,  datant  de  1501,  qui  est  probablement  la  base  du  conte  roumain 
sur  le  héros  précédemment  cité,  sur  Beuves  d'Hanstone.  (Remania, 
1885,  p.  151.) 


CHAPITRE  XXVII 


LES    VOYAGES    DE    L  EPOPEE    FRANÇAISE. 
V.    EiN    ESPAGNE. 


'"Ta^p.™."'      Entre  tous  les   pays  qui  ont  subi  l'influence  de 

;7  l'Épopée  française,  l'Espagne  est  le  seul  où  le  senti- 

de         ment  très  vif  de  l'honneur  national  ait  mis  un  iour 

1  épopée  française  " 

"^""dfffôrr^  cette  épopée  en  échec.  Ce  n'est  pas,  d'ailleurs,  une 
notablement  erltiquc  quc  nous  prétendons  faire  à  l'Espagne.  Ce 
^\hez\et     noble  pays  a  toujours  été  très  fier,  et  la  fierté  n'est 

s  l'orgueil. 

L'histoire  de  notre  épopée  de  l'autre  côté  des  Pyré- 


autres   peuples.  i,  «i 

Division      pas  1  orgueil 

de   cette  histoire 


quatre  époques .  ,   ,  .  ,  /»    •  i 

caractères  nécs,  ccttc  histoirc  complcxc  et  parfois  obscure  peut 
chacune  d'elles,  gg  divlscr  cu  quatrc  époques,  auxquelles  il  convient 
d'attacher  des  noms  qui  en  donnent  une  idée  exacte. 
La  première  est  celle  où  l'on  voit  l'Espagne  —  surtout 
au  nord  —  sillonnée  par  des  jongleurs  qui  chantent 
uniquement  des  poèmes  dont  l'origine  est  française  et 
dont  les  héros  sont  français  :  ce  sera,  si  vous  le  voulez 
bien,  la  «  période  française»  ou  la  «  période  des  jon- 
gleurs ».  A  cette  époque  en  succède  une  autre  qui  a 
été  préparée  par  la  précédente  :  les  Espagnols  sont 
jaloux  de  tous  ces  exploits  français  dont  les  Jug lares 
ont  trop  longtemps  rebattu  leurs  oreilles,  et  ils  en 
arrivent  à  faire,  s'il  est  permis  de  parler  ainsi,  une  sorte 


VOYAGES  DE  L  ÉPOPÉE  FRAiNGAlSE.  327 

de  concurrence  espagnole  à  la  gloire  de  Charlemagne 
et  surtout  à  celle  de  Roland.  Cette  jalousie  se  donne 
principalement  carrière  dans  les  Chroniques,  et  c'est 
pourquoi  nous  appellerions  volontiers  cette  nouvelle 
phase,  qui  est  si  originale,  la  a  période  des  Chroni- 
ques »,  ou,  d'un  nom  plus  poétique,  la  période  de 
«  l'honneur  national  ».  Cependant  le  temps  passe, 
et  cette  ardeur  s'éteint.  Malgré  les  vivacités  de   la 
réaction  espagnole,   nos  vieilles  légendes  françaises 
n'avaient  pas  cessé  de  circuler  en  Espagne,  en  s'y 
altérant  de  plus  en  plus,  et  elles  se  condensèrent  un 
jour  en  de  petits  poèmes  vraiment  admirables,  alertes, 
colorés,  vivants,  qu'on  appelle  les  Romances.  Notre 
troisième  époque  sera  celle  a  des  Romances  »,  et  il 
convient  d'observer  par  avance  «  qu'aucune  ne  nous 
est  parvenue  sous  une  forme  antérieure  au  xv"*  siècle  ». 
Parmi  ces  petites  pièces,  dont  plusieurs  sont  d'une 
perfection  vraiment  achevée,  il  y  en  a  qui  sont  d'ins- 
piration espagnole  et  il  en  est  d'autres,  plus  nom- 
breuses  peut-être,  qui   sont  d'inspiration  française, 
mais  où  il  n'est  pas  toujours  aisé  de  reconnaître  les 
sources  exactes  de  nos  anciens  poèmes.  L'imprimerie, 
d'ailleurs,  va  changer  tout  cet  état  de  choses,  et  ce 
sont  nos  méchants  romans  en  prose  qui  font  alors  dans 
la  littérature  espagnole  cette  invasion  trop  victorieuse 
contre  laquelle  protestera  le  génie  irrité  de  Cervantes. 
Quelques  traductions  des  poèmes  italiens  à  la  mode 
s'ajoutent  à  celles  de  ces  derniers  romans  français  qui 
sont  si  peu  primitifs  et  si  platement  médiocres,  et 
c'est  ce  qui  nous  autorise  à  donner  ce  nom  :  a  période 
des  traductions  »  à  la  quatrième  et  dernière  époque  de 
l'histoire  de  l'Épopée  française  en  Espagne  \ 

1.  Cf.  notre  tome  III,  p.  549. 


I   PART.   LIYU.   II. 
GHAP.  XXVII. 


I  PART.   LIVR.    II, 
CHAP.  XXVll, 


De 
la  première 

époque 
ou  *f-  époque, 

des 
jug lares  ». 


328  VOYAGES  DE  L^ÉPOPÉE  FRANÇAISE. 

Il  convient  maintenant  d'étudier  par  le  menu  cha- 
cune de  ces  phases  qui  sont  si  lumineusement  dis-- 
tinctes  l'une  de  l'autre.  —  Et,  tout  d'abord,  la  pre- 
mière, celle  des  juglares. 

On  n'a  pas  encore  assez  approfondi  l'histoire  des 
grands  pèlerinages,  tels  que  celui  de  Saint-Jacques  de 
Compostelle.  Ce  sont  ces  pèlerinages  qui  ont  établi 
entre  les  peuples  du  moyen  âge  un  commerce  inces- 
sant, un  va-et-vient  perpétuel  de  nouvelles,  d'idées,  de 
légendes  et  de  chants.  Le  meilleur  historien  de  la  poésie 
héroïque  en  Espagne,  Mila  y  Fontanals,  a  constaté 
l'affluence  des  pèlerins  étrangers  à  Saint-Jacques  «  dès 
le  neuvième  siècle  ».  Est-ce  que,  parmi  ces  pèlerins, 
ceux  de  France  ne  devaient  pas  être  les  plus  nom- 
breux? Est-ce  que,  durant  les  loisirs  que  leur  laissait 
leur  dévotion  à  l'Apôtre,  ils  pouvaient  se  taire  sur  les 
histoires  et  les  chants  de  leur  pays?Est-ce  qu'il  n'est  pas 
prouvé  que  les  jongleurs  pullulaient  à  tous  les  pèleri- 
nages? Et  que  pouvaient  enfin  chanter  les  jongleurs  de 
France,  si  ce  n'est  les  chansons  de  France  ^?Ils  n'y  man- 
quèrent pas,  et  nous  avons  plus  d'un  texte  qui  prouve 
jusqu'à  l'évidence  la  popularité  profonde  de  nos  héros 
français  au-delà  des  Pyrénées.  On  ne  parle  là-bas  que 
de  Roland  et  d'Olivier,  dont  on  ne  sépare  guère  les 
deux  noms.  Dans  la  «  Chronique  du  siège  d'Almeria  », 
qui  fut  écrite  en  H57,  le  poète  rappelle,  pour  désigner 
et  dater  toute  une  époque,  le  temps  ou  vivait  Roland  : 


1.  «L'Espagne  s'inspirait  de  nos  Chansons  de  geste  dès  le  milieu  du 
xiie  siècle  pour  chanter  le  Cid  et  composait  même,  sur  des  sujets 
carolingiens,  des  cantares  de  gesta  dont  quelques  débris  se  retrou- 
vent dans  les  romances  du  xv^  siècle.  »  (G.  Paris,  La  Littérature 
française  au  moyen  âge,  p.  51,  §  32.)=  En  ce  qui  concerne  la  date  du 
Cid,  M.  Dozj  (Recherches  sur  l'histoire  et  la  littérature  de  l'Espagne 
pendant  le  moyen  âge)  croit  le  poème  composé  seulement  en  1207, 
tandis  que  M.  Vollmœller  (Gœttinger  gelehrte  Anzeigen,  1882)  le  con- 
sidère comme  ayant  été  écrit  peu  après  1135.  [Romania,  1882,  p.  524.) 


V.  EN  ESPAGNE.  329 

«  Tempore  Roldani  post  Oliverum,  etc.  ^  »  Veut-on 
louer  un  roi,  on  le  qualifie  au  même  siècle,  comme 
nous  le  verrons  ailleurs,  de  «  noble  caballero  —  Que 
norvenzrien  de  esfuerzo  Roldan  ni  Olivero  ^  »  Dans  un 
document  des  plus  curieux,  qui  est  du  xiif  siècle  et  a 
été  mis  également  en  relief  par  Mila  y  Fontanals  ^ 
on  énumère  (nous  y  reviendrons)  toutes  les  ressources 
qu'il  faut  se  ménager  dans  un  château  en  temps  de 
siège,  et,  parmi  ces  éléments  <(  nécessaires  »,  figurent 
nos  romans  français  ou  provençaux  :  «  Sintibi  roman- 
cia  et  libri  gestorum,  videlicet  Alexandri,  Karoli  et 
Rotlandi  et  Oliverii.  »  On  y  ajoute  Otinel,  Laurel  et 
Béton,  Gui  de  Nanteuil^  et  toutes  les  chroniques  ou 
chansons  relatives  à  la  guerre  d'Espagne.  Un  siège, 
en  effet,  c'est  parfois  bien  long,  et  il  faut  s'armer  con- 
tre l'ennui.  Dans  la  a  Geste  de  Fernan  Gonzalez  » 
qui  semble  être  du  même  siècle,  le  héros  du  poème 
adresse  à  ses  soldats  une  allocution  énergique,  et  il 
leur  donne,  comme  modèles,  Charlemagne,  Roland  et 
Raudouin  son  frère,  Olivier,  Turpin,  Ogier,  Thierry 
l'Ardenois,  Gondebeuf,  Estout,  Hernaut  de  Reaulande, 
Salomon  de  Rretagne,  Engelier  le  Gascon,  et  aussi, 
peut-être,  Renaud  de  Montauban  \  Rien  n'est  plus 
éloquent,  suivant  nous,  qu'une  telle  nomenclature, 
et  elle  atteste  jusqu'à  quel  point  les  grands  barons  de 
notre  Épopée  française,  et  surtout  les  douze  pairs, 
étaient  célèbres,  étaient  populaires  en  Espagne.  La 


1.  Mila  y  Fontanals  :  Be  la  poesia  heroïco-popular  castellana,  Bar- 
celone, 1874,  p.  143.  Cf.  plus  loin,  III,  p.  549.  —  2.  Voir  notre  t.  III, 
ibid.  —  3.  Ce  document  est  attribué  (?)  à  Alphonse  le  Sage.  — 
4.  Comte  de  Puymaigre,  Les  vieux  auteurs  castillans,  nouvelle  édi- 
tion, 1890,  II,  p.  160.  Voici  le  texte  original  :  «  Carlos,  Valdovinos, 
Roldan  é  don  Ogero,  —  Terryn  é  Guadelbuey  et  Vernaldo,  et  Oli- 
vero, —  Turpin  é  don  Ribaldos  é  el  gascon  Angelero,  —  Estol  e  Salo- 
mon, é  el  otro  su  companero.  »  Cf.  Mila  y  Fontanals,  1.  c.  p.  329.  Il  y  a 
là  douze  noms  outre  celui  de  Charles.  Sont-ce  les  douze  Pairs  ? 


1  PART.   LIVR.   IT. 
CHÂP.  XXV  U. 


1  PART.    r.TYR. 
CHAP.  XXVII, 


3:}0  VOYAGES  DE  L  ÉPOPÉE  FRANÇAISE. 

Cronica  gênerai  cite  également^  comme  noms  connus 

de  tous,  ceux  d'Ogier,  de  Renaud,  de  Thierry  d'Ar- 

denne,  de  Salomon  et  d'Engelier  ^  Une  connaissance 
si  détaillée  de  nos  chansons  épiques  suppose  en  vérité 
une  longue  et  puissante  action  exercée  par  les  jon- 
gleurs. Joignez  à  cela  cette  fameuse  Chronique  du 
faux  Turpin.  Il  est  vrai  qu'aujourd'hui  les  cinq  pre- 
miers chapitres  de  cette  œuvre  complexe  ne  sont  plus 
considérés  par  M.  G.  Paris  comme  l'œuvre  d'un  es- 
pagnol, mais  comme  celle  d'un  clerc  français,  et  que 
((  renonçant  aux  raisons  qui  lui  avaient  fait  reculer 
cet  écrit  jusqu'au  milieu  du  xf  siècle,  il  le  placerait 
volontiers  dans  les  dernières  années  de  ce  siècle, 
dans  les  premières  du  suivant^  ».  Mais  il  importe  peu. 
L'influence  du  faux  Turpin,  quelle  que  soit  sa  date, 
s'est  étendue  certainement  à  la  péninsule,  et  cet  apo- 
cryphe y  a  entouré  d'une  auréole  encore  plus  vive  le 
front  populaire  de  nos  héros.  Bref,  on  peut  placer  au 
xif  siècle  l'apogée  incontesté  de  l'Epopée  française  en 
Espagne. 

La  réaction  avait  déjà  commencé. 
Seconde  époque.      La  uatioualité  espagnole,  à  travers  des  temps  diffi- 
^^contir''     ciles,  s'était  peu  à  peu  constituée  avec  tous  ses  carac- 
ics  chansons    |^^j.gg  ^j^  p^^j.  ^jj^gj  parlcr ,  avcc  son  style.  La  fierté 

^'^"''^"  était  assurément  un  de  ces  caractères,  comme  elle  l'est 
encore  aujourd'hui  après  sept  ou  huit  cents  ans.  On 
se  révolta  à  la  fin  de  n'entendre  célébrer,  dans  les 
cantares  de  gesta,  que  la  gloire  du  grand  empereur 
de  France  et  de  ses  chevaliers  ^  Tous  Français;  pas 


1.  «  La  Chronique  générale  (p.  220),  dans  la  nomenclature  des  cheva- 
liers qui  se  trouvèrent  à  Roncevaux,  cite  Ancelin,  Renaud  de  Montau- 
ban,  Terrin  d'Ardennes,  Ogier  le  Danois,  Salemon  de  Bretagne,  Ange- 
lier.  Nous  ne  devons  pas  négliger  ces  reflets  de  notre  littérature 
chevaleresque.  »  (Comte  de  Puymaigre,  1.  c.  pp.  160,  161.)  —  2.  Boma- 
nia,  1882,  pp.  423,424.  —  S.Cf.Mila  y  Fontanals,  cité  plus  loin,  III,  550. 


V.  EN  ESPAGNE.  331 

un  Espagnol.  C'était  scandaleux.  Puis,  on  n'aimait 
pas  à  se  laisser  dire  que  ce  Charlemagne  avait  fait  des 
conquêtes  en  Espagne.  Quelles  conquêtes,  après  tout? 
Et  ce  Roland,  cet  éternel  Roland?  Est-ce  qu'en 
somme,  il  n'avait  pas  été  battu  à  Roncevaux,  et  par 
des  Espagnols  peut-être?  Les  esprits  s'aigrirent,  et 
les  jongleurs  ne  furent  pas  les  derniers  à  s'en  aper- 
cevoir. Il  leur  fallut,  de  toute  nécessité,  donner  satis- 
faction à  des  revendications  qui  pouvaient  passer 
pour  légitimes.  Mais  que  faire?  Jeter  l'insulte  à  Char- 
lemagne et  aller  jusqu'à  prétendre,  comme  le  moine 
de  Silos  au  commencement  du  xii°  siècle,  que  ce  pré- 
tendu héros  avait  lâchement  et  absque  ullo  sudore 
abandonné  la  pauvre  Espagne  qu'il  laissait  en  proie 
aux  Sarrazins?  C'était  quelque  chose,  sans  doute,  que 
cette  dépréciation  de  l'élément  français,  et  les  chroni- 
queurs espagnols  du  xiii'^  siècle  ne  dédaignèrent  point, 
plus  ou  moins  innocemment,  de  se  servir  de  cette  tacti- 
que. C'était  quelque  chose,  mais  il  fallait  mieux.  11 
fallait  donner  un  corps  à  l'idéal  castillan  ;  il  fallait 
créer  un  héros  vivant,  un  héros  en  chair  et  en  os,  que 
l'on  put  opposer  à  ce  Roland  trop  vanté  ;  il  fallait 
sculpter,  en  quelque  manière,  un  Roland  Espagnol 
auquel  on  insufflerait  la  vie  et  qui  serait  un  jour  le 
vainqueur,  l'heureux  vainqueur  du  Roland  de  France. 
Les  jongleurs  espagnols  ne  reculèrent  pas  devant  cette 
besogne.  lisse  mirent  à  l'œuvre  vers  les  premières  an- 
nées du  xif  siècle  et,  avec  beaucoup  d'imagination  et 
quelques  bribes  de  légendes  locales,  ils  créèrent  de 
toutes  pièces  le  héros  national,  le  héros  demandé  \ 

1.  «  L'Espagne,  étroitement  intéressée  à  la  principale  matière  de 
notre  épopée,  la  connut  et  l'adopta  de  bonne  heure.  Les  juglares 
chantaient  nos  chansons  de  geste,  surtout  celles  qui  se  rapportaient 
à  la  guerre  de  Roncevaux.  Insensiblement  ils  firent  intervenir  les 
Espagnols  dans  l'action  et  finirent,  —  sacrifiant  l'idée  religieuse  et 


1   PART.    MVR.   II. 
CHAP.  XXVU. 


I  PART,    LIVU.  II. 
CHAP.    XXYU, 


332  VOYAGES  DE  LIPOPÉE  FRANÇAISE. 

Et  ce  fut  ce  Bernard  del  Carpio  dont  l'histoire,  dit 
loyalement  Mila  y  P^ntanals,  ne  doit  être  considérée 
que  ((  comme  une  simple  légende  poétique  », 

Puis,  les  chroniqueurs — nous  entrons  ici  dans  le  fond 
même  de  notre  seconde  époque — appuyèrent  les  poètes 
et,  d'une  voix  grave,  consacrèrent  définitivement  le 
témoignage  à^sjuglares.W'^  donnent  tout  d'abord  une 
généalogie  au  héros  fictif,  et  font  naître  ce  Bernard, 
sous  le  règne  d'Alfonse  le  Chaste,  du  comte  Sanche  et  de 
cette  Chimène  qui  était  la  propre  sœur  du  Boi.  Ils  lui 
prêtent  ensuite,  comme  à  Boland,  des  enfances  dou- 
loureuses et  ne  le  mettent  en  gloire  qu'au  moment  où 
Charlemagne  paraît  en  Espagne  et  où  il  somme  Alfonse 
de  faire  sa  soumission.  Alors,  dans  un  mouvement 
d'indignation  nationale,  Bernard  n'hésite  point  à  s'al- 
lier aux  Sarrazins,  et  c'est  lui  qui,  avec  Marsile,  sur- 
prend l'arrière-garde  de  Charles  dans  les  défilés  de 
Boncevaux  ;  c'est  lui  qui  engage  la  bataille  fatale  ;  c'est 
sous  l'effort  combiné  d'une  armée  de  chrétiens  et  d'une 
tourbe  de  païens  que  sucombent  Boland,  Eggihard, 
Anselme  et  tant  d'autres.  Et  voilà  comment  l'Espagne, 
représentée  par  Bernard,  a  vaincu  la  France ,  repré- 
sentée par  Boland  *. 

Il  faut  que  le  sentiment  patriotique  soit  vraiment 
bien  fort  pour  faire  oublier  jusque-là  le  sens  chré- 
tien, et  pour  mettre  ainsi  la  main  d'un  héros  chrétien 


unitaire  de  ces  poèmes,  —  par  faire  de  Bernard  del  Carpio  Tennemi  et 
le  vainqueur  de  Roland.  »  (G.  Paris,  Histoire  poétique  de  Charle- 
magne, p.  28.) 

1.  Pour  toute  cette  histoire  de  Bernard  del  Carpio,  v.  l'admirable 
livre  de  Mila  y  Fontanals  (c.  m,  pp.  130  et  ss.).  Cf.  plus  loin,  notre 
analyse  du  livre  de  Mila,  t.  III,  pp.  550,  551.  =  Il  convient  surtout  de 
ne  pas  oublier  que  «  les  premiers  chants  relatifs  à  Bernard  del  Car- 
pio ne  sauraient  être  antérieurs  à  la  fin  du  xi^  siècle  »  et  que  «  la 
légende  de  Bernard  repose  sans  doute  sur  un  seul  personnage  histo- 
rique du  ix^  siècle  (?),  Bernardo  de  Ribagorza.  »  (V.  Mila,  1.  c,  p.  161 
et  notre  résumé,  III,  p.  551.) 


V.  EN  ESPAGNE.  333 

dans  celle   d^in  de   ces  Infidèles  que  la  très  noble  '  chap/xxTh."' 
Espagne  a  si  vaillamment  combattus   pendant  huit 
siècles. 

Telle  est  cependant  la  légende  que  reproduisent, 
avec  des  variantes  plus  ou  moins  notables,  la  «  Geste 
de  Fernan  Gonzalez  »  \  au  xiif  siècle  ^  ;  le  Chronicon 
mundi  de  ce  Lucas  de  Tuy  qui  mourut  en  1250; 
VHistona  de  rébus  hispanicis  de  Roderic  de  Tolède, 
mort  en  1247  et  qui  est  le  seul  à  ne  pas  faire  de  Ber- 
nard l'allié  des  Sarrazins,  et,  enfin,  la  Cronica  gênerai 
d'Alfonse  X,  qui  appartient  à  la  seconde  moitié  du 
xiif  siècle.  On  trouvera  plus  loin  l'analyse  détaillée 
de  chacun  de  ces  documents  ^  L'important,  ici,  c'est 
de  dessiner  nettement  les  grandes  lignes. 

G'est  alors  qu'il  s'écoula  plusieurs  siècles,  —  du  xiif        Lutte 

,  ,  .  entre  les  légendes 

au  xv", —  où  1  Espagne  offrit,  au  pomt  de  vue  littéraire,    J^'J^f  ^'^d^^ 
un  singulier  spectacle.  Les  vieux  racontars  de  France     espagnols. 
n'avaient  pas  entièrement  disparu  devant  les  légendes 
nouvelles  :  ils  avaient  résisté  et  tenu  bon.  De  même 
donc  qu'il  y  eut  plus  tard  des  romances  où  triompha 
l'esprit  espagnol  et  d'autres  où  persista  l'esprit  fran- 

1.  Sur  la  «  geste  de  Fernan  Gonzalez  »  cf.  un  excellent  chapitre  des 
Vieux  auteurs  castillans  de  M.  de  Puymaigre  (2^  éd.  II,  pp.  117  et  ss.). 
Fernan  Gonzalez  n'est  pas  Tauteur,  mais  le  héros  de  la  geste.  L'au- 
teur lui-même  est  inconnu,  la  date  de  Tœuvre  n'est  pas  assurée,  et 
quant  au  héros  (qui  fut  inhumé  en  970  au  monastère  de  San  Pedro 
d'Arlança  qu'il  avait  fondé),  son  histoire  est  singulièrement  mêlée 
de  légende  et  de  fable  :  «  On  n'est  pas  d'accord  sur  les  ancêtres  de 
Fernan  Gonzalez,  comte  et  suzerain  de  la  Castille...  Quant  aux  guerres 
auxquelles  il  doit  sa  renommée,  il  les  fit  tantôt  contre  les  princes 
chrétiens,  tantôt  contre  les  Mores  avec  lesquels  il  conclut  plus  d'une 
alliance...  Malgré  des  actes  peu  louables,  malgré  ses  traités  avec  les 
Infidèles,  Fernan  Gonzalez  apparaît  comme  un  héros  de  la  guerre 
sainte,  et  la  vénération,  inspirée  par  sa  mémoire,  grandit  à  ce  point 
que  non  seulement  son  épée  et  son  étendard,  mais  un  de  ses  os, 
furent  souvent  portés  par  les  chrétiens  marchant  à  l'ennemi.  »  (De 
Puymaigre,  1.  c,  pp.  154,  155.)  Mila  y  Fontanals  (1.  c,  p.  111)  va 
jusqu'à  dire  que  «  sa  mémoire  fut  vénérée  comme  celle  du  Champion 
invaincu  de  l'Espagne  chrétienne.  »  Un  autre  Cid.  —  2.  V.  notre 
t.  III,  p.  573.  —  3.  Ibid.,  574-576. 


I   PART.    LTVR.  lî. 
CHAP.  XXVII. 


de  Ultramar. 


334  VOYAGES  DE  ^ÉPOPÉE  FRANÇAISE. 

çais  ;  de  même,  et  l\  plus  forte  raison,  ees  deux  cou- 
rants durent  nécessairement  coexister  pendant  les  deux 
cents  ans  qui  précédèrent  l'éclosion  des  romances. 
On  n'en  saurait  douter.  Puis,  entre  les  cycles  héroï- 
ques de  l'Épopée  française,  il  y  en  avait  un  qui  sem- 
blait échapper  aux  préoccupations  de  la  jalousie 
espagnole  :  c'était  celui  de  la  croisade.  Aussi,  ne  faut- 
il  pas  s'étonner  du  succès  de  la  Gran  conqidsta  de 
La  Ultramar  ^,  qui,  vers  la  fin  du  xiif  siècle,  fut  com- 

Gran  conquista  r,       ,  ^  •  i       r»i       iiai 

mandée  a  un  chroniqueur  anonyme  par  le  fus  d  Al- 
fonse  X,  Sancho~el-Bravo.  «  C'est  l'œuvre  française 
de  Guillaume  de  Tyr  et  de  ses  continuateurs  qui  con- 
stitue le  fonds  de  la  Gran  Conquista,  »  et  d'excellents 
érudits  l'ont  démontré  avant  nous;  mais  elle  n'en  est 
pas,  à  beaucoup  près,  l'élément  unique,  et  l'auteur 
espagnol  a  fait  plus  d'un  emprunt  à  la  Chanson  d'An- 
tioche  provençale,  et,  peut-être,  à  cette  geste  limousine 
de  Bechada  qui  n'est  point  parvenue  jusqu'à  nous. 
A-t-il  connu  les  cinq  poèmes  dont  l'ensemble  forme 
notre  plus  ancien  Chevalier  en  Cycle,  ou  bien  n'a-t-il 
utilisé,  comme  le  croit  Mila,  qu'une  rédaction  en 
prose  française  de  ces  cinq  chansons  si  populaires? 
Le  cas  est  à  tout  le  moins  douteux,  et  il  faut  encore 
tenir  compte  de  l'imagination  de  notre  compilateur 
qui  a  dû  forger  plus  d'une  fable.  Il  faut  se  souvenir, 
en  outre,  qu'il  conduit  jusqu'à  saint  Louis  son  his- 
toire «  complète  »  des  guerres  saintes,  et  qu'il  a  dû, 
pour  les  plus  récentes  croisades  dont  son  père  avait 
sans  doute  été  le  contemporain,  remonter  à  d'autres 


1.  Nous  ne  faisons  guère,  en  tout  ce  qui  suit,  que  résumer  le  long 
chapitre  de  M.  de  Puymaigre  :  «  La  grande  conquête  d'Outremer.  » 
{Vieux  auteurs  castillans,  2«  éd.  II,  117-152.)  C'est  une  de  ses  notices 
que  le  savant  auteur  a  le  plus  profondément  remaniées.  Cf.  G.  Paris  : 
La  Chanson  d'Antioche  p^^ovençale  et  la  Gran  conquista  de  Ultramar^ 
Romania,   1888,  p.  513  et   ss. 


I   PART.  UVR.    TI. 
CHAP.  XXV II. 


V.  EN  ESPAGNE.  335 

sources  qu'on  n'a  point  jusqu'à  ce  jour  suffisamment 
déterminées.  Ce  qui  nous  intéresse  le  plus  virement 
dans  son  œuvre,  ce  n'est  pas,  à  vrai  dire,  sa  narra- 
tion, mi-historique,  mi-légendaire,  de  ces  expéditions 
contre  les  païens  dont  nous  trouvons  ailleurs  dix  récits 
plus  autorisés  et  plus  sûrs  ;  mais  ce  sont  les  pages  qu'il 
a,  d'après  nos  chansons,  consacrées  à  la  mère  et 
aux  enfances  de  Charlemagne.  J'insiste  sur  ce  point 
pour  faire  voir  comment  l'Espagne  imitait  nos  vieux 
poèmes...  en  les  altérant,  et  comment  elle  y  jetait  son 
propre  génie,  sa  couleur,  sa  vie.  Écoutez  plutôt  ce 
récit  des  fiançailles  de  Mainet  avec  la  fille  du  roi  de 
Tolède,  avec  la  belle  Halia  :  «  Après  que  les  condi- 
tions furent  octroyées  mutuellement,  la  gouver- 
nante d'Halia  dit  que,  s'ils  ne  s'embrassaient  pas, 
le  mariage  ne  serait  pas  assuré  et,  quoique  les  deux 
chevaliers  qui  accompagnaient  Mainet  s'y  fussent 
d'abord  opposés  parce  qu'elle  était  moresque,  ils 
pensèrent  enfin  que  cela  était  bien  et  conseillèrent 
à  Mainet  de  le  faire.  Et  quand  on  en  vint  au  baiser, 
si  grand  était  l'amour  que  lui  portait  la  dame, 
qu'elle  le  mordit  dans  la  lèvre  d'en  haut,  en  telle 
manière  que  Charles  en  eut  la  marque  \  »  Voilà  un 
baiser  qui,  si  je  ne  me  trompe,  n'est  pas  «  à  la  Fran- 
çaise ». 

Nous  voici  maintenant  au  xv'' siècle;  nous  voici,  Troisième  époque 
dans  notre  troisième  époque,  en  pleine  floraison  des     RomLces. 
a  romances  ». 

C'est  un  genre  vraiment  charmant  que  ces   a  ro- 
mances »  de  l'Espagne  ^  Ces  petites  pièces,  si  souvent 


1.  Vieux  auteurs  castillans,  1.  c.  pp.  143,  144.  L'œuvre  de  M.  de 
Puymaigre  est  une  de  celles  qui  font  le  mieux  connaître  le  moyen  âg-e 
espagnol.  —  2.  «  Pour  les  romances  et  la  poésie  traditionnelle  de  l'Es- 
pagne, voy.  surtout  les  deux  admirables  écrits  de  M.  Wolf  :  Ueber  die 


î.   PART.    L1VR.  II. 
CHÂP.    XXVII. 


336  VOYAGES  DE  L'EPOPEE  FRANÇAISE. 

narratives,  composent  autant  de  tableaux  d'histoîre  ou 
de  genre  qui  saisissent  vivement  toute  l'âme  et  dont  on 
se  souvient.  Pas  de  longueurs,  ni  de  prologue  :  on  est 
soudain  jeté  dans  Faction.  La  brièveté  de  ces  petits 
poèmes  fait  de  chacun  d'eux  comme  le  résumé  ou  le 
canevas  d'un  grand  poème,  et  c'est  ce  qui  a  donné 
lieu  à  tant  de  méprises  au  sujet  de  leur  véritable  na- 
ture et  de  leur  âge.  On  leur  a  trouvé  un  parfum  de 
haute  antiquité  ;  on  les  a  vieillis  à  plaisir  ;  on  les  a 
considérés  comme  des  fragments  d'épopées  perdues. 
L'érudition  a  fait  bonne  justice  de  tous  ces  para- 
doxes, et  je  pense  qu'il  n'y  a  plus  personne  aujour- 
d'hui à  croire  les  romances,  sous  leur  forme  actuelle, 
antérieures  au  xv''  siècle  ^  Tout  au  plus  peut-on  admet- 
tre qu'elles  ont  circulé  oralement,  avant  d'être  fixées 
par  l'écriture;  tout  au  plus  a-t-on  le  droit  d'en  faire 
remonter  quelques-unes  à  la  fin  du  xiv*"  siècle.  Mais 
on  ne  saurait  guère  aller  plus  loin  sans  excès  et  sans 
danger. 

L'influence  de  notre  épopée  sur  ces  petits  poèmes 
rapides  et  charmants,  cette  influence  est  certaine  et 
n'a  plus  besoin  d'être  prouvée;  mais  il  ne  faudrait  pas 
demander  ici  aux  romances  espagnoles  une  précision, 
une  exactitude  qu'elles  ne  peuvent  nous  donner.  Nos 
légendes  épiques,  àforce  d'être  chantées  en  Espagne,  y 
ont  été  singulièrement  défigurées.  Les  faits,  les  noms, 
leschosesy  ont  pris  petit  à  petit  une  autrephysionomie, 
et  c'est  à  peine  aujourd'hui  si  l'on  peut  se  hasarder 


Roman zenpoesie  der  Spanier,  dans  les  Sttidien  (pp.  304-311)  et  Vin- 
troduction  au  Recueil  de  romances  qu'il  a  publié  avec  M.  Conrad 
Hoffmann,  sous  le  titre  de  Primavera  y  fior  de  romances.  »  {Histoire 
poétique  de  Charlemagne,  p.  204.)  Cette  note  élogieuse  de  G.  Paris  en 
1865  est  encore  juste  en  1892. 

1.  «  Pas  une  ne  nous  est  parvenue  dans  une  forme  antérieure  au 
xve  siècle.  »  (Id.,  ibid.p.  203.  Cf.  209,  210.) 


V.  EN  ESPAGNE.  337 

à  dire  :  a  Cette  romance  est  tirée  de  notre  chanson  i  i^art.  uvn.  n. 
d'Azo/,  et  cette  autre  de  notre  roman  d'Aimeri.  »  C'est  _^!^!l!!!!!_ 
dramatiquement  rapide,  c'est  violemment  coloré, 
c'est  surtout  espagnol.  On  en  jugera  mieux  si  l'on 
consent  à  lire  plus  loin  '  la  traduction  des  deux 
romances  intitulées  :  a  Le  Dimanche  des  rameaux  » 
et  «  Dona  Aida  ».  Cette  dernière  est  vraiment  un 
joyau  de  haut  prix  '  : 

«  Aida  a  fait  un  songe,  un  songe  douloureux.  Elle  se 
réveille  toute  troublée  et  avec  une  épouvante  très  grande. 
Elle  pousse  de  tels  cris  qu'on  les  entend  par  la  ville. 
Alors  parlèrent  ses  damoiselles  :  écoutez  bien  ce  qu'elles 
dirent  :  «  Qu'est-ce  que  cela,  madame?  Qui  vous  a  fait 
«  mal?  —  J'ai  fait  un  songe,  damoiselles,  un  songe  qui 
«  me  donne  grand  chagrin.  Je  me  voyais  sur  une 
«  hauteur  dans  un  lieu  désert.  Sur  les  montagnes  fort  éle- 
«  vées,  je  vis  voler  un  autour  :  derrière  lui  venait  un 
«  aiglon  qui  le  serrait  de  près.  L'autour  avec  crainte  se 
«  mit  sous  ma  jupe;  l'aiglon  avec  colère  l'en  tira.  Il  le 
«  plumait  avec  ses  serres,  il  le  perçait  avec  son  bec.  )> 
Alors  parla  sa  camériste  :  vous  écouterez  bien  ce  qu'elle 
dira  :  «  Ce  songe,  madame,  je  veux  vous  l'expliquer.  L'au- 

1.  ni,  pp.  579,  580.-  2.  V.  la  traduction  complète,  III,  p.  579  (d'at)rès 
M.dePuymaigre).=  Commetypedesromancesd'inspiration  espagnole 
nous  ne  saurions  trouver  rien  déplus  caractéristique  que  la  romance 
S.^n  f^'.'  ^^rido,  dont  nous  empruntons  la  traduction  au  R 
Se  rrifv^f^^^^  ^^^^^^e^....,  VIII,  p.  41);  elle  est  vraiment  fort 
^ne  ■  fn^r^  ^?  ^^J^^^^^^^^^  blessures,  le  vieux  Charlemagne  s'éloi- 
gne -fuyant  les  bandes  espagnoles  -  qui  l'ont  mis  en  pleine  déroute 
-^  et  laisse  onze  Pairs  expirés.  -Le  seul  Roland  s'est  e^chappé,-Ro: 
land  que  nul  guerrier  au  monde  -  n'égale  en  valeur  indomptée  -  que 
nulle  arme  ne  peut  blesser,-  dont  le  sang  ne  coula  jamais.- Il  était 
au  pied  d'une  croix,  -  les  deux  genoux  plies  en  terre-  et,  les  yeux 
levés  vers  le  ciel,  -  il  parlait  en  cette  façon  :  -  «  Cœur  plein  d'ardeur 
«  et  de  courage,  -  comment  as-tu  connu  la  crainte  -  jusqu'à  sortir 
«  de  Roncevaux  -  vivant  et  sans  être  vengé?  -  Ah!  chers  amis  et 
«  chers  seigneurs,  -  qu  a  bon  droit  vous  devez  vous  plaindre  -  au'en 
«la  mort  je  vous  aie  laissés,  -  moi  qui  vous  suivais  en  la  vie'  »  - 
t^omme  il  était  en  cette  angoisse,  -  il  voit  approcher  Charlemagne 
—  triste  sans  suite,  sans  couronne,  —  et  le  visage  ensanglanté  — 
l^es  qu  il  le  voit  en  cet  état,  -  le  pauvre  Roland  tombe  mort.  » 


r  PART.    LIVR.  II. 
GHAP.  XXVII. 


338  VOYAGES  DE  L'ÉPOPÉE  FRANÇAISE. 

«  tour  est  votre  fiancé  qui  vient  d'outremer;  l'aigle,  c'est 
-  ((  vous  avec  qui  il  va  se  marier;  la  montagne,  c'est 
«  l'église  oii  l'on  doit  vous  unir.  —  S'il  en  est  ainsi,  ma 
«  camériste,  j'entends  te  bien  récompenser.  »  Le  lende- 
main matin  on  apporte  une  lettre  écrite  en  dedans  et  en 
dehors,  écrite  avec  du  sang.  Elle  disait  que  son  Roland 
était  mort  à  la  déroute  de  Roncevaux.  » 

C'est  à  dessein  que  je  cite  la  dernière  partie  de  cette 
belle  romance,  qui  peut  passer  pour  un  type.  Qu'elle 
ne  soit  pas  d'allure  française,  c'est  ce  qui  frappe  tout 
d'abord  ;  mais  on  observera  encore  que  ce  n'est  pas  là 
de  la  poésie  populaire.  Rien  ne  ressemble  moins  à 
nos  chansons  de  paysans  ou  de  marins.  Il  y  a  cer- 
tains apprêts  et  artifices  de  style,  certaines  complica- 
tions de  symbolisme,  certaines  tendances  à  l'effet  qui 
trahissent  un  artiste  ou  un  lettré.  Il  ne  conviendrait 
pas  toutefois  de  trop  généraliser  cette  remarque.  Cer- 
taines romances  sont  assurément  populaires;  mais 
toutes,  non  pas. 

Donc,  à  côté  de  plusieurs  cycles  purement  nationaux, 
comme  ceux  de  Fernan  Gonzalez  et  du  trop  fameux  Ber- 
nard delCarpio,ily  a  dans  le  Romancero  des  éléments 
français,  très  français,  et  qui  méritent  de  fixer  notre 
iattention,  à  la  condition  toutefois  de  tenir  compte  de 
cette  sorte  de  nébulosité  et  demi-nuit  où  étaient  alors 
tombées  les  légendes  venues  de  France.  Il  en  est  qui 
sont  consacrées  à  Roland  \  à  Renaud  de  Montauban  \ 


1.  «  Dominga  era  de  raiiios  »;  «  Dofia  Aida  »;  «  Muclias  partes  lie-^ 
rido  »  etc.  (Voy.  ci-dessus.)  —  2.  «  Dia  era  de  San  Jorge»;  —  «  Esta- 
buse  don  Reinaldos  »  ;  —  «  Ya  que  estaba  don  Reinaldos  ».  (Milay  Fon- 
tanals,  1.  c,  pp.  354,  355.)  Mais,  comme  le  dit  Mila,  «  ces  romances 
prosaïques  et  d'aspect  moderne  ne  sont  que  des  inventions  arbitrai- 
res des  livres  de  clievalerie  et  des  poèmes  italiens  ».  Les  deux  pre- 
mières «  sont  une  imitation  très  altérée  de  la  Leandra  innaniorata, 
1508  ».  C'est  ce  qu'avait  vu  Gaston  Paris.  {Histoire  poétique  de  Ghar- 
lemag7ie,  p.  211.) 


V.  EN  ESPAGNE.  339 

à  Oder  \  à  Aiol  ^  à  Garin  d'Anseiine  ^  et  à  Aimeri  de  '  ^^^^-  "^^'  "• 

O  '  -^  CHAP.  XXVII. 

Narbonne  ^  ;  il  en  est  d'autres  qui  rappellent  plus  ou 

moins  vaguement  notre  Fïerabras  \  notre  Amis  et 
Amiles  ^  et  nos  Saisnes  \  Elles  mériteraient  d'être  pu- 
bliées dans  un  livre  qui  leur  serait  uniquement  consa- 
cré; elles  le  seront  ^ 

Si   défi2;urées  que  soient  nos   chansons   dans  les     Quatrième 

^  •*•  époque. 

romances,  elles  y  ont  encore  quelque  couleur  et  quel-     Traductions 

'  J  M  T.  T.  de  nos  romans 

que  vie  ;  mais  voici  venir  ces  détestables  versions  en      ^i^Sé^s 
prose  française  qui,   depuis  1478,   ont  été  tant  de  p-^ii-p-^^^^^ 
fois  réimprimées  en  France,  et,  hélas!  traduites  en 
tant  de  langues.  Sans  doute,  et  à  n'examiner  que  la 


I.  «  De  Mantua  sale  el  Marques  —  Danes  Urgel  el  leal  »  ;  —  «  De 
Mantua  salen  apresa  »  ;  «  En  el  nombre  de  Jésus.  »  (Mila  y  Fontanals, 

1.  c.  p.  342.)  «  Le  nom  de  Marquis  de  Mantua,  donné  à  Og-ier  (Urgel, 
Urgero  ou  Urgeo)  ne  peut  être  qu'une  corruption  du  titre  «  de  la 
Marche  »  ou  de  «  les  Marches  »  (Danemarche)  qu'Ogier  prend  dans 
les  poèmes  français.  »  =  Les  romances  ont  confondu  les  traditions 
françaises  d'Ogier  vengeant  la  mort  de  son  fils  Beaudouinet  tué  d'un  coup 
d'échiquier  par  Chariot,  et  de  Beaudouin,  frère  de  Roland  et  époux 
de  cette  Sibille  qui  est  la  veuve  de  Guiteclin.  »  {Ici.,  ibid.,  p.  343.)  — 

2.  «  Un  héros  des  romances  d'Espagne,  Montesinos,  se  trouve,  dans 
les  circonstances  de  sa  naissance,  dans  les  aventures  de  la  vie,  avoir 
de  grands  rapports  avec  notre  Aiol.  Parmi  les  six  romances  de  Mon- 
tesinos que  publient  MM.  Wolf  et  Hofmann  dans  leur  Recueil  (Prima- 
vera  y  flor  de  romances),  il  en  est  deux  (a  Muchas  veces  »  et  «  Gâta 
Francia  Montesinos  »)  qui  sont  des  imitations  directes  de  notre  chan- 
son, et  une  troisième  (Ya  se  sale  Guiomar)  qui  lui  ressemble  encore, 
mais  d'une  manière  moins  positive  »  {Aiol,  éd.  J.  Normand  et  G.  Ray- 
naud,  p.  Li).  Suit  l'analyse  détaillée  de  ces  trois  romances.— 3.  «  Mala 
la  visteis,  Franceses,  —  la  caza  de  Roncesvalles  ».  (V.  Mila,  1.  c.p.  353.) 
L'attribution  à  Garin  d'Anseline  reste  bien  douteuse.  —  4.  «  Del  sol- 
dan  de  Babilonia  »  etc.  (Mila,  1.  c,  p.  358.)  Cf.  l'Introduction  de  l'édi- 
tion (ï Aimeri  de  Narbonne,  par  Demaison.  —  5.  «  Ya  cabalga  Calai- 
nos  —  à  la  sonbra  de  una  oliva  »  et  «  En  misa  esta  el  emperador  ». 
(Mila,  1.  c,  pp.  357,  358,  Cf.,  plus  loin,  III,  p.  384.)  —  6.  Wolf,  Pri- 
mavera,  etc.  II,  p*  417.  —7.  «  Nuiio  Vero,  Nufio  Vero,  —  buen  ca- 
ballero  probado  »  ;  --  «  Tan  clara  hace  la  luna  —  Como  el  sol  a  medio 
dia;  »  —  «  Atan  alta  va  la  luna  »  (Mila,  1.  c,  pp.  343,  344).  La  romance 
<(  Nufio  Vero  »  a  été  traduite  par  M.  de  Puymaigre.  {Vieux  auteurs 
casUUaîis,  h'^  éd.,  II,  p.  314.)  Nous  reproduisons  plus  loin  (III,  656) 
la  traduction  de  cette  romance  qui  est  faite  pour  servir  ici  de  type, 
comme  plus  haut  le  Muchas  payâtes.  —  8.  Les  romances  qui  ont  Bernard 
del  Carpio  pour  objet  «  émanent  généralement  de  littérateurs  du  xvi*^ 
siècle  ».  (G.  Paris,  Histoire  poétique  de  Charlemagne,  p.  207.)     ' 


^40  VOYAGES  DE  ^ÉPOPÉE  FRANÇAISE. 

tî^ART.  uvR.  II.  lettre,  elles  sont  plus  exactes  que  les  romances;  elles 

CHAP.  XXVII.  ■  r  ^  . 

conservent  un  peu  plus  de  la  charpente  de  nos  vieux 

romans;  mais  elles  en  altèrent  davantage  Tesprit.  Ces 
médiocrités,  cependant,  ont  scandaleusement  réussi 
partout  et  en  particulier,  qui  le  croirait?  dans  ce 
fier  pays  d'Espagne  qui,  naguère,  accueillait  si  dédai- 
gneusement les  œuvres  des  autres  peuples.  C'est  Fiera- 
bras  —  il  s'y  fallait  attendre— qui  eut  là-bas  le  succès 
le  plus  retentissant,  comme  aussi  le  plus  immérité. 
L'Historia  di  Carlomagno  y  de  los  doce  pares  de  Frau- 
da, par  Nicolas  de  Piamonte,  dont  la  première  édi- 
tion parut  en  1528  et  dont  on  a  pu  dire  «  qu'elle  se 
publiait  encore  tous  les  ans  '  » ,  cette  prétendue  histoire 
du  grand  empereur  n'est  autre  chose  que  la  Conqueste 
du  grant  Charlemaine  des  Espagnes,  dont  le  principal 
élément  est  notre  Fierabras.  Sous  ce  dernier  nom, 
cette  œuvre  plate  n'aurait  peut-être  pas  trouvé  un  grand 
nombre  de  lecteurs  en  Espagne  ;  mais  sous  ce  titre  : 
Historiadi  Carlomagno,  elle  força  l'admiration  univer- 
selle et,  —  bizarre  destinée  d'un  livre  sans  valeur,  — 
il  sembla  un  moment  qu'il  n'y  eut  pas  assez  de  presses 
pour  donner  au  public  une  satisfaction  assez  rapide. 
Il  faut  tout  dire  :  dans  cette  compilation  de  la  déca- 
dence, quelques  chapitres  étaient  consacrés  à  Ron- 
cevaux  et  à  Roland.  C'est  ce  grand  nom  qui  explique 
tout  et  a  tout  emporté  ^ 

1.  «  n  n'y  a  pas  de  livre  qui  soit  plus  populaire  en  Espagne  :  nous 
en  avons  vu  des  exemplaires  dans  toutes  les  librairies  à  bon  marche  de 
diverses  villes  espagnoles.  »  (G.  Paris,  Histoire  poétique  de  Charle- 
magne,  p.  214).  «  La  Chronique  de  Turpin,  jointe  par  le  Vaudois  Jean 
Bagnyon  (xv^  siècle)  à  une  mise  en  prose  du  Fierabras,  a  été  imprimée 
depuis  lors  un  nombre  incalculable  de  fois,  non  seulement  en  fran- 
çais, mais  en  anglais,  en  espagnol,  en  portugais  et  en  allemand.  » 
(Id.,  La  Littérature  française  au  moyen  âge,  p.  62,  §  37.)  Cf.  notre 
,  tome  III,  p.  385,  etc.  —  2.  Cf.  les  huit  Romances  du  xvii«  siècle,  œuvre 
de  Juan  José  Lopez,  qui  contiennent  un  méchant  résumé  du  livre  de 
Nicolas  de  Piamonte  (III,  385). 


I   PART.    LIVR,    It. 
GHAP.  XXVII, 


Influence 


V.  EN  ESPAGNE.  341 

L'Espagne,  d'ailleurs,  avait  alors  de  par  le  monde 
une  telle  prépondérance  avec  une  telle  gloire,  que 
les  livres  étrangers  ne  lui  faisaient  plus  peur.  Elle      ""X" 

*^  .      ,.  ,         I    poèmes  italiens 

s'engoua  très  vivement  des  poèmes  italiens,  et  un  tel 
engouement  n'est  pas  fait  pour  nous  surprendre.  Il  y 
avait  entre  les  deux  peuples,  entre  les  deux  poésies, 
une  connexité  bien  plus  profonde  qu'entre  l'Espagne 
et  nous.  Le  haut  style,  les  belles  colorations  vives, 
les  grands  cliquetis  d'armes,  les  coups  d'épée  invrai- 
semblables et  les  amours  passionnées  qu'on  trouve 
dans  Bojardo  et  surtout  chez  l'Arioste,  toutes  ces  ar- 
deurs, toutes  ces  couleurs  devaient  plaire  aux  Espa- 
gnols. C'était  le  midi  compris  et  aimé  par  le  midi. 
En  1540,  V Orlando  Furioso  fut  traduit  par  Fernando 
de  Alcazer  ;  mais,  dès  1533,  V Orlando  innamorato  avait 
(non  sans  quelque  mélange)  passé  dans  la  langue  espa- 
gnole sous  cette  fausse  étiquette  :  Espejo  de  caballe- 
riasy  Miroir  de  chevaleries,  qui  était  «  bonne  pour  la 
vente  ».  La  seconde  partie  parut  en  1536,  et  la  troi- 
sième en  1550.  C'était  cependant  notre  Renaud  de 
Montauban  qui  avait  peut-être  ouvert  la  brèche,  mais 
déguisé  à  l'italienne  \  et  le  premier  livre  de  ReynaU 
dos  de  Montalban,  qui  fut  publié  en  1523  ^  n'est,  en 
effet,  que  la  traduction  de  VInnamoramento  di  Carlo- 
ynagno.  Cette  première  partie  ayant  réussi  et  la 
seconde  avec  elle,  on  lui  donna  fort  naturellement 
des  Suites,  suivant  l'excellente  habitude  des  libraires 
de  tous  les  temps.  La  plus  célèbre  fut,  en  1533,  la  troi- 

1.  Tous  les  récits  espagnols  sur  Renaud  de  Montauban  sont  d'ori- 
gine italienne.  Nulle  part  il  n\y  est  question  des  frères  de  Renaud, 
et  «  Renaud  isolé  »  est  en  réalité  le  caractère  des  romans  italiens. 
(V.  Gaston  Paris,  Histoire  poétique  de  Charlemagne,  pp.  211,  212.)  — 
2.  L'édition  rarissime  de  1523  (Tolède)  renferme  aussi  le  second 
livre.  Cf.  l'édition  de  Burgos,  en  1564,  celle  de  Perpignan  (qui  com- 
prend le  troisième  livre)  en  1585  et  celle  de  Médina  del  Campo  en 
1586.  V.  Brunet,  IV,  1218-1219. 


I  PART.   LIVR.    II. 
CHAP,    XXllI. 


:}42  VOYAGES  DE  L'ÉPOPÉE  FRAxNÇAïSE, 

sièmo,  a  la  Trapezonda  que  es  historia  de  Reynaldos  de 
— — - — "  Montalhan  ^  »,  qui  est  empruntée  à  la  Conqueste  de  Tré^ 
hïzonde  ^    Pauvres  vieux   héros  français!    Vishnou 
lui-même  n'a  pas  subi  plus  de  transformations. 

Fierabras  et  Benmis  ne  furent  pas,  entre  tous  nos 
romans,  les  seuls  auxquels  on  imposa  ces  étranges 
travestissements.  11  n'y  avait  rien  de  plus  charmant, 
dans  nos  dernières  chansons,  que  la  chasteté  de  Berte, 
femme  de  Pépin  :  un  arrangeur  espagnol,  Antonio 
de  Eslava,  a  trouvé,  sans  trop  de  peine,  le  secret  de 
porter  atteinte  à  une  telle  vertu  dans  ses  ridicules 
Noches  de  invierno  qui  furent  écrites  vers  la  fin  du 
xvf  siècle  ^  et  ont  été  dignes  d'inspirer,  deux  cents 
ans  plus  tard,  le  compilateur  pins  ridicule  encore  de 
notre  Bibliothèque  des  romans.  C'est  ce  même  Anto- 
nio qui  a  consacré  une  autre  de  ses  rapsodies  aux 
enfances  de  Roland,  et  il  n'était  pas  le  seul  de  son  pays 
qui  se  permît  alors  d'aborder  ce  noble  sujet  ^.  L'un  de 
nos  héros  les  plus  primitifs  et  les  plus  farouches, 
Ogier,  n'échappait  pas  lui-même  à  ces  adoucisse- 
théâtre  espagnol  ments  de  l'antique  légende.  Plus  heureuse,  la  Beine 
yïcnx  romans:  SibHk  ^  avait  été  traduitc,  d'après  le  poème  français, 

Lope  de  Vega       .         .       ^        .  -i  •  . 

ctcaideron.  (jès  la  fin  du  xiv""  sièclc  et,  à  travers  je  ne  sais  com- 
bien d'éditions,  le  succès  en  dure  encore  et  semble 
de  meilleur  aloi  \ 

Pour  conserver  la  gloire  des  vieux  chevaliers  épi- 


1.  Pour  la  Trapezonda,  v.  les  éditions  de  Séville  en  1533  et  1543; 
celle  de  Tolède  en  1558.  Cf.  Brunet,  IV,  1219,  1120.  —  2.  A  Séville,  en 
1542,  parut  El  quarto  libro  del  caballero  Reynaldos.  —  3.  Il  y  en  a 
eu  deux  éditions  en  1609  à  Pampelune  et  à  Saragosse.  —  4.  Los  amo~ 
res  de  Milone  de  Anglaîite  con  Berta,  y  el  nascimiento  di  Roldan.  = 
A  Valladolid  en  1583  avait  paru  V Historia  del  nascimiento  y  primeras 
empresas  del  conde  Orlando  par  Enriquez  de  Catalayud  (v.  plus  loin, 
III,  54).  —  5.  Sur  le  «  Marquis  de  Mantua  »,  roman  espagnol,  v.  His- 
toire poétique  de  Charlemagne,  p.  210  :  «  L'oeuvre  ne  semble  pas  se 
rattacher  à  Ogier,  mais  on  y  raconte  les  mêmes  aventures  que  les 
siennes.  »  ~  6.  V.  plus  loin,  t.  III,  p.  687. 


l  PART.   LIVR.  II. 
CHAP.XXYII. 


V.  EN  ESPAGNE.  343 

ques  de  la  France,  il  ne  restait  plus  qu'à  les  jeter  un 
jour  sur  la  scène,  habillés  à  la  castillane,  moderni- 
ses,  espagnolisés,  déformés,  mais  encore  vivants.  C'est 
ce  dont  se  chargèrent  Calderon  et  Lope  de  Vega  :  le 
premier  qui,  dans  son  Pont  de  Mantible  s'est  insipiré  de 
ce  sempiternel  Fierabras;  le  second  qui,  au  roman  de 
Reynaldos  de  Montalban  dont  nous  parlions  plus  haut, 
a  emprunté  sa  Pobreza  de  Reynaldos.  Sous  le  pinceau 
de  ces  grands  peintres,  les  légendes  françaises  ne 
pouvaient  pas  sans  doute  retrouver  leur  couleur  ori- 
ginale; mais  elles  furent  au  moins  altérées  intelli- 
gemment ^ 

Il  appartenait  à  l'érudition  espagnole  de  réparer  un     L'érudition 

Al  r    O  JT  contemporaine  : 

jour  tous  les  outrages  littéraires  que  l'Espagne  avait  ^^^^^  Fontanais. 
inconsciemment  fait  subir  à  notre  épopée  nationale. 
Ce  fut  en  quelque  sorte  la  mission  de  Mila  y  Fonta- 
nals.  L'auteur  de  ce  très  docte   et  très  beau  livre  : 
De  la  poesia  herdico-popular  castellana  a  eu  l'esprit 

1.  En  Portugal,  TEpopée  française  a  eu  la  même  destinée  qu'en 
Espagne,  mais  avec  toute  sorte  d'amoindrissements.  En  laissant  de 
côté  les  origines  de  VAmadis  que  Tli.  Braga  estime  être  portugaises 
[Sobre  a  origem  portugtieza  de  Amadis  de  Gaula,  Rivista  di  fllolo- 
gia  romanza,  I,  3;  pp.  179-188.  Cf.  Romania,  1874,  p.  118),  on  ne 
saurait  guère  signaler  que  quelques  romances  véritablement  dérivées 
de  traditions  qui  appartiennent  au  cycle  carolingien.  Encore  sont- 
elles  très  vagues  et  traduites  de  l'espagnol.  {Romanceiro,  Choix  de 
chants  portugais  traduits  et  annotés  par  le  comte  de  Puymaigre, 
1881;  cité  par  K.  Nirop,  éd.  ital.,  pp.  261,  262.)  Encore  ici,  c'est  le 
Fierabras  qui  a  exercé  son  influence  inattendue  et  étrange.  Toute 
la  vogue  a  été  pour  une  traduction  portugaise  de  VHistoria  del  em- 
perador  Garlemagno,  traduction  faite  sur  le  texte  espagnol  de  Nicolas 
de  Piamonte  et  qui  parut  à  Lisbonne  en  1728,  à  Goimbre  en  1732. 
Succès  énorme,  et  qui  devait  un  jour  exciter  les  libraires  à  publier  des 
Suites  qui  étaient  évidemment  «  attendues  par  le  public».  La  Segunda 
parte  parut  en  1737  et  la  Tercera  en  1745.  L'une  a  pour  auteur 
Jeronimo  Moreira,  et  l'autre,  où  Bernard  del  Carpio  est  remis  en 
gloire,  Alexandre  Gaetano  Gomez  Flaviense.  Il  est  à  peine  utile 
d'ajouter  que  ce  sont  œuvres  de  pure  imagination  et  où  la  légende 
n'occupe  plus  de  place.  Au  reste,  la  date  de  ces  publications  est  signi- 
ficative. C'est  donc  au  xviii<^  siècle  qu'il  faut  placer  au  Portugal  cette 
résurrection  inespérée  d'une  vieille  légende  française.  Et  combien 
défigurée  î 


344  VOYAGES  DE  L'ÉPOPÉE  FRANÇAISE. 

^ct^P  xxvii"'  assez  haut  pour  rendre  pleine  justice  à  nos  vieilles 

chansons,  à  leur  inspiration,  à  leur  originalité,  à  leur 

beauté  sauvage  et  fière.  Intelligence  très  vaste  et  très 
sincère,  Mila  y  Fontanals  a  écrit  une  œuvre  que  les 
meilleurs  savants  de  France  et  les  plus  épris  de  leur 
pays  eussent  été  très  fiers  de  signer.  Il  a  bien  mérité 
de  la  France  et  de  la  vérité.  Je  suis  de  ceux  qui 
aiment  passionnément  l'Espagne  et  ne  peuvent  jamais 
en  entendre  médire  sans  ressentir  une  véritable  et 
profonde  indignation.  On  comprend  donc  le  senti- 
ment qui  m'anime,  quand  je  salue  ainsi  un  grand 
érudit  espagnol  qui  aimait  la  France.  «  Ne  trouvant 
qu'un  tombeau,  je  le  couvre  de  fleurs.  » 


CHAPITRE  XXVIII 

LES    VOYAGES    DE   l'ÉPOPÉE   FRANÇAISE. 
YT,    EN    ITALIE 


I  PART.    LIVR.    II. 
GHAP.  XXVIII. 


Il  semble  qu'on  puisse  aujourd'hui  faire  tenir  en 
quelques  pages  l'histoire  de  notre  Épopée  en  Italie.  ^ 
Les  jongleurs  français  envahissent  de  bonne  heure  sur  iMstoire 
l'Italie  du  nord  et  y  colportent  nos  chansons  françai-  ^'^p^p^i^^';^^?^^'^ 
ses  qu'ils  accommodent  de  leur  mieux  aux  exigences 
des  oreilles  italiennes;  mais  bientôt,  ces  Lombards, 
ces  Trévisans,  ces  Vénitiens  se  piquent  d'honneur  et 
composent  eux-mêmes,  sur  des  exploits  et  des  héros 
d'origine  française,  un  certain  nombre  de  chansons 
((  dans  une  langue  factice  qui  a  le  français  pour  base, 
mais  qui  est  fortement  influencée  par  le  vénitien  et  le 
lombard  ».  Arrivent  ensuite  les  compilateurs,  qui 
mettent  en  prose  une  sélection  de  nos  vieux  poèmes, 
et  des  poètes  véritablement  italiens  qui — parfois  avant 
les  prosateurs  eux-mêmes  —  développent,  en  une  lan- 
gue véritablement  italienne,  les  vieilles  légendes  fran- 
çaises de  plus  en  plus  embellies  ou  déformées,  jus- 
qu'au moment  où  paraissent  de  grands,  de  vrais  poètes 
qui  réduisent  décidément  ces  légendes  à  n'être  plus 
qu'un  canevas  sur  lequel  ils  ourdent  les  plus  originales, 
les  plus  éclatantes,  les  plus  admirables  broderies  :  tels 
Pulci  dans  son  Mor gante,  Bojardo  dans  son  Orlando 


CHAP.   XXVIII. 


346  VOYAGES  DE  L'ÉPOPÉE  FRANÇAISE. 

I  PART.  LivR.  II.  innamorato,  et  surtout  l'Arioste  dans  son  Orlando 
furïoso.  11  ne  restera  plus  désormais  à  nos  vieilles 
fictions  nationales  d'autre  refuge  en  Italie  que  ces 
petits  livres  populaires  où  Ton  reproduit  tant  bien 
que  naal  les  très  médiocres  versions  en  prose  de  nos 
imprimeurs  des  xv^  et  xvf  siècles.  Ils  y  circulent 
encore,  et  c'est  à  la  fois  le  dernier  outrage  que  subit 
notre  Épopée  et  le  dernier  hommage  qu'on  lui 
rend  *. 

Pour  parler  plus  net,  cette  longue  histoire  peut  se 
diviser  en  quatre  grandes  périodes  auxquelles  il  con- 
vient de  donner  des  noms  qui  les  désignent  briève- 
ment :  période  française,  période  franco-italienne, 
période  italienne.  Renaissance  ^. 

Nous  disions  plus  haut  que  la  diffusion  de  nos  chan- 
sons n'offrait  pas  le  même  caractère  dans  tous  les  pays 
où  elles  ont  victorieusement  pénétré.  Rien  n'est  plus 


1.  Cf.  G.  Paris,  La  Littérature  française  au  moyen  âge,  %  32,  pp.51, 
52  :  «  C'est  en  Italie  que  l'Epopée  française  devait  faire  sa  plus  éton- 
nante fortune.  Dans  le  nord  de  la  péninsule  où  se  parlaient  des  dia- 
lectes plus  ou  moins  voisins  du  français,  nos  poèmes  avaient  pénétré 
de  bonne  heure.  Bientôt  ils  furent  remaniés,  puis  imités  dans  une 
langue  factice,  ayant  le  français  pour  base,  mais  fortement  influencée 
par  le  lombard  et  le  vénitien.  Parmi  ces  imitateurs  il  s'en  trouva 
qui  eurent  de  l'imagination  et  un  vrai  mérite  littéraire  comme  le 
Padouan  anonyme  qui  composa  la  première  partie  d'un  vaste  poème 
sur  l'Entrée  de  Spagne  (la  suite  est  de  Nicolas  de  Vérone).  Leurs 
œuvres  furent  plus  tard,  surtout  en  Toscane,  imitées  en  prose  et  en 
rime  italiennes  :  des  poètes  d'un  talent  de  plus  en  plus  brillant,  Pulci, 
Bojardo,  Arioste,  sans  parler  des  autres,  prirent  à  leur  tour  ces  imi- 
tations pour  bases  de  leurs  poèmes  célèbres  en  les  transformant 
d'ailleurs  considérablement,  Pulci  par  Pironie,  Bojardo  et  l'Arioste 
par  l'immixtion  dans  la  matière  de  France  de  l'esprit  des  "romans 
bretons  et  des  formes  classiques  de  l'antiquité.  Ainsi,  l'Epopée  caro- 
lingienne, morte  en  France,  trouve  en  Italie  sa  renaissance  imprévue. 
C'est  là  quelle  a  reçu  la  forme,  sinon  la  plus  appropriée  à  son  génie, 
au  moins  la  plus  artistique;  c'est  là  aussi  que,  jusqu'à  nos  jours,  elle 
est  restée  la  plus  populaire.  »  —  2.  D'autres  divisions  ont  été  pro- 
posées (v.  Histoire  poétique  de  Charlemagne,  201;  Romania,  1873, 
p.  361,  etc.).  Nous  avons  nous-mêmes  .(III,  p.  554-561)  partagé  en  huit 
périodes  l'histoire  du  Roland  en  Italie;  mais  chaque  chanson  a  son 
histoire  spéciale  et  qui  est  sujette  à  des  subdivisions  particulières. 


YI.  EN  ITALIE.  347 

vrai  pour  l'Italie.  Nulle  part  ailleurs  on  ne  trouve  ^  i^^rt.  livr.  n. 

^  CHAP.  XXVIU. 

cette  étrange  rédaction  —  pendant  la  période  franco-  — 

italienne  —  de  poèmes  qui  sont  imités  des  nôtres  en 
une  langue  qui  est  imitée  de  la  nôtre;  nulle  part 
ailleurs  on  ne  saurait  constater  un  tel  dévergon- 
dage d'imitations  en  prose  ou  en  vers  qui  perdent  plus 
visiblement  la  couleur  française,  le  style  français  ; 
nulle  part  ailleurs,  on  n'a  vu  d'aussi  grands  poètes 
dénaturer  aussi  profondément  les  modèles  français 
dont  ils  paraissaient  s'inspirer. 

Il  faut  maintenant  entrer  dans  le  détail. 

La  première  période,  la  période  française,  pourrait  période  française 
être  aussi  appelée  l'époque  des  jongleurs.  C'est  à  eux,  «  des  jongleurs  „. 
en  effet,  c'est  à  leur  zèle  peu  désintéressé,  mais  ardent, 
que  l'on  doit  cette  conquête,  cette  belle  conquête  de 
l'Italie  du  nord  par  notre  Épopée.  Ils  avaient  beau 
jeu,  nos  jongleurs:  car  ils  envahissaient  un  pays  qui 
n'avait  pu  lui-même  rien  produire  d'épique,  et  qui 
cependant  avait  faim  et  soif  de  récits  militaires  et 
héroïques.  Les  chanteurs  de  France  allèrent  plus  loin 
que  le  nord  de  la  péninsule,  et  poussèrent  leur  pointe 
jusqu'au  cœur  de  l'Italie.  C'est  ce  que  démontre  cette 
fameuse  inscription  de  Nepi  \  entre  Viterbe  et  Rome, 
où  l'on  voit  que  la  légende  de  Roland  et  de  Ganelon      ' 

1.  Archivio  Storico  italiano,  t.  XIX,  1887,  p.  1  et  ss.  :  Un'  iscri- 
zione  Nepesina  del  1131  »,  article  de  P.  Rajna  qui  contient,  avec  un 
calque  de  la  fameuse  inscription  (p.  4),  une  discussion  très  serrée  sur 
chacun  des  mots  qui  la  composent  (pp.  5-27);  sur  les  chemins  qui 
reliaient  la  France  à  Fltalie,  et  principalement  à  Kome  ;  sur  les  strade 
Fra7icesche  et  les  st7^ade  Tedesche;  sur  la  topographie  légendaire  de 
la  ville  de  Rome,  et  en  particulier  (p.  53)  sur  le  Mons  Gaudii.  L'ins- 
cription de  Nepi  «  où  l'on  voit  les  chevaliers  et  consuls  de  Nepi  se  lier 
par  serment  à  un  pacte  »  et  menacer  en  ces  termes  celui  qui  l'enfrein- 
dra: «  Turpissimam  sustineat  mortem,  ut  Galelolem  qui  suos  tradidit 
socios  »,  cette  inscription,  encastrée  dans  un  mur  de  la  cathédrale  a 
ete  publiée  pour  la  première  fois  par  Raph.  Pabretti  (Inscriptiones 
cmtiqttœ,  Rome,  1699,  p.  111)  et  reproduite  par  Le  Bas  (Recueil  dHns- 
cripH07is,  5e  cahier,  p.  195).  Cf.  Romania,  1882,  p.  487. 


348  VOYAGES  DE  L'ÉPOPÉE  FRANÇAISE. 

1  PAjiT.  LiYR,  îi.  était,  dès  1131,  familière  aux  habitants  de  la  Roma- 

CHAP,  xxvnr,  '  ^ 

.- — _  gjjg^  Q^^  pour  ainsi  parler,  de  la  banlieue  de  Rome. 

En  1178,  dans  la  cathédrale  de  Rrindisi,  ville  gou- 
vernée à  cette  époque  par  un  archevêque  d'origine 
française,  le  prêtre  Pantaléon  fît  exécuter  un  pavement 
qui  représente  la  bataille  de  Roncevaux  K  Un  peu  plus 
tard  ^  un  artiste  inconnu  sculptait  au  porche  de  la 
cathédrale  de  Vérone  ces  deux  statues  de  Roland  et 
d'Olivier  devant  lesquelles  un  Français  ne  saurait 
s'arrêter  sans  une  émotion  profonde.  On  n'a  peut-être 
pas  assez  pesé  l'importance  de  cette  œuvre  d'art  à 
notre  point  de  vue  national  :  les  deux  héros  français 
sont  là  à  une  place  qui  est  habituellement  occupée  par 
les  Saints  de  l'Ancien  et  du  Nouveau  Testament;  ils 
sont  là,  sur  le  passage  de  tous  les  habitants  de  Vérone, 
et  l'on  en  peut  conclure  que  le  plus  ignorant  de  tous 
ces  Italiens  devait  certainement  connaître  les  noms, 
les  exploits,  la  gloire  des  héros  français.  Même  en 
France,  nous  n'avons  rien  de  pareil.  Mais  il  est  certains 
textes  publiés  par  Muratori  et  qui  sont  encore  plus 
précis  et  plus  concluants.  Je  n'en  veux  retenir  qu'un 
seul  :  c'est  celui  où,  en  plein  xiif  siècle,  àRologne,  il 

1.  E.  Muntz,  La  légende  de  Charlemagne  dans  l'art.  (Romania,  1885, 
pp.  336,  337.)  —  2.J6ic?.,p.337:  «Ces  deux  monuments  du  style  le  plus 
barbare  datent,  selon  toute  vraisemblance,  de  la  fin  du  xii^  siècle.  » 
Tout  cet  article  de  M.  Muntz  offre  le  plus  vif  intérêt,  et  l'on  y  trouvera 
rénumération  de  toutes  les  œuvres  d'art  consacrées  à  la  lég-ende 
épique  de  Charles.  Le  savant  critique  traite  en  passant  la  ques- 
tion des  «  Rolandssaiilen  »  ou  «  colonnes  de  Roland,  »  qui  s'élèvent 
dans  quarante  ou  cinquante  villes  de  la  Basse-Saxe,  ainsi  qu'en 
différentes  autres  parties  de  l'Allemagne,  de  l'Autriche  et  des  Pays- 
Bas.  «  S'il  est  démontré,  dit  M.  Muntz,  que  ces  colonnes,  ces  statues, 
n'ont  eu  rien  à  voir,  à  l'orig-ine,  avec  le  héros  de  Roncevaux,  il  n'en 
est  pas  moins  certain  que  l'imagination  populaire  a  fini  par  les 
rattacher  étroitement  à  lui  »  (1.  c,  p.  338).  Un  périodique  allemand, 
Vlllustrirte  Zeitung,  qui  parait  à  Leipzig  et  à  Berlin,  a  publié,  dans  sa 
livraison  du  U  juin  1892,  la  représentation  de  dix-huit  «Rolandssaii- 
len w  ou  statues  de  Roland,  qui  sont  à  la  fois  des  plus  curienses  et  des 
plus  variées.  Il  est  à  souhaiter  que  l'on  complète  cette  série  pour  tous 
les  pays  de  rEurope. 


I   PART.    LIVR.  II. 

CHAP.  xxviri. 


Vi.  EN  II^ALIE.  349 

est  interdit  aux  cantatores  Francigenarum  de  station- 
ner sur  les  places  publiques  et  d  y  obstruer  la  circu- 

lation  K  En  quelle  langue  chantaient  ces  jongleurs 
si  populaires?  On  ne  saurait  émettre  à  ce  sujet  d'hypo- 
thèse plus  probable  qu'en  supposant  cette  langue  à 
peu  près  conforme  à  celle  du  Roland  de  Venise.  Ce 
Roland  n'est  pas  le  seul,  d'ailleurs,  qui  ait  ainsi  revêtu 
une  sorte  de  costume  italien,  et  nous  avons  un  certain 
nombre  de  nos  poèmes  qui,  sans  avoir  été  composés 
EN  Italie,  ont  subi  cette  italianisation  étrange  et 
nécessaire.  Avant  tout,  il  fallait  se  faire  comprendre, 
et  les  jongleurs,  comme  les  scribes,  y  mirent  tout  leur 
effort.  Le  fond  de  cette  langue  hybride  est  certaine- 
ment français  ;  mais  les  flexions  et  les  sonorités  sont 
italiennes,  et  il  n'y  a  peut-être,  dans  l'histoire  des 
langues,  qu'assez  peu  d'exemples  d'un  aussi  singulier 
accommodement.  Ainsi,  furent  en  Italie,  chantés,  vul- 
garisés, aimés,  la  Chanson  de  Roland,  Foulques  de  Can- 
die,  Anseïs  de  Carthage,  Gui  de  Nanteuil,  Aliscans  et 
dix  autres  de  nos  romans.  Mais  enfin,  tous  ces  poèmes 
venaient  de  France  ^,  mais  ils  y  avaient  été  conçus,       Période 

,  .     «    ,  T      T  ^^^  romans 

mais  ils  y  étaient  nés,  et  1  on  n  avait  fait  en  Italie  que   franco-itaiien. 
les  habiller  à  la  milanaise  ou  à  la  vénitienne.  On  ne 
devait  pas  s'en  tenir  là. 

Ce  qui  caractérise  notre  seconde  époque,  c'est  que, 

1.  Antiquitates  Italicœ,  Dissertatio,  XXIX,  t.  II,  col.  844.  Cette 
interdiction  est  de  1288.  Muratori  cite,  d'après  la  Chronique  de  Milan, 
un  autre  texte  qui  a  son  importance  et  est  bien  connu  :  «  Cantabant 
histriones  deRolando  et  Oliverio,  etc.  »  —  2.  Sur  la  diffusion  ultérieure 
des  romans  «  de  France  »  en  Italie  (qu'ils  y  aient  été  composés  ou 
non)  on  peut  notamment  consulter  deux  textes  importants  :  pour  le 
xiv®  siècle,  les  Nerbonesi  (livre  III,  chap.  xxi,  pp.  351-358  de  l'édition 
de  I.-G.  Isola)  ;  pour  le  xv«  siècle,  les  deux  inventaires  de  la  Biblio- 
thèque de  la  famille  d'Esté  (Ricordi  di  codici  francesi  posseduti  degli 
Estensi  nel  secolo  xv:  Romania,  11,  49)  où  nous  pouvons  constater  la 
présence  d'un  Anseïs  de  Carthage,  d'un  Gui  de  Bourgogne,  d'un 
Aspremont,  d'un  Karlo-Martelo,  d'un  Roland  et  d'un  Bueve  d'Han^ 
stone,  etc.,  le  tout  en  français,  etc. 


350  VOYAGES  DE  L'ÉPOPÉE  FRANÇAISE. 

'  CHM.'. x" VIII "'  ^^^  ^^  seconde  moitié  du  xii'  siècle,  on  s'est  nuis, 
en  Italie,  à  faire  concurrence  à  la  France;  c'est  qu'avec 
de  simples  données  françaises,  et  rien  de  plus,  on  y  a 
fabriqué  un  certain  nombre  de  romans  qui,  par  là,  mé- 
ritent complètement  le  nom  de  franco-italiens  \  Ce  ne 
sont  pas,  comme  on  l'a  cru,  comme  nous  l'avons  cru 
nous-mêmes,  de  simples  italianisations  d'un  modèle 
français,  mot  par  mot,  syllabe  par  syllabe  ;  non,  ce  sont 
des  oeuvres  composées  dans  l'Italie  du  nord,  «en  cette 
singulière  langue  mélangée  de  français  et  d'italien  dia- 
lectal »,  à  l'usage  de  ces  auditeurs  ou  de  ces  lecteurs 
qui  avaient  pris  goût  au  Roland  et  à  VAliscans,  et  aux- 
quels il  ne  déplaisait  pas  d'avoir  du  nouveau  et,  sans 
doute,  un  «  nouveau  »  qui  fût  l'œuvre  de  leurs  com- 
patriotes. Le  type  (et  il  est  parfait)  de  ces  romans  écrits 
en  Italie  est  le  célèbre  manuscrit  de  la  Bibliothèque 
de  Saint-Marc  où  l'on  trouve  Bovo  d'Antona,  Berta 
de  II  gran  pie,  Karleto^  Berta  e  Milone^  Orlandïno;  un 
OgieVy  et  enfin  Macaire.  «Cette  compilation  tout  entière 
a  été  composée  en  Italie,  soit  d'après  des  originaux 
français  très  librement  traités,  soit  (comme  Berta  e 
Milone)  sans  le  secouits  des  poèmes  français  ^  »  Il  en 
résulte  que  des  érudits,  comme  F.  Guessard,  ont  na- 
guères  —  sans  parler  de  leurs  élèves,  dont  j'étais  — 
commis  une  assez  grate  erreur,  en  ramenant  à  grand 


L  «  Composés  en  Italie,  dajns  cette  singulière  langue  mélangée  de 
français  et  d'italien  dialectal.;  »  (G.  Paris,  Romania,  1873,  p.  358.)  Cf. 
Bes  Sphrache  des  Veneziaripr  Roland  V*,  von  Adolf  Keller,  Calw, 
(Elsclileger,  1884.  «  L'auteur  I conclut  que  le  dialecte  »  dans  lequel  a 
été  traduit  le  Roland,  est  lejVéronais,  avec  immixtion  de  Toscan  : 
plus  exactement  le  parler  (le  la  contrée  de  Roveredo.  »  {Roma- 
nia,  1885,  p.  315.)  =  M.  P.  Rajnk  proteste  énergiquement  contre  le  nom 
de  ^^franco-vénitien  »  qui  a  été  donné  à  plusieurs  de  ces  poèmes  de  la 
première  ou  de  la  seconde  époque.  A  ses  yeux  le  centre  primitif  est 
la  Marche  trévisane.  »  (Romc^nia,   1875,  p.   162  et  suiv.  :  Le  origine 

2.  Il  s'agit  du  ms.  fr.  XllI  de  Venise. 

271. 


délie  famiglie   Padovane.) 
Voy.  Romania,  1873,  pp.  270, 


VL  EN  ITALIE.  351 

ahan  le  texte  de  ces  œuvres  d'origine  italienne  à  un  '  cX'.™!.'* 
prétendu  original  français  qui  n'a  jamais  existé.  C'est 
le  cas  du  Macaire^  et  un  peu  du  Karleto  \  De  telles 
erreurs  ^  méritent  le  bénéfice  des  circonstances  atté- 
nuantes, et  celle  de  M.  Guessard,  pour  grave  quelle 
puisse  être,  a  été  véritablement  intelligente  et  a  fait 
progresser  la  science.  Nos  hypothèses  et  nos  erreurs 
elles-mêmes  ne  sont  pas  toujours  inutiles  :  elles  con- 
duisent à  la  vérité,  et  il  ne  faut  pas  trop  s'affliger  en  se 
convainquant  que  tel  livre,  écrit  il  y  a  vingt  ans,  n'offre 
peut-être  plus  dix  pages  qui  soient  véritablement  au 
courant.  Quand  on  a  la  moisson,  il  ne  faut  pas  trop 
se  moquer  des  semeurs. 

Ces  deux  premières  périodes  durèrent  assez  long-    ^^quf'^^^^^^^ 
temps  pour  que  la  légende  française  subît,  non  seule-  ^"^  Ms^e^uT*^^"* 
ment  dans  sa  forme,  mais  dans  son  fond,  plus  d'une      pSeT 

lo  léffcndc  de  nos 

atteinte  ou  d'une  amplification  notables.  C'est,  en  effet,  chansons  de 
ce  qui  arriva,  et  nous  avons  à  signaler  les  plus  impor- 
tantes de  ces  modifications.  Tout  d'abord,  on  mêla  en- 
semble deux  affabulations  qui  avaient  longtemps  été  sé- 
parées et  distinctes  :  le  Roncevaux,  d'une  part,  et  la 
Prise  de  Narbonne,  de  l'autre.  Ce  mélange  est  essen- 
tiellement italien^;  mais,  ce  qui  ne  l'est  pas  moins,  c'est 

1.  «  Col  Guessard  non  avrai  certo  ritradotto  in  lingua  d'oil  il  Maca- 
rio;  col  Gautier  non  mi  sarei  accinto  alla  recostituzione  di  alcuni 
luoghi  délia  storia  giovanile  di  Carlo.  »  (P.  Rajna,  La  leggenda  délia 
gioventù  di  Carlo  Magno  nel  decimoterzo  codice  francese  di  Vene-^ 
zia,  dans  la  Rivista  filologica-letteraria,  II,  2-3.)  G.  Paris  se  range 
nettement  à  Favis  de  Rajna  [Romania,  1873,  p.  271).  —  2.  Telle  est 
celle  qui  a  eu  pour  objet  Y  Entrée  de  Spagne.  Contrairement  à  nos 
conclusions  en  1858,  M.  Antoine  Thomas  a  établi  :  1»  que  VEntrèe  est 
l'œuvre  d'un  padouan  anonyme  ;  2»  que  les  131  derniers  vers  sont 
d'un  continuateur,  Nicolas  de  Vérone,  auteur  de  la  Prise  de  Pampe- 
lune.  {Nouvelles  recherches  sur  VEntrée  de  Spagne,  chanson  de  geste 
franco -italie?me,  par  Antoine  Thomas.  Paris,  Thorin,  1882,  25<^  fasci- 
cule de  la  Bibliothèque  des  Écoles  d'Athènes  et  de  Rome.)  Cf.  Romania, 
1882,p.l4,  et.  surtout  Storia  délia  letterattira  italiana  di  Adolfo  Gaspary 
(Tradotta  dal  tedesco  da  Nicôla  Zingarelli),  Turin,  1887,  t.  I,  pp.  98-102. 
—  3.  M.  P.  Rajna  estime  que  l'épisode  de  la  prise  de  Narbonne  dans 


1  1>ART.    LIVR.    II. 
CHA.I>.  XXVIII. 


352  VOYAGES  DE  L'ÉPOPÉE  FRANÇAISE. 

Fattitude  nouvelle  que  l'on  donne  à  notre  Roland.  On  le 
transforme  (c'est  Rajna  qui  Fa,  je  crois,  observé  le  pre- 
mier) en  un  héros  pontifical  ;  on  en  fait  le  sénateur  de 
Rome  et  le  général  en  chef  des  armées  du  Pape.  Dans 
V Entrée  de  Spagne  Roland  pense  moins  à  «  France 
la  douce  »  qu'à  la  «  giesie  romaine  »  qui  lui  a,  dit-il, 
confié  une  armée  de  vingt  mille  chevaliers  \ 
Mais  voici  une  autre  nouveauté  et  qui  est  également 
de  conception  italienne.  Les  jongleurs  et  les  poètes 
italiens  ont  inventé  une  geste  qu'on  ne  rencontre  pas 
dans  les  documents  français  :  c'est  la  geste  des  Magan- 
zesi^  des  Mayençais,  des  traîtres,  à  la  tête  de  laquelle 
Ganelon  se  trouve  tout  naturellement  placé,  Ganelon 
(c  le  sire  de  Maganze  »,  tandis  que  Roland  «  le  gentil 
duc  de  Clermont  »  est  le  chef  de  l'autre  geste  qui 
est  la  geste  honnête,  héroïque,  chrétienne  ^.. 

De  telles  modifications  supposent  une  connaissance 
approfondie  et  minutieuse  de  notre  Épopée  française  ; 
mais  il  ne  faudrait  pas  s'en  étonner  à  l'excès.  Toute 
cette  Italie  du  nord  était,  auxiif  siècle,  un  pays  de  civi- 
lisation délicate,  artistique,  charmante.  Il  faudrait,  pour 
la  bien  peindre,  le  talent  d'Ozanam;  mais  nous  avons 
sous  les  yeux  un  document  du  temps  qui  a  encore  plus 
de  prix.  Il  s'agit  de  Padoue  et  de  la  vie  aimable  qu'on 
y  menait  vers  la  fin  du  xiif  siècle.  «  Une  belle  famille, 


le  Roland  de  Venise  (ms.  iv)  est  antérieur  à  notre  chanson  d'Aimeri 
de  Narbonne.  L'éditeur  français  de  cette  chanson, M. Demaison,  affirme 
au  contraire  que  l'épisode  du  manuscrit  de  Venise  dérive  à'Aimeri 
de  Narbonne.  r^On  retrouve  dans  la  Spagna  en  vers  (ch.  xxxix)  cette 
même  intercalation  d'une  prise  de  Narbonne  dans  le  récit  de  la  guerre 
d'Espagne. 

1.  «  Qe  soliés  avoir  en  le  vostre  demaine  —  Vint  mil  chevaliers  por 
la  giesie  romaine.»  (Entrée  de  Spagne^  ms.  fr.  de  Venise  XXI,  P  223  v^.) 
—  2.  «  En  Italie...  où  l'Epopée  française  trouva  une  seconde  patrie, 
ridée  d'une  geste  spéciale  pour  les  traîtres  se  développa  pleinement 
et  produisit  la  criminelle  famille  des  Maganzesi.  »  (G.Paris,  La  Litté- 
rature française  au  moyen  âge,  §  23,  p.  42.)  Cf.  Histoire  poétique  de 
Charlemagne^p.  183;  Homania)  1873,  p.  362,  et  plus  loin  111,  p.  12,  etc. 


CHAP.    XXVIll. 


VI.  EN  ITALIE.  353 

de  bons  chevaux  et  des  armes  »,  c'était  Fidéal  de  ^^r.uxR.n. 
ces  Padouans.  On  offrait  à  tout  moment  des  fêtes 
aux  dames,  et  les  jeunes  nobles  se  faisaient  une  joie 
de  les  servir  à  table.  Après  les  repas,  il  y  avait  tour- 
nois et  joutes.  C'étaient  là  enfin  les  luoghi  ameni 
par  excellence,  et  ce  beau  pays  méritait  bien  le 
nom  qu'on  lui  avait  donné,  le  nom  de  Marchia  amo- 
rosa  \ 

Ces  joyeux  Padouans  et  Trévisans  se  divisaient  en 
un  certain  nombre  de  grandes  familles  qui  étaient 
très  fières  de  leur  noblesse  et  la  faisaient  remonter, 
naturellement,  aussi  haut  que  possible.  L'une  d'elles 
affirmait  descendre  d'Aimeri  de  Narbonne  et  citait  à 
l'appui  de  ses  prétentions  certains  détails  héraldiques 
qui  attestent  chez  ces  Italiens  du  nord  la  notion 
détaillée  de  plusieurs  de  nos  chansons  et  notamment 
d'Ogier  ^  Tel  était  le  milieu  élégant  et  lettré  où  Ton 

1.  V.  le  Liber  de  generatione  aliquorum  civium  urbis  Paduœ  tam 
nobilium  qtimn  ignobilium  dont  l'auteur  est  un  Giovanni  da  Nono  ou 
Naone,  né  vers  1270,  1280,  et  que  M.  P.  Rajna  a  savamment  analysé 
dans  la  Romania  de  1875,  p.  161  et  ss.  (Le  origini  délie  famiglie 
padovane  e  gli  eroï  dei  romanzi  cavellereschi  :)  «  Paduani...  familiam 
pulchram,  bonos  equos  et  arma  tenebant  continuo.  Societates  flliorum 
nobihum  Paduane  urbis,  in  certis  festarum  diebus,  a  viris  nobilibus 
hanc  mterdum  petebant  veniam  ut  suis  comitia  facerent  dominabus, 
que  a  nullo  valenti  viro  negabantur  facienda.  Atque,  in  die  istorum 
SIC  ordinatorum  conviviorum  hi  nobiles  juvenes,  causa  serviendi, 
SUIS  aderant  dominabus.  Et,  his  dominabus  servitis,...  hastiludia 
exercebant.  Nobiles  etiam  viri  urbis  Paduœ,  in  suis  villis  in  quibus 
jurisdiciones  habebant,  curias  etiam  pulcherrimas  faciebant.  In  die- 
bus festivis,  super  campos  Paduanos,  propinquos  civitati,  ducentos 
aut  trecentos  nobiles  juvenes,  equiria  facientes,  invenisses...  Et  quod 
amena  loca  possidebant  et  possident,  dicta  est  Marchia  amorosa.»  = 
Il  convient  cependant  d'ajouter  qu'on  pourrait  citer  (notamment  dans  le 
midi  de  la  France)  plus  d'un  «  milieu  »  aussi  charmant,  plus  d  une  ville 
aussi  ayyiorosa  que  Padoue.  —  2.  «  Veritas  est  quod  domini  de  Nono  et 
a  Castris,  Tervisini  districtùs,  idem  fuerunt.  Qui  de  progenie  Ayme- 
rici  de  Nerbona  descenderunt...  Hanc  eandem  armaturam  ferebat 
Aymericus^potentissime  civitatis  princeps.At,  cum  uno  tempore  Day- 
nesius,  vexilhfer  régis  Karuli,  perdidisset  auriflamman  in  quodam 
Saracenorum  bello,  et  similiter  captus  fuisset,  Aymericus  illam  recu- 
peravit  potenter,  etc.  »  {Liber  de  generatione  aliquorum  civium  urbis 
Paduœ,  Romania,  1875,  p.  175.) 


î  PART.    LIVR.   TI. 
CHAP.    XXYllI. 


354  VOYAGES  DE  L'EPOPEE  FRANÇAISE. 

fit  une  si  belle  fortune  à  ces  poèmes   franco-italiens 
dont  nous  venons  de  résumer  l'histoire. 

Le  temps  allait  bientôt  venir  où  ce  mélange  d'ita- 
lien et  de  français  ne  satisferait  plus  les  Lombards, 
les  Vénitiens,  les  Toscans;  le  temps  allait  bientôt 
venir  où  l'on  ne  voudrait  plus  que  des  œuvres  déga- 
gées enfin  de  tout  élément  étranger  et  purement  ita- 
liennes. Notre  troisième  période  va  commencer. 


Période  italienne.  Lgg  légcudcs  éplqucs,  d'origluc  française,  formaient 
en  Italie  un  ensemble  considérable,  et  nos  trois  ges- 
tes, celle  du  Roi,  celle  de  Guillaume,  celle  deDoon,  y 
étaientlargement  représentées.  C'était,  pour  les  auteurs 
et  compilateurs  italiens,  une  vaste  mine  à  exploiter  : 
ils  se  partagèrent  la  besogne  et  se  mirent  vaillamment 
à  l'œuvre.  Au  premier  de  nos  cycles,  ils  consacrèrent 
les  six  livres  des  Realï  et  ces  Spagna,  en  vers  ou  en 
prose,  que  nous  devrons  tout  à  l'heure  distinguer  net- 
tement les  unes  des  autres  ;  au  second,  ces  intermina- 
bles Nerbonesï  que  nous  aurons  lieu  plus  loin  d'analy- 
ser longuement;  au  troisième  enfin,  tous  ces  récits  et 
tous  ces  poèmes  où  éclate  la  gloire  de  Rinaldo  et  celle 
d'Uggieri,  de  notre  Renaud  deMontauban  et  de  notre 
Ogier  le  Danois,  h^^  Realï  et  la  Spagna;  le^Nerôonen; 
les  œuvres  inspirées  par  la  légende  d'Ogier,  tels  sont 
les  trois  types  qui  s'imposent  à  notre  attention  et  que 
nous  essaierons  de  mettre  vivement  en  lumière. 
Les  Reaii  di  Lcs  «  Royaux  de  France!  »  On  conçoit  qu'un  pareil 
sujet  ait  tenté  un  italien,  et  il  faut  se  figurer  ici  quel 
éclat  jetait,  dans  cette  Italie  fragmentée  en  tant  de 
petits  États  et  républiques,  ce  grand  royaume  de  France 
qui  avait  déjà  de  si  lointaines  origines  et  qui,  grâce  à 
Charlemagne,  s'était  un  jour  glorieusement  confondu 


Vi.  EN  ITALIE.  355 

avec  l'Empire  romain,  rétabli  par  une  main  puissante 
et  consolidé  par  un  grand  génie.  11  n'est  pas  étonnant 
que  plus  d'un  esprit  synthétique  ait  alors  entrepris 
d'écrire,  sur  ces  «  Royaux  de  France  »,  une  œuvre 
d'ensemble,  une  œuvre  énorme.  Le  manuscrit,  aujour- 
d'hui conservé  à  Venise,  qui  commence  par  un  Bovo 
(TAntona  et  une  Berta  de  lï  gran  pié  et  qui  se  termine 
par  un  Macario  \  ne  peut-il  pas  être  considéré  comme 
un  premier  essai,  fort  timide  et  très  incomplet,  de  cette 
immense  compilation  à  laquelle  tant  d'esprits  culti- 
vés devaient  alors  penser  en  Italie?  Quoi  qu'il  en  soit, 
ce  désir  ne  devait  se  réaliser  qu'assez  tard,  et  c'est 
seulement  à  la  fin  du  xiv''  siècle,  au  commencement 
du  xv%  qu'un  écrivain,  singulièrement  courageux  et 
fécond,  «  publia  »  enfin  lesBeali  diFranda.  Il  s'ap- 
pelait Andréa  daBarberino  ^  et  était  de  Florence.  Pio 
Rajna  dit  excellemment,  au  sujet  de  cet  Andréa,  «qu'il 
n'a  jamais  existé  et  qu'il  n'existera  jamais  un  plus  in- 
fatigable re faiseur  de  romans  chevaleresques  ».  Je  le 
crois  bien,  puisque  les  six  livres  des  Realï  ne  for- 
ment qu'une  partie  de  son  bagage  et  qu'on  lui  doit 
en  outre  les  trois  livres  de  \ Aspromonte  et  les  huit 
livres  des  Nerbonesi,  sans  parler  d'une  Storia  dï  Ajolfo, 
d'un  Ugo  d'Alvernia  et  d'un  Guerïno  il  meschïno. 
Ajoutez  à  cela  qu'il  travaillait  d'après  les  sources^ 
et  qu'il  a  dû  connaître  un  nombre  inconcevable  de 
versions  antérieures.  Pour  débrouiller  un  tel  éche- 


1.  C'est  le  ms.  fr.  de  Venise  n^  XIII,  lequel  est  malheureusement 
incomplet.  V.  Farticle  de  P.  Rajna,  dans  le  Zeitschrift  fur  romani- 
sche  Philologie  et  la  note  de  Gaspary,  .Siform  délia  letteratura  italiana 
tradotta  dal  tedesco  da  Nicôla  Zingarelli.  Turin,  1887,  t.  I,  p.  428.  — 
2.  A  la  lin  des  Nerbo7iesi  il  s'appelle  lui-même  Andréa  d'  Jacopo  da 
Barberino  «  Finiti  i  libri  de'  Nerbonesi,  secundo  Uberto,  duca  di  San- 
Marino,  autore  di  questa  istoria,  e  per  me,  Andréa  d'  Jacopo  da  Bar- 
berino, che  lo  traslatai  di  francioso  in  taliano.  Deo  graziasse,  amenne, 
ametme.  Finita  la  storia  de' Nerbonesi.  »  (Edition  d'Isola,  II,  p.  710). 
Jacopo  était  le  nom  de  son  père. 


I    PART.    LIVU.    II. 
CHAP.  XXVllI. 


I    PART.   LTVH.    IT. 
CHAP.  XXVIII. 


356  VOYAGES  DE  L^ÉPOPÉE  FRANÇAISE. 

veau,  il  a  fallu  toute  la  patience  et  toute  la  subtilité 
d'un  Rajna  \ 

Les  jReali  ne  sont  en  réalité  composés  que  de  six 

1.  «  I  Reali  di  Fraîicia,  Ricerche  intorno  aï  Reali  di  Francia,  per 
Pio  Rajna,  seguite  dal  libro  délie  storie  de  Fioravante  et  dal  cantare 
di  Bovo  d'Antona.  »  (Bologne,  Romagnoli,  t.  I,  1872,  in-S».  Gollezione 
di  opère  inédite  o  rare  déi  prhni  tre  secoli  délia  lingiia).  =  Les  trois 
premiers  livres  des  Reali  ont  pour  base  unique,  d'après  le  savant  ita- 
lien, une  compilation  de  la  première  moitié  du  xiv^  siècle,  un  Fiora- 
vante, que  M.  Rajna  a  découvert  en  deux  manuscrits  de  Florence  et 
qu'il  a  publié  in  extenso  dans  les  Appendices  de  son  premier  volume. 
Cette  compilation  {suivant  une  hypothèse  de  M.  G.  Paris)  aurait  été 
faite  en  Toscane  «  d'après  une  série  de  poèmes  franco-italiens  déjà 
soumis  à  un  travail  cyclique  et  formant  un  ensemble  analogue  SiU  Pépin 
et  Charlemagne  du  ms.  XIH  de  Venise  ».  M.  Rajna  croyait  y  voir  la 
traduction  d'un  roman  en  prose  française  ;  mais  G.  Paris  lui  a  fait  obser- 
ver que  les  plus  anciens  de  ces  romans  ne  remontent  pas  plus  haut  que 
le  xiv^  siècle,  et  que  d'aillleurs  la  conception  de  la  geste  du  Mayen- 
çais,  qu'on  retrouve  partout  dans  le  Fioravante,  est  essentiellement 
italienne.  =  Quoi  qu'il  en  soit,  le  Fioravante  découvert  par  M.  Rajna,  se 
divise  en  cinq  parties  :  1»  Fiovo,  répétition  anticipée  de  la  légende  de 
Floovant,  est  emprunté  à  un  poème  français  (avec  ou  sans  l'intermé- 
diaire d'un  poème  franco-italien,  suivant  qu'on  adopte  ou  non  le  sys- 
tème de  M.  Gaston  Paris)  qu'une  Saga  islandaise  nous  a  heureusement 
conservé  ;  2°  Fioravante  dérive  d'un  Floovant  en  vers  français  ;  S^Drii- 
giolina  (type  de  l'épouse  persécutée)  remonte  à  un  poème  français 
plus  ancien  que  notre  Florent  et  Octavien;  4°  La  guerre  d'Octaviefi  en 
Orient  est  tirée  (il  y  a  ici  une  grande  obscurité)  soit  de  l'imagination 
du  compilateur  italien,  soit  d'un  original  français  ;  5°  Gisbert  au  fier 
visage^  roi  de  France,  a  sa  source  dans  un  poème  français  perdu,  dont 
il  est  très  nettement  parlé  dans  Gaidon  (v.  812-830).  C'est  l'histoire  d'un 
révolté,  qui  dit  un  jour  à  Dieu  :  «  Je  ne  te  crains  plus  »,  qui  est  sou- 
dain frappé  de  la  lèpre  et  qui,  comme  Nabuchodonosor,  se  met  à  paî- 
tre l'herbe.  Dieu,  «  touché  de  son  repentir,  le  guérit  et  lui  rend  son 
royaume  ».  Tel  est  le  Fioravante,  telle  est  la  source  des  trois  pre- 
miers livres  des  Reali.  —  Le  livre  IV  est  consacré  à  Beuves  d'Hans- 
tone.  Le  compilateur  italien  se  serait  ici,  d'après  P.  Rajna,  servi  du 
Bovo  d'Antona  du  manuscrit  XIII  de  Venise,  d'un  autre  Bovo  (que 
M.  Rajna  a  découvert  à  laLaurentienne  et  qu'il  a  publié,  comme  le  pré- 
cédent, à  la  fin  de  son  livre)  et  enfin  d'un  Beuves  français  qui  serait 
d'origine  anglo-normande.  —  Le  livre  V  où  l'on  raconte  «  la  vengeance 
que  les  fils  de  Beuve  tirent  de  la  mort  de  leur  père  »,  serait,  au  dire  de 
Rajna,  une  simple  invention  du  compilateur  italien.  —  Le  VP  et  der- 
nier livre  des  Reali  se  divise  en  trois  parties  :  1°  une  Berte  qui  est 
dérivée  de  la  Berta  du  manuscrit  XIII  ;  2°  un  Mainet  sorti  du  Karleto 
qui  se  lit  au  même  manuscrit  (mais  ce  n'est  point  là  son  unique  source) 
et,  enfin;  3°  des  Enfances  Roland,  qui  ont  leur  origine,  au  moins 
immédiate  et  partielle,  dans  la  Berta  et  Milone  et  dans  VOrlandino 
du  même  manuscrit  cyclique.  =  Tels  sont,  laborieusement  résumés  en 
quelques  lignes,  d'après  un  excellent  article  de  G.  Paris  {Romania, 
1873,  pp.  351-366),  sauf  erreurs  qui  seraient  de  notre  fait,  les  résultats 
auxquels  est  arrivé  Pio  Rajna.  La  plupart  semblent  définitifs. 


CHAP.    XXVIII. 


VI.  EN  ITALIE.  357 

liyres,  et  c'est  avec  cette  division,  c'est  sous  cette  i  part.  uyr.  n. 
forme  exacte  qu'on  les  a  cent  fois  réimprimés  depuis 
le  xv"  siècle.  Il  est  aujourd'hui  démontré  que  VAspro- 
monte,  la  Spagna  et  la  Seconda  Spagna  ne  forment 
pas,  comme  on  a  pu  le  croire,  les  livres  VII,  VIII  et 
IX  de  la  grande  compilation  d'Andréa  daBarberino  ^ 
C'est  donc  devant  les  «  six  livres  »  qu'il  nous  faut 
faire  halte.  Les  trois  premiers  ont  pour  objet  l'histoire 
de  toute  une  race  de  rois  de  France  qui  est  antérieure 
à  Pépin,  et  c'est  là  qu'on  peut  trouver  (comme  on  l'a 
dit  avant  nous)  quelque  vestige  de  l'épopée  «  méro- 
vingienne ».  Les  livres  IV  et  V  sont  consacrés  à  Beu- 
vesd'Hanstone,  et  c'est  en  Italie  seulement  qu'on  a  eu 
cette  idée  singulière  d'introduire  brutalement  le  Bovo 
cVAntona  (sans  trop  savoir  pourquoi)  dans  le  corps  des 
Royaux  de  France.  Le  sixième  livre  est,  à  nos  yeux, 
le  plus  important  de  tous  et  comprend  tout  ce  qui 
touche  à  la  mère  de  Charlemagne,  aux  enfances  du 
grand  empereur,  à  celles  de  Roland  :  une  Berta,  un 
Mainetto  et  un  Orlandino  précédé  de  Berta  e  Mïlone. 
Il  est  aisé  de  voir,  malgré  tout,  que  le  plan  du  compi- 
lateur italien  devait  être  beaucoup  plus  vaste  et  qu'il 
s'est  arrêté,  non  pas  à  moitié  chemin,  mais  presque 
au  commencement  de  la  route.  Si  vaillant  qu'il  fût,  il 
a  reculé.  Est-il  bien  certain  qu'il  avait  d'abord  com- 
posé VAspromonte,  et  qu'il  n'a  écrit  les  vrais  Beali  que 
pour  lui  servir  d'introduction  ?  Ce  qui  semble  mieux 
prouvé,  c'est  que  VAspromonte,  sans  avoir  jamais  fait 
officiellement  partie  des  Beali,  dut  être  considéré  par 

1.  VAspromonte  avait  été  en  1835  signalé  par  Ranke,  ainsi  que  la 
Spagna  en  prose  et  la  Seconda  Spagna,  comme  une  véritable  Suite  des 
Reali  (Mémoires  de  V Académie  de  Berlin,  Philos,  class.,  p.  460).  C'est  à 
Pio  Rajna  que  revient  l'honneur  d'avoir  démontré,  le  premier,  que 
VAspromonte  et  les  deux  Spagna  en  question  ne  doivent  pas  être 
légitimement  considérés  comme  les  livres  VII,  VIII  et  IX  des  Reali. 


1.  PART,    LIVR.    11. 
GHAP.    XXYIII. 


358  VOYAGES  DE  LIPOPÉE  FRANÇATSE. 

Andréa  da  Barberino  comme  la  suite  nécessaire  de  ses 
six  premiers  livres.  Il  ne  faudrait  pas  aller  plus  loin 
dans  la  voie  de  l'hypothèse  :  le  très  fécond  compilateur 
se  proposait  sans  doute  d'écrire  une  Spagna;  mais  il 
aura  été  détourné  de  cette  œuvre  rêvée  par  je  ne  sais 
combien  d'autres  œuvres  qu'il  a  menées  à  bonne  iîn. 
En  résumé,  lesJReali,  composés  des  six  livres  énumérés 
plus  haut,  n'ont  d'autre  complément  que  VAspro- 
monte,  lequel  ne  fait  pas  avec  eux  un  seul  et  même 
corps  d'ouvrage.  Tel  est,  je  pense,  l'état  actuel  de  la 
question. 

Les  Reali  étaient  en  réalité  une  entreprise  trop  har- 
die et  qui  était  condamnée  à  un  avortement  ;  mais  tels 
qu'ils  sont,  ils  ont  conquis,  dans  toute  l'Italie,  une  po- 
pularité à  laquelle  on  ne  saurait  rien  comparer.  «  C'est 
encore  aujourd'hui  le  livre  le  plus  populaire  de  l'Italie  : 
tous  les  Italiens  que  j'ai  interrogés,  dit  Rajna,  m'ont 
attesté  ce  fait  pour  leurs  provinces  respectives.  On  cite 
des  libraires  qui  se  sont  enrichis  à  faire  de  mauvaises 
réimpressions  de  ce  livre,  et  il  n'est  pas  rare  que,  sur  les 
murailles  de  quelque  ville  suffisamment  cultivée,  on 
lise  une  annonce  ainsi  conçue  :  Qiiesta  sera,  il  loro  servo 
burattmaro  rappresenta  Bovo  d'Antona,  terza parte  dei 
Reali  di  Francia  '.  »  Joignez  à  cela  les  improvisateurs 
qui  vulgarisaient  naguère  ces  mêmes  Reali  dans  tous 
les  carrefours  et  à  tous  les  coins  de  rue  :  il  y  en  eut 
même  un  qui  les  versifia,  hélas!  et  composa  alimpro- 
viso  quatre-vingt-dix-huit  chants  en  octaves.  C'était  un 
certain  Cristoforo  Fiorentino  qui  vivait  à  la  fin  du 
xv'^  siècle  et  s'était  modestement  laissé  surnommer 
VAltissimo  "^  Il  ne  put  achever  son  œuvre  ;  mais  on 


1.  Pio  Rajna,  I  Reali,  p.  309;  G.  Paris,  Bomania,  1873,  p.  365.  — 
2.  V.  plus  loin,  IV,  45.  Cf.  G.  Paris,  Histoire  poétique  de  Charlema- 
!/7ie,  p.  191  et  RomoMia,  1873,  p.  365, 


YT.  EN  ITALIE. 


3.^9 


voit  que,  même  Scm^liiSpagna,  le^Reali  faisaient  leur 
chemin  dans  le  monde. 

C'est  à  d'autres  compilateurs  et  à  d'autres  poètes 
qu'il  était  réservé  d'écrire  la  Spagna. 

Mais,  comme  il  y  a  plusieurs  œuvres  qui  portent  ce 
titre  (les  unes  en  vers,  les  autres  en  prose),  il  importe 
d'établir  très  lucidement  leurs  caractères  distinctifs 
et  leur  vraie  filiation. 

Donc,  il  y  a  eu  une  Spagna  in  rima  qui  fut  com- 
posée entre  les  années  1350  et  1380  et  qui  est  certai- 
nement antérieure  à  toutes  les  Spagna  en  prose.  Ce 
premier  poème,  emprunté  à  des  légendes  françaises 
plus  ou  moins  défigurées,  a  été  lui-même,  au  xv''  siècle, 
remanié  ou  plutôt  imité  en  vers  et  de  là  une  nouvelle 
famille,  à  laquelle  M.  Rajna  a  donné  le  nom  de  Botta 
dilioncisvalle.Cest  au  xv"* siècle  également  que  fut  écrite 
la  Spagna  en  prose  où  l'on  trouve  des  citations  de  la 
Spagna  en  vers,  et  dont  il  nous  est  resté  deux  manus- 
crits, celui  de  la  Bibliothèque  Albani  et  celui  de  la  Bi- 
bliothèque Médicis  ;  mais,  ici  encore,  il  y  a  une  seconde 
famille  de  textes,  laquelle  est  représentée  par  le  Viaggio 
di  Carlomagno  in  Ispagna,  œuvre  milanaise  du  milieu 
du  xv'  siècle.  Toute  cette  classification  est  due  à  M.  Pio 
Rajna  ^  qui  a  fait  pour  l'Italie  ce  que  Mila  de  Fontanals 
a  fait  pour  l'Espagne. Toute  comparaison  entre  ces  deux 
hommes  ne  peut  que  faire  honneur  à  chacun  d'eux. 

Les  théories  de  Rajna  renversent  tous  les  systèmes 
qui  avaient  été  précédemment  hasardés.  Il  n'est  plus 
permis  de  dire  que  la  Spagna  in  rima  ait  pour  auteur 
un  Sostegno  di  Zanobi,  et  l'on  sait  qu'elle  est  l'œuvre 


[  PART.   LIVR.  11. 
CHAP.  XXV III. 


La  Spagna, 


1.  La  Botta  di  Roncisvalle  nella  letteratura  cavallerescha  italiana. 
Bologna,  tipi  Fa  va  et  Garagnani,  1871.  (Extrait  du  Propugnatore,  I, 
p.  337  et  ss.)  Nous  en  avons  donné  plus  loin  un  résumé  plus  analyti- 
que (III,  pp.  406,  407). 


I  PART.  uxn.  II. 

CHAP.    XXVMI. 


aoo  VOYAGES  DE  t;épopée  française. 

d'un  poète  populaire  toscan  qui  a  voulu  garder  l'ano- 
nyme.  Son  épitlîète  à'istoriata,  sur  laquelle  on  avait 
risqué  plus  d'une  hypothèse,  ne  se  rapporte  en  réalité 
qu'aux  miniatures  dont  un  de  ses  manuscrits  était 
«  historié  *  ».  Les  sources  auxquelles  notre  toscan  a 
remonté  sont  connues  :  c'est  V Entrée  de  Spagne  et  cette 
Giœîre  d'Espagne  à  laquelle  on  a  donné  de  nos  jours 
le  nom  peu  exact  de  P?nse  de  Pampelune  ;  c'est  le  texte 
du  Roland  qui  est  conservé  dans  le  plus  ancien  des 
manuscrits  de  Venise,  et  où  l'on  a  intercalé  unePm^ 
de  Narbonne;  ce  sont  enfin  ces  remaniements  du 
Roland  qu'on  désigne  sous  le  nom  de  Roncevaux,  Un 
rôle  considérable  y  est  donné  à  certains  personnages 
que  notre  épopée  avait  laissés  dans  la  pénombre  :  tel 
ce  Baudouin,  fils  de  Ganelon,  héros  qui  fait  oublier  la 
traîtrise  paternelle,  comme  le  Gérald  de  la  Fille  de 
Roland,  figure  charmante  et  qu'on  a  plaisir  à  retrou- 
ver dans  toutes  les  versions  italiennes.  Consacrée  à  des 
exploits  depuis  longtemps  populaires,  toute  pleine  des 
grands  souvenirs  de  Charlemagne  et  de  Roland,  intel- 
ligemment composée,  et  sous  cette  forme  d'octaves  où 
s'est  complu  le  génie  italien,  la  Spagna  en  vers  a 
eu  un  immense  et  durable  succès  que  l'imprimerie  a 
consacré  et  agrandi.  Elle  mérite  enfin  d'être  considé- 
rée (le  mot,  qui  est  très  juste,  est  de  Gaston  Paris) 
comme  <(  le  prototype  de  la  forme  épique  en  Italie  ^  ». 
Une  telle  œuvre,  et  qui  réussit  à  ce  point,  ne  peut 
manquer  de  provoquer  des  imitations. 


1.  Pio  Rajna  ne  signale  que  trois  manuscrits  de  la  Spagna.  M.  An- 
toine Thomas  a  retrouvé,  à  la  Bibliothèque  Nationale  de  Paris,  deux 
autres  manuscrits  (fonds  italien,  n»»  395  et  567),  dont  personne  ne  sem- 
blait avoir  soupçonné  l'existence  et  qui  pourtant  sont  décrits,  depuis 
1835,  dans  Touvrage  bien  connu  du  docteur  Marsand  :  /  nianoscritti 
italiani  délia  regia  bibliotheca  Parigina.  (i?omama,1885,pp.207  et  ss.) 
—  2.  Histoire  j)oétiqî{e  de  Charlemagfie,  p.  193. 


VI.  EN  ITALIE.  361 

La  Botta  di  Ronmvalle  ^  n'est  qu'une  imitation  de 
la  Spagna  in  rima,  où  l'on  ne  trouve  que  peu  d'élé- 
ments vraiment  nouveaux,  mais  où  l'auteur  a  laissé 
librement  courir  son  imagination ,  tout  en  reproduisant 
intégralement  de  longs  fragments  de  son  modèle.  Il 
écrit  en  vers  lui  aussi,  mais  avec  certaines  allures  de 
style  populaire,  et  ne  connaît  guère  d'autres  sources 
que  celles  de  son  devancier.  L'œuvre  est  sans  doute 
de  la  première  partie  du  xv'  siècle,  et  l'on  y  voit, 
contre  toutes  les  règles  de  la  vérité  historique,  figu- 
rer auprès  de  Charlemagne  «  les  comtes  d'Alençon, 
de  Bourbon,  de  Saint-Omer  et  d'Armagnac  ».  On  ne 
s'étonnera  pas  si  ce  remaniement  médiocre  n'a  pas 
eu  tout  le  succès  de  l'original. 

La  Spagna  en  prose  ^  a  eu  de  singulières  destinées. 
Il  fut  un  temps,  qui  n'est  pas  loin,  où  l'on  a  pu  la  consi- 
dérer comme  faisant  officiellement  partie  des  Reali 
dont  elle  aurait,  disait-on,  formé  le  huitième  livre. 
On  allait  plus  loin  et,  emporté  par  la  vraisemblance, 
on  lui  attribuait  un  rôle  considérable  dans  l'évolution 
de  la  littérature  au-delà  des  Alpes.  On  en  faisait  le 
véritable  trait  d'union  entre  les  poèmes  français  et  les 
œuvres  italiennes.  Il  a  fallu  renoncer  à  d'aussi  spécieu- 
ses théories  et  admettre  décidément,  avec  Pio  Rajna, 
que  la  Spagna  en  prose  est  postérieure  à  la  Spagna  in 
rima,  laquelle  fut  écrite  à  la  fin  du  xiv''  siècle.  La  voilà 
donc  bien  déchue  de  sa  première  gloire  ;  mais  il  lui 
reste  d'avoir  eu  une  véritable  influence,  une  vaste 
diffusion  et  de  nombreux  lecteurs.  De  même  aussi 
que  nous  avons  constaté  plus  haut  l'existence  de  deux 
familles  de  la  Spagna  en  vers;  de  même,  nous  avons 
à  constater  deux  familles  très  distinctes  de  la  Spa- 

1.  Y.  plus  loin,  III,  pp.  407  et  559.  —  2.  Cf.  également,  III,  pp.  407, 
108  eA  559. 


I.  PART.  LIVR.  IT. 
CHAP.   XXYIU. 


I    PART.   MVR.   II. 
CHAP.  xxvin. 


362  VOYAGES  DE  L'EPOPEE  FPiANÇAJSE. 

gna  en  prose.  Nous  venons  de  parler  de  la  première  : 
le  Viaggio  dï  Carlomagno  in  Ispagna  ^  est  le  nom  sous 
lequel  nous  connaissons  la  seconde.  C'est  une  com- 
pilation du  xv""  siècle  où,  comme  nous  le  verrons, 
l'auteur  a  surtout  mis  à  profit  X Entrée  de  Spagne,  la 
Prise  de  Pampebme  et  un  Galien  qui  est  sans  doute 
emprunté  à  un  roman  franco-italien.  Nous  aurons  lieu 
d'en  donner  ailleurs  une  analyse  complète  et  d'en  tirer 
un  notable  parti  pour  combler  les  lacunes  de  V Entrée 
de  Spagne.  Quant  aux  différences  qui  séparent  l'affabu- 
lation de  la  Spagna  en  prose  proprement  dite  de  celle 
du  Viaggio,  il  sera  facile  de  s'en  faire  à  tout  le  moins 
une  idée  générale  et  sommaire,  si  l'on  veut  bien  se 
reporter  plus  loin  aux  Notices  de  VEyitrée  de  Spagne, 
de  la  Prise  de  Pampelune,  du  Roland  et  du  Galien  ^ 
L'important,  —  à  travers  tant  de  détails  que  nous 
essayons  de  simplifier  et  tant  d'obscurités  que  nous 
voudrions  éclaircir,  — c'est  de  saisir  nettement,  en  une 
vue  d'ensemble,  l'enchaînement  de  toutes  ces  œuvres 
qui  furent  consacrées  à  la  grande  expédition  d'Espa- 
gne. Un  poète  inconnu  rime,  vers  1380,  l'histoire  de 
cette  guerre  héroïque,  en  se  servant  de  quelques  modè- 
les franco-italiens  ou  français,  et  voilà  la  Spagna  in 
rima.  Un  second  poète,  au  commencement  du  xv*"  siè- 
cle, la  contrefait,  en  l'abrégeant  et  en  la  modifiant 
sans  trop  de  scrupule,  et  voilà  \di  Botta  di  Roncisvalle, 
D'autre  part,  un  compilateur,  qui  connaît  et  cite  la 
Spagna  in  rima,  lance  dans  le  monde  une  Spagna  en 
prose  qui  ne  saurait  être  antérieure  à  1380,  et  voilà 
notre  Spagna  en  prose,  à  laquelle  le  Viaggio,  œuvre 

1.  Publié  par  Ceruti  en  187]  (Bologne,  Romagnoli).  V.  plus  loin,  III, 
pp.  408  et  560.  —  2.  On  trouvera  plus  loin  des  analyses  développées 
de  la  Spagna  in  rima,  111,  580,  581;  de  la  Botta,  581,  582;  de  la  Spa- 
gna en  prose,  424-426;  461;  583-586;  du  Viaggio.  294,  295;  332,  333; 
426-431;  454-457;  461-465;  584-586. 


I    PART.  LIVR.  II. 
CHAI'.   XXVIII. 


VT.  EN  ITALTE.  363 

(lu  xy'  siècle,  fera  bientôt  une  concurrence  plus 
ou  moins  sérieuse.  C'est  encore  un  peu  compliqué, 
mais  à  peu  près  clair. 


Heureusement,  la  geste  de  Guillaume  n'a  donné  lieu  lcs  Nerbonesu 
en  Italie  à  rien  de  pareil.  Une  œuvre,  immense  à  la 
vérité,  mais  unique,  les  Nerbonesi,  concentre  ici  notre 
attention  au  lieu  de  la  disséminer.  L'auteur  de  cette 
énorme  compilation  nous  est  déjà  connu,  et  c'est  cet 
infatigable  prosateur  auquel  nous  devons  déjà  les 
lieali  et  VAspromonte;  c'est  cet  Andréa  da  Barberino  ^ 
qui  a  dû  travailler  plus  de  dix  heures  par  jour  durant 
de  longues  années  et  qui  n'a  certes  pas  eu  le  loisir  de 
remettre  vingt  fois  son  œuvre  sur  le  chantier.  On  ne 
sera  pas  surpris  qu'on  ait  essayé  de  relier  les  Nerhonesi 
aux  Reali  ^  ;  mais  un  tel  lien  n'a  rien  de  solide,  et  les 
deux  compilations  sont  indépendantes  l'une  de  l'autre. 
Il  est  vrai  que,  dans  l'une  et  l'autre,  Andréa  da  Bar- 
berino emploie  exactement  les  mêmes  procédés  et  qu'il 
y  copie,  plus  ou  moins  librement,  des  modèles  qui 
ont  certainement  la  même  origine,  je  veux  dire  des 
romans  français  ou  franco-italiens.  Avait-il  sous  les 
yeux  quelques-uns  de  ces  vastes  manuscrits  cycliques 
qui  sont  un  des  caractères  de  la  geste  de  Guillaume  ? 
Avait-il  pris  le  soin  délicat  de  se  composer  une  biblio- 
thèque spéciale  et  d'y  rassembler  un  àuntousles  romans 
dont  il  voulait  utiliser  le  texte.  On  ne  saurait  résou- 
dre un  cas  aussi  litigieux;  mais  enfin,  et  quelle  que 
soit  la  solution  de  ce  problème,  nous  avons  pu  recon- 
stituer soit  ce  manuscrit  cyclique,  soit  les  différents 


1.  L'œuvre  est  de  la  fin  du  xiv<^  ou  du  commencement  du  xv®  siècle. 
-  2.  V.  plus  loin,  lY,  pp.  32,  33. 


364  VOYAGES  DE  L'ÉPOPÉE  FRANÇAISE. 

PART.  LivR.  lî.  manuscrits  en  question,  et  Ton  peut  se  convaincre 

CHAP.  XXVHI.  -l  ^  '^  A  ^ 

que  l'auteur  italien  avait  sous  la  main  et  a  traduit 

ou  imité  les  Enfances  Guillaume,  Macaire,  le  Dépar- 
tement des  enfans  Aimeri,  le  Siège  de  Narbonne, 
le  Couronnement  Loois,  Guibert  d'Andrenas,  le  Char- 
roi de  Nîmes,  la  P?nse  d'Orange,  Aimer  le  Cliétif 
(poème  perdu),  la  Covenant  Vivien,  Aliscans,  Foul- 
ques de  Candie,  la  Bataille  Loquifer,  le  Moniage 
Renoart  et  le  Moniage  Guillaume^,  Voilà  bien  des 
modèles.  Il  est  difficile  d'admettre  qu'un  seul  ma- 
nuscrit cyclique  ait  contenu  tant  de  chansons,  et 
qu'il  ait  notamment  renfermé,  à  la  fois,  le  Macaire 
et  l'interminable  Foulques  de  Candie,  De  toute  façon, 
on  avouera  que  la  bibliothèque  d'Andréa  da  Bar- 
berino  était  assez  bien  composée. 

Les  Nerbonesi  \  écrits  dans  ce  style  flasque  et 
long  de  la  plupart  des  versions  italiennes  en  prose, 
ne  se  lisent  pas  cependant  sans  intérêt.  Il  y  a  tels  cha- 
pitres qui  nous  offrent  un  cours  complet  d'histoire 
universelle,  telle  qu'on  la  comprenait  au  commence- 
ment du  xiv^  siècle  ^  La  mise  en  scène  de  ces  singu- 
lières leçons  est  des  plus  ingénieuses.  Nous  sommes  au 
moment  ou  le  jeune  Louis  va  être  couronné  empereur: 
la  scène  se  passe  à  Paris,  et  toute  la  ville  est  en  liesse. 
On  sait  comment  on  décorait  alors  les  rues  et  les  pla- 
ces :  on  les  jonchait  de  verdures  et  de  fleurs,  et  l'on 
tendait,  sur  tous  les  murs,  des  tapisseries  ou  des  toiles 
peintes  sur  lesquelles  on  figurait  les  scènes  les  mieux 
appropriées  à  la  fête.  Or,  ce  jour  là,  on  imagina,  en 
l'honneur    du  fils   de   Charlemagne,  de  représenter 

1.  Cf.  le  «  tableau  de  concordance  »  que  nous  avons  dressé,  IV, 
pp.  44,  45.  —  2.  Nous  en  avons  donné  une  analyse  très  développée,  lY, 
pp.  34  et  ss.— 3.  Livre  III,  chap.  xix,  xxii  (éd.  Isola,  pp.  339-359).  Cf. 
une  singulière  histoire  de  la  ville  de  Paris,  livre  lY,  chap.  i,  (Isola,  I, 
pp.  366-;]68). 


Vl.  EN  ITALIE.  365 

sur  ces  courtines  l'histoire  des  quatre  grands  groupes 
humains  dontles  annales  étaient  alors  les  plus  illustres  : 
les  Juifs,  les  Païens,  les  Sarrazins  et  les  Chrétiens. 
Voilà  déjà  une  division  qui  paraîtra  des  plus  origi- 
nales ;  mais  c'est  devant  les  deux  dernières  séries  de 
tapisseries  que  je  conduirai  volontiers  mon  lecteur. 
Elle  n'est  pas  longue,  l'histoire  des  Sarrazins,  et  Ton 
n'y  fait  qu'un  bond  de  Mahomet  à  Mainet,  à  Agolant, 
kV  Entrée  de  Spagne,  à  Roncevaux  etàAnseïs.  C'est 
peu  sans  doute;  mais  les  chrétiens  ne  sont  guère 
mieux  partagés.  Oh!  l'étrange  histoire,  et  combien 
inférieure  à  la  vraie  !  Des  Actes  des  apôtres,  de  ce 
grand  jour  lumineux  de  la  Pentecôte,  on  passe  sur  le 
champ  à  la  légende  grossière  de  Simon  le  Magicien 
et  au  récit  fort  bref  de  l'arrivée  de  Joseph  d'Arima- 
thie  en  Bretagne.  Puis,  de  Titus  qui  fece  la  vendetta 
dï  Cristo,  et  de  Constantin  qui  reçoit  le  baptême,  on 
arrive  sans  transition  aux  héros  de  ces  Reali 
qui  sont  l'œuvre  aussi  de  l'auteur  des  Nerbonesi,  à 
Fiovo,  fils  de  Constantin,  à  Ricieri,  primo  paladino  di 
Francia,  aux  fils  de  Fiovo,  à  Fioravante  et  à  ses 
enfants,  à  Beuve  d'Hanstone,  à  l'histoire  de  Berte  et 
de  Pépin,  aux  conquêtes  de  Charlemagne  et,  hélas  !  à 
toutes  les  aventures  et  à  toutes  les  langueurs  de  la 
Table  ronde,  à  Uter  Pendragon  et  à  Artus,  à  Tristan 
et  à  Lancelot,  à  la  reine  Ginièvre  et  à  Iseult,  au  Saint- 
Graal  enfin.  Le  tout  se  termine  par  une  généalogie  fort 
détaillée  de  tous  les  personnages  des  Reali  auxquels 
Andréa  da  Barberino  ne  peut  s'empêcher  de  revenir 
avec  une  complaisance  trop  visible.  Et  voilà  l'histoire 
du  monde  chrétien,  telle  que  la  comprenait  le  pau- 
vre cerveau  de  ce  compilateur  sans  élévation  et  sans 
critique.  De  ces  beaux  premiers  siècles  de  l'Église,  de 
nos  cent  milliers  de  martyrs,  de  l'évangélisation  du 


I  PART.  LIVR.    II. 
GHAP.    XXVIII. 


I    i'ART.    LIVR.  II. 
CHAP.    XXVIIl. 


366  VOYAGES  DE  lïÉPOPÉE  FRANÇAISE. 

monde  antique,  de  ce  baptistère  de  Reims  où  fut  bap- 
tisée la  France,  de  ce  superbe  Charlemagne  de  l'his- 
toire qui  a  ressuscité  TEmpire  pour  l'offrir  au  Christ, 
des  douleurs  et  des  barbaries  de  la  première  époque 
féodale,  de  la  splendeur  des  xif  et  xiif  siècles,  des  lut- 
tes et  des  victoires  de  la  Papauté,  de  tous  ces  grands 
faits  qui  dominent  l'histoire  et  en  sont  l'essence,  il  ne 
sait  rien,  il  ne  dit  rien.  Fiovo  lui  suffît. 

Nous  parlions  de  son  style  tout  à  l'heure  :  son  moin- 
dre défaut  est  de  changer  absolument  la  physionomie 
des  modèles  français.  Ce  médiocre  écrivain  alanguit 
tout  ce  qui  est  fort  et  efféminé  tout  ce  qui  est  mâle  ^ 
Ce  n'est  pas  à  dire  cependant  qu'il  n'y  ait  encore  çà  et 
là  de  beaux  reflets  de  l'original,  peut-être  même  quel- 
ques inventions  heureuses,  et  il  y  aurait  là,  je  pense, 
les  éléments  d'une  belle  Anthologie.  Rien  n'est  plus 
vivant  que  les  épisodes  du  vieil  Aimeri  souffleté  par 
Arnaldo  deMayence^  du  crucifiement  et  de  la  déli- 
vrance de  Guibelin^  de  la  réconciliation  d'Aimer  avec 
son  père  \  Je  leur  préfère  encore  la  scène,  vraiment 
touchante  et  qui  laisse  une  impression  profonde,  du 
départ  et  de  la  disparition  d'Ogier.  Un  jour,  Charles  qui 
est  très  vieux  et  s'est  livré  servilement  aux  Mayençais, 
adresse  au  Danois  des  reproches  sanglants  pour  n'avoir 
pas  rempli  heureusement  un  message  auprès  de 
Guillaume  et  de  ses  frères  :  «  Tu  n'es  qu'un  couard  », 
lui  dit-il.  Ogier,  entend  cette  parole,  garde  le  silence, 


1.  On  pourrait  prendre  ici  comme  type  le  Charroi  de  Nîmes,  cette 
chanson  si  rugueuse,  si  primitive  et  d'un  comique  si  rude.  L'auteur 
des  Nerbonesi  l'a  défigurée  en  quelques  pages  sans  saveur  et  sans 
nerf  (IV,  cliap.  m,  pp.  373  et  ss.).  Tout  l'élément  comique  de  nos  vieux 
poèmes  est  supprimé  de  parti  pris  par  x\ndrea  da  Barberino  :  témoin 
le  rôle  que  les  trouvères  français  avaient  assigné  au  géant  Rainouart  et 
dont  le  compilateur  italien  n'a  tenu  aucun  compte.  —  2.  Livre  I, 
chap.  XVI  et  suiv.  de  l'édition  Isola  (tome  I,  pp.  46  et  suiv.)  —  3.  Livre 
II,  chap.  VI.  (Isola,  ibid.,  p.  152.)— 4.  Livre  II, chap.  xxi.  (ibid,  p.  195.) 


I  PART.  LIVR.   ir. 

CHAP.  xxviir. 


VI.  EN  ITALIE.  367 

se  rend  dans  la  chambre  qu'il  habitait  au  palais  et  s'y 
revêt  du  costume  des  pèlerins  :  esdavine,  bourdon 
et  le  reste.  Puis,  toujours  silencieux  et  grave,  il  saisit 
l'Oriflamme  dont  il  avait  la  garde,  rentre  dans  la 
grand'salle,  s'agenouille  devant  l'Empereur  et  lui  de- 
mande sa  bénédiction.  Après  quoi,  il  se  relève,  remet 
l'Oriflamme  aux  mains  de  Charles  et  sort  du  Palais. 
On  n'a  jamais  su,  depuis  lors,  ce  qu'il  était  devenu  \ 
Voilà  qui  est  grand. 

La  légende  de  Guillaume  n'a  vraiment  donné  lieu     La  légende 

.  .         .  d'Ogicr. 

en  Italie  qu'à  cette  vaste  compilation  des  Nerbonesi. 
Rien  de  complexe,  rien  d'obscur.  Par  malheur,  il 
n'en  va  pas  de  même  pour  la  geste,  absolument  fac- 
tice et  artificielle,  à  laquelle  les  cycliques  ont  imposé 
le  nom  de  Doon  de  Mayence.  Elle  n'a  pas  d'unité,  cette 
geste  de  Doon,  et  semble  double  à  tout  le  moins.  Deux 
héros,  Ogier  et  Renaud,  s'y  disputent  la  première 
place.  Tous  deux  la  mériteraient  à  des  titres  divers 
et  seraient  dignes  d'être  le  centre  de  tout  le  cycle. 
Tous  deux,  disons-nous;  mais  c'est  un  de  trop. 

Renaud  et  Ogier  ont  été  adoptés  par  les  jongleurs 
et,  plus  tard,  par  les  poètes  ou  les  prosateurs  italiens. 
Le  premier,  je  l'avoue,  a  eu  là-bas  une  meilleure  et 
plus  brillante  fortune  :  il  a  fait  échec  à  Roland  lui- 
même,  et  tout  récemment  encore,  les  cantastorïe,  les 
chante-histoires,  en  Sicile  et  à  Naples,  portaient  le 
nom  de  Rinaldi,  à  cause  qu'ils  chantaient  surtout  les 
exploits  de  Renaud  de  Montauban  ^  Pour  avoir  eu 
moins  de  rayonnement,  Ogier  n'en  a  pas  moins  été  un 
des  héros  les  plus  populaires  de  la  littérature  italienne, 

^  1.  Livre  I,  chap.  xxv;  éd.  Isola,  I,  pp.  70-71.  Il  est  à  désirer  que 
Ton  compose  quelque  jour  une  «Chrestomathie  »,  non  seulement  avec 
ces  extraits  des  Nerbonesi,  mais  encore  avec  les  meilleurs  morceaux 
de  toutes  les  imitations  étrangères  de  notre  Épopée  nationale.  — 
2.  Romania,  1879,  p.  137. 


1    PXRT.   LTYR.   U. 
CHAP.   XXVIII. 


368  VOYAGES  DE  L  ÉPOPÉE  FRANÇAISE. 

et  nous  le  prendrons  pour  type.  Son  histoire,  d'ail- 
leurs, est  des  plus  compliquées,  et  jamais  nous  n'avons 
eu  besoin  d'autant  de  clarté. 

Dans  la  légende  d'Ogier,  il  est  trois  éléments  qu'il 
faut  toujours  distinguer  l'un  de  l'autre  :  ses  Enfances, 
sa  Chevalerie,  et  les  Suites  fort  diverses  que  l'on  a 
données  ultérieurement  à  l'antique  légende  du  Danois. 
En  Italie,  c'est  la  mort  de  Brehier  (Bravieri)  qui  ter- 
mine la  Chevalerie  d'Ogier  et  forme  une  séparation 
très  nette  entre  cette  Chevalerie  et  les  Suites.  Voilà 
déjà  le  terrain  déblayé  ^ 

Les  enfances  d'Ogier,  à  notre  connaissance,  n'ont 
été  Tobjet  en  Italie  que  d'un  seul  récit  qui  soit  parvenu 
jusqu'à  nous,  et  c'est  le  petit  poème  franco-italien  qui 
fait  partie  de  ce  fameux  manuscrit  XIII  de  Venise,  le- 
quel est  de  la  fin  du  xii'  siècle  et  forme  une  sorte  de 
Reali  anticipés  ^  La  Chevalerie,  au  contraire,  a  été  plus 
durablement  populaire  et,  à  côté  de  la  version  du  manu- 
scrit XIII  de  Venise,  nous  en  possédons,  en  Italie,  deux 
rédactions  plus  ou  moins  éloignées  des  textes  français  ^ , 

1.  Tout  ce  qui  suit  est  le  résumé,  —  aussi  condensé  que  possible,  — 
d'un  très  consciencieux  et  très  long  travail  de  Pio  Rajna,  qui  est  inti- 
tulé :  Uggeri  il  Danese  nella  letteratura  romanzesca  degli  Italiani; 
{Romania,  1873,  p.  153  et  ss.;  1874,  pp.  31  et  ss.;  1875,  pp.  898  et  ss.)  Le 
savant  italien  a  résumé,  dans  un  Tableau  facile  à  saisir,  la  filiation  de 
toutes  les  oeuvres  françaises  et  italiennes  consacrées  à  Ogier  (1.  c, 
1874,  p.  70).  —  2.  Voy.  sur  ces  «Enfances  d'Ogier  »  d'après  le  ms.  XIII, 
les  deux  articles  de  F.  Guessard,  dans  la  Bibliothèque  de  l'École  des 
Chartes,  (t.  XVIII,  pp.  19^^  et  ss.  et  XXV,  pp.  489  et  ss).  Cf.  plus  loin 
Tanalyse  de  cette  partie  du  poème  franco-italien  (III,  p.  55).  On  la  com- 
parera utilement  avec  la  vieille  chanson  attribuée  à  Raimbert(vers  1- 
3102. Cf.  III,  52-63)  et  avec  les  Enfances  Ogier  d'Adenet.— 3.Nous  croyons 
devoir  donner  ici,  en  regard  l'une  de  l'autre  :  1»  l'analyse  de  la  «  Che- 
valerie Ogier  »,  d'après  le  ms.  XIII  de  Venise  et  2»  l'analyse  de  cette 
même  «  Chevalerie  »  d'après  le  poème  toscan  en  octaves.  Entre  ces 
deux  types,  la  différence  est  considérable. Le  ms.XIII  est  encore  fidèle 
à  la  tradition  française  :  le  poète  toscan  brode  en  toute  liberté  sur  le 
vieux  canevas. 

1"  MANUSCRIT  Xm  DE  VENISE.  2»    POEME  TOSCAN 

Il  y  avait  un   roi  païen,  le  Alaximo    ,  C'est    le  jour  de  la  Pentecôte  :  Charles  tient 

•^  *         '  cour  plémère.  Un   Sarrazin,  du  nom  de  Massi- 

çudét  qui  occupait  la  cite  de  Marmora    mione,  qui  est  seigneur   de  Vérone,   se  refuse 


369 


VI.  EN  ITALIE. 

plus  OU  moins  libres  ou  défigurées  :  Fune  de  ces  deux 
rédactions  est  un  poème  toscan  en  octaves  de  la  fin  du 
xiv'  siècle,  de  proportions  effroyables  —  quarante-sept 
chants,  trois  mille  sept  cents  octaves!  !  —  que  deux 
manuscrits  nous  ont  en  partie  conservé,  et  qui  a  été 


1   PART.    LIVK.   II. 
CHAP.  XXVIIl. 


(Vc^rone)  et  ne  voulait  pas  payer  à  l'Em- 
pereur le  tribut  qu'il  lui  devait. Ce  «  Maxi- 
mo  Çudé  »  avait  fort  mal  reçu  les  ambas- 
sadeurs de  Charles  ;  mais  celui-ci,  qui 
n'aime  plus  les  hasards  de  la  guerre,  ne 
désespère  pas  d'arriver  à  une  paix  dura- 
ble grâce  à  un  dernier  message.  Quel 
sera  le  nouveau  messager?  Tous  les 
Français  désignent  Ogier,  qui  accepte, 
mais  à  contre  cœur,  et  après  avoir  so- 
lennellement laissé  son  fils  Baudouin 
sous  la  tutelle  et  la  garde  de  l'Empereur. 
Le  Danois  se  met  en  route,  seul  :  il 
arrive  en  Italie,  fait  halte  à  Pavie  et  à 
Brescia.  Il  admire  fort  cette  belle  cité 
«  qui  a  jadis  été  fondée  par  Verçilio  « 
et  n'y  apprend  que  de  fort  mauvaises 
nouvelles  sur  le  compte  du  terrible 
Maximo.  Rien  ne  peut  cependant  l'em- 
pêcher de  poursuivre  sa  route,  et  le 
voilà  sous  les  murs  de  Marmora,  devant 
des  fourches  patibulaires  où  ballottent 
trente  pendus.  Le  Danois  entre,  sans 
montrer  d'effroi,  au  palais  du  Maximo 
qui  est  précisément  en  un  grand  accès 
de  colère  parce  qu'il  vient  de  perdre  un 
faucon  :  u  Renie  ta  foi,  ou  tu  seras  pen- 
«  du  »,  dit-il  au  Danois.  On  laisse  à 
Ogier  quelque  répit,  et  il  sait  en  profi- 
ter si  bien  qu'avec  l'aide  de  son  hôte- 
ier  et  de  quelques  amis  inconnus,  il 
arrive  à  pénétrer  de  nouveau  dans  le 
palais  du  roi  païen  et  à  lui  trancher  la 
tôle.  Bataille  dans  la  ville  ;  victoire  des 
chrétiens  ;  délivrance  finale  de  Marmora 
dont  Ogier  fait  généreusement  présen, 
à  son  bon  hôtelier.  Puis  le  Danois  se 
dnige,  vainqueur,  vers  la  France,  où  le 
narrateur  nous  transporte  sans  vaine 
transition.  Le  fils  de  l'Empereur,  Char- 
i  ot,  est  jaloux  du  fils  d'Ogier,  de  Beau- 


insolemment  à  payer  le  tribut  à  l'Empereur.  On 
lui  a  envoyé  messager  sur  messager  :  aucun 
n'est  revenu  :  «  Je  consens  à  y  aller,  dit  alors 
«  Ogier;  mais  je  vous  confie  mon  fils  Beaudouin. 
«  —  Il  ne  quittera  point  mon  fils  Chariot  »,  répond 
Charles.  Ogier  part  et  arrive  en  Italie.  Premiers 
exploits.  Après  avoir  tué  en  route  le  sénéchal 
de  Massimione  à  Brescia,  le  Danois  est  blessé 
mortellement  par  le  «  portier  »  de  Vérone,  mais 
est  guéri  par  une  herbe  merveilleuse.  Rencon- 
tre d'une  fée  qui  jouera  plus  tard  un  grand  rôle 
dans  le  dénouement  du  poème  ;  entrée  à  Vérone. 
—  Près  de  Massimione  se  trouve  alors  le  roi  d'Es- 
clavonie,  Lucano,  qui  a  promis  au  tyran  de  Vé- 
rone de  lui  donner  sa  fille  en  mariage. Ogier  paraît 
devant  le  Sarrazin  et  remplit  son  message  avec 
l'habituelle  insolence  des  ambassadeurs  de  notre 
épopée.  Massimione  s'emporte  et  ordonne  de 
pendre  le  messager  français  qui  est  sauvé  du 
dernier  supplice  grâce  à  son  courage  et  à  l'inier- 
vention  de  Lucano.  Il  lui  faut  cependant  passer  par 
une  terrible  alternative  :  «  Le  Danois  donnera  au 
roi  païen  trois  coups  d'épée  et  mourra,  s'il  ne  lui 
fait  aucun  mal;  ou  bien  il  devra  recevoir  trois 
coups  du  Sarrazin.  »  Ogier  se  décide  pour  le 
premier  parti;  mais  Massimione  est  revêtu  d'une 
armure  impénétrable,  et  les  deux  premiers  coups 
du  Danois  ne  l'atteignent  pas.  Avant  de  porter 
son  troisième  coup,  Ogier  se  recommande  à  la 
Vierge  qui  lui  envoie  saint  Georges.  Celui-ci  di- 
rige lui-même  l'épée  du  baron  chrétien,  et  Mas- 
simione, transpercé,  tombe  mort.  Lucano  qui  a 
vu  de  ses  yeux  la  Vierge  et  saint  Georges  des- 
cendre au  secours  du  Danois,  se  convertit  sou- 
dain et  demande  le  baptême.  Alors  tout  change  : 
Ogier,  avec  son  compagnon  Berlinghieri  et  son 
nouvel  allié  Lucano,  entreprend  et  achève  la  con- 
quête de  toute  cette  partie  de  l'Italie  qui  était 
aux  mains  des  Infidèles.  Didier,  le  roi  Didier, 
arrive  avec  des  évêques  et  des  clercs  :  baptême 
général  des  païens.  Lucano  offre  sa  sœur  à  Ogier 
qui  est  marié  et  ne  peut  l'accepter  :  c'est  Berlin- 
ghieri qui  l'épouse.  Le  Danois  envoie  un  bref  à 
Charles  pour  lui  apprendre  toutes  ces  nouvelles 
et  lui  recommander  de  nouveau  son  fils  Beaudouin. 
La  scène  se  transporte  soudain  à  la  cour  de 
l'Empereur  où  l'on  reçoit  le  message  d'Ogier  : 
allégresse  universelle,  danses  et  chants.  Au  mi- 
lieu de  toute  cette  joie,  un  seul  homme  est  som- 
bre et  triste  :  c'est  Ganelon.  Dans  ce  triomphe  du 
Danois,  Ganelon  ne  voit  que  trop  clairement 
l'exaltation  des  Chiaromontesi  et  l'abaissement 
des  Maganzesi.  U  va  trouver  le  fils  de  l'Empe- 
reur, Chariot,  etl'excite  perfidement  contre  le  fils 
d'Ogier  :  «  C'est  à  ce  Beaudouin,  lui  dit-il,  que  vo- 
«  tre  père  veut  laisser  sa  couronne.  »  Chariot,  qui 
aime  sincèrement  le  fils  d'Ogier,  ne  se  montre 
aucunement  irrité  de  cette  préférence  donnée  à 
son  ami;  mais,  quand  Ganelon  ajoute  :  «  Vous 
('  serez  désormais  tenu  pour  un  bâtard»,  il  s'ir- 
rite enfin  et  ne  repousse  plus  les  mauvais  con- 


I  PART.    LlYR.   Il, 
CHAP.  XXVIII. 


370  VOYAGES  DE  L'ÉPOPÉE  FRANÇAISE. 

souvent  réimprimé  In  extenso  de  1498  à  1638.  L'autre 
rédaction  est  en  prose  italienne,  et  l'on  ne  saurait  la 
faire  remonter  plus  haut  que  la  fin  du  xiv'  siècle.  C'est 
une  œuvre  qui  est  principalement  consacrée  à  Renaud 
de  Montauban  et  qui  est  intitulée,  d'une  façon  très 


douin,  et  ne  peut  pardonner  à  l'enfant 
la  gloire  trop  \ive  de  son  père.  Il  ne 
trouve  que  trop  aisément  le  moyen  d'as- 
souvir sa  haine  et,  un  jour,  à  la  chasse, 
frappe  mortellement  le  pauvre  Beau- 
douin.  Cette  mort  excite  une  grande 
rumeur.  Douleur  profonde  de  la  femme 
d'Ogier,  Floriamon  ;  colère  de  Char- 
les contre  son  fils  auquel  il  n'accorde 
que  trop  vite  un  pardon  immérité. 
Ogicr,  voici  Ogier  !  On  s'attendait  à  une 
effroyable  colère  ;  mais  Chariot  s'age- 
nouille devant  le  père  de  sa  victime  et 
obtient  sur-le-champ  sa  grâce.  Le  Danois 
se  console  on  racontant  sa  campagne 
d'Italie,  et  le  récit  tourne  en  longueur. 
Une  partie  d'échecs  va  ranimer  l'intérêt, 
et  Chariot  la  perd.  C'est  Ogier  qui  était 
son  adversaire, et  l'enfant  s'emporte  contre 
lui  avec  cette  rage  féroce  qui  est  com- 
mune à  tous  les  «  perdants  »  de  nos  vieil- 
les chansons  :  «  Je  ferai  de  toi,  dit-il 
«  à  Ogier,  ce  que  j'ai  fait  de  ton  fils 
«  que  j'ai  tué  avec  un  couteau  tran- 
«  chant.  ■)  Le  Danois,  cette  fois,  n'est 
plus  maître  de  lui  et.  d'un  coup  d'échi- 
quier, écrase  le  cerveau  de  Chariot  et 
le  tue.  L'Empereur  voudrait  que  le 
meurtrier  payât  sur  le  champ  son  crime 
de  sa  tète  ;  mais  Roland  intervient  et 
sauve  Ogier  qu'on  jette  en  prison  et 
qu'on  espère  affamer.  Cependant  le  roi 
païen  Braïer  tient  un  conseil.  Il  a  en- 
voyé, dit-il,  un  messager  à  Charles,  pour 
le  sommer  de  renier  sa  foi;  mais  l'Em- 
pereur ne  lui  a  répondu  que  par  le  mé- 
pris et  l'insolence.  A  tout  prix  Braïer 
se  vengera,  et  voici  qu'il  part  pour  la 
France  et  se  dirige  droit  vers  Paris.  Ce 
qu'il  veut  tout  d'abord,  c'est  un  duel 
seul  à  seul,  un    duel  avec  Charles,  un 


seils  de  Ganolon.  Or,  on  venait  d'annoncer  de 
grandes  joutes  à  Saint-Denis.  Chariot,  tout  vêtu 
de  blanc,  s'y  rend  avec  cent  cinquante  damoi- 
seaux, blancs  aussi;  Beaudouin,  vêtu  de  rouge, 
avec  autant  de  damoiseaux  «  rouges.  »  Le  fils 
d'Ogier,  dans  la  joute,  frappe  Chariot  qui  a 
changé  de  cimier,  et  qu'il  ne  reconnaît  pas  ;  dès 
qu'il  s'aperçoit  de  sa  méprise,  il  tombe  aux  pieds 
du  fils  de  l'Empereur  en  lui  demandant  pardon. 
Celui-ci,  qui  n'agit  en  tout  ceci  que  sous  l'inspi- 
ration de  Ganelon,  se  jette  sur  Beaudouin  et 
lui  sépare  la  tète  du  bû.  Le  corps  du  fils 
d'Ogier  est  transporté  à  Paris  ;  douleur  poi- 
gnante de  sa  mère  Ermeline  ;  indignation  de 
Roland  et  de  Renaud  ;  désespoir  de  l'Empereur  : 
«  Malheureux  fils  de  Pépin,  je  ne  suis  ])lus 
«  digne  de  porter  couronne  :  j'ai  manqué  de  pa- 
«  rôle  à  Ogier.  0  lasso  de  me,  lasso  de  me'>->  Et 
voici  qu'au  moment  même  où  l'on  dépose  dans  le 
temple  le  corps  du  pauvre  Beaudouin,  Ogicr, 
triomphant,  arrive.  On  lui  cache  la  triste  nou- 
velle ;  on  lui  persuade  que  son  fils  est  à  la  chasse. 
Cependant  ie  Danois  s'émeut  en  voyant  Renaud 
et  Roland  qui,  de  douleur,  se  sont  enfermés  dans 
leurs  palais  et  sont  vestiti  a  hruno.  Puis,  il 
trouve  sa  femme  Ermeline,  toute  en  larmes,  qui 
ne  se  peut  contenir  et  lui  cric  :  «  Ton  fils  est 
«  mort.  »  On  conduit  le  Danois  à  la  tombe  de 
Beaudouin  qu'il  fait  ouvrir  :  «  Cher  fils,  réponds 
«  à  ton  père;  réponds  moi.  >>  Fou  de  douleui-,  il 
prend  alors  le  cadavre  entre  ses  bras  et  le  pro- 
mène ainsi ,  comme  un  hanholino,  dans  tout 
Paris.»  Puis,  toujours  en  rage,  il  va  trouver  l'Em- 
pereur, et  lui  adresse  les  plus  sanglants  re- 
proches. Chariot,  qui  devrait  éviter  le  regard 
d'Ogier,  cède  de  nouveau  aux  détestables  con- 
seils de  Ganelon  et,  avec  une  audace  infernale, 
se  place  soudain  devant  le  j)ère  de  sa  victime  : 
u  Oui,  c'est  moi  qui  ai  tué  ton  fils,  et  je  te  tuc- 
urai  de  même.))  Ogier,  cette  fois,  n'écoute  que  sa 
colère  et,  d'un  seul  coup  de  son  épée,  abat  Char- 
lot  et  le  tue.  C'est  le  signal  d'une  lutte  sans 
nom  dans  le  palais  impérial  :   les  Mayencuis   se 

i'ettent  sur  Ogier  qui  est  en  vain  défendu  [)ar 
loland,  par  Renaud,  par  Olivier.  L'Empereur, 
malgré  tout,  triomphe  et  veut  que  sur  le  champ 
Ogier  soit  mis  à  mort.  Grâce  à  Roland,  on  s(^ 
contente  de  le  jeter  dans  une  prison  où  Ga- 
nelon espère  le  voir  bientôt  mourir  de  faim  ; 
mais  le  neveu  de  Charles  n'abandonne  pas  le  Da- 
nois et  lui  fait  passer  en  secret  les  vivres  néces- 
saires. La  colère  de  l'Empereur  est  d'ailleurs 
aussi  vive  que  le  premier  jour,  et  Charles  défend, 
sous  peine  de  mort,  qu'on  prononce  devant  lui 
le  nom  du  meurtrier  de  son  fils,  le  nom  d'Ogier. 
Un  grand  malheur,  cependant,  menace  l'Em- 
pire qui  est  soudain  envahi  par  le  roi  de  Nu- 
bie, Bravieri  (c'est  le  Brehus  ou  le  Bréhier  de 
nos  chansons  françaises)  qui  vient  mettre  le 
siège  devant  Paris.  Ici  se  place  une  scène  qui 
est  imitée  de   nos  vieux  poèmes    :   Bravieri,  en 


VI.  EN  ITALIE.        .  371 

significative  :  Lestorie  di  Binaldo;  mais  Ogier  y  tient 
presque  autant  de  place  que  le  fils  d'Aimon,  et  le  terzo 
libro  notamment  a  tout  entier  pour  objet  la  «  Cheva- 


I   PART.    LIVR.  II. 
CHAP.  XXVIH. 


duel    avec  chacun  de    ses    barons.   On 
s'attendait,  devant    un  tel  défi,  à  voir 
Roland    se   lever,     indigné,   et   ramas- 
ser le  gant;  mais  Roland  lit  dans  l'ave- 
nir   et   comprend  que  le   Vengeur  dé- 
signé est  Ogier.  11   se   tait    et    attend. 
Olivier,    lui,  n'a  pas  ce  don  de  claire- 
vue  :  il  engage  vaillamment  la  lutte  avec 
Braïer  et  est  vaincu.  L'Archevêque  aussi 
est  vaincu  ;  puis,  un  à  un,  tous  les   au- 
tres,   sauf  le   très    placide   Roland  qui 
compte  toujours   sur  Ogier  et  prédit  sa 
victoire.  Cependant,  le    Danois  est    en 
prison,  et  il  faut,  tout  d'abord,  l'en  faire 
sortir.   Ogier    se  refuse ,    d'ailleurs ,    à 
délivrer  l'Empereur  et  l'Empire,  et  c'est 
en  vain  que  le  vieux  Naimes  l'en  supplie  : 
«  Non,  non,  dit  ce   père  farouche    qui 
«  regrette  toujours  son  fils  ;  je  ne  com- 
«  battrai    Braïer,  qu'après  avoir  donné 
<(  à  Charles  trois  coups  de  mon  épée  qui 
u  tranche.   «   Douleur  et  hésitation  de 
Charles  :  «  Ne  craignez  rien,  lui  dit  Ro- 
1'  land  ;  ne    vos   dalmaçara  la  monta 
i<.  d'una  alie.  »  Et  il  ajoute  :  «.  Mieux  vau- 
cc  drait  mourir  que  tant  de  bons  cheva- 
u  tiers   )).  L'Empereur,  enfin,  comprend 
son  devoir  et  se  dévoue  ;  mais  Ogier,  en 
réalité,  n'a  voulu  que  lui  faire  peur  et 
rit  de  le  voir,  par  précaution,  couvert 
d'une  double  armure.  11  lui  donne  trois 
coups  pour  rire  :  ne    fose  par  cil  une 
mosche   perle.    U  est   presque    inutile 
d'ajouter  que  le  Danois  tue  Braïer,  que 
tous  les  prisonniers  sont  délivrés  et  que 
les  païens   sont  mis  en  fuite.    D'aqui 
avanti  se  renova  la  cançon; — 3Iais  non 
fo  tel  oldua  per  nesus  hon,  (D'après 
le  résumé  en  italien  de  P.  Rajna,  Ro- 
mania,  1874,  pp.  49-54.) 


une  série  de  duels  qui  se  ressemblent,  est  suc- 
successivement  vainqueur  de  Bernard  de  Pro- 
vence, d'Otton,de  Saloraon  et  d'Olivier, sans  parler 
du  roi  Fiorello,  de  Guenes  le  perfetto  traditore, 
de  Richard  de  Normandie  et  de  Lucano.  Roland 
lui-même,  Roland  succombe  ;  il  est  fait  prisonnier 
avec  tous  les  autres,  et  son  clieval  Veillantif  le 
pleure  «  comm'  un  cristian'  ».  Il  faut  tout  dire  : 
Bravieri  est  une  sorte  de  démon,  et  il  a,  dans  la 
bataille,  certain  cri  terrible,  surnaturel,  auquel 
personne  ne  saurait  résister.  C'est  ce  terrible  cri 
qui  vient  de  le  rendre  si  aisément  vainqueur  de 
toute  l'élite  des  barons  de  France.  L'Empereur 
sera-t-il  plus  heureux?  11  ne  désespère  pas,  il  en- 
gage la  lutte  avec  Bravieri  qu'il  jette  à  terre,  mais 
dont  le  terrible  cri  satanique  est  encore  une  fois 
triomphant.  Voilà  Charles  captif  avec  tous  ses 
pairs,  voilà  la  chrétienté  perdue.  Contre  Bravieri. 
contre  ce  démon,  on  emploie  inutilement  tous  les 
mojens.  On  fait  venir  l'enchanteur  Maugis,  qui  re- 
connaît bien  le  Diable  dans  la  personne  de  Bravieri, 
mais  qui  est,  hélas  !  vaincu  comme  tous  les  au- 
tres. On  mande  YApostole,  avec  toutes  les  reliques 
de  Rome.  Rien  n'y  fait,  et  tous  les  jours,  le  cri 
d'enfer,  l'horrible  cri,  jeté  par  le  païen,  fait  quel- 
ques prisonniers  de  plus.  Alors,  dans  cette  grande 
désespérance  de  Paris  et  de  la  chrétienté,  un 
nom  retentit  soudain  comme  celui  du  seul  vain- 
queur possible  :  «  Ogier,  Ogier  !  »  Malgré  les  sup- 
plications d'Ermeline,  malgré  les  prières  du  Pape, 
le  Danois,  farouche,  se  refuse  à  tout  ce  qu'on 
attend  de  lui  :  il  ne  demande  qu'à  mourir  dans 
sa  prison  avec  son  bon  cheval  qu'on  a  bien  voulu 
lui  laisser  comme  compagnon.  Naimes,  le  vieux 
Naimes,  sort  de  Paris  et  est  fait  prisonier  à  son 
tour  :  rien  n'attendrit  Ogier.  Tout  à  coup,  au 
milieu  de  la  nuit,  une  voix  d'en  haut  retentit, 
celle  de  saint  Georges  :  «  Va,  lui  dit  le  Saint  ;  je 
«  serai  près  de  toi  comme  à  Vérone  ».  Ogier  ne 
peut  plus  résister  :  il  s'arme,  il  baise  pieusement 
les  saintes  reliques,  et  voilà  que  la  fée  qu'il  avait 
jadis  rencontrée  près  de  Vérone  lui  apparaît  ino- 
pinément :  ((  Ce  cri  de  Bravieri,  ce  cri  démonia- 
que, il  n'aura  sur  toi  aucun  pouvoir,  si  tu  bou- 
ches tes  oreilles  et  celles  de  ton  cheval.  »  C'est  ce 
que  fait  Ogier, et  il  tue  Bravieri  dont  le  corps  exhale 
un  si  grand  jiuzo  que  le  Danois  lui-même  en  est 
épouvanté.  «  Certes,  dit-il,  c'est  bien  un  démon 
«que  j'ai  tué.»  Retour  triomphant  d'Ogier  à  Pa- 
ris, délivrance  des  prisonniers,  départ  de  l'armée 
païenne.  Alors  se  passe  une  scène  touchante  qui 
termine  cette  partie  du  poème.  Ogier,  qui  a  abais- 
sé son  heaume  sur  son  visage  et  qu'on  ne  saurait 
reconnaître,  Ogier  tombe  aux  pieds  de  Charles, 
qui,  en  effet,  ne  le  reconnaît  pas  :  «  Je  ne  me 
<(  lèverai  pas  avant  que  l'Empereur  ne  m'ait  par- 
«  donné. —  En  vérité,  dit  Charles,  je  ne  sais  pas 
«  ce  que  je  puis  te  pardonner  ;  mais  tu  viens  de 
<(  nous  rendre  un  si  grand  service  que  je  te  par- 
«  donne.  »  Le  Danois,  alors,  lève  son  heaume,  et 
dit  :  «  Je  suis  Ogier.  »  Et  quand  Charles  vit  que 
c'était  Ogier,  il  le  serra  dans  ses  bras.  (D'après  le 
résumé  en  italien  de  P.  Rajna,  Boniania,  1874, 
pp.  31  et  ss.) 


1   PART.    LIVR.   II. 

CHAP.  XX vm. 


372  VOYAGES  DE  L  ÉPOPÉE  FRANÇAISE. 

lerie  »  du  Danois.  Il  ne  nous  reste  plus  à  parler  que 
(le  la  Suite  étrange  qu'on  a  fait  subir  en  Italie  à  l'an- 
tique légende  d'Ogier.  Cette  Seguita  se  trouve  dans  le 
poème  en  octaves  que  nous  avons  cité  plus  haut  et 
dans  le  cinquième  livre  de  ces  Storie  di  Rïnaldo  sur 
lesquelles  nous  n'avons  pas  à  revenir.  Un  dernier  mot  : 
le  poème  est  antérieur  à  la  version  en  prose. 

Puis  donc  que  nous  avons  ici  choisi  Uggieri  comme 
type,  il  ne  sera  peut-être  pas  inutile  d'esquisser 
ici,  d'après Rajna\  un  résumé  complet  de  la  Seguita. 
Ce  résumé,  que  nous  essaierons  de  rendre  vivant, 
sera  le  reflet  du  poème  en  octaves  et  nous  donnera 
quelque  idée  des  libertés  que  les  Italiens  ont  prises 
avec  notre  légende  épique,  comme  aussi  du  caractère 
exact  de  ces  poèmes  toscans  in  rima  ottava,  de  leur 
affabulation,  de  leur  couleur,  de  leur  style... 

Bravieri,  le  roi  païen,  est  mort  sous  les  coups 
d'Ogier,  et  l'Empire  a  été  enfin  délivré  de  ce  redou- 
table ennemi,  qui  était  un  «  démon  d'enfer  ».  Ogier, 
qui  a  tué  naguère  le  fils  de  Charlemagne,  a  obtenu 
enfin  le  pardon  de  l'Empereur  qui  a  serré  entre  ses 
bras  ce  libérateur  héroïque.  Mais  à  peine  une  guerre 
est-elle  finie  qu'une  autre  commence.  Si  Bravieri  n'est 
plus,  Marsile  menace  encore  la  chrétienté  et  la  France. 
L'Empereur,  qui  désire  la  paix,  envoie,  comme  dans 
le  Roland,  une  ambassade  au  roi  païen.  Les  deux 
messagers  sont  ici  Astolfe  et  Richard  d'Ormandia  ^  ; 
Marsile,  comme  on  pouvait  s'y  attendre,  fait  saisir 
les  deux  ambassadeurs  de  Charles  et  charge  de  leur 
supplice  le  roi  Libanor,  qui  en  charge  lui-même 
son  frère  Guliasso,  à  Tancia.  Ils  vont  périr;  mais 
alors,  (comme  dans  Fierabras  et  dans  vingt  autres 

1.  Romania^  1875,  p.  100  et  ss.  —  2.  OrniancUa  :  lisez  «  Normandie.  » 


VI.  EN  ITALIE.  373 

chansons)  survient  une  jeune  païenne,  qui  s'appelle 
ici  Braidamonte  et  est  la  propre  fille  du  Soudan. 
Elle  ne  connaît  Olivier  que  d'après  una  depintura\ 
mais  elle  Faime  déjà  et  promet  aux  prisonniers  de 
faire  à  tout  le  moins  retarder  leur  supplice.  Averti 
par  un  songe,  —  ce  fameux  songe  épique  qu'on 
retrouve  partout,  —  Roland  n'hésite  pas  à  aller  au 
secours  des  deux  messagers.  11  emmène  avec  lui  Oli- 
vier, Renaud  et  Ogier,  et  arrive  à  Tancia,  juste  au 
moment  où  l'on  allait  pendre  aux  fourches  Astol- 
phe  et  Richard  décidément  perdus.  Braidamonte  rem- 
plit de  plus  en  plus  l'office  de  Floripas  dans  Fiera- 
bras  et  se  fait  l'alliée  de  Roland  et  d'Olivier,  de 
Renaud  et  du  Danois  :  la  ville  tombe  aux  mains  des 
chrétiens,  et  tous  les  païens,  sans  plus  tarder,  y 
reçoivent  le  baptême.  Puis  les  Français  retournent  en 
France,  et  voilà  un  épisode  achevé  :  il  n'a,  comme  on 
le  voit,  rien  de  très  original.  Or,  un  jour,  le  grand 
empereur  Charles  tenait  sa  cour  et  vit  arriver  devant 
lui  (comme  en  tant  d'autres  romans)  un  géant  énorme, 
qui  se  nomme  ici  Burrato  et  est  porteur  d'un  message 
de  Nuvolone,  fils  de  Libanor.  L'Empereur,  à  cette 
ambassade,  répond  par  une  autre  ambassade,  et  c'est, 
comme  on  sait,  son  procédé  le  plus  ordinaire.  Ogier, 
cette  fois,  n'est  pas  du  voyage,  qui  abonde  en  aven- 
tures et  où  l'on  assiste,  comme  dans  le  Pèlerinage 
de  Jérusalem,  à  une  scène  de  gabs  ou  de  vanti.  Les 
trois  Français  arrivent  à  Arna(?),  y  tuent  le  roi  et 
laissent  la  terre  à  sa  fille  Gismonda,  qui  a  en  secret 
embrassé  la  foi  chrétienne.  Puis  ils  remplissent 
leur  message  auprès  de  Nuvolone  et  convertissent 
plus  qu'à  moitié  le  géant  Burrato  qui  se  décide  à 
les  accompagner  en  France.  Par  malheur,  une 
tempête  sépare  un  jour  le  géant  de    ses  trois  nou- 


I  PART.    LIVR.   H. 
CHAP.  XXVIII, 


:m  VOYAGES  DE  I^ÉPOPÉE  FRANÇAISE. 

I  PART.  LivR.  II.  veaux  amis  :  de  là  un  Ions:  retard  dans  le  vova^^e  des 

CHAP.  XXVIII.  O  J       O 

messagers,  et   le   roi  Nuvolone,   pendant  ce  temps, 

vient  mettre  le  siège  devant  Paris.  Il  est  long,  ce  siège, 
et  banal  autant  que  long  :  batailles,  trêves,  nouvel- 
les batailles.  Un  seul  trait  original,  tout  au  plus.  Le 
roi  Nuvolone  se  prend  d'amour  pour  la  belle  Aude, 
qu'on  ne  s'attendait  guères  à  rencontrer  ici,  et  Gane- 
lon,  par  haine  de  Roland,  favorise  cet  étrange  amour. 
Même  il  va  jusqu'à  faciliter  au  païen  l'enlèvement 
de  la  chrétienne;  mais  ce  honteux  projet  échoue, 
et  le  sarrazin  tombe  sous  les  coups  de  Renaud. La  France 
est  encore  une  fois  délivrée  :  c'est  la  paix.  Il  n'y  aurait 
vraiment  aucun  inconvénient  à  ce  que  le  poème  prît 
fin  ;  mais  il  consiste,  comme  on  le  voit,  en  un  égrenage 
d'épisodes,  et  il  n'y  a  pas  de  raison  pour  que  l'au- 
teur n'ajoute  pas  sans  cesse  de  nouveaux  grains  à  cet 
interminable  chapelet.  Donc,  Renaud  se  jette  un  jour 
en  de  nouvelles  aventures,  accompagné  cette  fois  de 
Riciardetto  et  d'autres  preux.  La  belle  Gismonda  était 
assiégée  dans  Arna  :  il  la  délivre.  Quant  à  Riciar- 
detto, il  n'a  été  visiblement  conduit  à  Arna  par  notre 
poète  que  pour  y  être  bientôt  aimé  par  Gismonda.  Cet 
amour  éclate,  ils  se  marient,  et  Gismonda  devient 
mère  de  deux  jumeaux.  Cependant  Roland  et  Ogier 
se  sont,  de  leur  côté,  mis  en  route  vers  la  «  païenie  ». 
Les  voilà  à  Gioiosa,  et  c'est  là  qu'a  lieu  une  course  de 
chevaux  où,  comme  dans  Renaus  de  Montauban, 
triomphe  aisément  le  bon  cheval  Bayard.  Par  malheur, 
on  reconnaît  Ogier  et  Roland,  et  les  deux  paladins 
sont  jetés  en  prison.  On  devine  sans  peine  qu'ils  sont 
bientôt  délivrés  par  Renaud  et  Riciardetto  ;  mais  ce 
qu'on  ne  pouvait  prévoir  aussi  facilement,  c'est  le 
triste  sort  de  la  pauvre  Gismonda  et  de  ses  deux  fils 
que  l'on  croit  morts.  Les  Français  délivrent  Arna  qui 


YI.  EN  ITALIE.  375 

était  assiégée  par  les  païens  et  exercent  sur  eux 
d'horribles  représailles.  Puis  (c'est  la  fin  habituelle  et 
vulgaire  de  chacun  de  ces  épisodes  qui  forment  autant 
de  petits  poèmes)  ils  reviennent  en  France.  Gismonda, 
cependant,  n'est  pas  morte,  et  nous  allons  ici  entrer  en 
plein  roman  d'aventures.  La  voilà  au  milieu  d'une 
forêt,  la  voilà  avec  ses  jumeaux.  Un  griffon  et  un  aigle 
fondent  soudain  sur  les  pauvres  petits  et  les  enlèvent. 
L'un  d'eux  est  porté  à  Marsile  et  l'autre  à  l'empereur 
de  Constantinople.  Le  premier,  à  cause  de  l'aigle,  s'ap- 
pellera Aquilant,  et  le  second  empruntera  son  nom  au 
griffon  qui  l'a  saisi.  Ils  grandissent  et,  dès  qu'ils  sont 
d'âge  à  tenter  aventures,  ils  trouvent  appui  et  protec- 
tion auprès  de  deux  puissantes  fées  qui  se  nomment 
la  Blanche  et  la  Noire.  Puis  ils  partent  un  jour,  l'un 
de  Constantinople  et  l'autre  d'Espagne,  et,  de  ces 
deux  points  de  l'espace  qui  sont  si  éloignés  l'un  de 
l'autre,  finissent  par  se  rencontrer  à  Paris.  Ne  se 
connaissant  pas ,  ils  en  viennent  aux  mains ,  mais 
apprennent  enfin  le  secret  de  leur  naissance  et  n'ont 
plus  désormais  qu'une  pensée  :  celle  de  retrouver 
et  de  délivrer  leur  mère.  La  triste  Gismonda  était  tou- 
jours au  fond  de  sa  forêt  :  ils  l'en  font  sortir.  Aqui- 
lant et  Griffon  seraient  dès  lors  tout  à  fait  heureux, 
s'ils  n'avaient  pour  ennemi  le  terrible  Ganelon  ;  mais 
ils  ne  tardent  pas  à  succomber  l'un  après  l'autre,  et  c'est 
Marsile  qui  est  accusé  de  ces  deux  morts.  Nouvelle 
guerre  contre  le  roi  païen  qui  est  enfin  vaincu  et  de- 
mande la  paix 

Nous  avons  tenu  à  présenter  ici  le  résumé  d'un  de 
ces  poèmes  toscans  quiont  eujadis  tant  desuccèset  sont 
encore  aujourd'hui  si  vantés.  La  rédaction  en  prose, 
sauf  de  curieuses  variantes  et  sauf  aussi  le  dernier 
épisode  —  la  mort  des  deux  jumeaux  et  la  guerre  contre 


I   PART.  LIVR.    II. 

CHAP.  xxvm. 


37G  VOYAGES  DE  L'EPOPEE  FRANÇAISE. 

iPART.  uYR.ii.  Marsile  — n'en  diffère  pas  notablement  et  offre  en  aé- 

CHAP.  XXVIII.  ■•■     ^  O 

néral  la  même  affabulation.  L'analyse  qu'on  vient  de 

lire  est  de  nature  à  suggérer  quelques  réflexions.  On 
observera  tout  d'abord  que  le  Danois  joue  un  rôle 
bien  effacé  dans  cette  prétendue  Suite  qu'on  aurait 
voulu  donner  à  ses  aventures,  et  l'on  se  persuadera 
que  Rajna  a  peut-être  un  peu  forcé  la  note  en  ratta- 
chant à  la  légende  d'Ogier  le  cinquième  livre  des 
Storie  di  Binaldo.  Après  tout,  il  importe  peu,  et  les 
excellents  résumés  de  Rajna  donnent  une  idée  très 
exacte  de  cette  singulière  poésie.  Quelle  pauvreté 
d'imagination  !  Quels  emprunts  maladroits  à  tous  nos 
anciens  romans  !  Il  se  peut  que  le  style  rachète  tant 
de  défauts  et  qu'on  rencontre  certaines  beautés 
dans  les  premiers  chants  du  poème  italien  qui  sont 
consacrés  à  la  chevalerie  d'Ogier  et  s'étendent  jusqu'à 
la  mort  de  Bravieri.  Mais,  dans  toute  cette  Suite, 
quelle  médiocrité  \  quelle  platitude!  Comme  on 
excuse  la  Renaissance  !  Et  comme  il  était  temps  que 
de  grands  poètes  parussent ,  pour  rajeunir  ces  légen- 
des vieillies,  pour  rendre  la  vie  à  ces  fictions  mortes! 
Voici  venir  ces  grands  poètes. 


Période  de  la       Pulci,  cu  1481,  publlc  Ics  viugt-trols  chants  de  son 

Renaissance, 


1.  Pio  Rajna  —  fort  excusable  en  cette  préférence  —  admire  trop 
vivement,  à  notre  gré,  le  poème  en  octaves  dont  nous  avons  donné 
le  résumé.  Il  est  aisé  de  voir  qu'il  va  parfois  jusqu'à  préférer  ce 
roman  d'aventures  à  la  poésie  virile  de  notre  vieux  Raimbert  qu'il 
trouve  par  trop  féroce  (Èomania,  1874,  p.  76,  etc.).  Je  crains  que  cet 
érudit  de  premier  ordre  n'ait  pas  suffisamment  goûté  la  beauté  primi- 
tive de  notre  épopée  nationale,  et  il  est  peut-être  trop  italien,  trop 
«  renaissant  »  pour  s'expliquer,  par  exemple,  le  succès  de  notre  Biie- 
ves  d'Hanstone  {Eomania,  1873,  p.  361).  G.  Paris  s'est  tenu  dans  la  vé- 
rité, lorsqu'il  a  donné  à  entendre,  au  sujet  de  ces  imitations  d'au-delà 
des  Alpes,  «  que  l'Italien  arrange,  abrège  ou  allonge  ». 


I    PART.    UVR.  n. 
GHAP.    XXYIII. 


Vï.  EN  ITALIE.  377 

Morgante  maggïore  ^  ;  Bojardo,  en  1486,  son  Orlando 
innamorato^  et  le  grand  Arioste,  en  1516,  cet  Orlando 
furioso  qui  est  le  chef-d'œuvre  de  la  nouvelle  école 
et  demeurera  toujours,  malgré  tout,  un  des  chefs- 
d'œuvre  de  la  poésie  humaine. 

Certes,  ce  n'est  plus  là  notre  épopée  française  ;  mais 
enfin  c'est  la  lumière,  mais  enfin  c'est  la  beauté!  On 
en  avait  besoin. 

C'est  dans  la  seconde  moitié,  ou  plutôt  vers  la  fin 
du  xv°  siècle  que  nous  faisons  commencer  cette  qua- 
trième et  dernière  période  de  notre  histoire  de  l'Épo- 
pée française  en  Italie  à  laquelle  nous  avons  pu  don- 
ner le  nom  de  «  Renaissance  » .  Le  mot  d'ailleurs  ne 
saurait  s'appliquer  ici  à  notre  épopée  expirante,  mais 
à  la  poésie  italienne  qui,  en  pleine  et  superbe  florai- 
son, ne  nous  empruntera  plus  désormais  que  les  noms 
de  nos  héros  et  certains  traits  de  leur  légende.  Cette 
((  Renaissance  »  ne  s'explique  que  trop  bien,  si  l'on 
songe  à  l'épouvantable  avalanche  de  méchants  petits 
poèmes,  consacrés  surtout  à  Roland  et  à  Renaud,  qui 
exerçaient  de  véritables  ravages  dans  la  littérature  ita- 
lienne au  moment  où  Pulci  parut.  Celui-ci  n'était  pas  Le  Morgante 
sans  connaître,  d'une  façon  à  tout  le  moins  indirecte, 
les  fictions  venues  de  France.  A  coup  sûr,  la  légende 
de  Roland  lui  était  familière  et  son  Morgante,  au 
dire  des  meilleurs  juges,  n'est  sans  doute  que  «  le 
remaniement  d'un  poème  ignoré  »  qui  devait  avoir 
des  sources  françaises.  Entre  la  Spagna  en  prose  et  le 
poème  de  Pulci,  Pio  Rajna  a  constaté  certaines  rencon- 
tres qui  ne  sauraient  surprendre.  Quant  au  héros  du 


I.  Les  cinq  derniers  ont  été  publiés  à  Florence  en  1482,  dans  une 
édition  qui  n'est  connue  que  depuis  assez  peu  de  temps.  Cf.  les  édi- 
tions de  Venise  en  1488,  1494,  1507,  1521,  1532,  1534,  1535,  1539,  1545, 
1546,  1549,  1550;  de  Milan,  1517  ;  de  Florence,  1574,  etc. 


I  PART.    LIVR.   II. 
GHAP.    XX VIII. 


378  VOYAGES  DE  i;ÉPOPÉE  FRANÇAISE. 

Mor gante,  e/est  un  géant  qui,  comme  on  Fa  observé 
avant  nous,  n'est  guère  «  qu'une  caricature  ^  de  Fer- 
ragus,  de  Rainouart  »  et  de  tous  ces  géants  un  peu 
niais  et  très  brutaux  dont  les  poèmes  français  sont 
peuplés.  Rien  ne  provoquait  mieux  le  rire  de  nos  pères 
que  de  voir  une  force  grossière,  mise  parfois  au  ser- 
vice du  bien.  Pulci  a  continué  la  tradition,  et  a 
mis  son  héros  au  service  de  Roland  dont  il  devient 
Fécuyer.  A  travers  les  péripéties  plus  ou  moins  bana- 
les d'une  guerre  de  Charles  contre  les  païens,  on  voit, 
dans  le  Morgante,  passer  et  repasser  sans  cesse  les 
figures  bien  connues  de  Roland  et  de  Renaud. 
Ce  qu'il  y  a  de  nouveau,  ce  n'est  certes  pas  le 
canevas  de  l'œuvre,  mais  c'est  la  broderie.  On 
pourra  longtemps  encore  discuter  ce  poème  étrange, 
mais  il  est  certain  qu'il  y  faut  voir  une  manière  de 
Don  Quichotte,  une  parodie,  une  satire.  Seulement 
c'est  un  Bon  Quichotte  plus  dissimulé  que  l'autre,  une 
parodie  qui  n'a  pas  l'air  d'en  être  une,  une  satire 
ingénieusement  «  enveloppée  ».  Agacé  par  la  lec- 
ture de  ces  poèmes  stupides  qui  pullulaient  de  son 
temps  et  par  cette  idiote  chevalerie  qui  y  triom- 
phait, Pulci  s'est  irrité,  mais  sans  violence,  et  a  su 
si  bien  cacher  son  jeu  que  ses  contemporains  s'y  sont 
laissé  prendre  et  Font  pris  au  sérieux.  Mais,  chose 
plus  surprenante,  ce  railleur  lui-même  a  fini,  comme 
nous  le  verrons  plus  loin,  par  s'émouvoir  lui-même 
et  par  éclater  en  larmes.  Quand  il  raconte  la  mort 
de  Roland,  quand  il  montre  le  héros  ficher  en  terre 
sa  Durendal  et  baiser  la  croix  de  son  épée,  quand  il 
s'écrie  à  cette  vue  :  «  0  dolce  fine,  o  anima  ben  nata  », 


1.  Cf.  La  "inateria  del  Morgmite,  dans  le  Jahrhuch  fur  rommiische 
SpracJie  und  Literaiiir,  XI,  p.  189  (article  de  P.  Rajna)  et  aussi  Revue 
critique,  1869,  pp.  347-360. 


I  PART.    LlVn.   IT. 
CHAP.    XXYIII. 


Yl.  EN  ITALIE.  379 

il  sent  que  rémotion  lui  étrangle  la  voix,  il  s'écrie  en 
dedans  :  «  Que  c'est  beau!  »  et  il  pleure  pour  de  vrai  \ 
Il  y  a,  pour  l'honneur  delà  race  humaine,  bien  peu  de 
railleurs  qui  n'aient  pas  de  ces  moments-là  ■ . 

Ce  n'était  pas  un  railleur  que  Fauteur  de  VOrlando    ^^\^'^^f^^^^^ 
ïnnamorato  ^;  mais  un  fantaisiste,  un  dilettante,  nous    ^^^<'^^''^^^> 


1.  Voy.  plus  loin,  III,  pp.  560-588,  et  la  première  édition  de  notre 
Roland,  p.  cxxx  vm.  =«  L'ironie  avec  laquelle  Pulci  traite  son  sujet 
semble  avoir  échappé  à  ses  contemporains.  Cette  ironie  est  encore 
un  élément  de  la  poésie  épique  italienne.  Chez  Pulci  elle  est  à  la  fois 
très  voilée  et  très  mordante.  On  a  pu  se  demander  si  l'auteur  était 
réellement  plaisant,  en  voyant  le  sérieux  avec  lequel  il  parle;  mais 
ce  sérieux  était  nécessaire  à  son  dessein  de  parodie  et  ne  rend  son 

POÈME  QUE  PLUS  RÉJOUISSANT  POUR  CEUX  QUI  SAVENT  LE  COMPRENDRE.  » 

(G.  Paris,  Histoire  poétique  de  Charlemagne,  p.  196.)  Cf.  Lhistoire 
charmante  racontée  par  le  Pogge  (f  1459)  en  sa  Facétie  LXXX  :  «  Vir 
Mediolanensis,  die  festo,  cum  audiisset  unuin  de  grege  cantatorum 
qui  gesta  heroum  ad  plebem  décantant,  recitantem  mortem  Rolandi 
qui  septingentis  jam  ferme  annis  in  prselio  occubuit,  cœpit  acriter 
flere,  »  etc.— 2.  Nous  ne  pouvons  que  signaler  en  passant  LOr^anc^mo 
de  Pierre  l'Aretin,  «  stampato  nella  stampa  del  maestro  délia  stampa, 
dentri  de  la  cita,  in  casa  e  non  defuora,  nel  mille...  vallo  cercha  ». 
VOrlcmdino,  qui  est  inachevé,  est,  sans  nul  doute,  postérieur  à  VOr- 
lando furioso.  Ce  n'est  pas  la  seule  œuvre  de  Pierre  TAretin  qui 
ait  ainsi  paru  sans  date  :  elle  a  ce  caractèTe  commun  avec  les  abomi- 
nables Sonetti  lussuriosi.  —  3.  Le  beau  poème  de  Bojardo  a  été  pré- 
cédé, et  en  quelque  manière,  préparé  ou  annoncé,  par  un  certain  nom- 
bre d'autres  oeuvres  auxquelles  notre  épopée  n'est  pas  étrangère  :  tels 
sont  la  Regina  Ancroia  (l^e  éd.  Venise,  1479.  Autres  éditions  :  Venise, 
1485,  1494,  1499,  1516,  etc.  ;  Milan,  1510)  ;  Buovo  di  Antona,  poème  en 
940  octaves  (l^e  éd.  Bologne,  1480);  Trabisonda  1483-,  AltobeUo  e  re 
Trojano,  suo  fratello,  (Venise,  1476)  et  Persiano  qui  en  est  la  conti- 
nuation (Venise,  1493)  ;  Bradiamonte  sorella  di  Rinaldo,  (vers  1490, 
etc.);  Mambriano  (Ferrare,  1509,  etc.)  œuvre  de  ce  Francesco  Belle,  dit 
Taveugle  de  Ferrare,  qui  fut  le  contemporain  de  Bojardo  et  mourut  en 
1496,  deux  ans  seulement  après  lui  :  sans  parler  du  Guerino  Meschino^ 
en  prose,  (Padoue,  1473),  etc.  etc.  =  La  première  édition  de  VOrlando 
innamorato  est  de  1486.  Cf.  les  éditions  de  Scandiano,  vers  1495  (très 
rare);  de  Venise,  1506,  1511,  1522  (en  italiques);  1527,  1528,  1532;  1534; 
de  Milan,  1513  et  1518;  de  Scandiano  1532  (peu  connue),  etc.  =  L'œuvre 
de  Bojardo  a  été  retouchée  par  Lodovico  Domenichi  (1545)  et  refaite 
par  Francesco  Berni  (1541);  elle  a  été  continuée  par  Nicole  degli 
Agostini  (1506,  1513,  1530,  etc.).  »  =  Elle  a  été  en  outre  accompagnée 
ou  SUIVIE  d'un  certain  nombre  d'autres  poèmes  qui,  le  plus  souvent, 
ne  procèdent  pas  d'elle,  mais  qui  prouvent  qu'entre  Bojardo  et 
l'Arioste,  il  y  a  eu  une  chaîne  ininterrompue  d'œuvres  poétiques  où 
l'on  retrouve  les  vestiges  plus  ou  moins  effacés  de  notre  épopée  natio- 
nale :  tels  sont  la  Leandrade  Durante  da  Gualdo,  (l^^^  édition,  Venise, 
1508);  VInnamoramento  de  Guidon  Selvaggio,  che  fu  figliuolo  diRi- 


;  PART.  LIVR.   II. 

CHAP.  xxvm. 


380  VOYAGES  DE  L'ÉPOPÉE  FRANÇAISE. 

allions  presque  dire  un  romantique. Bojardo,  en  homme 
d'esprit,  avait  compris  qu'on  ne  pouvait  pas  encore 
se  passer  en  Italie  des  héros  français  et  qu'il  n'y  avait 
alors  ni  dans  son  pays,  ni  dans  le  monde  entier,  de 
figures  aussi  universellement,  aussi  puissamment  popu- 
laires. Au  reste  que  lui  importait  le  cadre?  Un  siège 
de  Paris  par  les  païens,  c'était  bien  vulgaire  assuré- 
ment, et  Roland  lui-même  était  un  héros  dont  on  avait 
étrangement  abusé.  Mais  est-ce  qu'un  peintre  habile 
n'est  pas  de  taille  à  rajeunir  un  vieux  sujet?  Est-ce 
qu'il  ne  lui  est  pas  permis  d'imaginer  des  épisodes  nou- 
veaux et  de  se  servir  d'autres  couleurs  que  ses  devan- 
ciers? Est-ce  qu'il  n'y  a  pas  enfin  l'éternelle  variété 
des  caractères,  des  passions,  des  âmes?  Sans^  doute, 
Bojardo  n'a  pas  de  profondeur;  mais  il  a  de  l'éclat, 
de  la  verve,  et  surtout  une  féconde,  une  inépuisable 
imagination.  Nul  n'en  a  mieux  parlé  que  G.  Paris, 
qui  lui  a  consacré  une  des  plus  belles  pages  de  son 
Histoire  poétique  de  Charlemagne ,  «  L'auteur  de  VOr- 
lando  innamorato^  dit-il,  ajoute  à  sa  matière  un  élé- 
ment nouveau,  l'amour  :  non  pas  l'amour  chaste  et 
presque  austère  de  Roland  pour  Aude,  mais  l'amour 
romanesque,  chevaleresque  et  galant  né  dans  les  con- 
tes de  la  Table  ronde.  A  cela  s'ajoutent  la  pompe,  les 
fêtes,  les  brillants  tournois.  La  surprise,  provoquée 
par  des  enchantements  perpétuels,  des  coups  d'épée 
extravagants,  des   aventures  du  fantastique  le  plus 
libre,  remplace  le  sérieux  intérêt  de  la  lutte  entre 

naldoda  Montalhano  (Milan,  \^\Ç>)\Ajolfo  del  BarMcone  disceso  délia 
noMle  stirpe  di  Rainaldo  (Venise,  1516)  ;  le  Drusiano  dal  Leone  (cycle  / 
de  Beuve,  Venise  1513,  etc.)  sans  parler  de  la  diffusion  de  notre  Mille 
et  Amis  en  italien  (Milan,  1513,  très  rare)  etc.  La  date  de  la  première 
édition  de  Dama  Rovenza  del  Martello  n'est  pas  exactement  connue, 
et  l'on  sait  seulement  qu'elle  fut  imprimée  à  Venise  vers  la  fin  du 
xv«  siècle.  =  On  remarquera  que  plusieurs  de  ces  œuvres  ont  paru  la 
même  année  que  la  première  édition  de  VOrlando  furioso. 


I  PART.   LIVR.   II. 
CHAP.    XXVIII. 


VI.  EN  ITALIE.  381 

païens  et  chrétiens;  tout  un  monde  impossible,  vrai 

rêve   d'une  cour  italienne  au  xvf  siècle,   se  dresse 

devant  l'esprit  qu'il  éblouit  de  ses  prestiges,  mais  pour 
s'évanouir  sans  y  laisser  de  traces.  Comme  poète 
épique,  Bojardo  ne  peut  être  pris  au  sérieux,  surtout 
pour  nous  qui  mesurons  la  distance  entre  son  écha- 
faudage de  théâtre  et  les  vieux  monuments  de  la 
grande  tradition  populaire.  Sa  grande  gloire  est 
d'avoir  préparé  l'Arioste.  » 

L'Arioste!  ceux  qui  l'aiment  passionnément  ne  sau-  ^^yq^^i^I^^ 
raient  aimer  au  même  degré  la  Chanson  de  Roland,  et  ^"''*^'°' 
les  vrais  Rolandiens  ne  sauraient  se  passionner  à  l'excès 
pour  VOrlando  fiirioso;  mais  il  est  équitable,  mais  il  est 
facile  de  rendre  pleine  justice  à  l'une  et  à  l'autre  de 
ces  deux  admirables  œuvres  qui  sont  si  profondément 
dissemblables  et  représentent  deux  époques,  deux 
milieux,  deux  peuples  si  divers,  pour  ne  pas  dire  si, 
opposés.  Entre  ces  rudes  barons  du  xf  siècle,  chargés 
de  hauberts  à  double  mailles  et  la  tête  couverte 
du  heaume  à  nasal,  très  abrupts,  très  simples,  très 
croyants,  ne  songeant  qu'à  leurs  gros  donjons  de  pierre 
et  à  reconquérir  le  sépulchre  du  Christ  ;  entre  ces  pri- 
mitifs et  les  belles  cours  italiennes  du  commencement 
du  xvi°  siècle,  très  affinées  et  plus  qu'à  moitié  corrom- 
pues, ces  femmes  magnifiquement  vêtues,  montant  des 
escaliers  superbes  ou  se  promenant  indolemment  en 
des  galeries  qui  sont  l'œuvre  d'un  art  délicat,  s'arrê- 
tant  devant  le  dernier  tableau  ou  la  dernière  statue 
d'un  maître  à  la  mode,  écoutant  d'une  âme  ravie  les 
derniers  vers  du  poète  favori,  entre  ces  deux  sociétés, 
entre  ces  deux  mondes,  il  n'y  a  rien  ou  presque  rien 
de  commun.  Pas  n'est  besoin  de  dire  ici  quel  est  celui 
de  ces  deux  aimants  qui  nous  attire  le  plus  vivement. 
Il  n'y  a  vraiment  qu'un  Roland  qui  soit  chrétien,  qui 


382  VOYAGES  DE  L'ÉPOPÉE  FRANÇAISE. 

PART.  uvR.  II.   gQit  français  :  c'est  celui  du  xf  siècle.  UOrlando  de 

CHAP.    XXVllI.  '^ 

FArioste  ne  ya  qu'à  l'esprit;  l'autre  pénètre  au  plus 
profond  du  cœur. 

On  ne  saurait  se  faire  aujourd'hui  une  idée  du 
succès  de  VOrlando  furioso  .-jamais  chef-d'œuvre  ne  fut 
salué  d'une  telle  acclamation.  Il  faut  tout  dire  :  même 
après  Bojardo,  c'était  une  délicieuse  surprise  que  ce 
poème  aux  riches  couleurs,  à  la  fois  sérieux  et  ironi- 
que, héroïque  et  moqueur,  mythologique  et  chrétien  ; 
mais  toujours  classique,  toujours  idéal,  et  dont  chaque 
vers,  objet  d'un  long  travail,  avait  été  longtemps 
ciselé  avec  amour.  Mais  ce  n'est  pas  à  des  ciselures 
qu'il  faut  comparer  cette  riche  et  luxuriante  compo- 
sition :  c'est  à  d'immenses  fresques,  à  des  fresques  sans 
fin,  brossées  par  des  Véronèse  et  des  Corrège,  très 
chaudes  de  ton,  très  mouvementées  et  surtout  très 
lumineuses.  Quant  au  sujet,  il  n'est  pas  utile  d'en 
parler.  C'est  une  guerre  quelconque  de  Charlemagne 
contre  les  païens  ;  ce  sont  les  amours  de  Bradamante  et 
de  ce  Roger  qui  tient  trop  souvent  la  première  place 
dans  un  poème  consacré  à  Roland;  c'est  la  jalousie  et 
la  folie  de  Roland  lui-même.  Pour  trouver  là  des  élé- 
ments français  \  il  faut  faire  preuve,  non  seulement 
d'une  critique  aiguisée,  mais  d'une  patience  à  toute 
épreuve.  Qu'il  est  loin,  le  rocher  de  Roncevaux  où 
notre  Roland  tend  à  Dieu  le  gant  de  sa  main  droite 
et  expire  entouré  d'anges!  Qu'elle  est  loin,  la  belle 
Aude  qui,  en  apprenant  la  mort  de  son  fiancé,  tombe 
et  meurt!  Non,  cet  Orlando  furioso  n'a  décidément 
rien  de  français  que  le  nom  de  son  héros,  les  concep- 
tions légères  de  notre  Table  ronde  et  quelques  traits 
de  légende,  comme  la  lutte  éternelle  contre  les  Sar- 

1.  Cf.  Pio  Rajna. 


VI.  EN  ITALIE.  383 

razins.  Parmi  toutes  ces  créations  de  FArioste,  dans 
ce  pêle-mêle  fulgurant  de  fées  et  d'enchanteurs,  de 
géants  et  de  nains,  de  chevaliers  épris  d'aventures  et 
d'héroïnes  éprises  de  ces  chevaliers,  dans  tout  ce 
monde  gracieux,  élégant,  raffiné,  sensuel,  je  cherche 
en  vain  l'homme  de  guerre  uniquement  armé  pour 
la  cause  du  Christ;  je  cherche  en  vain  la  croix  ^ 


1  PART.    LIVR,    TI. 

CHAP.  xxvm. 


1.  Il  nous  a  paru  curieux,  et  même  nécessaire  —  pour  donner  une 
idée  exacte  de  la  distance  qui  sépare  la  Chanson  de  Roland  du 
Moland  furieux  —  de  citer  ici,  en  regard  l'un  de  l'autre,  un  épisode 
de  la  vieille  chanson  du  xi'^  siècle  et  un  épisode,  a  peu  près  analo- 
gue, de  l'œuvre  de  l'Arioste.  Cette  citation  aura  l'avantage  de  faire 
comprendre,  bien  mieux  que  tous  les  commentaires,  le  caractère  artis- 
tique de  (ies  œuvres  brillantes  de  la  Renaissance  italienne  qui  n'ont 
guères  emprunté  à  notre  Epopée  que  certains  traits  de  sa  légende  et, 
comme  nous  le  disions  plus  haut,  les  noms  de  ses  héros. 


,         I.    CHANSON  DE    ROLAND. 

Le  Calife  montait  un  cheval  roux  : 
De  ses  éperons  d  or  il  le  pique, 
Frappe  Olivier  par  derrière,  dans  le  milieu  du  dos, 
Lui  brise  dans  le  corps  les  mailles  du  blanc  haubert, 
Et  la  lance  du  païen  passe  de  l'autre  côté  de  la  poitrine  : 
(  Voilà,  lui  dit-il,  un  rude  coup  pour  vous. 
"  Charles  fut  mal  inspiré  de  vous  laisser  aux  défilés, 
"  Et  sur  vous  seul  j'ai  vengé  tous  les  nôtres.  )> 


Olivier  sent  qu'il  est  blessé  à  mort 
VA,  plus  ne  veut  tarder  à  se  venger. 
Dans  son  poing  est  Hauteclaire,  dont  l'acier  est  brmii  ; 
Il  en  frappe  le  Calife  sur  le  heaume  aigu  couvert  d'or 
Et  en  fait  tomber  à  terre  les  pierres  et  les  cristaux  ; 
11  lui  tranche  la  tête  jusqu'aux  dents. 
Brandit  son  coup  et  l'abat  raide  mort  : 
('  Maudis  sois-tu,  i)a"ïcn,  lui  dit-il  ensuite. 
Il  Je  ne  dis  point  que  Charles  n'ait  rien  perdu, 
<•  Mais,  certes,  ni  à  ta  femme,  ni  à  aucune  autre  dame, 
u  Tu  n'iras  te  vanter,  dans  le  pays  où  tu  es  né, 
«  D'avoir  pris  à  l'Empereur  la  valeur  d'un  denier 
«  Ni   de   lui  avoir  fait  dommage  soit   de  moi,    soit 

[d'autrui.  « 
Puis  :  «  Roland,  s'écrie-t-il,  Roland,  à  mon  secours!  « 


Olivier  sent  quil  est  blessé  à  mort  : 

Jamais  il  ne  saurait  assez  se  venger. 

Aux  païens  il  donne  grands  coups  de  Hauteclaire, 

Dans  la  grand'presse  frappe  en  baron, 


2"    ORLANDO    FUUIOSO. 

L  Quel  frein  assez  puissant,  quels 
nœuds  de  fer,  quelle  chaîne  de  dia- 
mants même  (s'il  en  existait)  pour- 
raient contenir  dans  de  justes  mesu- 
res la  colère  de  toute  âme  sensible 
et  l'empêcher  de  passer  les  bornes 
prescrites,  lorsqu'elle  voit  la  vio- 
lence ou  la  ruse  attaquer  la  vie  ou 
l'honneur  de  l'objet  auquel  elle  est 
liée  par  le  plus  ferme  attachement? 

IL  Et  si  l'impétuosité  de  ses  trans- 
ports l'entraîne  à  des  actions  cruelles 
et  inhumaines,  elle  est  bien  digne 
d'excuse,  puisqu'alors  elle  n'est  plus 
soumise  à  l'empire  de  la  raison. 
Lorsqu'Achille  vit  Patrocle  sous  des 
armes  empruntées  ensanglanter  les 
chemins,  ce  ne  fut  pas  assez  pour 
sa  fureur  de  donner  la  mort  à  celui 
qui  l'avait  donnée  à  son  ami  :  il 
fallut  encore  qu'il  le  traînât  à  son 
char  et  lui  fit  mille  outrages. 

m.  C'est  donc  à  bien  juste  titre 
qu'un  courroux  soudain  s'empara  du 
cœur  de  Roland,  lorsqu'il  vit  celui 
qui  lui  fut  si  cher,  Brandimart,  ren- 
versé mort  sur  la  terre  })ar  l'horri- 
ble coup  que  le  roi  Gradasso  lui 
avait  donné. 

IV.  Tel  que  le  berger  nomade 
qui  voit  fuir  en  se  glissant  le  ser- 
pent dont  la  dent  venimeuse  a  fait 
périr  son  jeune  fds  jouant  sur  le 
sable,  et  qui  saisit  son  bâton  pour 
assouvir  sa  rage  et  son  courroux  : 
tel  et  avec  autant  de  fureur  le  che- 
valier d'Angers  empoigne  son  épée, 
la  plus  tranchante  qu'il  y  ait  au 
monde.  Le  premier  qu'il  rencontra 
fut  le  roi  Agramant. 

V.Ce  prince  tout  sanglant,  privé 


384 


VOYAGES  DE  L'ÉPOPÉE  FRANÇAISE. 


t   PART.  r.lVR.    lî. 
CHAI'.    XXYllI. 


J'estime  qu'il  est  tout  à  fait  inutile  d'énumérer  ici 
les  centaines  de  petits  poèmes  qui  ont  en  quelque 
manière  gravité  autour  de  ces  trois  astres  qui  font 


Tranche  les  écus  à  boucle  et  les  lances, 
Les  pieds,  les  poings,  les  épaules  et  les  flancs  des 

[cavaliers. 
Qui  l'eut  vu  démembrer  ainsi  les  Sarrazins, 
Jeter  par  terre  un  mort  sur  l'autre. 
Celui-là  eut  eu  l'idée  d'un  bon  chevalier. 
Mais  Olivier  ne  veut  pas  oubher  le  cri  de  Charles  : 

u  Montjoie !  Monjoie  !   »  répète-t-il  dune  voix  haute 

[et  claire. 

Il  appelle  Roland,  son  ami  et  son  pair  : 

«  Compagnon,  venez  vous  mettre  tout  près  de  moi  : 

u  C'est  aujourd'hui  le  jour  où  nous  serons  douloureu- 
[sement  séparés.  « 

Et  l'un  se  prend  à  pleurer  en  pensant  à  l'autre. 


Roland  regarde  Olivier  au  visage 
11  est  pâle,  violet,  décoloré,  livide. 
Son  beau  sang  jaiUit  et  coule,  tout  clair,  de  son  corps  . 
Les  ruisseaux  en  tombent  par  terre  : 
«  Dieu,  dit  Roland,  je  ne  sais  maintenant  que  faire, 
«  Quel  malheur,  ami,  pour  votre  courage  ! 
«  Jamais  plus  on  ne  verra  homme  de  votre  valeur. 
«  0  douce  France,  tu  vas  donc  être  veuve 
«  De  tes  meilleurs   soldats  ;    tu  seras   confondue,  tu 

[mourras. 

«  L'Empereur  en  aura  grand  dommage.  » 
A  ce  mot,  Roland  sur  son  cheval  se  pâme. 


Voyez-vous  Roland,  là,  pâmé  sur  son  cheval 
Et  Olivier  qui  est  blessé  à  mort  ? 
il  a  tant  saigné  que  sa  vue  en  est  trouble  ; 
Ni  de  près,  ni  de  loin,  ne  voit  plus  assez  clair 
Pour  reconnaître  homme  qui  vive. 
Le  voilà  qui  rencontre  son  compagnon  Roland. 
Sur  le  heaume  orné  de  pierreries  et  d'or,  il  frappe  un 

[coup  terrible 
Qui  le  fend  en  deux  jusqu'au  nasal, 
Mais  qui,  par  bonheur,  ne  pénètre  pas  en  la  tête. 
A  ce  coup  Roland  l'a  regardé 
Et  doucement,  doucement,  lui  fait  celte  demande  : 
M  Mon  compagnon,  l'avcz-vous  fait  exprès  ? 
«  Je  suis  Roland,  celui  qui  tant  vous  aime. 
«  Vous  ne  m'aviez  pas  défié,  que  je  sache. 
»  —  Je  vous  entends,  dit  Olivier,  je  vous  entends  parler, 


de  son  épée,  nayant  plus  que  la 
moitié  de  son  écu,  son  casque  dé- 
lacé, blessé  en  plus  d'endroits  que 
je  ne  l'ai  dit  encore,  s'était  arraché 
des  mains  de  Brandimart  comme 
un  épervier  qui  s'échappe  demi- 
mort  des  serres  d'un  vautour  après 
avoir  payé  de  sa  queue  son  avidité 
et  son  impudence.  Roland  arrive  sur 
lui  et  le  frappe  précisément  à  l'en- 
droit où  la  tête  se  joint  avec  le 
buste. 

VI.  Son  heaume  entr'ouvert  laissait 
son  cou  sans  défense  :  il  fut  tranché 
netcomme  un  roseau.  La  tête  tombe, 
et  le  tronc  inanimé  du  souverain  de 
la  Lybie  va  faire  au  loin  sur  le  sa- 
ble son  dernier  mouvement.  Son 
âme  se  précipite  vers  le  fleuve  où 
Caron  l'entraîne  dans  sa  barque,  à 
l'aide  de  son  crochet  recourbé.  Ro- 
land, sans  s'arrêter  davantage  auprès 
de  lui,  Balizarde  à  la  main,  court  au 
roi  de  Séricarne. 

VII.  Lorsque  Gradasse  vit  tomber 
la  tête  d'Agramant  séparée  de  son 
buste,  il  sentit  (ce  qui  ne  lui  était 
jamais  arrivé  jusqu'alors)  l'épou- 
vante dans  son  cœur  et  le  trouble 
sur  son  visage.  Présageant  son 
malheur,  dès  l'arrivée  du  comte  il 
semblait  déjà  vaincu,  et  quand  le 
coup  mortel  descendit  sur  sa  tête, 
il  ne  fit  aucun  mouvement  pour  se 
défendre. 

VIII.  Roland  le  frappa  dans  le  flanc 
droit,  au-dessous  de  la  dernière  côte, 
et  le  fer,  plongé  dans  son  corps,  bai- 
gné de  son  sang  jusqu'à  la  garde, 
sortit  par  le  côté  gauche  de  la  lon- 
gueur d'une  palme.  Ce  coup,  qui 
donna  la  mort  au  plus  redoutable 
chevalier  de  la  secte  pa'ienne,  prouva 
bien  qu'il  partait  de  la  main  du  plus 
grand,  du  plus  brave  guerrier  de 
l'univers. 

IX.  Peu  joyeux  d'une  pareille  vic- 
toire, le  Paladin  quitte  promptement 
la  seUe,  et  le  visage  troublé,  inonde 
de  larmes,  se  hâte  de  voler  auprès 
de  son  cher  Brandimart.  11  trouve 
la  terre  trempée  de  sang  autour  de 
de  lui  :  son  casque,  qui  semblait 
ouvert  d'un  coup  de  hache,  eut-il  été 
plus  fragile  qu'une  mince  écorct;,  ne 
l'aurait  pas  plus  mal  garanti. 

X.  Roland  lui  ôtc  son  casqvic 
de  la  tète,  et  la  lui  voit  fendue  jus- 
qu'au nez  entre  l'un  et  l'autre  sour- 


Vl.  EN  ITALIE.  383 

centre  :  le  Mor gante,  VOrlando  ïnnamorato,  VOrlando 
furioso  *.  S'il  y  avait  quelque  classification  à  établir 
entre  tant  d'œuvres  généralement  médiocres,  il  fau- 
drait citer  tout  d'abord  celles  qui  ont  précédé  Pulci; 


«  Mais  point  ne  vous  vois  :  Dieu  vous  conduise,  ami!  "  cil.  Cependant  il  conserve  encore  les 
«  Si  je  vous  ai  frappé,  pardonnez  le  moi.  principes  de   la  vie   en   si  grande 

T^    '  •    ^- ,*  A^ 1  ^A^r.^A  ci„„j  abondance,  qu'il  peut  encore,  avant 

Il  —  Je  n  ai  point  de  mal,  repond  Roland.  , .  '  ^  _„„  j„„  „.,  „^;  j„  t>„ 

^  )     r  ^Q  mourir,  demander  au  roi  du  1  a- 

«  Je  vous  pardonne  ici  et  devant  Dieu.  «  radis   le    pardon  de   ses  fautes  et 

A  ce  mot,  ils  s'inclinent  l'un  devant  l'autre.  exhorter  à  la  patience  le  Comte  dont 

C'est  ainsi,  c'est  avec  cet  amour  qu'ils  se  séparèrent.    '"'^^1?  lufdU^'ef'mots'f 'rQu" 

*  te  souvienne  de  moi  dans  tes  priè- 

*  ♦  res  agréables  au  Ciel.  Je  te  recom- 

Olivier  sent  l'angoisse  de  la  mort  ;  mande  aussi  ma  chère  Fleur  de « 

Ses  deux  yeux  lui  tournent  dans  la  tête.  ^^  «^  .P^,^  achever  Lis.  Il  expire,  et 

,  ,,    .,      .  .     .  ,  p  ..  ,  soudain  les  voix  et  les  concerts  des 

Il  perd  1  ouïe  et  tout  a  fait  la  vue,  ^^ges  se  font  entendre  dans  les  airs, 

Descend  à  pied,  sur  la  terre  se  couche.  à  l'instant  où  s'échappe  son  âme, 

A  haute  voix  fait  son  mea  culpa,  ^^j:  dégagée  des  liens  du  corps,  au 

^                  .  -  milieu  de    la   plus  douce  mélodie, 

Joint  ses  deux  mams  et  les  tend  vers  le  ciel,  s'élève  jusqu'aux  cieux. 

Prie  Dieu  de  lui  donner  son  Paradis,  XII.  Quoiqu'une  fin  si  chrétienne 

De  bénir  Gharlemagne,  la  douce  France  f\  P^jt^r  l'allégresse  dans  l'âme  de 

°^  ,'             ,          ^11  Roland,  quoiqu  il  ne  doutât  pas  que 

lit  son  compagnon  Roland  par  dessus  tous  les  hommes.    Brandimart  ne  fut  réuni  à  l'Etre  su- 

Le  cœur  lui  manque,  sa  tête  s'incline,  prême,  puisqu'il    avait  vu   le  Ciel 

Etendu  de  tout  sonlong  il  tombe  à  terre  ;  SI^rtamlr^cTotruS fct 

C'en  est  fait  :  le  Comte  est  mort dgr  à  la  fragilité   des   sens,  il  ne 

/r.  7     j           ,n/o  anat  \    pouvait supportcr  saus  pclue,  ct d'uu 
{Boland,  vers  1943-2021.)    J^j^  ^^^^  ^f  ^^  ^^-^  p^j^^  d'un  tel 

ami  qu'il  chérissait  plus  qu'un  frè- 
re... [Roland  furieux,  traduction  de 
Panckoucke  et  Framery,  revue  par 
Antoine  de  Latour,  ch.xui.  Cf.  notre 
première  édition  du  Roland,  t.  1, 
Introduction,  p.  cxxxvn.) 

1.  La  première  édition  de  VOrlando  furioso  a  paru  à  Ferrare  en 
1516.  Le  poème  n'avait  alors  que  quarante  chants  ;  l'auteur,  plus  tard,  en 
ajouta  six  autres.  =  Le  chef-d'œuvre  de  l'Arioste  a  été  continué  par 
Giambattista  Pescatore  :  La  morte  di  Ruggiero  continuata  alla  ma- 
teria  de  VAriosto;  Venise,  1548,  1549,  1550,  1551,  1557,  et  la  Vendetta 
di  Ruggiero,  Venise,  1556,  1557  :  le  premier  de  ces  poèmes  a  quarante 
chants  et  le  second  vingt-cinq.  D'autres  continuations  sont  dues  à 
Pauluccio  (1543),  et  à  Brusantino  (Angelica  inamorata^  en  trente-sept 
chants,  Venise,  1550).  Etc.  =  L'œuvre  de  l'Arioste  a  été  accompagnée 
en  Italie  d'une  foule  d'autres  œuvres  qui  procèdent  tantôt  de  lui,  tan- 
tôt de  Bojardo,  tantôt  de  traditions  et  de  poèmes  plus  anciens.  Tels 
sont  VAntafor  de  Barosia  (cycle  de  Roland,  Milan,  1519);  Crudele  et 
aspre  bataglie  del  cavaliero  delV  Orsa  (s.  1.  n.  d.  ;  mais,  suivant 
Melzi,  du  commencement  du  xvi«  siècle  et  antérieur  à  la  première 
édition  de  VOrlando  furioso)  ;  la  Dragha  d'Orlando,  par  Francescho 
Tromba  (1525, 1527)  ;  Innamoramento  di  Milone  d'Anglante  e  de  Berta 
(Milan,  1539;  Venise,  1548)  ;  Xe  prime  emprese  del  conte  Orlando,  par 
Dolce  (1572)  ;  la  Gran  hattaglia  del  gigante  Malossa  fatta  con  Orlando 
(s.  d.;  puis,  1567)  ;  VOrlando,  d'Ercole  Oldoïno,  (1598)  et  le  Di  Orlando 
santo  vita  e  morte  con  venti  mile  cristiani  uccisi  in  Roscivalle,  eu- 
vata  del  Gatalogo  de*  santi  (1597).  Etc.,  etc.  (Cf.  plus  loin,  III,  561.) 

n.  25 


1   PART.    LIVR.  IT. 
CHAP.   XXVIII. 


I  PART.  LIVR.    II. 
CHAP.  XXVIII. 


386  VOYAGES  DE  L'ÉPOPÉE  FRANÇAISE. 

puis,  diviser  en  trois  groupes  celles  qui  peuvent  être 
considérées  comme  le  cortège  de  chacun  des  trois 
grands  Poèmes  et,  pour  ainsi  parler,  comme  leur  sil- 
lage, et,  à  rejeter  enfin,  dans  une  dernière  catégorie 
(la  plus  vaste  de  toutes)  celles  qui  peuvent,  depuis 
l'Arioste,  passer,  je  n'ose  pas  dire  pour  originales, 
mais  au  moins  pour  indépendantes.  Et  voilà  qui  nous 
conduirait,  à  travers  cent  rapsodies,  jusqu'au  DeWïra 
d'Orlando  d'Asinari  en  1765  et  à  la  Morte  d'Orlando^ 
d'Ermolao  Barbaro,  en  1807  \ 


1.  Nous  croyons  utile  de  donner  ici  le  tableau  de  toutes  nos  Chan- 
sons qui,  depuis  les  xi^  et  xii^  siècles  jusqu'aux  temps  modernes,  ont 
été  connues,  traduites  ou  imitées  en  Italie.  L'ordre  alphabétique  nous 
semble  ici  le  meilleur,  et  nous  le  suivons  : 

Aimeri  de  Narbonne.  Un  des  caractères  de  la  diffusion  de  nos 
chansons  en  Italie,  c'est  (comme  nous  l'avons  dit  plus  haut)  l'inter- 
calation  dans  le  Roland  d'un  récit  de  la  Prise  de  Narbonne.  Il  en  est 
ainsi  dans  le  ms.  fr.  de  Venise  n»  IV  que  P.  Rajna  croit  antérieur  à 
notre  Aimeri,  tandis  que  Demaison  soutient  la  thèse  contraire  dans 
l'Introduction  de  son  Aimeri  de  Narbonne  (p.  ccxcix)  et  affirme  net- 
tement que  «  l'épisode  du  manuscrit  de  Venise  dérive  de  notre  chan- 
son ».  =  P.  Rajna  (/  Reali,  I,  p.  266)  désigne  sous  le  nom  d'Amerigo 
di  Nerbona  un  roman  italien  dont  le  texte  ne  saurait  être  fort  anté- 
rieur à  1382,  et  qui  n'a  presque  rien  de  commun  avec  notre  vieille 
chanson.  Demaison  en  donne  une  analyse  (1.  c,  I,  pp.  cccxet  ss.).= 
Aimeri  de  Narbonne  est  très  brièvement  résumé  dans  les  Nerbonesi 
(Ibid.,  p.  cccxv),  et  nous  retrouvons  dans  la  Spagna  ifi  rima  (chap. 
xxxix)  la  même  intercalation  de  la  Prise  de  Narbonne  que  nous  avons 
signalée  ci-dessus. 

Aimer  le  Chétif.  V.  les  Nerbonesi,  cités  plus  loin  (IV,  pp.  34-35.) 

Aïol.  Cette  belle  chanson  est  une  de  celles  qui  ont  été  «  adaptées  » 
par  Jacopo  da  Barberino.  «  Elle  a  été  publiée  à  Bologne  en  1863-1864 
sous  ce  titre  :  Storia  di  Ajolfo  del  Barbicone  et  di  altri  valorosi  cava- 
lieri,  compilata  da  Andréa  di  Jacopo  di  Barberino  di  Valdelsa.  L'édi- 
teur est  M.  Leone  del  Prête.  (CoUezione  di  opère  inédite  o  rare  dei 
primi  secoli  délia  lingua,  pubblicata  per  cura  délia  R.  commissione  pe' 
testi  di  lingua  nelle  provincie  dell'  Emilia.)  Le  vrai  titre,  donné  par  les 
anciens  manuscrits,  était  celui  d'FAia  duca  d'Orlino  e  di  Ajolfo  del 
Barbicone.  »  {Aïol,  éd.  Jacques  Normand  et  Gaston  Raynaud,  Intro- 
duction, p.  XL.)  La  première  partie  est  la  seule  où  l'on  suive  de  près 
le  texte  français.  =  Une  faut  pas  confondre  l'œuvre  de  Jacopo  da  Bar- 
berino avec  un  poème  en  ottava  rima  que  nous  avons  dû  mentionner 
ailleurs  et  qui  a  paru  à  Venise  en  1516  pour  la  première  fois  :  Aiolfo 
del  Barbicone,  disceso  délia  nobile  stirpe  di  Rinaldo,  etc.  On  ne  sera 
pas  surpris  de  savoir  que  le  dit  poème  se  rapproche  fort  peu  de  VAïol 
en  vers  français.  {Aïol,  1.  c,  pp.  xlvi,  xlvii.) 

AUscans.  Le  ms.  fr.  VIII  de  la  Bibliothèque  de  Saint-Marc  à  Venise 


VI.  EN  ITALIE.  381 

11  ne  faut  pas  s'y  tromper  :  la  popularité  en  Italie  ^  ^^^'^-  »^^^«-  "• 

A  J  r  J;     r  chap.  xxviii. 

de  nos  vieux  romans  français  a  survécu  à  FArioste — — 

1(17  t  i        i     1  ^i  r  *  o  •  Depuis  TArioste 

dont  1  œuvre  est,  par  tant  de  cotes,  si  peu  trançaise.  jusque  nos  jours. 
Sans  doute,  les  récits  et  les  chants  qui  ont  conservé  le 
plus  de  matière  française  et  qui  sont  encore  aujour- 


(xiv^  siècle)  contient  un  texte  italianisé  d'Aliscans.  L'auteur  des  Ner- 
bonesi  (liv.  VI,  chap.  i-viii,  et  livre  YII,  chap.  xxxvii-xxxix)  abrège  le 
récit  de  notre  AUscans,  dont  il  subordonne  les  données  à  celles  de 
Foulques  de  Candie,  évidemment  préféré.  Le  tout  forme  un  assez  sin- 
gulier mélange. 

Amis  et  Amiles.  Dès  1503,  une  édition  italienne  de  Milles  et  Amis 
paraît  à  Venise  (1513, à  Milan),  etc.,  etc. 

Anseis  de  Carthage.  Il  nous  reste  d'Anseis  un  manuscrit  italianisé  du 
xme  siècle  (Bibl.  nat.  fr.  1598),  dont  nous  donnons  plus  loin  un  extrait 
(III,  p.  638).  C'est  cette  version  qui  a  été  étudiée  par  W.  Meyer,  dans 
ses  «  Etudes  franco-italiennes  »,  où  il  publie  quelques  centaines  de 
vers  italianisés  avec  un  texte  français  en  regard.  {Zeitschrift  fur 
romanische  Philologie,  IX,  1885-1886,  p.  597;  Romania,lSSQ,  p.  632.) 
=  Q}ïAnseïs  de  Carthage  ait  été  connu  en  Italie,  c'est  ce  que  prouve 
surabondamment  cette  Seconda  Spagna  découverte  parRanke  en  1835 
dans  un  manuscrit  de  la  Bibliothèque  Albani,  dont  on  a  voulu  faire 
le  neuvième  livre  de^Reali  et  qui  est  tout  entière  consacrée  à  Anseïs  ; 
c'est  ce  qu'atteste  encore  cet  «  Inventaire  de  la  famille  d'Esté  en  1437  », 
que  Pio  Rajna  a  publié  dans  la  Romania,  (1873,  p.  51)  et  où  il  s'agit 
(no  15)  d'un  livre  «  chiamado  romano  Anciooe  re  de  Spagna,  in  fran- 
CEXE».  =Dans  les  Nerbonesi  (liv.  I,  chap.  ii, édition  Isola,  1. 1,  pp.  4, 
5,),  nous  ne  trouvons  que  ces  quelques  lignes  qui  rappellent  vrai- 
ment notre  poème  :  «  Nella  seconda  guerra  que  fe'  Carlo  in  Ispagna, 
soccoRSE  IL  RE  Ansuigi.  Questo  re  avia  incoronato  Carlo  in  Ispagna 
alla  prima  guerra,  ed  era  di  gentile  sangue,  e  re  Marsilio  gli  avia  tolta 
la  signoria,  e  Carlo  gliele  rende  e  fece  tagliare  la  testa  a  Marsilio.  » 
Aquilon  de  Bavière.  C'est  le  titre  exact  d'un  roman  franco-italien, 
en  prose,  avec  préambule  en  octaves  italiens.  Il  est  conservé  dans  le 
manuscrit  du  Vatican,  no  381  (anc.  1363)  du  fonds  Urbinas  latin,  lequel 
manuscrit  est  de  la  première  moitié  du  xv*^  siècle.  L'auteur  est  Raphaël 
Marmora,  et  l'œuvre,  qui  avait  été  commencée  en  1379,  était  achevée 
en  1407.  «  Ce  roman  d'Aquilon  de  Bavière  (dit  M.  A.  Thomas  à  qui 
l'on  doit  cette  véritable  découverte)  a  été  composé  dans  la  même 
région  que  VEntrèe  de  Spagne.  Je  crois  qu'on  peut  aller  plus  loin  et 
désigner  Vérone  comme  le  lieu  même  de  sa  composition.  »  {Romania, 
1882,  pp.  538,  541.)  M.  Thomas  donne  une  analyse  complète  du  roman 
qu'il  a  découvert.  (Ibid.,  pp.  546  etss.) 

Aspremont.  Parmi  les  manuscrits  de  cette  chanson  encore  inédite 
il  en  est  quatre,  à  tout  le  moins  (des  xiii^-xiv®  siècles),  qui  nous 
offrent  un  texte  italianisé.  (Bibl.  nat.  fr.  1598  ;  Venise,  Saint-Marc,  fr.  IV 
et  VI  ;  ms.  3205  de  la  seconde  vente  Solar.)  =  Le  compilateur  des  Reali, 
Jacopo  da  Barberino,  est  l'auteur  d'un  Aspromonte  qu'on  a  fait  indue- 
ment  entrer  dans  la  série  des  ^eaZi.  =Dans  les  deux  inventaires  de  la 
famille  d'Esté  au  xv^  siècle  publiés  par  P.  Rajna,  on  trouve  trois  Aspro- 
monte, les  deux  premiers  (l^r  inventaire,  n"^  26;  2*^,  n»  9)  paraissent  bien- 


I    PART.    LIVR.  II. 
CHAP.  XXVIII. 


388  Voyages  dé  l'épopée  française. 

d'hiii  populaires  de  l'autre  côté  des  Alpes,  ces  récits 
et  ces  chants,  qui  n'ont  d'ordinaire  aucune  valeur  et 
où  notre  épopée  est  tristement  défigurée,  ne  remon- 
tent pas  très  haut;  mais  enfin,  l'oreille  française  y 
est  à  tout  instant  frappée  par  des  noms  de  France  et 


être  notre  vieux  poème;  mais  le  dernier  (2^  inventaire,  no  26)  pourrait 
bien  n'être  que  Tœuvre  de  Jacopo  da  Barberino.  =  Enfin  (et  c'est  la 
marche  ordinaire  en  Italie),  un  poète  Florentin  compose,  à  la  fin  du 
xv^  siècle,  un  Aspromonte  nouveau  qui  conquiert  un  succès  éclatant 
et  durable.  (Florence,  s.  d.  et  1504;  Venise,  1508,  1533, 1553,  1594,  1615, 
1620;  Milan,  1515,1516.) 

Bataille  Loquifer,  très  défigurée  dans  les  Nerbonesi  (liv.  VII, 
chap.  xLv  et  ss.).  V.  le  résumé  plus  loin  :  IV,  p.  43. 

Berte  aux  grans  pies.  Dans  le  fameux  manuscrit  cyclique  de  Venise, 
fr.  no  XIII  ('dernières  années  du  xii^  siècle),  se  trouve  la  Berta  de  H  gran 
piè,  en  1750vers,  qui  a  été  publiée  par  M.  Ad.  Mussafîa  (i^omama,  1874, 
pp.  339  et  suiv.;1875,  pp.  91  et  suiv.)  et  dont  nous  donnons  plus  loin  une 
analyse  développée  (IlI,pp.l4-16).3r:Dans  les  Reali,  le  livre  VI  est  d'abord 
consacré  «  al  nascimento  di  Carlomagno  et  a  la  scura  morte  di  Pipino 
da  dui  sui  fioli  hastardi  ».  Ce  récit  est  fondé  sur  celui  du  ms.  XIII,  et 
non  sur  le  roman  d'Adenet. 

Berte  et  Milon.  V.  Enfances  Roland. 

Bueves  d'Hanstone.  C'est  un  des  poèmes  qui  ont  conquis  le  plus  de 
succès  en  Italie.  Il  occupe  une  place  notable  au  début  de  ce  ms.  XIII  si 
souvent  cité,  et  rien  n'est  plus  étrange  qu'une  telle  intercalation  dans 
un  Recueil  dont  le  vrai  titre  serait  «  Pépin  et  Charlemagne  ».  On  ne 
s'étonnera  pas  de  le  voir  après  cela  passer  dans  les  Reali  où  il  n'en- 
vahit pas  moins  de  deux  livres  sur  six  (IVetV).=  Pio  Rajna  a  décou- 
vert, à  la  Riccardienne  de  Florence,  des  fragments  d'une  rédaction 
toscane  en  prose  de  Buovo  d'Antona.  (Zeitschrift  fi'ir  romanische  Phi- 
lologie, XII,  3,  4,  p.  463;  Romania,  1888,  p.  149.)  Ces  fragments  doivent 
être  également  rapprochés  du  ms.  XIII.  =  Dans  «  l'Inventaire  de  la 
famille  d'Esté  de  1437  »,  que  nous  avons  déjà  eu  l'occasion  de  signaler, 
on  trouve  un  livre  chiamado  Bovo  de  Anthona  in  francexe  (n»  48). 
Deux  autres  Bovi  di  Antona  (n«s  31  et  34)  se  rencontrent  dans  un  autre 
Inventaire  de  la  même  origine  et  de  la  fin  du  xv«  siècle  {Romafiia,  1873, 
pp.  50-56).  =  Enfin,  dans  cet  immense  mouvement  des  poèmes  en  o^^ava 
rima,  il  faut  mentionner  un  Buovo  d'Antona  deBazaliero  di  Bazalieri 
en  940  octaves,  qui  a  paru  pour  la  première  fois  à  Bologne  en  1480  et 
dont  les  éditiohs  se  sont  multipliées.  (Venise,  1487,  1489,  1491;  Milan, 
1497,  etc.) 

Charroi  de  Nîmes  L'affabulation  de  notre  vieux  poème  fait  l'objet 
des  chapitres  i-iv  du  livre  IV  des  Nerbonesi  (éd.  Isola,  1,  p.  377).  Cf. 
plus  loin,  IV,  pp.  373,  374. 

Chevalerie  Vivien.  V.  Covenant  Vivien. 

Chevalerie  Ogier.  Alors  que  les  Enfances  Ogier  n'ont  guère  donné 
lieu  qu'au  poème  du  ms.  XIII  de  Venise,  nous  avons  vu  plus  haut  que 
la  Chevalerie  Ogier  avait  été,  en  Italie,  Tobjet  de  trois  récits  au 
moins  :  celui  du  ms.  XIII  ;  celui  d'un  poème  in  ottava  rima  de  la  fin 
du  XIV®  siècle  et  enfin  celui  d'une  rédaction  en  prose  dans  les  Storie  di 


VI.  EN  ITALIE.  389 

Fesprit  français  par  des  souvenirs  et  des  légendes  de 
France.  De  petits  feuillets  imprimés,  que  j'achetais,  il 
y  a  trente  ans,  aux  portes  des  églises  italiennes,  se  ré- 
pandent encore  par  milliers  dans  les  campagnes  et 
dans  les  villes.  Puis,  il  y  a  la  diffusion  orale,  qui  est 


Rinaldo,  liv.  III.  Une  Suite  a  été  donnée  à  la  Chevalerie,  et  nous  la 
trouvons  dans  le  poème  en  octaves  cité  plus  haut,  et  dans  le  livre  V 
des  mêmes  Storie  di  Rinaldo.  Nous  avons  donné  plus  haut  l'analyse 
détaillée  de  la  Chevalerie  et  de  la  Suite.  =  Cf.,  plus  tard,  la  Morte  del 
Banese  de  Cassio  di  Narni  (1521)  et  le  Lihro  délie  hattaglie  del  Banese, 
(1511)  attribué  à  Girolamo  Tromba. 

Chevalier  au  Cygne.  Dans  les  Inventaires  de  la  famille  d'Esté  au 
xv*'  siècle,  il  y  a  deux  «  Gutifre  de  Bulone  »  (?)  :  ce  sont  les  n^^  2  et  25 
du  premier  inventaire.  (Romaîiia,  187.3,  pp.  50  et  52.) 

Couronnement  Loois.  Y.  les  Nerbonesi,  chap.  x-xii  et  xiv-xxiv  du 
liv.  III  (éd.  Isola,  I,  pp.  308  et  ss.,  et  323  et  ss.),  dont  nous  avons 
donné  plus  loin  une  analyse  complète  (IV,  pp.  341-343).  Cf.  E.  Langlois, 
en  son  édition  du  Couronnement,  (Introduction,  p.  cxiii).  =  Melzi 
(2e  éd.  1838,  p.  286),  a  signalé  une  Incoroiiazione  de  Aloysi,  /igliuolo 
di  Carlo  Magno  imperadore  di  Francia,  par  Michel  Angelo  de  Vola- 
terra  (Cf.  E.  Langlois,  1.  c,  cxxi).  C'est  une  œuvre  du  xvi^  siècle  et 
dont  l'auteur  a  fait  peu  d'emprunts  à  notre  vieux  poème  :  «  Charlema- 
gne  épouse  Bellissante,  fille  de  l'empereur  de  Constantinople.  Nais- 
sance d'Aloys,  dont  Guillaume  est  le  tuteur  jusqu'à  sept  ans.  Cour 
plénière  à  Paris,  fêtes  et  couronnement  pacifique.  » 

Cofiquête  de  l'Espagne.  V.  Prise  de  Pawpelune. 

Covenant  Vivien.  V.  dans  les  Nerbonesi,  liv.  V,  chap.  i-xxii  (éd.  Isola, 
II,  pp.  5  et  ss.)  une  version  qui  ne  ressemble  en  rien  à  celle  de  notre 
vieux  poème.  Cf.  plus  loin,  IV,  p.  439. 

Bepartement  des  enfans  Aimeri  :  Nerbonesi,  liv.  I,  chap.  xxix-xlvi, 
éd.  Isola,  p.  I,  pp.  83-310.  V.  l'analyse  plus  loin,  IV,  pp.  316  et  ss. 

Enfances  Charlemagne.  Le  ms.  cyclique  de  Venise  (Saint-Marc 
fr.  XIII,  fo  31  et  ss.)  renferme  un  Karleto  qui  sera  analysé  en  son  lieu 
(III,  pp.  33  et  40).  Dans  le  dernier  livre  des  Reali  on  trouve  un  Mai- 
netto  que  nous  résumons  également  plus  loin,  (III,  p.  37.) 

Enfances  Guillaume.  Les  Nerbonesi  (liv.  I,  chap.  i,  viii  et  xiii- 
xxviii,  éd.  Isola,  pp.  4-6,  22-27,  33-76)  nous  offrent  une  version  de 
ces  Enfances  dans  laquelle  on  a  bizarrement  encadré  un  Macaire,  et 
qui  diffère  notablement  de  celle  de  nos  manuscrits  français.  V.  l'ana- 
lyse, IV,  pp.  34,  35  et  285,  286. 

Enfances  Ogier.  Dans  le  ms.  fr.  XIII  de  Venise,  on  a  signalé  de- 
puis longtemps  une  version  de  ces  Enfances  que  nous  résumons  plus 
loin  (III,  p.  55),  d'après  le  Romwart d' Adâlhert  Keller(pp.69  et70),  et 
d'après  les  deux  articles  de  F.  Guessard  dans  la  Bibliothèque  de 
l'École  des  Chartes  (XVIII,  p.  393  et  ss.;  XXV,  p.  489  et  suiv.).  Cf. 
P.  Rajna,  Romania,  1874,  p.  166. 

Enfances  Roland.  C'est  encore  dans  ce  même  manuscrit  de  Venise 
que  nous  trouvons  à  la  fois  une  Berta  e  Milone  et  un  Orlandino  qui 
ont  été,  l'un  et  l'autre,  publiés  par  A.  Mussafia,  dans  la  Romania  de 
1877  (pp.  177  et  ss.).  ==  Un  poème  du  xvi®  siècle  parut  sur  le  même  sujet. 


I    PART.    MVR,    tt 
CHAP.    XXVlIl. 


390  VOYAGES  DE  L^ÉPOPÉE  FRANÇAISE. 

I  PART.  LivR.  II.  pl^g  vivace  en  Italie  que    partout  ailleurs.  C'est  le 

CHAP.  XXVIII.  •*-  -*•  A 

pays  par  excellence  de  l'improvisation  en  plein  air,  ou 

de  ce  qui  ressemble  à  l'improvisation.  Les  cantastorïe^ 
les  «  chante-histoires  »  qui  s'arrêtent  au  milieu  des 
places  et  se  prennent  à  raconter  les  exploits  des  vieux 


sous  ce  titre  :  Innamoramento  de  Milone  d'Anglante  e  de  Berta 
(Milan,  1529,  Venise,  1548). 

Entrée  de  Spagne,  poème  composé  en  Italie  (ms.  fr.  de  Venise,  XXI, 
que  nous  avons  décrit  et  analysé  dans  Isi  Bibliothèque  de  l'École  des 
Chartes  y  (IS^S).  Ce  manuscrit  est  unique  aujourd'hui;  mais  l'œuvre  avait 
certainement  conquis  un  certain  succès,  et  d'autres  manuscrits  ont 
circulé  de  l'autre  côté  des  Alpes.  C'est  ainsi  qu'on  voit  figurer  plu- 
sieurs Entrées  de  Spagne  parmi  les  manuscrits  du  Catalogue  des  Gon- 
zague  (nos  53^  57^,  —  L'Entrée  de  Spagne,  telle  que  la  donne  le  ms. 
XXI,  offre,  à  tout  le  moins,  une  lacune  considérable  que  nous  avons 
signalée  dès  1858  et  qu'il  est  aisé  de  combler  avec  la  Spagna  en  prose 
du  manuscrit  Albani  (chap.  lxxiii-cxxiv)  et  le  Viaggio  di  Carloma- 
gno  in  Ispagna  (chap.  xxxiii  et  ss.  ;  éd.  Ceruti,  I,  pp.  146  et  suiv.). 
Cf.  plus  loin,  III,  pp.  425-431;  446,  447.  =Dans  ses  Nouvelles  recher- 
ches sur  l'Entrée  de  Spagne, lA, kriXome  Thomas  a  soutenu  cette  thèse: 
«  1°  L'Entrée  de  Spagne  est  l'œuvre  d'un  Padouan  anonyme  ;  2^  les 
131  derniers  vers  sont  d'un  continuateur,  Nicolas  de  Vérone,  qui  est 
l'auteur  de  la  Prise  de  Pampelune.  »  Cf.  Romania,  1882,  p.  148;  1884, 
p.  471  et,  surtout.  Ad.  Gaspary,  Storia  délia  letteratura  italiana,  I, 
pp.  98-102. 

Fierahras.  Ce  poème  n'a  pas  joui  en  Italie  de  la  vogue  incompréhensi- 
ble qu'il  a  conquise  en  Angleterre,  en  Espagne,  en  Portugal  et  presque 
partout  ailleurs.  C'est  durant  la  seconde  moitié  du  xv^  siècle  que  parut 
«  senza  luogo,  anno,  stampatore,  »  un  poème  en  quinze  chants  :  Il 
cantare  di  Fierabraccia  ed  Ulivieri.  (Ausgaben  und  Ahhandlungen, 
publiés  à  Marbourg,  par  M,  Ed.  Stengel  ;  le  second  de  ces  Mémoires 
contient  le  Fierabraccia  italien  précédé  d'une  Introduction  de  M.  Buhl- 
mann.  Cf.  Romania,  1882,  pp.  165,  166.) 

Floovant.  Trois  textes  italiens  sont  à  signaler  :  1»  les  livres  I  et  II 
des  Reali;  2°  leFioravante  découvert  par  M.  P.  Rajna  {Romania,  1873, 
pp.  353  et  ss.),  dont  nous  avons  longuement  parlé  plus  haut  ;  3»  un  autre 
Fioravante,  acquis  par  la  Bibliothèque  nationale  (Ibid.,  1874,  p.  320). 
«  Le  livre  I  des  Reali  et  la  première  partie  des  deux  autres  livres  sont 
consacrés  non  à  Fioravante,  mais  à  son  père  Fiovo.Mais  M.  P.  Rajna 
et  A.  Darmestetter  sont  d'accord  pour  admettre  «  que  Thistoire  du 
père  de  Floovant  n'est  elle-même  qu'une  variante  de  celle  de  son  fils  ». 
{Ibid.,  1877,  p.  608.) 

Foulques  de  Candie.  «  Ce  poème,  assez  banal  et  fastidieux  à  notre 
goût,  eut  aux  xii^  et  xiii^  siècles  un  immense  succès  et  fut  un  de  ceux 
qui  firent  le  plus  connaître  en  Italie  la  geste  des  Narbonnais.))(G.Paris, 
La  Littérature  française  au  moyen  âge,  §  40,  pp.  69,  70.  Cf.  Romania, 
1887,  p.  66.)  C'est,  comme  Aliscans,  une  continuation  du  Covenant 
Vivien;  mais  les  Italiens  ont  visiblement  préféré  Foulques  de  Can- 
die. Deux  mânnscriU  italianisés  s'en  trouvent  à  la  Bibliothèque  Saint- 
.  Marc  de  Venise  (XIX  et  XX)  ;  mais  c'est  à  Andréa  da  Barberino,  c'est 


VI.  EN  ITALIE.  391 

paladins  de  France,  ont  traversé  tout  le  moyen  k^e  ^  part.  uvr.  n, 

A  '  J  O  CHAP.  XXVIII. 

et  les  siècles  modernes  :  ils  existent  encore.  Il  est 

vrai  qu'ils  ne  sont  plus  nombreux,  et  ils  ne  sauraient 
désormais  avoir  un  succès  bien  durable  au  milieu 
des  nouveaux  boulevards  et  des  gares  de  chemin  de 


au  compilateur  des  Nerbonesi  que  le  poème  français  a  dû  là-bas  sa 
vulgarisation  et  sa  gloire.  Il  lui  a  consacré  une  partie  considérable 
de  son  œuvre  et  n'a  fait  un  aussi  grand  honneur  à  aucune  de  nos  autres 
chansons  (livres VI  et VII,  éd.  Isola;  t.  II,  pp.  175  et  ss.).  Cf.  notre  ré- 
sumé :  t.  IV,  pp.  43,  44. 

Galien  fait  le  fond  d'une  partie  importante  du  Viaggio  di  Carlo- 
magno  in  Ispagna.  Le  récit  italien  renferme  de  véritables  beautés,  et 
nous  Tanalysons  plus  loin  (III,  pp.  332,  333,  d'après  l'édition  de  Ceruti, 
t.  IL  pp.  179-189;  203-295;  218-219). 

Girart  de  Roussillon  «  a  été  connu  dans  le  nord  de  l'Italie.  Notre 
plus  précieux  manuscrit  de  ce  poème  a  été  copié  dans  cette  contrée.  » 
Dans  VEfitrée  de  Spagne  il  est  fait  une  allusion  précise  à  Girart  : 
«  En  Valbeton  où  fu  l'assenblemant  —  Des  Berguegnons  et  de  la 
Franche  gent,  —  Où  fu  Gerart  et  Folches  son  parant.  »  (P.  Meyer, 
Girart  de  Roussillon,  Introduction,  p.  cvii,  citant  A.  Thomas,  iVo^tre^- 
les  recherches  sur  l'Entrée  de  Spagne,  p.  45.) 

Godefroi  de  Bouillon.  V.  Chevalier  au  Cygne. 

Guerre  d'Espagne.  V.  Prise  de  Pampelune. 

Guibert  d'Andrenas  tient  fort  peu  de  place  dans  les  Nerbonesi, 
(livre  II,  chap.  xlii,  éd.  Isola,  p.  266;  livre  III,  chap.  xii-xiii,  éd.  Isola, 
pp.  313  et  ss.)  Il  est  probable  qu'Andréa  da  Barberino  n'avait  que  des 
données  fort  vagues  sur  ce  roman  assez  peu  connu. 

Gui  de  Nanteuil.  Un  manuscrit  italianisé  fait  partie  de  la  Biblio- 
thèque de  S.  Marc  à  Venise  (manuscrit  français  n»  X). 

Huon  d'Auvergne,  V.  Lgo  d'Alvernia. 

Karleto,  V.  Enfances  Charlemagne. 

Macaire,  V.  Reine  Sibille. 

Mainet.  V.  Enfances  Charlemagne. 

Moniage  Renoart ,  très  défiguré  dans' les  Nerbonesi  (liv.  VII, 
chap.  xLiv)  V.  le  résumé,  IV,  43. 

Orlandino,  V.  Enfances  Roland. 

Otinel.  Un  Otinel,  assez  différent  du  nôtre,  est  raconté  dans  la 
Chronique  du  monde  de  Jacques  d'Acqui  (fin  du  xiii^  siècle),  qui  a 
été  publiée  in  extenso  par  M.  Avogadro  dans  le  t.  III  des  Monumenta 
historié  patriœ  (Turin,  1848).  G.  Paris  {Histoire  poétique  de  Charle- 
magne, p.  505)  cite  le  texte  relatif  à  «  Ottonellus  ».  Cf.  plus  loin,  t.  III, 
p.  399. 

Pèlerinage  de  Charlemagne,  V.  Voyage. 

Prise  d'Orange.  Y.  les  Nerbonesi,  liv.  IV,  chap.  v-xiii,  etc.  ;  éd. 
Isola,  I,  pp.  383  et  ss.  Cf.  notre  t.  IV,  pp.  40,  41  et  396-397. 

Prise  de  Pampelune.  Ce  poème  (auquel  on  a  plus  justement  donné 
cet  autre  titre  :  La  guerre  d'Espagne)  a  eu  en  Italie  les  mêmes  des- 
tinées que  VEntrée  de  Spagne.  Celle-ci  (ms.  fr.  de  S.  Marc  XXI)  est 
l'œuvre  d'un  Padouan  inconnu  :  la  Prise  (ms.  f r.  de  S.  Marc,  V)  est, 
d'après  A.  Thomas,  l'œuvre  de  Nicolas  de  Vérone.  La  Prise  de  Pam- 


CHAP.  XXVIII. 


392  VOYAGES  DE  L'ÉPOPÉE  FRANÇAISE. 

I  PART.  LivR.  n.  fer.  Mais  enfin,  il  y  a  encore  parmi  nous  des  témoins 

CHAP.  xxviri.  7  J  r 

irrécusables  qui  les  ont  vus  et  entendus.  Dans  un 
article  du  Giornale  de  filologia  romanza^  M.  G.  Fusi- 
nato  nous  apprend  que,  «  dans  son  enfance,  il  avait 
entendu,  à  Venise,  un  vieillard  qui  racontait  en  public 


"pelune^  tout  comme  VEntrèe  de  Spagne^  constitue  un  élément  impor- 
tant de  toutes  les  S^pa^wa  en  vers  et  en  prose.  V.  dans  notre  tome  III, 
p.  461,  ranalyse  de  la  Spagna  en  prose  du  ms.  de  la  Bibliothèque 
Albani,  et,  pp.  461-465,  le  résumé  du  Viaggio.  Ces  dernières  indica- 
tions se  rapportent  aux  passages  qui  correspondent  exactement  à  la 
Prise  de  Pampelune, 

Renaus  de  Montauhan.  Dans  le  t.  III  du  Propugnatore,  parte  I, 
pp.  213-242  et  parte  II,  pp.  58-129,  a  paru  une  étude  de  Pio  Rajna  sur 
les  versions  italiennes  les  plus  anciennes  de  la  légende  de  Renaus 
de  Montauhan  (Cf.  Rex)ue  critique,  1872,  pp.  220-222).  La  théorie  de 
P.  Rajna,  c'est  qu'il  a  existé  un  poème  franco-italien,  aujourd'hui 
perdu,  qui  a  exercé  une  influence  considérable  sur  cette  partie  de 
la  littérature  italienne.  Le  poème  &'Aquilon  de  Bavière^  découvert 
par  A.Thomas,  confirme  d'une  façon  éclatante  la  supposition  de  M.  Pio 
Rajna,  puisque  l'auteur  &' Aquilon  mentionne  le  nom  d'un  roi  Mambrin 
d'Olivant  «qui  est  inconnu  aux  textes  français  et  qui  joue  un  grand 
rôle  dans  les  textes  italiens...  Il  n'a  pu  emprunter  ce  nom  qu'à  un 
texte  franco -italien.»  (iîomama,  1882,  p.  545.)  =Quoi  qu'il  en  soit,  Re- 
naud de  Montauhan  nous  apparaît,  dans  tous  les  textes  d'au-delà  des 
Alpes,  avec  un  caractère  tout  particulier  :  il  est  isolé  de  ses  frères 
{Histoire poétique  de  Charlemagne,  p.  211).  Peut-être  en  était-il  ainsi 
dans  le  Renaut  franco-italien  qui  n'est  point  parvenu  jusqu'à  nous  ; 
mais  c'est  ce  que  nous  pouvons  constater  à  coup  sûr,  dès  la  fin  du 
xiv^  siècle,  dans  ces  Storie  di  Rinaldo  en  prose  dont  nous  avons  eu 
si  souvent  à  parler  ci-dessus  et  dont  nous  avons  dû  analyser  deux 
livres  (le  III^  et  le  V^).  =  Ce  sont  ces  Storie  qui  ont  sans  doute  consa- 
cré la  gloire  de  Renaud  en  Italie.  Ce  qu'il  y  a  de  certain,  c'est  que, 
depuis  lors,  il  marche  de  pair  avec  Ogier  et  avec  Roland  lui-même  ; 
c'est  qu'il  leur  sera  plus  d'une  fois  préféré;  c'est  que  Rinaldo,  enfin,  de- 
vient aussi  ou  plus  populaire  qu'Orlando.  Les  xv«  et  xvi^  siècles  sont 
pleins  du  nom  de  Renaud,  et  il  est  le  héros  de  ces  ennuyeux  poèmes 
qui  foisonnent  alors,  de  Y Innamoramento  di  Carlo  Magno  (1481),  de 
la  Leandra  (1508),  de  la  Dama  Rovenza  del  martello  (s.  d.)  et  de  vingt, 
de  trente  autres.  Ce  qui  vaut  mieux  pour  lui,  c'est  de  tenir  une  place 
importante  dans  le  Morgante  maggiore  de  Pulci  et  d'avoir  fourni  au 
Tasse  la  matière  d'un  poème,  assez  peu  connu,  d'un  Rinaldo  où  l'au- 
teur de  la  Jérusalem  délivrée  (Histoire  poétique  de  Charlemagne, 
p.  201)  s'appuie  sur  le  poème  français  des  Quatre  fils  Aimon.  =^  Enfin, 
jusqu'à  nos  jours,  la  gloire  de  Renaud  est  demeurée  aussi  vive  en  Ita- 
lie que  celle  de  Roland,  plus  vive  peut-être,  et  les  chante-histoires 
de  là-bas,  les  cantastorie  sont  en  plus  d'un  lieu  appelés  des  Rinaldi, 
et  non  point  des  Orlandi, 

Reine  Sibille,  —  C'est  encore  dans  le  ms.  fr.  XIII  de  Venise  que 
nous  trouvons,  pour  la  première  fois,  en  Italie,  cette  légende  d'origine 
française.  Le  dernier  poème  que  renferme  ce  très  précieux  manuscrit 


VI.  EN  ITALIE.  393 

les  histoires  de  Constantin,  de  Renaud  et  d'Ogier  ^). 
Il  eut  ridée,  plus  tard,  de  se  mettre  à  la  recherche 
«  de  ce  dernier  représentant  d'une  littérature  éteinte, 

et  finit  un  jour  par  le  découvrir dans  un  dépôt 

de  mendicité  ».  Voyez- vous  le  Danois,  voyez-vous 


est  consacré  aux  aventures  de  la  reine  Blanchefleur  et  d'un  traître  du 
nom  de  Macario.  Ce  poème  a  été  écrit  en  Italie  et  y  a  circulé  avec 
plus  ou  moins  de  succès  ;  mais,  d'ailleurs,  la  légende  a  revêtu  là-bas 
plus  d'une  forme.  L'auteur  des  Nerbonesi,  en  ses  premiers  chapitres 
(liv.  I,  chap.  ii-vii  et  x-xii,  éd.  Isola,  pp.  6  et  ss.)  nous  raconte  une 
histoire  qui  diffère  notablement  des  rédactions  françaises  de  Macaire 
ou  de  la  Reine  Sibille.  Le  seul  fait  d'avoir  rattaché  ce  récit  à  la  geste 
de  Guillaume  est  tout  à  fait  caractéristique.  Les  Spagna  en  vers  et 
en  prose  ne  mettent  en  relief  que  l'épisode  du  traître,  et  nous  aurons 
lieu  plus  loin  (t.  III,  pp.  695-697)  de  placer,  en  regard  Tune  de  l'autre, 
les  deux  affabulations  de  la  Spagna  in  rima  et  du  Viaggio^  en  les 
opposant  au  poème  d'Enenkel. 

lîoland.  Il  en  a  été  trop  souvent  question  plus  haut,  il  en  sera  trop 
souvent  question  plus  loin,  pour  que  nous  en  fassions  ici  l'objet  de 
développements  qui  seraient  excessifs: quelques  lignes  suffiront.  =  Le 
nom  et  la  légende  de  Roland  sont  populaires  en  Italie,  selon  toute 
probabilité,  depuis  le  xi^  siècle,  et,  à  coup  sûr,  comme  en  témoignent 
l'inscription  de  Népi  en  1131  et  les  statues  de  Vérone, depuis  le  xii®  siè- 
cle. En  cettepremière  période,  les  poèmes  qui  sont  consacrés  à  Roland 
passionnent  à  la  fois  les  chevaliers  et  le  peuple.  Ces  poèmes  venaient  de 
France;  mais,  pour  qu'ils  fussent  plus  clairement  compris,  on  leur 
faisait  subir  une  déformation  nécessaire  en  les  italianisant  avec  plus 
ou  moins  d'intensité,  et  tel  est,  entre  autres,  le  très  célèbre  Roland 
du  ms.  fr.  IV  de  Venise.  On  ne  s'étonnera  point  que  les  Italiens  aient 
transformé  dès  lors  notre  héros  national  en  un  champion,  en  un  gon- 
falonier  du  Pape  ;  mais  on  ne  s'est  pas  encore  bien  rendu  compte  du 
motif  qui  les  a  amenés  à  intercaler  dès  lors  une  «  Prise  de  Narbonne  » 
dans  le  Roland.  =  L'idée  de  composer  eux-mêmes  des  poèmes  sur  un  tel 
héros,  au  lieu  d'en  demander  à  la  France,  cette  idée  dut  venir  de 
bonne  heure  à  ces  tributaires  de  notre  poésie  :  ils  en  composèrent, 
en  effet,  et  de  là  cette  Berta  e  Milone,  de  là  cet  Orlandino  qui,  dans 
le  ms.  XIII  de  Venise,  ont  pour  objet  les  enfances  de  Roland. 
Mais  ces  Enfances,  après  tout,  n'étaient  pas  ce  qui  électrisait  les 
foules,  et  c'était  l'Espagne,  c'était  la  guerre  d'Espagne  qui  attirait 
tous  les  regards  et  enflammait  tous  les  cœurs.  L'Espagne,  c'était  en 
quelque  manière,,  l'abrégé  de  Roland,  et  c'est  le  nom,  ce  sont  les 
exploits  de  Roland  que  Ton  trouve,  en  réalité,  dans  toutes  ces  œuvres  que 
l'on  peut  confondre  sous  le  nom  de  Spagna,  dans  la  Spagna  in  rima, 
dans  la  Rotta  di  Roncisvalle  qui  en  est  le  remaniement,  dans  la 
Spagna  en  prose  et  dans  le  Viaggio  di  Carlomagno  in  Ispagna. 
Malgré  cette  popularité  qui  remplit  et  anime  les  xiv^  et  xv^  siècles, 
il  était  visible  que  le  nom  de  Roland  allait  enfin  s'éteindre,  inglo- 
rius,  en  ces  centaines  de  méchants  petits  poèmes  qui  pullulent  avant, 
pendant  et  après  l'éclosion  des  trois  grandes  œuvres  de  Pulci,  de 
Bojardo  et  de  TArioste;  mais  ces  vrais  poètes  ont  revigouré  cette 


l    PART.    LIVR.  IT. 
CHAP.  xxvrii. 


I  PART.  LIVR.   II. 
CHAP.  XX VIII. 


394  VOYAGES  DE  L'ÉPOPÉE  FRANÇAISE. 

l'aîné  des  fils  d'Aimon  enfermés  au  dépôt  avec  leur 
infortuné  narrateur?  M.  Fusinato  ne  se  découragea 
pas  et  se  fit  raconter  par  le  bonhomme  la  Rotta  di 
Roncisvalle  K  En  1878,  Pio  Rajna,  qui  sait  chercher, 
avait  encore  pu  trouver,  à  Naples,  trois  «  chante- 
histoires  »;  mais  Fun  d'eux,  ô  décadence,  lisait  plus 
qu'il  ne  contait.  Ces  cantastorie  de  Naples,  qui  vulga- 
risaient surtout  la  gloire  de  Rinaldo,  étaient  connus 
des  Napolitains  sous  le  nom  de  Rinaldi  ^  ;  mais  ce 
n'est  pas  seulement  en  Italie  que  ces  conteurs  popu- 
laires exerçaient  leur  intelligente  industrie.  G.  Pitre 
nous  apprend  qu'en  Sicile,  on  met  perpétuellement 
en  scène  Renaud,  Roland  et  Olivier  sur  le  teatro  délie 
marionnette  (je  dois  dire  que  je  préfère  ces  person- 


gloire  et  rallumé  cette  auréole.  Sans  doute  leur  Roland  n'est  plus  no- 
tre Roland  primitif  :  il  est  moins  rude  et  plus  fantaisiste,  moins  hé- 
roïque et  plus  empanaché,  moins  grand  enfin  et  plus  romanesque; 
mais  enfin  c'est  toujours  Roland,  le  très  brave  et  très  français  Ro- 
land, et  l'Arioste  lui-même  n'a  pas  osé  choisir  un  autre  héros.  (Cf. 
plus  loin,  notre  t.  III,  pp.  554  et  ss.,  etc.,  etc.) 

Siège  de  Barbastre.  V.?  les  Nerbonesi,  liv.  VI,  chap.  xiv  et  ss.  L'in- 
fluence est  très  lointaine,  si  tant  est  qu'elle  existe. 

Siège  de  Narbonne.  Les  Nerbonesi  nous  en  offrent  une  version  qui 
est  absolument  différente  de  la  nôtre  et  est  peut-être  plus  ancienne. 
(Livre  II,  chap.  i-xxxiii,  éd.  Isola,  I,  pp.  140  et  ss.)  Cf.  l'analyse  que 
nous  en  avons  donnée,  t.  IV,  pp.  36-38  et  322,  323. 

Ugo  d'Alvernia,  poème  franco-italien,  découvert  par  M.  A.  Graf. 
Le  sujet  de  ce  poème  est  une  mission  donnée  par  Charles  Martel  à 
Huon  d'Auvergne  pour  aller  réclamer  son  tribut  à  Lucifer  dans 
l'enfer,  etc.  La  donnée  ne  semble  pas  primitive,  et  l'on  peut  se  de- 
mander si  nous  avons  vraiment  à  faire  à  une  chanson  de  geste.  Cf. 
Bitmpoema  inedito  di  Carlo  Martello  e  di  Ugo,  conte  d'Alvernia^ 
art.  de  A.  Graf,  dans  le  Giornale  di  Filologia  romanza,  I,  2,  p.  92. 
Cf.  Romania,  1878,  pp.  626,  627,  et  Ad.  Gaspary,  Storia  délia  lettera- 
tiira  italiana,  I,  pp.  107,  108. 

Voyage  de  Charlemagne  à  Constantinople  et  à  Jérusalem.  V.  le 
Viaggio  di  Carlo  Magno  in  Ispagna,  (éd.  Ceruti,  Bologne,  1871,  t.  II, 
pp.  170  et  ss.)  L'aventure  des  gabs,  dans  cette  œuvre  italienne  du 
xiv«  siècle,  est  attribuée  au  roi  de  Portugal.  Le  fonds,  d'ailleurs,  est  le 
même. 

1.  Giornale  di  Filologia romanza,lSS3,p.  170,  n»  9  (t.  IV,  fasc.  3,  4; 
Bomania,  1885,  p.  303,  article  de  P.  Meyer).  —  2.  Nuova  antoloqia, 
15  déc.  1878,  art.  de  P.  Rajna  :  I  Rinaldi  o  cantastorie  di  Napoli  (Ro- 
mania, 1879,  p.  137). 


VI.  EN  ITALIE.  395 

na2;es  à  Polichinelle  et  au  Commissaire)  et  qu'il  a  ^  ^^^t-  ^'^^-  "• 

^  /        ^  •*•  CHAP.  XXVIII. 

assisté,  rheureux  homme!  à  la  représentation  d'une 

JRotta  di  Roncisvalle  dont  il  nous  donne  une  ana- 
lyse fort  détaillée.  Puis  il  nous  parle  longuement 
du  cantastorie  de  là-bas.  Il  en  a  connu  un  qui  s'ap- 
pelait Rinaldo  di  Montalban  (toujours!)  et  qui  est 
mort  fou  au  Manicomio  de  Palerme  K  Fou!  Notre  Épo- 
pée lui  sera  montée  à  la  tête,  et  la  race  des  Rinaldi 
ne  sera  plus  bientôt  qu'un  souvenir. 

Quel  que  soit  l'avenir,  le  passé  suffit  en  Italie  à  la 
gloire  de  notre  Épopée  nationale.  Elle  y  a  successi- 
vement traversé  ces  quatre  périodes  que  nous  avons 
essayé  de  mettre  en  lumière.  Nos  belles  chansons 
françaises  de  la  première  époque,  toutes  rudes  et 
héroïques,  y  ont  d'abord  été  chantées  avec  de  légers 
accommodements  pour  les  oreilles  italiennes;  puis, 
les  Italiens  en  ont  voulu  composer  eux-mêmes,  mais 
en  français,  ou  du  moins  en  un  français  mêlé  d'élé- 
ments vénitiens,  trévisans,  lombards.  Après  quoi, 
enhardis  par  le  succès,  ils  ont  eu  la  prétention  fort 
légitime  de  se  donner  à  eux-mêmes  la  joie  de  lire 
nos  vieux  récits  en  un  véritable  italien,  et,  de  là,  ces 
récits  en  prose  ou  en  vers,  ces  vastes  compilations 
qui  s'appellent  les  JReali  et  les  Nerbonesi,  et  ces  poè- 
mes toscans  en  rimes  octaves  qui  ont  eu  tant  de 
lecteurs.  Cependant  l'élément  héroïque  s'efface,  s'ef- 
face de  plus  en  plus;  tout  revêt  une  couleur  italienne, 
et  nos  antiques  fictions  se  «  défrancisent  »,  jusqu'au 
jour  où,  continuant  l'œuvre  dePulci  et  de  Bojardo,  le 
grand  Arioste  fait  une  sorte  de  coup  d'État  et  où  il 
aurait  achevé  de  consacrer  par  son  génie  l'italianisa- 


1.  Romania,   1884,  p.  315  et  ss.,  et,  en  particulier,  pp.  320,    328, 
344  et  355. 


I  PART.   LIVR.   1 

CHAP,  xxvm. 


396  VOYAGES  DE  L'ÉPOPÉE  FRANÇAISE. 

tien  de  notre  Épopée,  s'il  ne  nous  était  encore  resté, 
après  lui,  les  publications  populaires,  les  traditions 
orales,  les  chante-histoires...  et  les  marionnettes. 

«  C'est  en  Italie,  malgré  tout,  que  l'Épopée  fran- 
çaise est  restée  le  plus  populaire  \  » 

Mais  nous  nous  apercevons  que  nous  venons  d'ache- 
ver le  récit  de  ses  voyages  à  travers  le  monde  chrétien. 

Halte  ! 


Conclusion 

des  précédents 

chapitres. 


Les  pages  qui  précèdent  sont  peut-être  faites  pour 
offrir  un  double  intérêt. 

Elles  montrent,tout  d'abord, quel  parti  on  peutscien- 
tifîquement  tirer  de  toutes  les  versions  étrangères  de 
nos  vieux  poèmes.  C'est  dans  le  texte  du  Ruolandes 
Liet  que  Th.  Muller  a  su  trouver  d'excellentes  varian- 
tes pour  son  édition  du  Roland.  C'est  avec  la  Spagna 
et  le  Viaggio  que  nous  avons  pu  nous-mêmes 
combler  les  énormes  lacunes  de  VEntrée  de  Spa- 
gne  \  Certaines  chansons,  dont  nous  ne  possédons 
pas  la  rédaction  française,  nous  ont  été  conservées  dans 
les  copies  qu'en  ont  faites  les  autres  peuples,  et  c'est 
ainsi  que  nous  retrouvons  Aimer  le  chétif  dans 
les  Nerbonesi  '\  le  Roi  Iwein  dans  la  Keiser  Karl 
Magnus  Cronike  *  et  le  Siège  de  Milan  dans  une  ver- 


1.  Pour  achever  ce  qui  concerne  les  races  romanes,  nous  aurions  à 
parler  ici  de  la  Roumanie  ;  mais  on  n'y  trouve  que  bien  peu  de  traces 
de  notre  ancienne  épopée  :  «Dans  qs.  Literatiira poptUarâ  romand  (qui 
a  paru  à  Bukarest,  en  1883)  M.  Gaster  rappelle  une  Collection  de  con- 
tes publiée  en  1881  sous  le  tit|i'e  de  :  0  mie  si  una  de  Zile.  «  Des  trois 
contes  qu'elle  renferme,  il  en  est  un  d'un  intérêt  plus  général,  à  savoir 
une  traduction  de  Bpm.d'Antona...  De  tous  les  romans  chevaleres- 
que du  moyen  âge,  il  n'y  en  a  que  deux  qui  aient  pénétré  en  Rouma- 
nie: Beuves  d'Hanstone  et  Ugeru  Lanezul.  Encore  cette  dernière  tra- 
duction est-elle  toute  récente.  «  {Romania,  1885,  p.  151,  article  de 
Nirop.)  —  2.  V.  plus  loin,  III,  p.  447.  --  3.  V.  notre  tome  IV,  pp.  34  et 
45.  Le  fait  n'est  pas  encore  suffisamment  établi.  -- L  Histoire  poéti-^ 
que  de  Charlemagne,  p.  152i 


Voyages  de  L'épopée  française.  397 

sîon  anglaise  de  la  fin  du  xin""  siècle  \  Il  y  en  a  d'au-  »  part.  livu.  n. 

C  .J  CHAP.  XXVIII. 

très  encore.  

Mais  surtout  les  pages  qui  précèdent  sont  toutes  à 
à  l'honneur  de  l'Epopée  française  et  attestent  la  belle 
universalité  de  sa  gloire. 

Depuis  le  petit  libraire  de  Reikiavik  qui  vend  pour 
quelques  sous  une  Saga  sur  Ogier  jusqu'au  pauvre 
«  rinaldo  »  de  Palerme  ou  de  Naples  qui  raconte  en 
pleine  rue  la  défaite  de  Roncevaux,  depuis  les  brumes 
de  la  Hollande  ou  de  l'Angleterre  jusqu'aux  champs 
ensoleillés  de  l'Espagne  et  du  Portugal,  nous  l'avons 
rencontrée  à  chaque  pas,  cette  chère  poésie  nationale 
de  la  France  à  laquelle  nous  avons  consacré  une  si 
longue  partie  de  notre  propre  vie.  Dans  la  Bohême  et 
dans  la  Hongrie,  en  Grèce  et  en  Russie,  nous  pou- 
vons aussi  retrouver  ses  traces,  moins  profondes  sans 
doute,  mais  encore  visibles.  Elle  a  pénétré  partout 
avec  les  héros  et  la  gloire  de  la  patrie  française,  avec 
notre  Charlemagne,  avec  notre  Guillaume,  avec  notre 
Godefroi  de  Bouillon,  et  j'allais  presque  dire  (en  pen- 
sant à  la  chanson  du  Cuvelier)  avec  notre  Du  Guesclin. 
«  Notre    épopée   est   allemande    d'origine,    elle  est 
latine  de  langue  ;  mais  (dit  un  de  ceux  qui  l'ont  fait 
la  mieux  connaître)  elle  est  profondément,  intime- 
ment française.  Elle  est  la  première  voix  que  l'âme 
française,  prenant  conscience  d'elle-même,  ait  fait 
entendre  dans  le  monde  et,  comme  il  est  arrivé  sou- 
vent depuis,  cette  voix   a  éveillé   des  échos  tout  à 
l'entour.  Ainsi,  quand  l'olifant,  dans  la  Chanson  de 
Boland Jait  «  bundir  »  ses  notes  puissantes,  des  monta- 
gnes et  des  vallées  lui  répondent  mille  cors  qui  les 
répètent  ^  ». 

1.  Romania^  1882,  pp.  151,  152.  —  2.  G.  Paris,  apt.  de  la  Romania, 
1884,  p.  627. 


CHAPITRE  XXIX 

DERNIER   COUP   d'œIL   SUR   LA   PÉRIODE   DE  SPLENDEUR. 
SYMPTÔMES   d'une   DÉCADENCE   PROCHAINE 


PART.   LIVR.   II. 
CHAP.  XXIX. 


L'Épopée  française  a  atteint  au  xiif  siècle  le  maxi- 
mum de  sa  doire.  Même  il  faudrait,  pour  être  îuste, 

Résumé  de  tout  ^^    ^  ,  . ,     ,  ^     .  .  **. 

le  second  livre,  avouer  nettemout  que  le  xiif  siècle  ne  lui  a  rien  ajouté 
et  qu'elle  était,  dès  le  xii%  dans  la  plénitude  de  sa  vie, 
de  sa  force,  de  sa  beauté.  Et  le  mot  de  Jules  Quiche- 
rat  :  ((  Le  plus  grand  siècle  du  moyen  âge,  c'est  le 
le  xif  »,  reçoit  ici  une  consécration  nouvelle. 

Quoi  qu'il  en  soit,  notre  épopée  nationale,  aux  xii'' 
et  xiii°  siècles,  possède  tous  ses  éléments  dé  vitalité 
et  de  puissance. 

Gloire  passée.  EUc  a  sa  formc  définitive  que  nous  avons  essayé 
de  faire  revivre;  elle  a  sa  versification,  elle  a  sa 
charpente,  elle  a  son  style.  Distribuée  en  un  certain 
nombre  de  couplets  ou  de  laisses  qui  sont  d'inégales 
proportions,  mais  où  tous  les  vers,  décasyllabes  ou 
alexandrins,  ont  d'abord  offert  la  même  assonance  et 
offrirent  plus  tard  la  même  rime,  elle  présente  tous 
les  caractères  d'une  poésie  qui  ne  se  lit  pas,  mais  qui  se 
chante.  Un  grand  nombre  de  nos  poèmes  débutent 
par  un  pressant  appel  au  silence,  qui  nous  permet  de 
croire  à  des  auditoires  difficiles  et  houleux;  on  y 
trouve  encore,  çà  et  là,  de  fréquents  rappels  à  une 


RÉSUMÉ  DE  TOUT  LE  SECOND  LIVRE.  399 

attention  plus  soutenue;  ils  se  terminent  enfin  par  i part.  uvr.  n. 

l:  '  A  GHAP.  XXIX. 

quelque  prière  pour  ces  auditeurs  qui,  plus  ou  moins 

enthousiastes  et  ravis,  ont  écouté  la  chanson  jusqu'à 
la  fin.  Quant  au  style  de  toutes  ces  œuvres,  —  sauf 
certaines  nuances  qu'il  serait  souvent  assez  malaisé 
de  définir,  —  il  est  presque  partout  le  même  et,  s'il 
faut  tout  dire  en  un  mot  dont  nous  avons  déjà  eu 
l'occasion  de  nous  servir,  ce  n'est  pas  un  style  indi- 
viduel, mais  ((  national  »  Nous  avons  mis  nos  lecteurs 
à  même  d'en  juger  en  écrivant  pour  eux  une  Chres- 
tomathie  épique. 

L'Épopée  française  a  ses  chanteurs  que  nous  avons 
rencontrés^  vielles  au  dos,  sur  tous  les  chemins  de 
l'Europe  chrétienne  et  qui  ont  été  ses  propagateurs 
actifs,  intelligents,  convaincus;  son  véhicule  vivant, 
sa  voix,  son  verbe. 

L'Épopée  française,  toutefois,  eut  misérablement 
péri,  si  elle  ne  s'était  conservée  que  sur  les  lèvres  des 
jongleurs;  mais,  par  bonheur,  sa  durée  a  été  assurée 
par  de  nombreux  manuscrits  dont  une  partie  seule- 
ment est  arrivée  jusqu'à  nous.  — Petits  manuscrits  de 
jongleurs  qui  sont  généralement  les  plus  anciens  et 
les  meilleurs;  beaux  manuscrits  de  bibliothèque,  à 
deux  ou  trois  colonnes,  et  ornés  de  miniatures  encore 
grossières;  énormes  manuscrits  cycliques,  —  ils  sont 
tous  précieux,  à  des  titres  divers,  et  il  n'en  est  pas  un 
seul  qu'on  soit  en  droit  de  dédaigner.  C'est  un  des 
trésors  de  la  vieille  France. 

L'Épopée  française  a  eu  sa  magnifique  et  victorieuse 
diffusion  dans  tous  les  pays  de  la  chrétienté  et  est  allée 
plus  loin.  Partout  on  la  désire,  on  l'appelle,  on  l'ac- 
cueille, on  lui  fait  fête,  et  c'est  ainsi,  c'est  dans  cette 
lumière  et  dans  cette  gloire  qu'elle  fait  rapidement 
le  tour  de  tout  le  monde  occidental.  Elle  voyage  d'abord 


I  PAKT.   LIVR.  II. 
CHAP.     XXIX. 


400        RÉSUMÉ  DE  TOUÏ  LE  SECOND  LÎVËË. 

aux  pays  germaniques,  et  deux  poèmes  allemands,  le 
Ruolandes  liet  et  le  WiUehalm,  qui  ne  sont  que  des 
imitations  de  nos  poèmes  français,  sont  consacrés  là- 
bas  à  la  gloire  de  nos  deux  plus  grands  héros  épiques, 
de  Roland,  neveu  de  notre  Charlemagne,  et  de  ce  Guil- 
laume Fièrebrace  qui  mérite  d'être  appelé  le  Charle- 
magne du  midi.  Elle  voyage  aux  pays  néerlandais  où 
l'on  admire,  où  l'on  traduit,  où  l'on  imite  un 
plus  grand  nombre  de  nos  poèmes,  mais  où,  dès  la  fin 
du  xiif  siècle,  une  réaction  très  vive  est  organisée 
contre  l'influence  de  nos  romaps.  Elle  voyage  en 
Angleterre,  où  elle  fait  son  entrée  au  son  des  clairons 
normands,  de  ces  buisines  triomphales,  le  jour 
même  de  la  bataille  d'Hastings,  et  où  on  n'a  eu 
que  le  tort  de  se  passionner  pour  ceux  de  nos 
romans  qui  peuvent  être  comptés  parmi  les  plus 
médiocres.  Elle  voyage  dans  cette  fière  Espagne  qui 
prête  d'abord  une  oreille  attentive  aux  chants  de  nos 
jongleurs,  mais  dont  l'orgueil  ne  tarde  pas  à  s'irriter 
contre  ce  Roland  décidément  trop  vainqueur  et  trop 
grand,  et  auquel  elle  oppose  un  héros  de  sa  fabrication, 
une  sorte  de  Roland  a  supérieur  au  nôtre  »  et  qui  en 
triomphe  :  Bernard  del  Carpio.  Elle  voyage  enfin  dans 
cette  Italie  où  tous  les  savants  proclament  aujourd'hui, 
avec  une  noble  loyauté,  son  influence  longtemps 
méconnue  ;  dans  cette  Italie  qui  a  commencé  par  écou- 
ter les  jongleurs  français,  chantant  nos  poèmes  en 
français;  dans  cette  Italie  qui  a  voulu  plus  tard,  en 
une  langue  hybride,  mi  partie  italienne  et  française, 
composer  elle-même  des  romans  dont  la  matière 
était  française  et  français  les  héros  ;  dans  cette  Italie 
enfin,  qui  a  rejeté  décidément  notre  langue  pour 
ne  garder  un  jour  que  nos  personnages  et  nos  fic- 
tions et  qui  s'est  prise  à  leur  consacrer  de  longs  poè- 


RÉSUMÉ  DE  TOUT  LE  SECOND  LIVRE.  401 

mes  en  ottaverïme,  qui  devaient  un  jour  aboutir,  dans 
une  vraie  splendeur  de  poésie  et  d'art,  aux  chefs- 
d'œuvre  immortels  de  Bojardo  et  de  l'Arioste. 

L'Epopée  française  est  surtout  populaire  en  France. 
Tous  nos  personnages  épiques  y  sont  partout  célè- 
bres; mille  proverbes  amènent  sans  cesse  leur  sou- 
venir dans  tous  les  discours,  dans  toutes  les  con- 
versations, sur  toutes  les  lèvres  ;  les  murs  des  palais 
et  des  maisons,  les  ameublements  et  les  bijoux,  re- 
çoivent les  images  glorieuses  des  Roland,  des  Renaud, 
des  Ogier  et  des  Charlemagne  ;  les  enseignes  immenses, 
qui  donnèrent  longtemps  un  si  singulier  aspect  aux 
rues  de  nos  villes,  offrent  aux  yeux  les  mêmes  images 
de  ces  illustres  et  légendaires  chevaliers;  les  auteurs 
de  Mystères  jettent  sur  la  scène  ces  grands  personnages 
de  notre  épopée  nationale  dont  la  seule  apparition  pro- 
voquait sans  doute  de  longs  etfrénétiques'applaudisse- 
ments.  On  visite  en  pleurs  les  tombeaux  plus  ou  moins 
authentiques  de  Turpin,  de  Roland,  de  Guillaume,  et 
nos  paysans  dans  leurs  veillées  se  racontent  avec  un 
enthousiasme  effrayé  les  grands  coups  d'épée  des  douze 
pairs.  Les  sermonnaires  eux-mêmes  ne  craignent  pas 
de  citer  comme  exemple  à  leurs  auditeurs,  aux  hom- 
mes désordonnés  et  aventureux  des  xiv'  et  xv°  siècles,  la 
vaillante  austérité  de  Roland  et  d'Olivier.  Leurs  noms 
courent  partout,  dans  les  campagnes,  dans  les  villes, 
depuis  le  Rhin  jusqu'aux  Pyrénées  comme  aussi  depuis 
les  glaces  de  l'Islande  jusque  sous  les  cieux  torri- 
des  de  la  Sicile.  Et  un  jour,  quand  on  inventera 
ces  petits  morceaux  de  carton  peint,  ces  cartes 
qu'on  a  fait  servir  depuis  lors  à  de  si  puérils  et  de  si 
détestables  usages,  on  y  gravera  la  représentation 
de  Charles  et  celle  de  notre  Ogier,  en  sorte  qu'au- 
jourd'hui même,  au  milieu  de  nos  distractions  les 


1  PART.   LIVR.   II. 
CHAP.  XXIX. 


402  RESUxME  DE  TOUT  LE  SECOND  LIVRE. 

''^HAP.Txl'x."*  pl^^^   banales,    nous  pouvons    contempler   la    trace 


CHAP. 


visible  de  la  gloire  de  ces  héros  et  de  la  popularité 
de  nos  vieux  poèmes. 


Décadence  future.  Tcllcs  étaicut  aux  xif  ct  xiii°  sièclcs,  telles  devaient 
être  plus  tard  encore  les  conquêtes  et  les  gloires  de 
l'Epopée  française. 

Mais,  hélas!  dans  ces  conquêtes  et  dans  ces  gloires 
elles-mêmes,  il  était  facile  de  découvrir  les  symptômes 
alarmants  d'une  décadence  prochaine,  d'une  irrémé- 
diable décadence. 

Il  est  trop  clair  que  les  poètes  contemporains  de 
saint  Louis  (je  parle  des  épiques)  n'ont  déjà  plus  ni 
originalité,  ni  idées.  Les  uns  se  contentent  de  rema- 
nier péniblement  quelque  vieux  roman  qu'ils  préten- 
dent rajeunir,  et  qu'ils  profanent.  Les  autres,  plus 
hardis,  imaginent  de  donner  aux  antiques  chansons 
des  Prologues  inattendus  ou  des  Suites  invraisembla- 
bles. Mais  ce  qu'il  y  a  de  plus  attristant,  c'est  que, 
même  dans  leurs  œuvres  prétendues  nouvelles,  il  n'y 
a  effectivement  rien  de  nouveau.  Ce  n'est  pas  là  de 
la  poésie,  mais  de  la  marqueterie.  Ils  ont  devant  eux, 
ces  médiocres,  ils  ont  une  vingtaine  de  pièces  ou  de 
machines  prétendues  poétiques  dont  ils  se  contentent 
de  changer  la  place  en  chacun  de  leurs  romans  : 
c'est  un  traître  qui  ourdit  un  complot  ;  c'est  une  jeune 
effrontée  qui  a  des  impudeurs  aggressives;  c'est  encore 
une  bataille  interminable  contre  les  mécréants,  une 
embuscade  dans  un  bois,  un  emprisonnement  de 
quelque  baron  chrétien  dans  quelque  horrible  cachot 
dont  il  ne  sortira  que  grâce  à  l'amour  sensuel  de 
quelque  princesse  sarrazine.  Puis,  c'est  tout,  et  ce 
n'est  rien. 


SYMPTOMES  DE  DECADENCE  403 

La   différence  entre  Fart  et  Findiistrie,    c'est  que 
Fart  crée  un  objet  unique,  et  que  l'industrie  multiplie  ~ 
un  même  objet  mille  et  dix  mille  fois.  Eh  bien!  nos 
vieilles  chansons  des  xf  et  xif  siècles  étaient  de  Fart  : 
celles-ci  ne  sont  que  de  Findustrie. 

Le  style  lui-même  devient  aussi  médiocre  que  le 
fond  et  tourne  à  la  formule.  C'est  toujours  l'ancien 
style  national,  mais  qui  s'est  figé.  On  se  préoccupe  à 
l'excès  de  la  disposition  des  mots  et  de  la  sonorité 
des  rimes.  Une  sorte  de  «  décadisme  »  avant  l'heure. 
Puis,  on  abuse  visiblement  des  généalogies  cycli- 
ques, et  l'on  enrégimente  de  force  chaque  roman 
dans  une  geste  d'où  il  lui  est  défendu  de  sortir. 
C'est  de  l'administration,  ce  n'est  plus  de  la  vie. 

Mais  le  pire  mal  est  dans  les  idées  dont  nos  poè- 
mes sont  le  reflet.  Sous  l'influence  des  romans  de 
la  Table  ronde,  une  sorte  de  chevalerie  de  théâtre 
commence  à  remplacer  la  vieille  chevalerie  austère 
et  rude.  Si  l'on  aimait  jadis  les  coups  de  lance  et 
d'épée,  c'était  surtout  pour  la  cause,  mauvaise  ou 
bonne,  au  service  de  laquelle  on  les  mettait;  mais  voici 
qu'on  commence  à  les  aimer  par  esprit  de  parade  et 
pour  eux-mêmes.  Ce  qui  passionne,  c'est  l'aventure, 
et  la  guerre  n'apparaît  plus  que  comme  un  tournoi. 
Le  luxe,  d'ailleurs,  fait  d'effroyables  progrès,  et  il  y 
a  un  sensible  amoindrissement  de  virilité  dans  les 
âmes  les  plus  fortes.  Vienne  l'horrible  guerre  de  cent 
ans,  et  tout  sera  perdu,  jusqu'à  l'amour  du  cher  pays 
de  France,  jusqu'à  l'esprit  de  moralité  dans  les  actes 
humains,  jusqu'au  sens  même  de  la  justice.  Quelles 
épopées  voulez-vous  qu'on  écrive  au  milieu  d'une  pa- 
reille époque,  et  n'est-ce  pas  un  miracle  que  Cuvelier 
ait  pu  consacrer  à  Du  Guesclin  une  véritable,  une  der- 
nière chanson  de  geste?  Jeanne  d'Arc  qui  était  mille 


I  PART.   LIVR.  11. 
CHAP.  XXIX. 


1  PART.    LIVR.   II. 
CHAP.  XXIX. 


404  SYMPTOMES  DE  DECADENCE. 

fois  digne  d'inspirer  une  véritable  épopée,  Jeanne  n'a 
pas  été  aussi  heureuse  que  Bertrand;  mais  elle  aura 
mieux,  et  sera  sainte  Jeanne. 

Au  reste,  l'épopée  ne  vit  que  de  légende,  et  les 
siècles  où  nous  allons  entrer  ne  croiront  plus  à  la 
légende.  Les  siècles  du  chant  ont  fait  place  à  ceux 
de  l'écriture.  L'histoire  est  née,  et  l'on  sait  que,  dès 
que  l'Histoire  paraît  à  une  porte,  l'Épopée  sort  par 
l'autre.  La  critique  est  née  aussi  :  donc,  plus  de  can- 
deur. Le  peuple  restera  longtemps  crédule,  mais  les 
nobles  et  les  riches  vont  devenir  rapidement  scepti- 
ques. Est-ce  qu'ils  pouvaient  sincèrement  aimer  le 
Roland,  les  lecteurs  raffinés  de  la  Rose,  les  lecteurs 
gouailleurs  des  fableaux.  On  est  épouvanté  quand  on 
lit  le  Renart  :  c'est  du  Voltaire,  disions-nous  plus 
haut,  et  l'on  peut  affirmer  qu'après  une  telle  œuvre, 
il  n'y  avait  plus  d'épopée  possible  en  France.  Les 
bourgeois  malins  des  xiv°  et  xv°  siècles  devaient 
rire  de  Durandal,  surtout  à  Paris,  et  l'on  peut  dire 
qu'avant  d'être  écrit  par  Cervantes,  Don  Quichotte 
fut  écrit  tout  au  long  dans  le  cerveau  sceptique  de 
nos  pères.  Cervantes,  aussi  bourgeois  dans  son  œu- 
vres qu'il  fut  chevalier  dans  sa  vie,  n'a  fait  que  don- 
ner une  forme  immortelle  à  toutes  les  railleries  des 
bourgeois  contre  la  chevalerie  et  contre  la  poésie  che- 
valeresque. 

La  grande  cause  de  la  mort  de  notre  épopée,  c'est 
le  commencement  du  scepticisme,  c'est  l'avènement 
de  la  critique  moderne. 

L'Église  a  survécu,  parce  qu'elle  est  divine  ;  mais 
nos  pauvres  épopées  n'avaient  rien  de  divin  :  elles 
sont  mortes. 


PREMIÈRE  PARTIE 


ORIGINE  ET  HISTOIRE 

DES 

ÉPOPÉES  FRANÇAISES 

LIVRE  TROISIÈME 

PÉRIODE    DE    DÉCADENCE 


CHAPITRE  I 


LES   DERNIERS  ROMANS    EN    VERS. 


Rien  n'est  plus  triste  que  Fhistoire  d'une  décadence,  '  p^^^-  ^i^^- 

^  ■*•  '  CHAP.  I. 

et  tel  est  pourtant  le  sujet  que  nous  abordons  aujour- 


d,|.  |.  Il*  !•<  iî  Plan  des  chapitres 

nui  pour  lui  consacrer  les  derniers  chapitres  d  une  qui  vont  suivre. 

œuvre  où  jusqu'ici  l'enthousiasme  a  vibré,  et  qui  ne 

sera  pleine  désormais  que  de  désenchantements  et  de 

regrets. 

Elle  est  longue,  elle  est  compliquée,  cette  malheu- 
reuse histoire,  et  il  importe  de  la  diviser  très  claire- 
ment. 

Nous  nous  proposons  d'étudier  tout  d'abord  les 
origines,  les  causes,  la  date  précise  de  cette  inévitable 
décadence,  et  aussi  la  région  qui  en  a  été  principale- 
ment le  théâtre  ;  d'établir  la  classification  exacte  de 
nos  dernières  chansons  et  de  faire  une  plus  longue 
halte  devant  celles  qui  peuvent  être  considérées 
comme  le  type  de  toutes  les  autres  ;  de  montrer  en- 
suite quels  sont,  parmi  les  éléments  littéraires  de 
l'ancienne  épopée,  ceux  qui  ont  persisté  dans  les 
pseudo-épopées  des  xiv""  et  xv°  siècles  ;  de  préciser  les 
caractères  généraux  de  ces  élucubrations  sans  fin,  et 
de  dissiper  certaines  obscurités  au  sujet  de  leurs  au- 
teurs et  de  leurs  sources,  de  leur  versification  et  de 
leur  langue  ;  de  mettre  en  balance  les  défauts  et  les 


I  PART.    LIVR.  1 
GHAP.     I, 


408  LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS. 

qualités  de  cette  versification  qui  va,  de  moins  en 
moins,  mériter  le  nom  de  poésie;  de  faire  connaître 
«  l'état  d'âme  »  et  l'état  social,  les  idées  et  les  mœurs 
que  révèlent  ces  interminables  rapsodies  et  de  com- 
pléter enfin  cette  partie  de  notre  œuvre  en  constatant 
la  perte  d'un  certain  nombre  de  ces  poèmes  et  en 
exposant  d'après  quelle  méthode  on  peut  reconstruire, 
avec  nos  romans  en  prose,  les  romans  en  vers  qui  ne 
sont  point  parvenus  jusqu'à  nous.  Tel  est  le  plan  que 
nous  allons  suivre. 


Caractère 
spécial 

de 

l'époque 

où  commence 

la  décadence 

de  l'Epopée 

française. 

Causes 

de  cette 

décadence. 


Les  causes  de  la  décadence,  nous  les  connaissons 
déjà,  et  c'est  surtout  ce  scepticisme  que  nous  avons  eu 
lieu  de  constater  en  France  dès  le  xiif  siècle,  dès  le 
règne  de  saint  Louis  et  de  ses  premiers  successeurs. 
Il  est  bien  difficile  de  croire  au  cor  de  Roland  quand 
on  se  délecte  aux  fableaux,  et  de  goûter  la  première 
communion  de  Vivien  quand  on  savoure  le  Renart, 
Guillaume  Guiart  se  moque  en  fort  méchants  vers, 
mais  très  âpres,  des  romans  de  Charlemagne  où  l'on 
«  raconte  tant  d'abusion —  que  c'est  une  confusion  *  ». 
Puis,  l'histoire  en  langue  vulgaire  avait  enfin  conquis 
sa  place  au  soleil,  et  l'on  a  observé,  avant  nous,  que 
nos  vieux  épiques  ont  cessé  de  chanter,  dès  que  nos 
premiers  chroniqueurs  se  sont  mis  à  conter.  On  vou- 
dra bien  se  rappeler  qu'une  réaction  de  même  nature 
se  produisait  en  Néerlande  vers  la  fin  du  même  siècle. 
Le  scepticisme  faisait  tache  d'huile. 

Les  contradictions  sont  chose  commune  dans  l'âme 
humaine,  et  il  ne  faudra  pas  s'étonner  si,  malgré  cette 


1.  Branche  des  royatix  lignages,  vers  19  et  suiv.  Le  poète  ajoute 
en  parlant  des  barons  de  son  temps  :  «  Et  tout  homme  qui  dit  ces 
bourdes  —  Tiennent  por  fol  et  por  musart  »  (v.  28,  29). 


CHAP.   I. 


LES  DERxMERS  ROMANS  EN  VERS.  409 

réaction  contre  le  fond  de  nos  vieux  poèmes,  contre  iiart.liyr.iu. 
leurs  antiques  légendes  et  leur  esprit  primitif,  on  ait  - 
cependant  continué  à  aimer  leur  forme,  leur  carac- 
tère narratif,  les  coups  d'épée  et  les  aventures  qui  y 
foisonnaient  et  le  merveilleux,  hélas!  qui  tendait 
depuis  longtemps  à  y  remplacer  le  surnaturel.  Il  y 
eut  toute  une  vaste  partie  de  notre  France  où  Ton  ne 
put  se  résoudre  à  se  passer  de  nos  chansons  et  où  Ton 
prit  plaisir  à  en  commander  de  nouvelles.  Les  anti- 
ques légendes  elles-mêmes  n'avaient  pas  absolument 
cessé  de  plaire,  et  c'est  ainsi  qu'au  xiv°  siècle  on  lisait 
encore,  au  réfectoire  de  l'abbaye  de  Pothière,  la  vie 
latine  de  Girart  de  Roussillon  K  Nous  avons  établi 
plus  haut  qu'au  xv°  siècle,  on  chantait  encore  «  de 
geste  »  à  la  cathédrale  de  Beauvais,  et  ce  fait  est  loin 
d'être  unique.  Puis,  si  l'on  aimait  moins  à  entendre 
chanter  ^  on  s'était  de  plus  en  plus  passionné  pour 
la  lecture,  pour  celle  des  romans  surtout  ^  Et  c'étaient, 
comme  aujourd'hui,  les  derniers  parus,  les  «  tout 
nouveaux  »  qui  étaient  le  plus  recherchés. 

Voilà  donc  une  situation  littéraire  assez  étrange, 
qu'il  est  malaisé  de  bien  peindre,  et  qu'il  est  cepen- 
dant nécessaire  de  bien  comprendre  avant  d'aller  plus 
loin.  Les  temps  héroïques  sont  passés,  mais  non  pas 
le  goût  de  la  poésie.  La  rude  et  brutale  chevalerie  des 
XI  ^  et  xif  siècles  a  fait  place  à  une  chevalerie  plus  élé- 
gante et  moins  chrétienne,  mais  on  adore  plus  que 

1.  Paul  Meyer,    Girart  de  Roussillon,  Introduction,  p.  cxxviii.  — 

2.  Les  jongleurs  des  xiv«  et  xv^  siècles  se  sont  fort  souvent  con- 
tentés de  LIRE  nos  derniers  poèmes  :  «  Et  pour  ce  vous  lyray  la  vie 
d'un  guerier  —  De  coy  on  doit  Tistore  et  loer  et  prisier.  »  {Hugues 
Capet,  vers  7  et  8.)  Quel  abîme  nous  sépare  du  Roland!  Et  conçoit-on 
Tauteur  inspiré  de  cette  Iliade  commençant  son  poème  en  disant  pla- 
cidement :  «  Je  vais  vous  lire  la  mort  de  Roland  à  Roncevaux  »?  — 

3.  Les  textes  comme  le  suivant  abondent  :  [Le  sire  de  Menon  et  son 
fils]  alerent  à  Compiengne  ;  et  se  loga  à  la  Heuse  et,  après  souper 
IL  LisoiT  UN  ROMAN.  »  (Arch.  uat.  X"%  4784,  f»  64;  année  1396). 


HO 


LES  i)E]{NiEllS  ROMANS  EN  VEUS. 


I  l'ART.   LIVR.  III. 
CHAP.  I. 


De  la  date 

à  laquelle 

a  commencé 

cette  dernière 

époque 

de  l'Histoire 

de  nos  chansons 

de  geste. 


jamais  les  batailles  et  les  tournois,  la  petite  et  la 
grande  guerre.  On  aurait  quelque  peine  à  saisir 
les  beautés  puissantes  des  deux  débuts  du  Char- 
roi et  à'Aliscans,  mais  on  se  plaît  encore  aux  lourds 
couplets  monorimes  qui  sont  plus  lourds  que  jamais. 
On  rit  au  nez  des  vieux  chanteurs,  mais  trente 
mille  vers  ne  sont  pas  pour  effrayer  les  vaillants  lec- 
teurs du  xiv'  siècle,  et  Ton  peut  enfin  appliquer  à  tous 
ces  romans  ce  qu'on  a  dit  si  justement  de  l'un  d'eux  : 
«  L'auteur  ne  s'adresse  plus  à  des  auditeurs  qui  soient 
disposés  à  prendre  ces  récits  au  sérieux.  On  ne  lui 
demande  plus  des  caractères  vrais,  des  passions  fortes, 
des  vers  bien  frappés;  mais  seulement  des  contes 
plaisants,  singuliers,  bizarres;  en  un  mot,  de  simples 
jeux  d'esprit  et  d'imagination.  Tel  est  le  dernier 
écho  de  la  chanson  de  geste  française  ^  » 

A  quelle  époque  cette  décadence  a-t-elle  commencé? 
C'est  ce  qu'il  est  difficile  de  préciser,  et  nous  hésite- 
rons aujourd'hui  à  être  aussi  catégorique  qu'autrefois, 
alors  que  nous  en  fixions  la  date  à  l'avènement  des 
Valois.  Il  est  trop  certain  que  les  véritables  types  de 
nos  derniers  romans  en  vers,  tel  que  Baiidoiàn  de  Se- 
hourc  ^,  remontent  à  Philippe  le  Bel.  Il  nous  faut  donc 
remonter  jusque-là;  mais  n'est-il  pas  permis  de  con- 
sidérer les  poèmes  d'Adenet  comme  des  œuvres  qui 
sont  déjà  marquées  du  même  sceau?  Les  Suites  à'Huon 
de  Bordeaux  et  les  remaniements  du  Roland  ne  méri- 


1.  ^i5^oire?ii^eVa2re,XXVI,pp.  268,  269.11  s'agit  de  Tristan  de  Nan- 
teuil.  —  2.  <c  Se  me  volés  oïr,  je  vous  cuit  desrengnier  —  Jusqu'au  biau 
roy  Pliyllippe,  de  France  Teritier,— Voire  jusque  aujourd'ui,  s'en  avés 
desirier.  »  [Beaudouin  de  Sebotcrc,  éd.  Boca,  II,  p.  275.  rr:  «  Or  com- 
menche  chanson,  mais  telle  ne  sera  —  Dite  par  jougleour  tant  que 
mondes  durra.  —  Ch'  est  des  fais  d'outremer  et  en  sievant  venra  — 
Jusqu'au  biau  roy  Phyllippe  qui  les  Flamans  mata  »  (Ibid.,  p.  263.) 
P.  Paris  place  la  compositfon  de  B.  de  S.  entre  les  années  1297  et 
1302-1303  (Histoire  litttéraire,  XXV,  p.  592). 


i  PART.Livn.  ni. 

CHAP.  I. 


LES  DEHNIEUS  ROMANS  EN  VEUS.  411 

tent-ils  pas  la  même  note?  Voilà  qui  nous  pousserait 
jusqu'en  plein  xin"^  siècle,  et  nous  nous  persuadons,  en 
effet,  que  la  décadence,  dont  nous  nous  faisons  Fhis- 
torien,  a  commencé  sous  saint  Louis.  Il  faut  se  hâter 
d'ajouter  que  son  véritable  siècle,  c'est  le  xiv'^  \  et  il 
n'y  a,  parmi  les  érudits,  aucun  doute  à  ce  sujet. 

La  provenance  de  ces  romans  est  plus  facile  à  pré-     Pro^^nanco 
ciser  que  leur  date.  «  C'est  dans  la  partie  septentrio-  ^™4;^;^'^^'^ 
nale  des  pays  de    langue  d'oui  qu'on  a    continué,  "•^^X^éciuL''"^ 
plus  longtemps  qu'ailleurs,  à  composer  des  poèmes 
en  forme  de  chansons  de  geste  ^  »  Flandre,  Artois, 
Picardie,  tels  ont  été  les  pays  de  production,  et  il  n'y 
aurait  à  signaler  ici  que  de  très  rares  exceptions  \  La 
carte,  comme  on  le  voit,  est  aisée  à  dresser. 

Ce  qu'il  est  plus  difficile  d'établir,  c'est  une  classifi-      Essai  de 

■^  ^  ^  '  classification. 

cation  rationnelle  de  ces  œuvres  de  notre  décadence 
épique.  A  vrai  dire,  il  est  possible  d'imaginer  ici  vingt 
classements  divers,  et  dont  aucun  ne  serait  méprisa- 


1.  C'est  au  xiv^  siècle  qu'appartiennent  les  poèmes  suivants  :  Le 
Bastart  de  Bouillon  (sous  Philippe-le-Bel  ou  ses  fils)  ;  Baudouin  de 
Seboitrc  {I291-IS03);  Brun  de  la  Montagne;  Charlemagne  de  Girart 
d'Amiens  (commandé  par  Charles  de  Valois)  ;  Charles  le  Chauve;  le 
Chevalier  au  Cygne  (?)  ;  la  Chronique  de  Buguesclin,  par  Cuvelier  ; 
Ciperis  de  Vignevaux  (sous  Philippe  de  Valois  ou  Jean  le  Bon);  En- 
fances Garin  (?);  Florence  de  Rome;  Florent  et  Octavian;  Galien;  Gi- 
rart de  Roussillon  (1330-1334):  la  Jeanne  de  Bourgogne,  à  laquelle  il 
est  dédié  est  la  femme  de  Philippe  de  Valois,  et  non  celle  de  Phi- 
lippe le  Long)  ;  Hue  Capet;  Huon  de  Bordeaux  (remaniement  en 
alexandrins)  ;  Reine  Sibille  (?)  Ogier  (remaniement  en  alexandrins)  ; 
Tristan  de  Nanteuil,  etc.,  etc.  —  2.  Paul  Meyer.  {Brun  de  la  Monta- 
gne, Introduction,  p.  xiv.)  Le  même  critique  a  dit  ailleurs  avec  la 
même  précision  :  «  Dès  le  milieu  du  xiii^  siècle,  on  ne  compose  plus 
guères  de  chansons  de  geste  en  dehors  de  la  France  septentrionale, 
où  le  goût  pour  cette  forme  littéraire  semble  avoir  persisté  jusqu'à  une 
époque  avancée  du  xiv«  siècle  »  [Alexandre,  t.  I,  p.  300).  Et  ailleurs 
encore,  en  parlant  d'un  poème  perdu  qui  était  consacré  à  Charles  Mar- 
tel :  «  C'était  un  de  ces  romans  volumineux  et  compliqués  que  les  pays 
wallons  ont  produits  en  si  grand  nombre  depuis  le  xiii^  jusqu'au  xv*^ 
sipcle.  »  [Girart  de  Roussillon,  Introduction,  pp.  clxiii,  clxiv.)  — 
3.  Girart  de  Roussillon,  composé  dans  le  but  de  flatter  le  duc  de 
Bourgogne,  est  écrit  par  un  poète  bourguignon,  etc. 


412  LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS. 

' ''''ghapT' '"*  ^^^*  ^^^^  ^^^^^  arrêterons  à  celui  qui  nous  semble  de 

nature  à  faire  le  mieux  saisir  la  physionomie  exacte 

de  nos  derniers  romans.  Il  en  est,  en  effet,  qui  ne 
sont  que  des  Remaniements,  plus  ou  moins  serviles, 
de  nos  anciennes  chansons;  ou  des  Compilations, plus 
ou  moins  intelligentes^  de  ces  chers  vieux  poèmes  des 
xii'  et  xnf  siècles  :  et  voilà  un  premier  groupe  dont  les 
types  classiques  seront  Galiens  H  restorés  \  d'une  part, 
et,  de  l'autre,  le  Charlemagne  de  Girart  d'Amiens.  A 
côté  de  ces  Remaniements  et  de  ces  Compilations  qui 
ne  laissent  que  peu  de  carrière  à  l'imagination  des 
nouveaux  poètes,  voici  le  groupe  plus  original  de  ces 
romanciers  plus  hardis  qui  tirent  de  leur  cerveau  cer- 
taines Suites, voire  certainsPrologues, dont  ils  gratifient 
les  vieilles  chansons  ou  les  gestes  d'autrefois,  et  c'est 
ainsi  que  l'auteur  inconnu  de  Baudouin  de  Sehourc  a 
prétendu  continuer  le  cycle  déjà  si  riche  du  Chevalier 
au  cygne.  Ce  Baudouin  de  Sehourc,  pétillant  de  verve 
et  d'esprit,  mérite  d'être  considéré  comme  l'échantillon 
le  plus  parfait  de  ces  Suites  toujours  étranges  et  sou- 
vent ennuyeuses.  Il  ne  nous  reste  plus  qu'à  confondre, 
sous  le  nom  de  Nouveautés,  tous  nos  autres  récits  en 
vers  ;  mais  nous  ne  sommes  ici  embarrassés  que  de  leur 
trop  grand  nombre,  et  c'est  ce  qui  rend  plus  difficile  le 

1.  Essai  de  classement  des  derniers  romans  en  vers  : 

I.  Remaniements  et  Compilations.  —  1«  Remaniements  :  Chevalier  au 
Cygne,  Girart  de  Viane,  Galiens  li  restorés,  (en  partie),  Garins  li 
Loherains,  Girart  de  Roussillon,  Huon  de  Bordeaux,  Jourdains  de 
Blaives,  Ogier  le  Danois,  Quatre  fils  Aimon,  Reine  Sïbille,  etc.  — 
2o  Compilations  :  Charlemagne  de  Girart  d'Amiens,  etc. 

II.  Suites  et  Prologues.  —  1°  Suites,  Bastart  de  Bouillon,  Baudouin 
de  Sehourc,  Tristan  de  Nanteuil,  etc.  —  2°  Prologues  :  Enfances  de 
Garin  de  Montglane^  etc. 

III.  Nouveautés  :  Brun  de  la  Montagne,  Charles  le  Chauve,  Ciperis 
de  Vignevaux,  Florence  de  Rome,  Florent  et  Octavian,  Hue  Capet^ 
Lion  de  Bourges,  etc.,  et,  enfin,  cette  Chronique  de  Bertrand  Du- 
guesclin  par  Cnvelier,  que  Ton  peut  à  bon  droit  considérer  comme 
la  dernière  chanson  de  geste. 


LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS. 


il3 


choix  de  ces  types  sur  lesquels  nous  voudrions  concen- 
trer l'attention  de  nos  lecteurs.  Il  faut  pourtant  se 
décider,  et  nous  choisirons  Hue  Capet  ou  Brun  de 
la  Montagne  pour  représenter  le  groupe  nombreux 
des  nouveautés  légendaires  ou  fabuleuses,  et  la  Chro- 
nique de  Bertrand  Duguesdin  pour  montrer  le  point 
de  jonction  entre  Tépopée  dégénérée  et  la  véritable 
histoire  qui  lui  est  tant  de  fois  supérieure. 

Nous  allons  examiner  successivement  chacune  de 
ces  catégories  si  nettement  distinctes  et  consacrer  à 
chacune  d'elles  assez  de  pages  pour  qu'on  puisse  désor- 
mais les  bien  connaître  et  les  apprécier  comme  il 
convient. 

Et,  tout  d'abord,  les  Remaniements. 


I  PART.  LIVR.  m. 
CHAP.  I. 


C'est  une  œuvre  bien  singulière  que  Galien.  Le  Premièr^e  classe 
poème,  qui  est  du  xiv°  siècle,  n'a  été  découvert  qu'il  y  ^^'"n  versT''' 
a  quelques  années  ;  mais  avant  qu'il  fut  découvert,  il  Remaniements. 
avait  été  pressenti,  et  l'on  avait  pu  dire  très  expressé- 
ment :  «  Il  a  dû  exister,  il  existe  \  »  Le  manuscrit  de 


1.  L'étude  attentive  des  romans  en  prose  avait  aisément  conduit 
plusieurs  émdits  à  cette  conclusion  qu'il  avait  dû  exister  un  Galien 
en  vers.  Dans  le  tome  III  de  nos  Épopées  {p.  291),  nous  avons  dit 
nous-mêmes  :  «  Ce  qu'il  y  a  de  certain  et  ce  que  nous  démontrerons 
tout  à  rheure  jusqu'à  l'évidence,  c'est  qu'il  y  a  eu  un  Galien  en  vers 
de  la  fin  du  xiiie  siècle,  qui  est  l'original  du  ms.  3351  de  FArsenal,  du 
1470  de  la  Bibliothèque  nationale  et  du  Galien  incunable.  »  En  1875, 
Gaston  Paris  dans  la  Romania  (p.  505)  adoptait  la  même  conclusion; 
mais  le  manuscrit  restait  à  trouver.  Or,  dès  1861,  Paul  Meyer  avait  eii  son 
attention  attirée  par  le  ms.  55  de  la  vente  Savile,  dont  il  avait  donné 
une  description  sommaire.  11  le  retrouva  plus  tard  à  Cheltenham  dans 
la  Bibliothèque  laissée  par  sir  Thomas  Phillipps,  où  il  portait  le 
no  26092.  Que  l'on  eut  vraiment  affaire  à  un  Galien,  c'est  ce  que  personne 
cependant  n'avait  encore  mis  en  lumière,  et  la  composition  exacte  du 
manuscrit  de  Cheltenham  resta  assez  obscure  jusqu'au  jour  où  Gaston 
Paris  fut  autorisé  à  s'écrier  :  «  Un  Galien  en  vers,  source  des  rédac- 
tions en  prose,  existe  à  Cheltenham  ».  {Romania,Xll,  p.  427.)  C'estcelui 
que  M.  Stengel  a  publié.  {Ausgaben  und  Abhandlungen^  lxxxiv, 
Marburg,  1890.) 


I  PART.  LIVR.  111, 
CHAP,  T. 


414  ];es  derniers  romans  en  vers. 

Cheltenham  que  M.  Stengel  a  eu  Texcellente  fortune 
de  placer  enfin  sous  son  véritable  jour,  cette  heu- 
reuse trouvaille  a  justifié  ces  pressentiments  scien- 
tifiques, et  nous  avons  la  joie  de  tenir  aujourd'hui 
entre  nos  mains  Tune  des  plus  anciennes  rédactions  de 
ce  Galien  qui  était  appelé  à  un  si  éclatant  succès  et  qui 
devait  un  jour,  —  bien  plus  que  notre  Chanson  de 
Roland  si  injustement  oubliée,  —  vulgariser  parmi 
nous  la  popularité  du  grand  vaincu  de  Roncevaux. 
Etude  sur         Lc  Galien  est  à  la  fois  une  compilation  et  un  rema- 

Galiens  ^  ■»- 

lirestorés     nicmcnt  i  mais  il  nous  offre,  en  outre,  toute  une  série 

coasiaére  comme  '  '  ' 

dVcS  d'épisodes  originaux  qui  lui  mériteraient  une  place 
Remaniements.  ^qj^J)!^  parmi  CCS  autrcs  poèmcs  qu'avec  un  peu 
d'audace  peut-être,  nous  avons  appelés  des  Nouveautés. 
Ces  épisodes,  qui  sont  romanesques  dans  le  sens  le 
plus  actuel  de  ce  mot,  forment  le  centre  de  cette  très 
médiocre  chanson  qui  débute  et  qui  se  termine  par 
une  imitation  fort  affaiblie  du  Pèlerinage  à  Jérusalem 
et  de  la  Chanson  de  Roland,  Ces  deux  beaux  poèmes 
sont  le  cadre  et  le  reste  est  le  tableau  ;  mais,  comme 
il  arrive  trop  souvent  dans  nos  Salons  contemporains, 
le  tableau  ne  vaut  pas  le  cadre. 

Nous  n'avons  cependant  à  nous  occuper  ici  que  du 
cadre,  et  nous  allons  voir  ce  qu'était  devenue  au 
xiv°  siècle  la  mâle,  l'héroïque,  la  sublime  poésie  du 
Roland;  nous  allons  voir  ce  que  la  pauvre  cervelle 
d'un  remanieur  de  dixième  ordre,  ce  que  ce  «  déca- 
dent »  a  pu  faire  un  jour  d'une  œuvre  très  primitive 
et  très  nationale,  d'une  de  ces  œuvres  dont  l'huma- 
nité se  souvient  et  dont  elle  est  fière. 

«  Roland  se  refusant  à  sonner  de  son  cor;  Charle- 
magne  arrêtant  le  soleil;  la  belle  Aude  tombant 
morte  en  apprenant  la  mort  de  Roland  »,  voilà  les  trois 
tableaux  de  la  plus  ancienne  de  nos  épopées  que 


LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS.  415 

nous  allons  comparer,  si  vous  le  voulez  bien,  aux  ' "'^"'J^/p^' '"• 
très  médiocres  copies  qu'en  a   osé  faire  le  peintre 
médiocre  qui  a  brossé  le  Galien.  Nous  plaçons  plus 
loin  le  modèle  et  la  contrefaçon  sous  l'équitable  re- 
gard des  juges  compétents. 

Il  ne  faudrait  pas  demander  au  versificateur  du 
xiv""  siècle  de  reproduire,  même  en  les  altérant,  ces 
répétitions  épiques  sur  lesquelles  on  a  tant  discuté  et 
qui  sont  un  des  caractères  saisissants  du  Roland; 
mais  il  convient  d'ajouter  qu'on  n'aurait  plus  compris 
de  son  temps  l'archaïque  beauté  de  ce  redoublement 
de  couplets,  et  il  ne  serait  pas  juste  de  lui  en  faire  un 
reproche.  Il  y  a,  du  reste,  assez  d'autres  critiques  à  lui 
adresser,  et  il  semble  qu'il  ait,  de  parti  pris,  éteint 
toutes  les  lumières  et  toutes  les  ardeurs  de  son  modèle. 
On  ne  trouve  plus,  chez  cet  imitateur  sans  talent,  ni 
ce  beau  sentiment  de  l'honneur  qui  anime  le  Roland 
primitif,  lorsqu'il  s'écrie  à  pleine  voix  :  «  A  Dieu  ne 
plaise  qu'il  soit  jamais  dit  par  aucun  homme  vivant 
que  j'ai  sonné  mon  cor  à  cause  des  païens.  »  On  n'y 
trouve  plus  cet  amour  sincère  et  un  peu  brutal  de  la 
guerre,  ce  tempérament  de  soldat,  ce  cri  superbe  : 
«  Quand  je  serai  dans  la  grande  bataille,  j'y  frapperai 
mille  et  sept  cents  coups,  et  de  Durandal  vous  verrez 
le  fer  tout  sanglant.  »  On  n'y  trouve  plus  le  noble 
amour  de  la  terre  de  France  :  «  Ne  plaise  à  Dieu  ni  à 
ses  très  saints  Anges  que  France,  à  cause  de  moi^  perde 
de  sa  valeur  ;  »  ni  l'espoir  obstiné  de  la  victoire  au 
commencement  d'une  défaite  presque  certaine  :  «  Les 
Sarrazins,  je  vous  le  jure,  n'échapperont  pas  à  la 
mort  ;  »  ni  enfin  cette  exclamation  suprême  qui  est 
un  jour  devenue  la  devise  de  tant  de  familles  chré- 
tiennes :  «  Plutôt  la  mort  que  le  déshonneur  !  »  Le 
romancier  du  xiv'  siècle  n'était  pas  de  taille  à  s'éle- 


J  PART.  LIVR.   III 
CHAP.   T. 


416  LES  DERxMERS  ROMANS  EiN  VERS. 

ver  jusqu'à  de  tels  sommets;  il  est  uniformément 
plat,  et  commet  en  outre  l'ineffable  sottise  d'attribuer 
à  Roland,  en  une  heure  aussi  solennelle,  des  fadaises 
amoureuses  qui  seraient  dignes  à  peine  d'un  jeune 
premier  de  mélodrame  :  «  Pensez,  dit  le  neveu  de 
Charlemagne  à  son  compagnon  Olivier,  pensez  à 
l'amour  de  Jaqueline  qui  a  le  doulz  semblant.  Il  n'y  a 
d'homme  hardi  que  les  vrais  amants  »  Et  ils  sont  à 
Roncevaux,  et  ils  vont  mourir! 

Même  décoloration,  même  infériorité  dans  l'épisode 
de  Charlemagne-Josué  qui  arrête  soudain  le  soleil  en 
plein  ciel.  Le  petit  poétaillon  de  la  décadence  a  sup- 
primé tout  simplement  l'intervention  si  poétique  de 
cet  Ange  «  qui  a  coutume  de  parler  avec  l'Empereur  » 
et  qui  lui  dit  alors,  de  sa  grande  voix  céleste  :  «  Che- 
vauche, Charles,  chevauche  ;  la  clarté  ne  te  fera  pas 
défaut.  »  Il  est  difficile  d'évaluer  le  degré  de  mé- 
diocrité auquel  il  faut  descendre  pour  en  arriver  à 
de  telles  suppressions  ;  mais  c'est  dans  le  récit  de  la 
mort  d'Aude  que  cette  médiocrité  triomphe.  Le  vieux 
poète  du  xf  siècle  avait  eu  l'esprit  de  comprendre  que 
les  grandes  douleurs  sont  muettes  ;  notre  bavard  du 
xiv°  siècle  fait  bavarder  la  belle  Aude  qui  s'écrie  à  la 
nouvelle  de  la  mort  de  Roland  :  «  Je  ne  veux  plus 
désormais  ni  manger  ni  boire  »,  et  il  ose  également 
faire  bavarder  le  grand  Empereur,  qui  devant  le  corps 
inanimé  de  la  fiancée  de  son  neveu,  la  regrette  en 
ces  termes  étranges  :  Haa^  gentil  pucelle  ^  blanche 
comme  faée.  Il  est  difficile  de  pousser  plus  loin  la 
puérilité  et  le  «  chevillage.  » 

Nos  exemples  ont  été,  jusqu'ici,  tirés  du  seul  Galien; 
mais  les  autres  remaniements  ne  sont  pas  d'une  autre 
tonalité.  C'est  la  même  inintelligence  et  la  même  mé- 
connaissance de  l'antique  élément  héroïque.  La  page 


LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS.  417 

imraorlelle  de  Gïrart  de  RoussHlon  où  nous  voyons 
le  vieux  Duc  porter  le  charbon  et  la  Duchesse  se  " 
faire  couturière  et  si  bien  travailler  «  qu'on  ne  vit 
jamais  femme  si  active  de  ses  doigts  »,  cette  page 
si  simple  est  gâtée  par  le  rajeunisseur  bourguignon 
du  xw""  siècle  qui  ne  trouve  rien  de  mieux  que  de 
nous  raconter  à  ce  propos  «  comment  Auguste  César 
faisait  apprendre  des  métiers  manuels  à  toutes  ses 
filles,  nièces  et  cousines.  »  L'auteur  du  premier 
Ogier  qui  soit  parvenu  jusqu'à  nous,  ce  rude  et 
vraiment  épique  Raimbert,  nous  avait  fait  une  pein- 
ture brutale  de  la  colère  de  Charles  contre  Fenfant 
Ogier  qui  était  son  otage,  et  dont  le  père,  Gaufroi, 
avait  gravement  outragé  les  ambassadeurs  français. 
L'élégant  Adenet,  au  xiif  siècle,  avait  déjà  efféminé 
ce  mâle  récit;  mais  que  dire  de  ce  rifacimento  du 
xiv'  siècle  où  l'on  supprime  la  touchante  suppli- 
cation que  le  pauvre  Ogier  adresse  aux  barons  de 
France,  et  l'intervention  de  la  Reine  en  sa  faveur, 
et  tous  les  traits  vigoureux  d'une  aussi  belle  es- 
quisse? Partout,  c'est  partout  cette  filandreuse,  mo- 
notone et  endormante  médiocrité.  Nous  avons  eu 
jadis  l'idée  de  publier,  sur  deux  colonnes,  une  «  Chres- 
tomathie  comparative  »  des  textes  du  xif  et  de  ceux 
du  xiv'  siècle.  Nous  y  avons  renoncé...  parce  qu'on 
n'aurait  lu  que  les  premiers  \ 


1.  Nous  donnons  ici,  à  tout  le  moins,  quelques  extraits  de  cette 
«  Chrestomathie  comparative  »  pour  Tintelligence  des  pages  qui  pré- 
cèdent. Il  s'agit  de  trois  épisodes  de  Roland  (le  Cor,  Charlemagne 
arrêtant  le  soleil,  la  mort  d'Aude)  et  d'un  épisode  du  Pèlerinage 
à  Jérusalem  (l'entrée  de  Charles  dans  la  Ville-Sainte),  que  nous  compa- 
rons avec  les  passages  correspondants  du  Galien.  Il  va  sans  dire 
que  tous  les  auteurs  des  Remaniements  du  xiv^  ou  du  xv^  siècle 
ne^  se  sont  pas  imposé  l'obligation  de  suivre  leurs  modèles  d'aussi 
près.  =  Cf.  ci -dessus  (I,  page  163  et  suivantes)  la  Cofére  de  Char- 
les d'après  VOgier  du  xii^  siècle  et  celui  du  xivS  et  la  Mort  de  Baii- 


PAIIT.   LIVR.  ni. 
CHAP.  1. 


418 


LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS. 


I   PART.    LIVR.  III. 
C1LV[>.  I. 


• 


Les  compiiaiions.      Après  les  Remaniements,  les  Compilations. 

Il  y  a  plusieurs  familles  de  compilateurs,  plusieurs 
espèces  de  compilations. 
Le  véritable  compilateur  est  celui  qui  n'a  besoin 


;ft?ffî 


douinet  d'après  les  deux  mêmes  poèmes  (l^e  édition,  pp.  482,  483), 
etc.,  etc. 

L  LE  COR 


1»  Chanson  de  Roland  (vers  1059-1092). 

«  Cumpainz  RoUanz,  l'olifant  kar  sunez. 

«  Si  l'orrat  Caries,  fera  l'ost  returner  : 

«  Succurrat  nus  li  Reis  od  sun  barnet.  « 

Respunt  Rollanz  :  «  Ne  placet  Damne  Deu 

«  Que  mi  parent  pur  mei  seient  blasmet, 

«  Ne  France  dulce  ja  cliedet  en  viltet. 

K  Einz  i  ferrai  de  Durendal  ascz, 

u  Ma  bone  espôe  que  ai  ceint  à  1'  costet  ; 

«  Tut  en  verrez  le  brant  ensanglentet. 

u  Fclun  paien  mar  i  sunt  asemblet  ; 

«  Jo  vus  pie  vis,  tuit  sunt  à  mort  livret.  « 


«  —  Cumpainz  Rollanz,  sunez  vostre  olifant  ; 
«  Si  l'orrat  Caries  ki  est  as  porz  passant; 
«  Jo  vus  plevis,  ja  returnerunt  Franc. 
u  —  Ne  placet  Deu,  -»  ço  li  respunt  Rollanz, 
u  Que  ço  seit  dit  de  nul  hume  vivant 
«  Que  pur  paiens  ja  scie  jo  cornant  ! 
«  Ja  n'en  avrunt  reproece  mi  parent. 
u  Quant  jo  serai  en  la  bataille  grant 
u  E  jo  ferrai  e  mil  colps  e  set  cenz, 
((  De  Durendal  verrez  l'acier  sanglent. 
((  François  sunt  bon,  si  ferrant  vassalment; 
u  Ja  cild'Espaignen'avruntdemortlguarant.» 
* 

Dist  Oliviers  :  D'iço  ne  sai  jo  blasme. 
(c  Jo  ai  veiit  les  Sarrazins  d'Espaigne; 
«  Cuvcrt  en  suntli  val  e  les  muntaignes, 
«  E  li  lariz  e  trestutes  les  plaignes. 
<(  Granz  sunt  les  oz  de  cclc  gcnt  estrange  ; 
«  Nus  i  avum  mult  petite  cumpaigne.  » 
Respunt  Rollanz  :  «  Mistalcnz  en  estgraindre. 
«  No  placet  Deu'ne  ses  scintismes  angles 
«  Que  ja  pur  moi  perdct  sa  valur  France  ! 
«  Mielz  voeill  mûrir  qu'à  hunlage  remaigne. 
<(  Pur  bien  ferir  l'Emperere  nus  aimct.  « 

IL  CHARLEMAGNE  ARRÊTE  LE  SOLEIL 

2»  Chanson  de  Roland  (vers  2443-2460).  Galtens  li  restorés  (éd.  Stengel,  p.  233). 


20  Galiens  li  restorés  (éd.  Stengel, 
p.  122,  123). 

«  Sire,  dient  François,  sonnés  vostre  oliphant. 
«  Si  l'orra  Charlemaine  qui  les  pors  va  pas- 
[sant,  » 
Et  Roulant  respondi  :  «  Vous  parlés  pour 
[néant. 
u  Encor  n'y  a  estour  ne  homme  nul  vivant 
«  Qui  y  ait  entamé  son  haubert  jaserant. 
«  Que  diroient  François,  s'il  venoient  avant  ? 
«  A  tousjours  serions  tenus  pour  mescheant. 
«  Metons  nous  en  conroy,  alons  nous  aj^res- 

[tant. 
«  Aions  fiance  en  Dieu,  le  père  royamant  : 
«  Car  ceulx  qui  hui  mouront  sur  la  gent  non- 
[sachant 
<(  Il  vivront  ja  lassus  au  trône  suffisant. 
«  De  rien  qui  soit  au  monde  ne  vous  soit 
[remembrant 
«  Fors  d'acquérir  l'amour  qui  sans  fin  est 
[durant. 
«  Olivier,  beau  compaings,  à  moi  venés  avant: 
«  Tenés  vous  près  de  moi,  ne  m'aies  eslongnant 
((  Et  pensés  à  l'amour  que  vous  désirés  tant 
«  Jacqueline  la  belle  qui  a  le  doulz  semblant; 
u  Monstres  pour  son  amour  à  paiens  fier 
[semblant, 
«  Et  j'en  leur  monstreray  pour  vostre  seur 
[autant  : 
«  Car  ja  homs  n'est  hardis  s'il  n'a  vray  ceur 
[d'amant.  « 


Li  Emperere  fait  ses  graisles  suner; 
Pois,  si  chevalchet  od  sa  grant  est,  li  ber. 


Lors  se  vont  Sarrasins  lor  retrait  esploictant 
Et  l'ost  au  roy  Charlon  aloient  eslongnant, 


I.ES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS. 


4111 


que  d'une  paire  de  ciseaux  pour  tailler  hardiment 
dans  les  œuvres  de  ses  devanciers,  et  de  quelques 
brins  de  fil  pour  coudre  ensemble,  tant  bien  que 
mal^  ces  morceaux  plus  ou  moins  assortis  ou  dépareil- 
lés. Travail  de  mosaïste,  et  de  mosaïste  qui  ne  sait 
pas  toujours  les  secrets  de  son  métier.  Je  me  suis 
jadis  persuadé  que  VEnti^ée  de  Spagne  était,  en  partie, 


1    PART.    LIVU. 
CHAP.  I. 


De  cels  d'Espaigne  mit  les  esclos  truvez, 
Tiennent  i'encalz,  tuit  en  sunt  cumunel. 
Quant  veit  li  Reis  le  vespre  décliner, 
Sur  l'herbe  verte  descent  il  en  un  prêt, 
Se  culchet  à  terc,  si  priet  Damne  Deu 
Que  le  soleill  faect  pur  lui  ester, 
La  noit  targier  e  le  jur  demurer. 
As  li  un  Angle  ki  od  lui  soelt  parler  ; 
Isnclcment  si  li  ad  cumandet  : 
<(  Carlos,  chevalche  :  ne  te  faldrat  clartet. 
«  La  flur  de  France  as  perdut,  ço  set  Deus  ; 
«  Vengier  te  poes  de  la  gent  criminel.  » 
A  icel  mot  TEmperere  est  muntez. 


Pur  Carlcmagnc  fist  Deus  vertut  mult  grant  ; 
Kar  li  soleilz  est  remôs  en  estant. 
Paicn  s'en  fuient, 


Et  le  soleil  aloit  durement  abcssant, 

Ne  cstoit  au  ciel  plus  qu'une  lance  en  hauchant. 

Et  quant  Charles  le  voit,  il  en  fut  fort  do- 

[tant  : 
n  Ha  !  Dieu,  se  dit  le  Roi,  mi  vont  il  escliap- 

[pant  ? 
((  Se  Je  ne  me  combas  ans  paiens  maintenant, 
«  N'y  combatray  jamais  en  jour  de  mon  vivant; 
«  Car  il  s'enfuiront  trcstoute  nuit  errant. 
«  Beau  sire  Dieu,  dit  Charles,  donnes  moi  du 
[jour  tant 
<i  Que  me  puisse  venger  du  domaige  pesant. 
«  Haa  !  sire  saint  Jacque  où  je  me  fic^  tant, 
«  Je  m'esbaty  pour  vous  en  Espaignela  grant; 
u  Priés  à  Jhesucrist,  le  père  royamant, 
«  Que  ce  jour  cy  endroit  voit  ung  poi  cslon- 
gnant.  » 
Si  tost  que  il  ce  dit,  on  vit  là  apparant 
Que  le  soleil  se  tint  tout  droit  en  son  estant 
Et  demeura  au  ciel  tos  quois  jusques  à  tant 
Que  Charlcmaine  ciit  vcngié  la  mort  Rollant 


Le  miracle  fut  beaus  que  Jhesucrist  fist  là, 
Que  le  soleil  se  tint  et  point  il  n'avala. 
A  la  prière  Charle  Dieu  le  jour  eslongna  ; 
Le  roy  Marsille  suit,  tant  fist  qu'il  le  trouva  : 
Et  livreront  bataille  dont  moût  leur  cnnuia. 
Ha  Dieul  comment  François  se  combatirent 

[là! 


III.  LA  MORT  DE  LA  BELLE  AUDE 


1"  RoLA^'D  (vers  3705-3721). 

Li  Emporcre  est  repairicz  d'Espaigne 
E  vient  ad  Ais,  à  V  meillur  sied  de  France. 
Muntet  cl' palais,  est  venuz  en  la  sale. 
As  li  venue,  Aide,  une  bcle  dame. 
Ço  dist  à  r  Rei  :  «  U  est  Rollanz  li  catanies, 
'A  Ki  me  jurât  cumc  sa  per  à  prendre  ?  n 
Caries  en  ad  e  dulur  c  pesance, 
Plurct  des  oilz,  tiret  sa  barbe  blanche  : 
«  Soer,  clicre  amie,  d' hume  mort  me  deman- 

[dcs. 
«  Jo  l'en  durrai  mult  esforciet  cscange  : 
«  Ç'  est  Loewis,  miclz  ne  sai-jo  qu'en  parle 
■   Il  est  mis  filz  e  si  iiendrat  mes  marches,  « 


2°  Galtens  li  restorés  (éd.  Stengel,  pp.  367, 

368). 

Le  Roy  vint  à  sa  court  et  o  lui  ses  ami  : 
Belle  Aude  fist  venir  au  gent  corps  agensi. 
Moult  fu  dolent  le  Roy  quant  il  là  l'a  choisi. 
I  la  prinst  })ar  les  bras,  doulccmcnt  l'a  saisi  : 
«  Amie,  dit  le  Roy,  sçavés  que  je  vous  pri  : 
«  De  ce  que  vous  dirai  n'aies  le  ceur  failli. 
«  On  ne  le  peut  celer,  il  fault  qu'il  soit  ainsi  : 
«  Perdu  as  Olivier  et  Roulant  ton  amy. 
«  Mort  sont  à  Roncesvaus  o  ont  esté  traï.  » 
Quant  Belle  Aude  rentcnrl,  le  cour  lui  est  fuy. 
Si  liauUo  qu'elle  fu,  à  la  terre  cliaï 
Et  dit  :   u  Beau   sire  Dieu  qui  oncquez  ne 

[menti 


420 


t   PART.    LIVR. 
CHAP.    I. 


LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS. 

FœuYre  d'un  compilateur  de  ce  calibre,  et  que  ce 
médiocre  ouvrier  avait  utilisé  de  la  sorte  plusieurs 
poèmes  tombés  sous  sa  main,  tels  qu'un  Roland  et 
Feiragus  et  une  Prise  de  Nobles.  Nous  lui  devons, 
d'ailleurs,  une  certaine  reconnaissance,  puisqu'il  nous 
a  conservé  certains  éléments  de  la  légende  qui  ne 
sont  pas  des  moins  notables  et  qu'on  ne  connaîtrait 
pas  sans  lui. 


Aide  respunt  :  «  Cist  moz  mei  est  estranges. 
u  Ne  placct  Deu  ne  ses  Seinz  ne  ses  Angles 
(c  Après  RoUant  que  jo  vive  remaigne  !  » 
Pert  la  culur,  chiet  as  piez  Carlemagne, 
Sempres  est  morte.  Deus  ait  mcrcitde  l'anme  ! 


«  Sont-celes  belles  nopces  dont  venue  suis  cy  ? 
«  Haa,  sire  Roullant,  Dieu  ait  pitié  de  ty  ! 
«  Hee,  frère  Olivier,  tu  as  mon  ceur  meurdri, 
«  Jamais  ne  veul  menger  ne  ne  veul  boire 
[aussi  ; 
«  Ains  veul  aler  à  terre  où  sont  mi  doulx  ami.  »> 


Dolente  fu  Belle  Aude  et  si  desconfortée 
Qu'à  la  terre  chaï  si  dolente  et  pasméc 
Que  de  la  grant  doulleur  est  illec  déviée, 
Devant  le  roi  Charlon  est  morte  et  trespassée 
Et  tantost  au  corps  d'elle  ne  fut  vie  trouvée. 

IV.    CHARLEMAGNE  A  JÉRUSALEM 

1«  Le  pèlerinage  de  Jérusalem  [Karls  reise.     S^Galiens  li  restoués  (éd.  Stengel,  pp.  3  et  4). 
éd.  Koschwitz,  vers  98  et  ss.). 


Grevait l'Emperere  od  ses  granz  cumpagnies.. 
E  brochent  à  la  tere  u  Deus  reçut  martirie. 
Veient  Jérusalem,  une  citet  antive. 
Li  jurz  fut  bels  e  clers  :   herberges  mit  pur- 

[prises 
E  vienent  à  1'  mustier  :  offrendes  i  unt  mises. 
As  herberges  repairent  les  fières  cumpagnies. 


Mult  est  genz  li  presenz  que  Carlemaigne  i 

[offret. 
Entrât  en  un  mustier  de  marbre  peint  à  volte. 
Là  enz  at  un  alter  de  sainte  paternostre  : 
Deus  i  cantat  la  messe,  si  firent  li  Apostle, 
E  les  duze  caeres  i  sunt  tûtes  uncore. 
La  trezime  est  en  mi,  bien  seielée  e  close. 
Carlemaigne  i  entrât,  bien  out  à  l' coer  grant 

[joie. 
Cum  il  vit  la  caere,  icele  part  s'aprocet. 
L'Emperere  s'asist,  un  petit  se  reposet  ; 
Li  duze  Per  as  altres  envirun  e  en  coste. 
Ainz  n'i  sist    alcuns  boom,  ne  unkes    puis 
[uncore. 


Mult  fut  liez  Carlemaigne  de  celé  grant  beltet: 
Vit  de  cleres  colurs  le  mustier  peinturet, 
De  martirs  e  de  virgenes  e  de  granz  majestez, 


Quant  en  Jherusalem  la  cité  seigneurie 
Fu  Charlez  et  Roulant  de  France  la  garnie, 
Obvier  et  duc  Naymes  et  l'autre  baronic, 
Là  où  virent  l'église,  s'en  vont  celle  partie. 
Les  huys  trouvent  fermez,  la  porte  verroulic: 
«  He  Dieu  !  distrEmpereur,filsà  saincteMarie, 
«  J'ayla  terre  de  France,  de  Champagne  et 
[de  Brie, 
«  De  Flandre  et  d' Aleînaigne  \)Our  venir  cy 
[laissic, 
«  Pour  vous  venir  requerre,  et  pour  ce  je 
[vous  prie 
0  Qu'à  ceste  saine  te  église,  par  vostro  cour- 
[toisic, 
«  Vous  me  laissés  entrer  et  vostre  baronnie.  » 
Dieu  ouy  sa  prière,  de  ce  n'en  doubtez  mie. 
Les  portes  vont  ouvrir  tout  à  sa  commandie. 
Lors  entrent  en  l'église  qui  fu  belle  et  jolie  ; 
Làot.xii.  chaeres  faictes  par  grant  maistric. 
Avec  les  .xii.  fu  la  xui»  estabbe  : 
Ce  fu  celle  où  Dieu  sist  qui  vint  de  mort  à  vie 
Celle  belle  chaere  que  j'ay  ja  annoncic 
Encontre  Charlemagne  maintenant   s'umilie 
Et  Charlez  s'i  assist  qui  Dieu  du  cuer  mcrcic 
Pour  la  belle  miracle  que  Dieu  fist  celle  fie. 


Or  fut  li  Emperiôre  dedens  l'église  entrez 


42L 


1  FART.   LIVR.    m. 
GHAP,    I. 


LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS. 

Mais  il  y  a  d'autres  compilateurs,  moins  séniles,  et 
qui  s'attachent  seulement  à  écrire  un  résumé  succinct 
et  clair  de  certaines  œuvres  de  leurs  contemporains 
ou  de  leurs  devanciers.  Ils  ne  pillent  pas  les  vers  des 
autres  :  ils  les  refondent,  les  délaient  ou  les  abrègent. 

Tel  est  ce  Girart  d'Amiens,  qui  écrivait  durant  les  Le  chariemagne 
premières  années  du  xiv'  siècle  et  qui  est  Fauteur  Girartd^miens 
d'un  Chariemagne  que  nous  avons  pu  na2:uère  si^na-  comme'ie'typc 

1  ,  J-  o  o  des  Compilations. 

1er  comme  le  type  exact  de  ce  genre  de  compilations. 
Ce  Girart  était  bien  l'une  des  plus  pauvres  et  des 
plus  étroites  cervelles  de  son  temps.  Si  le  mot  médiocre 
n'existait  pas  en  notre  langue,  il  faudrait  le  créer  au 
bénéfice  de  Girart.  Ce  méchant  versificateur  eut  cepen- 
dant une  fortune  qu'il  ne  méritait  pas.  Il  fut,  à  tout 
le  moins,  bien  servi  par  les  circonstances,  et  c'est  à  lui 
que  l'on  confia  le  soin  d'écrire  en  vers  toute  la  légende 
de  Chariemagne,  éparse  en  vingt  chansons,  et  dont 


E  les  curs  de  la  lune  e  les  festes  anvels, 
E  les  lavacres  curre  e  les  peissuns  par  mer. 
Caries  eut  fier  le  vis,  si  oui  le  chief  levet. 
Uns  Judeus  i  entrât,  ki  bien  Tout  esguardet. 
Cum  il  vit  Carlemaigne,  cumençat  à  trembler  : 
Tant  ont  fier  le  visage  ne  l'osât  esguardor. 
A  poi  ke  il  ne  chiet,  fuiant  s'en  est  turnez 
E  si  muntet  d'eslais  tuz  les  marbrins  deo'rez 
E  vint  à  r  Patriarche,  prist  l'en  a  à  parler  : 
«  Alez,  sire,  à  1'  musticr  pur  les  funz  aprester. 
«  Or  en  dreit  me  ferai  baplizier  e  lever, 
«  Duze  cunles  vi  ore  en  cel  musticr  entrer, 
«  Avoec  els  le  trezime,  une  ne  vi  si  furmet. 
u  Par  le  men  cscientre,  oo  est  meïsmes  Deus. 
«  Il  e  li  duze  Apostlc  vus  vienent  visiter.  » 
Quant  l'ot  li  Patriarches,  si  s'en  vait  cunrcer 
E  ont  mandet  ses  clers  en  albe  la  citet, 
11  les  fait  revcstir  e  capes  afubler; 
A  grant  processiun  en  est  à  1'  Rei  alez, 
L'Emperero  le  vit,  si'  st  encuntre  levez, 
E^  out  trait  sun  capel,  parfunt  Fat  enclinet. 
Vunt  soi  entrebaisier,  nuveles  demander, 
E  disl  li  Patriarches  :  «  Dunt  estes,  sire,  nez? 
-  Unkcs  mais  n'osât  Iioem  en  ces!  musticr 
[entrer, 
<'  Se  ne  li  cuniandai  u  ne  li  oi  ruvcl. 
"  —  Sire,  jo  ai  nom  Caries,  si  sui  de  France 
[nez.  )• 


Et  tous  les  .XII.  Pers  environ  en  tous  lez, 
Chascun  en  sa  chaere  de  renc  en  renc  posez. 
La  couronne  et  les  cloz  dont  Dieu  fut  cou- 
[ronnez 
Eust  en  devocion  requis  et  aourez. 
Leur  offrande  y  ont  faicte  de  fin  or  csmcrez  ; 
Mais  quant  le  Patriache  ot  les  mos  escoutez 
Que  Sarrazins  lui  ont  et  dit  et  devisez, 
Legièrement  s'en  est  vers  le  sépulcre  alez 
A  grant  procession  de  prestres  ordonnez. 
Quant  le  voit  l'Emperière,  contre  lui  est  levez 
Et  tous  les  .xn.  Pers  sont  vers  lui  enclinez. 
Lors  a  le  Patriache  Charles  araisonncz  ; 
«  Sire,  dist  il  au  Roy,  moult  par  estes  osez 
«  D'estre  céans  entré,  quant  congié  n'en  avez 
«  N'a  moy  n'àmez  prêtas n'ànul  de  mos  privez. 
«  Dont  venez  ?  où  alez  ?  de  quel  terre  estes 

[nez  ? 
«  Et  coment  avez  nom  ?  Ne  me  soit  pas  celez. 
Il  —  Sire,  dist  Charlemagnes,  assez  tost  le 

[sçaurez 

«  Je  suy   roy  des  François  :    Cliarles  suis 

[appeliez.  » 


ï    PART.    I.IVU. 
CHAP.  J. 


122  LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS. 

rim  des  hommes  les  plus  illustres  de  la  France  voulait 
poss(kler  le  magnifique  et  incomparable  ensemble. 

Le  comte  de  Valois,  qui  joua  un  rôle  si  considérable 
sous  le  règne  de  son  frère  Philippe  le  Bel,  ce  capitaine 
général  des  armées  chrétiennes  que  la  grande  âme  de 
Benoît  XI  voulut  mettre  un  jour  à  la  tête  d'une  nouvelle 
et  décisive  croisade,  et  qui  faillit  un  instant  devenir 
empereur  de  Constantinople  ;  cet  ambitieux,  qui  put 
se  croire  appelé  à  jouer  le  rôle  de  Charlemagne,  vou- 
lut un  jour  posséder  dans  sa  bibliothèque  la  vie  de 
son  modèle  et  chercha  autour  de  lui  un  poète  pour 
récrire.  Ce  qu'il  souhaitait,  sans  se  l'avouer,  c'était 
l'histoire  poétique,  c'était  la  légende  de  Charlemagne. 
Girart  d'Amiens  fut  présenté  au  comte  de  Valois  et 
reçut,  quoique  indigne,  cette  importante  commande  \ 
Oui,  commande  :  le  mot  est  des  plus  justes.  Aux  épo- 
ques de  décadence,  on  fait  faire  un  poème  comme  un 
habit,  et  la  versification  devient  un  commerce. 

Girart  se  mit  à  l'œuvre  et  dut  tout  d'abord  se  livrer 
à  un  travail  préparatoire  :  il  réunit  un  certain  nombre 
de  chansons  ou  de  chroniques  plus  ou  moins  fabuleu- 
ses que  la  lecture  attentive  de  sa  triste  compilation 
nous  permet  aujourd'hui  de  reconnaître  et  d'énumé- 
rer  :  c'étaient  surtout  Mainet^  les  Enfances  Rolant, 
Ogier,  Aubry  le  Bourgoinq,  la  légende  latine  du  Pèle- 

.  1.  «  Et  ce  dist  sains  Lyons  qui  nous  en  est  garans  —  Qui  de  Cliallon 
sot  bien  touz  les  fez  apparans  —  Par  quoi  decrez  en  fist  qui  nous  est 
dcscleirans  —  Les  fez  que  Clialles  fist  :  traiz  est  en  ce  romans.  —  Et 

EST  FAIT  AU  GOMMANT  AU  FRERE  AU  ROY  DES  FRANS,  —  Le  CONTE  DE 

A^ALOis,  qui  estre  ramembrans  —  Veut  de  si  nobles  fez  où  touz  est 
apendans  —  Le  bien  de  toute  honneur  en  touz  bons  convenans.  —  Et 
ge,  Gyrart  d'Amiens,  qui  tout  sui  desirans  —  De  fere  son  plesir  de 
cuer  liez  et  joians,  —  Ai  fet  cest  livre  ci  dont  fet  me  fu  commans.  » 
(Bibl.  nat.,  fr.  778,  f^  143  r».)  —  «  Et  moi,  Gyrart  d'Amiens,  qui  toute 
Fordenance  —  Ai  es  croniques  pris  qui  en  font  ramembrance  — -  Par 

LE  commandement  LE  FRERE  AU  ROY  DE  FRANCE  —  Le  CONTE  DE  VALOIS, 

ai  pris  cuer  et  plesance  —  De  recorder  les  fez  Cliallon.  »  (Ibid., 
p  169  ro). 


LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS.  423 

rinage  à  Jérusalem  et  la  Chronique  de  Turpin.  Il  cite  la 
Chanson  des  Saisnes,  mais  ne  s'en  sert  pas  et  y  renvoie 
bonnement  son  lecteur.  Comme  on  le  voit,  ce  premier 
travail  fut  mal  fait.  Un  compilateur  intelligent  eut 
—  autant  du  moins  qu'il  l'aurait  pu,  —  utilisé  Asjwe- 
mont,  Fierabras,  Renaut  de  Montauhan,  le  texte  ori- 
ginal ou  les  remaniements  du  Rolant,  Hiion  de  Bor- 
deaux, les  Saisnes  et  le  Couronnement Looy s  ^ .  Le  pauvre 
Girart  ne  voulut  pas  sans  doute  se  donner  autant  de 
peine,  et  en  fut  puni.  On  lui  avait  commandé  un  long 
poème,  et  l'infortuné  ne  tarda  pas  à  s'apercevoir  qu'il 
n'en  possédait  pas  les  éléments.  Que  fit-il?  Il  prit  le 
parti  héroïque  de  mélanger,  dans  une  œuvre  hybride, 
les  annales  et  les  chansons  de  geste,  la  légende  et 
l'histoire,  et  mit  vaillamment  son  projet  à  exécution. 
Il  traduisit  en  mauvais  vers  la  bonne  prose  des  anna- 
listes de  Charles  et  la  poésie  vigoureuse  de  notre 
antique  épopée,  et  résolut  le  problème  de  rester  à  la 
fois  au-dessous  de  l'histoire  et  au-dessous  de  l'épo- 
pée. On  n'a  jamais  gâté  plus  pitoyablement  un  sujet 
aussi  magnifique,  et  l'on  ne  peut  lire  sans  colère  une 
aussi  irritante  et  intolérable  rapsodie. 

Elle  est  divisée  en  trois  livres,  cette  compilation 
sans  lumière  et  sans  vie.  Le  premier  est  aux  trois 
quarts  fondé  sur  la  légende  ;  les  deux  tiers  du  second 
sont  historiques  ;  tout  le  troisième  est  légendaire  ; 
mais  une  telle  constatation  est  insuffisante  autant 
que  sèche,  et  une  analyse  exacte  peut  seule  donner 
quelque  idée  de  ce  singulier  mélange  \  Une  compi- 

1.  Il  est  vrai  qu'il  y  a  une  lacune  dans  son  poème  entre  les  fosl24et  125 
du  ms.  778.  —  2.  C'est  cette  analyse  que  nous  voulons  ici  donner  à  nos 
lecteurs.  Nous  avons  imprimé  en  italiques  tous  les  éléments  légendai- 
res de  la  compilation  de  Girard  ;  en  romains  tous  les  éléments  histori- 
ques (qui  sont  d'ailleurs  plus  ou  moins  exacts).  Plus  loin  (III,  pp.  30-52) 
nous  publions  un  résumé  plus  étendu  sous  une  forme  plus 'littéraire 


I  PART.    LIVR.    m. 
CHAP.  r. 


I  PART.  UVR. 
CHAP,  I. 


424  LES  DEKNIEUS  ROMANS  EN  VERS. 

lation  de  ce  genre,  ingénieusement  conduite,  eut  été 
du  plus  haut  prix  pour  les  érudits  modernes  qui  ont 
tant  de  peine  à  combler  aujourd'hui  les  vastes  lacunes 
de  notre  répertoire  épique.  Il  est  vraiment  regrettable 
que  le  comte  de  Valois  n'ait  pas  eu  la  main  plus 
heureuse. 


Les  Nouveautés 
et  les  Suites. 


Nous  avons  dû  plus  haut  établir  une  distinction 
entre  nos  romans  de  la  décadence  qui  sont  de  vérita- 


PREMIER  LIVRE.  Prologue  OÙ  Girart  d'Amiens  se  nomme  et  expose 
le  sujet  de  son  poème  (f»  22  v^,  23  r»).  —  Naissance  et  éducation  de 
Charles  (f°  23  r^).  —  Les  deux  bâtards  d.e  Pépin ^  les  deux  fils  de  la 
Serve,  perdent  leur  mère  qui  leur  lègue  de  grandes  richesses  dont 
ils  se  servent  pour  se  créer  un  parti  (fo23  ro). —  Cour  tenue  par  Pépin 
à  Orléaîis  (fo  23  v°j.  —  Les  deux  serfs,  Heudri  et  Rainfroi,  empoisoîi- 
nent  Perte  aux  gra7is  pies  (f°  24  r*^),  et  Pépin  meurt  lui-même,  enipoi- 
son7ié  par  eux  (f*^  24  r»).  —  C'est  à  eux  cependant  qu'est  confié  le  gou- 
vernement du  royaume  [i^  24  ro).  —  Premier  comp^lot  des  deux  serfs 
contre  Charles,  qui  est  sauvé  par  Milon  d'Ayglent  {P  24  v<^).  —  Second 
complot  d'Heudri  et  de  Rainfroi  qui  veulefit  attirer  le  jeune  Charles 
à  Reims  sous  prétexte  de  l'y  faire  couroimer  (fo  24  v»  —  27  ro). —  Charles 
est  une  seconde  fois  sauvé  :  dévouement  de  David  au  jeuîie  prince 
(fo  27  i"  —  30  r^).  —  Le  fils  de  Pépin  s'enfuit  en  Espagne  et  trouve  un 
asile  à  Tolède  chez  le  roi  pdien  Galafre  (f°  30  r»  et  y^).  —  Premiers 
exploits  de  Charles,  qui  a  prris  le  nom  de  Mainet.  Ll  tue  l'amiral 
Pruiajit,  ennemi  du  roi  Galafre  (P  30  v^  —  Mainet  ^est  fait  chevalier 
(f-^  35  r»  et  v"). —  Guerre  contre  Braimant  qui  a  demandé  en  mariage 
la  belle  Galienne,fille  de  Galafre  (35v°,  —  38  v^).~  Amours  de  Galienne 
et  de  Mainet  (38  r»  —  41  r»).  —  Mainet  tue  Braimant  (f»  46  v^).  —  Le 
secret  de  la  naissa^ice  de  Mainet  est  révélé  à  Galafre  ;  il  est  reconnu 
pour  Vhoïv  de  France,  et  épouse  Galienne  (f^  49  r"  —  50  v^).  —  Haine 
de  Marsile,  fils  de  Galafre,  contre  Mainet;  il  essaye  de  le  tuer  dans 
une  embuscade  (1"  50  v^'  —  55  r^).  —  Expédition  de  Charles  contre  les 
Sarrasifis  qui  assiègent  Rome  ((^  55  r»  et  v°).  —  Victoire  de  Charles ,' 
son  triomphe  à  Rome  (f'^  55  v",  —  60  r»).  —  Il  traverse  la  Toscane  et 
la  Loiiibardie;  il  arrive  en  France,  et  s'arrête  à  Lyon  (f»  60  v" — 
61  r»).  —  Il  reconquiert  tout  son  royaume  usurpé  par  les  fils  de  la, 
Serve  (^'  62  r«  —  G6  r^').  —  //.  est  enfin  seul  roi  de  France  (f"  ^^  r»).  — 
Mort  de  Galienne.  —  Ici  s'achèvent  les  Enfances  Mainet  (f»  65  yo).  — 
Le  poète  aborde  le  récit  historique  de  la  vie  de  son  héros.  —  Règne 
de  Cadoman  conjointement  avec  Charlemagne  ;  guerre  contre  le  duc 
d'Aquitaine  Hunault;  premières  expéditions  contre  les  Saxons;  ma- 
riage de  Charles  avec  la  iiUe  de  Didier,  roi  des  Lombards  ;  mort  do 
Carloman  i}^  v^  --  69  r«). 

Second  livre.  Le  pape  Adiien  appelle  Charles  à  son  secours 
Expédition  du  roi  do  France  contre  les  Lombards.  —  Didier  vaincu 
Charles  à  Rome  (f"71  r"  cl  v").  ~-  Prise  de  Pavie,  soumission  de  Didier 


LES  DEHNIEIIS  ROMANS  E?n  VEBS.  425 

bles  Suites  et  ces  autres  œuvres,  quil  est  permis,  avec 
un  peu  de  complaisance,  de  regarder  comme  de  véri- 
tables Nouveautés.  Cette  classification  a  sa  raison 
d'être,  et  nous  la  devons  maintenir;  mais  on  com- 
prendra sans  peine  qu'au  point  de  vue  littéraire,  ces 
prétendues  Suites  et  ces  soi-disant  Nouveautés  ont 
absolument  le  même  caractère,  le  même  agencement, 
le  même  style.  Voici,  d'une  part,  Baiiduïn  de  Sebourc 
que  nous  étudierons  tout  à  l'heure  comme  le  type 
exact  de  toutes  les  Suites,  et  dont  l'auteur  a  eu,  en 


(f"  72  ro).  —  Les  Saxons  se  révoltent;  ils  brûlent  les  églises.  —  Appa- 
rition miraculeuse  de  deux  Anges  qui  mettent  on  fuite  les  païens 
(f^  72  v°).  —  Guerre  contre  les  Saxons  (f«  72  v",  —  78  r»).  —  Charles 
prend  ses  quartiers  d'hiver  à  Aix-la-Chapelle  ;  son  mariage  avec 
Hildegarde  (f«  72  v°).  —  Nouvelle  guerre  contre  les  Saxons  (fo  73  v*").  — 
Les  Lombards  se  révoltent  et  sont  une  seconde  fois  soumis  (f^75  v''). — 
La  guerre  recommence  contre  les  Saxons;  première  apparition  de  Gui- 
tequin  (Witikind).  —  Baptême  des  Saxons  :  Guitequin  en  Danemark 
{f«  75  v^  —  76  v«).  —  Mort  du  roi  Galafre  (f"  77  r«).  —  Expédition  do 
Charles  en  Espagne;  prise  de  Pampelune  et  de  Saragosse.  L'arriôre- 
garde  des  Français  est  surprise  par  les  Gascons  et  par  eux  taillée  en 
pièces.  Châtiment  terrible  des  Gascons  (1°  77  r»  —  78  v^). —  Soumission 
de  la  Saxe  (1°  78  v'^  —80  r-o).—  Charles  demande  raison  au  roi  de  Dane- 
mark, qui  a  donné  asile  à  Guitequin  :  Gode f roi  se  soumet  au  roi  de 
Frcmce  et  lui  laisse  son  fils  Ogier  comme  otage  (f^  81  r»).  —  Ogier  le 
Danois  chez  le  châtelain  de  Saint-Omer;  ses  premières  amours  (f^  81 
r*"'  et  v«).— Guerres  contre  les  Saxons  et  contre  les  Esclavons  (f^Sl  v°— SBr»). 

—  Charles  donne  la  Lombardie  à  son  fils  Pépin,  TAquitaine  à  son  fils 
Louis  (f*^  83  v°).—  Nouvelles  expéditions  contre  les  Saxons  ;  contre  Tas- 
sillon,  duc  des  Bavarois;  contre  les  Bretons,  les  Huns,  les  Esclavons 
(f<^  83  v°,  —87  ro).  —  Charles  refuse  sa  fille  à  Tempereur  Constantin  de 
Constantinople  et  bat  les  troupes  grecques  (fo87  r^,  —  88  ro).  — Révolte 
contre  Charles  d'un  de  ses  bâtards  nommé  Pépin  (f»  89  r»).  —  Guerres 
contre  les  Saxons,  les  Esclavons,  les  Sarrasins  d'Espagne  et  les  Huns 
(fo  89  r»,  —  91  ro).  —  L'évèque  de  Bordeaux,  ayant  erré  contre  la  foi, 
est  brûlé  vif  (f«  91  r^).  —  Voyage  de  Charlemagne  à  Rome  :  Timpéra- 
trice  Hélène  lui  envoie  de  magnifiques  présents  (fo  91  v».  —  Mort  du 
pape  Adrien,  élection  du  pape  Léon  (fo  92  v^),  qui  est  attaqué  dans 
Rome  et  délivré  par  Charles  (f»  92  v»  —  93  r»).  —  Nouveau  voyage  à 
Rome:  Charles  couronné  empereur.  Les  Romains  crient  :«Vive  Auguste 
César»  (fo  95  r^).— Expédition  en  Espagne  ;  prise  de  Barcelone  (fo  98  ro, 

—  97  ro).—  Le  roi  de  Perse  envoie  une  horloge  à  Tempereur  de  France; 
guerres  contre  les  Saxons  et  les  Huns  (fo  97  r^,—  99  vo).  —  Expédition  de 
Pépin  contre  Gènes  et  Venise  ;  sa  mort;  guerres  de  Charles  contre  les 
Grecs  et  les  Bretons  (fo  100  r»,— 104  vo).  — Concile:  canons  touchant  la 
divinité  de  Jésus-Christ  et  la  grâce  (fo  104  vo).  —  Adoption  de  la  liturgie 
romaine  (fo  104  vo).  —  Construction  de  la  chapelle  d'Aix  (fo  105  ro).  — 


I   PArsT.  M  vu.  III. 
ClIAP.     I. 


I  PART.  LIVR.  m. 
CHAP.    I. 


42G  LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS. 

effet,  la  prétention  de  compléter  le  geste  du  Cheva- 
lier au  Cygne;  et  voici,  d'autre  part,  Hugues  Capet  et 
Charles  le  Chauve  que  nous  choisirons,  si  vous  le 
voulez  bien,  comme  les  types  classiques  de  tous  les 
romans  «  nouveaux  »  des  xiv'  et  xv''  siècles.  Entre  ces 
diverses  chansons,  la  ressemblance  est  frappante  ; 
elle  est  complète.  Il  y  a,  je  le  veux  bien,  plus  de 
talent  dans  les  unes  que  dans  les  autres;  mais  les  pro- 
cédés de  fabrication  ne  diffèrent  pas,  et  il  semble  que 
les  ouvriers  aient  travaillé  dans  le  même  atelier,  sous 


Traité  de  paix  entre  Charles  et  Nicéphore  (fo  106  r»).  —  Les  cinq 
grands  Conciles  (fo  107  ro).—  Charles  associe  à  l'Empire  son  fils  Louis  ; 
les  Normands  (f»  107  r»  —  109  v«).  —  Légende  des  moines  de  Tours 
(fo  110  r«).  —  Mort  de  Milon  d'Ayglent;  Charles  va  rendre  visite  à  sa 
sœur;  première  apparition  du  petit  Roland,  fils  de  Milon  et  neveu 
de  l'Empereur,  qui  tue  les  veneurs  et  bat  les  huissiers  de  son  oncle 
(fo  110  r»,  —  112  v°).  —  Seneheut,  fille  du  roi  de  Bavière  et  'mère  du 
duc  Naimes  [P  113  r»  et  v").—  Institution  des  douze  Pairs  (f»  113  v«).  — 
Mort  de  Guitequin  (f»  113  yo).—  Mention  d'un  frère  de  Roland,  nommé 
Baudouin  [P  114  r»).  —  Le  roi  païen  Corsuble  débarque  en  Sicile  et 
menace  Rome;  le  Pape  appelle  l'Empereur  à  son  secours  (f»  114  r").— 
Naimes  fait  sortir  Ogier  de  Saint- Orner  ;  guerre  contre  Corsuble; 
exploits  d'Ogier;  sa  lutte  contre  Banemont;  sa  victoire.  —  Bataille 
dernière;  Charles  tue  Corsuble,  et  Rome  est  délivrée  (f«  114  v^,— 120  r<^). 

—  Règne  de  Naimes  en  Bavière  {P  121  r»).  —  Portrait  de  Charlema- 
gne  {P  121  r^).  —  Jérusalem  est  prise  par  les  Sarrasins;  ses  habitants 
sont  massacrés;  les  saints  lieux  sont  profanés.  Charles  part  avec 
Turpin  à  la  tête  d\me  armée  de  croisés,  passe  par  Constantinople, 
traverse  l'Asie  et  met  le  siège  devant  Jérusalem  [P  121  r^,  —  124  r«). 
Lacune... 

Troisième  et  dernier  livre.  Saint  Jacques  apparaît  à  Charles 
dans  un  songe  ;  le  «  Chemin  de  saint  Jacques  »  [P  125  ro).  —  Char- 
lemagnepart  pour  l'Espagne  et  met  V Aragon  «  en  feu  et  en  charbon  » 
[P  125  v«).  —  Prise  de  Barcelone,  siège  de  Pampelune  [P  125  v°  — 
126  ro).  ■—  Les  murs  de  Pampelune  tombent  comme  ceux  de  Jéricho 
[P  126  ro).  —  Siège  deLuiserne  «  qui  est  fondue  comme  plomb  {P  126  v^).  » 

—  Charles  revient  à  Saint-Denis  [P  127  r").  —  Puissance  d'Agolant  en 
Espagne;  nouveau,  départ  de  Charles;  tous  ceux  qui  ne  voudront 
pas  le  suivre  seront  réduits  en  servage  {P  127  ro  et  v°).  —  Première 
bataille  entre  Agolant  et  Charles  ;  Agolant  vaincu  se  fortifie  dans 
Pampelune  [P  127  \\  —  129  yo).  —  Charles  à  Pampelune  {P  129  v").  -- 
Episode  du  chevalier  qui  laisse  tout  son  bien  ci  son  ami  pour  le  dis- 
tribuer aux  pauvres  ;  châtiment  du  mauvais  dépositaire  [P  129  yo,  ~ 
130  yo).  —  Agolant  rassemble  une  nouvelle  armée;  chrétiens  et  infidèles 
combattent  par  champions;  défaite  des  païens  (P  130  yo  —  131  ro).  ~ 
Vne  bataille  générale  s'engage;  Agolant  vaincu  s'enfuit  jusqu'à  Agen 
(fo  131  yo  —  133  ro).  —  Il  est  forcé  d'abandonner  Agen  (P  133  yo).  — 


LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS.  427 

la  direction  d'un  seul  et  même  maître.  Encore  un  '  "^^'^^^p™ '"' 
coup,  c'est  de  l'industrie  plutôt  que  de  l'art. 


Hugues  Capet,  qui  (malgré  certaines  opinions  toutes  Hugues  capet 
récentes)   nous  apparaît  dans  l'histoire  comme  un   comme'iotypo 
prince  intelligent  et  habile,  n'était  pas,  à  vrai  dire,  un  «  Nouveautés  ». 
personnage  épique  ;  mais  ce  fondateur  de  la  troisième 
race  de  nos  rois  pouvait  être  et  fut,  en  effet,  populaire 
pour  d'autres  motifs.  Une  légende,  née  avant  Dante  et 
la  Divine  Comédie^  mais  qui  ne  remonte  guère  plus 
haut,  le  représentait  comme  le  fils  d'un  boucher.  Quel 
que  fût  l'inventeur,  quelle  que  fût  l'antiquité  de  cette 
fable,  la  bourgeoisie  parisienne  ne  s'en  montra  pas 
médiocrement  flattée.  Or,  cette  bourgeoisie  était  puis- 
sante au  xiv""  siècle;  surtout,   elle  était  riche.  Pour 
encenser  la  puissance  et  la  richesse,  les  poètes  n'ont 
jamais  manqué  :  il  s'en  rencontra  un  pour  chatouiller 
agréablement  la  vanité  des  bourgeois  de  Paris  en  pre- 


Miracle  des  lances  qui  fleurisseîit  (f»  134  v°).  —  Grand  combat  à  Tail- 
lebourg  ;  Agolant  vaincu  se  réfugie  à  Saintes  {P  135  r»  et  v°)  —  d'où 
il  se  retire,  vaincu  (f°  136  r").  —  Nouvelle  expédition  de  Charles  contre 
Agolant,  qui  s'est  une  seconde  fois  enfermé  dans  Pampelune  {P  137  r"). 

—  Longue  dispute  théologique  entre  Agolant  et  Charles  {P  137  r''  et 
v°).  —  Agolant  vaincu  refuse  de  se  convertir  pour  le  même  motif  que 
Marsile  dans  le  roman  (i'Anséis  de  Carthage  (P  139  r'^).  —  Dernière 
bataille;  défaite  et  mort  d' Agolant  (f»  140  r»).  —  Miracle  des  croix 
vermeilles,  qui  désignent  les  chevaliers  français  destinés  à  mourir  le 
lendemain;  ils  essayent  en  vain  d'échapper  à  la  mort  (P  142  r°  et  v°). 

—  Les  Sarrasins  taillés  en  pièces  (f«  143  r°).  —  «  Comment  Rollans  se 
combattit  à  Ferragus  de  Gadres  »  (f^  143  r»  —  Bataille  sous  les  murs 
de  Cœ'-dres;  prise  de  cette  ville  (f°  151  r^  et  v»).  —  Église  fondée  à  Com- 
postelle  (fo  152  v°).  —  Guerre  contre  Marsile;  trahison  de  Ganelon; 
Boland  à  Roncevaux  (Girart  d'Amiens  suit  la  Chronique  de  Turpin, 
et  conduit  près  de  Roland  agonisant  le  jeune  Baudouin^  son  frère). 
Mort  de  Roland;  représailles  de  Charles;  châtiment  de  Ganelon 
(fo  154  po).  —  Expédition  de  Charles  contre  les  Saxons;  le  poète  ren- 
voie ses  lecteurs  à  la  Chanson  des  Saisnes  (fo  165  r^).  —  Tristesse  de 
l'Empereur  depuis  Roncevaux  (f»  166)  —  Mort  de  Turpin  (fo  167).  — 
Dernières  années  de  Charles,  son  testame7it,  sa  mort  d'après  la 
Chronique  de  Turpin  (f»  164-168  r»).—  Cf.  Texcellente  analyse  de  Gas- 
ton Paris,  en  son  Histoire  poétique  de  Charlemagne  (p.  471  et  ss.) 


I    PAliT.   LIVR.  m. 
CHAP.  I. 


42S  LES  DERNIERS  ROMANS  EN   VERS. 

nant  le  fth  de  boucher^  le  boucher  devenu  roi,  pour  le 
héros  d'une  de  nos  dernières  chansons  de  geste.  Nous 
Yoilà  bien  loin  de  la  Chanmn  de  Roland  et  de  la  noble 
inspiration  qui  nous  valut  ce  chef-d'œuvre  immortel. 

Tout  le  poème,  d'ailleurs,  répond  bien  aux  préoccu- 
pations de  l'auteur  à' Hugues  Capet  et  au  caractère 
de  l'époque  où  il  vivait.  Le  héros  de  ce  roman,  comme 
Fa  fait  remarquer  son  trop  spirituel  éditeur,  est  une 
sorte  de  Henri  IV  aussi  paillard  que  courageux,  «  un 
roi,  ajoute-t-il,  comme  on  les  aime  en  France  ».  Nos 
goûts  ont  changé. 

Hugues  nous  apparaît  comme  le  parlait  modèle  de 
ces  mauvais  gentilshommes  qui  pullulaient  déjà  au 
xit""  siècle  et  pensaient  racheter  cinquante  adultères 
et  la  ruine  de  cent  créanciers  par  quelques  beaux 
coups  d'épée  et  par  les  excès  d'un  courage  mal 
dépensé.  Fils  du  sire  de  Beaugency  et  «  petit-fils  » 
d'un  boucher,  il  refuse  énergiquement  de  se  livrer 
au  commerce  maternel,  déclare  (comme  Vivien  et 
Hervis  de  Metz)  n'aimer  que  les  femmes  et  les  lé- 
vriers, et  se  fait  donner  de  beaux  florins  par  son 
oncle,  le  boucher  Simon.  11  commence  dès  lors  à 
courir  le  monde,  où  il  met  à  mal  je  ne  sais  combien  de 
pauvres  filles.  Sa  morale  est  des  plus  accommodan- 
tes :  c'est  celle  d'Ovide  qui  se  résume  en  deux  mots  : 
«  Vive  l'amour.  »  Ce  libertin  cynique  fait  montre  de 
son  libertinage  :  «  Si  l'une  me  repousse,  dit-il,  l'autre 
a  m'accueillera.  L'amour,  c'est  le  paradis.  »  Après  avoir 
quelque  temps  promené  ses  loisirs  de  Lovelace  et  de 
don  Juan  à  travers  le  Brabant  et  le  Hainaut  et  y  avoir 
à  peu  près  déshonoré  toutes  les  femmes,  il  arrive  à 
Utrecht  où  il  séduit  la  cousine  du  Roi,  et  où,  sans 
l'intercession  de  la  Reine,  il  eut  été  condamné  à 
mort.  D'étape  en  étape,  il  fait  enfin  sa  rentrée  à  Paris 


LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS  429 

OÙ  rempereur  Louis  vient  croire  empoisonne  par  le 
comte  Savary  de  Champagne.  L'impératrice  Blanclie- 
flor  reste,  avec  sa  fille  Marie,  seule  et  sans  défense, 
au  milieu  d'ennemis  puissants  et  d'incertains  amis. 
Mais  Hugues  n'est-il  pas  là?  A  force  de  courage,  il 
conquiert  dans  Paris  une  incomparable  popularité, 
sauve  plusieurs  fois  la  grand'ville  plusieurs  fois  me- 
nacée par  les  Bourguignons  et  les  Allemands,  rem- 
porte d'éclatantes  victoires  et  se  fait  aimer  de  la  jeune 
Marie  qui  ne  veut  pas  d'autre  époux  que  lui.  C'est 
ainsi  —  à  travers  cent  épisodes  où  il  serait  inutile 
de  se  perdre  —  c'est  ainsi  que  ce  petit-fils  de 
boucher,  ce  neveu  de  boucher,  ce  demi-bourgeois, 
ce  demi-vilain  monta  sur  le  trône  de  France  en  véri- 
table parvenu,  aux  applaudissements  de  la  bourgeoisie 
et  du  peuple  qui  criaient  :  «  Paris,  Paris  à  Hugues 
((  Capet!  »  On  oublia  ses  bâtards  et  ses  dettes.  H  eut 
Paris,  il  eut  la  France,  il  fut  l'aïeul  de  Saint-Louis. 

Tel  est  dans  son  essence,  ce  poème  singulier  dont 
il  est  aisé  de  saisir  la  physionomie  véritable  ;  œuvre 
de  parti,  qui  fut  peut-être  payée  par  la  bourgeoisie 
de  Paris,  et  qui  en  tout  cas  fut  composée  pour  elle  et 
servit  ses  intérêts.  Plus  d'un  gros  marchand  dut  en 
réciter  les  vers,  d'un  air  narquois,  sous  le  nez  des 
barons  de  son  temps  :  «  Et  nous  aussi,  nous  avons 
a  fait  un  roi.  »  Mais  c'est  le  caractère  du  héros  qui  est 
la  marque  la  plus  certaine  et  le  véritable  stigmate  de 
cette  poésie  de  la  décadence.  Se  figure-t-on  un  héros 
d'épopée  chargé  de  dettes  et  poursuivi  par  ses  créan- 
ciers tout  comme  un  libertin  de  la  Régence  ou  un 
vulgaire  débauché  de  notre  fin  de  siècle  ? 

Malgré  tout,  il  y  a,  dans  cette  fausse  chanson  de 
geste,  une  certaine  originalité  qu'on  trouve  rarement 
ailleurs,  et  c'est  pourquoi  l'on  ne  saurait  y  voir  une 


I    PART.    MVK.    îi: 
ClIAP.  1. 


I  PART.    LIVR.   III 
CHAP.   I. 


430  LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS. 

•  œuvre  qui  donne  exactement  la  mesure  de  tous  les 
poèmes  du  même  temps. 
Analyse  détaillée      Si  Fou  veut  counaître  la  véritable  moyenne  de  ces 
Charles      très  médiocrcs  romans,  c'est  Charles  le  Chauve  qu'il 

le  Chauve  ^  ^ 

nS'îi^f^t^r'T  faut  lire   et  dont  il  importe  d'offrir  ici  le  résumé 

pour  un  type  plus  l 

'"compie'i'"'    à  nos  lecteurs  '. 


1.  Nous  donnons  ici,  d'après  VHistoire  littéraire  (XXVI,  pp.  94-125), 
cette  analyse  détaillée  de  Charles  le  Chauve  pour  remplacer  le  résumé 
inexact  et  insuffisant  que  nous  avions  publié  dans  notre  première 
édition. 

Le  roi  de  France,  Clotaire,  meurt  un  jour  sans  laisser  d'enfants.  Or, 
il  y  avait  en  ce  temps-là  un  roi  de  Hongrie,  appelé  Melsiau,  qui  était 
païen.  Dieu  envoie  un  Ange  aux  douze  pairs  de  France  :  «  Ne  donnez 
«  pas,  dit-il,  un  successeur  à  Clotaire.  Attendez  Melsiau  qui  recevra 
«  un  jour  le  baptême  et  prendra  le  nom  de  Charles  le  Chauve.  C'est  le 
«  roi  choisi  par  Dieu.  »  Les  douze  Pairs  sont  fort  embarrassés  :  d'une 
part,  ce  futur  roi  a  un  compétiteur,  qui  est  un  puissant  baron  de  Bre- 
tagne, Guillaume  de  Montfort;  d'autre  part,  Melsiau,  qui.  ne  parait  pas 
songer  au  baptême,  s'achemine  vers  la  France  et  la  veut  conquérir  à 
Mahomet.  Qui  sera  roi  ?  Les  douze  Pairs  s'en  remettent  à  Dieu  et  invi- 
tent les  deux  rivaux,  Guillaume  de  Montfort  et  Melsiau,  à  se  rendre 
à  Reims,  devant  l'autel  de  Notre  Dame.  La  couronne,  la  belle  couronne 
de  France,  sera  donnée  à  celui  que  le  Saint-Esprit  désignera.  Le 
Saint-Esprit  descend  sur  Melsiau,  et  lui  met  la  sainte  Ampoule  à  la 
main.  Ce  miracle  éclatant  amène  immédiatement  la  conversion  de 
Melsiau.  Il  se  fait  baptiser  sur  l'heure  et,  sous  le  nom  de  Charles  le 
Chauve,  est  acclamé  roi  par  tout  le  peuple  de  France.  Seul,  Guillaume 
deMontfort,  le  dépossédé,  voue  une  haine  mortelle  au  nouveau  roi.  11 
a  pour  confident  et  ami  un  traître,  nommé  Goubaut  de  Lausanne,  et  ils 
trament  entre  eux  les  plus  perfides  complots  contre  Charles.  Tel  est 
le  Prologue  du  drame. 

I.  Un  certain  nombre  d'années  se  sont  écoulées,  et  voici  que  Char- 
les a  deux  fils  de  sa  femme  Marguerite.  L'aîné  s'appelle  Philippe, 
et  le  Roi  a  commis  la  grave  imprudence  de  confier  au  traître  Goubaut 
l'éducation  de  ce  futur  héritier  de  sa  couronne.  Cette  sorte  de  Ganelon 
imagine  et  charpente  un  crime  épouvantable.  Il  envoie  à  Charles  un 
baril  empoisonné,  comme  un  présent  de  son  fils  Philippe.  On  en  fait 
Fessai,  et  le  poison  foudroie  le  malheureux  sur  lequel  on  l'éprouve. 
Le  pauvre  Philippe  est  accusé,  convaincu,  condamné  à  mort  ;  mais  la 
Reine  intercède  en  sa  faveur  et  l'on  se  contente  de  le  bannir.  C'est  ici 
que  commencent  les  aventures  de  Philippe  et  qu'il  est  soudainement 
appelé  à  jouer  le  premier  rôle  dans  le  roman.  Il  se  dirige  aussitôt  vers 
la  Hongrie,  pour  délivrer  le  roi  de  ce  pays  qui  est  assiégé  dans  sa  ville 
de  Montluisant  par  un  sarrazin  du  nom  de  Merlangier,  qui,  géant 
énorme,  a  plus  de  quatorze  pieds  de  haut.  Vingt  obstacles  l'arrêtent 
en  chemin,  et  il  prend  de  plus  en  plus  à  nos  yeux  la  physionomie  d'un 
chevalier  de  la  Table  ronde.  Il  se  trouve  enfin  devant  l'horrible 
géant,  qui  l'étreint  dans  ses  bras  et  le  précipite  dans  le  fleuve,  au 
bas  de  la  montagne  où  le  duel  s'est  engagé.  Tout  autre  serait  mort  du 


LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS.  431 

Florence  de  Rome  dépasse  cette  moyenne,  parce  que 
c'est  le  seul  de  ces  récits  où  Ton  trouve  une  véritable  ~ 
unité  d'action,  avec  un  personnage  central  qui  domine 
heureusement  tout  le  drame. 

La  Chronique  de  Bertrand  Diiguesdin  dépasse  cette 
moyenne,  parce  que  c'est  une  œuvre  sincèrement 
historique ,  égale  ou  supérieure  aux  meilleures  chro- 
niques, et  dont  le  héros  est,  avec  Jeanne  d'Arc,  l'une 
des  plus  grandes  figures  de  notre  histoire  nationale. 

Bauduin  de  Sebourc  dépasse  cette  moyenne,  parce 

coup  ;  mais  il  arrive  (on  s'y  devait  attendre)  que  le  roi  de  Hongrie  a 
une  fille  charmante,  du  nom  de  Doraine,  laquelle  (le  cas  est  encore 
moins  invraisemblable)  s'est  prise  soudainement  d'amour  pour  Phi- 
lippe et  lui  a  fait  présent  d'un  anneau  merveilleux  qui  rend  invulné- 
rable. Confiant  en  son  courage  et  surtout  en  son  anneau,  Philippe 
engage  de  nouveau  la  lutte  contre  le  géant  et  le  tue.  Sur  ce,  le  père  de 
Doraine  meurt  fort  à  propos  pour  laisser  à  Philippe  sa  couronne  et 
sa  fille.  Voilà  donc  Philippe  roi  de  Hongrie;  mais  personne,  au  monde, 
pas  même  sa  femme,  personne  ne  sait  le  secret  de  sa  naissance,  et  il 
y  a,  de  ce  côté,  à  redouter  d'émouvantes  et  terribles  péripéties  pour 
Favenir.  Le  Drame  devient  de  plus  en  plus  animé  et  vivant. 

IL  Or,  le  roi  Philippe  a  un  songe,  et  reçoit  d'un  ange,  pendant 
une  nuit,  Tordre  d'aller  sur  le  champ  délivrer  Jérusalem.  H  part  sans  hé- 
siter et  laisse  sa  femme  Doraine  en  butte  aux  obsessions  d'un  traître  qui 
prétend  l'épouser  et  veut  à  tout  prix  se  débarrasser  de  l'enfant  dont 
elle  va  accoucher.  Le  pauvre  petit  est  confié  à  un  serviteur  de  ce 
félon  qui  a  reçu  l'ordre  de  le  tuer,  mais  qui,  attendri  par  le  sourire  du 
nouveau-né,  se  contente  (la  même  histoire  se  retrouve  un  peu  partout) 
de  le  déposer  au  pied  d'un  arbre,  le  long  du  chemin.  Un  seigneur  du 
pays,  Guillaume  d'Esturgeon,  entend  les  cris  de  l'innocent  et  le  re- 
cueille. Sur  sa  poitrine  il  aperçoit  la  croix  qui  est  le  signe  certain  d'une 
naissance  royale  et  l'élève  avec  faffection  d'un  père,  mêlée  de  je  ne 
sais  quel  respect  pour  un  fils  de  rois.  «  Dieudonné  »  est  le  nom  de 
ce  délaissé  qui  est,  lui  aussi,  appelé  aux  plus  cruelles,  aux  plus  ro- 
manesques aventures.  Ce  fils  adoptif  ne  tarde  pas  à  exciter  la  jalousie 
du  véritable  fils  de  Guillaume  qui,  dans  une  partie  d'échecs  (c'est  au 
moins  la  dixième  fois  que,  dans  nos  romans,  cette  fameuse  partie  donne 
lieu  à  une  catastrophe)  frappe  Dieudonné  d'un  coup  de  couteau  et  est 
bientôt  tué  par  lui.  Colère  du  père  ;  exil  de  Dieudonné  qui  se  trouve 
seul  sur  le  grand  chemin  et  se  décide  alors  à  aller  retrouver  sa  mère 
dont  il  vient  seulement  d'apprendre  la  triste  destinée.  Quel  est  le  che- 
min de  Montluisant  ?  Il  ne  le  sait,  et  le  demande  à  tous  :  «  Il  faut  lui 
«  dit-on,  traverser  d'abord  le  bois  des  Fées,»  et  nous  voici  en  pleine 
féerie.  Du  fond  du  lac  transparent,  trois  belles  jeunes  filles,  trois 
ondines,  émergent  soudain,  toutes  souriantes  ;  elles  se  font  les  guides 
de  Dieudonné  que  tant  de  beauté  éblouit,  et  le  transportent  dans  le 
royaume  des  Fées  où  il  a  le  courage  de  résister  à  toutes  les  séduc- 


1   PART.   LIVR.    111. 
CHAP.  I. 


sur  Dauduin  de 

Sebourc 
qui  en  est  le  type. 


43:>  LES  DEP.NIERS  ROMANS  EN  VERS. 

'  '  'cHu>T"  '"'  ^1^^^  ^^^^  l'œuvre  crun  homme  de  talent,  sur  laquelle  il 
importe,  avanL  d'en  Unir  avec  nos  dernières  chansons, 
d'attirer  plus  longuement  l'attention  de  nos  lecteurs. 


EuTdc  critique  Eutrc  tous  Ics  poèmcs  du  xiv'  siècle,  entre  tous  ceux 
de  notre  décadence  épique,  s'il  en  est  un  qui  mérite 
visiblement  le  premier  rang,  c'est  ce  Baiiduin  de 
Sebourc  auquel  les  auteurs  de  Y  Histoire  littéraire  ont  si 
justement  donné  le  nom  de  «  chanson  héroï-comique  » . 

lions  cin  ce  monde  merveilleux  et  de  repousser  l'amour  agressif  de 
la  reine  des  fées,  de  Gloriande  elle-même.  A  quoi  pense  donc  Dieu- 
donné,  ou  plutôt  à  qui  pense-t-il  ?  A  la  fille  de  son  père  adoptif,  à 
Supplante  qu'il  aime.  Chose  bien  rare,  même  chez  les  fées,  Gloriande 
n'est  point  jalouse  de  Supplante  et  met  tout  son  pouvoir  au  service 
de  cet  honnête  Dieudonné.  Elle  lui  donne  (encore  une  imitation 
iVIIuon  de  Bordeaux)  un  cor,  un  hanap  et  une  nappe,  qui  ont  les 
plus  admirables  vertus.  A  peine  le  son  de  ce  cor  unique  a-t-il  retenti 
que  sept  mille  chevaliers,  tout  armés,  viennent  se  mettre  aux  ordres 
de  Eheureux  corneur.  Le  hanap,  dès  que  son  possesseur  en  a  le  désir, 
se  remplit  des  vins  les  plus  exquis,  et  la  nappe  se  couvre  soudain  d'un 
repas  pour  cent  convives.  Avec  de  telles  ressources,  Dieudonné  peut 
prétendre  à  tout.  Il  commence  par  délivrer  une  pauvre  jeune  fille  qu'un 
ogre  tient  prisonnière  en  un  château  dont  la  porte  est  gardée  par  deux 
hommes  cle  cuivre  ;  mais  ce  n'est  là  qu'une  aventure  en  passant,  et 
le  but  de  Dieudonné  est  ailleurs.  II  rencontre  sur  sa  route  ce 
Guillaume  d'Esturgeon,  qui  est  le  père,  non  seulement  de  sa  chère 
Supplante,  mais  du  jeune  homme  qu'il  a  tué  jadis  après  la  fameuse 
partie  d'échecs.  Guillaume  n'a  rien  tant  à  cœur  que  de  châtier  le 
meurtrier  de  son  enfant;  mais  comment  lutter  contre  un  homme  (jui, 
avec  sa  nappe  et  son  hanap,  donne  un  régal  nompareil  aux  soldats 
même  de  son  ennemi  et  qui,  avec  une  sonnerie  de  son  cor,  se  trouve 
sur  le  champ  à  la  tête  d'une  merveilleuse  armée.  Le  père  de  Supplante 
comprend  que  la  lutte  est  impossible  :  il  pardonne  à  Dieudonné  et  le 
marie  avec  sa  fille.  Et  c'est  ainsi  que  se  termine  cette  manière  de  troi- 
sième Acte  qui  pourrait  être  intitulé  «Bieiidonnè  »,  comme  le  Prologue 
serait  légitimement  dénommé  «  Charles  le  Chauve  «  et  le  premier 
Acte  «  Philippe  ». 

III.  On  n'a  pas  oublié  la  pauvre  Doraine,  cette  mère  de  Dieudonné, 
et  les  rudes  épreuves  par  lesquelles  elle  a  dû  passer.  Le  traitre  qui  Ta 
si  brutalement  séparée  de  son  enfant  qu'elle  croit  mort,  ce  misérable 
n'est  pas  encore  satisfait  de  s'être  ainsi  débarrassé  du  fils  et  veut 
aussi  se  délivrer  de  la  mère.  Doraine  est  condamnée  à  mort,  et  déjà 
son  supplice  s'apprête,  quand  soudain  (c'est  un  coup  de  théâtre 
superbe)  le  son  d'un  cor  retentit  et  toute  une  armée  s'abat  autour 
du  traître  qui,  par  malheur,  a  le  temps  de  s'enfuir,  et  de  la  pauvre  con- 
damnée qui  se  réjouit  d'une  délivrance  aussi  inattendue:  «  Je  suis  ton 


LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS.  433 

Ce  mot  dit  tout,  et  exprime  au  vif  la  physionomie 
de  cette  œuvre  étrange  dont  la  variété,  l'inépuisable 
variété  constitue  le  principal  caractère.  L'auteur  ano- 
nyme de  ce  singulier  roman  prend  successivement  tous 
les  tons  :  dramatique  au  besoin,  jusqu'à  nous  glacer 
le  sang  et  à  nous  faire  blêmir  de  peur,  et  comique 
jusqu'au  grotesque,  jusqu'à  la  caricature,  jusqu'à  la 
farce.  Voici,  quelque  part  dans  son  livre,  une  descrip- 
tion de  l'Enfer  qui  n'est  pas  sans  nous  donner  la  chair 
de  poule;  mais,  si  nous  tournons  la  page,  voilà  une  de 


fils  »,  lui  crie  alors  Dieudonné  qui,  ayant  retrouvé  sa  mère,  songe 
maintenant  à  voir  son  père  Philippe,  lequel,  depuis  dix-huit  ans,  est 
relégué  en  je  ne  sais  quelle  île  où  il  vit  comme  un  ermite.  Dieudonné 
en  prend  immédiatement  le  chemin;  mais  il  se  donne  le  loisir,  en  route, 
d'enlever  Constantinople  aux  païens.  Aussi,  quand  il  arrive  dans  Tile 
paternelle,  il  n'y  rencontre  plus  son  père,  qui  vient  d'en  partir.Tous  les 
malheurs  fondent  sur  lui  à  la  fois.  Ce  cor  merveilleux,  ce  hanap  sans 
pareil,  cette  nappe  d'où  étaient  déjà  sortis  tant  de  bons  repas,  Dieu- 
donné  ne  devait  les  conserver  qu'à  la  condition  de  ne  jamais  commet- 
tre un  seul  mensonge.  Or,  voici  qu'il  ment,  et  que  tous  ses  talismans 
perdent  aussitôt  leur  pouvoir.  Plus  de  vin,  plus  de  festins  mer- 
veilleux. La  Reine  des  fées  se  montre  assez  bonne  pour  lui  pardonner 
enfin  un  tel  méfait,  et  les  talismans  recouvrent  leur  force  pre- 
mière. C'est  alors  que,  dans  un  combat  judiciaire,  le  traître  Goubaut 
que  nous  avions  un  peu  perdu  de  vue,  est  vaincu  et  tué  par  Philippe, 
tandis  que  cet  autre  traître,  qui  avait  été  le  persécuteur  de  la  pauvre 
Doraine,  est  vaincu  et  tué  par  Dieudonné.  Voilà,  ce  semble,  un  dénoue- 
ment excellent  pour  un  drame  déjà  si  long  ;  mais  notre  poète  ne  l'en- 
tend pas  ainsi,  et,  au  moment  où  ses  auditeurs  croient  tout  fini,  tout 
va  recommencer. 

IV.  Goubaut  est  mort,  mais  il  laisse  derrière  lui  toute  une  abomi- 
nable mai^me,  toute  une  engeance  de  traîtres.  Ces  félons  ont  pu  rassem- 
bler une  armée  qui,  durant  une  absence  de  Charles  le  Chauve,  ravage 
toute  la  France.  Chalons  est  réduit  en  cendres  ;  Reims  est  assiégé  et 
va  tomber  au  pouvoir  des  rebelles,  quand  arrive  Dieudonné  qui,  désar- 
çonné et  désarmé  au  milieu  de  la  grande  bataille  décisive,  ne  peut 
même  pas  porter  à  sa  bouche  le  cor  enchanté  qui  fait  jaillir  une  ar- 
mée des  entrailles  du  sol  ou  des  hauteurs  du  ciel.  Enfin  (et  la  scène 
n'est  pas  sans  beauté),  il  parvient  à  avoir  les  mains  libres,  et  embouche 
l'admirable  oHfant.  L'armée  féerique  arrive  et  les  traîtres  sont  vaincus. 
Tout  semble  encore  une  fois  achevé;  mais  voici  de  nouveaux  épisodes. 
Doraine  et  Supplante  ont  été  enfermées  dans  la  ville  de  Montluisant 
où  elles  sont  au  pouvoir  des  païens.  Doraine  se  tue,  mais  le  roi  de  Ma- 
jorque et  d'Almérie,  Josué,  se  prend  d'amour  pour  Supplante  et  veut  la 
contraindre  à  l'épouser.  Elle  n'y  consent  qu'après  avoir  reçu  de  l'en- 
chanteur Balan  un  anneau  magique,  grâce  auquel  Josué  s'imaginera, 


I   PART.  LIVU.  Itr, 
CHAP.  I. 


I  l'Airr.  [,iVR.  III. 

GHAP,   I. 


434  LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS. 

ces  plaisanteries  énormes  et  salées  qui  provoquaient 
un  rire  interminable  et  méchant  parmi  ses  auditeurs 
sans  délicatesse  et  ses  lecteurs  sans  préjugés.  Comme 
il  connaissait  son  public,  ce  flamand  satirique  et 
sensuel  !  Comme  il  savait  le  flatter  dans  toutes  ses  pré- 
ventions et  dans  toutes  ses  haines  !  Véritable  journa- 
liste, écrivant  trop  rapidement  et  se  laissant  trop  faci- 
lement aller  à  toutes  ses  passions  ;  faisant  campagne 
contre  les  puissants  de  son  temps  et  les  criblant  de  ses 
railleries  qui  étaient  autant  de  flèches  barbelées  et  em- 

quand  il  n'en  sera  rien,  avoir  fait  son  bon  avec  elle.  Les  années  passent, 
et  Dieudonné,loin  de  sa  femme  qu'il  ne  peut  rejoindre,  s'abandonne  un 
jour  à  un  amour  adultère  avec  la  belle  Corsabrine,  qui  est  la  fille  du  roi 
des  Indes.  L'adultère,  comme  le  mensonge,  enlève  aux  fameux  talismans 
leur  vertu  enchanteresse,  et  le  pauvre  Dieudonné  ne  s'en  aperçoit  que 
trop  vite,  quand  il  va  offrir  ses  services  à  l'empereur  de  Rome,  Valé- 
rian,  et  que^  sonnant  inutilement  de  son  cor,  il  est  fait  prisonnier  dans 
une  grande  bataille  contre  les  païens,  décidément  vainqueurs.  Dieu- 
donnné  et  l'Empereur,  partagent  liélas  !  le  même  sort,  et  sont  con- 
damnés, comme  les  derniers  des  esclaves,  aux  plus  rudes  et  aux  plus 
grossiers  travaux.  Ils  remuent  tout  le  jour  «  caillons  et  pierres  »  ;  ils 
portent  le  mortier  et  le  ciment  ;  ils  n'ont  pour  toute  nourriture  que  du 
pain  et  de  l'eau,  et  sont  jetés  chaque  nuit  en  une  fosse  desus  un  pou 
d'estrai7i.  Corsabrine  propose  en  vain  à  Dieudonné  de  lui  rendre  la 
liberté, s'il  veut  l'épouser  ;  mais  cette  fois  Dieudonné  pense  à  Supplante 
et  a  le  courage  de  repousser  ces  offres  adultères.  Il  est  encore  plus 
maltraité  par  ses  geôliers,  et  tout  semble  perdu  pour  lui.  La  prison  où 
il  est  enfermé  est  au  bord  de  la  mer  ;  il  se  précipite  dans  le  gouffre,  et 
voici  que  le  bon  nain  Maufumé,  qui  a  pris  la  forme  d'un  luiton,  le 
prend  complaisamment  sur  son  dos  et  le  sauve.  Ce  n'est  pas  encore 
le  vrai  dénouement. 

V.  Du  mariage  de  Dieudonné  et  de  Supplante,  était  né  ce  Dagobert, 
qui  devait  un  jour  être  un  si  grand  roi  et  fonder  l'abbaye  de  Saint-Denis. 
Le  poète  n'a  pas  encore  eu  le  loisir  de  nous  parler  longuement  de  cet 
enfant  que  nous  voyons  tout  à  coup  prendre  dans  la  chanson  une  impor- 
tance inespérée  et  que  nous  rencontrons  à  Escalonne,  au  pouvoir  de 
l'enchanteur  Balan,qui  est  le  roi  de  cette  ville  ;  mais,  par  bonheur,  un 
autre  enchanteur,  du  nom  de  Maufumé,  entre  alors  en  lutte  avec  Balan, 
qui  finit  par  être  vaincu  et  par  se  convertir.  Voilà  Dagobert  en  route 
pour  la  France,  avec  les  deux  enchanteurs.  Mais  on  n'a  pas  oublié 
l'union  adultère  de  Dieudonné  avec  Corsabrine  :  un  fils  aussi  en  était 
né,  qui  porte  le  nom  de  Corsabrin,  et  qui,  pris  de  haine  contre  la  chré- 
tienté, débarque  en  Remanie,  fait  couper  la  tête  au  Pape  et  met  l'assaut 
devant  Rome.  Le  manuscrit,  dont  nous  n'avons  pas  les  derniers  feuil- 
lets, s'arrête  ici  :  il  était  temps.  Mais  le  poète  a  pu  nous  mettre,  plus 
haut,  au  courant  des  dernières  aventures  de  Dieudonné,  qui  est  évidem- 
ment son  héros  préféré.  Le  fils  de  Philippe  à  rétabli  l'ordre  dans  le 


i.ES  DERMEUS  ROMANS  EN  VERS.  435 

poisonnées;  mordant  jusqu'au  sang  ceux  qu'il  n'aimait 
pas  et  ne  reculant  contre  eux  devant  le  scandale 
d'aucune  calomnie  ;  plein  d'une  verve  endiablée;  pam- 
phlétaire acerbe  dont  Paul-Louis  Courier  eût  aimé  la 
lecture  et  à  qui  il  ne  manque  guère,  pour  être  un 
bon  ((  publiciste  »  qu'une  langue  châtiée  et  un  bon 
style. 

Pour  être  un  véritable  épique,  il  lui  manque  aussi 
une  qualité  précieuse  :  c'est  ce  sens  de  l'unité  qui  a  éga- 
lement fait  défaut  à  la  plupart  de  ses  contemporains. 
Dans  son  œuvre  qui  est  une  sorte  de  panorama  gi- 
gantesque, il  y  a,  toutes  les  dix  ou  vingt  pages,  un  de 
ces  changements  à  vue  qui  sont  faits  pour  nous  sur- 
prendre et  finissent  par  nous  fatiguer.  De  l'extrême 
Orient  il  nous  transporte  soudain  dans  une  ville  de 
la  Frise  ou  sur  la  route  de  Paris.  Puis  il  nous  ramène 
brusquement  au  fond  de  l'Inde.  Mais  ce  n'est  point  là 
le  pire  :  car,  après  tout,  Shakespeare  en  a  fait  bien 
d'autres,  et  la  seule  unité  vraie  est  l'unité  d'action.  Ce 


royaume  de  France,  où  son  père  était  sur  le  point  d'être  détrôné  par 
Amaury  de  Bretagne,  qui  déjà  s'était  fait  sacrer  à  Paris  :  «  C'est  alors, 
nous  dit  le  poète,  qu'il  fut  décidé  que,  pour  être  vrai  roi  de  France,  il 
faudrait  désormais  avoir  été  sacré  à  Reims.  »  Un  Ange  descend  alors 
du  ciel  et  proclame  que  la  couronne  de  France  doit  être  placée  sur  le 
front  du  jeuneDagobert.  La  mission  de  Dieudonné  est  terminée,  et  il 
ne  songe  plus  qu'à  son  salut:  «Pour  expier  tes  péchés,  lui  dit  un  Ange, 
tu  te  feras  ermite.  »  Dieudonné  obéit  à  la  voix  d'en  haut.  Il  prend  avec 
lui  sa  femme  Supplante,  et  tous  deux,  repentants  et  saints,  cheminent 
jusqu'à  Blaye.  Ils  s'y  arrêtent,  se  construisent  une  pauvre  hutte  au 
bord  de  la  Gironde,  portent  la  haire,  vivent  de  fruits  sauvages,  et  s'im- 
posent, entre  autres  œuvres  pies,  le  devoir  de  passer  en  bateau  les 
voyageurs  d'un  bord  du  fleuve  à  l'autre.  Il  y  a  là  un  souvenir  évident 
de  tous  les  ponts  que  l'Eglise  a  construits.  Cependant  les  deux  saints 
époux  meurent  un  jour  sous  les  coups  des  larrons  qui  infestaient  le 
pays.  Ils  rendent  l'âme,  et  tout  à  coup  leur  pauvre  ermitage  est  enve- 
loppé d'une  lumière  céleste  et  étincelle  comme  un  soleil.  La  foule  se 
précipite  pour  honorer  les  corps  de  ces  martyrs,  et  l'on  trouve,  sur 
celui  de  Dieudonné  un  brievet  où  est  écrit  tout  le  récit  de  sa  vie,  avec 
ces  paroles  qui  avaient  été  écrites  là  haut  :  «  Dieudonné  sera  désormais 
«  honoré  sous  le  nom  de  saint  Honoré,  et  Supplante  recevra  le  nom 
«  de  sainte  Fiée.  «Tels  auraient  dû  être  les  derniers  vers  de  la  chanson. 


I  PART.  LIYR.  111. 
CHAI'.  I. 


1    PAKF.  LIVR.  III. 
GHAP.   I. 


436  LES  DERNIERS  NOMANS  EN  VERS. 

qu'il  y  a  de  particulièrement  choquant  dans  Bau- 
duïn  de  Sebourc,  c'est  que  le  centre  du  récit  est  plus 
d'une  fois  déplacé  et  que  le  héros  central  n'est  pas 
toujours  le  même.  Tout  à  l'heure,  c'était  Baudouin  de 
Sebourc  ;  un  peu  plus  loin,  ce  sera  son  bâtard  \  Les 
épisodes  s'enchevêtrent  dans  les  épisodes.  Puis,  ce 
sont  d'interminables  sermons  qui  alourdissent  à  tout 
instant  la  rapidité  de  Faction.  Le  lecteur,  sans  aucun 
doute,  est  libre  de  ne  point  les  lire  et  de  faire  un 
bond  par  dessus  ;  mais  l'auditeur  est  condamné  à  les 
subir.  Le  récit  languit,  et  il  offre  un  intérêt  d'autant 
moins  vivant  que  le  poète  estime  nécessaire,  comme 
nous  le  verrons  ailleurs,  de  faire  à  plusieurs  reprises 
un  résumé  plus  ou  moins  précis  et  plus  ou  moins  long 
des  événements  qu'il  se  propose  de  raconter  jusqu'à  la 
fin  de  son  roman  ^  On  ne  s'intéresse  point  à  un 
dénouement  que  l'on  connaît  d'avance.  C'est,  à  la 
vérité,  le  défaut  de  la  plupart  de  nos  épiques;  mais 
l'auteur  de  Baudouin  méritait  de  n'y  pas  tomber. 

Il  le  méritait  d'autant  mieux  qu'il  a  un  véritable  talent 
de  conteur,  et  nous  aurons  lieu  d'en  fournir  la  preuve 
plus  loin.  Par  malheur,  c'est  toujours  trop  chevillé  et 
toujours  trop  long.  L'émotion,  la  véritable  émotion 
est  trop  rare.  Il  n'a  pas  dû  pleurer  souvent  et  ne  sait 
pas  nous  faire  pleurer,  ce  Rabelaisien  qui  se  complaît 
surtout  aux  brutalités  d'un  amour  uniquement  san- 
guin. Où  il  est  peut-être  le  mieux  inspiré,  c'est  dans 
les  récits  où  il  peut  donner  un  libre  essor  à  ses  idées 
((  démocratiques»  et  bourgeoises,  et  il  n'y  a  peut-être 
pas  de  plus  belle  page,  en  cette  œuvre  sans  queue  ni 
tête,  que  celle  où  le  poète  nous  peint  la  fierté  sublime 
d'un  savetier  devenu  roi  ^  Il  faut  l'entendre,  ce  Pau- 

1.  Bauduin  de  Sebourc^  éd.  Bocca,  II,  176  et  ss.  —  2,  Ihid.^  II,  391, 
etc.,  etc.  —  3.  lUd.,  I,  335  et  ss. 


LES  DEHNIERS  ROMANS  EN  VERS.  437 

vre  pourveu,  comme  il  l'appelle,  il  faut  l'entendre  ' ''^^^;p'7- "'• 

jeter  aux  Sarrazins  qui  l'attaquent  ce  cri  superbe  : 

((  Dites  à  votre  roi  que  nous  croyons  en  Jésus-Christ 
et  que,  s'il  ne  se  convertit  pas,  je  me  porterai,  contre 
lui,  plus  terrible  que  léopard  et  que  lion  ^  »  Il  faut 
le  voir  ce  «  vilain  »  qui  n'a  jamais  touché  une  arme 
chevaleresque,  il  faut  le  voir  s'exercer  contre  un  mur 
à  l'escrime  de  la  lance  et  se  jeter  ensuite,  farouche, 
au  milieu  des  ennemis  <(  comme  un  loup  parmi  les 
brebis  ^  ».  Il  ne  devait  pas  être  mécontent,  notre 
poète,  de  montrer  aux  chevaliers  de  son  temps  qu'un 
misérable  ouvrier  pouvait  ainsi  s'improviser  cheva- 
lier en  un  jour  et  les  égaler  en  vaillance. 

C'est  dans  les  descriptions  qu'il  excelle.  Celle  qu'il 
nous  donne  de  l'Enfer  est  d'emprunt ,  et  il  force  son 
talent  en  essayant  de  ;ious  effrayer  ^  Je  l'aime  mieux 
quand  il  nous  peint,  en  couleurs  vives  et  heureusement 
variées,  une  bataille,  un  combat  judiciaire,  un  tour- 
noi \  Il  se  donne  ici  la  joie,  p^^esque  légitime,  d'être 
aussi  long  qu'il  peut  l'être,  et  le  lecteur,  s'il  est  quel- 
que peu  courageux,  n'a  vraiment  pas  le  droit  de  se 
plaindre. 

Le  lecteur,  hélas  !  a  bien  d'autres  sujets  de  méconten- 
tement, voire  d'indignation. 

Nous  disions  tout  à  l'heure  que  Bauduin  de  Sebourc 
peut  passer  pour  le  type  d'un  poème  héroï-comique. 
Le  véritable  héroïsme,  l'héroïsme  chrétien  n'y  est  pas 
souvent  mis  en  gloire ,  et  l'auteur  s'inspire  rarement 


l.  Baudimi  de  Sebourc,  I,  375.—-  2.  Ibid.,  I,  376,  378.-3.  Ibid., 
II,  57  et  ss.  Le  poète  distingue  trois  Cercles  dans  son  enfer  :  celui 
des  enfants  morts  sans  baptême  ;  celui  des  païens;  celui  des  usuriers, 
des  meurtriers,  des  larrons,  etc.  Sa  description  du  Paradis  est  des 
plus  faibles  {ibid.  pp.  48  et  ss.).  —  4.  V.  notamment  la  description  d'un 
campus,  11,348.  Cf.  le  massacre  des  traîtres,  1,234,  et  le  charmant  tableau 
de  la  ville  de  Nimaie,  I,  57,  etc.,  etc. 


I    PART.  MVn, 
CHAP.   l. 


438  LES  J)EnNlEJlS  ROMANS  EN  VEllS. 

de  ces  poèmes  ru  gueux  et  fiers  de  la  première  croi- 
sade, d'Antioche  et  de  Jérusalem  y  dont  il  prétend  et 
s'imagine  nous  donner  la  suite .  Une  seule  fois  peut-être, 
il  s'élève  à  la  hauteur  de  cette  foi  naïvement  sublime 
des  anciens  croisés.  C'est  quand  un  de  ses  personna- 
ges \  en  pleine  furie  de  bataille,  désarçonné,  mais  in- 
vaincu, et  tenant  en  échec  tous  ses  ennemis  qui  n'osent 
l'approcher  rf'z/n^  glave  et  demie  et  finissent  par  reculer 
devant  lui,  c'est  quand  ce  héros  est  hanté,  en  cette 
détresse,  par  le  souvenir  de  la  Ville  Sainte  :  «  Ah  !  Jéru- 
salem, noble  cité,  que  j'ai  naguères  aidé  à  conquérir, 
Jérusalem  dont  lïmur  sont  plenïer,  est-ce  que  vraiment 
je  ne  te  reverrai  plus?  »  Et  il  continue  à  lutter,  seul 
contre  quarante.  Et,  son  épée  étant  brisée,  il  se  bat, 
comme  un  fou,  à  coups  de  couteau  ^  C'est  de  la  vraie 
épopée;  mais  il  n'y  a  peut-être  pas,  dans  toute  l'œu- 
vre, dix  pages  comme  celle-là. 

Si  notre  poète  n'est  pas  épique,  c'est  qu'en  réalité  il 
n'a  pas  la  foi  simple  et  robuste  des  premiers  chantres 
de  la  croisade.  Sans  doute  il  connaît  bien  les  éléments 
de  sa  croyance,  et  est  en  état  de  faire  professer  à  son 
héros  une  véritable  leçon  de  catéchisme  aux  païens  de 
l'Inde  ^  Sans  doute  il  prête  à  son  Baudouin  des  vertus 
sincèrement  chrétiennes  et  le  précipite  avec  amour 
dans  toutes  les  austérités  de  la  vie  érémitique  \  Sans 
doute, enfin,  il  lui  attribue  le  don  des  miracles  et  va  jus- 
qu'à le  canoniser  de  son  vivant  ^  Rien  de  mieux,  et 
nous  prenons  également  plaisir  à  constater  que  cette 
âme  grossière  témoigne  souvent  d'une  véritable  ten- 
dresse pour  la  Vierge  ^  Il  a  même  çà  et  là  des  mots 
presque  sublimes,  à  force  d'être  chrétiens,  et  tels  sont 


1.  «  Baudewins  de  Biauvais  ^k~1.  Bcmclimi  deSebotcrc^  II,  165,  166. 

—  8.  I,  310.  —  4.  I,  333  et,  surtout,  II,  254.  —  5.  I,  318  ot,  surtout,  345, 

—  6.  II,  24,  eic. 


LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS.  439 

ceux  qu'il  met  aux  lèvres  de  Baudouin,  quand  ce  vail- 
lant est  sur  le  point  de  succomber  sous  les  coups  des 
Sarrazins  et  qu'il  dit  à  ses  compagnons  :  Prendons  en 
(jré  la  mort,  franc  noble  palasin  —  Et  s'aions  ens  eV 
coer  de  Dieu  le  sanc  divin  ^  Il  y  a  de  ces  éclairs,  mais 
on  en  voudrait  davantage,  et  l'on  souhaiterait  surtout 
de  ne  pas  voir,  à  côté  de  cette  foi  qui  est  réelle  et  vive, 
s'étaler  trop  souvent  l'esclandre  d'une  véritable  et 
désolante  impiété. 

Qu'il  ait  contre  le  prêtre,  et  surtout  contre  le  moine, 
une  haine  acharnée  autant  que  perfide  et  que  n'a  pas 
toujours  dépassée  celle  même  de  Voltaire^  c'est  ce  qui 
n'est  pas  fait  pour  nous  surprendre,  et  nous  trouvons 
cette  même  passion,  inepte  et  féroce,  en  plus  d'un 
poème  des  siècles  précédents.  Il  est  ici  le  digne  émule 
des  auteurs  de  Reûai^t  et  des  fableaux  :  il  est  le  digne 
contemporain  de  ce  Jehan  de  Meung  qui  est  mort  au 
commencement  du  xiv'  siècle  ;  il  est  enfin  le  digne 
prédécesseur  de  tous  ceux  qui  jusqu'à  nos  jours  «  ont 
mangé  du  prêtre  ».  Il  nous  rappelle  à  tout  instant  les 
plus  détestables  couplets  de  Béranger  :  ce  n'est  pas 
le  même  style,  mais  c'est  la  même  bave.  Il  n'y  a  pas  de 
calomnie  qu'il  ne  ramasse  dans  le  ruisseau,  pour  en 
salir  les  clercs  et  les  religieux  de  son  temps.  Encore 
une  fois,  nous  n'en  sommes  pas  étonnés,  et  nous  étions 
presque  en  droit  de  nous  y  attendre  ;  mais  l'auteur  de 
Bauduin  est  allé  beaucoup  plus  loin.  Ses  devanciers 
n'avaient  guère  fait  que  ridiculiser  la  confession  :  il 
la  profane,  de  parti  délibéré,  et  à  plusieurs  reprises. 
Il  habille  son  héros  en  prêtre;  il  l'installe  impudem- 
ment en  plein  confessionnal;  il  nous  le  montre,  avec 
une  complaisance  joyeuse,  écoutant  un  jour  la  confes- 

1.  Brmdimi  de  Sebotirc,  II,  12.  —  2.  II,  90,  91  ;  244,  245,  etc.,  etc. 


I   PART.  I.IVR.  111. 
CHAP.  I. 


440  LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS. 

!  PART.  uvR.  m.  j^ÎQji  ç\q  toutes  les  filles  du  pays  et  se  délectant  en  ces 

CHAP.  I.  r    J 

- — — ^ aveux  auxquels  il  trouve  une  saveur  toute  particulière  \ 

Ce  n'est  pas  là  de  la  profanation  :  c'est  du  sacrilège. 

On  l'a  déjà  observé  avant  nous  :  ces  contempteurs 
du  prêtre,  ces  mépriseurs  du  moine,  ces  satiriques  ne 
sont  rien  moins  qu'austères .  Dans  le  cours  d'un  seul 
et  même  ouvrage,  ils  sont  à  la  fois  impies  et  débau- 
chés. Sur  dix  chansons  de  Béranger,  il  en  est  cinq 
peut-être  qui  sont  autant  de  pamphlets  contre  l'Église, 
mais  les  cinq  autres  sont  impures  et  libertines.  C/est 
une  loi,  à  laquelle  n'a  pu  se  dérober  l'auteur  de 
Bauduln  de  Sebourc.  Il  méprise  la  femme,  et  c'est  là 
le  signe  auquel  on  reconnaît  tout  d'abord  les  bons  ou 
les  mauvais  esprits.  Si  je  ne  craignais  d'employer  un 
mot  trop  moderne  et  dont  on  a  abusé,  j'oserais  dire 
qu'il  descend  plus  d'une  fois  jusqu'à  la  plus  basse  por- 
nographie. A  coup  sûr,  il  est  volontiers  obscène,  et  je 
ne  sais  trop  quel  visage  pouvaient  faire  les  femmes 
devant  lesquelles  on  lisait  certains  épisodes  de  son  oeu- 
vre plus  que  croustiMante  ^  Les  pires  devaient  rougir. 

Les  idées  politiques  de  notre  poète  sont  moins 
haïssables,  encore  qu'elles  ne  nous  consolent  pas 
suffisamment  de  tant  de  libertés  qu'il  a  prises  avec  la 
religion  et  la  pudeur.  Cet  homme  était  trop  enclin  à 
la  satire  universelle,  pour  n'avoir  pas  toujours  été  «  de 
l'opposition  ».  Nous  lui  trouverions  volontiers  plus  d'un 
trait  commun  avec  les  libéraux  de  la  Restauration.  Il 
se  trouve  que  ses  théories  sont  parfois  loyales  et  justes, 
et  il  s'emporte  avec  raison  contre  la  maltôte  et  contre 
tous  les  abus  de  son  temps  \  Même  il  s'élève  jusqu'à 


1,  Bauduin  de   Seboiirc,  II,  lOS;  113,  etc.  t=  «Tous   les  clercs  qui 
figurent  dans  la  chanson   sont  ou  ridicules,  ou  fripons,  ou  débau- 
chés. »  {Histoire  littéraire,  XXV,  590.)  —  2.  I,  208,  357,  379;  II,  4,  140,' 
etc.,  etc.  —  3.  I,  186,  225,  250,  260,  etc. 


CHAP,  I, 


LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS.  441 

l'idée  diin  bon  gouvernement  dont  il  va  jusqu'à  nous  ' ''^''/;^;f  f • '"• 
donner  le  programme  qui  est,  en  effet,  honnête  et 
acceptable .  Mais  il  est  trop  visible  que  ce  Flamand 
n'aime  pas  la  France  \  et  «le  roi  de  France»  est  un  de 
ceux  qu'il  traîne  sur  la  claie  avec  le  plaisir  le  plus 
vif  et  le  moins  dissimulé.  Nous  sommes  bien  loin  de 
ce  beau  vers  du  xf  siècle  où  éclate  un  si  tendre  patrio- 
tisme :  Tere  de  France,  mult  estes  diilz  pdisl 

Les  satiriques  ne  font  pas  toujours  rire  et  sont  par- 
fois de  mauvais  plaisants.  Notre  auteur  veut  être 
léger,  et  n'est  que  lourd.  Ce  comique  pèse  un  gros 
poids.  Lorsque  Baudouin  se  déguise  en  moine  et  (c'est 
un  sacrilège  de  plus)  déclare  avoir  reçu  les  pleins 
pouvoirs  du  Papf^e  pour  absoudre  tous  les  péchés,  il 
estime  qu'il  est  nécessaire  d'aller  voir  le  curé  du  lieu  : 
«  S'il  me  demande  mes  bulles,  dit-il,  je  lui  montrerai 
mes  poings  ».  Il  aborde  le  pauvre  prêtre  en  lui  serrant 
si  fortement  les  deux  mains  «  que  les  ners  li  défroisse 
et  les  os  ensement  » .  Et  lorsque  l'infortuné  lui  demande 
la  preuve  écrite  des  pouvoirs  qu'il  a  reçus  de  Rome, 
Baudouin  lui  fait  la  nique  et  lui  montre  ses  deux 
poings  avec  des  yeux  terribles  :  «  J'ai  vu,  j'ai  vu  les 
bulles  »,  s'écrie  le  prêtre,  et  il  s'enfuit  à  grandes  en- 
jambées ^  Comme  vous  le  voyez,  c'est  de  fort  gros 
sel.  Et  que  dire  de  ces  deux  femmes  qui  se  disputent 
le  même  mari  :  «  Eh  bien!  vous  l'aurez  l'été,  dit  l'une, 
et  moi,  l'hiver  ^  »  Voilà  qui  réussirait  en  plus  d'un 
bas  théâtre  et  devant  un  vil  auditoire. 

Tel  est  le  poète  que  nous  voulions  peindre  et  qui 
est  certes  le  moins  méprisable,  littérairement  parlant, 
de  tous  ceux  de  la  décadence.  Dans  les  chapitres  qui 
vont  suivre,  nous  ferons  avec  lui  plus  ample  connais- 

1.  Baucluin  de  Seboiirc,  II,  216,  etc.  —  2.  II,  99.  —  3.  I,  70.  Cf.  II,  50, 
195,  335. 


442  LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS. 

I  PAirr.  L.vR.  m.  saiice  i  mais  il  ne  faudrait  pas  ici  le  quitter  sur  une 
—parole  qui  fut  aigre  et  sévère.  Il  vaut  mieux  recon- 
naître et  saluer,  en  finissant,  ses  charmantes  qualités 
de  peintre  et  de  conteur. 

Pourquoi  l'incomparable  illustrateur  de  Jaiifre  et  de 

Fierahras',  de  Rabelais  et  de  l'Arioste  n'a-t-il  pas  connu 

cette  œuvre  étrange  et  vivante,  variée  et  pittoresque? 

Gustave  Doré  était  fait  pour  illustrer  Baudoiiin  de 

Sebowx, 


Un  II  ne  nous  reste  plus  qu'une  question  à  résoudre,  et 

certain  nombre       ,  n       i  •  < 

^^         c  est  celle  des  romans  en  vers  qui  ne  sont  pas  parvenus 

romans  en  vers 

ne  sont  point      jusqu'à  UOUS. 
parvenus  J        T^ 

^""Xffir''        Un  certain  nombre  de  romans  en  vers  ont,  en 


d'autres 
de 


Tegreuabies  cffct,  été  pcrdus,  ct,  daus  les  chansons  même  que 


lacunes.  ^^^^^  avous  l'hcur  de  posséder,  on  peut  trop  souvent 
constater  des  lacunes  plus  ou  moins  considérables. 

Comment  réparer  de  telles  pertes  ? 

La  réponse  est  aujourd'hui  facile,  grâce  aux  travaux 
de  quelques  érudits  allemands  ou  français. 

Il  suffit  d'utiliser  les  romans  en  prose  correspon- 
dants, dont  un  certain  nombre,  comme  on  le  sait, 

ONT  ÉTÉ  SERVILEMENT  CALQUÉS  SUR  LES  ROMANS  EN  VERS- 

Avec  une  telle  prose,  on  peut  reconstituer,  presque  à 

coup  sûr,  tous  les  vers  de  l'ancienne  chanson  et  en 

Comment  on  peut,  comblcr  alsémcut  toutes  les  lacunes.  L'opération  sera 

romans  en  prose,  d'autaut  plus  facilc  quc  Ic  Tomau  en  vers  a  été  copié, 

reconstituer  ces  '^  ^  ^  ' 

et  coTbicr  ces  ^^^^  souvcut,  uou  pas  seulemcut  par  un  seul  prosateur, 
lacunes.  mais  par  plusieurs  qui  ont  travaillé  ;,  chacun  séparé- 
ment, et  à  l'insu  les  uns  des  autres.  11  en  résulte  tout 
naturellement  que,  si  un  prosateur  ne  nous  fournit 
pas  tous  les  éléments  nécessaires  à  la  restitution  d'un 
couplet  ou  d'un  vers,  nous  les  trouvons  plus  d'une  fois 


LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS.  443 

chez  un  de  ses  confrères.  Nous  prenons  un  mot  chez 
celui-ci,  un  autre  mot  chez  celui-là.  Ils  se  complètent, 
et  il  existe  entre  eux  comme  une  sorte  de  collabora- 
tion inconsciente  qui  nous  rend  ici  à  peu  près  im- 
peccables et  presque  infaillibles. 

Tel  est  le  travail,  quelque  peu  long  et  pénible, 
auquel  nous  nous  sommes  naguère  livré  pour  recon- 
stituer certains  passages  du  Galien  en  vers  que  Ton 
croyait  perdu  ;  mais  ce  Galien,  que  nous  nous  effor- 
cions ainsi  de  restituer  en  1875,  a  été  heureusement 
retrouvé  dans  la  bibliothèque  de  Cheltenham,  et 
M.  Stengel  nous  en  a  donné  une  excellente  édition 
où  il  a  eu  à  «  refaire  »  un  certain  nombre  de  vers  ou 
de  couplets  qui  manquaient  dans  ce  manuscrit  et  de- 
vaient, de  toute  évidence,  se  trouver  dans  une  version 
ou  dans  un  manuscrit  plus  complet  du  Galien,  C'est  ce 
travail  de  restitution,  si  bien  conduit  par  M.  Stengel  \ 
que  nous  voudrions  faire  vivement  saisir  et  un  peu 
admirer,  afin  qu'en  apprenant  les  secrets  d'une  recon- 
stitution de  ce  genre,  nos  lecteurs  puissent  un  jour 
mettre  à  profit  l'exemple  donné  par  l'érudit  allemand. 

Pour  être  plus  clair,  nous  commencerons  par  la  res- 
titution d'un  SEUL  vers  de  Galien,  d'un  seul  de  ces  vers 
qui  font  défaut  dans  le  texte  de  Cheltenham  et  que 
M.  Stengel  a  pu  aisément  restituer  d'après  les  différen- 
tes rédactions  en  prose. 

Donc,  voici  un  vers  du  Galien  retrouvé  :  «  Le  tour 
que  fait  avez  si  est  moult  bel  et  bon,  »  et  c'est,  notez  le 
bien,  le  dernier  vers  d'un  couplet. 

Or,  le  manuscrit  français  1470  de  la  Bibliothèque 
Nationale,  qui  renferme  un  roman  en  prose  dont  nous 
aurons  lieu  de  parler  plus  loin,  nous  offre  ici  cette 

1.  M,  K.  Pseil  Ta  fait  précéder  d'une  étude  sur  les  rapports  qu'ont 
entre  elles  les  différentes  versions  du  Galie^i. 


I  PAnr.  i.ivR.  iif. 

CHAP.   I, 


r  PART.  i-ivR.  m 

CHAI',  l, 


4ii  LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS. 

leçon  :  «  Le  tour  que  vous  ay  veu  faire  est  bel  et  bon, 
-  et  bien  le  saiiray  retenir.  »  D'autre  part,  le  Galïen  incu- 
nable nous  donne  cet  autre  texte  :  «  Le  tour  que 
ayez  fait  n'est  pas  à  oublier.  Je  vous  promet  que  bien 
le  retïendray,  »  D'où  Stengel  s'est  cru  fort  légitime- 
ment autorisé  à  ajouter  ce  vers  au  couplet  visible- 
ment incomplet  du  manuscrit  de  Cheltenham  :  Et 
nous  vous  promettons  que  bien  le  retiendron.  Rien  ne 
semble  plus  assuré  \ 

Stengel  même  aurait  pu  quelquefois  aller  plus  loin 
dans  la  restitution  d'un  vers  isolé  de  son  roman.  Voici, 
dans  le  manuscrit  de  Cheltenham,  ce  vers  :  «  Je 
saray  dont  l'enfant  est  né  tout  maintenant,  »  lequel 
est  suivi  immédiatement  de  cet  autre  vers  :  «  Lors 
hucha  Galien  et  lui  va  demandant  ».  Mais  grâce  à  la 
leçon  du  manuscrit  1470  :  «  Si  sauray-je  où  l'enffant 
fu  né,  car  onques  en  ma  vie  ne  vi  plus  bel  enfant  ;  » 
grâce  au  texte  du  Galien  incunable  :  «  Je  vu-eil  savoir 
dont  l'enfant  est  né  :  car  onques  en  ma  vie  Je  ne  vi  en- 
fant plus  advenant  ^  ))  il  est  certain  que  dans  une  ver- 
sion plus  complète  et  dans  un  meilleur  manuscrit  du 
Galien,  il  y  avait  ce  vers  :  Car  onques  en  ma  vie  ne  vi 
plus  bel  enfant  ^  C'est  concluant. 

Le  critique  qui  voudra  entreprendre  ces  restitutions 
souvent  malaisées  ne  devra  pas  se  laisser  décourager 
par  les  difficultés  que  peut  présenter  la  nécessité  de  la 
rime.  Quand  Stengel  trouve  dans  le  manuscrit  1470 
une  phrase  telle  que  la  suivante  :  «  Il  ne  nous  prestera 
la  vaillance  d'une  pomme  »,  et  qu'il  s'agit  de  recon- 
stituer un  vers  dans  un  couplet  en  é,  il  n'hésitera  pas 
à  proposer  cette  ingénieuse  et  très  vraisemblable  res- 
titution :  «  Il  ne  nous  prisera  la  vaillance  d'un  dé  \  » 

1.  Galiens  li  restorès,  éd.   Stengel,  st.    36.  —  2.  Ihid.,  st.  XXVII, 
p.  23.  -  3.  Ihid.,  p.  38. 


LES  DERNIERS  ROiMANS  EN  VERS.  445 

11  ne  nous  est  pas  défendu  d'avoir  ici  quelque  esprit, 
et  il  ne  fait  nul  tort  à  la  critique. 

Nous  n'avons  encore  parlé  que  de  la  restitution 
d'un  seul  vers,  et  Stengel  est  allé  jusqu'à  en  refaire 
deux  cent  soixante-seize  de  suite  MJne  telle  citation 
paraîtrait  sans  doute  un  peu  rude  à  notre  lecteur  ;  mais 
peut-être  ne  serait-il  pas  inutile  de  le  faire  assister  à 
la  restitution  de  plusieurs  vers  qui  se  suivent,  à  celle 
d'un  couplet  tout  entier. 

La  trentième  laisse  du  Galien  de  Cheltenham  se  ter- 
mine par  ce  vers  :  «  Tant  qu'Olivier  sera  à  ma  mère 
maris  »  ;  mais  Stengel  s'est  permis,  fort  scientifique- 
ment d'en  ajouter  ici  quatre  autres,  dont  la  matière 
lui  est  fournie  par  le  manuscrit  1470  et  par  le  Galien 
incunable.  Voici  d'abord,  les  deux  textes  en  prose  : 

1470.  («)  Car  mes  oncles  m'ont  Galien  incunable.  —   («)  Mes 

appelé  mauvais  bastard  failly.—    oncles  m'ont  appelé  bastard 

(^  )  Mon  enfant,  dit  le  roi  Hugues,  (^  )  Et  le  Roy  lui  demande  :  Est- 
est-ce  voir  que  tu  dis?  —  (^  )  il  vray,  ce  que  vous  dites?  —  (^  ) 
Oui,  Sire,  dist  Galien,  dont  moult  Guy,  dist  Galien,  j'en  ai  le  cuer 
sui  courroussés.  —  (^  )  Par  Dieu,  marry.  —  (^  )  Par  ma  foy,  dist  le 
dist  le  roy  Hugues,  tant  en  vallent  roy  Hugues,  de  tant  en  vallent- 
ilz  pis ils  beaucop  pis. 

Et  voici,  comment  Stengel  propose  de  finir  le  cou- 
plet visiblement  écourté  : 

a.  Mi  oncle  m'ont  nommé  mauvais  bastard  faillis. 
6.  Mes  enfans,  dist  li  rois,  est-ce  voir  que  tu  dis 

c.  Oïl,  dist  Galiens,  ou  cuer  en  sui  marris, 

d.  Par  Dieu,  dist-li  rois  Hugues:  tant  en  valent-il  pis. 

Terminons,  avec  la  même  disposition  de  textes,  par 
la  restitution  d'un  couplet  tout  entier  d'après  un  seul 
texte  en  prose  ^ 


Guerin  de  Montglane  incunable.  Restitution  en  vers  de  Stengel  : 

1  Quant  Régnier  ouyt  Galien,  il 
luy  en  sçeut  moult  bon  gré  —  ^  Et 
luy  dist  :  u  Galien,  je  voy  bien  que 


I   PART.  f.IVR.  m. 
CHAI',    l 


Quant  Régnier  ouyt  Galien,  il        1.  Quant  Régnier  l'ot  oï,  il  lui  en  sot  bons  grés, 
luy  en  sçeut  moult  bon  gré  —  ^  Et        2.  Puis  dist  :  «  Or  voi  bien,  enfes,  que  dites  vérités 


1.  Galiens  li  restorès,  pp.  52-68.  —  2.  Ibid.,  p.  72.  Cf.  d'autres  res- 
titutions de  Stengel,  1.  c,  p.  5,  etc» 


U6  LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS. 

I  PART.  nvu.  111.     —  ■'  VOUS  oslos  fil/,  (lo  iiioii  filz  OH-        3.  Et  que  fis  de  mon  fis  Olivier  cslcs  nés, 

CHAP.  !.  vjei'.  —  *  Prenez  de  mon  argent  tant        4.  Prenez  de  mon  argent,  tant  que  vous  en  voudrés, 

que  vous  vouldrcz  ;  —    ''  ])uis  vous        5.  Puis  allés  en  Espaigne  et  mon  fis  salués 

en  allez   en   Espaigne.    Saluez  moy        6.  Et  Rollant  et  Cliarlon  ;   mais  niout  bien  vous 

mon  filz  Olivier  —  <5  et  aussi  Rolant  [gardes. 

et  le  roy  Cliarlemagne,  et  vous  gar-        7.  Do  Ganelon,  de  rien  en  lui  ne  vous  fiés  ; 

dez  bien  —  '^  de  Guannes  :  —  «  car        8.  Car  n'est  en  tôt  le  monde  altre  traïstre  tés; 

il  n'y  a  point  de  si  maulvais  trahis-        !),  Mais  puis  qu'est    gentis    liom ,  mesfaire  ne  1' 

tre  en  ce  monde  qu'il  est.  —  '^Et  ne  [dcvés. 

vous  fyez  en  luy  de  chose  du  monde 

—  9  et  ne  luy  meffaittes  aussi  on 

nulle  manière  :  car  il  cstgentilhome, 

non  obstant  qu'il  soit  traïstre.   » 

Le  système  est  maintenant  connu,  et  les  moin- 
dres érudits  le  pourront  aisément  pratiquer.  Il  fait 
certainement  honneur  à  ceux  qui  Font  découvert  ; 
mais  il  ne  faudrait  point  excéder  ni  répéter  ici  le  cri 
agaçant  que  nous  entendons  tous  les  jours  :  «  La 
science  crée.  )> 

Eh  non  !  la  science  ne  crée  pas  :  elle  trouve  ou 
retrouve   ce  qui  était  avant  elle   oublié   et  ignoré. 

Ainsi  a  fait  Stengel,  et  d'autres  avec  lui.  Il  suffira 
de  dire,  à  leur  louange,  que  ce  sont  d'habiles  ouvriers 
(V  en  réparation  de  chansons  de  geste  ». 


CHAPITRE  II 


SUITE   DU   PRÉCÉDENT.    —    PHYSIONOMIE   LITTÉRAIRE 


Il  n'est  pas  besoin  d'être  grand  clerc  pour  se  con-  ^"^^^^'J'^Z'"'^' 
vaincre  que  nos  dernières  chansons  sont  un  composé 
d'éléments  anciens  et  d'éléments  nouveaux.  Les  nou-  ^  des  demiôres 

Chansons  de  geste 

continuent 

à  se  servir  des 

procédés 

1.  Nous  donnons  ci-dessous  une  liste  des  derniers  romans  en  vers  ^  dTvande^rs!"^^ 
auxquels  s'appliquent  les  données  du  présent  chapitre  et  du  chapitre 
suivant.  Il  convient  d'ajouter  que  nous  ne  prétendons  pas  dresser 
ICI  UNE  nomenclature  COMPLÈTE,  laquelle,  dans  Tétat  actuel  de  la 
science,  nous  paraît  difficile  à  établir.  Cette  énumération,  par  ordre 
alphabétique  et  très  sommaire,  n'en  sera  pas  moins,  croyons-nous,  de 
quelque  utilité. 

Andrieu  DE  Chauvigni.  V.  Chevalier  au  Cygne. 

Bastars  de  Buillon  (Li).  Cette  suite  de  Baudiiin  de  Sebourc  a  été 
publiée  par  Aug.  Scheler  (Bruxelles,  1877).  Cf.  une  analyse  détaillée 
dans  ^histoire  littéraire  (XXV,  pp.  593-618). 

Bauduin  de  Sebourc,  édité  par  Bocca  {Li  romans  de  Bauduin  de 
Sebourc,  troisiesme  roy  de  Jherusalem,  poème  du  xiv»  siècle,...  Valen- 
ciennes,  de  Timprimerie  de  B.  Henry^  1841  ;  deux  vol.  in-8o).  Cf.  une 
analyse  détaillée  dans  le  tome  XXV  de  V Histoire  littéraire  et  une  lon- 
gue étude  ci-dessus,  pp.  432-442. 

Brun  de  la  Mq-ntaigtse,  Roman  d'aventure,  publié  pour  lapremièi'-e 
fois,  d'après  le  manuscrit  unique  de  Paris,  par  Paul  Meyer,  1875,  in-8d 
(Société  des  anciens  textes  français). 

Charlemagne,  compilation  de  Girart  d'Amiens.  Inédite.  Deux  ana- 
lyses en  ont  été  publiées  :  l'une  par  Gaston  Paris  (Histoire poétique  de 
Charlemagne,  pp.  471-482)  ;  l'autre  par  nous  {Épopées  fra.nçaises, 
Irc  éd.,  t.  I,  p.  466  ;  2e  éd.,  pp.  423-427)  =  Nous  publions  plus  loin  un 
fragment  du  Charlemagne  (III,  pp.  578,  579)  et  la  traduction  d'un  autre 
fragment. 

Charles  le  Chauve.  Inédit.  Deux  analyses  en  ont  été  données  ;  l'une 
dans  r Histoire  littéraire  (XXVI,  pp.  94-125);  l'autre  ci-dessus  (pp.  430- 


i  PAHT.  LIVa.  Jll. 
CHAP.   II. 


448  LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS. 

yeaiix,  nous  les  analyserons  tout  à  l'heure.  Commen- 
~  çons  par  les  autres. 

Ces  vieux  poèmes  des  xi'  et  xif  siècles,  ils  avaient 
eu  trop  de  vie  pour  ne  pas  se  survivre.  Quand  le  mo- 
ment fut  décidément  venu  de  les  remplacer  par  d'au- 
tres chansons,  les  poètes  nouveaux  se  virent  forcés 
d'accepter  la  versification,  les  procédés,  le  style  de 
leurs  devanciers.  Ils  comprirent  qu'en  innovant  ils 
n'auraient  aucun  succès,  et  se  mirent  vaillamment  à 
écrire  leurs  rapsodies  en  interminables  couplets  mo- 

435).  Le  résumé  que  nous  avons  publié  dans  notre  première  édition  (I, 
pp.  454-457)  est  tout  à  fait  insuffisant. 

Chevalier  au  Cygne  (Le).  Publié  par  M.  de  Reiffemberg  {Collection 
des  Chroniques  belges  inédites,  1846  et  années   suivantes  et  analysé 
longuement   dans   VHistoire    littéraire  (XXV,  pp.   510   et  suiv.)  = 
On  peut  considérer  Bauduin  de  Seboiirc  comme  la  suite  du  Cheva- 
lier au  Cygne,  et  le  Bastart  de  Buillon  comme  la  suite  de  Bauduin  de 
Sehourc  ;  mais  on  ne  s'est  certainement  point  arrêté  en  si  beau  chemin. 
L'auteur  de  Bauduin  de  Sehourc  annonce  lui-même  qu'il  se  propose  de 
pousser  jusqu'au  temps  où  il  écrivait,  jusqu'au  règne  de  Philippe  le 
Bel,  le  récit  des  fais  d'outremer:  «  Ghi  orrés  la  venue,  sans  aukes  pro- 
longier,  —  Du  Bastard  de  Buillon  qui  tant  flst  à  prisier  —  Jusqu'à  Sale- 
hadin,  comment  vint  tournoïer— A  Chambrai  le  chité,  avoec  maint  che- 
valier. —  S'orrès  de  Chauveigny,  le  nobile  princhier  —  Et  de  Quassant 
aussi  qui  tant  ot  le  cuer  fier,  —  De  la  belle  Herminette  qui  se  fîst  bap- 
tisier.  —  Se  vos  volés  oïr,  je  vous  cuit  desrengnier  —  Jusqu'au  biau 
roy  Phylippe  de  Franche  Teritier,  —  Voire,  jusqu'aujourd'ui.  »  (II, 
p. 275).  D'un  autre  côté,  on  lit,  à  la  fin  du  Bastart  de  Buillon,  l'annonce  de 
la  prise  de  Jérusalem  par  «  Salehadin  qui  vint  au  tournoi  de  Cambrai  », 
et  l'auteur  ajoute,  :  «  Et  puis  de  Chauveigni  vous  ferai  mention  —  Et 
de  Cassant  son  fil,  de  Polis  le  baron,— Et  de  belle  Herminette  qui  clere 
ot  le  fasson;  —  Jusques  au  tamps  Tristrain  vous  dirai  le  quoron,  — 
Trestout  en   descendant,  prendant  conclusion   —  Jusqu'au  biau  roy 
Phylipe  qui  tant  ot  de  renom  —  Qui  dessous  Mons  en  Peule  tendi  son 
paveillon.  »   (éd.  Scheler,  p.  232,  v.  6542-6548).  Il  nous  paraît  certain 
qu'un  plan  si  étendu  a  été  réalisé,  peut-être  par  l'auteur  de  Bauduin  de 
Sehourc  et  du  Bastart  de  Bidllon,  p eut- èive  par  un  autre  continuateur, 
et  nous  avons  sous  les  yeux  les  rubriques  d'une  compilation  manuscrite 
où  sont  racontés  tous  les  faits  annoncés  plus  haut  :  le  tournoi  de  Cam- 
brai auquel  assiste  Saladin  ;  la  très  longue  histoire  du  victorieux  che- 
valier Andrieu  de  Chauvigny;  le  récit  mi-historique,  mi-fabuleux,  des 
croisades  de  Philippe-Auguste  et  de  saint  Louis  ;  les  aventures  de 
Jehan  Tristan,  fils  de  saint  Louis,  et  de  Cassant,  fils  de  Chauvigny  ; 
celles  de  Polis  et  de  la  belle  Herminette,  et  tout  ce  qui  suit  jusqu'à  la 
prise  de  Saint-Jean-d'Acre  par  les  Sarrazins  en  1291,  qui  forme  le  der- 
nier épisode  de  cette  œuvre  et  du  cycle  tout  entier.  Nous  estimons 
que  cette  continuation  du  Bastart  de  Buillon  a  dû  porter  comme  titre  : 


I  PART.  LlYR. 
CHAP.  II. 


LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS.  449 

norimes,  qu'ils  bourrèrent  d'épithètes  ((  homériques  » 
et  où  ils  conservèrent  pieusement  toutes  les  formules 
d'antan.  Ces  formules,  il  est  vrai,  n'avaient  plus  rien 
de  vivant  ;  ces  épithètes  étaient  des  chevilles  ;  ces 
procédés,  enfin,  n'étaient  plus  que  de  vieux  oripeaux 
de  rhétorique.  Mais  que  faire  ?  Nos  versificateurs  du 
xiv'  siècle  acceptèrent  l'héritage  en  bloc,  et  leur  mé- 
diocrité, incapable  de  toute  industrie,  s'en  montra 
satisfaite.  Firent-ils  pas  mieux  que  de  se  taire? 

L'épithète  <(   homérique  »  —  puisqu'on  n'a  pas  L'tpithète  dite 

A  A  IX  1  «  homérique  » 

fleurit  dans  leurs 
poèmes  comme 
(Irus  cgux  qgs 

à  cause  de  son  héros  principal  :  Andrieu  de  Chauveigni;  mais  ce  n'est  siècles  précédents, 
là  qu'une  hypothèse.  Quoiqu'il  en  soit,  le  cycle  du  Chevalier  au  Cygne 
est  bien  et  duement  achevé. 

Chronique  de  Bertrand  Duguesclin,  par  Cuvelier,  trouvère  du 
xiv«  siècle,  publiée  pour  la  première  fois  par  E.  Charrière  {Collection 
des  Documents  inédits,  1839,  deux  vol.  in-4o). 

CiPERis  DE  ViGNEVAUx.  Inédit.  Analysé  longnement  dans  V Histoire 
littéraire  (XXVI,  pp .  19-41). 

Enfances  Garin  de  Montglane.  Inédit.  Analysé  plus  loin  (Épopées 
françaises,  l^'e  éd.  III,  p.  91  et  ss.  ;  2«   éd.  IV,  p.  106  et  ss.). 

Florence  de  Rome.  Inédit.  Analysé  longuement  dans  VHistoire  lit- 
téraire (XXVI,  pp.  335-350).  Cf.  le  Bit  de  Florence  de  Rome,  publié 
par  Achille  Jubinal,  Nouveau  Recueil  de  contes,  1842,  I,  pp.  88-117). 

Florent  et  Octavian.  Inédit.  Analysé  longuement  dans  VHistoire 
littéraire  (XXVI,  pp.  303-335). 

Galiens  li  restorés,  publié  d'après  le  ms.  de  Cheltenham,  dans  la 
Collection  de  M.  Stengel  (Ausgaben  und  Ahhandlungen  aus  dem 
Gehiete  der  Romanischen  Philologie,  t.  LXXXIV,  Marburg,  1890). 

Garin  de  Montglane.  V.  Enfances  Garin. 

Garins  li  Loherains.  Fragment  d'une  rédaction  en  alexandrins  (V. 
Romania,  1877,  p.  481). 

Geste  de  Liège.  Chronique  en  vers  (avec  le  petit  vers  de  six  syllabes 
à  la  fin  de  chaque  laisse)  qui  contient  un  nombre  appréciable  d'élé- 
ments légendaires  et  épiques.  A  été  publiée  dans  les  Pièces  justificati- 
ves de  la  Chronique  de  Jean  des  Preis,  dit  d'Outremeuse  (t.  I,  p.  589 
et  ss.;  t.  II,  p.  537  et  ss.;  t.  III,  p.  411  et  ss.;  t.  IV,  p.  60  et  ss.;  t.  V, 
p.  583  et  ss.;  t.  VI,  p.  639  et  ss.).  On  y  trouve  notamment  une  version 
très  allongée  de  Jehan  de  Lanson. 

GiRART  DE  ViANE.  Fragments  d'un  remaniement  en  vers,  dans  le 
manuscrit  de  l'Arsenal  3351. V.  Épopées  françaises  (2"  édition,  IV,  p.  172 
173)  où  nous  avons  l'occasion  de  citer  un  long  fragment  de  cette  rédac- 
tion de  la  décadence. 

GiRART  DE  RoussiLLON,  versiou  française,  en  alexandrins,  composée 
entre  les  années  1330-1334.  Publiée  par  Mignard  (Paris  et  Dijon,  1858, 
in-8%  XLviii«458  pages).  Cf.  Paul  Meyer,  Girart  de  Roussillon,  Chan- 
son de  geste  traduite  pour  la  première  fois.  Introduction,  p.  cxxiv 
et  ss. 


CHAP.  H. 


t5Û  LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS. 

'  ''^!!;  "?•  "'•  encore  trouvé  de  meilleur  nom  à  lui  donner  —  fleurit 
~  à  foison  dans  ces  vastes  poèmes,  comme  coquelicots 
en  un  champ  de  blé.  Ils  étaient  même  trop  heureux 
de  la  trouver  sous  leur  main,  ces  infortunés  rimail- 
leurs, ces  besogneux,  qui  avaient  parfois  trente  mille 
vers  à  «  rédiger  ».  L'épithète  épique^  après  tout,  cela 
fait  une  bonne  moitié  d'alexandrin  ;  quelquefois 
davantage.  Ils  n'en  furent  pas  avares  et  commencè- 
rent, comme  jadis,  par  en  gratifier  Dieu  qui  nous 
apparaît  sans  cesse,  dans  leur  œuvre  peu  rajeunie, 

Hugues  Capet.  Publiépar  le  marquis  delà  Grange  dans  la  Collection 
des  anciens  poètes  de  la  France  (t.  VIII,  Paris  1884).  Analysé  longue- 
ment dans  V Histoire  littéraire  (XXVI,  pp.  125-149)  et  ci-dessus  (pp. 
427429). 

HuoN  DE  Bordeaux,  version  en  alexandrins.  Inédit.  Y.  Épopées  fran- 
çaises (lï*e  édition,  II, p.  553;  2^ édition,  III, p.  740-741)  où  nous  publions 
un  fragment  de  ce  remaniement.  Les  Suites  d'Huon  appartiennent  au 
xiiie  siècle  ;  mais  la  cinquième  (Croissant),  n'a  été  écrite,  selon  toute 
probabilité,  qu'au  xiv^  siècle. 

Jehan  de  Lanson,  très  longuement  délayé  dans  la  Geste  de  Liège 
(Chronique  de  Jean  d'Outremeuse,  etc.,  II,  p.  675,  v.  13861,  etc.,  etc.). 

Jourdains  de  Blaives,  version  inédite  en  alexandrins.  V.  le  ms.  de 
l'Arsenal  3144,  qui  a  longtemps  porté  le  faux  titre  de  Girart  de  Blaive. 

Lion  de  Bourges.  Deux  rédactions,  également  inédites.  Le  ms.  de 
l'une  est  du  xv^  siècle  (Bibl.  Nat.  fr.  2255),  en  alexandrins,  et  le  ms.  de 
l'autre,  du  xyp  (Bibl.  Nat.,  fr.  351),  en  octosyllabes.  Cf.  la  première 
édition  des  Épopées  françaises  (I,  p.  471,  472),  où  nous  avons  cité  des 
fragments  de  Tune  et  l'autre  version. 

Maugis  d'Aigremont.  Brit.  Mus.  Roi  16,  G,  II.  Remaniement  inédit  : 
1699  alexannrins.  V.  Ward,  Catalogue  of  romances  in  the  depart- 
men  ofmss.  in  the  British  Muséum,  t.  I  (1883),  pp.  621-622. 

Meurvin.  Il  a  certainement  existé  un  Meurvin  en  vers.  C'est  ce 
qu'attestent  les  vers  suivants  de  VOgier  du  manuscrit  de  Turin  G  I, 
38  :  «  De  Meurvin  vous  lairay  chy  en  droit  maintenant  :  —  Car  sa  vie 
est  escrite  en  un  autre  romant.  »  Il  ne  saurait  guère  être  question  ici 
que  d'un  poème  en  alexandrins.  Inédit. 

Ogier  le  Danois.  Rédactions  inédites  en  alexandrins,  lesquelles  da- 
tent du  xiv«  siècle  et  sont  renfermées  dans  les  manuscrits  de  l'Arsenal 
2985  ;  du  British  Muséum  (Royal,  15  E.  VI)  et  de  la  Bibliothèque  de 
l'Université  de  Turin  (G.  I,  38,  de  1401,  avec  cette  rubrique  finale  : 
«  Ghis  livres  [fu  escrit  par  un]  conteur  de  geste  —  Qui  toudis  vorroit 
bien  que  ce  fuissent  feste.  »  Etc.  Il  reste  à  comparer  de  près  ces  trois 
manuscrits.  Inédit.  CL  aussi  la  Geste  de  Liège,  v.  21410  et  ss.,  etc. 

Quatre  fils  Aimon.  Remaniement  inédit  du  xv^  siècle  en  28000  vers 
(Histoire  ïii^eVaire,  XXVI, pp.  704-705).  =  Cf.  le  ms.du  British  Muséum, 
16  G  II,  xv«  siècle.  Quelques  couplets  en  vers  seulement.  Inédits. 

Reine  Sibille.  Fragments  d'un  texte  en  alexandrins.  Voy.  De  Reif- 


LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS.  451 

comme  le  «  père  esperituel  ^  »,  comme  «  celui  qui 
tout  créa  ^  »,  «  qui  fist  ciel  et  rousée  ^  »,  a  qui  fist  et 
ciel  et  mer  '"  »,  «  qui  maint  en  Trinité  ^  »,  etc.  etc. 
C'est  bien  usé,  je  Tavoue,  mais  leur  imagination  ne  va 
guère  plus  loin,  et  si  Cuvelier,  Fauteur  de  la  Chroni- 
que de  Duguesclin,  s'enhardit  une  fois  à  écrire  :  «  Par 
Dieu  qui  fist  Abel  ^'  »,  c'est  qu'il  a  besoin  d'une  rime 
en  e/,  et  ses  prédécesseurs  lui  ont  plus  d'une  fois 
donné  l'exemple  d'une  telle  hardiesse.  C'est  partout 
le  même  décalque  de  nos  vieux  poèmes.  Tous  les 
chevaliers  ont  «  un  cœur  de  lion  ^  »,  «  un  aduré 
talent  ^  »  et,  s'ils  sont  vieux,  «  une  barbe  florie  ^  ». 
Toutes  les  femmes  «  un  beau  viaire  cler  *^  »  ;  toutes 
les  salles  de  château  sont  «  marbrines,  pavées  ^*  ou 
perines  ^^  ».  S'il  surgit  ça  et  là  quelque  épithète  moins 
banale,  elle  est  presque  toujours  d'une  platitude  dé- 
sespérante, et  l'on  conviendra,  par  exemple,  qu'il  y 
aurait  mieux  à  trouver  pour  la  Vierge-Mère  que  de 
la  nommer  :  «  Marie  au  corps  vaillant  ^^  »,  et  pour 
Jérusalem,  la  ville  sainte,  que  de  l'appeler  «  la  cité 
suffisant  ^'  ».  J'aime  mieux  le  mot  «  tresorière  ^^  », 


femberg,  Philippe  Mousket,  I,  610  et  Épopées  françaises,  2^  édition, 
III,  pp.  692,  693. 

Theseus  de  Cologne.  Ce  poème  inédit  de  15700  vers,  que  nous  ne 
citons  ici  que  pour  mémoire,  est  renfermé  dans  le  ms.  du  British  Mu- 
séum, Additionnai  16955.  (xv«  siècle).  V.Ward,  Catalogue  of  romances, 
etc.,  pp.  769-775. 

Tristan  de  Nanteuil.  Inédit.  Très  longuement  analysé,  avecdenom^ 
breux  extraits  :  1^  par  Paul  Meyer  (Jahrbuch  fur  romanische  und 
englische  Literatur,  IX,  pp.  1-42  et  353-398)  et  2°  dans  V Histoire  litté- 
raire, XXVI,  pp.  229-269.  Etc.,  etc. 

1.  Cuvelier,  Chronique  de  Bertrand  Duguesclin,  v.  20538,  etc.  — 
2.  Ibid.,  V.  13501,  etc.  —  3.  Ibid.,  v.  1498,  6728,  etc.  —  4.  Ibid.,  I,  p.  126. 
etc.  —  5.  Ibid.,  I,  p.  154,  etc.  — 6.  Ibid.,  p.  154,  etc.  — 7.  Ibid.,  v.  2427' 
etc.  —  8.  Ibid.,  V.  186,  etc.  —  9.  Ibid.,  v.  10738,  etc.  —  10. îbid.,  v.  12801,' 
etc.  Cf.  I,  p.  125  et  v.  16396.  — 11.  Ibid.,  v.  6725,  etc.  Cf.  v.  19390,  etc.— 
12.  Ibid.,  Y.  19,407.  —  13.  Florence  de  Borne,  v.  27,  citée  dans  V His- 
toire littéraire,  XXVI,  p.  336.  —  14.  Il  faut  cependant  observer  que 
«  suffisant  »  a  un  sens  beaucoup  moins  restreint  qu'aujourd'hui.  -^ 
15.  Cuvelier,  v.  1115,  et  passim  dans  Bauduin  de  Sebourc. 


)   PART.  LIVB.   m. 
CHAP.  II. 


i  PART.    LIVR.  UT 
GHAP.  II. 


de  la 
«  négatio 
expletive 


xii"  et  xiii*'  siècles. 


452  LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS. 

qui  est  alors  appliqué  si  souvent  à  la  mère  de  Dieu, 
et  je  me  demande  seulement  si  nos  poétaillons  en 
comprenaient  vraiment  la  très  belle  et  très  haute 
portée. 

Il  en  est  de  même  Même  cmploi,  même  abus  de  ces  singulières  for- 
négauon  mulcs  que  nos  pères  aimaient  à  employer  pour  don- 
ner plus  de  force  à  leurs  négations  et  à  leurs  jugements, 
et  c'est  vraiment  à  toutes  les  pages  de  nos  derniers 
romans  qu'on  rencontre  ces  antiques  «  clichés  »,  quel- 
quefois  assez  drôles  :  <(  Vous  ne  valez  pas  un  ail  pelé  ^  ; 
une  feuille  de  mente  \  un  poirel  ^  la  monte  d'un 
bouton  ou  d'un  dé  '*  »,  etc.,  etc.,  etc.  J'en  passe,  et 
des  meilleurs. 

et  de  toutes  les       C'est,  à  vral  dire,  tout  le  vocabulaire  ancien  qui  est 

formules  épiques  '  ' 

resté  dans  le  nouveau.  On  pourrait  croire  que  les 
auteurs  de  nos  dernières  chansons  conservaient,  dans 
autant  de  petits  casiers  spéciaux,  toutes  les  phrases  de 
leurs  devanciers  et  qu'ils  étendaient  sans  cesse  la  main 
vers  ces  précieux  casiers  pour  y  puiser  sans  cesse  les 
mêmes  lignes  toutes  faites.  Écoutez  plutôt'. Veulent-ils 
affirmer  la  vérité  de  leurs  dires,  ils  s'écrient  comme 
autrefois  :  «  Seigneur,  c'est  vérité  ;  de  ce  ne  doubtez 
ja  ^  »,  ou  encore  :  «  11  est  bien  vérité,  si  com  dit  li 
escrips  ^  »,  ou  :  «  Ce  dit  l'auctoritez  »,  ou  enfin  «  La 
matière  nous  dit  ^  ».  Ont-ils  peur  d'être  trop  ver- 
beux :  «  Seigneur,  que  vous  iroie  alongant  la  chan- 
son?^ »  Veulent-ils  attirer  plus  vivement  l'attention 
de  leur  auditoire,  ils  ont  recours  à  cet  éternel  Là  veis- 
siez  ^\  ou  à  des  commencements  de  couplets  vigou- 
reux et  entraînants,  tels  que  :  «  Fu  grande  la  bataille 

1.  Cuvelier,  v.  19635,  etc.  Cf.,  dans  Baiidiiin  de  Sehourc,  (I,  v.  13-16) 
une  saits  pelée.'— 2.  Bauduin  de  Sehourc,  etc.—  3.  Cuvelier,  I,p.  154. 
—  4.  Ihid.,  V.  1815,  3166,  12826,  etc.  —  5.  Ibid.,  v.  11415,  etc.  —  6.  Ihid., 
V.  19639,  etc.  — 7.  Ibid.,  v.  14355,  etc.—  8.  Ihid.,  v.  18725,  etc.— 9.  Ihid., 
V.  12692,  etc.  —  10.  Ihid.,  v.  21565,  etc. 


CHAP.  II. 


LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS.  453 

et  ftère  la  mellée  »,  ou  «  Horible  fu  Fassaut,  si  dura  i  part. uvr.  m. 
longuement.  ^  »  On  croirait  lire  Antioche  ou  Ogier,  et 
c'est  la  Chronique  de  Duguesclin  qu'on  a  sous  les 
yeux.  Nil  novum. 

Ils  n'ont  rien  rajeuni,  ces  prétendus  rajeunisseurs 
du  xiv°  siècle,  et  n'ont  été,  à  vrai  dire,  que  des  imita- 
teurs serviles.  Ils  ne  se  sont  pas  bornés  à  saupoudrer 
leurs  romans  de  petites  formules  à  la  mode  antique  : 
ils  ont  été  plus  loin,  et  ont  imité  «  en  grand  ».  Les 
débuts  de  leurs  poèmes  sont  les  mêmes  que  ceux 
du  temps  de  Philippe-Auguste.  Mêmes  appels  au  si- 
lence :  ((  Seigneur,  or  faites  pais  pour  Dieu  le  tout 
puissant  ^  »  ;  même  prière  pour  les  auditeurs  de  la 
chanson  :  «  Que  nostre  sire  Dieux  qui  de  l'eaue  fist 
vin  —  Le  jour  qu'à  noces  fust  de  saint  Archetreclin 

—  Vous  veille  tous  garder  et  donner  bonne  fin  ^  »  ; 
même  attestation  (quelque  peu  impudente)  de  l'ori- 
gine latine  et  cléricale  du  roman  :  «  A  Saint-Amant, 
à  Bruges,  en  la  liberarie  —  En  sont  li  fait  escript  ''  »  ; 
ou  encore  :  «  Tout  droit  à  Saint-Denis,  eus  ou  mais- 
tre  moustier  —  En  librarie,  là  où  est  mis  le  psaultier, 

—  Illec  est  un  cronique  du  dannois  Ogier.  ^  »  Dans 
tout  le  cours  de  nos  poèmes,  l'imitation  est  aussi  visi- 
ble, la  copie  aussi  étroite.  Ces  «  recommencements  » 
que  nous  avons  signalés  plus  haut  et  qui  permettaient 
peut-être  au  jongleur  de  débuter  où  il  voulait,  ces 
sempiternels  recommencements,  nous  les   trouvons 


l.Cuvelier,  V.4618;  21,  228,  etc.,eic.— 2.  Florence  de  Rome,  citée  dans 
Y  Histoire  littéraire,  XXVI,  336.  L'auteur  continue  ainsi  :  «  Que  Jhe- 
sus  qui  nascfui  pour  nous  en  Bethleant  —  Nous  veulle  au  jugement 
faire  à  l'ame  garant.  —  Je  vous  dirai  tel  chose  par  le  mien  enssiant 
—  Dont  li  vier  seront  noble  et  li  fait  avenant.  »  Cf.  Bauduin  de  Se- 
boHTC,  I,  pp.  1-3.  — 3.  Cuvelier,  v.  1-4.  Il  ajoute  :  «  Or  me  veilliez  oïr, 
chevalier  et  meschin,  —  Bourgoises  et  bourgois,  prestres,  clercs.  Jaco- 
bin, etc.  »  —  4.  Bauduin  de  Sebourc,  I,  p.  123.  —  5.  Ogier  le  Danois, 
Brit.  Mus.,  Royal,  15  E  VI,  f^  86  v^  .     . 


I  PART.   Î.1VR.    m. 
CHAP.    11. 


La  charpente 

même 
des  anciennes 

chansons 

est  conservée 

dans  les 

nouvelles. 


454  LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS. 

cent  fois  répétés  en  des  œuvres  qu'on  ne  chantait 
peut-être  plus  et  qu'on  se  contentait  de  lire.  Le  bon 
Cuvelier  s'arrête  à  tout  moment  pour  nous  dire  fort 
gravement  :  <(  Or  escoutez,  seigneur,  pour  Dieu  du 
Paradis  *  »  ;  ou  encore  :  «  Or  commence  chançon  de 
noble  sentement  ^  ».  L'auteur  de  Batiduin  de  Sebourc, 
qui  n'est  pas  un  sot,  ne  s'interrompt  pas  moins  sou- 
vent et  profite  volontiers  de  l'occasion  pour  faire 
valoir  ses  petits  talents  :  «  Se  je  vous  ai  dit  boin,  je 
vous  dirai  meliour  \  »  Cet  homme  du  Nord  est  quel- 
que peu  gascon. 

En  réalité,  toute  la  charpente  de  nos  vieilles  chan- 
sons est  conservée  dans  les  nouvelles.  Ces  pauses  au 
milieu  du  récit,  qui  ont  permis  aux  éditeurs  modernes 
de  partager  un  roman  en  plusieurs  chants,  on  les  peut 
aisément  constater  dans  toute  cette  famille  de  poèmes 
dont  Bauduin  de  Sebourc  est  le  type  \  et  il  en  est  de 
même  pour  ces  annonces,  vraiment  classiques,  des 
événements  qui  doivent  être  racontés  dans  la  suite  de 
la  chanson.  Ces  annonces  deviennent  même  de  plus 


1.  Cuvelier,  v.  2088,  etc.  —  2.  Ibid.,  v.  206  et  ss.  —  3.  Bauduin  de 
Sebourc  ;  II,  p.  128.  —  4.  Les  «  recommencements  »  abondent  en  effet 
dans  Bauduin^  et  c'est  parfois  ce  qui  a  déterminé  l'éditeur  à  adopter 
sa  division  en  Chants,  qu'il  a  du  reste  si  mal  comprise.  Voy.,  par 
exemple,  le  commencement  du  Chant  XI  :  «  Seignour,  or  faites  pais, 
pour  Diex  et  pour  son  non  ;  —  Si  vous  recorderai  une  bonne  chanson, 
etc.  »  (I,  [,p.  307).  Et  ailleurs  :  «  Seignour,  or  entendes,  pour  Dieu  le 
créateur,  — Chanson  très  gratieuse,  pleine  de  noble  atour  »  (II,  p.  128), 
etc.,  etc.  =^  Dans  tous  les  autres  romans  de  la  même  période,  on  con- 
state à  toutes  les  pages  le  même  goût  pour  les  pauses  et  les  recom- 
mencements :  «  Or  commenche  chanchon  bien  forte  et  devisée  —  Et 
matere  royal  bien  faitte  et  bien  rimée  »  (Enfances  Garin,  Bibl.  Nat. 
fr.  1460,  fo6  v«),  etc.,  etc.  =  C'est  peut-être  dans  la  Chronique  de  Bu- 
guesclin  qu'on  en  trouve  le  plus  :  «  Or  commenche  chançon  où  de 
beaux  mos  y  a  »  (v.  14300).  «  Seigneur,  or  escoutez,  chevalier  et  baron, 
—  Et  je  vous  chanterai  une  bonne  chançon;  —  De  Bertran  du  Gues- 
clin  \ous  ferai  mencion  »  (v.  7977  et  ss.).  «  Seigneur,  or  escoutez,  fran- 
che gent  honnerée,—  Une  bonne  chançon  de  bien  enluminée  »  (v.  4252 
et  ss.).  «  Seigneurs,  or  faites  paix,  laissiez  la  noise  ester  »  (v.  13367). 
«  iÇei^nour,  or^ entendes,  li  petit  etli  grant  »  (v.  8978),  etc.,  etc, 


I  PART.  LIVR.  III. 
CHAP.  H. 


LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS.  455 

en  plus  nombreuses,  de  plus  en  plus  développées  \  et 

il  faut  bien  avouer,  comme  nous  Favons  déjà  remar- 

que,  que  ces  résumés  anticipés  font  singulièrement 
tort  à  l'intérêt  d'un  roman.  On  connaît  trop  vite  la  fin 
de  l'histoire. 

Les  rimeurs  médiocres  qui  ont  accéléré  parmi  nous 
la  décadence  de  notre  épopée  ne  se  sont  pas  contentés 
de  tant  d'emprunts  plus  ou  moins  intelligents  et  heu- 
reux. Il  y  avait  dans  notre  vieille  épopée  certains 
a  morceaux  »  qui  offraient  partout  la  même  physiono- 
mie, le  même  type  :  tels  étaient  les  songes  %  dont  on  a 
tant  abusé  ;  les  portraits  (de  jeunes  filles  %  de  cheva- 
liers... ou  de  chevaux  ''),  et  surtout  les  prières  ^  Nos 
décadents  ont  reproduit  avec  complaisance,  non  seu- 
lement l'esprit,  mais  la  lettre,  de  ces  petites  pièces 
épiques,  et  c'est  ainsi  que  les  prières  de  leurs  héros 
se  terminent,  comme  au  xif  siècle,  par  l'antique  si 
com  c'est  voïrs  ^  par  ce  cri  de  foi  qui  était  à  l'origine 
si  naïf  et  si  profond,  et  qui  tend  désormais  à  dégéné- 
rer en  une  formule  sans  originalité  et  sans  vigueur. 

Ce  ne  sont,  partout,  qu'imitations  ou  copies  de  nos   on  y  retrouve 
anciens  romans.  11  y  a  en  a,  d'ailleurs,  qui  sont  plus  tableaux  et  les 

*'  ^  ^  mêmes  épisodes 

serviles  les  unes  que  les  autres,  et  l'on  borne  souvent    '^^''déru'^és"^ 
ses  emprunts  à  certains  traits  légendaires.  Tel  est, 
dans  le  Galien,  le  célèbre  miracle  des  épines  qui,  sur 

1.  Voy.  Galiens  li  restorés,  p,  12,  vers  44-46;  Baudum  de  Sebourc, 
I,  p.  123;  II,  pp.  154, 155,  etc;  Chronique  de  DuguescUn,  v.  2068  et  ss.; 
V.  15212  et  ss.,  etc.  =•  Il  arrive  plus  d'une  fois  que,  dans  les  derniers 
vers  d'un  roman,  on  annonce  un  autre  poème.  Tel  est  le  cas  de  Tris- 
tan de  Nanteiiil,  etc.  —  2.  Bauduin  de  Sehourc^  I,  p.  154.  —  3.  Charles 
le  Chauve,  cité  dans  V Histoire  littéraire,  XXVI,  p.  115  :  «  S'a  la  bouche 
petite  et  fourchelé  menton  ;  —  Li  œil  li  sont  ou  chief  aussi  vairs  que 
faucon.  —  S'a  cheviaus  reluisans  que  panne  de  paon,  »  etc.  —  Cf. 
surtout  le  Bastart  de  Buillon  [Histoire  littéraire,  XXV,  p.  600)  et 
Brun  de  la  Montaigne,  v.  1946.  —  4.  Chronique  de  Bertrand  Bu- 
guesclin,  v.  14694  et  §s.  —  5.  Bauduin  de  Sebourc,  II,  129;  Chronique 
de  Bertrand  DuguescUn,  v.  8763  et  ss.  —  6.  Bauduin  de  Sebourc^  II, 
p.  130,  etc. 


456  LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS. 

iPART.  LivR.  m.  \q  champ  de  bataille  épique  de  Roncevaux,  croissent 

CHAP.     H.  *■  IX  / 

" — —  soudain  sur  les  corps  inanimés  de  tous  les  Sarrazins, 

tandis  que  des  «  arbroisels  de  coudre  »  sortent  en 
même  temps  des  corps  de  nos  chrétiens  et  les  font 
aisément  reconnaître  \  Tel  est,  dans  le  même  poème, 
le  vieux  conte,  presque  universel,  du  fuyard  qui, 
pour  dépister  la  poursuite,  ferre  son  cheval  à  Fen- 
vers  ^  Tel  est  le  vieux  mot,  attribué  à  tant  d'époques 
et  à  tant  de  personnages  différents  et  dont  le  bon  Cu- 
velier  fait  honneur  à  Le  Bègue  de  Villaine  :  «  S'il  y 
avait  encore  des  Charlemagnes,  il  y  aurait  eneore  des 
•Rolands  *  ».  Telle  est  la  fiction,  tant  rebattue,  du 
traître  qui  devient  amoureux  de  la  Reine  *  ;  telle,  enfin, 
l'histoire  banale  de  l'enfant  royal  qui  est  abandonné 
dans  un  bois  où  il  est  élevé  par  les  soins  de  quelque 
forestier  charitable  ^  sans  parler  de  l'éternel  racontar 
de  cette  fatale  partie  d'échecs  qui  aboutit  à  un  meur- 
tre ^  ;  ni  de  ces  descriptions  de  châteaux  «  enchantés  » 
dont  la  porte  est  gardée  par  deux  hommes  de  cuivre 
ou  d'or,  armés  de  fléaux  mortels^;  ni,  plus  tard,  de 
cette  jolie  scène  des  Fées  qui  descendent  lumineuse- 
ment près  des  berceaux  des  nouveaux-nés  et  leur  font 
des  dons  merveilleux  ^  Voilà  qui  se  retrouve  dans  les 


1.  Galiens,  éd.  Stengel,  p.  246.-2,  Ibid.,  p.  142.  —  3.  Tout  ce  passage 
est  assez  beau,  et  le  poète  y  donne  d'abord  la  parole  à  Charles  V:  «Ahy! 
noble  royaume,  quant  reviendras-tu  sus?  —  Ahy!  noble  fleur  de  lys, 
yrès  vous  toute  jus?—  Ahy!  douze  per  de  France,  qu'estes  vous  deve- 
nus, —  Rolant  et  Olivier  et  Ogier  li  membrus?  —  «  Sire,  ce  dist  le 
Bègue  de  Villainnes  vestus,  —  Se  le  roy  Charlemaine  estoit  ci  raves- 
tus,  —  Rolant  et  Olivier  seroient  tost  venus  »  (I,  p.  128).  —  4.  Voy.  le 
début  de  Bauduin  de  Sehotirc  (I,  p.  4),  où  le  traître  Gaufroi  devient 
ainsi  amoureux  de  la  reine  Rose,  etc.  — 5.  Charles  le  Chauve,  Histoire 
littéraire,  XXVI,  p.  101;  Tristan  de  Nanteuil,  ibid.,  pp.  238,  239.  — 
6.  Galiens,  éà.  Stengel,  p.  28  et  ss.  ;  Charles  le  Chauve,  Histoire  litté- 
raire, XXVI,  p.  103;  li  Bastars  de  Buillon,  éd.  Scheler,  v.  3851  et  ss. 
—  7.  Charles  le  Chauve,  1.  c,  p.  107,  et  Bastart  de  Buillon,  1.  c, 
v.  3607.  —  8.  La  scène  des  dons  se  lit  à  la  fois  dans  Tune  des  plus  ré- 
contes versions  à' Ogier  le  Danois  (Bibl.  de  T Arsenal,  2985,  f^  3)  et 


LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS.  457 

romans  du  xiv''  siècle,  mais  qui  n'a  rien  coûté  à  l'ima- 
gination de  leurs  auteurs.  Ce  n'est  pas  de  la  poésie  : 
c'est  du  décalque. 

On  est,  d'ailleurs,  allé  beaucoup  plus  loin.  Cet  in- 
comparable épisode  de  Girart  de  Roussillon,  ce  vieux 
duc  suzerain  obligé  de  se  faire  valet  de  charbonniers  et 
ployant  vaillamment  ses  épaules  presque  royales  sous 
le  poids  ignoble  des  sacs  de  charbon,  nous  le  voyons 
reparaître  dans  Bauduin  de  Sebourc,  mais  singuliè- 
rement défiguré  et  amoindri  \  Vous  connaissez  le  cor 
magique  d'Oberon,  et  vous  n'êtes  pas  sans  avoir  sa- 
vouré cette  charmante  histoire  d'Huon  de  Bordeaux 
et  du  petit  nain  sauvage?  Le  très  médiocre  auteur 
de  Charles  le  Chauve  est  parvenu  à  gâter  cette  déli- 
cate féerie  du  xif  siècle,  qui  devait  tenter  un  jour 
le  génie  de  Weber  ^  Vous  ne  goûtez  guère  moins  le 
joli  roman  des  Enfances  Vivien  ;  vous  aimez  à  com- 
parer les  aventures  de  leur  jeune  héros  avec  celles 
d'Hervis  de  Metz,  qui  leur  ressemblent  un  peu  trop  ; 
vous  vous  plaisez  enfin  à  accompagner,  dans  leurs 
voyages,  ces  fils  de  chevaliers  qui  sont  condamnés 
à  des  métiers  roturiers  et  qui  rongent  si  gentiment 
leur  frein.  Bref,  vous  n'avez  plus  en  tête  qu'un  souci 
littéraire  :  «  Est-ce  Hervis  qui  a  précédé  Vivien? 
Est-ce  Vivien  qui  a  inspiré  Hervis  ?  »  Le  plat  rimeur 
de  Florent  et  Odavian  ne  s'est  pas  préoccupé  du 
problème  et  a  copié  les  deux  ^  11  est  vrai  que  l'auteur 
d'Hugues    Capet   s'était  rendu   avant   lui  coupable 


dans  le  roman  de  Brun  de  la  Montaig^ie  publié  par  Paul  Meyer,  (p.  32 
et  ss.,  vers  911  et  ss.)  La  seule  différence  entre  ces  deux  récits,  c'est 
que  dans  le  dernier  roman  il  y  a  «  une  fée  Carabosse  ». 

1.  Bauduin  de  Sebourc,  I,  p.  201  :  «  La  pierre  porteroie...  —  J'ap- 
prenderai  labeur;  je  sui  grans  et  furnis.  —  S'uns  autres  a  cinc  sols, 
j'en  gaignerai  bien  sis  »,  etc.  —  2.  Charles  le  Chauve,  1.  c,  p.  106.  — 
3.  Florent  et  Octavian^  analysé  dans  VHistoire  littéraire,  t.  XXVI, 
p.  307. 


I  PART.  UVR.  m. 
CHAP.  11. 


I  PART.  LlYR.  m. 
CHAP,  II. 


458  LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS. 

de  la  même  imitation  ;  mais  celui-là,  du  moins,  est 
un  homme  d'esprit  et  qui  se  fait  pardonner  ses  vols  \ 
Il  est  très  certain,  pour  en  finir,  que  le  moyen  âge 
n'a  pas  eu,  sur  le  plagiat  et  sur  l'imitation,  nos  idées 
et  nos  scrupules  modernes,  et  qu'on  estimait  alors 
fort  légitime  de  prendre  son  bien  où  on  le  trouvait  \ 
Nous  sommes  en  mesure  d'en  fournir,  dès  le  xiif  siè- 
cle ^  des  preuves  irrécusables  et  presques  scanda- 
leuses. Le  ((  préjugé  »  a  duré  jusqu'au  xvii^  siècle... 
inclusivement.  Plus  tard,  peut-être. 

Les  exemples  précédents  pourraient  être  multipliés 
à  l'infini.  «  Le  xiv'  siècle  a  copié,  copié,  copié.  »  Une 
telle  conclusion  n'est  justifiée  que  par  trop  de  preuves. 

«  Mais  enfin  ces  copistes  à  outrance  n'ont-ils  rien  qui 
les  distingue  de  leurs  devanciers  et  de  leurs  modèles?  » 
Il  est  temps  de  répondre  à  cette  question  et,  après 
avoir  signalé  tous  leurs  emprunts,  de  déterminer  enfin 


1.  Hugues  Capet,  éd.  du  marquis  de  La  Grange,  v.  129  et  ss.  Le  mor- 
ceau est  charmant.  —  2.  Les  aventures  de  Doraine,  reine  de  Hongrie, 
rappellent  singulièrement  celles  de  Beatrix,  mère  du  Chevalier  au 
cygne,  et  celles  de  Rose,  mère  de  Bauduin  de  Sebourc  (Histoire  litté- 
raire, XXVI,  p.  101);  les  Enfances  Garin  ne  sont  qu'une  plate  imita- 
tion de  Berte  aus  g r ans  pies  (v.  plus  loin,  IV,  107);  Tristan  de  Neiu- 
teuil  est  une  sorte  de  Robinson  qui  ressemble  de  très  près  à  Doon  de 
Mayence  [Histoire  littéraire,  XXV,  pp.  236,  237);  Tépisode  de  la  rose 
qui,  dans  le  Bastart  de  Buillon  (éd.  Scheler,  v.  3651  et  ss.)  «  doit  être 
cueillie  par  le  meilleur  chevalier,  »  est  une  imitation  trop  visible  de 
Lancelot  du  Lac;  le  Bâtard  de  Bouillon  se  passionne  pour  la  paienne 
Ludie  qu'il  n'a  jamais  vue,  comme  Guillaume  d'Orange  s'était  naguère 
passionné  pour  la  belle  Orable.  Etc.,  etc.  —  3.  L'exemple  le  plus  cu- 
rieux de  ces  plagiats  est  peut-être  celui  que  nous  avons  relevé  dans 
Girbert  de  Met:^  et  dans  Ogier  le  Danois,  et  qui  n'a  encore  été, 
croyons-nous,  signalé  par  personne  : 

Ogier,  éd.  Barrois,  (vers  6695  et  ss.)  Girbert,  Bibl.  nat.  fr.  19160,  f  237  v». 

Puis  a  mandé  l'engigneor  Mabrin  :  Fromont  manda  l'engigneor  Mauri  : 

Cil  fu  conpains  Constant  d'outrcmarin...  Cil  fu  conpans  Coûtant  d'outre  le  Rin 

Plus  sot  de  fust  que  nus  clers  de  latins....*  Plus  sont  de  fut  que  nuns  clers  de  latin 

Sos  ciel  n'a  tor  ne  castel  si  garni  El'  mont  n'a  tor  ne  chastel  signori 

Recet  ne  valée  ne  mote  ne  plaiseïs,  Recet  ne  ville,  mote  ne  plaseïs 

Se  il  i  puet  converser  quinze  dis,  Se  il  i  puet  converseir  quinze  dis, 

Qu'il  ne  l'ait  ars  et  abatu  et  pris;  etc.,  etc.  Que  ne  l'ait  ars  ou  abatu  ou  prins,  etc.,  etc. 

L'un  des  deux  poètes  a  effrontément  copié  l'autre, 


LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS.  459 

quelle  est  leur  véritable  originalité;   quels  sont  les  ' ""^chIp! n!' '"' 

signes  extérieurs,  et  surtout  les  qualités  et  les  défauts 

(dans  la  forme  comme  dans  le  fond)  auxquels  on  peut 

aisément  reconnaître  chacune  de  leurs  œuvres,   et 

grâce  auxquels  il  ne  sera  jamais  permis  de  confondre 

un  poème  écrit  sous  le  règne  de  Philippe  le  Bel  avec 

une  chanson  du  temps  de  Louis  VIL 


Est-ce  par  modestie,  tout  d'abord,  que  les  auteurs  ,  La  plupart 

A  ^  7    T.  de  nos  derniers 

de  nos  dernières  chansons  ne  se  sont  pas  nommés?  Ce  sont^^^STn^mes. 
qui  est  incontestable,  c'est  que  la  plupart  de  ces  poè- 
mes sont  anonymes.  Ce  piteux  Girard  d'Amiens,  dont 
nous  parlions  plus  haut,  et  qui  avait,  semble-t-il,  assez 
bonne  opinion  de  sa  petite  personne,  n'a  pas  été  fâché 
de  nous  faire  connaître  son  nom  qui  méritait  l'oubli*. 
Le  bon  Cuvelier  a  signé  son  Duguesdin,  qui  est  une 
œuvre  honnête  et  sincèrement  épique  ^  Mais  c'est  à 
peu  près  tout,  et  c'est  peu  ^  Nous  ne  regrettons  guère, 
il  est  vrai,  d'ignorer  le  nom  des  pauvres  hères  qui  ont 
rimé  Ciperis  ou  Tristan  de  Nanteuil;  mais  il  ne  nous 
aurait  pas  déplu  de  savoir  comment  s'appelait  cet 
homme  d'esprit,  ce  sceptique,  ce  frondeur  qui  a  fait 
de  son  Bauduin  de  Sebourc  un  pamphlet  si  mordant 
contre  les  hommes  et  les  choses  de  son  temps.  Au 
reste,  cette  anonymi'e  de  nos  derniers  poèmes  s'expli- 

1.  V.  plus  haut,  p.  422.  —  2.  «  Cilz  qui  le  mist  en  rime  fust  Cuveliers 
nommez  »  (I,p.  4,  v.  21).  — 3.  On  est  forcé  de  s'en  tenir  aux  propositions 
suivantes  :  «  Le  Bastart  de  Buillon  est  du  même  auteur  que  Bauduin 
de  Sebourc.  :=  Le  «  Brianchon  »  dont  il  est  question  à  la  fin  de  Ciperis 
n'est  qu'un  scribe  comme  le  prouve  ce  vers  :  «Et  celui  qui  l'escript,  c'om 
nomme  Brianchon  »  {Histoire  littéraire,  XXVI,  p.  38).  =  C'est  sans 
aucun  fondement  que  ce  même  Ciperis  a  été  attribué  à  Huon  de  Ville- 
neuve. =:  Il  est  probable  que  Florence  de  Rome  et  Flore^it  et  Octa- 
vian  sont  l'œuvre  du  même  poète  ;  =  L'auteur  du  Girart  de  Roussillon 
en  alexandrins  était  bourguignon,  tandis  que  la  plupart  de  nos  autres 
poètes  sont  wallons  ou  picards.  » 


CHAP,  II. 


400  LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS 

I  PART.  uvR.  m.  que  assez  facilement.  Ces  œuvres  sans  éclat  étaient 
exploitées  par  de  vulgaires  entrepreneurs  qui  n'avaient 
rien  à  gagner,  en  divulguant  les  noms  obscurs  des 
auteurs  à  leurs  gages. 


Manuscrits  où       Uue  étude  ralsounée  sur  les  manuscrits  où  nos  der- 

Ils  sont  conservés. 

niers  poèmes  nous  ont  été  conservés  ne  nous  fourni- 
rait aucun  élément  de  critique  qui  mérite  d'être  men- 
tionné. Il  va  sans  dire  que  les  manuscrits  de  jongleurs 
n'ont  presque  plus  de  raison  d'être.  Ces  jolis  petits 
manuscrits  que  les  ménestrels  errants  portaient  tou- 
jours avec  eux  près  de  l'étui  où  dormaient  leurs  vieil- 
les, ils  n'auraient  pas  été  de  taille  à  supporter  le  poids 
de  vingt  ou  trente  mille  vers,  qu'on  lisait  sans  doute 
plus  souvent  qu'on  ne  les  chantait.  Nous  ne  possédons 
guère,  à  partir  du  xiv'  siècle,  que  de  gros  manuscrits 
dont  les  proportions  correspondent  à  celles  de  nos 
grands  in-quarto.  Il  en  est  de  deux  sortes.  Les  uns 
sont  des  manuscrits  de  collection,  riches,  éclatants, 
superbes.  Les  princes,  les  nobles,  les  riches  bour- 
geois, se  piquaient  sans  doute  d'en  posséder  quel- 
ques-uns dans  leurs  Vibrâmes^  et  il  est  presque  su- 
perflu d'ajouter  que  la  maison  de  Bourgogne  sut  se 
distinguer,  entre  toutes  les  autres,  par  la  générosité 
de  son  luxe  et  la  délicatesse  de  son  goût.  Elle  domine 
artistiquement  toute  son  époque.  Mais  il  est  d'autres 
manuscrits  de  nos  romans,  qui  n'ont  au  contraire 
rien  de  luxueux  et  ne  sont  à  vrai  dire  que  des  vo- 
lumes de  pacotille.  J'estime  qu'aucun  noble,  qu'au- 
cun bourgeois  même  n'aurait  daigné  les  accueillir 
dans  ses  armoires,  et  ce  sont  le  plus  souvent,  à 
mon  sens,  les  manuscrits  où  les  jongleurs  appre- 
naient et  lisaient  leurs  longs,  leurs  trop  longs  poè- 


LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS.  461 

mes  ^  Le  Charlemaqne  de  Girart  d'Amiens  ^  et  le  '  i'art- "vr.  m. 

O  CHAP.  II. 

Charles  le  Chauve  ^  peuvent  encore  passer  pour  des 

manuscrits  de  collection ,  mais  que  dire  des  piètres 
bouquins  où  sont  conservés  les  remaniements  à'Hiion 
de  Bordeaux^  et  de  Jourdain  de  Blaives  ^?  Décadence. 


11  n'y  a  rien  à  dire  au  sujet  de  la  langue  de  ces  Leur  langue 
nouvelles  œuvres,  si  ce  n'est  que  nos  pauvres  poètes  leur  rythmique 
ont  dû  se  servir  de  la  langue  de  leur  temps,  qui  est  ab- 
solument insupportable  et  dont  ils  n'ont  certes  pas 
relevé  l'abaissement.  Langue  qui  n'a  ni  syntaxe  solide, 
ni  vigueur,  ni  nerf.  Flasque,  longue,  traînarde,  cri- 
blée d'incidentes  et  qui  ne  nous  paraît  jamais  indi- 
gne de  la  critique  un  peu  réaliste  qu'on  fera  un  jour 
du  style  de  Monstrelet. 

Que  la  versification  s'en  ressente,  il  n'en  saurait 
être  autrement,  et  jamais,  en  effet,  versification  plus 
pesante,  plus  enchevêtrée,  plus  monotone,  n'a  lassé 
l'oreille  humaine. 

Nos  romans  des  xiv'  et  xv'  siècles  nous  offrent 
presque  tous  ces  longs  couplets  rimes  en  alexandrins, 
qui  désespèrent  parfois  la  patience  la  plus  héroïque, 
et  il  y  avait,  au  reste,  un  certain  temps  que  notre 
beau  décasyllabe  primitif,  si  rapide  et  si  léger,  avait 
cessé  d'être  en  usage.  Il  y  a  cependant  à  signaler  ici 


1.  Les  deux  manuscrits,  déjà  cités  plus  haut  (p.  450),  qui  renferment 
les  deux  versions  de  Lion  de  Bourges  peuvent  passer  pour  les  types 
de  ces  deux  familles  de  manuscrits.  L'un  d'eux,  du  xv«  siècle  (qui  nous 
offre  la  rédaction  en  alexandrins),  est  un  manuscrit  en  papier,  d'une 
méchante  écriture  cursive,  médiocre  et  laid.  L'autre,  au  contraire,  du 
xvi«  siècle  (où  nous  trouvons  la  version  en  octosyllabes),  est  un  splen- 
dide  manuscrit  en  velin,  d'une  belle  écriture  minuscule,  avec  de  gran- 
des miniatures  qui  occupent  le  quart  de  la  page,  des  rubriques  en  ver- 
millon et  des  lettrines  dorées.  —  2,  Bibl.  Nat.  fr.  778  (xiv^  siècle).  — 
3.  V.  Histoire  littéraire,  XXVI,  125.  —  4.  Bibl.  Nat.  fr.  1451  (xv^  siècle). 
—  5.  Bibl.  de  l'Arsenal,  3144  (xv^  siècle). 


462  LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS. 

'''^chapT  '"'  quelques  exceptions  à  la  règle  générale,  et  il  importe 
de  les  connaître.  La  seconde  version  de  Lion  de  Bour- 
ges est  en  octosyllabes,  et  ce  rythme  facile  et  aimable 
convient  bien  à  ce  roman  d'aventures;  Girart  de 
Roussïllon  est  en  rimes  plates,  et,  enfin,  les  couplets 
de  Jourdain  de  Blaives  se  terminent  par  le  fameux  petit 
vers  de  six  syllabes,  dont  on  pouvait  déjà  constater 
la  présence  dans  la  rude  et  belle  version  du  xif  siè- 
cle. C'est  peut-être  la  seule  œuvre  de  la  décadence  qui 
présente  encore  cet  accident  de  versification  \ 

Pour  en  revenir  à  l'alexandrin,  il  n'a  pas  conserve!, 
dans  nos  méchantes  tirades  du  xiv''  siècle,  cette  belle 
majesté  de  l'antique  dodécasyllabe,  un  peu  lourd  sans 
doute,  mais  vraiment  épique.  On  Fa  brisé,  on  Fa  «  dé- 
césuré»,  si  j'osais  parler  de  la  sorte,  et  l'on  est  arrivé, 
plus  d'une  fois,  à  des  vers  comme  les  suivants,  que 
signeraient  seulement  les  décadistes  de  nos  jours  : 
«  La  jeune  dame  qui —  fut  famé  au  chevalier  »  et  «  Par 
destinée  qui  —  fustà  ans  otroïe  ^  ».  Rien  ne  semble 
plus  contraire  aux  lois  les  plus  élémentaires  de  la  ryth- 
mique française  ;  mais  que  dire  des  entraves  ridicules 
qu'on  a  essayé  de  faire  subir  à  ce  même  vers,  et  de  ce 
Girart  d'Amiens  qui,  suivant  l'exemple  désastreux 
d'Adenet,  s'impose  la  loi  bête  de  rimer  une  laisse  en 
ente  après  un  couplet  en  ent^  et  ainsi  de  suite?  Une  belle 
liberté  qu'on  laissait  alors  aux  poètes  et  dont  on  n'au-- 
rait  jamais  dû  les  sevrer,  c'est  celle  qui  leur  donnait 
le  droit  de  placer  une  syllabe  atone  à  la  fin  du  premier 
hémistiche  du  décasyllabe  ou  de  l'alexandrin,  alors 
même  que  le  second  hémistiche  commençait  par  une 
consonne  :  «  Tère  de  France,  m\x\i  estes  dulz  païs  »  ; 


1.  On  le  peut  constater  également  dans  la  Geste  de  Liège^  qui  n'est 
pas  un  roman  proprement  dit.  —2;  Brun  de  la  Montaigne,  vers  35 
et  40. 


LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS.  463 

((  Deus  i  chantât  la  mess^,  si  firent  li  apostle  ».  Nous  '  '\^^; ";';•  "'• 
n(3  jouissons  aujourd'hui  de  cette  excellente  liberté 
qu'à  la  fin  du  second  hémistiche,  dans  les  vers  fémi- 
nins, et  Ton  a  longtemps  attribué  ce  prétendu  per- 
fectionnement au  poète  Jehan  Lemaire,  qui  vivait  à 
la  fin  du  xv''  siècle,  au  commencement  du  xvf .  M.  Paul 
Meyer  ^  lui  a  dérobé  cette  gloire  et  a  établi  que 
l'usage  moderne  a  été  inauguré  par  Fauteur  de  Brun 
de  la  Montaigne,  Il  semble  d'ailleurs  qu'il  faille  faire 
un  bond  depuis  ce  poète  inconnu  jusqu'à  Jehan  Le- 
maire; mais  on  ne  peut  vraiment  que  regretter  le 
succès  définitif  d'une  aussi  tyrannique  et  malencon- 
treuse réforme. 


Une  pensée  qui  a  préoccupé  nos  derniers  poètes  Leurs  sources. 
plus  vivement  que  ces  petits  problèmes  de  versifica- 
tion et  de  rythmique,  c'est  le  devoir  qu'ils  se  sont 
plus  d'une  fois  imposé  d'indiquer  à  leurs  lecteurs  les 
sources  de  leurs  poèmes.  Une  distinction  est  ici  néces- 
saire :  il  y  aies  sources  fictives,  et  il  y  aies  véritables. 
Pas  n'est  besoin  de  s'arrêter  longtemps  aux  premières  : 
c'est  presque  toujours  l'hypothèse  menteuse  de  quel- 
que chronique  qu'on  a  trouvée  dans  quelque  monas- 
tère, que  l'on  nomme  %  et  il  n'a  fallu  qu'un  peu  plus 
d'imagination  et  d'audace  au  remanieur  du  Chevalier 
au  Cygne  pour  affirmer,  au  sujet  de  son  œuvre,  que 
«  l'estoire  fu  trovée  en  une  isle  de  mer  S).  Vieux 
mensonge,  mais  qui  a  longtemps  réussi.  Quant  aux 
vraies  sources,  c'est  autre  chose,  et  il  y  a  eu,  très  cer- 
tainement, de  vraies  chroniques  qui  ont  été  utilisées 

1.  Brun  de  la  Montaigne,  p.  xv.  —  2.  Cf.  Bauduin  de  Sehourc,  déjà 
cité  :  «  A  Saint-Amant,  à  Bruges,  illoec  on  trouveroit  —  Clieste  matere 
chi  veoir  Vi  vauroit  »  (II,  p.  54),  etc.,  etc.  —  3.  British  Mus.,  Royal,  15 
E  VI,  fo  273  (xye  siècle)*  Il  s'agit  de  la  légende  du  Chevalier  au  Cygne^ 


I  PART.   LIVR. 
CHAP.  II. 


464  LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS. 

par  quelques-uns  de  nos  poètes.  C'est  ainsi  quel'au- 
'  teur  du  Girart  de  Roussïllon  en  rimes  plates  a  connu 
tout  aussi  bien  la  Vie  latine  de  son  héros  que  la  chan- 
son romane  dont  il  prétendait  rajeunir  la  donnée  \ 
Paul  Meyer  a  raison  d'observer^  «qu'aucune  chanson  de 
geste  n'a  jamais  obtenu  au  moyen  âge  l'autorité  qui 
s'attachait  aux  textes  latins  »:  c'est  ce  qu'a  bien  com- 
pris le  rajeunisseur  du  Girart,  et  c'est  ce  qu'ont  éga- 
lement compris  beaucoup  de  ses  confrères  qui  n'ont 
eu  que  le  tort  (mais  il  est  grave)  de  citer,  à  l'appui 
de  leurs  dires,  des  textes  latins...  qui  n'existaient  pas. 

Il  y  a  eu  de  ces  poètes  qui  ont  vraiment  été  érudits. 
Cet  auteur  du  Girart,  il  avait  beaucoup  de  lecture,  et 
il  est  notamment  établi  qu'il  avait  lu  la  Chronique 
de  Saint-Denis  et  jusqu'au  Spéculum  hïstorïale  de 
Vincent  de  Beauvais  ^  qui  est  un  fort  gros  livre  et 
d'accès  un  peu  revêche.  Non  seulement  il  a  de  la  lec- 
ture, mais  il  n'est  pas  sans  quelque  esprit  critique.  11 
oppose  savamment  la  Vie  latine  au  vieux  poème,  et 
prend  le  soin  délicat  de  remplacer  le  Charles  Martel 
du  vieux  poème  par  le  Charles  le  Chauve  de  la  Chro- 
nique \  Voilà  ce  qu'on  n'aurait  certes  pas  imaginé  au 
xif  siècle,  et  qui  était  encore  assez  rare  au  XIv^ 

La  source  à  laquelle  remontent  le  plus  habituelle- 
ment les  poètes  de  cette  dernière  époque,  ce  sont  en- 
core nos  anciennes  chansons,  quand  elles  existent,  et 
nos  romanciers  (comme  nous  l'avons  vu  plus  haut)  se 
contentent  parfois  de  les  traduire  dans  la  langue  de 
leur  temps,  avec  tous  les  apprêts  et  toutes  les  longueurs 
que  l'on  sait.  Un  tel  procédé  n'est  possible  que  quand 
il  s'agit  de  rajeunir  un  vieux  roman;  mais  il  cesse 


1.   Paul  Meyer,   Girart   de  Roussillon,   Introduction,  p.  cxxvii.  — 
2.  Ibid.,  p.  CXLT.  —  3.  Ibid.^  p.  cxxvi.  —  4.  Ibid.,  p.  cxxviii. 


]-ES  DERxNIERS  ROMANS  EN  VERS.  405 

forcement  d'être  praticable  quand  il  s'agit  de  le  con-  ii^aut.l,vb.  m. 

tinuer  ou  d'écrire  une  œuvre  tout  à  fait  nouvelle.  L'au- 

teur  de  Bauduin  de  Sebourc  se  flattait  de  compléter, 
dans  une  Suite  absolument  inédite,  les  différentes 
branches  du  Chevalier  au  Cygne,  et  son  esprit,  là- 
dessus,  a  pu  librement  se  donner  carrière.  Il  n'en  a 
pas  moins  cédé  à  la  démangeaison  d'imiter,  de  plus 
ou  moins  près,  certaines  œuvres,  légères  ou  pieuses, 
qui  jouissaient  encore  d'une  antique  et  durable  popu- 
larité. Je  m'imagine  que  c'était  un  lecteur  de  fableaux  ; 
mais  il  n'est  pas  douteux  qu'il  ait  connu  la  Légende 
de  saint  Brandan  '  et  qu'il  en  ait  tiré  bon  parti.  Était- 
ce  un  si  gros  crime? 

Quoi  qu'il  en  soit,  voici  que  nous  connaissons  les 
sources  principales  de  ces  chansons  de  la  décadence 
où  l'imagination,  malgré  tout,  tient  la  plus  large  placé. 
Et  maintenant,  ouvrons  les  lourds  manuscrits  où  elles 
sont  enfermées,  et  lisons-les  en  critiques  sincères,  en 
juges  impartiaux  de  leurs  défauts  ou  de  leurs  qualités 
littéraires. 


Entre  tous  leurs  défauts,  il  en  est  un  qui  domine  et     Jugement 

i*ti-\  1  ,  .  .       littéraire  sur  les 

contient  tous  les  autres  :  les  romans  des  xiv°  et  xv'  sie-      dernières 

Cil3LIlS0IlS  QG  £fGStC» 

des  ne  sont  plus  des  œuvres  naturelles,  spontanées, 
nationales.  C'est  le  plus  souvent  une  sorte  de  mar- 
chandise littéraire,  exploitée  par  les  éditeurs  de  ce 
temps-là  '.  L'inspiration  est  absente  et,  comme  nous 

1.  Bauduin  de  Sebourc,  II,  54,  etc.  —2.  «  Les  jongleurs,...  quand 
le  style  des  chansons  de  geste  devenait  suranné,  demandaient  aux 
rimeurs  connus  des  arrangements  nouveaux  et  des  remaniements  de 
ces  grands  ouvrages.  Ceux-ci  faisaient  à  leur  intention  des  rédac- 
tions nouvelles  qui  peut-être  leur  étaient  payées  et  qu'on  débitait 
ensuite  avec  un  succès  souvent  comparable  à  celui  qu'avaient  obtenu, 
durant  les  deux  siècles  précédents,  les  compositions  originales  »  (Pau- 
lin Pans,  Histoi7^e  littéraire,  XXV,  p.  509).  Pour  ce  qui  concerne  les 
commandes  faites  par  le^  grands  seigneurs,  cf.  les  textes  du  Charte- 


CHAP.  H. 


466  LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS. 

I  PART.  LivR.  m.  rayons  dit,  ce  sont  œuvres  de  commande.  Or,  toutes 
les  fois  qu'un  grand  seigneur  ou  un  homme  de  négoce 
a  pu  dire  à  un  poète  :  «  Faites-moi  un  chef  œuvre,  et 
je  vous  le  paierai  taiit;  »  le  poète  a  rarement  manqué 
l'occasion  de  faire  une  platitude.  Est-ce  queV AHscans, 
est-ce  que  le  Roland  ont  jailli,  est-ce  qu'ils  auraient 
pu  jaillir  d'une  âme  et  d'une  plume  mercenaires? 

Ajoutez  à  cela  que  ces  poèmes,  généralement,  ne 
sont  plus  faits  pour  être  chantés  '.  Le  jongleur  a  le  livre 
à  la  main  et  déclame.  Il  a,  sans  doute,  un  vérita- 
ble talent  de  lecteur,  une  mimique  expressive,  une 
vigueur  qui  enlève  son  auditoire  ;  mais  il  lui  faut,  ce 
semble,  plus  de  matière  qu'autrefois.  Il  peut  débiter 
plus  de  vers  en  une  séance,  puisqu'il  les  lit  au  lieu 
de  les  chanter.  L'auditoire  n'attache  plus  à  la  «  qua- 
lité »  le  même  prix  qu'autrefois,  et  se  soucie  avant 
tout  de  la  quantité.  De  plus  longs  poènTes  sont  de- 
venus nécessaires,  et  les  jongleurs  les  commandent 
ainsi  à  leurs  pourvoyeurs  ordinaires.  Le  Huon  de  Bor- 
deaux en  alexandrins  n'a  guère  moins  de  quinze  mille 
vers  ;  Tristan  de  Nanteuil  en  renferme  vingt-trois 
mille,  et  Bauduin  de  Sebourc  près  de  trente  mille.  Cette 
seule  constatation  nous  met  en  demeure  de  nous  pro- 
noncer sur  le  mérite  de  ces  poèmes  :  il  n'y  a  guère  de 
chefs-d'œuvre  aussi  longs. 

Cet  esprit  de  longueur,  si  je  puis  ainsi  parler,  atteint 
et  gâte  toutes  les  parties  des  nouveaux  romans.  Vingt 

magne  de  Girart  d'Amiens  qui  peuvent  légitimement  passer  pour  un 
type  :  «  Ai  fait  cest  livre  ci  dont  fet  me  fu  commans  »  (Bibl.  nat.  fr. 
778,  fo  143  r").  «  Par  le  commandement  le  frère  au  roi  de  France  » 
{Ibicl.,  fo  169  ro). 

1.  «  Et  pour  ce  vous  lyray  la  vie  d'un  guerier  —  De  coy  on  doit 
ristore  et  loer  et  prisier  »  {Hugues  Capet,  1.  c,  p.  1).  Il  ne  faudrait 
pas  cependant  tirer  de  ce  texte  une  conclusion  excessive  et  s'imaginer 
qu'on  a  cessé  absolument  de  «  chanter  de  geste  »  aux  xiv®  et  xy^  siè- 
cles. Nous  avons  plus  haut  prouvé  le  contraire,  tout  en  observant  que 
les  «  chanteurs  ne  geste  »  devenaient  alors  de  plus  en  plus  rares. 


LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS.  461 

gros  alexandrins  remplacent  avec  désavantage  trois  ou 
quatre  décasyllabes.  Ces  héros  de  la  décadence  se 
battent  longuement  et  mettent  un  temps  énorme  à 
mourir.  Ils  ergotent  au  lieu  d'agir,  et  jusqu'à  leur  der- 
nier râle.  Écoutez  plutôt  Olivier,  qui  va  rendre  l'âme  ; 
écoutez-le,  si  vous  voulez  savoir  ce  que  c'est  que  cette 
prolixité  monotone  dont  a  si  bien  parlé  Paul  Meyer: 
«  Belle  Aude,  douce  sœur,  il  n'est  que  trop  apparent, 
hélas  !  que  vous  aurez  une  grande  douleur  de  ma  mort. 
De  vos  beaux  yeux  très  clairs  et  qui  sont  si  riants, 
les  larmes  tomberont,  midt  souvent  dégoûtant^  et  vos 
beaux  cheveux  blonds,  luisants  comme  de  l'or  fin,  vous 
les  arracherez,  ma  sœur,  de  grant  deulpour  ma  mort^,)y 
Tout  est  de  cette  force,  et  il  est  vraiment  malaisé 
d'être  plus  sot  en  étant  plus  bavard.  Vous  le  voyez 
d'ici,  ce  héros,  ce  vaillant  qui  meurt,  d'une  si  belle 
mort,  pour  le  Christ,  pour  l'Église,  et  qui,  en  cet  instant 
auguste,  pense  a  aux  beaux  yeux  très  clairs  et  si  riants 
de  sa  sœur  »  !  Ces  rhéteurs  n'avaient  pas  même  eu 
ridée  d'observer  un  instant  l'âme  humaine. 

Ce  qu'il  y  a  de  plus  regrettable,  c'est  que  cette  pro- 
lixité flasque  entraîne  vingt  autres  défauts  avec  elle. 
Quand  on  a  fait  long,  »  on  a  recours,  pour  faire  long,  à 
mille  artifices  ridicules  et  odieux.  Dans  ce  fatras  de 
vingt  ou  de  trente  mille  vers,  l'unité  d'action  est  fort 
en  péril  :  on  la  sacrifie  et,  avec  elle,  tout  l'intérêt  que 
peut  exciter  un  drame  bien  mené.  Dans  une  seule  et 
même  chanson,  comme  dans  Charles  le  Chauve ^  il  y  a 
a  dix  chansons  qui  se  suivent  et  sont  à  peine  reliées 
l'une  à  l'autre.  Le  personnage  principal  change  dix 
fois,  et  le  lecteur,  eff'aré,  ne  sait  plus  où  fixer  son  re- 
gard. Les  meilleurs  de  tous  ces  romans,  comme  Bau- 

1.  Galien,  éd.  Stengel,  }).  2RD.  Cf.  les   interminables  longueurs  du 
duel  de  Galien  contre  Pinart  (p.  148-188,  quarante  pages),  etc.,  etc. 


I  PART.  uvii.  m. 

CHAP.  11. 


I  PART.   U\X{.   III. 
CHAP.   II. 


468  LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS, 

diiin  de  Seboiirc,  ne  peuvent  être  mieux  assimilés  qu'a 
un  chapelet  d'épisodes  ou  de  lieux  communs,  qui  sont 
toujours  les  mêmes.  «  Toutes  les  formes  poétiques 
tournent  au  procédé  S),  et  l'on  peut  dire  de  la  plupart 
de  ces  étranges  compositions  ce  que  Paulin  Paris  a  si 
bien  dit  de  ce  Ciperis  de  Vignevaux  dont  la  lecture  est 
si  pénible  :  «  Les  vers  en  sont  traînants ,  et  les  incidents 
entassés  Fun  sur  l'autre,  sans  discrétion,  sans  choix, 
sans  vraisemblance  '.  »  On  ne  sait  vraiment  pas  pour- 
quoi ces  prétendus  poètes  ont  imposé  une  fin  à  leurs 
prétendus  poèmes,  et  il  faut  vraiment  leur  en  savoir 
quelque  gré  :  car  il  n'y  avait  vraiment  pas  de  raison 
pour  que  de  tels  récits  ne  durassent  pas  toujours. 

C'est  en  vain  d'ailleurs  qu'ils  essaient  d'enrégimen- 
ter leurs  nouvelles  œuvres  dans  les  anciens  cycles,  afin 
de  leur  donner  je  ne  sais  quelle  majesté  ^;  c'est  en  vain 
qu'ils  s'efforcent  d'éveiller  l'attention  de  leurs  lecteurs 
en  habillant  leurs  personnages  à  la  moderne  ;  c'est  en 
vain  qu'ils  rajeunissent  au  besoin  la  légende  elle- 
même  et  la  transforment  ou  déforment  pour  les  besoins 
de  leur  cause  ;  c'est  en  vain  qu'ils  introduisent  dans 
leur  affabulation  l'esprit  d'aventures  qui  était  jadis  le 
caractère  spécial  des  récits  de  la  Table  ronde  et  que, 
grâce  à  eux,  la  plupart  de  ces  fausses  chansons  de 
geste  se  tournent  en  romans  d'aventures'';  c'est  en  vain 

1.  Gaston  Paris,  Histoire  politique  de  Charlemagne,  p.  25.-2.  His- 
toire littéraire,  XXVI,  p.  38.-3.  V.  notamment  les  Enfances  Garin, 
Bibl.  nat.  fr.  1460,  f»  26  r»  et  v^,  etc.  —4.  Baudouin  de  Sebourc  est  appelé 
«  le  chevalier  aventureus  ».  [B.  de  S.,  I,  p.  235),  et  Brun  de  la  Montai- 
gne reçoit  ce  sobriquet  significatif  :  «  Le  petit  Tristan  le  restoré  »  (Cf. 
P.Me.yer,p.l).  =  Ce  sont  les  romans  de  la  Table  ronde  que  Ton  se  pro- 
pose évidemment  d'imiter  et  de  surpasser  :  «  Mais  il  i  trouvera  aven- 
ture pesant  ;  —  Ains  tele  ne  trouva  Perchevaus  ne  Gorhant,  —  Anse- 
los  ne  Gawans,  ne  tout  li  conquérant  —  Qui  au  tamps  Arturs  furent 
aventure  querant  »  [Baudimi  de  Sebotirc,  I,  p.  300).  «  Ou  j'acquerrai  hon- 
nour  ou  grâce  gênerai  —  Plus  que  Rolant  qui  fust  finez  en  Ronceval, 
—  Ne  que  ne  flst  Gauvain,  Artus  ne  Perceval  »  [Chronique  de  Hugues- 
clin,  V.  381-383),  etc.,  etc. 


LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS.  469 

que  quelques  compilateurs,  plus  heureusement  inspi- 
rés, ont  l'excellente  idée  d'abréger  ces  remaniements 
décidément  trop  longs  \  —  en  dépit  de  tant  d'efforts 
plus  ou  moins  méritoires,  —  la  médiocrité,  l'horrible 
et  désolante  médiocrité  reste  toujours  la  dominante 
de  toute  cette  littérature  de  mauvais  aloi.  Il  y  a  sans 
doute  quelques  exceptions,  que  nous  signalerons 
plus  loin,  quelques  beautés  que  nous  ne  chercherons 
pas  à  voiler.  Malgré  tout,  la  médiocrité  triomphe  et 
règne. 

«  Le  dernier  des  humains  est  celui  qui  cheville  »  : 
cette  vérité  trouve  sa  consécration  à  toutes  les  pages, 
que  dis-je?  à  tous  les  vers  des  derniers  romans.  Nous 
avions  déjà  eu  lieu  de  constater  en  passant  cet  odieux 
chevillage,  quand  nous  avons  eu  à  comparer  plus 
haut  les  remaniements  de  nos  chansons  avec  les  poèmes 
originaux  ;  mais  il  est  nécessaire  d'y  insister  plus  vive- 
ment :  car  ce  fléau  a  tout  aussi  bien  contaminé  les 
œuvres  originales  du  xiv°  siècle  que  les  nfadmenti  de 
notre  vieille  épopée.  Il  y  a,  hélas  !  plusieurs  milliers  de 
vers  qui  sont  de  la  force  de  ceux-ci  que  j'emprunte, 
notez  le  bien,  à  la  moins  imparfaite  de  ces  œuvres  de  la 
décadence,  a  Bauduins  de  Sebourc  qui  tant  fit  naturaus 
—  Rêva  vers  son  chastel  qui  estoït  grans  et  haus,  —  Là 
trouve  sa  moillier  et  s' amie  loiaus^  —  Blanche,  qui  tant 
estoit  douche  et  especiaus  ^  »  Des  milliers,  il  y  en  a  des 
milliers  qui  ne  valent  pas  mieux,  ou  qui  sont  pires,  et 
l'on  ne  saurait  exprimer  la  fatigue  et  le  dégoût  que 
de  telles  lectures  vous  font  subir.  On  est  la  proie  d'un 
mauvais  rêve.  C'est  la  rime,  c'est  cette  scélérate  qui 
est  coupable  de  la  plupart  de  ces  crimes  de  lèse-bon 


1.  V.  notamment  un  abrégé  du  Chevalier  au  Cygne,  dans  le  manu- 
scrit du  British  Muséum  Roi  15  E  VI  (f*^  273-292).  —  2.  Bandimi  de 
Sebotirc,  I,  256. 


I   PART.  MVR.  m. 
CHAP.  II. 


I  PART.  LIVR.   111. 
CHAP.  II. 


470  LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS 

sens.  C'est  elle  qui  imagine  de  placer  sur  les  lèvres  de 
Baudouin  de  Sebourc,  créant  un  nouveau  roi,  ce  vers 
d'un  couplet  en  on  :  a  Si  en  ares  couronne  de  fin  or, 
''sans  laton  (et  ailleurs  sans  billon)\))  C'est  elle  qui,  dans 
une  laisse  en  ine,  gratifie  Godefroi  de  Bouillon,  à  Jéru- 
salem, d'une  autre  couronne  qui  ne  fut  pas  trop  fine  ^  ! 
C'est  à  elle  que  nous  devons  ce  portrait  du  petit  Brun 
de  la  Montagne  ((  qui  demouré  estoit  un  moût  riche 
jouaux — Conques  nus  hom  ne  vit,  ne  pappe  ne  lec/ax  S) . 
Je  cite  au  hasard  et  pourrais  couvrir  ici  de  longues 
pages  avec  des  textes  aussi  étranges  et  aussi  concluants. 
Ils  lasseraient  bien  vite  la  patience  de  mes  lecteurs. 

'Une  autre  espèce  de  cheville,  mais  morale  celle-là, 
et  qui  ne  manque  pas  d'un  certain  caractère  utile  et 
élevé,  c'est  le  proverbe.  Dans  nos  dernières  chansons 
de  geste,  le  proverbe  fleurit  à  plaisir,  et  Ton  ne 
peut  vraiment  reprocher  à  cette  floraison  que  d'être 
un  peu  trop  abondante.  Trop  de  fleurs.  Il  y  a  certaines 
chansons,  comme  Baudiiïn  de  Sebourc^  dont  les  cou- 
plets se  terminent  le  plus  souvent  par  un  proverbe. 
Rien  n'est  plus  regrettable  qu'une  si  constante  et  si 
fréquente  périodicité.  Il  en  résulte  une  véritable 
monotonie  et  un  alourdissement  fâcheux.  Il  n'y  a  pas 
de  véritable  poésie  qui  puisse  résister  à  un  aussi 
bizarre  emploi  des  proverbes,  et  ce  sont  ciseaux  qui 
sont  faits  pour  lui  couper  les  ailes.  Je  me  rappelle  ici 
l'excellente  observation  de  Sainte-Beuve  sur  la  diffi- 
culté du  refrain  dans  les  chansons.  Le  poète  qui  est 
forcé,  après  six  ou  sept  vers  charmants,  de  retourner 
brusquement  à  son  refrain  et  de  le  rattraper  au  pas- 
sage,  cet  infortuné  chansonnier  donnait  à  Sainte- 


1.  Bauduin  de  Sebourc.  I,  p.  351.  —2.  Le  Chevalier  au  Cygne,  cité  dans 
V Histoire  littéraire^  XXV,  p.  510.  —  3.  Brun  de  la  Montaigne,  p.  30, 
etc.,  etc, 


LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS.  471 

Beuve  l'idée  d'un  homme  qui  serait  au  haut  d'une 
échelle  et  se  verrait  contraint  d'en  descendre  preste- 
ment toutes  les  cinq  minutes,  au  risque  de  se  casser 
le  cou.  Il  en  est  de  même  pour  ces  proverbes  à  la  fin 
de  chaque  couplet;  mais  je  dois  avouer  que  je  préfère 
le  refrain. 

11  y  en  a  pourtant  qui  sont  charmants,  de  ces  prover- 
bes dont  nous  faisons  le  procès,  et  l'on  en  ferait  vrai- 
ment un  fort  aimable  recueil,  j'allais  dire  un  bou- 
quet. Voici  quelques  échantillons  de  cette  anthologie 
dont  j'emprunte  les  éléments  à  plus  d'un  roman  du 
xiv*"  siècle  :  «  Quant  ne  set  c'un  seul  trou,  perdue  est 
li  soris  \  —  Amours  abandonnée  ne  vault  ung  vielz 
soulier  \  —  Du  car  le  piour  roe  ot  on  plus  souvent 
braire  ^  —  Car  povre  saint  voit  on  povrement  fes- 
toier  '\  —  Toutes  bouches  qui  rient  ne  voilent  pas 
baisier  ^  —  Qui  eslonge  des  iex  il  eslonge  du  cuer  ^ 

—  Et  chius  noe  bien  aise  cui  on  tient  le  menton  \  — 
Car  li  bons  est  trop  riches  qui  est  plain  de  santé  ^ 

—  Il  aprent  moult  de  coses  qui  par  le  païs  va^  — 
On  doit  toutes  besongnes  laissier  pour  le  disner  *\  » 

Parmi  ces  proverbes  il  y  en  a  de  badins  :  «  Qui 
volontiers  boit  vin,  Diex  li  sçet  bien  aidier  ^\  )>  Il  y  en 
a  qui  sont  empruntés  au  vocabulaire  des  joueurs  : 


1.  Bauduin  de  Sehourc,  I,  p.  69.  Nous  trouvons  ailleurs  ce  même 
proverbe  sous  une  autre  forme  :  «  Perdue  est  la  souris  (on  le  dit  de 
pieça), —  S'elle  ne  sçait  qu'un  trou  :  le  chat  l'estranglera.  »  —  2.  Tris- 
tan de  Nanteuil,  cité  par  Paul  Meyer,  Jahrhtich  fur  romanische  und 
englische  Literatur,  IX,  p.  362.  — 3.  Bauduin  de  Sebourc,  I,  p.  30.  — 
4.  Florent  et  Octavian,  cité  dans  V Histoire  littéraire,  XXVI,  p.  312.  Le 
vers  suivant  complète  le  proverbe  :  «  Et  povrement  en  sonnent  les  clo- 
ches au  moustier.  »  —  5.  Bauduin  de  Sehourc,  I,  p.  358.  Ce  proverbe 
est  répété  ailleurs  sous  une  forme  un  peu  différente  :  «  Car  telle  bou- 
che rist  qui  baisier  ne  volt  faire  »  [Ibid.,  II,  4).  Cf.  Tristan  de  Nan- 
teuil, 1.  c,  p.  26.  —  6.  Bauduin  de  Sebourc,  I,  p.  11.  —  7.  Ibid.,  Il, 
p.  352.  Cf.  ibid.  :  «  Chius  qui  boins  amis  a  est  souvent  soustenus.  »  — 
8.  Ibid.,  II,  p.  20.  —  9.  Ibid..  II,  p.  56.  —  10.  Ibid.,  II,  p.  84.  —  11.  Ibid., 
I,  p.  208. 


I  PART.  LIVR.  ni. 
CHAP.  II. 


1  PART.    lAVR.  m. 
CHAP.     11. 


472  LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS. 

((  Mais  tels  cuide  avoir  ds  qui  n'ara  mie  un  cis  \  »  11 
y  en  a  d'autres,  surtout  contre  les  femmes,  qui  ne 
laissent  pas,  comme  on  le  pense,  d'être  quelque  peu 
satiriques  et  mordants  :  <(  Qui  asne  et  femme  mainne 
sanspaine  n'ist  du  jour  \  —  Qui  en  famé  se  fie  petis 
est  ses  savoirs  ^  —  Et  vous  savés  comment  le  cuer  de 
femme  va  ;  Car  de  çou  c'on  li  prie  le  contraire  fera  \ 
—  Tel  qui  espeuse  au  prime  au  vespres'enrepent".  » 
Il  en  est  d'autres  qui  trahissent  une  certaine  obser- 
vation et  qui  nous  sont  restés  :  «  Toujours  sont  bien 
festiés  ceux  qui  ont  de  l'argent  \  —  Qui  d'un  serf  fait 
signour,  il  a  mauvais  loier  ■ .  »  Il  y  en  a  même  où  l'on 
se  permet  de  plaisanter  les  Français,  et  où  (quelle 
audace  !)  on  leur  reproche  d'être  trop  beaux  parleurs 
et  un  peu  vantards  ^  Comme  nous  avons  changé  ! 


Les  proverbes  ^  ne  sont  qu'une  des  formes  de  la 


1.  Bauduin  de  Sehourc,  I,  p.  373.  —  2.  Ibid.,  I,  p.  196.  —  3.  Bas- 
tars  de  Buillon^  éd.  Scheler,  v.  4251.  —  4.  Le  Chevalier  au  Cygne, 
cité  dans  V Histoire  littéraire,  XXV,  p.  515.  —  5.  Hugues  Capet^  éd. 
du  marquis  de  la  Grange,  v.  6139.  Cf.  dans  Bauduin  de  Sebourc  : 
«  Car  dame  sait  trop  bien  décevoir  son  baron  »  (II,  p.  3).  — •  6.  Ciperis 
de  Vignevaux,  v.  40,  cité  dans  VHistoire  littéraire,  XXV,  p.  20.  — 
7.  Bauduin  de  Sebourc,  I,  p.  118.  —  8.  Charles  le  Chauve,  v.  2559, 
2560,  cité  dans  VHistoire  littéraire,  XXV,  p.  99.  —  8.  Cf.  les  pro- 
verbes suivants  que  nous  n'avons  pas  voulu  introduire  dans  notre 
texte,  de  peur  de  l'alourdir  à  Texcès  :  «  Li  bons  qui  escoute,  s'il 
n'entent,  en  vault  pis  »  (Bauduin  de  Sebourc,  I,  p.  33).  ==  «  Par  mau- 
vais mariage  sont  perdut  mainte  gent  »  [Ibid.,  I,  75).  =«Mieus  vaut 
uns  seulz  deniers  (en  escript  le  trouve-on)  —  Gaigniet  en  loyauté, 
sans  nule  traïson  —  Que  de  l'avoir  d'usure  tout  plain  une  maison»  [Ibid.^ 
I,  93).  =  c(  Mais  chius  qui  mains  en  sçet,  c'est  chius  qui  miex  i  croit  » 
(Ibid.  I,  202).  =  «  Dont  uns  proverbes  dist  c'on  doit  bien  recorder  — 
Que  li  homs,  quant  il  a  grâce  du  main-lever,  —  Il  poet  bien,  che  dist- 
on,  dormir  jusqu'au  disner  »  [Ibid.,  1,  278).  =  «  Chieus  qui  trop  haut 
chante,  quant  Diex  volt,  tost  plourra  »  (Ibid.,  I,  265)  :^  «  Puis  c'uns 
lions  est  Jones, assés  de  riquece  a  »  {Ibid.,  11,52).=  «Tant  va  li  kanne 
à  l'iauwe  qu'il  li  convient  hrisier  )>  (Ibid.,  I,  206).  ==  «  Onques  larges 
cuers  maisement  ne  fina  »  (Chronique  de  Duguesclin,  v.  1537).  =  «  Ung 
jour  de  respit  vault  cent  jours  bien  souvent  »  (Galien,  éd.  Stengel, 
p.  76).  =«  Onquez  nuls  homs  ne  vit,  ne  esté,  ne  yver,—  Qu'il  fut  maras- 


LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS.  473 

morale  universelle  ;  mais  ils  en  sont  à  coup  sûr,  la 
forme  la  plus  saisissante  et  la  plus  imagée.  Nos  poètes 
du  xiv''  siècle  ne  s'en  sont  pas  contentés,  et  font 
de  la  morale  à  tout  propos,  même  hors  de  tout  propos. 
Il  n'est  pas  rare  de  les  voir,  après  un  épisode  des  plus 
scabreux,  devenir  soudain  graves  et  lancer  des  apo- 
phtegmes. C'étaient  tout  à  l'heure  des  docteurs  en 
amour  libre,  et  les  voilà  qui  se  transforment  tout 
d'un  coup  en  austères  professeurs  de  morale.  L'au- 
teur de  Baiiduin  de  Sebourc  dont  la  casuistique  est 
loin  d'être  sévère,  qui  a  lu  les  fableaux,  qui  les  imite 
volontiers  et  a  pour  la  bâtardise  des  indulgences  sin- 
gulières, ce  joyeux  compère  s'interrompt  à  tout 
instant  pour  formuler  un  axiome  moral  *  :  a  Or 
commenche  matere  c'on  doit  auctorisier.  —  Otant 
vaut  à  oïr  com  sermon  de  moustier.  —  Bien  i  poet-on 
aprendre  à  vivre  sans  pechier  —  Et  à  loyauté  faire  et 
le  mal  à  laissier.  —  Mais  aucunes  gens  sont,  bien  le 
puis  tesmoingnier — Qui  n'aimment  pas  tant  Dieu  qu'il 
font  le  tavernier.  »  Sauf  le  dernier  trait,  qui  est  drôle, 
c'est  bien  lourd,  et  il  y  a  dans  Baiiduin  cinq  cents 
vers  tout  pareils,  s'il  n'y  en  a  pas  mille.  Le  pire  est  que 
ce  moraliste  vise  à  être  théologien.  »  Chiens  est  bien 
eûreus  qui  prend  en  Dieu  plaisanche  :  —  Car  plai- 
sanche  si  vault  otant  que  soufTisanche,  —  Et  li  souffi- 

tre  bonne  pour  enffansessaucher»  (J&ic?.,  p.  103).  =  «  Mariages  qu'est 
fait  par  amor  désirée  —A  paine  vient  à  bien,  c'est  bien  cose  prouvée. 
—  Quant  c'est  par  avarice,  il  ne  valent  rien  née  »  [Le  Chevalier  au 
Cygîie,  cité  dans  l'Histoire  littéraire,  XXV,p.  511,  v.  37).  —  «  Car  li  tizon 
bruslé,  ce  dist-on  bien  souvent,  —  Qui  le  retourne  au  feu  plus  de  legier 
se  prent  »  (Florent  et  Octavian,  v.  12668,  12669,  cités  dans  Y  Histoire 
littéraire,  XXVI,  p.  327).  =  «  Pour  ce,  dist  un  provierbe  dont  me  suis 
remembrant,  —  C'on  nourrit  tel  quaiel  et  va-on  allevant,  —  Qui  puis 
court  sus  son  maistre  ^{Giperisde  Vignevaus.y.  3578  et  ss.,  cité  dans 
V Histoire  littéraire,  XXV,  p.  29).  ^=.  ÎTne  dernière  observation  :  il  va 
sans  dire  qu'on  peut  retrouver  la  plupart  de  ces  proverbes  ailleurs  que 
dans  nos  Chansons  de  geste. 
1.  BoKcluin  de  Sehou.rc,  I,  p.  151. 


I  PART.   FAVR.  111. 
GHAP.  II. 


I   PART.  LlYR.  Ut. 
CHAP.  II. 


474  LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS. 

chanche  est  apellée  creanche,  —  Et  li  creanche  est 
Diex  qui  nous  donne  substanche.  —  Diex  nous  voeille 
tenir  en  loyal  esperanche.  »  Quel  pathos  ^  ! 

11  y  a  du  pédantisme  dans  cette  morale,  et  nos  der- 
niers poètes,  en  effet,  sont  trop  souvent  pédants.  L'au- 
teur de  Bauduin  de  Sehourc  se  pique  d'érudition, 
expose  en  assez  bons  termes  le  symbolisme  compliqué 
des  bestiaires  '^,  fait  une  distinction  savante  entre  les 
saints  qui  ont  porté  le  nom  de  Julien  ^  et  ne  doute 
pas  que  le  mot  argent  ne  dérive  A'ardet  gentem  \  Cu- 
velier  cite  à  plaisir  Caton  et  le  Psautier  ^,  et  nous  avons 
vu  tout  à  l'heure  ce  bourguignon  qui  composa  le  Girart 
de  Itoiissillon  en  rimes  plates,  nous  l'avons  vu  se  pâmer 
d'admiration  devant  l'empereur  Auguste  «  qui  faisait 
apprendre  des  métiers  manuels  à  toutes  ses  filles, 
nièces  et  cousines  » .  On  sent  les  approches  de  la  Re- 
naissance, et  que  l'on  soupire  vaguement  vers  l'anti- 
quité. Cette  savantasserie,  d'ailleurs,  n'a  rien  de 
sérieux  et  ne  doit  être  ici  considérée  que  comme  une 
preuve  de  mauvais  goût.  Il  est  rare  que  l'érudition, 
même  la  bonne,  ne  fasse  pas  tort  à  la  poésie. 

On  peut  dire  que  les  pédants  en  général,  et  même 
les  érudits,  ne  sont  aucunement  observateurs  et  que 
l'art  des  nuances  leur  échappe  absolument.  Il  en  est 
ainsi  de  nos  romanciers.  Ils  sont  absolument  étrangers 
à  toutes  les  délicatesses  de  l'observation.  Nos  primitifs. 


1.  Bauduin  de  Sehourc^  I,  p.  238.  Cf.,  I,  p.  5,  un  éloge  de  riionnête 
femme  qui  ressemble  fort  à  un  passage  de  la  Chanson  d'Aspremont  : 
c(  La  bonne  preude  femme,  c'est  bien  drois  c'on  la  prise  »,  etc.  Cf. 
Aspremont,  éd.  Guessard,  p.  27  :  «  La  prodefame  doit  on  chière 
tenir,  »  etc.  —  2.  «  Une  bonne  personne,  amis  à  Jesu  Cris,  —  Qui 
bonne  vie  mainne  et  en  fais  et  en  dis  —  Est  appelles  lions  es  anchiens 
escris  »  (Bauduin,  II,  p.  126).  «  Preudons  est  figurés  à  un  lion  ra- 
mage ;  —  Si  comme  lions  fut  et  keurt  par  le  bousquage,  —  Devons 
fuir  pecliiet,  glouternie  et  outrage  »,  etc.  (Ibid.,  p.  127).  —  3.  Ibid,,  I, 
p.  133.  —4.  Ibid.,  I,  p.  34.-5.  V.  5581  et  ss.  et  I.  p.  204.  Cf.  Bauduin 
de  Sebourc,  I,  p.  352  etc. 


LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS.  475 

C6îrtes,  ne  s'y  entendaient  gnère  mieux  ;  mais  ils  rache- 
taient ce  défaut  par  tant  de  naturel  et  de  primesauterie 
qu'on  le  leur  pardonnait  aisément.  Puis,  ils  savaient 
dessiner  un  caractère,  peindre  une  passion  et  nous 
faire  parfois  assister  au  combat  du  Bien  et  du  Mal  dans 
le  plus  profond  d'une  âme  humaine.  Ganelon,  dans  le 
Roland,  n'est  pas  un  traître-né,  et  il  lutte  avant  de 
tomber.  Rien  de  pareil  dans  les  œuvres  des  xiv'  et 
xv^  siècles,  même  dans  les  meilleures.  Voyez  Baudouin 
de  Sebourc.  Ce  géant  brutal  et  sensuel,  ce  débauché 
et  ce  mystique,  qui  va  jusqu'à  être  fier  de  ses  trente 
bâtards  et  jusqu'à  se  panader  à  leur  tête,  se  soumet 
un  jour  aux  plus  extraordinaires,  aux  plus  sublimes 
pratiques  de  la  pénitence.  Vous  me  direz  que  c'est 
l'histoire  de  beaucoup  de  Saints,  et  que  le  repentir 
ennoblit  tout.  Tel  n'est  pas  le  cas  de  notre  Baudouin, 
et  il  n'y  a  chez  lui  rien  de  vivant.  C'est  un  repentir 
et  une  conversion  mécaniques.  Sa  vie  est  comme  par- 
tagée en  deux  tranches  que  rien  ne  rattache  l'une  à 
l'autre.  Ni  soupirs  vers  le  Bien,  ni  haine  du  Mal,  ni 
bataille  morale.  Il  semble  que  ces  sortes  de  person- 
nages n'aient  pas  d'articulations.  Dans  ce  roman  (qui 
est,  encore  une  fois,  le  moins  méprisable  de  tous)  le 
traître  Gaufroi  dit  tranquillement  à  ses  hommes  : 
«  Soions  tous  traîtres  ».  Et  les  autres,  vrais  fantoches, 
de  lui  répondre  :  «  Gaufrois,  vous  dites  voir  par  le 
corps  saint  Elie  ;  —  Or  pensés  d'essauchier  faussetet 
et  envie  \  »  Voilà,  malheureusement,  ce  qui  se  fait 
trop  souvent,  mais  qui  ne  se  dit  jamais.  Les  méchants 
ne  sont  pas  si  sots. 


1.  Baudtmi  de  Sehoiirc,  I,  17.  Il  faut  signaler  quelques  exceptions  à 
cette  règle  presque  générale,  et  Fauteur  de  Tristan  de  Nanteuil,  par 
exemple,  a  dessiné,  avec  quelque  observation  et  quelques  nuances, 
le  caractère  de  son  héros.  (Paul  Meyer,  1.  c,  p.  31.) 


I  PART.  LIVR.   III. 
CHAP.  II. 


l  PART.   I-IVH.   m. 
CHAP.   11. 


470  LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS. 

Il  ne  faut  pas  s'étonner  si,  avec  un  tel  système  poé- 
tique, l'héroïsme,  le  véritable  héroïsme  est  enbaisse\ 
Mais  pourquoi  parler  de  poésie?  Nous  avons  affaire 
à  une  méchante  prose,  qui,  de  douze  syllabes  en 
douze  syllabes,  est  d'aventure  coupée  par  des  rimes. 
Je  préfère  cent  fois  le  réalisme  à  cette  platitude,  et  je 
goûte  sincèrement,  dans  Brun  de  la  Montaigne,  le  por- 
trait vivant  d'un  pauvre  cheval  fourbu  :  «  Si  estoit-il 
mouilliez  d'eaue  qu'il  ot  suée.^  —  La  pel  avoit  plus 
rouge  et  plus  ensanglantée  —  Que  sont  mains  de 
bouchier  quant  la  char  est  tuée  ^  ».  Je  la  vois  cette 
pauvre  bête,  et  elle  n'est  pas  sans  m'inspirer  quel- 
que pitié  que  Verlaine  partagerait.  Cette  peinture 
brutale  est  vraie,  et  je  l'aime  mieux,  dois-je  l'avouer, 
que  ce  fade  amour,  un  peu  bête,  qui  triomphe  en 
toutes  ces  œuvres  efféminées  et  molles  :  «  Qui  veult 
aprendre  honneur  et  suivre  courtoissie  — Les  dames 
doit  loer  et  l'amoureusse  vie  ^  »  Ils  sont  d'ailleurs,  ces 
pauvres  poètes,  aussi  incapables  d'exprimer  la  vraie 
douleur  que  la  solide  tendresse.  Pour  tout  dire,  leur 
rhétorique  m'exaspère,  et  il  m'est  plus  d'une  fois 
arrivé  de  fermer  ces  gros  manuscrits  niais  avec  un  ennui 
qui  allait  jusqu'à  la  colère. 

Ils  essaient  pourtant  de  nous  faire  rire  ;  mais  quel- 
les plaisanteries  de  caserne!  Je  comprends  encore 
les  soldats  français,  après  Cocherel,  qui  s'écrient  en 
riant  :  «  Bertran  de  Claquin  à  la  chière  membrée  — 
Nous  a  donné  du  lart  à  mettre  en  no  porrée\  »  Mais 
j'admire  moins  ces  grosses  facéties  lugubres  que  nos 


1.  «  Les  défectuosités  de  Lépoque  précédente,  à  peine  diminuées, 
ne  sont  plus  compensées  par  autant  de  grandeur  »  (Gaston  Paris,  His- 
toire poétique  de  Charlemagîie,  p.  25).  —  2.  Brun  de  la  Moîitaigne, 
éd.  P.  Meyer,  v.  270-272.— 3.  Ibid.,  v.  1-2.  Cf.  un  peu  plus  loin  :  «  Hui- 
mès  orrés  chançon  bone  et  bien  agencie;  —  Car  à  Flionneur  d'Amours 
la  mati(M^e  est  traitic.»— 4.  Chronique  de  Bertrand Di({/uesclin,l,  p.  166. 


LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS.  477 

premiers  poètes  eux-mêmes  n'ont  pas  assez  dédai- 
gnées :  ((  Païen  (dit  Galien  à  Pinart  qu'il  vient  de 
tuer  et  dont  il  a  jeté  le  corps  à  l'eau),  or  vous  aies 
baignier  \  »  Le  bâtard  de  Bouillon  dit  de  même  h 
Corsabrin  qu'il  vient  de  désarçonner  :  «  Vous  avez  tant 
beût  que  dormir  vous  faurra  ^  »  C'est  délicat,  comme 
on  le  voit,  et  il  n'y  a  de  plus  fin  que  les  gauloiseries  et 
gaudrioles  amoureuses.  Il  faut  cependant  être  juste 
et  confesser  qu'on  rencontre  ça  et  là  de  véritables 
scènes  d'opérette  et  qui  sont  faites  pour  ravir  nos 
metteurs  contemporains  dont  la  pruderie  n'est  pas 
l'ordinaire  vertu.  Telle  est  la  scène,  vraiment  digne 
de  Molière,  où  l'on  voit  les  trente  mères  des  trente 
bâtards  de  Baudouin  qui,  leurs  petits  au  cou,  pour- 
suivent à  travers  champs  le  père  de  leurs  fils  :  «  Et 
crioient  trestoutes  à  haut  ton  :  a  Vien  veoir  ton  en- 
fant ^  »  C'est  du  vrai  comique,  et  l'on  en  peut  dire 
autant  de  cet  épisode,  également  très  moliéresque,  où 
le  comte  de  Damas  feint  d'être  sourd  pour  ne  pas 
révéler  au  roi  de  Constantinople  le  secret  de  la  nais- 
sance de  Galien  \  Mais  le  chef-d'œuvre  du  genre 
et  qui  atteint  la  bouffonnerie  de  nos  opérettes  les 
plus  osées,  ce  sont  ces  pages  égrillardes  de  Bauduin 
de  Sebourc  où  le  comte  de  Flandre,  indigné  de  voir 
sa  sœur  aimer  le  héros  du  poème,  et  voulant  dé- 
cidément savoir  à  quoi  s'en  tenir  sur  la  «  conclu- 
sion »  d'un  tel  amour,  prend  les  vêtements  de  cette 
sœur  qu'il  a  trop  raison  de  soupçonner  et  va  faire, 
sous  ce  déguisement,  une  déclaration  brûlante  à 
Baudouin.  Par  bonheur,  celui-ci  a  été  prévenu  du 
tour  pendable  que  lui  veut  jouer  le  Comte,  et  il 

1.  Galien,  éd.  Stengel,  p.  188.  —  2.  Li  Bastars  de  Bouillon,  éd.  Sche- 
1er,  vers  5006.  —  3.  Bauduin  de  Sebourc,  II,  p.  107.  —  4.  Galien, 
1.  c,  p.  22. 


I   PART,  LlVll. 
CHAI'.  Il, 


I  PART.  1JVI\.  m. 
CHAP.  H. 


478  LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS. 

répond  aux  protestations  amoureuses  de  la  prétendue 
dame  par  des  révoltes  dignes  de  Joseph,  par  une  in- 
dignation pudique,  par  d'admirables  protestations 
de  chasteté  :  a  J'ameroie  trop  miex  la  teste  avoir 
trenchie  —  Que  je  vous  acolaisse  seulement  une  fie.  » 
Il  fait  le  prude,  il  baisse  les  yeux,  il  professe  un  cours 
de  morale  :  «  A!  dame,  vraiement  mal  estes  avoiie  — 
Qui  perdre  vous  voles  et  faire  à  vo  lignie  —  Blasme 
et  honte  si  grant.  »  Bref,  le  Comte  est  joué,  et  le  voilà 
absolument  convaincu  de  la  parfaite  innocence  de  sa 
sœur.  Il  reprend  ses  habits  d'homme,  et  Baudouin,  qui 
pousse  Fimpudenceun  peu  loin,  vient  alors  le  trouver 
et  lui  dire  d'un  ton  grave  :  «  M'est  avis  que  vous  feriez 
bien  de  marier  votre  sœur.  Elle  en  a  grand  besoin.  » 
Ce  qu'il  y  a  de  plus  étonnant,  c'est  que  le  Comte  le 
croit  et  qu'il  va,  le  benêt!  jusqu'à  nommer  Bau- 
douin son  sénéchal  et  à  lui  confier  la  garde  de  sa 
sœur  V  La  comédie  est  peu  morale,  mais  elle  est 
complète.  Il  conviendrait  seulement  que  la  première 
scène  et  la  plus  importante,  celle  de  la  déclaration, 
fut  jouée  dans  l'obscurité.  Mais  ce  n'est  pas  là  une 
difficulté,  et  il  n'y  a  qu'à  baisser  la  rampe. 

Cette  scène,  qui  est  vraiment  bien  menée,  va  nous 
servir  de  transition  toute  naturelle  pour  en  venir 
aux  rares  éloges  qu'on  ne  saurait,  sans  partialité, 
refuser  à  ces  pauvres  poètes,  dont  nous  avons  été  con- 
damné à  dire  tant  de  mal. 

Il  serait  trop  aisé  vraiment  de  signaler  quelques 
traits  heureux  dans  ces  quelques  cent  milliers  de  vers 
qui  composent  le  fatigant  répertoire  des  romans  du 
xiv"*  siècle,  et  il  n'y  a  pas  un  seul  de  ces  romans,  si 
médiocre  qu'il  soit,  dont  on  ne  puisse  dire,  comme 

1.  Batiduin  de  Sebourr,  I,  pp.  90-97. 


LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS.  479 

le  personnage  d'une  comédie  célèbre  :  «  Il  y  a  un 
beau  vers.  »  Certes  ce  sont  de  beaux  vers  que  celui  de 
la  Chronique  de  Bertrand  Duguesdin^ ,  a  Sans  redoub- 
c(  ter  la  mort  aloit  toujours  devant  »,  et  cet  autre  des 
Enfances  Garin:  a  Plus  gentil  est  que  moi,  car  cuer 
«  a  de  lion  \  »  C'est  cornélien  et  superbe  ;  mais  on  ne 
saurait,  en  vérité,  juger  un  livre  d'après  une  ligne. 
C'est  tout  le  livre  qu'on  doit  lire,  et  il  y  faut  parfois 
quelque  courage. 

Je  me  suis  toujours  persuadé  que  le  genre  des- 
criptif est  celui  de  tous  où  il  est  le  plus  facile  d'excel- 
ler, et  quelques  écrivains  trop  vantés  de  notre 
xix""  siècle  sont  peut-être  ici  pour  me  donner  raison. 
Les  poètes  du  xiv""  sont  avant  tout  des  conteurs,  et  ils 
accumulent  tant  d'aventures  dans  leurs  romans  qu'il 
est  fort  difficile  d'en  donner  aujourd'hui  un  résumé 
rapide  et  clair.  Plus  d'une  fois,  cependant,  ils  cèdent 
à  la  tentation  d'interrompre  leur  récit  pour  peindre 
une  jolie  fresque.  Je  ne  sais  rien  de  plus  vivant  que 
la  description  d'un  «  grand  pardon  d'armes  »  dans 
Ciperis  de  Vignevaiix  ^^  si  ce  n'est  celle  qu'on  lit  dans 
Bauduin  de  Sebourc  et  qui  est  vraiment  charmante''. 
Il  n'y  a  pas  jusqu'au  très  ennuyeux  auteur  de  Tristan 
de  Nanteuïl  qui  ne  soit  heureusement  inspiré  par  ces 
tournois  qui  tenaient  tant  de  place  dans  la  vie  de  nos 
pères,  et  qui  ne  consacre  un  aimable  tableau  de  che- 
valet à  ce  fenestrage  qui  précédait  les  grandes  joutes, 
alors  que  chaque  jouteur,  pour  se  faire  connaître, 
suspendait  aux  fenêtres  de  sa  maison  son  heaume,  sa 
bannière  et  les  écussons  de  ses  armes '\  Plus  solennel. 


1.  Chronique  de  Bertrayid  Bugiiesclin,  v.  71.  — 2.  Enfances  Garin, 
Bibl.  nat.,  fr.  1460,  fo  39,  v.— 3.  Histoire  littéraire,  XXVI,  pp.  20,  21. 
—  4.  Bauduin  de  Sehourc,  I,  p.  77.  —  .5.  Histoire  littéraire,  XXV, 
p.  242.  Cf.  Ducango,  au  mot  fenestragium. 


\   PART.  LIVR.  m. 
CHAP.   II. 


I   PAUT.  LIVll.  m. 
CIIAP.  H. 


480  LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS. 

plus  saisissant  encore  est  le  récit,  dans  Cuvelier,  de 
l'entrée  des  Français  à  la  Rochelle  ^  ;  mais,  si  j'avais  à 
choisir  entre  tant  de  tableaux,  il  me  semble  que  je 
donnerais  volontiers  la  préférence,  non  pas  à  cette 
prétentieuse  description  du  Paradis  que  l'auteur  de 
Bauduin  de  >S^Âo^/rc  emprunte  sans  doute  à  une  Vie  de 
saint  Brandan  ^  mais  tout  simplement,  peut-être,  à 
une  page  de  ce  même  roman  où  nous  assistons  à  une 
fête  dans  la  ville  de  Nymaie  :  «  Qu'elle  est  belle  et 
garnie  d'honneur^  cette  cité  de  Nymaie!  Pas  une  rue 
qui  ne  soit  encourtinée  de  draps  d'or,  si  bien  que  cest 
mélodie.  L'herbe  odorante  et  douce  jonche  toute  la 
chaussée.  Partout  ce  sont  des  danses  et  des  quaroles 
aux  sons  des  cors  sarrasinois.  L'amant  tient  et  mène 
son  amie,  et  ils  parlent  tous  deux  d'amour  et  de  drue- 
rie.  Toutes  les  bourgeoises  ont  revêtu  leurs  plus  beaux 
habits  :  couronnes  et  capiaus  sour  maint  chief  reflam- 
bie.  Les  chevaliers  s'amusent  à  briser  des  lances,  et 
les  fils  de  bourgeois  jouent  à  l'escrime.  Aux  fenêtres 
pendent  les  hauberts  geserans^  plus  luisans  que  For 
qui  flamboie.  Les  écuyers  font  danser  des  ours  à  grant 
huerïe.  Bref,  il  n'y  a  pas,  dans  cette  vie  mortelle,  un 
homme,  un  seul  homme,  si  triste  et  si  dolent  qu'il  fût, 
qui  n'oubliât  son  chagrin  à  Nymaie  ^  »  On  croit  y  être. 
Les  portraits  sont  d'une  facture  plus  difficile  et 
sont  rarement  exempts,  dans  nos  derniers  romans, 
de   cette  banalité  qui  est  le  fléau  de  cette  littéra- 
ture en  désarroi,  h^wi^nv  à' Hugues  Capet  a  bien  des 
défauts,  mais  du  moins  il  n'est  pas  toujours  vulgaire 
et  brosse  ses  portraits  d'un  pinceau  assez  hardi.  Celui 
de  son  héros  n'est  pas  assez  original,  peut-être,  mais 


1.  Chroîiique  de  Bertrand  Duguesclm,  II,  pp.  278.  —  2.  Bauduin  de 
Sebourc,  II,  p.  4(3-55.  Nous  aurons  lieu  d'en  reparler  plus  loin.  — 
3.  Ibid.,  I,  p.  5. 


LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS.  481 

il  est  vivant  :  «  Voyez-vous  Hiion  assis  sur  son  cheval, 
couvert  de  son  haubergeon  qui  est  si  bien  ouvré  à 
devis,  fleurs  de  lis  d'or  sur  fin  azur?  Derrière  lui, 
garni  de  ses  armes,  s'avance  le  noble  et  preux  con- 
nétable. Quatre  francs  chevaliers  sont  au  frein  d'Huon, 
pour  garder  et  protéger  le  vassal.  Quant  à  lui,  il  est 
très  fort  sous  son  armure  et  porte  en  sa  main  un  grand 
marteau  de  fer.  Son  cheval  fait  alors  un  bond  de  dix- 
huit  pieds  et  la  flamme  jaillit  des  cailloux  gris.  Entrer 
dans  la  bataille  et  commencer  Vestris,  voilà  ce  que 
demande  Huon,  et  il  en  est  entalentis  plus  chaudement 
que  II  lous  affamés  n'est  d'entrer  es  berbis  \  » 

Ils  ne  sont  pas  orateurs,  nos  poètes,  et  ne  com- 
prennent par  leurs  romans  comme  les  anciens  com- 
prenaient leurs  chroniques,  en  les  bourrant  de  longs 
discours  imaginaires  qu'ils  plaçaient  trop  complai- 
samment  sur  les  lèvres  de  leurs  grands  hommes. 
Cuvelier  procède  un  peu  à  l'antique,  quand  il  prête  à 
son  Du  Guesclin  toute  une  série  de  discours  qui  ont 
d'ailleurs  une  allure  et  un  fondement  historiques.  Ce- 
lui que  le  bon  Bertrand  adresse  à  tous  ces  bandits  des 
grandes  compagnies  pour  les  décider  à  aller  en  Espa- 
gne, cette  très  madrée  et  très  habile  allocution  n'est 
pas  loin  d'être  un  chef-d'œuvre'.  Le  grand  connéta- 
ble cependant  n'avait  jamais  eu  le  loisir  ni  l'idée 
d'apprendre  l'art  de  parler,  et  il  n'y  avait  pas  en  lui 
l'étoff'e  d'un  de  ces  avocats  dont  l'auteur  de  Bauduin 
de  Sebourc  a  si  bien  reproduit  la  sèche  et  juridique 
éloquence  ^  Il  eût  mieux  compris  les  harangues  mili- 
taires du  même  poète,  qui  sont  courtes  et  pratiques  : 

1.  Hugues  Capet,  éd.  du  marquis  de  la  Grange,  v.  3819  et  ss.  — 
2.  Chronique  de  Bertrand  DuguescUn,  v.  7259  et  ss..  et,  surtout,  7303 
et  ss.  Cf.  V.  7367  et  ss.  —3.  V.  le  plaidoyer  de  Tavocat  en  faveur  d'une 
demoiselle  que  le  comte  d'Angers  voulait  empêcher  de  se  marier  (II, 


I   PART.  LIVR.  m. 
CHAP.  II. 


PART.  LlVll.  I 
CHAP.   II. 


482  LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS. 

((  Si  VOUS  m'abandonnez  en  la  bataille,  je  vous  pen- 
drai \  )^  Et  ailleurs  :  <(  Ayez  bon  sang  en  vous,  et  ne 
vous  effrayez  pas.  Tout  l'argent  que  vous  conquerrez 
sera  pour  vous  ^  »  Les  routiers  des  grandes  compa- 
gnies auraient  bien  saisi  cette  éloquence-là. 

Nous  disions  tout  à  l'heure  que  nos  derniers  ro- 
manciers sont  surtout  des  conteurs,  et  c'est,  en  effet, 
dans  le  récit  qu'ils  excellent,  quand  il  leur  arrive 
d'être  bien  inspirés.  Il  y  a  dans  Bauduin  de  Sebourc, 
notamment,  plus  d'une  page  émouvante  et  quelque- 
fois grandiose.  Telle  est  la  belle  histoire  du  lion,  qui 
eut  mérité  d'être  illustrée  par  un  Gustave  Doré  et  qui, 
par  instants,  touche  presque  au  sublime.  Ce  lion,  qui 
plains  fu  de  hidour,  ce  lion  énorme  et  superbe  a  été 
chargé  par  Dieu  de  veiller,  jour  et  nuit,  sur  une  très 
précieuse  et  incomparable  relique,  sur  une  fiole  qui  est 
pleine  du  sang  de  Jésus-Christ.  Il  a  été  fidèle  à  sa  mis- 
sion, et  voici  que  Baudouin  arrive  un  jour  près  de  la 
montagne  où  la  formidable  bête  est  en  faction.  Le 
chevalier  s'agenouille,  et  le  lion  aussi  qui  est  venu 
au-devant  de  lui  comme  au-devant  du  libérateur  at- 
tendu et  qui  de  joie  fait  sa  keuwe  autour  lui  tortillier, 
Baudouin  cependant  ne  comprend  pas  ce  qu'on  l'on 
veut  de  lui,  et  le  lion  se  charge  de  le  lui  faire  com- 
prendre :  il  Vahert  par  la  jambe,  doucement,  et  le 
traîne  ainsi  jusqu'au  forgier  où  est  conservée  la  fiole 
pleine  du  sang  qui  tous  nous  rechuta.  Une  Voix  se  fait 
alors  entendre  dans  le  ciel  :  «  Baudouin,  dit  la  Voix, 
tu  as  sous  les  yeux  le  sang  de  Jésus-Christ  qui  a  été 
conservé  à  Jérusalem  jusqu'à  l'arrivée  de  Godefroi  de 
Bouillon.  »  Il  s'agit  de  commencer  sur  le  champ  l'œu- 
vre de  la  délivrance  et  de  s'emparer  tout  d'abord  de 

1.  Bauduin  de  Seboiirc,  II,  p.  215.  —  2.  Ibid.,  74,  p.  252^ 


LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS.  483 

la  ville  voisine  qui  est  au  pouvoir  des  Sarrazins.  Bau-  ii'AiiT./.i^K.  m-. 

,  ^  CHAI».  II. 

douin  monte  à  cheval  sur  le  lion,  et  ils  se  dirigent  ^ 

tous  deux  vers  Abilant  dont  ils  franchissent  bientôt 
la  porte.  Le  lion  rugit  et  le  chevalier  brandit  son 
épée.  Terrible,  éperdu,  farouche,  le  lion  s'élance  avec 
son  cavalier  dans  les  rues  de  la  ville  et  massacre  tout 
sur  son  passage.  Les  païens,  tous  les  païens  fuient,  et 
c'est  une  épouvantable  rumeur  dans  une  épouvantable 
mêlée.  Rien  n'est  plus  beau  que  l'entrée  du  lion  et 
de  Baudouin  dans  le  palais  du  Soudan,  et  je  crois 
voir  le  dessin  que  Gustave  Doré  aurait  pu  faire  et  qui 
n'a  jamais  été  fait.  Cependant  il  y  a  encore  des  chré- 
tiens dans  Abilant  :  Baudouin  les  réunit  et  leur 
montrant,  avec  une  dignité  presque  sacerdotale,  la 
sainte  relique  qu'il  a  apportée  :  «  Voici  le  sang  de 
Dieu,  dit-il  ;  adorez-le  \  »  Cette  majesté  pieuse  et  digne 
d'un  prêtre,  le  chevalier  ne  la  gardera  pas  longtemps. 
11  aperçoit  soudain  Yvorine  la  belle  dont  il  a  jadis 
été  le  dru  :  tout  son  sang  frémit  et  bout;  il  est  pris 
d'un  accès  de  sensualité  brutale  et  folle;  il  oublie  sa 
femme  Blanche,  descend  de  son  lion  et  accolle  la  pu- 
celle.  Mais  alors  il  se  passa  quelque  chose  d'horrible. 
Le  lion,  devenant  tout  à  ôoup  furieux,  se  jette  sur 
Yvorine,  lui  ouvre  la  poitrine  avec  ses  dents  et  lui 
arrache  le  cœur.  Puis,  ce  terrible  justicier  s'éloigne 
de  Baudouin  dont  il  vient  de  châtier  l'adultère.  Il 
s'élève  au  ciel  comme  un  oiseau,  et  disparaît.  C'était 
un  ange  ^ 

Cet  épisode  du  lion  est  sans  doute  un  emprunt  que 
l'auteur  de  Bauduin  de  Sebourc  a  fait  à  quelque 
légende  dont  il  ne  serait  pas  impossible  de  retrouver 
la  trace.  11  est  certain  que  le  lion  tient  une  place  con- 

L  Bauduin  de  Sebourc,  II,  p.  128  et  ss.—  2.  Ibid.,  II,  p.  145. 


1  PART.  LIVR.  m. 
CHAP.   II. 


484  LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS. 

sidérable  dans  le  merveilleux  chrétien,  et  je  doute, 
s'il  faut  dire  ici  toute  ma  pensée,  que  Tesprit  médio- 
cre et  bourgeois  de  notre  romancier  ait  pu  s'élever 
de  lui-même  à  une  aussi  haute  imagination.  Malgré 
tout,  il  a  parfois  de  certains  sursum,  et  c'est,  par  exem- 
ple, une  fort  belle  scène  que  celle  où,  dans  le  feu  le 
plus  ardent  d'un  combat  décisif  contre  le  traître 
Gaufroi,  le  comte  de  Boulogne,  Wistace,  reçoit  vingt 
blessures  mortelles  et  où,  ne  voulant  pas  déserter  le 
champ  de  bataille,  il  se  fait  transporter  en  pleine  mêlée, 
pantelant  et  moribond,  sur  une  litière  au-dessus  de 
laquelle  il  ordonne  de  placer  très  haut  sa  bannière 
comtale,  afin  qu'on  la  voie  de  toutes  parts  et  que, parmi 
les  siens,  (restons  li plus  couars  ait  cuer  de  chevalier'^, 
A  ce  noble  épisode,  à  ce  dernier  vers  qui  est  vraiment 
magnifique,  il  convient  d'opposer,  comme  contraste, 
cette  scène  d'opérette  (encore!)  où  Baudouin  de  Se- 
bourc,  qui  s'est  travesti  en  moine  et  se  dit  porteur 
de  tous  les  pouvoirs  du  Pape,  confesse  toutes  les  pu- 
celles  du  pays  et  écoute,  en  riant  d'un  mauvais  rire, 
le  récit  sacramentel  de  tous  leurs  méfaits  amoureux. 
Sa  drue,  son  amie,  sa  Blanche  est  la  seule  qui  n'ait 
rien  à  avouer  de  pareil,  si  ce  n'est  son  amour  pour 
un  certain  bachelier,  très  vaillant  et  très  beau,  qui 
s'appelait  Baudouin  et  dont  elle  est  depuis  trop  long- 
temps séparée.  Alors  le  faux  moine,  le  faux  confes- 
seur, tout  rayonnant  d'allégresse,  oublie  son  rôle  et 
s'écrie:  «C'est  moi  qui  suis  Baudouin.  »  On  peut  juger 
de  la  joie  de  Id.danselle'^.  Nous  ne  saurions  nous  y 
associer  et  ne  voyons,  dans  cette  anecdocte  sacrilège 
et  graveleuse,  qu'un  souvenir  de  nos  fableaux  ou  un 


1.  Bauduin  de  Sehourc,  I.  p.  252.  —  2.  Ihid.,  II,  pp.  95  et  ss.,   et 
surtout,  p.  114. 


LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS.  m 

conte  à  la  Boccacc,  digne  d'être  nn  jour  traduit  par 
la  Fontaine  et  de  dérider  Voltaire. 

11  y  a  aussi  cette  scène  vraiment  originale  où  nous 
voyons  une  héroïne  du  même  poème  commander  à 
un  peintre  la  représentation  sur  un  drap  d'or  de 
tous  les  événements  un  peu  compliqués  qui  ont  été 
jusque  là  racontés  dans  le  roman.  L'auteur  trouve 
ici  la  matière  d'un  résumé  qui  est  bref  et  vivant. 
Puis,  la  passion  s'en  mêle  et,  Elienor,  la  plus  belle 
piicelle  qui  fust  jusques  à  Troie,  qui  a  fait  peindre 
cette  série  de  tableaux,  n'a  pas  été  sans  avoir  son  idée 
et  son  but  en  donnant  cette  forme  pittoresque  à  l'his- 
toire du  passé.  Elle  aime  Esmeret,  qui  est  le  propre 
frère  de  Baudouin  de  Sebourc,  et  auquel  elle  a  été  na- 
guère fiancée...  sans  l'avoir  vu.  L'heure  vient  seule- 
ment de  sonner  où  elle  le  voit  pour  la  première  fois.  Il 
est  là;  il  est  un  de  ceux  qui  en  ce  moment  regardent 
curieusement  les  tableaux  du  drap  d'or.  Il  s'agit  pour 
Elienor  de  se  faire  connaître  et  de  réclamer  ses  justes 
droits  de  fiancée,  et  elles  y  prend  d'une  façon  qui  esta 
la  fois  ingénieuse  et  théâtrale.  Elle  explique  un  à  un 
ces  fameux  tableaux  :  elle  raconte,  d'un  ton  ému,  les 
crimes  abominables  du  traître  qui  joue  ici  le  rôle  de 
Ganelon  ;  le  départ  pour  la  croiserie  du  bon  roi  Her- 
nous  de  Beauvais;  comment  il  fut  fait  prisonnier  par 
les  païens  et  comment  enfin,  avant  de  mourir  à  Abi- 
lant,  il  avait  fiancé  Elienor  elle-même,  la  païenne 
Elienor,  avec  l'aîné  de  ses  fils  qui  se  nommait  Esme- 
ret. A  cet  endroit  de  son  récit,  Elienor  éclate  et,  d'une 
voix  retentissante,  s'écrie  soudain  en  se  tournant  vers 
son  fiancé  :  «  Esmerez  de  Nimaie,  je  sui  à  toi  venue  ; 
—  Estre  dois  mes  maris,  je  doi  estre  ta  drue.  »  Un 
instant  après,  elle  était  dans  les  bras  d'Esmeret  qui 
lui  répétait  doucement  :  ((  Je  n'aurai  jamais  d'autre 


I   PART.  LIVH.  m. 
CHAP.    H. 


IPART.   LIVR.    111. 
CHAP.    II. 


486  LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS. 

amie  que  toi.  »  Il  y  a  là  une  belle  tombée  de  rideau 
pour  le  premier  acte  d'un  drame  à  grand  spectacle  \ 
Nous  avons  eu  Foccasion  d'observer  plus  haut  que 
nos  dernières  chansons  manquent  surtout  d'unité.  La 
meilleure  de  toutes,  Bauduin  de  Sebourc^  est  peut-être 
à  cet  égard  la  plus  imparfaite  et  la  plus  choquante. 
On  croirait  entendre  un  de  ces  méchants  orateurs  qui 
font  subir  à  leurs  auditeurs  harassés  vingt  ou  trente 
péroraisons  au  lieu  d'une.  L'action  s'y  éparpille  en  je 
ne  sais  combien  d'épisodes  qu'aucun  lien  ne  rattache 
l'un  à  l'autre ,:  chose  plus  grave,  le  héros  du  poème 
n'en  est  pas  constamment  le  centre.  Il  n'en  va  pas 
ainsi  d'un  autre  de  nos  romans,  de  Florence  de  Romey 
dont  le  style  est  assurément  médiocre  et,  comme  on 
l'a  dit  avant  nous,  rampant;  mais  qui  offre  une  véri- 
table et  profonde  unité  d'action.  L'héroïne  de  cette 
chanson  en  est  toujours  le  centre,  et  les  autres  person- 
nages se  contentent  modestement  de  graviter  autour 
d'elle.   Cette  Florence,  d'ailleurs,  est  toute  belle  et 
toute    aimable  ;    mais    elle    est    aussi  malheureuse 
qu'elle   est    charmante,  et  rencontre   sur  sa  route 
trois  misérables  qui  la  mettent  tour  à  tour  en  fort 
mauvais  point.  Le  premier,  Milon,  qui  est  le  propre 
frère  de  son  fiancé,  veut  lui  faire  violence,  et,  exas- 
péré par  la  chaste  résistance  de  la  jeune  fille,  la  saisit 
par  ses  beaux  cheveux  d'or  et  l'attache  à  un  arbre 
au  milieu  d'une  grande  forêt  où  il  l'abandonne.  Le 
second,  qui  porte  un  vrai  nom  de  traître  (il  s'appelle 
Macaire)  est  repoussé  par  cette  vraie  chrétienne  avec 
une   indignation  aussi  énergique  et,  pour   se  ven- 
ger, l'accuse  d'avoir  assassiné  la  fille  d'un  excellent 
homme  qui  avait  offert  à  la  pauvre  abandonnée  l'hos- 

1.  Bauduin  de  Sebourc,  I,  pp,  42,  43,  66. 


LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS.  487 

pitalité  la  plus  généreuse.  Le  troisième  enfin,  Gou- 
baut,  est  un  voleur  de  grand  chemin  qui,  tout  sim- 
plement, la  vend  à  un  corsaire.  Elle  échappe  à  tant 
d'épouvantables  aventures,  et  Dieu  la  conduit  un  jour 
dans  le  couvent  de  Belrepaire  où  elle  va  trouver 
enfin  un  refuge  assuré.  A  l'arrivée  de  cette  sainte, 
toutes  les  cloches  du  pays  se  mettent  en  branle  et 
sonnent  hautement  «  sans  les  cordes  tirer  ».  La  voilà 
dans  ce  cloître,  séparée  du  monde  entier  et  de  son 
fiancé  dont  elle  n'a  aucunes  nouvelles.  C'est  alors 
qu'elle  se  prend  à  étudier  la  médecine  et  qu'elle 
devient  bientôt  une  chirurgienne  célèbre.  De  tous  les 
pays  de  la  chrétienté  on  vient  se  faire  guérir  à  Bel- 
repaire  ;  mais  la  «  surgienne  »  ne  ressemble  guère 
aux  autres  médecins  :  «  Avant  que  je  vous  guérisse, 
dit-elle  à  tous  les  malades,  confessez-moi  tous  vos 
péchés.  »  Ici  se  place  la  plus  belle  scène  de  la  chan- 
son et  qui,  elle  aussi^  ferait  au  théâtre  un  effet  consi- 
dérable. Un  jour,  trois  malades  viennent  frapper  à  la 
porte  du  couvent  :  ce  sont  les  trois  persécuteurs,  les 
trois  ennemis  de  Florence  :  Milon,  Macaire  et  Gou- 
baut.  Tous  trois  sont  atteints  de  maladies  incurables, 
mais  ils  ont  entendu  parler  de  la  fameuse  nonne  de 
Belrepaire,  et  viennent  lui  demander  leur  guérison  : 
«  Confessez-vous  d'abord,  »  leur  répond  Florence. 
«  Moi,  dit  Milon,  je  m'accuse  d'avoir  trahi  mon  frère 
en  voulant  déshonorer  sa  fiancée  que  j'ai  attachée  à 
un  arbre  par  ses  beaux  cheveux  d'or  et  que  j'ai  aban- 
donnée dans  un  bois.  —  Moi,  dit  Macaire,  j'ai  fait 
un  jour  outrage  à  une  bonne  pucelle,  et  l'ai  fait  con- 
damner ensuite  pour  un  crime  que  j'avais  commis. 
—  Moi,  dit  Goubaut,  j'ai  vendu  une  franche  demoi- 
selle à  un  pirate  qui  m'a  payé  en  fausse  monnaie.  » 
Pas  n'est  besoin  d'aller  plus  loin  et  d'ajouter  qu'après 


T  r-ABT.  LIVR.  iir. 
CHAP.  U. 


I  PART.  LIVR.    m. 
CHAP.  II. 


•4SH  LES  DERNIERS  ROMAiNS  EN  VERS. 

cette  triple  contession,  les  trois  coquins  furent  brû- 
lés vifs,  et  (j'allais  l'oublier)  que  la  belle  Florence 
retrouva  son  fiancé,  l'épousa  et  fu  lonc  temps  o  lui  en 
grant  soladon  \ 

Il  faut,  malgré  tout,  revenir  à  Bauduin  de  Sebourc, 
et  c'est  encore  là  qu'on  est  le  plus  assuré  de  trouver 
des  récits  curieux  ou  émouvants.  Il  en  est  un  par  où 
je  veux  finir  '  et  qui,  sous  la  plume  d'un  grand 
écrivain,  pourrait  tourner  au  chef-d'œuvre... 

Donc,  il  y  avait  au  pays  d'Arges  un  roi  païen  dont 
le  fils  s'appelait  Croissant.  Une  sœur  de  ce  roi,  qui 
était  une  manière  de  prophétesse  et  se  nommait 
dame  Calabre,  fit  un  jour  à  son  frère  cette  prédiction 
sinistre  :  «  Ton  fils  se  convertira  à  la  loi  de  Jésus  et 
ta  cité  sera  détruite.  »  Épouvanté  d'une  telle  prophé- 
tie, le  père  commença  par  enfermer  Croissant  dans 
un  château  où  il  lui  était  permis  de  se  déliter  avec  ses 
barons,  mais  d'où  il  lui  était  impossible  de  sortir.  Le 
temps  vint  cependant  où  le  Roi  se  résolut  à  emmener 
son  fils  en  un  long  voyage,  pour  faire  avec  lui  le  tour 
de  son  royaume  et  visiter  les  villes  ou  châteaux  qui 
lui  devaient  le  treuage.  Chemin  faisant,  il  se  prit, 
d'après  les  conseils  de  sa  sœur,  à  lui  professer  un  cours 
de  théologie  à  sa  façon  :  «  Dieu,  lui  dit-il,  c'est  le 
Soleil. //?20^/.y  donna  tous  biens,  il  nous  fist  et  forma,  » 
Le  jeune  homme  s'étonne  et  admire  :  «  C'est  vrai- 
ment un  beau  Dieu,  »  s'écrie-t-il,  et  tous  deux  conti- 
nuent leur  route.  Tout  à  coup  un  horrible  spectacle 
attire  leur  regard  :  c'est  un  lépreux  ors,  rongneux, 
abject  :  «  Va  te  baigner,  lui  dit  Croissant,  et  tu  guéri- 
ras. —  Sire,  répond  doucement  le  pauvre  ladre,  c'est 
là  une  maladie  que  Dieu  m'a  envoyée  et  dont  je  le 

1.  Histoire  littéraire,  XXVI,  p.  347.  —  2.  Bauduin  de  Sehourc,  II, 
pp.  255  et  ss. 


LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS.  489 

remercie.  —  Comment!  reprend  le  fils  du  Roi,  c'est 
le  Soleil  qui  t'a  mis  en  cet  état!  —  Ce  n'est  pas  le 
soleil.  C'est  le  Tout  puissant,  c'est  le  vrai  Dieu.  » 
Croissant  s'éloigne,  déjà  rêveur,  et  se  demande  en 
lui-même  quel  coze  cJiest  de  Dieu,  A  quelques  pas  de 
là,  nouvelle  rencontre  :  c'est  un  misérable  boiteux, 
tout  esrené  et  qui  se  traîne  en  zigzagant  sur  le  che- 
min :  «  En  vérité,  lui  dit  Croissant,  tu  ressembles  à 
un  homme  quant  a  but  plus  qu'assés.  »  Il  l'inter- 
pelle encore,  il  l'insulte,  il  l'appelle  meschant^  chetif, 
maleùré.  Et  le  boiteux  de  lui  répondre  :  «  C'est  Dieu 
qui  m'a  fait  ainsi,  et  vous  seriez  comme  moi,  si  Dieu 
le  voulait.  —  Il  n'y  a  pas,  réplique  Croissant,  d'autre 
Dieu  que  le  soleil.  —  ïaisez-vous,  dit  le  boiteux, 
taisez-vous.  Avant  que  le  soleil  fut,  la  Divinité  exis- 
tait. Il  existait,  ce  grand  Dieu  qui  a  fait  la  terre,  la 
mer,  les  vins,  les  blés  et  le  soleil.  >>  Le  jeune  prince  est 
de  plus  en  plus  surpris,  de  plus  en  plus  merencolieux^ 
et  commence  à  douter  de  l'enseignement  de  son 
père  :  «  0?'  ne  saïque  penser  ne  en  coi  je  me  fie,  »  Peu 
à  peu,  la  lumière  ^e  fait  dans  cette  âme,  et  la  vérité 
y  pénètre.  Troisième  et  dernière. rencontre  :  un  aveu- 
gle. ((  Que  le  Soleil  te  maudisse,  lui  crie  le  fils  du 
Roi.  N'est-ce  pas  par  moquerie,  dis-moi,  que  tu  vas 
ainsi  cluignant  tes  yeux.  Tiens,  je  te  donne  vingt 
gros^  si  tu  me  dis  de  quelle  couleur  est  ma  robe.  — 
Quand  vous  me  donneriez  toute  votre  seigneurie,  je 
ne  pourrais  vous  le  dire,  puisque  je  n'y  vois  pas.  C'est 
la  volonté  de  Dieu  que  je  sois  aveugle,  et  je  lui  en 
rends  grâce.  —  Mais  enfin,  quel  est  donc  ce  Dieu  dout 
vous  me  parlez?  »  Alors  l'aveugle,  inspiré  d'en  haut, 
lui  fait  un  magnifique  exposé  de  toute  la  foi  chré- 
tienne :  ((  Dex  est  coze  divine  espirituelment ,  Dieu  est 
vertu  sans  fin  et  sans  commenchement.  »  Et  il  continue 


I  PART.  LIVR.   i::. 
CHAP.   lU 


1  PART.   LIVR.   111 
CHAP.    11 


490  LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS. 

•  de  la  sorte,  racontant,  avec  une  verve  éloquente, 
la  belle  histoire  de  la  création  et  de  la  chute  de 
l'homme,  de  l'incarnation  et  de  la  mort  du  Christ, 
de  son  ascension  et  du  couronnement  de  sa  mère. 
Croissant  est  suspendu  aux  lèvres  de  l'aveugle  :  il  est 
tout  enluminé  de  l'amour  de  Dieu  et  ne  saurait  songer 
à  autre  chose.  Plus  il  pense  à  Dieu,  plus  il  le  désire. 
11  est  enfin  vaincu  par  la  grâce,  et  en  vient,  tout  hum- 
blement, à  recommander  son  âme  à  Dieu  et  à  la 
Vierge.  Ce  fut  l'œuvre  du  lépreux,  du  boiteux  et  de 
l'aveugle,   ou  plutôt  l'œuvre  de  Dieu  lui-même  qui 

les  avait  placés  sur  le  chemin  de  Croissant 

11  ne  faut  pas  s'y  trompe^  :  les  récits  que  nous 
venons  d'analyser  ou  de  traduire  ne  sauraient  donner 
une  idée  exacte  de  cette  médiocre  et  chevillarde  litté- 
rature. Je  ne  pense  pas  qu'on  ait  jamais  écrit  en  un 
plus  mauvais  français,  et  le  style  ici  vaut  la  langue. 
C'est  un  bavardage  filandreux  et  sans  fin  qui  en  vien- 
drait à  exaspérer  le  lecteur,  s'il  ne  l'endormait  pas. 
L'ennui,  un  ennui  pesant  et  mortel,  sort  de  ces  vers 
monotones  qui  n'ont  pas  cependant  trop  déplu  aux 
Picards  et  aux  Flamands  du  xiv'  siècle,  gens  patients 
et  longanimes.  J'imagine  qu'ils  ont  dû  moins  réussir 
à  Paris,  s'ils  y  ont  vraiment  pénétré,  et  que  les  gens  du 
midi  n'auraient  pu  en  supporter  le  poids.  Force  nous 
est  donc  d'y  cueillir  çà  et  là  quelques  épisodes  comme 
ceux  que  nous  avons  placés  tout  à  l'heure  sous  les 
yeux  de  notre  lecteur  ^  et,  pour  nous  remgourer  un  peu. 


1.  Nous  avons  déjà  parlé  d'une  «Chrestomathie  de  nos  derniers  romans 
en  vers.  »  Ce  n'est  pas  ici  le  lieu  de  la  publier;  mais  il  est  possible 
d'indiquer  à  tout  le  moins  quelques-uns  des  éléments  qui  pourraient 
la  composer,  et  l'on  pourrait,  par  exemple,  y  faire  entrer  les  mor- 
ceaux suivants  :  Bastars  de  Buillon  :  «  Le  roi  Baudouin  condamnant 
son  fils  coupable  »  (éd.  Scheler,  vers  3979  et  ss.)  =■  Bauduin  de  Se- 
hotirc  :  «  Adieux  d'Hernous  de  Beauvais  à  sa  femme  Rose  »  (édition 
Boca,  I,  p.  9).   «  Une  ville  en  un  jour  de  fête  »   {Ibid.,  1,  p.   57.  Cf., 


LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS.  491 

de  faire  halte  devant  la  figure  du  bon  Duguesclin 
peinte  par  le  bon  Cuvelier.  Celui-ci  a,  comme  son 
héros,  le  mérite  d'aimer  passionnément  la  France  : 
«  C'est,  dit-il,  le  plus  beau  jardin  qui  soit  sous  le 
firmament;  c'est  celui  que  Dieu  aime  le  plus.  »  Et  le 
vieux  poète  ajoute,' en  poursuivant  une  comparaison 
qui  lui  est  chère  :  «  Ce  beau  jardin,  par  malheur, 
était  tout  envahi  par  les  épines  et  par  les  ronces  ;  mais 
le  noble  Bertrand  les  a  coupées.  » 

C'est  ainsi  qu'au  début  et  à  la  fin  de  l'histoire  de 
notre  épopée,  nous  trouvons,  à  trois  ou  quatre  siècles 
de  distance,  le  même  amour  pour  la  chère  France  chez 
Fauteur  du  Roland  et  chez  l'historien  de  Duguesclin. 

Restent  les  épines  contre  lesquelles  s'indigne  si  naï- 
vement le  poète  du  xiv°  siècle.  Plus  d'une  fois  encore, 
le  beau  jardin  de  France  en  a  été  encombré  ;  mais, 
plus  d'une  fois  aussi,  il  s'est  trouvé  un  Bertrand  pour 
les  faucher. 


ci-dessus,  p.  480).  <«  Le  drap  d'or  »  (Ibid.,  I,  pp.  42,  43,  m.  Cf.  ci-dessus, 
p.  485).  «  Un  tournois  »  [Ihid.,  I,  p.  77).  «  La  grande  vaillance  de  Wis- 
tace  de  Boulogne  »  {Ibid.,  I,  251.  Cf.  ci-dessus,  p.  484.)  «  Le  Paradis  » 
[Ibid.,  II,  p.  46).  «  Le  lion  »  {Ibid.,  II,  p.  128, 145, 149  et  ss.  Cf.  ci-dessus, 
p.  482.)  «  Baudouin  confessant  les  pucelles  »  {Ibid.,  II,  pp.  95-107,  114). 
«  Une  allocution  avant  la  bataille  »  {Ibid.,  II,  p.  215).  «  La  conversion 
de  Croissant  »  (Ibid.,  II,  p.  255  et  ss.  Cf.  ci-dessus,  p.  488).  «  Une  plai- 
doirie »  {Ibid,,  II,  343  et  ss.).  «  La  montagne  qui  se  met  en  marche 
à  la  prière  d'un  saint  »  (Ibid.,  II,  345).  «  Une  mère  qui  retrouve  son 
enfant  »  [Ibid,,  II,  p.  390).  =  Brun  de  la  Montaigne  :  «  Les  Fées  » 
(éd.  Paul  Meyer,  v.  1090  et  ss.).  =  Charlemagne  (par  Girart  d'Amiens)  : 
«  Charles  revoit  sa  sœur  Gilain  »  (Cf.  plus  loin,III,  pp.  50,  51).  =  Cheva- 
lier au  Cygne:  «  Les  «  Tafurs  »  [Histoire  littéraire,  XXV,  pp.  512,  513). 
=r  Ciperis  de  Vignevaux  :  «  Un  grand  pardon  d'armes  »  {Ibid.,  XXVI, 
pp.  20,  21)  =  Chronique  de  Bertrand  Duguesclin  :  «  Entrée  des  Fran- 
çais à  la  Rochelle  »  (éd.  Charrière,  II,  278).  «  Discours  de  Duguesclin 
aux  grandes  Compagnies  pour  les  décider  à  aller  en  Espagne  »  (Ibid,. 
vers  7259  et  ss.  Cf.  7367  et  ^s.).==  Florence  de  Rome  :\<Lsi  chirurgienne  » 
{Rist.  Litt.^XXVl,  p.  347.  Cf.  ci-dessus,  p.  486.)  =  Florent  et  Octavian: 
«  Une  scène  d'amour  »  (Ibid.,  p.  323).  =  Galien  :  «  Mort  d'Olivier  »  (éd. 
Stengel,  p.  211).  =  Ogier  le  Danois  :  «  Mort  de  Baudouinet  »  (cf.  notre 
l^"*^  édition,  I,  pp.  482,  483).  =  Tristan  de  Nanteuil  :  «  Un  behourd  » 
{Histoire  littéraire,  XXVI,  pp.  242).  Etc.,  etc.,  etc.. 


l  PART.  LIVR.  III. 
CHAP.  II. 


CHAPITRE  III 

SUITE    ET   FIN    DU    PRÉCÉDENT.    —    PHYSIONOMIE   MORALE 
DES    DERNIÈRES    CHANSONS    DE    GESTE. 


I  PART.  LIVR.   m. 
CHAP.  III. 


derniers  romans 

on  vers 

conservent 

encore  quelque 


Nous  avons  vu  jusqu'à  quel  point  l'idée  chrétienne 
avait  pénétré  l'Epopée  française.  Non  pas  la  théologie, 
r^s'Jomans  ^^^^  ^^  ^^^'  Quelle  que  soit,  à  ce  point  de  vue,  l'infé- 
riorité des  xiv'  et  xv""  siècles,  ce  serait  étrangement  se 
caTcSeXSi,  tromper  que  de  leur  attribuer  un  véritable  scepti- 
mXngrnStabie  clsmc.  Malgré  certains  mélanges  odieux,  malgré  des 
superstitions    supcrstitious    re£:rettables,   malgré    une   ardente    et 

grossières  et  de     ^     ^  *^  /  o 

,  if"%      iniuste  passion  contre  les  clercs,  ce  sont  des  siècles 

contre  les  clercs.       J  ^  ' 

croyants,  très  croyants,  et,  depuis  le  roi  Charles  V  qui 
meurt  comme  un  saint  jusqu'au  dernier  des  loqueteux 
qui  mendient  aux  portes  des  églises,  la  plupart  des 
hommes  de  cette  époque  troublée  sont  de  sincères  et 
véritables  chrétiens.  C'est  ce  qu'on  constate  chez  tous 
les  historiens,  comme  aussi  dans  tous  nos  poèmes. 
Nos  dernières  chansons  sont  à  tout  instant  éclairées 
par  des  miracles,  traversées  par  des  vols  d'anges.  A  tout 
instant  aussi,  nos  poètes  éprouvent  le  besoin  de  placer 
sur  les  lèvres  de  leurs  héros  un  exposé  complet,  sous 
forme  de  prière,  de  la  foi  de  leurs  pères  et  de  la  leur. 
Il  y  a  de  ces  prières  qui  ont  cinquante  ou  cent  vers,  et 
qui,  en  réalité,  ne  présentent  pas  de  notable  différence 
avec  celles  des  xf  et  xif  siècles  \  La  même  foi  y  éclate, 

1.  Bcmduin  de  Sehourc,  I,  pp.  127,  310,  314-316,  Cf.  Bastars  de  Biiil- 
lon    (édit.  Scheler,  v.  2458  et  ss.). 


LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS.  493 

qui  est  naïve  et  ardente.  Il  est  rare  que  la  théologie  y 
trouve  place,  mais  il  arrive  aussi  que  nos  romanciers 
prennent  quelquefois  plaisir  à  étaler  leur  science  sacrée 
ou  leur  érudition  liturgique,  et  je  sais  telle  page  de 
Bauduin  de  Sebourc  où  Ton  serait  tenté  de  voir  une  tra- 
duction littérale  de  quelque  texte  de  bréviaire  ou  de 
missel.  Le  plus  singulier,  c'est  que  ces  auteurs  si  dévots 
sont  parfois  ceux-là  même  dont  l'œuvre  exhale  le  plus 
de  haine  contre  le  prêtre.  Ce  même  auteur  de  Bauduin^ 
si  emporté  et  si  fielleux  contre  toute  la  cléricature  de 
son  temps,  s'interrompt  soudain,  au  milieu  de  son 
récit,  pour  exciter  ses  lecteurs  à  la  communion,  non 
seulement  le  jour  de  Pâques,  mais  encore  à  Noël  et 
à  d'autres  fêtes,  «  c'on  le  doit  rechevoir  et  prendre 
par  savour  ^  Et  acuminier  de  son  saint  Saveour  ^  ». 
On  n'est  pas  plus  mystique,  et  il  faut  voir  comme  il 
s'indigne  contre  ces  misérables  «  qui  miex  aimment  à 
Pasques  user  un  flan  de  four  »,  qui  meurent  <(  sans 
prendre  oile  ne  sacrament  »,  et  qui  mériteraient 
((  bonne  fin  en  taverne  ».  Le  héros  de  cette  chanson 
donne  lui  même  le  plus  bel  exemple  (et  le  plus  inat- 
tendu) de  mortification  et  de  repentir  :  après  avoir 
semé  le  monde  de  ses  bâtards  et  s'être  montré  trop  sou- 
vent aussi  cruel  que  paillard,  il  devient,  sans  transition 
ni  nuance,  un  Saint,  un  vrai  Saint  de  martyrologe.  Le 
don  des  miracles  lui  est  soudain  octroyé  d'en  haut, 
et  il  en  fait  le  plus  noble  usage.  Le  calife  de  Bandas 
veut  un  jour  faire  périr  dans  le  feu  tous  les  chrétiens 
de  cette  ville  :  «  Je  ne  leur  ferai  grâce,  dit-il,  que  si  la 
montagne  de  Thir  se  met  en  marche,  à  leur  prière,  et 
fait  sous  mes  yeux  un  trajet  d'une  demie  lieue.  »  On 
conçoit  la  stupeur  et  l'effroi  de  ces  pauvres  gens  aux- 

1.  Bauduin  de  Sebourc,  I,  pp.  125,  238,  241. 


I   PART.  LIVR.   m. 

CHÂP.  m. 


I   PART.    UVR.   m. 

GHÂP.  m. 


494  LES  DERNlEllS  ROMANS  EiN  VERS. 

quels  un  prêtre  rappelle  en  vain  les  fameuses  paroles 
de  l'Évangile  :  «  Si  vous  aviez  seulement  de  la  foi  gros 
comme  un  grain  de  sénevé,  et  que  vous  dissiez  à  cette 
montagne  :  «Pars  d'ici  et  viens  là  »,  la  montagne  vien- 
drait à  l'instant.  »  Tout  à  coup,  un  cri  s'élève  parmi 
ces  chrétiens  dont  la  foi  n'est  pas  assez  vive  et  qui 
vont  mourir  :  «  Un  Saint,  il  y  a  un  Saint  au  milieu  de 
nous  »,  et  ils  vont  se  jeter  aux  pieds  de  Baudouin. 
((  Croyons  et  prions,  »  leur  répond-il  :  et  voici  tout  un 
peuple  à  genoux  et  qui  pleure,  en  invoquant  le  sou- 
venir de  la  passion  du  Christ.  Il  faut  croire  que  la  prière 
de  Baudouin  fut  de  celles  dont  parle  l'Évangile  :  car 
la  montagne  se  mit  en  mouvement  et  marcha  \ 

Que  la  dévotion  à  la  Vierge  «  trésorière^  »  soit  encore 
ici  d'une  vivacité  profonde  et  charmante,  c'est  ce  qu'il 
est  presque  inutile  d'ajouter,  et  les  textes  abondent.  Il 
y  en  a  d'étranges,  mais  qu'il  ne  faudrait  pas  inter- 
préter à  la  Voltaire  tant  ils  sont  sincères.  La  dame  de 
Ponthieu,  par  exemple,  a  commis  le  crime  de  renier 
Dieu,  mais  elle  se  refuse  à  renier  la  Vierge  :  «  C'est 
la  dame  de  grâce,  dit-elle,  et  qui  nous  peut  tous  sau- 
ver; c'est  la  douce  fontaine  pour  laver  nos  péchés; 
c'est  le  très  doux  soleil  ;  c'est  l'arche  de  la  mer  qui 
conduit  au  port  tous  les  repentants  ;  c'est  la  mère  qui 
tous  ches  enfans  fait  de  joie  saouUer^.  »  L'auteur  du 

1.  Bauduin  de  Sebourc,  II,  pp.  344,  345.  —  2.  Cf.  la  Vierge  «  secré- 
taire »,  Baudimi,  I,  126,  etc.  —  3.  Le  poète  va  beaucoup  plus  loin  :  «  Si 
j'ai  Dieu  renoiet  et  volut  despiter,  —  Onques  la  mère  Dieu  ne  vous  des- 
honourer  —  Ne  la  très  douche  Vierge  renoier  ne  fausser.  —  J'ai  oïplu- 
seurs  fois  les  prestres  sermoneir  —  Qu'au  siècle  n'a  pécheur  qui  puist 
si  mal  ouvrer,  —  Ne  Jhesu  renoier,  ne  son  non  despiter,  —  Ne  les  claus^ 
ne  la  lanche,  ne  sen  sanc  parjurer  —  Et  devenir  mordreres  de  tollier 
et  d'embleir  —  Et  alaist  en  un  bos  gens  mordrir  et  tuer  —  Et  vendre 
le  corps  Dieu  as  Juïs  délivrer  —  Que  s'il  voloit  la  Vierge  de  bon  coer 
reclamer  —  Et  le  très  douche  ymage  et  luy  ymagineir,  —  De  bon  cuer 
repentant  sen  ymage  aourer  —  Qu'elle  ne  face  bien  le  peckeur  racor- 
der  —Envers  son  dous  enfant  et  de  pechié  rester,  »  etc.  (Bauduin^  II, 
p.  24). 


LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS.  495 

Bastart  de  Bouillon  est  encore  plus  «  Mariai  »,  et  se 
demande  (il  y  a  peut-être  là  un  souvenir  du  Stalat)  qui 
a  le  plus  souffert  sur  le  Calvaire  :  le  Christ,  ou  sa  très 
douce  mère  «  qui  estoit  près  de  la  crois  *  »  ?  C'est 
partout  le  même  accent. 

On  a  dit,  on  a  répété  que  l'esprit  des  croisades 
n'a  pas  survécu  au  règne  de  saint  Louis.  Il  convien- 
drait de  ne  rien  pousser  à  l'excès,  et  il  est  certain 
que,  dans  la  poésie  comme  dans  l'histoire,  il  y  a 
encore  au  xiv'  siècle  de  belles  lueurs  d'enthousiasme 
pour  les  expéditions  d'outremer.  Un  messager  vient 
un  jour  annoncer  au  roi  Hernous  de  Beau  vais  les 
récents  désastres  de  la  Terre  Sainte,  et  termine  son 
discours  par  cette  très  chrétienne  péroraison  :  ^iEroys  ! 
souviengne  toi  de  lamortJhesu  Cris  \  »  Les  souvenirs 
de  la  première  croisade  sont  encore  vivants  dans 
toutes  les  mémoires,  et  l'action  héroïque  de  Thomas 
de  Marie  qui  se  couche  sur  son  écu,  se  fait  hisser  sur 
des  pointes  de  lances  jusqu'au  haut  des  murs  de  Jéru- 
salem et  entre  ainsi  le  premier  dans  la  Ville-Sainte, 
ce  trait  de  courage,  qui  n'a  peut-être  été  jamais  sur- 
passé, était  encore  populaire  à  l'époque  de  Philippe  le 
BeP.  On  se  persuadait  aussi  qu'en  allant  à  la  croisade, 
on  assurait  le  salut  de  trois  âmes  :  <(  J'y  vais,  dit  un  de 
nos  héros,  pour  sauver  les  âmes  de  ma  femme,  de 

1.  Bastars  de  Buillon,  éd.  Scheler,  v.  6147  et  ss.  -  2.  Bauduin  de 
Sebourc,  I,  p.  7.  Cf.  dans  le  Bastars  de  Buillon  un  des  épisodes  les 
plus  beaux  et  les  plus  chrétiens  qu'on  trouve  dans  nos  derniers  romans. 
C'est  celui  où  Ton  voit  le  roi  de  Jérusalem,  Baudouin,  conjurer  Richard 
le  Restoré  de  pardonner  à  Corbaran  qui  est  le  propre  meurtrier  de  son 
frère  :  «  Otroiés  lui  pardon  sans  nule  foleté—  En  l'onnour  du  pardon 
que  Dieus  de  maïsté  —  Donna  et  otroïa  de  bonne  volonté  —  Maria 
Magdalaine  quant  à  lui  ot  plouré,  —  Quant  de  ses  larmes  ot  ses 
dignes  pies  lavé  —  Et  de  ses  sains  cheveus  en  après  ressué.  —  Et 
vous  souviengne  aussi  du  saint  pardon  loé  —  Que  Jhesus  otroia  par 
debonnaireté  —  A  Longis  qui  Tavoit  ferut  »,  etc.  A  ces  mots,  Richard 
le  Restoré  pleura  et  courut,  les  bras  tendus,  vers  Corbaran  (éd. 
Scheler,  v.  861  et  ss.).  —  3.  Bauduin  de  Sebourc,  II,  p.  165. 


l  PAKÏ.    UVR.  m. 
CHAP.    m. 


I  l'AKT.    LIVK.  m. 
CHAP.  III. 


^î^B  LES  de:rniers  romans  en  vers. 

mon  père  et  de  ma  mère.  Quant  à  la  mienne,  elle  ira 
'  où  Dieu  voudra'.  »  C'est  là  sans  doute  une  idée  qui 
n'est  pas  commune,  mais  personne  ne  s'avisera  de  la 
considérer  comme  une  superstition.  Elle  est  profon- 
dément chrétienne. 

Les  superstitions,  hélas!  ne  sont  que  trop  nombreu- 
ses, et  cette  mauvaise  herbe  envahit  tout  le  champ  de 
notre  épopée.  Ces  superstitions,  d'ailleurs,  n'ont  pas 
toutes  la  même  origine.  Il  y  en  a  qui  ont  traîné  dans 
le  monde  antique  comme  dans  la  société  chrétienne  et 
qui  justifient  cette  idée  du  comte  de  Maistre  que  toute 
religion  «  pousse  une  mythologie  ».  Tel  est,  par 
exemple,  cet  usage  des  amulettes  et  des  talismans 
qu'on  retrouve  un  peu  partout  ;  tel  est  cet  anneau 
mystérieux  que  le  Pape  donne  à  Florence  la  belle,  et 
qui  suffît,  avec  certaines  oraisons,  pour  l'arracher 
aux  dangers  les  plus  scabreux  :  et  il  y  a  vingt  talis- 
mans du  même  ordre  qui  n'ont  pas  ce  mérite  auguste 
d'être  un  présent  du  Pape.  Les  anneaux  merveil- 
leux pullulent  dans  nos  derniers  romans  et,  vérita- 
blement, il  y  a  abus.  J'admets  volontiers  la  bague  que 
Doraine,  dans  Charles  le  Chauve^  donne  si  gracieuse- 
ment à  Philippe  au  moment  où  il  va  engager  la  lutte 
contre  le  géant  Merlangier  ^;  mais  je  ne  saurais  être 
aussi  indulgent  pour  le  singulier  anneau  que  le  nécro- 
mancien Balan  fournit  un  jour  à  la  belle  Supplante  et 
qui  fait  croire  à  un  mari  qu'il  a  fait  son  valoir  et  son  bon 
avec  sa  femme,  alors  qu'il  n'en  est  rien  \  Je  le  connais, 
cet  anneau,  et  je  sais  chez  quel  joaillier  notre  poète  l'a 
acheté  :  il  est  sorti  de  Fofficine  de  laTable  ronde,  et  c'est 
ainsi,  comme  on  l'a  dit  avant  nous,  que  <<  la  fée  Viviane 


1.  Bauduin  de  Sebourc,  I,  p.  9.  —  2.  Charles  le  Chauve,  cité  dans 
VHistoire  littéraire,  XXVI,  p.  98.  —  3.  Ibid.,  pp.  111,  112. 


LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS.  497 

donnait  le  change  à  Famour  de  Merlin'.»  Il  y  a  aussi 
Féternel  cor  et  Téternel  hanap  d'Auberon  qu'on  re-  ' 
trouve,  avec  les  mêmes  vertus,  dans  le  Chevalier  au 
Ci/gne^,  dans  Charles  le  Chauve\  dans  Tristan  deNan- 
teuil\  etc.,  etc.,  et  qui  ressemblent  à  ces  vieux  acces- 
soires de  théâtre,  toujours  les  mêmes,  et  dont  on  se  sert 
pour  vingt  comédies  ou  vingt  drames  divers.  Il  y  a 
encore  cette  croix  sur  Fépaule  droite  des  nouveaux  nés 
à  laquelle  on  reconnaît,  à  coup  sûr,  les  enfants  d'ori- 
gine royale  ^  Il  y  a  enfin  les  animaux  merveilleux 
qui  foisonnent  dans  l'hagiographie  du  moyen  âge  et 
dans  les  Bestiaires  plus  ou  moins  «  moralises  »  d'une 
époque  aussi  complexe  :  témoin  ce  lion  qui  accompa- 
gne partout  Octavian  et  «  sait  reconnaître  les  traîtres 
partout  où  il  les  voit  »  ^  ;  témoin  cette  cerve  prodigieuse 
qui  nourrit  le  petit  Tristan  de  Nanteuil  et  le  porte  com- 
plaisamment  sur  son  dos\  Le  miracle,  cette  chose  si 
réelle  et  si  haute,  est  lui-même  déshonoré  dans  cette 
horrible  petite  mythologie  de  nos  derniers  romans,  et 
nous  voyons  un  ange  intervenir  «  au  nom  de  Dieu  » 
pour  préparer  et  j  ustifier  cet  inepte  changement  de  sexe 


1.  L'anneau  de  Florence  de  Rome,  dont  nous  parlons  plus  haut,  a 
une  puissance  analogue,  mais  moins  compliquée  et  moins  graveleuse  : 
«  Car  dame  qui  le  porte  et  sur  elle  Ta  mis  —  Ja  par  homme  vivant 
n'ert  ses  corps  amenris.  »  [Histoire  littéraire,  XXVI,  pp.  337  et  345  etc.). 
Autre  anneau  encore  dans  Tristan  de  Nanteuil.  La  belle  Marie,  fille  de 
rhôte  de  Doon,  lui  fait  présent  d'un  anneau  «  où  se  trouve  une  pierre 
d'une  telle  vertu  qu'elle  eut  guéri  un  mourant  »  (P.  Mey er,  iVo^tce  sur  le 
roman  de  Tristan  de  Nanteuil,  Jahrhuchfiïr  romanischeundenglische 
Literatur,  IX,  1,  pp.  28,  29).  Etc.,  etc.  —  2.  Histoire  littéraire,  XXV, 
p.  514.  —  3.  Ibid.,  XXVI,  p.  106,  etc.  —  4.  Paul  Meyer,  1.  c,  p.  42.  Dans 
le  Bastart  de  Buillon,  on  voit  Baudouin  aller  dans  le  pays  de  Féerie 
où  se  trouve  un  cor  merveilleux.  Le  privilège  de  le  faire  retentir  ap- 
partient seulement  au  meilleur  chevalier  (Histoire  littéraire,  XXV, 
p.  606).  •—  5.  Cette  croix,  qui  apparaît  déjà  dans  nos  chansons  de  la 
première  époque,  nous  la  retrouvons  dans  Tristan  de  Nanteuil 
{Histoire  littéraire,  XXVI,  p.  239);  dans  Florent  et  Octavian  (Ibid., 
pp.  301  et  332);  dans  Charles  le  Chauve  (Ibid.,  p.  102);  dans  les  deux 
versions  de  Lion  de  Bourges,  etc.  —  6.  Octavian  est  appelé  le  chevalier 
au  lion  (Histoire  littéraire,  XXVI,  p.  305,  321  etc).  —7.  Ibid.,  p.  236. 


I  PART.   LIVK.   m. 
CHAP.  m. 


I  l'AHT.   LlVIl. 
CHAP.  m. 


498  LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS. 

qui,  dans  un  de  nos  plus  médiocres  romans,  trans- 
forme soudain  une  Blanchandrine  en  un  Blanchan- 
drin  '.  Véritablement  ces  poétaillons  sans  vergogne 
abusent  un  peu  trop  de  ces  Anges  dont  la  théologie 
catholique  nous  donne  une  notion  si  élevée  :  ils  en 
font  je  ne  sais  quels  commissionnaires,  chargés  des 
plus  indignes  et  des  plus  sottes  besognes  ^  Quant  à 
l'hagiographie  proprement  dite,  elle  tourne  décidé- 
ment à  la  fantaisie,  à  la  pire  fantaisie.  Il  ne  faut  pas 
s'étonner  (puisque  tout  leur  siècle  y  croyait)  si  ces 
versificateurs  crédules  adoptent  la  fable  du  «  saint 
Vinrounike  et  de  sainte  Vérone  ^  »  ;  mais  ils  ont  été 
plus  loin.  Ne  sachant  plus  que  faire  de  ses  deux  héros, 
Dieudonné  et  Supplante,  Fauteur  de  Charles  le  Chauve 
déclare,  sans  sourciller,  que  Dieudonné  après  sa  mort 
est  officiellement  devenu  «  saint  Honoré  »  et  Sup- 
plante ((  sainte  Fiée  »  Canonisation  imprévue  et  facile  \ 
Au  sujet  d'un  traître  qui  (c  espousa  deus  faimes  à  un 
jour  »,  un  autre  affirme  fort  placidement  qu'il  res- 
semble par  là  à  saint  Aubin  a  à  cui  Diex  fist  amour  "  ». 
Cette  hagiographie,  qui  nous  agace,  charmait  visible- 
ment nos  derniers  romanciers,  et  on  les  voit  inter- 

1.  Tristan  de  Nanteuil,  Histoire  littéraire,  XXVI,  p.  256.  —  2.  Dans 
Charles  le  Chauve  leur  fonction  est  plus  noble,  et  c'est  un  ange  qui 
ordonne  à  Philippe  de  conduire  en  Syrie  vingt  mille  chevaliers  pour 
déUvrer  Jérusalem  [Ibid.,  p.  100).  Mais  que  dire  de  cet  ange  que  Jésus- 
Christ  envoie  sur  terre  pour  aider  le  petit  Baudouin  de  Sebourc  à 
préférer,  dans  une  étrange  épreuve,  un  <»  bassin  »  plein  de  pommes  à 
un  vase  plein  de  florins  [Bauduin  de  Sebourc^  I,  p.  32)?  —  3.  Ihid.,  II, 
p.  55.  Il  y  a  là  quelques  variantes  légendaires,  dont  il  y  aurait  peut- 
être  à  tenir  un  certain  compte,  alors  môme  qu'on  les  retrouverait 
ailleurs  :  «  Ch'est  li  dignes  suaires  que  Vérone  poirtoit,  —  Quant  elle 
trouva  Dieu  qui  en  lejcrois  pendoit.— Or  il  avoit  esteit  lanchiés  au  coer 
si  roit  —  Que  li  sans  de  son  corps  ensanglenté  Tavoit.  —  Veroine  prist 
sa  toile  qu'au  marchié  vendre  aloit.  —  S'en  couvri  le  corps  Dieu  dont 
grant  pitié  avoit.  —  Là  fu  se  fâche  escripte,  si  qu'encore  on  le  voit 
—  Droit  à  Romme  le  grant  :  fox  est  qui  che  ne  croit  »  (Cf.  le  P.  Cahier, 
Caractéristiques  des  Saints,  p.  50).  —  4.  Charles  le  Chauve,  cité  par 
VHistoire  littéraire^  XXVI,  p.  122-123.  —  5.  Bauduin  de  Sebourc,  II, 
p.  203. 


LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS.  499 

caler  dans  leurs  chansons,  sans  aucun  motif  sérieux,  i  i^aut.  uvh.  m. 

"  '  CHAI'.    HI. 

la  légende  d'un  saint  populaire  qui  ne  se  rattache  par 

aucun  lien  à  Faction  de  leur  poème.  C'est  ce  que 
fait  pour  saint  Gilles  le  long  et  lourd  rédacteur  de 
Tristan  de  Nanteuil  \ 

La  description  de  FEnfer  et  du  Paradis  n'a  guè- 
res  porté  bonheur  qu'au  génie  incomparable  de 
Dante,  et  encore  peut-on  sans  blasphème  estimer  que 
le  theologus  Dantes  a  été,  en  certains  de  ses  tableaux, 
plus  libre  et  plus  audacieux  qu'il  n'eût  fallu.  L'au- 
teur de  Bauduin  de  Sebourc  était  certainement  le  con- 
temporain de  l'auteur  de  la  Divine  Comédie,  mais  on 
ne  saurait  comparer  cette  fourmi  à  cet  aigle.  Il  a  sous 
les  yeux  la  légende  de  saint  Brandan,  avec  quelques 
autres  livres  qu'il  pille.  Je  ne  saurais  défendre  ici 
Fétymologie  étrange  qu'il  prête  au  nom  de  ce  Bran- 
dan ou  Brandon,  «ainsi  appelé,  dit-il  fort  gravement, 
parce  que  Dieu  l'avait  un  jour  préservé  des  brandons 
de  feu  que  les  diables  d'enfer  faisaient  pleuvoir  sur 
lui  S).  Il  y  a  cependant  quelques  beaux  traits  dans  ces 
pages  de  Bauduin,  mais  qui  sont  d'emprunt  et  qu'on 
retrouverait  ailleurs.  Telle  est  cette  horrible  fumée  qui 
s'exhale  de  l'enfer,  «  si  grande  et  si  obscure  et  si 
démesurée  »  qu'elle  cache  aux  yeux  le  ciel  et  la  terre  ^; 
et  telle  est  aussi  cette  voix  douloureuse  qui  se  plaint 
éternellement  «  en  un  busson  »  et  qui  est  celle  de 
Judas  lui-même,  de  ce  traître  qui  est  si  justement  puni 
et  à  qui  Dieu  cependant  permet  de  sortir  de  ces  lieux 
maudits  deux  fois  par  semaine,  le  samedi  et  le  diman- 


1.  Histoire  littéraire^  XXVI,  p.  359  et  ss.  —  2.  Bauduin  de  Sebourc, 
I,  p.  303  et  II,  pp.  60,  61.  Saint  Brandon  était  un  prince  de  l'Inde  que 
Baudouin  avait  converti.  L'auteur  de  notre  poème  ajoute  :  «  Se  vous 
ne  m'en  créés,  —  A  Saint- Amant,  à  Bruges,  sa  vie  trouvères,  —  Com- 
ment li  sans  de  Bruges  i  fu  là  aportés  —  Par  le  bon  Bauduin.  »  — 
3.  Ibid.,  II,  pp.  56^  57. 


IPART.    LIVR.    Itr. 
CHAP.   III. 


500  LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS. 

che,  parce  qu'un  certain  jour,  il  a  charitablement 
jeté  un  pont  sur  un  chemin  difficile  et  parce  qu'un 
autre  jour,  il  a  donné  tout  son  or  à  un  lépreux  ^  Cet 
Enfer  de  Bauduin  de  Sebourc,  qui  mériterait  vraiment 
une  étude  sérieuse  et  comparative,  est  partagé  en 
trois  grands  cercles  de  ténèbres  :  dans  le  premier, 
gémissent  les  enfants  qui  sont  morts  sans  baptême  ; 
dans  le  second,  les  païens  que  Ton  désigne  sous  le 
nom  de  Sarrazins  et  de  Persans  ;  dans  le  troisième 
enfin,  les  voleurs,  les  assassins  et  les  usuriers ^  C'est 
dans  le  tableau  du  Paradis  ^  que  se  révèle  la  faiblesse 
de  notre  poète  ou,  pour  parler  plus  exactement,  la 
médiocrité  des  modèles  qu'il  imite  plus  ou  moins  ser- 
vilement. Ils  ne  sont  pas  fort  attirants,  ces  murs  de  cris- 
tal dont  le  Paradis  est  entouré.  Puis,  ce  sont  des 
arbres  toujours  verts  et  toujours  chargés  de  fruits  qui 
conserveront  leur  fraîcheur  jusqu'au  jour  du  Juge- 
ment; c'est  un  jardin  douchement  flairant  y  et  qui  rap- 
pelle ces  belles  fleurs  du  Paradis  dont  il  est  parlé  dans 
le  Rolant;  c'est  une  porte,  de  cristal  aussi,  gardée  par 
Enoch  et  Elie  qui  resteront  là  jusqu'au  temps  de  l'Anté- 
christ, jusqu'à  l'heure  finale  où  l'eau  couvrira  le  monde 
et  où,  seul,  le  Paradis  surnagera.  Le  héros  du  poème 
est  invité  par  Enoch  à  se  promener  sous  ces  admira- 
bles ombrages  que  personne  n'a  visités  depuis  six  mille 
cinq  cents  ans.  Il  y  a  là  un  pommier  merveilleux  dont 
les  fruits  rajeunissent  les  hommes  ou  les  vieillissent 
à  volonté  et  dont  le  pauvre  Baudouin,  un  peu  trop 
curieux,  éprouve  la  singulière  vertu.  Et  voici  plus  loin 
le  fameux  «  arbre  sec  »,  noir  comme  charbon,  qui  est 
celui-là  même  dont  Adam  a  mangé  le  fruit.  Baudouin, 


1.  Bauduin  de  Sebotirc^  pp.  57,  58.  —  2.  Ibid.,  p.  59.  —  3.   ïbid.^ 
p.  46  et  ss. 


LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS.  .ÏOl 

qui  a  quelque  teinture  de  théologie,  se  prend  à  pes-  «  part.  livr.  m. 

ter  contre  cet  arbre  maudit,  qui  est  la  cause  de  notre  — 

labeur  et  de  notre  double^  de  notre  félonie  et  de  nos 
vices  ;  mais  Enoch  lui  fait  une  réponse  qui  le  réduit 
décidément  au  silence  :  «  C'est  d'un  fruit  de  cet  arbre, 
c'est  d'un  pépin  de  ce  fruit  qu'est  sorti  l'arbre  de  la 
croix.  »  Cette  dernière  légende  est  connue,  elle  est 
antique  et  n'est  pas  sans  offrir  une  très  profonde  et 
très  théologique  beauté;  mais  on  n'en  saurait  dire 
autant  de  la  fable  étrange,  empruntée  à  quelque  bes- 
tiaire, <(  de  ces  oiseaux  tout  blancs,  qui  n'ont  ni  père 
ni  mère,  qui  sont  conçus  d'un  rayon  de  soleil,  qui 
vivent  dans  le  feu  et  qu'on  appelle  des  salemandes  ^  ». 
C'est  par  là  cependant  que  s'achève  cette  étrange  pein- 
ture du  Paradis  :  «  Il  y  a  bien  deux  jours  que  nous 
sommes  ici,  dit  Baudouin  en  prenant  congé  de  ses 
hôtes  célestes.  »  Et  Enoch  lui  répond  :  a  II  y  a  deux 
mois.  »  Encore  une  vieille  et  charmante  légende  que 
notre  poète  a  défigurée  et  amoindrie,  comme  il  a  fait 
pour  tout  le  reste.  Oh!  comme  un  mot,  un  seul  mot 
de  l'Évangile,  est  supérieur  à  toutes  ces  fadaises! 

Je  ne  voudrais  pas  marcher  ici  sur  les  brisées  des 
nombreux  historiens  de  la  danse  macabre,  et  je  me 
borne  à  constater  que  nos  poèmes,  dès  le  commence- 
ment du  xiv'  siècle,  en  donnent  une  idée  qui  est 
minutieusement  exacte,  a  Pas  de  roi  ni  de  duc,  pas 
de  comte  ni  d'amiral,  pas  de  chevalier  ni  de  bour- 
geois, pas  d'évêque  ni  d'abJ3é  qui  ne  soit  bouté  en 
terre  ^  »  Cette  idée  de  la  mort  pour  tous  hante  les 

1.  Bauduin  de  Sebourc,  p.  50,  53,  55  etc.  Il  ne  faut  pas  oublier 
qu'il  s'agit  ici  du  Paradis  terrestre  plutôt  que  du  cœlum  cœlorum. 
~  2.  Ibid.,  I,  p.  245.  Cf.,  dans  le  même  poème,  les  vers  suivants  : 
«  Car  le  Mort  qui  n'espargne  prestre  ne  Augustin,  —  Archevesque  ne 
clerc  tant  sache  de  latin,  »  etc.  (I,  p,  31).  V.  ce  texte  des  Enfances 
Garin  (Bibl.  nat.  fr.  1460,  fo  66)  :  «  Mais  la  Mort  qui  tant  prent  eves- 
ques  et  abbés,  —  Les  grans  et  les  petis,  nulz  n'en  est  déportés  »  etc. 


1    PART.  LIVR.  m. 
CHAP.  TH. 


502  LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS. 

cerveaux  de  nos  pères,  et  de  là  il  n'y  a  pas  loin  à  faire 
entrer  en  danse  les  rois  et  les  chevaliers,  les  nobles  et 
les  bourgeois,  les  évêques  et  les  abbés,  conduits  par 
d'horribles  squelettes  qui  ont  un  épouvantable  rictus 
et  dont  on  entend  claquer  les  os,  comme  dans  l'admi- 
rable symphonie  de  Saint-Saens. 

Cette  danse  macabre,  après  tout,  est  d'origine  et 
de  physionomie  chrétiennes  ;  mais  nous  voici  main- 
tenant devant  une  source  scandaleusement  abondante 
de  superstitions  et  d'erreurs  :  je  veux  parler  de  ces 
romans  de  la  Table  ronde  et  de  ces  fables  celtiques 
qui  ont  eu  une  si  fatale  influence  sur  notre  poésie 
nationale  et  ont  si  visiblement  contribué  à  la  déchris- 
tianiser. Au  xif  siècle,  la  Table  ronde  et  l'Épopée 
nationale  formaient,  pour  ainsi  parler,  deux  mondes 
distincts  et  qui  n'avaient  rien  de  commun.  Dès  le 
xiif  siècle  le  roman  d'aventures  a  pénétré  la  chanson 
de  geste;  au  xw""  siècle,  cette  pénétration  est  plus  pro- 
fonde encore  et  ne  surprend  plus  personne.  Une  bande 
de  fées,  blanches  et  «  escoletées  »,  ont  envahi  nos  vieux 
poèmes  et,  par  leur  beauté  qui  n'a  rien  de  chrétien, 
ont  facilement  triomphé  des  résistances  antiques. 
Elles  en  arrivent  bientôt  à  être  là  comme  chez  elles. 
Que  de  fées,  juste  ciel,  que  de  fées  ! 

Ce  n'est  pas,  on  le  pense  bien,  la  légende  du  saint 
Graal  qui  s'épanouit  dans  nos  derniers  romans,  et  l'on 
n'y  fait,  à  vrai  dire,  que  d'assez  rares  allusions.  L'auteur 
du  Bastart  de  Bouillon  croit  utile  de  raconter  à  ses 
lecteurs  que  le  Graal  est  le  hanap  que  Jésus-Christ 
«  mit  sur  la  table  »  au  jour  de  la  multiplication  des 
pains;  mais  dix  vers  lui  suffisent  pour  ce  récit,  et  nos 
autres  poètes  ne  sont  guère  plus  prolixes  \  C'est  la  Fée 

1.  Éd.  Scheler,  vers  2493. 


LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS.  503 

qui  accapare  toute  l'attention  et  fixe  tous  les  regards. 
Elle  est  toute  charmante  et  rarement  impure,  et  c'est 
surtout  sa  puissance  qui  a  ravi  nos  pères.  «  C'était  au 
xiy'*  siècle,  a-t-on  dit,  un  lieu  commun  des  chansons 
de  geste  que  de  conduire  les  héros  en  féerie  ^  :  )>  rien 
n'est  plus  regrettable,  mais  rien  n'est  plus  vrai.  Ces 
créatures  remplacent  décidément  les  Anges.  Elles  ap- 
paraissent au  berceau  de  l'homme,  occupent  sa  vie, 
dirigent  son  action  et  le  transportent,  après  sa  mort, 
non  pas  dans  l'auguste  et  lumineuse  béatitude  qui 
consiste  à  voir  Dieu,  mais  en  je  ne  sais  quel  paradis 
demi-oriental  où  elles  ressemblent  un  peu  trop  à  des 
houris.  Le  tout  avec  d'horribles  mélanges  et  salmi- 
gondis. La  fée  Morgue  coudoie  la  sainte  Vierge,  Glo- 
riande  et  Eglantine  font  leur  prière.  Elles  sont  bapti- 
sées, toutes  ces  fées,  mais  sans  être  d'aucune  paroisse. 
Elles  vont  jusqu'à  parler  chrétien  et  à  faire  des  ser- 
mons. C'est  ce  mélange  qui  m'irrite  le  plus,  m'indigne 
et  me  révolte.  J'aime  que  l'erreur  soit  nettement 
séparée  de  la  vérité.  Leur  voisinage  et  leur  familiarité 
me  font  horreur. 

Il  n'y  a  peut-être  pas  un  seul  poème  de  la  déca- 
dence où  l'on  n'ait  à  subir  un  ou  plusieurs  épisodes 
féeriques.  Les  fées  s'y  montrent,  d'ailleurs,  avec  leurs 
attributs  traditionnels,  que  l'on  retrouvera  plus  tard 
jusque  dans  les  Contes  de  Perrault.  C'est  près  d'une 
fontaine  et  d'un  arbre  mystérieux  qu'elles  font  parfois 
leur  radieuse  apparition  ^  ;  a  mais  il  ne  semble  pas 
qu'aucun  autre  roman  que  Brun  de  la  Montaigne  nous 


1.  Histoire  littéraire,  XXVI,  p.  247.  —  2.  C'est  dans  Brun  de  la 
Montaigne  que  Ton  a,  je  pense,  donné  les  plus  longs  développements 
au  récit  de  ces  apparitions  des  Fées  près  des  fontaines,  et  il  faut 
avouer  que  ces  pages  du  vieux  poème  ne  sont  pas  sans  charme  (édi- 
tion Paul  Meyer,  pp.  31,  couplet  41;  pp.  36,  37,  couplet  60;  pages  38 
et  39,  couplet  63,  etc.). 


I  PART.  LIVR.  Tir. 
CHAP.    III. 


I   EART.  MVR.  m. 
CHAP.  m. 


5U4  LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS. 

ait  fait  connaître  l'usage,  qui  a  bien  certainement  dû 
exister,  de  porteries  nouveaux  nés  à  la  fontaine  où  les 
Fées  conversaient^  ».  Elle  sont  jolies  ces  fontenelles 
((  qui  sont  cleres  chargent  ou  fons  de  la  gravelle  —  Et 
dont  riave  descent  merveilleusement  belle  ^  »  C'est  là, 
c'est  parmi  ces  feuillages  et  ces  flourcelles  que  les  Fées 
s'acheminent  «  main  à  main  ».  Elles  «  recueillent  » 
le  nouveau-né  et  se  prennent  immédiatement  à  lui 
faire  des  dons.  Les  Dons,  tel  est  le  principal  élément 
de  toute  cette  mythologie  étrange.  Près  dtt  berceau 
d'Ogier  s'abattent  les  «  fées  gracieuses  »  :  Gloriande 
emmaillotte  l'enfant;  puis,  l'embrasse,  et  lui  dit  : 
((  Au  nom  de  Jésus-Christ,  je  le  donne  le  don  d'être 
le  plus  hardi  chevalier  de  la  terre  ^  »  C'est  la  fée  Ga- 
lienne  qui  donne  son  nom  à  Galien,  à  ce  fils  de  la  belle 
Jaqueline:  a  II  sera,  dit-elle,  vaillant  comme  un  lion; 
s'il  est  blessé,  il  ne  manquera  jamais  de  guérir  au 
bout  de  trois  jours;  il  sera  roi  de  Constantînople.  » 
Églantine  parle  à  son  tour  et  dit  :  «  Il  ne  sera  jamais 
vaincu,  et  occira  des  milliers  de  païens;  il  sera  roi 
d'Espagne  et  restorera  le  grand  empereur  Charles  avec 
tout  le  baronnage  de  France.  Vous  l'avez,  ma  sœur, 
appelé  Galien.  Je  dis  moi,  qu'on  le  nommera  «  Ga- 
lien y^estoré""  ».  Comme  on  le  voit,  la  Prophétie  se  mêle 
ici  au  Don  et  se  confond  avec  lui  :  c'est  un  cas  des 
plus  fréquents. 

Nous  parlions  tout  à  l'heure  des  Contes  de  Perrault 
qui  ont  un  charme  si  vif  et  sont  si  populaires.  On 
y  trouve  plus  d'une  fois  cette  jolie  scène  des  Dons, 

1.  Paul  Meyer,  1.  c,  Préface,  p.  xii.  —  2.  Brun,  p.  31,  couplet  50.  — 

3.  Ogier,  texte   du  manuscrit  du  British  Muséum,  Royal  15  E  VI.  — 

4.  Galien,  éd  Stengel,  p.  12  et  13.  Cf.  un  texte  des  Enfances  Garin 
où  la  fée  Morgue  fait  un  don  au  petit  Garin,  fils  de  Flore  :  «  Tu  ne 
connaîtras  pas  de  vilenie,  et  de  toi  sortira  une  geste  qui  triomphera 
des  Sarrazins.  »  Une  seconde  fée,  Ydain,  lui  prédit  qu'il  aura  peines 
dans  sa  vie,  etc.  (Bibl.  nat.  fr.  1460,  fo  9,  10.) 


LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS.  505 

mais  qui  est  fatalement  complétée  par  un  personnage 
dont  nous  n'avons  pas  encore  parlé  :  la  mauvaise  Fée, 
celle  qui  fait  de  mauvais  dons  et  qui  essaie  mécham- 
ment de  contrarier  Faction  des  autres  fées.  Vous  pensez 
bien  que  Perrault  n'a  pas  inventé  ce  personnage,  et  la 
mauvaise  fée  figure  notamment  dans  ce  même  roman 
de  Bî'un  de  la  Montaigne  *  où  elle  tient  même  une  place 
trop  considérable  et  où  elle  bataille  trop  longuement 
contre  ses  charitables  compagnes.  L'épisode,  fort  joli- 
ment traité,  se  termine  d'une  façon  charmante  :  l'une 
des  bonnes  fées  met  au  petit  doigt  de  l'enfant  un 
anneau  de  fin  or  esmeréy  l'embrasse  quatre  fois  et  ne 
peut  se  retenir  de  pleurer  en  lui  disant  adieu.  Mais 
voici  que  le  coq  chante,  et,  comme  c'est  l'usage  parmi 
les  fées,  les  trois  dames,  vite,  vite,  s'effacent  et  dispa- 
raissent ^ 

L'apparition  à  la  fontaine,  le  don,  la  prophétie,  la 
fuite  au  chant  du  coq,  voilà  plusieurs  signes  aux- 
quels on  reconnaît  l'action  et  la  physionomie  des 
fées  ;  mais  il  en  est  d'autres  encore  que  nos  poètes 
se  gardent  bien  de  laisser  dans  l'ombre  :  c'est  l'amour 
qu'elles  inspirent  et  réclament;  c'est  aussi  le  pouvoir 
qu'elles  ont  de  se  vieillir,  de  se  rajeunir  et  de  se 
transformer  à  leur  gré.  Il  y  a  dans  ce  très  médio- 
cre roman  de  Charles  le  Chauve ,  un  épisode,  imité 
de  vingt  autres  poèmes,  mais  qui  est,  à  ce  point  de  vue, 
assez  significatif  et  très  complet.  Dieudonné,  l'un  des 
héros  de  ce  poème  où  il  y  a  trop  de  héros,  arrive  un 
jour  près  d'une  claire  fontaine,  sous  de  charmants 
ombrages.  Du  fond  de  l'eau  transparente,  il  voit  tout 


1.  Brun  de  la  Montaigne,  éd.  P.  Meyer,  pp.  35  et  88.  Cf  la  Pré- 
face, pp.  XII  et  XIII.  —  2.  Ibid.,  vers  1117,  1118  :  «  Alons  nous  ent  de 
ci,  trop  avons  demouré,  Il  est  près  que  li  coc  doivent  avoir  chanté.  » 
Cf.  le  vers  1135. 


I  PART.  LIYR.  m. 
CHAP.    III. 


I    PART.  LIVR.  III. 
CHAP.    Ili. 


506  LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS. 

à  coup  s'élever  trois  belles  jeunes  filles  :  «  Par  Dieu 
qui  tout  créa,  leur  dit-il,  je  crois  bien  que  vous  êtes 
des  fées.  »  Elles  n'en  disconviennent  pas.  Il  est  vrai 
qu'elles  appartiennent  plutôt  à  l'espèce  a  ondine  »  ; 
mais  la  fée,  l'ondine  et  même  la  sirène  (qui  ont  peut- 
être  trois  origines  diverses,  celtique,  germaine  et 
latine)  se  confondent  aisément  dans  nos  dernières 
chansons  et  y  ont  la  même  allure.  Bref,  les  trois 
fées  conduisent  Dieudonné  chez  leur  reine  Gloriande 
—  la  Reine  !  encore  un  trait  légendaire  —  qui  se  prend 
soudain  pour  lui  d'un  amour  auquel  le  jeune  cheva- 
lier ne  saurait  répondre  :  il  s'est  fiancé  à  la  belle  Sup- 
plante et  entend  lui  demeurer  fidèle.  C'est  en  vain 
qu'on  le  fait  passer  par  tous  les  enchantements  de  ce 
merveilleux  royaume  ;  c'est  en  vain  qu'il  se  voit  en- 
touré de  trente  fées  «  blanches  com  fleur  de  lis  )>  qui 
harpent  et  chantent;  c'est  en  vain  qu'après  avoir  pris 
le  visage  d'une  vieille  édentée,  (c  barbée  »  et  noire, 
Gloriande  se  transforme  soudain  en  la  plus  belle  et 
la  plus  achesmée  de  toutes  les  femmes,  et  lui  offre  une 
dernière  fois  son  amour  :  Dieudonné  pense  à  Sup- 
plante, Dieudonné  résiste  et  triomphe.  Chose  éton- 
nante :  la  belle  reine  des  fées  ne  lui  en  sait  pas  mau- 
vais gré,  et  l'accable  de  ses  dons\  Décidément  elle  n'a 
rien  d'humain. 

Ce  royaume,  ce  beau  royaume  de  Féerie,  ils  y  vont 
tous.  Baudouin,  dans  le  Bastart  de  Buillon,  y  pénè- 
tre avec  douze  de  ses  chevaliers,  et  il  y  trouve  le  roi 
Artus,  avec  Morgue  et  Oriande.  Rien  n'est  plus  char- 
mant qu'un  tel  séjour,  et  les  heures  y  coulent  avec  une 
rapidité  que  nous  ne  connaissions  guère.  Baudouin 
s'imagine  naïvement  n'avoir  passé  que  quelques  heures 

1.  Histoire  littéraire,  XXVI,  p.  104-106. 


LES  DERNIERS  ROMAxNS  EN  VERS.  507 

en  Féerie  :  il  y  est  depuis  cinq  ans\  0  la  belle  vieille  ^  part.  uvR.ni. 

•^  -•  ^  CHAP,  m. 

légende,  que  nous  avons  déjà  rencontrée  en  chemin, 

et  qui  serait  plus  belle  encore,  si  l'on  en  faisait  hon- 
neur au  véritable  Paradis  ! 

Les  Fées  d'ailleurs  ne  restent  pas  confinées  dans 
leur  royaume,  si  beau  qu'il  soit.  Nous  avons  vu 
qu'elles  descendaient  près  des  nouveaux  nés;  mais 
elles  accompagnent  l'homme  durant  tout  son  voyage 
terrestre,  en  l'enveloppant  sans  cesse  de  leur  protec- 
tion et  de  leur  amour.  Gloriande  s'attache,  pour  ainsi 
dire,  aux  pas  de  Tristan  de  Nanteuil  et  se  donne  pour 
mission  de  lui  inspirer  le  courage  qui  lui  manque  ■. 
Morgue  fait  mieux  encore,  et,  au  moment  où  son  cher 
Ogier  va  succomber  sous  les  coups  des  païens,  elle 
descend  dans  un  char  de  feu,  enlève  le  Danois  qu'elle 
aimait  et  le  transporte  en  Féerie,  où  il  doit  être  en- 
core. Et  voilà  les  fictions  par  lesquelles  des  poètes, 
sincèrement  chrétiens,  avaient  remplacé  notre  In  Pa- 
radisum  deducant  te  Angeli  !  ^ 

Les  Enchanteurs  ''ne  jouent  pas,  dans  nos  romans, 
un  rôle  aussi  important  que  les  Fées  et  n'y  sont  pas 
aussi  nombreux  ;  mais  il  y  en  a  encore  un  peu  plus 
que  nous  ne  le  souhaiterions.  Il  faut  y  joindre  les 


1.  Bastars  de  Bouillon,  édition  Scheler,  couplet  124,  vers  3554 
et  ss.  —  2.  Histoire  littéraire,  XXVI,  p.  247.  —  3.  «  Et  ainsi  corn  le  ber 
en  ce  péril  estoit,  —  Y  vint  Morgue  la  fée  qui  le  Danois  amoit.  —  De- 
dens  un  riche  char  qui  tout  de  feu  sembloit  —  Fis[t]  eslever  Ogier  » 
(fin  de  YOgier  du  ms.  du  British  Muséum,  Royal,  15  E  VI).  =  En  ter- 
minant ici  ce  qui  concerne  les  Fées,  nous  ne  pouvons  que  renvoyer  le 
lecteur  à  l'ouvrage  de  M.  Alfred  Maury,  Les  Fées  au  moyen  âge  et  à  l'é- 
dition &QFloriantetFlorete{Roxbmg\iQ  Club,  1873  note  14) «où Fran- 
cisque Michel  a  réuni  un  certain  nombre  de  témoignages  sur  le  rôle 
des  fées  dans  la  littérature  du  moyen  âge  »  (Paul  Meyer,  Brun  de  la 
Montaigne,  p.  xi).  —  4.  Le  type  des  enchanteurs  dans  nos  derniers 
romans  peut  être  choisi  dans  Charles  le  Chauve,  où,  pour  surcroît 
de  documents,  nous  avons  affaire  à  deux  magiciens,  Balan  et  Maufumé, 
qui  luttent  ensemble  à  coups  d'enchantements  et  de  charmes  (ITi^foiW 
littéraire,  XXVI,  p.  121),  etc. 


CHAP.   m. 


508  LES  DERxNIERS  ROMANS  EN  VERS. 

"Ti'J'y!'"'  Nains  ^  et  les  Luitons.  Ces  derniers  ont  le  don  de  se 
transformer,  comme  les  Fées  elles-mêmes  qui  les 
traitent  en  serviteurs  et  auxquelles  ils  obéissent  doci- 
lement ^  Les  Ogres  sont  plus  rares  encore  :  ils  coupent 
volontiers  la  chair  de  l'homme  en  morceaux  et  la 
salent  :  mais  ils  n'aiment  point  la  chair  de  femme 
qui  a,  paraît-il,  mauvais  goût.  Ce  sont  des  gourmets  ^ 
Fées  et  lutins,  enchanteurs  et  nains,  sagittaires  et 
sirènes  \  tout  ce  monde  fantastique  vit  à  côté  du  monde 
réel,  dans  les  forêts,  sous  les  eaux,  dans  les  airs.  Nos 
poètes  y  croyaient-ils  réellement  et  à  la  Bretonne?  Je 
n'oserais  le  prétendre.  Ils  ne  sont  pas  candides,  nos 
derniers  romanciers,  et  nous  avons  vu  que,  malgré 
leur  foi  sincère  en  l'Église,  ils  prennent  avec  les  cho- 
ses sacrées  de  singulières  privautés.  La  confession 
surtout  ne  les  inspire  pas  comme  il  faudrait,  et  il 
semble  qu'ils  la  profanent  de  gaieté  de  cœur^  Nous 
constaterons  plus  loin  comment  plusieurs  d'entre  eux 
ont  eu  contre  le  prêtre  et  contre  le  moine  une  haine 
à  la  Voltaire.  Enfin  ils  ont  tracé  certains  portraits  de 
renégats  et  d'athées  qui  n'étaient  pas  sans  être  dan- 
gereux pour  leurs  auditeurs  ou  lecteurs.  Il  est  vrai 
que,  depuis  Raoul  de  Cambrai,  ces  tristes  peintures  ne 
sont  pas  rares  dans  notre  épopée,  et  il  faut  se  rappe- 


1.  Maufumé  est  un  nain  qui  prétend  avoir  vu  Noé,  David,  Salomon, 
Judas,  Macchabée,  la  ruine  de  Troie,  Bustalus,  Turnus,  le  roi  Artus 
et  Jésus-Christ  {Histoire  littéraire,  XXVI,  p.  104).  —  2.  Un  de  ces 
luitons  est  charg-é  par  la  fée  Gloriande  d'apprendre  le  courage  à 
Tristan  de  Nanteuil  qui  est  poltron.  Le  luiton  prend,  pour  lutter  contre 
Tristan,  la  forme  d'un  serpent  gigantesque;  mais  il  reprend  soudain 
la  forme  d'un  homme,  dès  que  Gloriande  lui  en  donne  l'ordre  (Paul 
Meyer,  Notice  sur  le  roman  de  Tristan  de  Nanteuil,  Jarhhuch  fur 
romanische  und  englische  Literatur,  IX,  1,  pp.  40,  41).  —  3.  Charles  le 
Chauve,  1.  c,  p.  107.  L'ogre  est  un  «  sagittaire  ».  —  4.  C'est  une  sirène 
qui  sert  fort  heureusement  de  nourrice  à  Tristan  de  Nanteuil  :  car  le 
lait  des  sirènes  «  grandit  le  corps  et  l'intelligence  des  êtres  qui  s'en 
abreuvent  »  {Histoire  littéraire,  XXVI,  p.  235).  —  5.  Bauduin  de 
Sebourc,  II,  95-107,  113,  114. 


LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS.  509 

1er  ici,  entre  vingt  autres  misérables,  le  Gaumadras  de 
Gaiin  de  Montglane  et  rHerchembaut  de  Doon  de 
Maïence.  La  plupart  de  nos  traîtres  épiques  sont,  à 
vrai  dire,  des  athées;  mais  je  ne  pense  pas  qu'aucun 
poète  des  xii°  et  xiif  siècles  se  soit  autant  complu  dans 
leur  portrait  que  Fauteur  de  Bauduin  de  Sebourc 
dans  celui  de  cet  abominable  Gaufroi,  duc  de  Frise. 
C'est  le  type  invraisemblable  du  renégat  :  «  Ma  chair 
a  pu  être  arrosée  par  le  baptême  ;  mais  je  ne  suis 
pas  chrétien,  et  ne  croi  nient  plus  en  Dieu  quen 
une  saus  pelée\  »  Sur  la  vie  future,  sur  Tau-delà,  il 
est  d'une  brutalité  encore  plus  révoltante  :  «  Le  Para- 
dis, c'est  ce  monde  où  nous  sommes,  quand  on  s'y 
amuse  et  qu'on  y  fait  son  bon^  quand  on  a  belle  dame 
et  qu'on  boit  de  bon  vin.  L'Enfer,  c'est  la  pauvreté  ^  » 
Et  il  ajoute  cyniquement  :  «  Je  n'ai  pas,  quant  à  moi, 
plus  d'âme  qu'une  souris  ^  »  Mais  il  descend  encore 
plus  bas  dans  le  blasphème  et  dans  le  satanisme,  et 
ce  véritable  possédé,  quand  il  est  en  danger  de  mort, 
s'écrie  avec  la  rage  d'un  damné  :  «  As  anemis  d'enfer 
l'ame  et  le  corps  commant  \  »  Au  moment  où  il  va 
engager  avec  Baudouin  de  Sebourc  ce  duel  terrible  qui 
est  une  des  péripéties  les  plus  émouvantes  de  ce  trop 
long  poème,  un  de  ses  neveux,  qui  est  chrétien,  l'ex- 
horte, en  cette  conjoncture  solennelle,  à  confesser 
enfin  tous  ses  péchés.  Pour  toute  réponse,  il  l'étend 
à  terre  et  l'écervelle  :  «  Lucifer  et  Gain,  dit-il,  voilà 
mes  seuls  alliés  et  mes  seuls  parents  ^  »  Mais  le 
comble,  c'est  quand,  arrivé  au  sommet  de  sa  fortune, 
ce  Satan,  éperdu  d'orgueil,  jette  ce  cri  qui  est  vrai- 
ment un  écho  de  l'enfer  :  «  Je  serai  Jhesu  Cris,  se  je 
vislongement^  »  Certes,  il  y  a  encore  d'autres  rené- 

1.  Bauduin  de  Sebourc,  I,  p.  15.  —  2.  Ibid.,  I,  p.  13.  —  3.  Ibid.,  I, 
p.  107.-  4.  Ibid.,  II,  p.  326.-5.  Ibid.,  II,  p.  349,  .350.-6.  Ibid.,  II, p.  337. 


I  PART.  LIVR.  m. 
CHAP.  III. 


l  l'A.KT.  LIVR.  III. 
CHAP.  m. 


510  LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS. 

gats  et  d'autres  athées  dans  les  derniers  monuments 
de  notre  épopée  :  on  y  rencontre  un  certain  comte  de  la 
Marche  qui  meurt  «  sans  se  souvenir  de  Dieu  ni  de 
sainte  Marie  ^  »  ;  on  y  voit  encore  un  comte  de  Pro- 
vence qui  se  fait  musulman  et  marche  sur  la  croix  ^  ; 
mais  je  ne  sache  pas  que  depuis  le  non  serviam,  l'or- 
gueil humain  ait  jamais  trouvé  une  plus  insolente  et 
plus  abominable  formule  :  a  Si  je  vis,  je  serai  Jésus.  » 
Des  monstres  tels  que  le  duc  Gaufroi  sont  un  objet 
d'horreur  pour  les  peintres  mêmes  qui  en  ont  tracé 
le  portrait;  mais,  en  revanche,  quand  nos  poètes  ont 
l'occasion  de  nous  parler  des  prêtres  et  des  moines, 
on  sent  qu'ils  sont  sincères  et  disent  tout  haut  ce 
qu'ils  pensent  tout  bas.  Leur  haine  est  manifeste  et 
n'épargne  personne.  Je  dirai  même  qu'elle  est  quelque 
peu  intéressée  :  car  il  est  visible  qu'ils  s'adressent 
à  un  auditoire  mal  disposé  en  faveur  des  clercs,  et 
qu'ils  flattent  bassement  les  passions  de  leur  public. 
Au  reste,  c'est  exactement  la  même  tactique  qu'au- 
jourd'hui ;  ce  sont  les  mêmes  procédés  de  polémique  et 
les  mêmes  calomnies.  Ces  méchants  poètes  ne  sont  en 
réalité  que  des  journalistes,  fort  semblables  à  ceux 
de  1893.  Ils  savent  bien  ce  qu'ils  font,  ces  pamphlé- 
taires pleins  de  fiel,  quand,  parlant  devant  des  che- 
valiers qui  les  paient  bien,  ils  se  prennent  à  regretter 
qu'on  ne  rende  pas  le  service  militaire  obligatoire  pour 
les  prêtres  et  pour  les  moines.  C'est  là  une  de  leurs 
idées  fixes  et  un  lieu  commun  de  leurs  romans.  Il 
faut  voir  avec  quelle  joie  ces  papelards  enrégimentent 
tous  les  clercs  dans  leurs  armées  heureusement  ima- 
ginaires. Au  moment  ou  le  Soudan  va  mettre  le  siège 
devant  Rome,  la  mère  de  l'Empereur  persuade  au 

1.  Baudum  de  Sebourc,  II,  p.  221.  —  2;  Giperis  de  Vignevaux^  cité 
dans  V Histoire  littéraire,  XXVI,  p;  33. 


LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS.  511 

Pape  d'enrôler  ainsi  tout  son  clergé,  y  compris  les 
cardinaux,  et  le  Pape  y  consent  si  bien  qu'il  forme  un  ^ 
corps  d'armée  spécial,  uniquement  composé  de  prê- 
tres ^  L'auteur  de  Florent  et  Octavian^  qui  est  un  yoI- 
tairien,  a  la  malice  d'ajouter  que  ce  corps  d'armée  ne 
fut  pas  le  plus  brave  ^  Même  épisode  dans  Charles  le 
Chauve^  même  faiblesse  du  pape,  même  enrôlement 
du  sacré  collège  ^  Dans  Ciperis  de  Vignevaux^  il  y 
a  une  méchanceté  de  plus  :  les  moines  de  Cîteaux 
fournissent  un  jour  leur  contingent  à  l'armée  qui  doit 
rétablir  Dagobert  sur  le  trône.  Ces  bons  moines  blancs 
se  défroquent  avec  un  visible  plaisir;  ils  ajustent  les 
heaumes  sur  leurs  têtes  que  l'Église  a  sacramentel- 
lement  touchées  ;  ils  sont  tout  fiers  de  porter  «  gor- 
gière,  épée  et  blason  »,  et  se  battent,  ma  foi,  le  plus 
intrépidement  du  monde.  Les  uns  sont  tués,  mais  les 
autres  ont  trouvé  tant  de  plaisir  à  leur  métier  de  sol- 
dat qu'ils  ne  rentrent  pas  dans  leur  cloître  '\  C'est 
l'idéal. 

Pas  n'est  besoin  d'ajouter  que  le  bien  d'église 
est,  alors  comme  aujourd'hui,  l'objet  d'une  convoitise 
qui  est  attestée  par  l'histoire  autant  que  par  le  roman. 
Cette  mère  de  l'Empereur  qui  donnait  tout  à  l'heure 
au  Pape  le  conseil  brutal  d'armer  tout  le  clergé  de 
Rome,  entendez-la  maintenant  réclamer  plus  bruta- 
lement encore  les  trésors  de  l'Église'  :  «  Si  ne  vous  le 
faites  point  de  bonne  grâce,  je  les  defermerai  à  coups 
de  marteaux.  Car,  sachez-le  bien,  vous  ne  servez  à 

1.  Histoire  littéraire,  XXVI  p.  320.  -  2.  Ihid.,  p.  321.  —  3.  Ihid., 
p.  114.  —  4.  Ihid.  p.  32.  —  5.  «  Sire  Pape,  dist  elle,  moult  me  puis 
airer  —  Que  trestout  le  clergié  vous  ne  faites  armer.  —  Par  ma  foi, 
il  convient  vos  trésors  effondrer  —  Ou  tantost  les  feray  à  martiaux 
delermer.  —  Vous  ne  servez  ou  monde  que  de  gens  encanter,  —  D'a- 
voir bonnes  viandes  et  de  boire  vin  cler  —  Et  de  privéement  les 
dames  confesser  »,  etc.  (Florent  et  Octavian,  cité  dans  VHistoirù 
littéraire^  XXVI,  p.  320). 


l  PART.   LIVR. 
CHAI>.  m. 


1   PART.    LIVR.  III, 
CHAP.  m. 


512  LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS. 

rien  ici  bas  qu'à  tromper  les  gens,  à  faire  de  bons 
repas,  à  boire  les  vins  clairs  et  à  confesser  les  dames 
pnvéement,  »  Ce  dernier  mot,  qui  est  tout  simplement 
une  infamie,  m'est  une  transition  trop  facile  pour 
constater  chez  nos  poètes  cette  haine  abominable  du 
prêtre  qui  est  un  des  caractères  les  plus  accentués  de 
leurs  œuvres  et  qui  nous  permet  de  les  considérer  trop 
souvent  comme  des  Paul-Louis  Courriers  sans  scrupule 
et  des  Michelets  sans  talent. 

«  Prestre  ne  valent  rien,  on  le  dist  grant  pièche 
a  »  :  voilà,  concentrée  en  un  méchant  vers,  toute  la 
pensée  de  Fauteur  de  Bauduin  de  Sebourc  et  d'un  cer- 
tain nombre  de  ses  congénères.  «  Ils  ne  valent  rien, 
ajoute-t-il,  si  ce  n'est  pour  atraire  tout  le  bien  des 
honnêtes  gens  et  pour  se  jeter  sur  leurs  femmes,  là 
où  nuh  ne  sera  \  »  Voilà  bien,  en  effet,  les  deux  accu- 
sations que  nos  poètes  ne  cessent  de  porter  contre  les 
clercs,  contre  tous  les  clercs.  Leurs  devanciers  leur 
avaient,  il  est  vrai,  laissé  cette  tradition;  mais  jadis, 
dans  les  chansons  de  geste,  on  s'attaquait  principale- 
ment aux  moines  et  dans  les  fableaux  aux  prêtres. 
Au  xiv°  siècle,  ces  deux  haines  éclatent  à  la  fois,  se 
combinent  et  n'en  font  qu'une.  Décidément  on  ne 
peut  être  honnête  homme  et  avoir  confiance  aux 
clercs  :  Un  est  mie preiidons  qui  se  fie  en  dergie  ^ 

Certes,  elles  sont  excessives,  ces  satires  contre 
l'avarice  des  prêtres,  contre  leurs  doigts  crochus  et 
rapaces,  contre  ces  convoitises  que  le  bon  Cuvelier  lui- 
même  leur  reproche  cruellement  par  la  voix  de  Du- 
guesclin  ^  Mais  ce  qui  m'indigne  davantage,  mais  ce 
qui  est  particulièrement  exécrable,  ce  sont  ces  pages, 


1.  Bauduin  de  Sebourc,  I,  p.  147.  —2.  Ihid.,  II,  p.  243.  —  3.  Chro- 
nique de  Bertrand  Dugesclin,  vers  7673  et  ss. 


LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS.  513 

plus  que  haineuses,  où  Ton  reproche  à  ces  mêmes 
prêtres,  trop  évidemment  calomniés,  d'abuser  de  la  - 
confession  avec  les  femmes  mariées  qui  se  sont  accu- 
sées d'adultère  :  «  Si  vous  ne  voulez  pas  faire  notre 
volonté,  nous  le  dirons  à  vos  maris.  »  Et  les  malheu- 
reuses vont  dans  la  maison  du  prêtre  pour  y  consom- 
mer un  second  adultère,  pire  que  le  premier  \ 

Et  le  calomniateur  éhonté,  qui  vient  de  lancer  cette 
boue  au  visage  des  prêtres  de  son  temps,  se  recueille 
alors  hypocritement  et,  d'un  ton  béat  :  <c  Digne  choze 
est  d'un  prestre  quant  il  fet  che  qu'il  doit  ^  »  Ne 
croirait-on  pas  lire  un  journal  de  nos  jours? 

C'est  dans  Bauduin  de  Sebourc  que  ces  infamies 
trouvent  leur  plus  complète  et  leur  plus  criminelle 
expression.  Voulant  égayer  un  peu  Faction  de  son 
poème  qui  est  par  trop  bourré  de  faits  et  dont  l'intérêt 
semble  quelquefois  s'alanguir,  cet  homme  d'esprit 
imagine  de  créer  un  personnage  comique  qui  déride 
un  peu  ses  auditeurs  alourdis.  C'est  ainsi  qu'on  pro- 
cède encore  de  nos  jours  dans  les  drames  touffus  de 
l'Ambigu  ou  de  la  Porte  Saint-Martin.  Mais  enfin  ce 
personnage  comique  de  Bauduin,  quel  sera-t-il?  Ce 
sera  un  prêtre.  Oui,  un  prêtre,  que  le  poète  nous 
représente  à  plaisir  comme  un  poltron  et  comme  un 
sot.  Comme  ils  devaient  rire,  ces  soudards  du  xiv°  siè- 
cle, quand  ils  le  voyaient,  ce  ministre  du  Christ, 
blêmir  de  peur  et  trembler  bêtement  de  tous  ses 
membres.  Quelle  grosse  joie  épaisse  et  méchante! 
Quel  triomphe  pour  le  romancier! 

Cette  histoire  d'un  mauvais  prêtre,  l'auteur  s'y 
délecte,  et  il  la  prolonge  à  dessein.  Nous  sommes 
en  plein  pays    sarrazin,  à  Abilant,  et  il  s'agit  de 

1.  Bauduin  de  Sebourc,  I,  p.  202.  —  2.  Ibid. 


I   PART.   Li\R.  m. 
CHAP.   m. 


14  LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS. 

'"^^"^l:!:'^.^:''''  conclure  le  mariage  secret  d'un  chrétien  avec  une 


CHAP,  III. 


-  païenne  convertie,  d'Esmeret  avec  Elienor.  On  trouve 
un  prêtre  pour  célébrer  Funion  projetée,  et  il  y  avait 
là  pour  notre  poète,  s'il  eut  eu  le  sens  chrétien,  une 
heureuse  occasion  de  faire  applaudir  par  ses  lecteurs 
la  noble  et  grande  figure  d'un  véritable  apôtre.  Il  s'en 
est  bien  gardé,  et  a  mieux  aimé  induire  en  une  gaieté 
de  mauvais  aloi  les  chevaliers  et  les  bourgeois  qui 
l'écoutaient.  Le  prêtre,  dont  il  fait  la  caricature  et 
non  pas  le  portrait,  se  sent  entouré  de  mille  dangers 
et  n'est  pas  de  force  à  les  braver.  On  lui  promet  de 
le  faire  chanoine  :  il  ne  lui  en  chaut,  et  le  voilà  qui 
grelotte  de  frayeur.  Il  pâlit,  il  titube,  tous  H  sans  li 
fourmie,  et  il  se  prend  à  «  maugréer  »  contre  Dieu  et 
ses  Saints  :  «  Je  voudrais  bien  m'en  aller,  »  répète- 
t-il  sans  cesse  comme  l'un  des  personnages  d'une 
comédie  célèbre.  La  peur  lui  ôte  l'appétit  :  il  ne 
peut  avaler  un  morse l  et  tend  l'oreille,  effaré  :  «  On 
vient  pour  me  pendre,  je  vais  être  pendu.  »  La  vue 
d'Elienor  met  fin  à  ces  risibles  terreurs;  mais  il 
tombe  alors  d'un  vice  ridicule  dans  un  vice  odieux, 
et  jette  sur  la  belle  fiancée  un  regard  plein  de  mau- 
vais désirs  :  a  Ah!  si  j'étais  avec  elle  enfermé  dans 
mon  moûtier!  »  Puis,  de  retomber  dans  ses  épou- 
vantements.  Il  célèbre  le  mariage,  sans  avoir  seule- 
ment la  force  de  bégayer  les  oraisons  de  l'Église,  et 
pense  mourir  d'effroi.  Lorsque  plus  tard  Baudouin  de 
Sebourc  entre  dans  Abilant  superbement  monté  sur 
son  grand  lion,  le  prêtre  est  le  seul  qui  ait  peur  de 
la  bête  énorme  :  «  Que  ce  chevalier  entre,  s'il  le 
veut;  mais  qu'il  laisse  sa  monture  à  la  porte.  »  C'est 
encore  lui  qui,  après  la  victoire  des  chrétiens,  devient 
lâche  et  cruel  autant  qu'il  avait  été  poltron  et  qui, 
sur  le  champ  de  bataille,   frappe  ignoblement   les 


LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS.  515 

morts  de  son  bâton,  en  accompagnant  cette  infamie 
de  ces  mots  cyniqnes  :  a  Se  vous  fuissiés  en  vie,  ne 
vous  ferisse  pas.  »  Pour  couronner  tant  d'exploits,  il 
aspire  à  la  gloire  facile  d'un  mauvais  plaisant,  et 
quand  chacun  des  chrétiens  d'Abilant  félicite  à  sa 
manière  Baudouin  de  son  triomphe,  quand  Esmeret 
lui  dit  :  «  Je  vous  servirai  tous  les  jours  de  ma  vie  », 
quand  un  autre  lui  promet  sa  fille  eu  mariage,  quand 
ils  lui  chantent  tous  le  joyeux  alléluia  et  lui  font 
cent  promesses,  lui,  le  prêtre,  lui  dit  en  façon  de 
bon  mot  :  «  Je  chanterai  pour  vous  une  messe  de 
Requiem.  »  Et  là  dessus,  le  poète  croit  utile  d'ajou- 
ter :  ((  Dont  commencha  de  rire  toute  la  compai- 
gnie.  »  Il  n'y  avait  vraiment  pas  de  quoi  \ 

Les  moines  ne  sont  pas  mieux  traités.  Baudouin 
arrive  un  jour, en  costume  de  moine, à  l'abbaye  de  Saint- 
Amand  et  ne  pense  tout  d'abord  qu'à  courir  sus  aux 
nonnains;  mais  l'abbé,  discrète  et  prudente  personne, 
lui  fait  observer  que  tout  le  monde  ne  peut  se  donner 
ainsi  le  luxe  d'une  nonne,  et  que  ses  moines,  comme 
lui,  sont  assez  sages  pour  se  contenter  (c  des  puce- 

lettes  qui  l'erbe  vont  queillier Mais  rassurez-vous, 

ajoute  ce  pieux  entremetteur,  je  vous  procurerai  pour 
cette  nuit  la  fille  de  notre  fermier  ^  ».  Les  Ordres 
mendiants  ne  ^pouvaient  échapper  à  l'inique  férule 
de  ce  satirique  de  mauvaise  foi  qui  a  osé  écrire  cette 
infamie  et  tant  d  autres.  L'auteur  de  Bauduin  trans- 
forme les  Cordeliers  et  les  Jacobins  en  auxiliaires 
zélés  du  traître  de  son  mélodrame.  Ce  misérable  leur 


1.  Bcmduin  de  Sehourc,  II  pp.  137-140,  146.  Cet  épisode  n'est  pas  lo 
seul  où  la  verve  anticléricale  de  Fauteur  de  Bauduin  se  soit  donné 
carrière.  Il  y  a  encore  ce  prêtre  d'Allemagne  qui  ^'énamoure  un  jour 
de  Blanche  pendant  qu'il  dit  sa  messe,  qui  lui  fait  d'ignobles  avances 
et  que  Baudouin  indigné  jette  en  hiver  dans  une  rivière  glacée  où 
il  meurt  (I,  pp.  194-202).  —  2.  lUd.  II,  p.  90. 


1  PART.  LIVR.  m. 
CHAI'.    111. 


I   PART.  LIVR.  III. 
CHAP.   ITI. 


016  LES  DERiNlERS  ROMANS  EN  VERS. 

donne  tant  de  florins  qn'ils  s'enivrent  unanimement 
et  qu'il  les  faut  porter  «  dormir  à  le  chivière  ^  ».  C'est 
à  peine  si,  dans  toute  la  hiérarchie  ecclésiastique,  les 
ermites  (ce  sont  les  seuls)  sont  l'objet  d'un  certain 
respect  %  et  le  prêtre  daube  les  fidèles  eux-mêmes 
qui  «  la  main  sur  leur  menton  »  s'endorment  au 
sermon.  «  Tel  dort  tant  au  moustier  sans  entendre 
orison  —  qu'au  revenir  ne  puet  dormir  en  se  mai- 
son ^  »  Je  me  persuade  qu'on  devait  dormir  parfois 
en  écoutant  ces  longs  poèmes  qui  ne  sauraient  cepen- 
dant passer  toujours  pour  des  sermons. 


dekfo^uté        ^^  Royauté  sera-t-elle  plus  épargnée  que  l'Église 
d^  ^^erar""^''*  P^^  ^^^  implacables  gouailleurs?  il  n'y  faut  pas  comp- 
^^Tiprô^''  ter,  et  les  Voltaires  de  tous  les  temps  ne  s'arrêtent 
les  romans     g^^j.^  ^^  gj  ]3g^^  chcmiu.  Il  importc,  d'ailleurs,  de 
xive  et  xve  siècles.  ^^  pas  oublier  que  plusieurs  de  nos  poètes  étaient 
du  pays  wallon,  et  il  en  est  qui  ont  écrit  sous  le 
règne  de  ce  Philippe  le  Bel  qui  n'a  jamais  passé  pour 
aimer  tendrement  les  Flamands.  Je  sais   bien   que 
l'un  d'eux  appelle  notre  France  «  la  terre  bonne  et 
digne  S);  mais  il  n'y  a  là  rien  de  profond,  et  une  je  ne 
sais  quelle  haine  éclate  partout  ailleurs  dans  ce  Baii- 
duin  de  Sebourc  dont  l'auteur  n'a  jamais  eu  le  cœur 
vraiment  français.  Il  ignore  scandaleusement  les  pre- 
miers éléments  de  notre  histoire  et  la  chronologie  la 
plus  rudimentaire  de  notre  dynastie  nationale  \  Je 
lui  pardonnerais  cependant  ces  méfaits  scientifiques 
(bien  qu'il  se  donne  parfois  des  airs  de  pédant),  s'il 
ne  s'attachait  trop  visiblement,  ce  que  je  ne  saurais 

1.  Baudiiin  de  Sebourc,  I,  p.  26.  —  2.  Charles  le  Chauve,  cité  dans 
VHistoire  littéraire,  XXVI,  p.  102  et  120.  —  3,  Bauduiii  de  Sebourc,  1, 
p.  3.  —  4.  Ibid.,  II,  p.  20.  —  5.  Ibid.,  II,  325. 


LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS.  517 

pardonner,  à  rendre  ridicnle  le  roi  de  France  qni  per- 
sonnifie la  France  elle-même.  Il  le  représente  sans 
cesse  comme  un  pauvre  sire  rassotté  et  qui  aime 
avant  tout  l'argent  :  «  Puis  c'on  a  de  l'argent,  à  lui 
se  raccorde-on  \  »  Il  ne  fait  que  suivre  en  cela,  je  le 
veux  bien,  la  tradition  de  certains  poètes  du  xiif  et 
même  du  xif  siècle  ;  mais  il  pouvait  aisément  suivre 
d'autres  modèles,  et  il  a  d'ailleurs  renchéri  sur  les 
anciens  contempteurs  de  la  royauté  française,  quand 
il  s'amuse  à  nous  montrer  le  Roi  fuyant,  comme  le 
dernier  des  couards,  devant  le  dernier  des  traîtres 
avec  lequel  il  finit  par  pactiser  honteusement  ^  Il  avait 
pourtant  ses  théories  de  gouvernement,  ce  poète 
goguenard  et  hardi,  et  force  nous  est  d'avouer  que 
ces  théories  sont  souvent  justes  et  parfois  élevées.  Il 
y  a  plaisir  à  l'entendre  exposer  comment,  à  force  de 
justice,  on  arrive  à  se  faire  aimer  «  des  grans  et  des 
petis  ^  » .  L'audace  ne  lui  fait  pas  défaut,  et  je  ne  connais 
guère,  en  sa  trop  longue  rapsodie,  de  page  plus  origi- 
nale et  plus  osée  que  celle  où  nous  voyons  Baudouin 
dans  la  cité  de  Bandas,  faire  un  roi  avec  un  save- 
tier \  L'auteur  à' Hugues  Capet  est  le  seul  qui  ait 
eu  de  pareilles  audaces  ^ 

Ce  qui  révolte  le  plus  ces  poètes  du  commence- 
ment du  xiv°  siècle,  c'est  l'impôt  qui  pèse  alors  d'un 
poids  si  lourd  sur  tout  le  peuple,  c'est  cette  terrible 
maltôte  dont  ils  ne  prononcent  le  nom  qu'avec  une 
véritable  indignation.  A  leurs  yeux,  le  secret  de  se 

1.  Batiduin  de  Sebourc,  II,  p.  216,  221,  252,  etc.  —  2  Ibid.,  II,  p.  324. 
—  3.  Ibid.,  I,  p.  277,  où  le  poète  nous  dit  que  Dieu  a  ordonné  les  rois 
«  pour  garder  lor  pais  contre  gentpaïennie,  — De  larrons,  de  mordreurs 
que  Dieu  ne  servent  mie  —  Et  de  gent  outraigeuse»,  etc.  ■—  4.  Ibid.,  I, 
p.  351,  etc.  —  5.  «  Seigneur,  a  dist  ly  Rois,  oés  m'entencion:  —Je  suy 
rois  couronnez  de  France  le  royon  —  Non  mie  par  oirrie  ne  par  estra- 
Sîon,  —  Mais  par  le  vostre  gré  et  vostre  elexion  »  {Hugues  Capet^  édi-- 
tion  du  marquis  de  La  Grange,  v.  4216  et  ss.)* 


1    PART.  LIVR.  m. 
CHAP.  III. 


I   PATIT.  LIVR.  IH. 
CHAP.  III. 


;;J8  LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS. 

rendre  populaire  serait  bien  facile  :  ce  serait  de  sup- 
primer ((  tonniex  et  maletotes,  vinages  et  treûs^  »,  et, 
comme  ils  le  disent,  de  supprimer  «  les  mauvaises 
coutumes  ^  ».  Il  y  a  quelque  part  une  peinture  de  la 
levée  de  la  maltôte,  qui  n'est  pas  loin  d'être  un  chef- 
d'œuvre  ^  Il  s'agit  du  duc  de  Frise  qui  a  besoin  d'ar- 
gent (comme  tant  d'autres)  et  qui  a  pris  soin  de 
s'entourer  de  détestables  conseillers  :  a  Rien  n'est 
plus  aisé,  lui  disent  ces  compères;  une  taille  esle- 
vez.  Voilà  un  objet  |qui  se  vend  deux  sous  :  prenez 
la  moitié  du  prix,  et  faites  à  la  fois  payer  le  vendeur 
et  l'acheteur.  Faites  payer  au  clergé  le  dixième  de 
ses  biens.  Un  homme  marie  sa  fille?  prenez  la  moitié 
de  la  dot  ou  couchez  avec  elle.  N'oubliez  pas  sur- 
tout le  précieux  impôt  des  portes  et  fenêtres  :  pour 
chaque  porte^  quatre  deniers,  et  deux  pour  chaque 
fenêtre.  Imposez  les  blés,  les  moulins,  la  boucherie, 
tout,  tout,  tout.  »  Et  ils  ajoutent  :  «  Chargez-nous  de 
la  chose,  et  tout  ira  bien.  Nous  taillerons  ferme.  Pas 
d'abbaye,  ni  même  de  paysan  qui  nous  puisse  résis- 
ter. Ils  paieront,  sire,  ils  paieront.  Si  nous  voyons 
deux  têtes  sous  un  seul  chaperon,  nous  leur  dirons 
qu'il  y  a  là  un  fait  de  trahison,  et  nous  couperons 
les  têtes...  ou  nous  prendrons  l'argent.  »  Le  duc  est 
ravi  de  tant  de  zèle  et  donne  sur  le  champ  «  bonne 
commission  »  à  ces  ingénieux  financiers.  Ils  partent, 
et  tout  le  pays  est  soudain  dans  la  terreur.  Tout  le 
monde  paie,  mais  le  commerce  est  ruiné  :  marchan- 
dise ni  keurt^  nulz  n'i  gaigne  un  bouton.  Quelqu'un 


1.  Bauduin  de  Sehourc.U,  p.  341.  —  2.  Bastars  deBiiillon,  éd.  Sclie- 
1er,  p.  134.  Le  texte  est  curieux  :  «  Toute  Jherusalem  ot  mis  en  tel 
quavage  —  Qu'il  avoit  sis  deniers  d'ouvrir  chascun  manage,  —  Ne  on 
ne  vendist  point  pour  cinc  sols  de  frommage  —  Dont  il  ne  recheûst  un 
denier  d'avantage.  —  La  maletoute  fu  en  chelle  chité  large  —  Telle- 
ment estorée  »  etc.  —  3.  Bauduin,  I.  p.  187  et  ss. 


l.ES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS.  510 

se  plaint-il?  il  est  pendu  sur  l'heure,  et  son  héritage  i part. livr. m. 

,  CHAP.    III. 

est  confisqué.  Seuls  les  bouchers  s'insurgent  et  tuent 

net  le  maltôtier  qui  leur  demandait  douze  parisis 
par  bête  tuée.  Le  tableau  est  poussé  au  noir,  j'y 
consens;  mais  il  n'est  pas  sans  être  ressemblant 
par  quelque  côté,  et  il  devait  d'autant  mieux  réussir 
auprès  des  auditeurs  de  la  chanson  qu'ils  savaient  à 
quoi  s'en  tenir  sur  la  maltôte,  l'ayant  payée. 

Certains  juges  ne  valaient  pas  mieux  que  les  mal- 
tô tiers,  et  nos  poètes  se  montrent  impitoyables  à 
leur  égard.  Il  y  a  là  des  persifflages  et  des  colères  qui 
sont  dignes  de  nos  meilleurs  satiriques,  et  nous  ne 
saurions  nous  en  plaindre.  <(  S'il  se  présente  devant  un 
tribunal  un  pauvre  homme  mal  vêtu,  avec  une  mau- 
vaise cotte  et  un  chaperon  usé,  le  juge  ne  l'écoute 
même  pas.  Mais  si  c'est  un  noble  :  «  Que  voulez-vous 
de  moi,  monseigneur,  et  en  quoi  puis-je  bien  vous 
être  agréable  ?  ^  »  Ah  !  ce  ne  sont  pas  là  les  bonnes 
coutumes,  les  honnêtes  magistratures  et,  enfin,  «  ces 
us  du  bon  roi  saint  Louis  »  dont  la  France  a  si  long- 
temps gardé  le  souvenir  vivant.  Pourquoi  les  avoir 
oubliés,  pourquoi  n'y  point  revenir?^ 

Contre  la  noblesse  et  les  nobles,  même  hardiesse  :     La  noblesse 
((  Peu,  m'importe,  dit  la  Reine  à  Hus:ues  Capet,  que       ^vès 

'  ^  '      ^  *-'  1        ^     J-         ces  mêmes  textes. 

VOUS  soyez  de  bas  lignage.  Vo  fait  et  vo  maintien  ne  ^l^\f^^l^^ 
sont  mie  villain  ^  »  C'est  presque  révolutionnaire.  La  ^"  seigneur. 
principale  occupation  de  la  noblesse,  la  passion  du 
noble,  c'est  la  guerre,  et  tous  nos  poètes  n'aiment 
pas  la  guerre  :  <(  Si  tous  ceux  qui  esmoevent  les  guerres 
étaient  occis,  ce  serait  à  bon  droit.  Mais  hélas  !  ce 
sont  les  innocents  qui  paient  pour  les  autres  et  qui 

1.  Bauduin  de  Sebourc,  I,  pp.  329,  330.  Cf.  1, 125,  126.  —  2.  Chroni- 
que de  Bertrand  Buguesclin^  vers  21142  et  ss.  —  3.  Hugues  Capet , 
édition  du  marquis  de  La  Grange,  v.  986, 


520  LES  DERNIERS  ROMx\NS  EN  VERS. 

i  PABT.  LivR.  m.  meurent,  et  les  morts  sont  si  vite  oubliés  !  Au  dernier 

CHAP.  m.  ' 

jugement,  je  vous  le  dis,  Jésus,  le  roi  omnipotent, 

demandera  un  compte  sévère  à  tous  ceux  qui  auront 
fait  une  guerre  injuste  \  »  Ce  n'est  là,  malgré  tout, 
qu'une  protestation  isolée,  et  nos  poètes  racontent 
en  général  trop  de  batailles  pour  désirer  vraiment  des 
congrès  de  la  paix.  J'estime  même  qu'ils  racontent 
trop  volontiers  de  révoltantes  cruautés  et  ne  s'indi- 
gnent pas  contre  elles  autant  qu'il  le  faudrait.  Tristan 
de  Nanteuil,  contrairement  à  la  foi  jurée,  se  jette  sur 
le  roi  Murgafier,  lui  coupe  un  bras  et  une  jambe, 
l'attache  à  la  queue  de  son  cheval,  le  lie  à  un  arbre 
et  lui  arrache  enfin  la  langue  si  que  ne  pourra  dire 
flamenc  ne  bourguignon  ^  Doon  de  Nanteuil  n'est  pas 
moins  barbare  et  fait  brutalement  passer  son  tinel  à 
travers  le  corps  d'un  pauvre  diable  qui  ne  s'était  rendu 
coupable  envers  lui  que  d'une  plaisanterie  des  plus 
vulgaires  ^  Le  Dagobertde  Ciperis  de  Vignevaux  traite 
encore  plus  férocement  les  «  gros  bourgeois  »  de  Pa- 
ris qui  l'avaient  trahi.  11  leur  fait  cuire,  en  feu  ardent, 
les  nerfs  des  jarrets  et  des  bras,  et  le  roi  lui-même, 
gui  s'esbaï  et  fu  moult  esmaiant,  assiste  au  spectacle 
de  cette  torture  dont  ils  meurent  '\  Rien  n'est  plus 
monstrueux  que  le  supplice  du  traître  Gaufroi  dans 
Bauduin  de  Sebourc,  et  l'on  croit  être  dans  le  pays  où 
l'on  scalpe.  On  l'écrase  sous  une  pierre  qui  ne  pèse 
pas  moins  de  cent  livres,  et  voilà  qu'au  son  des  ins- 
truments, les  douze  pairs  se  prennent  joyeusement  à 
danser  autour  du  misérable  :  «  Puis  que  nous  carolons, 
il  vous  convient  chanter.  »  Le  cuisinier  arrive  et  lui 
met  autour  de  sa  tête  sanglante  une  couronne  d'oi- 

1.  Bauduin  de  Sebourc,  II,  p.  164.  —  2.  Tristan  de  Nanteuil,  cité 
dans  V Histoire  littéraire,  XXVI,  p.  255.  —  3.  Trista7i,  cité  par  Paul 
Meyer,  1.  c,  pp.  26, 21.  —  4.  histoire  littéraire^  XXVI,  p.  33. 


LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS.  521 

gnons  ;  pnis,  il  l'inonde  de  brouet  chaud.  On  \^ pétille 
alors  à  coups  de  pointes  de  couteaux,  «  et  des  pies  et 
des  mains,  li  hostent  mainte  jointe  ».  Enfin,  on  le 
pend  à  Montfaucon,  et  Ton  aurait  vraiment  dû  com- 
mencer par  là.  C'est  digne  du  Dahomey. 

L'amour  bas  de  Fargent  semblera  à  quelques-uns 
péché  véniel,  si  on  le  compare  à  cette  épouvantable 
sauvagerie,  et  c'est  cependant  cette  cupidité  vraiment 
commerciale  qui,  peut-être,  a  le  plus  deshonoré  la 
chevalerie  \  Nous  nous  représentons  volontiers  les 
tournois  et  les  joutes  comme  de  belles  passes  d'armes, 
désintéressées  autant  qu'héroïques,  et  nous  aimons  à 
nous  figurer  ces  nobles  dames,  un  peu  trop  énamou- 
rées, souriant  du  haut  de  leurs  tribunes  à  de  beaux 
chevaliers,  un  peu  trop  empanachés.  Certes,  l'hé- 
roïsme subsiste  ;  mais,  pour  le  désintéressement,  il 
en  faut  rabattre.  Deux  bons  moyens  pour  se  pro- 
curer de  l'argent  sans  déroger,  c'est  alors  de  faire 
beaucoup  de  prisonniers  à  la  guerre  et  de  gagner 
beaucoup  de  chevaux  aux  tournois.  Ces  chers  prison- 
niers, comme  on  les  soigne...  quand  ils  sont  riches! 
Avec  quelle  âpreté  de  convoitise  on  suppute  à  l'avance 
le  tarif  de  leur  rançon  !  Mais,  somme  toute,  c'est  aux 
tournois  (et  cela  depuis  le  xiif  siècle  au  moins)  qu'on 
amasse  surtout  une  belle  fortune,  comme  aujourd'hui 
aux  courses.  Près  de  la  lice,  au  milieu  de  la  plaine, 
s'élève  une  vaste  tente  où  sont  gardés  les  chevaux 
gagnés  par  les  vainqueurs.  Au  tournoi  de  Valencien- 
nes  ',  il  avait  été  décidé  d'avance  que  les  vainqueurs  per- 
cevraient, pendant  deux  ans,  tous  les  revenus  du  pays 

1.  Batiduin,  II,  p.  389.  Cf.  Florence  de  Rome  (Histoire  littéraire, 
XXVI,  p.  348).  =  Il  va  sans  dire  que  les  «  conversions  par  force  »  sont 
aussi  scandaleuses  dans  nos  romans  du  xiv^  siècle  que  dans  nos  poèmes 
du  xiie.  V.  Bauduin,  I,  p.  350;  Florent  et  Octavian  [Histoire  litté- 
raire, XXVI,  p.  325),  etc.  —  2.  Bauduin  de  Sebourc,  1,  p.  77  et  ss, 


1   PART.    LlYR.   m. 
CHAP.    III. 


1   PART.  LIVR.  1 
CHAP.   III. 


im  LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS. 

des  vaincus;  mais  il  semble  qu'il  y  ait  quelque  exa- 
-  gération  dans  ce  récit  suspect  d'un  de  nos  poèmes,  et 
il  convient,  pour  être  juste,  de  s'en  tenir  à  la  spécula- 
tion sur  les  chevaux.  J'ai  dit  «  spéculation  »  et  ne 
m'en  dédis  pas.  Le  courage  chevaleresque  subit  ici 
l'horrible  mélange  d'un  mercantilisme  qui  est  très 
roturier,  et  ces  chevaliers,  qui  couvraient  les  mar- 
chands de  leur  mépris,  faisaient  eux-même  commerce 
et  marchandise  de  leurs  coups  de  lances  \  Singulier 
négoce. 

S'il  est  un  fait  qui  semble  décidément  acquis,  c'est 
que  le  «  droit  du  seigneur  »  n'a  jamais  fait  partie  du 
code  féodal  et  ne  l'a  pas  contaminé.  Là-dessus,  pas 
de  doute.  Un  grand  polémiste  de  nos  jours  a  fait 
observer  avec  justesse  qu'il  serait  bien  étonnant  que, 
durant  tant  de  siècles,  il  ne  se  fût  pas  trouvé  une  seule 
Lucrèce  pour  échapper  à  une  aussi  monstrueuse  infa- 
mie. Je  ne  veux  pas  reprendre  la  discussion  et  dé- 
montrer l'inanité  des  textes  qu'on  nous  oppose; 
mais  il  y  a  ici  certains  silences  qui  sont,  à  mon  gré, 
plus  éloquents  que  tous  les  textes  du  monde  :  c'est  le 
silence  de  l'Église,  et  c'est  le  silence  aussi  de  cette  lit- 
térature ordurière  qui  a  surtout  son  expression  dans 


1.  Sur  cet  odieux  mercantilisme  et  cette  indigne  spéculation,  les 
textes  abondent  :  dans  le  Bastars  de  Bitillon^  on  voit  se  dresser  au 
milieu  de  la  plaine,  la  tente  où  sont  gardés  les  chevaux  gagnés  par 
les  vainqueurs  et  le  Bâtard  en  gagne  quinze  {Histoire  littéraire^  XXV, 
p.  607).  Le  héros  de  Baicduin  de  Sebotirc  en  gagne  vingt  «  encor  no 
fu  que  nonne  »  (I,  p.  86).  Dans  le  même  poème  la  théorie  des  prisonniers 
riches  est  exposée  cyniquement  :  «  Prendés  adès  les  riches  si  qu'il 
soient  vivant  »  (II,  p.  286).  Même  constatation  dans  l'œuvre  historique 
de  Cuvelier  (v.  1829  et  ss.,2592  et  ss.).  On  ne  gagnait  pas  que  des  che- 
vaux aux  tournois,  et  Hugues  Capet  peut  dire  :  «  J'en  ay  o  mieux 
joustant  conquesté  maint  jouel  »  (Hugues  Capet,  éd.  du  marquis  de 
La  Grange,  v.  137).  Cf.  Tristan  de  Nanteuil  où  la  théorie  est  poussée 
encore  plus  loin  et  où  la  chevalerie  en  vient  à  être  considérée  comme 
un  vrai  jeu  :  «  L'une  fois  l'on  gaaigne,  l'autre  fois  i  pert-on  »  {His- 
toire littéraire,  XXVI,  p.  237.  Cf.  p.  240,  etc.  etc.). 


T.ES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS.  52.*] 

les  fableaux.  Or  FÉglisc  qui,  dans  ses  Conciles  et  par  ' ''^^^'J']^- '''- 

ses  Papes,  a  constamment  fait  preuve  d'une  si  belle  et 

si  implacable  sévérité  contre  les  plus  légères  attein- 
tes à  la  sainteté  du  mariage,  l'Église  n'a  jamais  fait  la 
moindre  allusion  à  cette  très  abominable  coutume, 
codifiée  par  le  droit  séculier  et  installant  officiellement 
le  plus  odieux  de  tous  les  adultères  dans  ce  lit  nuptial 
que  le  prêtre  venait  sans  doute  de  bénir  avec  ces  ad- 
mirables paroles  :  «  Benedic^  Domine^  thalamum  hune, 
ut  omnes  in  eo  habitantes  in  tua  volontate  permaneant 
et  ad  régna  cœlorum  perveniant.  L'Eglise  se  tait,  vous 
dis-je;  donc,  ce  droit  n'a  jamais  existé.  Et  ils  se  tai- 
sent aussi,  ces  horribles  petits  paillards  qui  ont  eu 
tant  de  plaisir  à  nous  régaler  de  leurs  fableaux  crous- 
tillants ou  obscènes:  donc,  ce  droit  n'a  jamais  existé. 
Au  reste,  je  suis  prêt  à  admettre  toutes  les  exceptions 
qui  seront  justifiées  par  des  textes  incontestables,  et 
je  mè.  persuade,  en  effet,  que  certains  gredins  ont  pu 
abuser  de  certaines  obscurités  de  la  coutume  pour 
commettre  cette  sorte  de  crime  qu'on  ne  retrouve 
même  pas  dans  les  pays  les  plus  sauvages.  Mais  je  ne 
saurais  aller  plus  loin,  et  ce  ne  sont  pas  les  romans  du 
xiv''  siècle  qui  me  feront  changer  d'avis. 

A  vrai  dire,  il  n'y  a  ici  en  litige  qu'un  texte  de  Bau- 
duin  de  Sehoiax^  ;  mais  il  vaut  la  peine  d'être  discuté. 

Donc,  Baudouin  arrive  un  jour  dans  la  ville  de  Lu- 
zarche  qui  est  au  pouvoir  de  Gaufroi,  duc  de  Frise  :  il 
entre  en  un  hôtel  et  trouve  l'hôtesse  qui  demene  grant 
doel  et  sanglotte  à  fendre  l'âme  :  «  Dame,  lui  dit-il, 
qu'avez-vous  à  pleurer  ainsi? — Je  marie  ma  fille 
demain,  et  on  veut  la  forcer  de  donner  à  un  traître 
la  moitié  de  sa  dot  ou  de  coucher  avec  ce  misérable. 

1.  Baudiiin  de  Sehourc,  I,  pp.  186,  226,  228,  235,  277,  278. 


I  PART.  U\R.   111 
CHAP.  HT, 


524  LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS. 

Il  faut  que,  dès  ce  soir,  je  lui  livre  Fargent  ou  ma 
fille,  »  Le  traître  dont  il  s'agit  n'est  autre  qu'un  ser- 
gent du  duc  Gaufrei,  un  de  ceux  qui  lèvent  impu- 
demment la  maltôte  dans  tout  le  pays.  «  Consolez- 
vous,  répond  Baudouin  à  la  pauvre  femme  qui  se  detort 
les  poingz  et  ses  cheveus  tira.  Cet  usage  maudit,  ce 
servage  vïUain,  je  Fabolirai  ou  je  mourrai  à  la  peine. 
Ne  pleurez  plus.  »  Il  ne  meurt  pas  et  finit  par  écra- 
ser sous  son  talon  cette  ignoble  coutume.  Tel  est  le 
texte  de  Baiidiàn  de  Seboiirc, 

Ce  texte  n'a  pas  la  valeur  que  lui  pourraient 
donner  les  partisans  du  droit  du  seigneur.  Le  poète 
nous  représente  cette  coutume  comme  une  nouveauté 
scandaleuse,  qui  a  été  brutalement  introduite  dans  je 
ne  sais  quel  droit  nouveau  par  un  abominable  tyran, 
par  une  sorte  de  Néron  féodal  capable  de  toutes  les 
atrocités  et  de  tous  les  crimes.  D'une  telle  coustume 
qy'il  avait  essauchie  —  Onques  chités  ne  fit  si  laidement 
traie.  L'aveu  est  des  plus  précieux.  L'idée  est  évidem- 
ment sortie  de  la  tête  quelque  peu  vicieuse  d'un  poète 
de  la  décadence,  sans  preuve  à  l'appui.  Comme  nous 
aurons  lieu  de  le  répéter  souvent,  les  textes  de  nos 
chansons  n'ont  de  valeur  scientifique  que  lorsqu'ils 
sont  corroborés  par  des  textes  solidement  historiques. 
Ce  n'est  point  ici  le  cas,  et  il  convient  de  passer  outre. 
La  bourgeoisie,       L^g  bour^cois  sout  mlcux  traités  que  la  noblesse 

les  vilains  o  u 

parles  auteurs,  un  peu  bourgeois  eux-mêmes,  de  nos 
derniers  romans.  On  s'aperçoit  aisément  que  l'état  de 
la  société  a  changé.  C'est  à  peine,  si  dans  nos  plus 
anciens  poèmes,  il  était  çà  et  là  question  de  bour- 
geois et  de  communes;  mais  voici  que  le  tiers  a 
grandi,  et  qu'aux  Etats  généraux  de  Philippe  le  Bel  il 
va  bientôt  lever  la  tête.  Hugues  Capet^  dont  le  héros 
est  un  petit-fils  de  boucher,  n'est  qu'une  manière  de 


et  les  serfs. 


LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS.  52o 

brochure  politique,  composée  par  un  homme  de  talent 
et  sous  une  forme  vraiment  attrayante,  à  l'honneur  de 
la  bourgeoisie  et  des  corporations  marchandes.  On 
ne  peut  se  faire  une  idée  de  l'importance  qu'avait  au 
xiv""  siècle  ce  personnage  presque  auguste  :  un  bour- 
geois de  Paris!  Quand  il  s'agit  de  marier  sa  fille, 
la  reine  de  France  consulte  d'abord  les  douze  pairs  ; 
mais  elle  se  garde  bien  d'oublier  les  bourgeois  et 
déclare  nettement  que  sa  fille  à  leur  vouloir  du  tout 
obeyra;  et  les  Pairs  eux-mêmes  (ce  qui  semblera  peut- 
être  plus  surprenant)  recommandent  à  la  Reine  de 
s'appuyer  sur  la  toute  puissante  bourgeoisie  de  Paris^ 
Dans  Ciperis  cette  influence  est  encore  plus  accusée. 
Quand  Galadre,  roi  de  Norwège,  vient  mettre  le  siège 
devant  Londres,  c'est  la  Commune  qui  s'empare 
immédiatement  du  premier  rôle  ;  elle  fait  sonner 
la  grande  cloche  qui  bondi  haultement  ;  elle  s'assem- 
ble avec  solennité  ;  elle  entre  en  pourparlers  avec 
Galadre,  elle  traite  avec  lui,  elle  capitule  enfin.  Il  en 
est  de  même  dans  JBa^/^^/m  de  Sehourc^  mais  l'auteur 
de  cette  œuvre  étrange  est  un  sceptique  qui  se  moque 
de  la  bourgeoisie  comme  de  tout  le  reste  ^  Il  nous 
montre  les  gens  de  Luzarche  qui  s'arment  au  nombre 
de  quatre  cents  et  se  groupent  vaillamment  autour 
de  leur  étendard^;  mais  il  ajoute,  avec  le  ton  gogue- 
nard qui  lui  est  habituel  :  «  Amour  de  Commune  passe 
vite  ;  bien  fol  est  qui  s'y  fie  \  »  Il  aime  mieux  le  vilain 
que  le  bourgeois,  ce  démocrate,  cet  égalitaire  :  car 
trestout  venons  d'Eve  :  nos  pères  fu  Adams,  Il  va  même 

1.  «  Mais  s'il  vous  plaist,  ma  dame,  une  cose  ferés.—  Dez  bourgois 
de  Paris  ennuit  vous  manderés  —  Dusqu'à  trente  ou  quarante,  et  dez 
plus  renommez  ;  —  Et  à  ce  grant  besoing  aiwe  leur  requerrez.  —  Je 
croy  bien  que  par  yaux  secourue  serez.  »  (Hugues  Capet,  v.  762  et  ss.) 
—  2.  Histoire  littéraire,  XXVI,  p.  21.— 3.  I,  p.  279.  —4.  «  Mais  amour 
de  Commune  est  moult  tost  trespassée  —  Et  qui  se  fit  en  iaus,  c'est 
vérités  provée,  — Il  en  a,  en  le  fin,  une  maise  soudée.  {Ibid.,  1,  p.  277). 


I  PART.   LIVR.   m. 
CHAP.  111. 


526  LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS 

irAHT.  LivR.  111.  jusqu'à  ajouter  :  <(  Il  n'y  a  ici  bas  ni  nobles,  ni  vilains. 

CHAP.    in.  0  10  J  7 

La  vilenie  et  la  noblesse  viennent  du  cœur\  »  Nous 

avons  déjà  vu  qu'il  n'a  point  hésité  à  faire  monter 
un  savetier  sur  un  trône  d'Orient,  et  il  insiste  avec 
un  certain  plaisir  sur  cet  avènement  inattendu.  L'au- 
teur de  Ciperis  est  plus  fidèle  à  l'antique  tradition 
épique,  aux  souvenirs  des  Robastre  et  des  Varocher, 
quand  il  se  contente  de  décerner  le  prix  du  tournoi 
à  cet  humble  et  vaillant  charbonnier  Hélie,  qui  tient 
une  place  si  considérable  dans  tout  son  poème  et 
finit  par  y  triompher  glorieusement  des  envahis- 
seurs de  Norwège.  La  scène  du  tournoi  est  vraiment 
belle,  et  je  crois  entendre  d'ici  les  héraults,  après  la 
victoire  d'Hélie,  crier  à  haute  et  formidable  voix  :  «  A 
ce  bon  charbonnier,  fleur  d'armes  et  d'amours  et  de 
grand  hardement^  »  Ils  n'étaient  pas  habitués,  ces 
héraults,  à  acclamer  ainsi  les  charbonniers.  Mais 
qu'importe,  s'ils  étaient  payés? 

Les  serfs  n'ont  pas  inspiré  nos  poètes  de  la  même 
façon  que  les  vilains,  et  je  ne  trouve  vraiment  à  citer 
sur  le  servage  que  cette  belle  parole  de  Bauduin  de 
Sebourc:  «  Nul  ne  doit  être  serf,  dès  qu'il  est  baptisé  \)) 
C'est  un  lieu  commun  ;  mais  c'est  un  de  ceux  dont  un 
chrétien  ne  se  lasse  pas. 


La  vie  privée.  Nous  u'avous  guèrcs  étudié  jusqu'ici  que  la  vie  so- 
ciale d'après  les  fausses  épopées  de  la  décadence  ;  mais 
il  y  aurait  vraiment  un  beau  livre  à  écrire,  d'après  ces 
mêmes  poèmes,  sur  la  vie  privée  à  la  même  époque.  Il 

1.  Bauduin  de  Sebourc,  I,  p.  80.  —  2.  Histoire  littéraire^  XXVI, 
pp.  20,  23,  26.  —  3.  Bauduin  de  Sebourc,  I,  277  :  «  Nulz  ne  doit  estre 
sers  par  les  drois  du  clergie  — Puisqu'il  estbaptiziés  eF  nom  sainte 
Marie.  »  Il  est  vrai  que  Fauteur  ajoute  :  «  S'il  n'est  d'estre  pendus 
raquatés  une  fie  —  Par  mauvais  larrechin  et  par  g-rant  roberie.  » 


LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS.  o2T: 

y  faudrait  cependant  une  certaine  acuité  de  sens  cri- 
tique, et  il  importerait  surtout  de  ne  pas  confondre 
les  traits  empruntés  plus  ou  moins  servilement  aux 
poèmes  des  xif  et  xiii''  siècles  avec  les  véritables  et 
authentiques  éléments  du  XIv^  Voici,  par  exemple,  un 
poème  qui  n'est  pas  de  premier  ordre,  mais  où  nous 
trouvons  mille  détails  charmants  sur  l'intérieur  des 
familles  nobles,  sur  leurs  habitudes,  leurs  costumes, 
leurs  fêtes;  voici  B^mn  de  la  Montaigne,  J'atteste, 
pour  en  avoir  fait  naguère  l'objet  d'un  long  travail, 
que  ces  détails  ne  sont  pas  notablement  différents  de 
ceux  qu'on  peut  relever  dans  les  œuvres  du  temps  de 
saint  Louis,  voire  plus  anciennement  encore.  Une 
grande  prudence  est  ici  nécessaire. 

Rien  n'est,  d'ailleurs,  plus  vivant  que  le  récit  d'une 
naissance  et  le  tableau  d'un  baptême  dans  ce  roman 
que  les  délicats  auraient  tort  de  dédaigner.  Il  y  aurait 
là  je  ne  sais  combien  de  délicieux  sujets  de  genre,  faits 
pour  tenter  nos  peintres.  Le  nouveau  né  est  enve- 
loppé par  sa  nourrice  (depuis  longtemps  déjà,  les 
grandes  dames  ne  nourrissent  plus)  en  de  beaux 
draps  d'or  et  de  soie,  par  dessous  une  bonne  et  chaude 
pelisse  \  C'est  ainsi  qu'on  le  porte  à  l'église.  Deux 
par  deux,  les  chevaliers  se  mettent  en  route,  vêtus  à 
la  dernière  mode  et  tout  guillerets  ;  mais  ce  sont  les 
dames  qui  tiennent  la  tête  du  cortège,  bruyantes  et 
gaies  ^  Il  y  a,  suivant  l'usage  du  temps,  plusieurs 
parrains  et  plusieurs  marraines  ^  Puis,  le  baptême 
commence,  et  nous  voyons  que  le  rite  s'en  est  déjà 
sensiblement  adouci.  On  ne  plonge  plus  l'enfant  tout 
nu  dans  la  cuve  baptismale;  mais,  pour  préserver 


1.  Brtm  de  la  Montaigne,  éd.  P.  Meyer,  vers  628,  629,  676.  —  2.  Ihid., 
V.  1389  et  ss.,  1400,  1401.  -  3.  IMd.,  v.  1183,  etc. 


f  PART.  L1VR.    m. 
CHAP.  Il[. 


I   l'ARÏ.  LIVR.  III. 
CHAP.  m. 


528  LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS. 

une  chair  si  tendre,  on  prend  soin  de  l'envelopper 
dans  un  drap  qui  est  tout  mouillé  par  l'eau  sainte  ^ 
Quand  il  est  une  fois  levé^  on  le  baise  «  à  grant 
joie  »  ;  mais  pas  un  chrétien  n'aurait  voulu  le  faire 
avant  le  baptême  ^  :  usage  profondément  chrétien 
et  qui  subsiste  encore  dans  plus  d'une  vieille  province, 
Enfin,  voici  le  jour  des  relevailles  :  la  jeune  mère 
va  au  moutier,  accompagnée  de  maint  chevalier  et 
de  mainte  dame  parée.  Une  fanfare  éclate  à  son 
retour,  avec  mille  chansons  de  jongleurs,  et  les 
héraults  annoncent  à  grands  cris  le  tournoi,  le  grand 
tournoi  qu'on  va  donner  en  l'honneur  du  nouveau 
baptisé  :  «  Or,  avant,  biau  seigneur,  or  tost,  aies 
laschier.  »  Bruit  d'armures,  hennissement  de  che- 
vaux, nouvelles  acclamations  des  héraults,  tapage  et 
joie  ;  mais,  tout  à  l'heure,  lances  brisées,  barons  dé- 
sarçonnés, blessures  et  morts  ^ 

L'éducation  de  l'enfant  ne  paraît  pas  avoir  nota- 
blement changé  depuis  le  xif  siècle  :  c'est  toujours 
Téquitation  ;  ce  sont  toujours  les  échecs  et  les  dés  \  Ce 
qu'on  estime  évidemment  le  plus,  ce  sont  les  muscles. 
Le  Bâtard  de  Sebourc  nous  est  représenté  comme 
ayant  dix  pieds  de  haut  et  soulevant  à  deux  bras  un 
palefroi  énorme  ^  :  voilà  ce  qui  plaisait  par  dessus  tout 
aux  auditeurs  de  nos  chansons,  voilà  ce  qui  provo- 
quait leur  bruyant  enthousiasme.  Je  suis  convaincu 
que  l'éloge  de  l'instruction  et  de  Técole  les  touchait 
moins  vivement,  et  que  ces  vers  de  Bauduin  n'étaient 
pas  les  plus  applaudis  :  «  Pour  ce  fait  moult  li  pères 
pour  le  sien  enfanchon  —  Quilaprent  à  l'escole  et  en 


1.  Brun  de  la  Montaigne,  v.  1465.  —  2.  Charles  le  Chauve,  cité  dans 
V Histoire  littéraire:  XXVI,  p.  120.  —  3.  Ihid.,  vers  2023  et  ss.  — 
4.  Bauduin  de  Sebourc,  I,  p.  39.  —  5.  Ibid.,  II,  p.  176.  Cf.  (I,  p.  58)  le 
portrait  charmant  d'un  jeune  baron. 


LES  DElliNlERS  ROMANS  EN  VERS.  529 

l'ail:  un  clerchon\  »  Certes,  il  y  en  avait  un  grand  nom- 
bre, de  ces  jeunes  nobles,  qui  allaient  à  l'école  et  ~ 
savaient  lire;  mais  ce  n'était  pas,  au  dire  des  batail- 
leurs, ce  qu'ils  faisaient  de  mieux.  Quand  Duguesclin 
s'apprête  à  partir  pour  jouter  avec  l'anglais  Guillaume 
de  Bramboroug,  il  repond  à  sa  tante  qui  voudrait  en 
vain  le  retenir  :  «  Pourquoi  les  jeunes  clercs  lisants 
vont-ils  à  l'école?  c'est  pour  devenir  prêtres.  Mon 
école  à  moi,  c'est  la  joute,  et  j'y  vais  pour  devenir  un 
vrai  chevalier  ^  »  On  avait  bien  essayé  de  lui  donner 
des  maîtres,  à  ce  terrible  Bertrand  ;  mais  il  les  battait 
et  n'apprenait  rien  ^  Il  aimait  bien  mieux  se  colleter 
avec  les  petits  Bretons,  ses  camarades,  et  gagner  le 
prix  de  la  lutte  :  «  un  beau  chappel  d'or  et  d'argent 
ouvré  »,  qu'il  mettait  fièrement  «  sur  son  chief  *  )>. 
Toutes  les  éducations  n'avaient  pas  ce  caractère  bru- 
tal, et  j'ai  même  cru  m'apercevoir  que  l'on  commen- 
çait, hélas!  à  gâter  un  tantinet  les  enfants.  Déjà! 

Les  «  intérieurs  »  sont  peints  avec  une  vérité  qui 
n'exclut  pas  le  charme.  La  jeune  fille  et  la  femme  y 
jettent  de  jolis  rayons,  et  leurs  portraits  sont  tout 
aimables.  Ils  n'ont  que  le  défaut  de  ressembler  un 
peu  trop  aux  portraits  du  xiif ,  et  même  du  xif  siècle. 
C'est  vraiment  une  copie  servile  et  dont  il  faut  faire 
peu  d'estime.  Notez  bien  que  je  n'entends  pas  seule- 
ment parler  ici  des  traits  du  visage  et  de  la  beauté  du 
corps  :  quand  il  s'agit  de  peindre  les  âmes,  c'est 
encore  la  même  imitation  des  anciens  modèles, 
c'est  le  même  procédé  factice.  Regardez,  par  exem- 
ple, la  belle  Florence  de  Rome  :   c'est  tout  aussi 

1.  Bauduin  de  Sebotirc,  1,  p.  51.  —  2.  Chronique  de  Bertrand  Bu- 
guescliîi,  I,  p.  66.  —  3.  «  Car  lire  ne  savoit,  n'escripre  ne  compter; 
—  Ains  maistre  ne  trouva,  ce  sachiez  sans  doubter  —  De  qui  li  bers 
Bertran  se  laissast  doctriner;  — Ainçois  voloit  son  maistre  etferir  et 
fraper.  »  Ibid.,  v.  1612  et  ss.  —  4.  Ibid.,  I,  p.  14. 


I  PART.    LIVR.  m. 
CHÂP.  III. 


I   l'AKT.    LIVl;.   11 
CllAL'.   m. 


a30  LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS. 

bien  une  piicelle  du  temps  de  Philippe- Auguste 
-  qu'une  jeune  fille  du  temps  de  Philippe  de  Valois. 
Elle  a  des  yeux  de  faucon,  la  bouche  petite,  le  men- 
ton/oz/rcA^/^'^  et  je  ne  trouve,  en  son  portrait,  qu'un 
trait  à  peu  près  nouveau  :  «  Elle  a  le  don  de  la  bonté 
et  le  doux  parler  \  »  Son  éducation,  au  reste,  est  abso- 
lument la  même  que  celle  de  ses  arrière-grand'mères  : 
elle  sait  le  cours  des  étoiles,  les  secrets  de  la  méde- 
cine, la  vertu  des  herbes,  et  guérit  toutes  les  mala- 
dies, ou  peu  s'en  faut  ^  Une  si  vaste  science  ne  nuit 
pas,  d'aventure,  au  charme  qu'elle  exerce.  Lors- 
qu'elle se  marie  et  qu'elle  est  mère,  le  charme  per- 
siste. Avec  quelle  fierté  elle  montre  ses  enfants^!  Le 
père,  sans  doute,  ne  les  aime  pas  moins  tendrement, 
mais  il  donne  une  autre  forme  à  sa  tendresse^,  et  quand 
il  les  voit  jouer  dans  la  salle  ?narbrine,  il  s'écrie  :  a  0 
Vertu  divine,  fais  présent  à  mes  fils  d'un  honneur 
qui  ne  décline  jamais  ''.  » 

Ce  sentiment  de  la  famille,  il  est  très  vif  en  France 
la  loée^  et  nous  avons  là  dessus  quelques  vers  tou- 
chants dans  cette  médiocre  chanson  de  Charles  le 
Chauve  :  «  Chez  nous,  en  France,  quand  un  chevalier 
dîne  en  sa  salle  pavée ^  toute  sa  famille  est  à  table 
devant  lui  et,  si  elle  n'était  pas  là,  le  chevalier  ne 
mangerait  pas  \  »  C'est  encore  ainsi  que  les  choses  se 
passent  en  1893.  Seulement  les  chevaliers  sont  au- 
jourd'hui remplacés  par  de  simples  bourgeois. 

Ce  qui  gâte  tant  de  tableaux  intimes,   tant  de 


1.  Histoire  littéraire,  XXVI,  p.  338.  —  2.  Ibid.,  p.  337  et  ss.  — 
3.  Bauduin  de  Sebourc^  I,  p.  10  :  «  Cousin,  bien  veigniés  vous  en  ces- 
tui  cazement.  —  Regardez  vo  linage,  comme  il  croist  grandement.  » 
—  Ses  quatre  fiex  li  monstre  où  grans  biautez  resplent.  »  H  s'agit  ici 
de  Rose,  femme  d'Ernous  de  Beauvais,  qui  présente  ses  enfants  à  V^is- 
tace  de  Boulogne.  —  4.  Ibid.,  I,  p.  5.  Cf.,  sur  le  sentiment  paternel, 
les  pp.  8  et  9.  —  5.  Histoire  littéraire^  XXVI,  p.  96. 


I  PART.  LIVR.  m. 
CHAP.  m. 


des 

derniers  romans 

en  vers. 


LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS.  531 

scènes  de  famille,  d'autant  plus  aimables  qu'ellessont 
naturelles  et  vraies,  c'est  reffroyablc  impureté  qui  ^ 

salit  et  déshonore  presque  toutes  les  pages  de  nos  der-    crrévoitantc 

^  .  j-     t_^  sensualité 

nières  chansons.  Le  mot  «  impureté  »  est  trop  laible,    ^     est 

A  A  trop   souvent 

et  c'est  ((  obscénité  )>  qu'il  faudrait  dire.  Nous  le  ^^  dominante 
connaissons  déjà,  ce  type  nouveau  du  parfait  cheva- 
lier que  nous  offre  Hugues  Capet  :  c'est  Roland  qui 
disparaît,  et  don  Juan  qui  commence.  Le  futur  roi  de 
France,  le  père  de  Robert  le  pieux  ne  parle  que 
d'Amour  (le  petit  Dieu  malin).  Il  aime,  il  cite  Ovide. 
Avec  une  effronterie  de  «  fin  de  siècle  )>,  il  déclare 
que  l'homme  «  doit  toujours  avoir  plusieurs  amies  », 
et  s'écrie,  avec  une  désinvolture  qui  ne  saurait  faire 
rire  que  des  blasés  ou  des  corrompus  :  «  Je  lairay 
ceste  cy,  s'en  refferay  ailleurs^,  »  Le  mariage  lui  répu- 
gne, à  cette  sorte  de  boucher  qui,  d'aventure,  va 
devenir  roi  :  «  C'est  un  très  grand  déduit  d'aimer 
secrètement,  et  je  ne  me  marierai  qu'avec  dame  dont 
onneur  et  nquesse  me  viegne  hautement^ ,  »  Ce  dernier 
adverbe  est  doublement  une  cheville,  et  le  mot  propre, 
à  mon  sens,  serait  «  laidement  ».  Vous  voyez  bien  que 
Hugues  Capet  est  décidément  un  talon  rouge  et  qu'il  sent 
le  musc  ;  mais  il  est  encore  dépassé  par  Baudouin  de 
Sebourc,  qui  peut  être  considéré,  lui,  comme  le  type 
du  gros  débauché  brutal  et  qui  n'a  que  des  sens. 
Et  quels  sens! 

Ce  type  abject,  il  est  cependant  nécessaire  de  le 
peindre,  pour  montrer,  équitablement  et  d'une  façon 
vive,  jusqu'à  quel  degré  d'avilissement  était  tombée 
l'épopée  française. 

1.  «  Que  dira  Katerine  et  Agnès  et  Riqueus,  — -  Quant  ont  pour 
moi  laissiet  à  prendre  leur  espeus...  —  Je  plains  moult  lor  anoy  ;  et  du 
mien  ne  me  deus.— Car  ce  raconte  Ovide,  qui  moult  fu  scienceus,— Que 
li  ons  doit  avoir  des  amies  pluseurs.  —  Je  lairai  cestç-ci,  s'en  refferay 
ailleurs.  »  (Hugues  Capet,  vers  220  et  ss).  —  2.  Ibid.,  vers  588-593. 


I  PART.  LIVR.  I 
CHAP.  III. 


532  LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS. 

Baudouin  est  un  géant  et  un  butor.  Il  a  un  corps 
énorme,  et  point  de  cœur.  Il  aime  les  femmes,  comme 
les  animaux  mâles  aiment  la  femelle,  mais  moins 
honnêtement.  Il  est  un  jour  adopté,  il  est  «  nourri  » 
(comme  on  disait  alors),  il  est  aimé  comme  un  fils  par 
le  bon  sire  de  Sebourc  dont  il  gardera  le  nom.  Vous 
vous  attendez  peut-être  à  quelque  délicatesse  de  re- 
connaissance :  point.  Il  «  engrosse  »  la  fille  de  son 
père  adoptif,  et  n'en  témoigne  aucun  repentir.  Le 
poète,  qui  raconte  ces  bas  exploits,  trouve  ici  l'occa- 
sion de  placer  une  page  qui  est  ignoble  de  tout  point. 
Ce  fabricant  de  bâtards,  ce  Baudouin,  ajoute  la  raille- 
rie à  la  débauche  :  ((Vous  ne  m'aurez  plus,  dit-il  tran- 
quillement au  père  de  celle  qu'il  a  déshonorée,  vous 
ne  m'aurez  plus  jamais  en  votre  château.  Soignez 
bien  votre  fille  en  ses  couches.  Faites-la,  n'est-ce  pas, 
relever  et  baignier.  Et  puis  aaisiez  l'enfant.  Adieu  \  )> 
Comme  Hugues  Capet,  il  a  l'horreur  du  mariage,  ce 
don  Juan  de  rencontre  :  ((  Li  hom  qui  se  marie  chertés 
est  rassottez^,  »  Et  il  ajoute  avec  un  sourire  que  vous 
devinez  :  ((  Je  n'ai  que  trop  de  femmes  à  ma  pour- 
((  suite.  J'en  suis  alourdés  ».  A  dix-sept  ans,  cet  ingénu 
a  déjà  trente  bâtards  ^  Il  couche  avec  la  mère  et  avec 
la  fille.  Il  ne  dédaigne  ni  les  paysannes,  ni  les  bour- 
geoises \  Il  ignore  tout  scrupule  et  est  rebelle  à 
toute  vergogne.  Et  le  poète,  ce  même  poète  qui  nous 
fera  plus  tard  de  beaux  sermons  contre  l'adultère,  ne 
témoigne  ici  d'aucune  indignation.  Il  a  l'air  de  trou- 
ver cela  tout  naturel.  C'est  pire,  en  vérité,  que  notre 
((  théâtre  libre  » . 

Il  arrive  un  moment  où  l'on  peut  enfin  croire  Bau- 


1.  Bauduin  de  Sehoiirc,  I,  164,  etc.  —  2.  Ihid,  I,  pp.  160, 164,  etc.  — 
3.  Ihid,,  I,  pp.  3,  32,  etc.,  etc.  —  4.  Ibid.,  I,  p.  76. 


LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS.  5.33 

douin  animé  d'une  vraie  passion,  et  il  semble,  en 
effet,  qu'il  aime  Blanche  de  cœur  et  d'âme.  Mais  voilà 
qu'il  en  est  soudain  séparé.  Pas  un*  regret,  pas  une 
larme  :  a  Si  j'ai  perdu  une  femme.  Dieu  m'en  rendra 
une  autre.  Si  celle-ci  ne  revient  pas,  une  autre  re- 
viendra \  »  Peu  de  temps  après,  en  effet,  Yvorine 
prend  facilement  la  place  de  Blanche  ^  Et  ce  même 
Baudouin,  au  sujet  de  cette  Yvorine  qu'il  n'a  pas  vue 
depuis  longtemps,  dit  encore  avec  la  même  placidité  : 
((  Elle  est  peut-être  morte;  mais,  après  tout,  qui  est 
7nors,  il  est  mors,  et  qui  perd  une  femme  en  reprend 
une  autre  \  »  Et  les  auditoires  du  xiv''  siècle  ne  sifflaient 
pas  ce  cynique! 

Les  textes  de  nos  chansons  n'ont  de  valeur  que  s'il 
sont  confirmés  scientifiquement  par  des  textes  solide- 
ment historiques.  C'est  un  principe  dont  il  ne  faut 
jamais  se  départir  et  que  nous  avons  toujours,  quant 
à  nous,  pris  pour  base  de  nos  études.  L'histoire,  par 
malheur,  est  ici  d'accord  avec  la  poésie.  Il  est  très 
certain  que  le  bâtard  a  été  en  honneur  aux  xw""  et 
xv"*  siècles,  lesquels  sont  vraiment  les  siècles  de  la 
bâtardise  et  du  bâtard.  On  est  allé  jusqu'à  se  glo- 
rifier de  ce  titre,  jusqu'à  s'y  pavaner,  et  l'on  disait 
avec  un  orgueil  souriant  :  «  Je  suis  le  bâtard  de 
Sebourc,  »  ou  «  Je  suis  le  bâtard  d'Orléans  '\  »  La 
vérité  nous  oblige  d'ajouter  ici  qu'on  demandait  gé- 
néralement au  bâtard  d'être  preux  et  vaillant  pour 


1.  Bauduin  de  Sebourc,  I,  p.  294.  —  2.  Ibid.,  I,  p.  360.  —  3.  Ibid., 
II,  p.  41.  —  4.  «  Le  bastart  de  Nanteuil  me  feray  appeler,  »  dit  fière- 
ment Doon  {Tristan  de  Nanteuil,  analyse  de  P.  Meyer,  1.  c.y  p.  29).  — 
La  théorie  est  exposée  tout  au  long  dans  Bauduin  de  Sebourc, 
(II,  p.  180.)  ((  Et  uns  bastars  doyt  estre  tellement  natures  —  Qu'il  doit 
estre  hardis,  corageus  et  ozés;  —  Aidier  doit  ses  amis,  n'en  doit  estre 
laissés.  —  Par  deus  poins,  biaus  dons  fiaux,  est  li  bastars  amés  :  — 
Premiers  par  hardement,  ainsi  qu'oi  Tavés.—  S'uns  bastars  est  cowars 
s'ait  de  l'avoir  assés,  »  etc* 


I  PART.  LIVR.   HT. 
CHAP.  III. 


534  LES  DERNIERS  ROMAiNS  EN  VERS. 

,  PART.  LivR.  Ml.  laver  sa  bâtardise  \  Mais  makré  tout,  il  y  a  là  un 

CHAP.  m.  CJ  /  J 

triste  abaissement  du  sens  moral,  et  qu'il  faut  flétrir. 

Nous  n'aurions  pas  de  peine  à  trouver  dans  nos 
derniers  romans,  dix  héros,  ou  plutôt  (car  il  ne  faut 
pas  profaner  ce  beau  nom  de  héros)  dix  personnages 
qui  ne  sont  pas  moins  cyniques  que  ce  Baudouin 
auquel  notre  auteur  décerne  impudemment  le  nom 
de  ((  Dieu  des  dames  ^  »  Mais,  hélas!  ces  dames  ne 
valent  pas  mieux,  et  les  «  boule vardiers  »  du  moyen 
âge  ont  pris  plaisir,  dès  les  premiers  siècles  de  notre 
épopée,  à  les  honnir  encore  plus  scandaleusement. 
Nous  en  pourrions  citer  plus  de  cent  exemples. 

Tout  d'abord,  la  femme  est  ici  l'objet  d'un  mépris 
presque  universel  et,  si  Ton  peut,  en  toute  équité, 
juger  d'une  littérature  par  le  plus  ou  moins  de  respect 
dontla  femme  y  est  honorée,  on  peut  dire  que  nos  der- 
niers romans  ne  méritent  ni  admiration  ni  estime. 
((  Qui  croit  femme  sera  toujours  déçu.  Ce  qu'elle  sait 
((  le  mieux,  c'est  trompera  Elle  n'a  pas  au  fond  plus 
a  d'intelligence  qu'une  brebis'^;  mais  elle  connaît  je 
«  ne  sais  combien  de  tours,  et  qui  se  fie  en  elle  res- 
((  semble  à  celui  qui  s'aventure  sur  la  glace  ^  Que  de 
«  malheurs,  que  de  meschiefs  sont  uniquement  dus 
((  aux  femmes '^  !»  Il  y  a  mille  traits  tout  pareils,  et  j'en 
passe,  qui  sont  des  meilleurs.  On  en  composerait  aisé- 
ment un  volume. 

Ils  n'étaient  guères  observateurs  du  cœur  humain, 


1.  Batiduin  de  Sebourc,  II,  p.  298,  etc.  —2.  Ibid.,,  I,  p.  50.  —3.  Chro- 
nique de  Bertrand  Duguesclin,  vers  2388,  2389.  —  4.  Bauduin  de  Se- 
hourc,  I,  p.  74.  —  5.  Ibid.,  I,  p.  217.  —  6.  Cf.  ce  passage  curieux  de 
Tristan  de  Nantetiil  qui  rappelle  les  fameux  vers  de  VÉcole  des  Maris: 
Les  verrous  et  les  grilles  —  Ne  font  pas  la  vertu  des  femmes  ni  dos 
filles  :  «  Et  aussi  jone  dame,  quant  a  l'opinion  —  Qu'on  la  garde  si  près 
qu'à  li  ne  parole  on  ;  —  S'ele  voit  home  nul,  varlet  ne  danzillon,  — 
Qu'Amours  lui  face  amer,  son  père  vuelle  ou  non,  —  S'ele  i  puet  parve- 
nir, elle  en  fera  son  bon.  »  (Histoire  littèriare,  XXVI,  p.  331.) 


LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS.  535 

ces  contempteurs  de  la  femme  qui,  dès  le  xif  siècle, 
veulent  nous  convaincre  qu'elle  a  toujours  un  amour" 
aggressif  et  fait  sans  cesse  à  l'homme  les  plus  sen- 
suelles, les  plus  brutales  avances.  Cette  sotte  idée,  qui 
est  absolument  démentie  par  les  faits,  reçoit  une  nou- 
velle consécration  pendant  les  siècles  de  décadence. 
Elle  s'élève  à  la  hauteur  d'une  tradition.  C'est  toujours 
la  femme  qui  attaque,  c'est  toujours  l'homme  qui  se 
défend.  Elles  se  ressemblent  toutes,  ces  effrontées. 
C'est  Sinamonde  dans  le  Bastart  de  Bouillon^  c'est 
Germaine  dans  les  Enfances  Gcmn^  c'est  Clarisse  dans 
Tristan  de  Nanteuil^  c'est  Blanche  enfin  dans  Baudtdn 
de  Sehourc,  Il  n'y  a  pas  jusqu'à  la  tante  de  Dugues- 
clin  qui  ne  devienne  ici  un  personnage  ridicule  en 
demandant  un  baiser  à  ce  gros  batailleur  de  Bertrand, 
lequel  pense  fort  peu  aux  dames  et  lui  répond  bruta- 
lement :  Alezvostre  mari  besier  ^  ! 

Elles  ne  se  contentent  pas  d'être  aussi  scandaleuse- 
ment dévergondées,  et  ce  sont  des  filles  dénaturées  au- 
tant qu'impudiques.  La  Floripas  de  Fierabras  est  ici  le 
modèle  sur  lequel  elles  se  règlent,  et  vous  vous  en  sou- 
venez peut-être,  de  cette  Floripas  qui  se  convertit  à  la 
foi  chrétienne  dans  le  seul  but  d'épouser  Gui  de  Bour- 
gogne et  qui  demande  à  Charlemagne  qu'on  se  hâte  de. 
trancher  la  tête  à  son  père,  resté  paien  :  «  Que  m'im- 
porte qu'il  meure,  ce  diable  incarné,  pourvu  que  vous 
me  donniez  Gui  ?^)  Yvorine,  ddins  Baudidn  de  Sebourc, 
et  Honorée,  dans  Tristan  de  Nanteuil,  ne  tiennent  pas 
un  langage  moins  odieux  :  «  Je  vous  livrerai  mon 
père,  dit  Honorée  et,  s'il  ne  veut  pas  renier  Mahon, 
vous  Vocirés  brïefment  à  Vespée  d'acier  ^  »  C'est  aussi 
invraisemblable  qu'horrible. 

1.  Chronique  de  BertroMd  Duguesclin^  I,  pp.  94,  95.  —  2.  Bauduin 
de  Sehourc,  IT,  pp.  363-364.—  3.  Histoire  littéraire,  XXYÏ,  p.  232. 


I   PART.  MVR.  m. 
CHAI'.  TH. 


CHAP.  III. 


536  LES  DERXTERS  ROMANS  EN  VERS. 

i  PART.  uvR.  III.       Mais  entre  tant  d'horreurs,  la  pire  est  encore  ce 

rHiT>    III.  ■*- 

mélange  épouvantable  de  sensualité  et  de  piété  qui 
caractérise  tous  ces  vilains  poèmes,  et  surtout  Batiduin 
de  Seboiirc.  Une  des  héroïnes  de  cette  œuvre  mal- 
saine, Blanche,  adresse  une  prière  ardente  à  la  vierge 
Marie  où  elle  remercie  la  mère  de  Dieu  de  lui  avoir 
inspiré  pour  Baudouin  un  amour  qui  est  tout  aggressif 
et  matériel  :  Bien  doi  estrejoians  que  je  serai  s' amie  \ 
J'aime  encore  mieux  le  vice  tout  brut. 

N'y  aura-t-il  donc  pas  quelque  femme  honnête  qui 
nous  console  un  peu  de  tant  d'infamies  ?  L'auteur  de 
Bauduin  lui-même  veut  bien  reconnaître  qu'il  existe 
quelques  «  preudes  femmes  »,  et  qu'il  faut  qu'on  les 
prise  à  leur  valeur  :  «  C'est  un  grand  honneur  pour  un 
honnête  homme  que  d'avoir  une  honnête  femme  assise 
à  sa  table  ^  »  Il  y  a  l'étoffe  d'un  prédicateur  chez  ce 
poète  grivois  qui  condamne  volontiers  ce  qu'on  appel- 
lerait aujourd'hui  le  flirtage  :  «  Et  bien  croit  qu'au 
haisier  souvent  on  se  cunchie  \  »  La  reine  Rose,  un  des 
personnages  de  son  roman,  est  sollicitée  par  le  traître 
Gaufroi  et  lui  répond  en  véritable  chrétienne  :  «  Plutôt 
être  brûlée  vive  que  vous  aimer  \  »  Aye  d'Avignon 
fait  également  bonne  figure  dans  Tristan  de  Nanteuil"^; 
mais  c'est  dans  Florent  et  Octavian  que  l'on  trouve 
surtout  le  tableau  d'un  chaste  amour.  Esclarmonde 
aime  Octavian  et  Octavian  aime  Esclarmonde  ;  mais 
en  aimant  n'avoient  nul  pensée  volage  et  ils  étaient 
aussi  purs  que  charmants'.  C'est  ce  même  poète  (que 


1.  Bauduin  de  Sebourc,  I,  p.  86.  —  2.  Ibid.,  I,  p.  5.  —  3.  Ibid.,  I, 
p.  173.  —  4.  Ibid.,  I,  p.  5.  —  5.  Histoire  littéraire,  XXVI,  p.  233.  — 
6.  «  Quant  à  privé  estoient...,  —  De  baisier,  d'accoler  n'estoient  pas 
sauvaige—  Et  défait  amoureux  disoient  maint  lang-aige  —  Fondé  sur 
loiauté  qui  leur  cœur  assouage  :  —  Car,  tant  les  maintenoit  en  vray 
et  bon  courage  —  Qu'il  ne  pensoient  point  au  naturel  ouvrage.  »  {His- 
toire littéraire,  XXVI,  p.  317). 


LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS.  5:n 

n'écrit-il  un  peu  mieux)  qui  expose,  en  termes  vraiment 
exacts,  la  différence  entre  la  condition  que  Flslam  ~ 
impose  à  la  femme  et  celle  qui  lui  est  faite  dans  la 
société  chrétienne  :  «  Un  Soudan,  dit-il,  à  dix  femmes, 
et  elles  sont  là-bas  traitées  comme  des  brebis.  Mais,  dès 
qu'un  chrétien  a  pris  une  femme,  tous  les  jours  de  leur 
vie  ny  est  pour  eulx  quun  lis\  J'estime  qu'on  ne 
trouverait  pas  souvent,  dans  nos  chansons  de  geste, 
une  aussi  historique  et  aussi  équitable  constatation. 
Quelque  fondée  que  soit  notre  sévérité  contre  nos 
derniers  romans,  il  ne  faudrait  pas  aller  ici  plus  loin 
qu'il  ne  convient.  11  est  certain  que  plusieurs  de  nos 
romanciers  sont  de  véritables  satiriques  et  que  toutes 
leurs  satires  ne  sont  pas  des  calomnies.  Alors,  comme 
aujourd'hui,  il  y  avait  des  avares,  des  prodigues  et  des 
égoïstes  contre  lesquels  tonnent  ces  poètes  qui  restent 
toujours  médiocres,  mais  qui  sont  honnêtes  à  l'occa- 
sion :  ((  Voyez  les  amasseux^  dit  l'un  d'eux,  voyez  les 
qui  gardent  en  leurs  écrins  tous  leurs  deniers  mus'is.  De 
l'argent,  ils  en  ont  otant  que  vaut  Paris;  mais  jamais 
un  pauvre  homme,  déshérité  des  biens  de  Dieu,  ne 
recevra  de  ces  richards  un  seul  parisis  ni  un  morceau 
de  pain.  Aussi  mourront-ils  gueule  baée^  sans  recevoir 
Jésus-Christ  ^  »  Mêmes  coups  de  fouet  à  la  Juvénal, 
contre  ces  ventrus  «  qui  n'ont  souci  que  de  coucher  en 
de  beaux  lits,  d'emplir  leurs  panses  de  bons  chapons  et 
d'avoir  le  déduit  des  dames ^  ».  Et  ailleurs  :  «  Malheur  à 
ceux  qui  ne  pensent  plus  au  saint  sépulcre,  qui  pas- 
sent leurs  nuits  avec  des  femmes  en  rihaudie^  qui  boi- 
vent des  vins  exquis  et  ne  se  souviennent  ni  de  Dieu,  ni 
de  sainte  Marie  \  »  C'est  là,  en  vérité,  de  l'excellente 
satire,  légitime,  juste,  salutaire,  et  il  serait  à  désirer 

1.  Bcmdum  de  Sebourc,  p.  313.  —  2.  Ibid.,  I,  p.  238.  —  3.  Ibid.,  II, 
pp.  271,  272.  —  4.  Bastart  de  Biiillon,  Histoire  littéraire,  XXV,  p.  595. 


I  PART.  UVR.  III. 
CHAP.   III. 


l   PART.  LIVR.  m. 
CHAP.   III. 


638  LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS. 

qu'on  trouvât  plus  souvent,  dans  nos  romans,  de  ces 

pages  flagellantes  et  vengeresses. 

do  nL^  dcrnâres  Nous  avous  deuiaudé  à  nos  dernières  chansons  de 
au  iSdTvue  nous  offrir  un  tableau  de  la  société  de  leur  temps  :  ils 
.1  àl^^dSgiquc,  nous  Font  fourni;  mais  ces  longs  et  ennuyeux  romans 
peuvent  encore  nous  être  d'une  autre  utilité,  et  aucun 
mot  n'en  doit  être  perdu.  Les  archéologues  feront 
sagement  de  les  consulter  de  plus  près  et  de  leur 
emprunter  un  certain  nombre  de  textes  à  l'appui  de 
leurs  dires.  Sans  doute,  ils  manquent  de  critique, 
nos  pauvres  poètes,  et  sont  d'une  ignorance  qui 
déconcerte  ou  fait  rire.  Leur  histoire  n'est  guères 
moins  fantaisiste  que  leur  géographie,  et  le  voyage  de 
Baudouin  en  Grèce  est,  à  ce  point  de  vue,  ce  qu'on 
peut  imaginer  de  plus  étrange.  Le  bon  chevalier 
visite  le  tombeau  d'Ector  et  constate  que  ce  fils  de 
Priam  n'avait  pas  (qui  l'eut  cru?)  moins  de  quinze 
pieds  de  haut.  Puis,  il  arrive  à  la  cité  d'Arges,  dont 
Ardeastus  a  été  le  duc  pendant  cent  quarante  ans  \ 
Sur  l'histoire  moderne  l'auteur  du  même  poème  ne 
semble  pas  mieux  renseigné,  et  il  a  une  façon  étrange 
de  narrer  l'histoire  de  Vieux  de  la  Montagne  et  des 
Assassins  qu'il  nomme  innocemment  les  Haut-assis. 
Quant  au  Paradis  sensuel  qu'a  créé  a  le  prince  et 
marquis  de  la  Rouge-Montagne  »,  la  description  en 
est  des  plus  appétissantes.  Il  y  a,  dans  cette  aimable 
vallée,  trois  ruisseaux,  Claré,  Miel  et  Piment.  Il  n'y 
vente  et  n'y  gèle  jamais.  On  y  respire  des  parfums 
délicieux.  Cent  pucelles  ne  cessent  d'y  danser  et  «  ca- 
roler  »,  sous  la  conduite  de  cette  belle  Yvorine  qui 
.  est  leur  dïeiiesse  ^   Sur  l'Inde,  le  poète  a  moins  de 


1.  Baudtiin  de  Sebourc,  II,  pp.  145,  146.  —  2.  Ibid.,  I,  pp.  320,  321, 
354. 


LES  DERNIERS  ROMAiNS  EN  VERS.  539 

lumières  et  se  contenterait  volontiers  de  dire  que 
c'est  un  pays  de  bougres  et  de  mescreans\  mais  je  ne 
sais  comment  il  est  venu  jusqu'à  lui  certaines  bouffées 
de  vérité  dont  il  abuse  :  <(  Après  la  mort  d'un  noble, 
on  brûle  là-bas  son  destrier  et  un  de  ses  sergents; 
mais,  quand  il  s'agit  d'un  roi,  on  brûle  avec  lui  tous 
sas  trésors  et  tous  les  hommes,  jusqu'à  mille,  qu'on 
rencontre  par  la  cité  \  »  Notre  histoire  nationale  n'est 
pas  plus  familière  à  nos  poètes  :  l'auteur  de  Ciperis 
écorche  à  plaisir  les  noms  de  nos  premiers  rois,  est 
étranger  à  toute  chronologie  et  fait  vivre  bravement 
des  Cisterciens  sous  le  règne  de  Dagobert  ^  Un  de  ses 
confrères  affirme  sans  broncher  que  l'inadmissibilité 
des  femmes  à  la  couronne  date  du  mariage  d'Hugues 
Capet^  Quant  aux  étymologies,  il  n'en  faut  point  par- 
ler, et  l'on  sera  peut-être  étonné  d'apprendre  que  le 
nom  de  la  ville  d'Utrecht  vient  du  mot  français  tref^ 
qui  signifiait  tente  ^  Elles  sont  toutes  de  cette  force  \ 

Il  faut  donc  faire  ici,  et  faire  très  largement,  la  part 
de  l'ignorance  et  de  l'erreur. 

Mais  une  fois  cette  part  faite,  il  y  a  encore  une 
belle  récolte  ou  une  glane  abondante  pour  tous  les 
archéologues,  et  surtout  pour  les  historiens  de  la  vie 
militaire,  civile  et  privée  de  nos  pères. 

Voulez-vous  reconstituer  une  bataille?  Les  récits 
abondent;  mais  il  n'en  est  peut-être  pas  de  plus 
complet  ni  de  plus  vivant  que  celui  du  grand  com- 

1.  Histoire  littéraire^  XXVI,  p.  38,  31,  etc.  —2.  Hugues  GapetyYevs 
4604  et  ss.  —  3.  Tristan  de  Nanteuil,  cité  dans  VHistoire  littéraire, 
XXVI,  p.  248.  —  4.  A  toutes  ces  sottises  il  faut  ajouter  celles  qui  sont 
seulement  imputables  aux  scribes.  C'est  ainsi  que  le  Fuerre  de  Ga- 
dres  {qui  est  une  partie  du  roman  à' Alexandre)  est  devenu,  sous  leur 
plume,  tantôt  :  le  Feivre  de  Gordres  ;  tantôt  le  Feivre  de  Guesdres  ou 
le  Faire  des  Gaules.  (P.  Meyer,  Girart  de  Roussillon^  p.  cxxvii,  note  2. 
Les  éditeurs  modernes  n'ont  que  trop  souvent  continué  l'œuvre  des 
scribes,  et  c'est  ainsi  que  l'éditeur  de  Bauduin  de  Sebourc  écrit,  (I, 
p.  240)  «une  lanche  d'Ambour»,  au  lieu  d'une  «lance  d'aubour»,  etc.,  etc. 


I  PART.  r.ivR.  in. 

CHAP.  m. 


I   PART.  LIVR.  III. 


540  LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS. 

bat  entre  Esmeret  et  le  traître  Gaiifroi.  Il  y  a  là  dix 
pages,  qui  ressemblent  de  trop  près  aux  descriptions 
du  xiif  siècle,  mais  qui  sont  vraiment   enlevées  et 
mériteraient  d'être  traduites \  C'est  toujours  la  même 
stratégie  qui  est  en  usage  dans  toutes  les  guerres  du 
moyen  âge;  mais  il  faut,  dans  notre  littérature  poé- 
tique, faire  une  exception  en  faveur  d'Esmeret  qui 
nous  apparaît  comme  un  véritable  tacticien  et  pres- 
que  digne  d'être  comparé  à  cet  illustre  Simon  de 
Montfort  de  la  bataille  de  Muret.  Avant  le  combat 
dont  nous  parlions  plus  haut,  il  a  un  plan  des  mieux 
combinés  qui  consiste  à  cerner  l'armée  de  Jean  de 
Ponthieu,  et  il  ordonne  à  son  maréchal  d'opérer  un 
mouvement  tournant  qui  peut  décider  de  la  victoire  ^ 
Telle  est  la  stratégie  nouvelle,  ou  plutôt  celle  de  l'ave- 
nir ;  mais  l'ancienne  tactique  n'a  pas  encore  cédé  la 
place  à  l'autre,  et  nous  lisons  dans  les  Enfances  Garïn 
que  le  roi  Thierry  se  contente  (un  vieux  moyen  qui 
réussit  toujours)  de  déguiser  ses  chevaliers  en  dia- 
bles \  Quant  aux  armures  qui  ont  une  si  décisive 
importance  dans  ces  séries  de  duels  auxquelles  on 
donne  alors  le  nom  de  batailles,  nous  en  trouvons  de 
deux  sortes  en  nos  derniers  romans.  A  côté  de  celles 
des  xf  et  xif  siècles  (heaume  d'acier,  cercle  d'or  et 
nasal  d'argent)  dont  la  plupart  de  nos  poètes  emprun- 
tent servilement  la  description  à  leurs  devanciers  \  il  y 
a  les  armes  nouvelles,  le  camail  et  le  bacinet  «  plus 
cler  et  plus  luisant  que  glace  de  mirouer  ^  ».  Ces  don- 
nées se  complètent  et  ne  se  heurtent  pas. 

Voulez-vous  reconstituer  un  tournoi?  Plus  nom- 
breux encore  sont  les  textes.  Cuvelier  décrit  en  véri- 


1.  Bauduin  de  Sebonrc,  II,  pp.  162,  170.  —2.  Ibid.,  I,  p.  152.  —  3.  Bibl. 
Nat.,  fr.  1460,  f»  13  r^—  15  v^.  —  4.  Ciperis,  cité  dans  V Histoire  litté- 
raire^ XXVI,  p.  23.-5.  Brun  de  la  Montaigne^  éd.  P.  Meyer,  v.  698  et  ss. 


LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS.  541 


l  PART.   LIVR.  111. 


table  historien  le  grand  tournoi  de  Rennes  ^  et  Fauteur  ^^^^  ^^^ 
de  Brun  de  la  Montaigne,  aussi  yéridique  peut-être 
et  plus  coloriste,  nous  brosse  une  jolie  fresque  où  les 
dames  ne  sont  pas  oubliées  :  «  Les  dames  es  hourdis 
asés  s'en  murmurèrent  —  Conques  mais  plus  biax 
cox  de  leur  iex  regardèrent  ^  )>  A  côté  de  ces  char- 
mants visages  qui  passent  si  aisément  de  l'expression 
de  la  douleur  à  celle  de  la  joie;  à  côté  de  ces  chevaux 
éventrés,  de  ces  barons  pantelants,  de  ces  horribles 
ruisseaux  de  sang  humain,  les  héraults,  impassibles 
et  qui  supputent  mentalement  leur  gain  du  jour, 
jettent  à  l'honneur  des  victorieux  leurs  cris  grossière- 
ment adulateurs  qui  seront  bien  payés  :  <(  C'est  le 
miroir  as  dames,  c'est  la  douche  rosée,  c'est  hauteche 
et  honneur,  proesche  esvigourée,  cambre  de  souffi- 
sanche,  palais  de  renommée,  etc.,  etc.  ^  »  Comme  ils 
crient,  ces  héraults,  comme  ils  crient! 

Est-ce  un  combat  judiciaire,  un  campus  que  vous 
voulez  reconstituer?  Prenez  garde  ici  de  ne  point  vous 
laisser  abuser  par  certains  récits  que  le  poète  du 
xiv'  siècle  a  peut-être  empruntés  trop  servilement  à 
quelqu'un  de  ses  prédécesseurs.  Atout  le  moins,  vous 
pouvez  vous  fier  à  l'historien  de  Duguesclin  qui  nous 
fait  assister,  d'une  façon  si  historique,  à  la  joute  entre 
Bertrand  et  l'anglais  Guillaume  de  Bramboroug  \ 
Chose  notable,  tout  se  passe  à  peu  près  comme  aux 
x'  et  xf  sièles.  Le  chevalier  français  (pour  ne  parler 
que  de  lui)  entend  pieusement  la  messe,  fait  à  Dieu 
l'offrande  solennelle  de  son  cœur  et  de  ses  armes,  et 
promet  d'accomplir  le  pèlerinage  du  saint  Sépulchre. 
Ailleurs,  dans  le  même  poème,  il  est  question  d'ota- 

1.  Chronique  de  Bertrand  Duguesclin,  y.  SU  et  ss.— 2.  Éd.  P.  Meyer, 
V.  2175  et  ss.  —  3.  Bauduin  de  Sehourc,  I,  pp.  88,  89,  etc.  —  4.  Chro- 
nique de  Bertrand  Duguesclin,  v.  2374  et  ss. 


I  PART.    LIVK.   III 
CHAP.  Kl. 


542  LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS. 

ges  tout  comme  dans  \e  Roland  \  Il  ne  manquera  rien 
à  un  tableau  aussi  authentique,  si  vous  voulez  y  join- 
dre quelques  traits  de  Bauduin  de  Sehoiirc^  tels  que 
les  reliques  apportées  sur  le  lieu  du  combat  (dents  de 
saint  Pierre,  oissiaus  de  saint  Georges  et  un  fragment 
de  la  croix  que  Charlemagne  s'est  fait  donner  à  Jésusa- 
lem)  ^  Le  poète  va  jusqu'à  mettre  en  vers  le  règlement 
de  ce  campus  ^  qui,  comme  on  le  voit,  n'a  guère  changé 
de  physionomie  à  travers  les  siècles  et  a  disparu  de 
nos  mœurs  bien  plus  tard  qu'on  n'avait  jusqu'ici 
voulu  le  croire. 

Est-ce  un  repas  enfin  que  vous  voulez  reconstituer? 
Vous  pourrez  vous  convaincre  que  l'évolution  culinaire 
qui  se  constate  à  la  fin  du  xr*"  siècle  dans  les  savantes 
recettes  du  Menagier  de  Paris ^  que  cette  évolution  n'est 
pas  encore  achevée  sous  le  règne  de  Philippe  le  Bel,  et 
que  l'on  en  est  encore,  en  beaucoup  de  châteaux,  aux 
grosses  venaisons  poivrées,  et  notamment  ace  fameux 
paon,  qui  est  de  plus  en  plus  considéré  comme  «  la 
viande  des  preux ^  ».  Que  l'on  se  prononce  en  faveur 
du  vin  contre  la  bière,  c'est  ce  qu'on  peut  aisément 
constater,  même  en  pays  wallon  :  «  Qui  volontiers 
boit  vin,  Diex  le  scet  bien  aidier\  »  On  ne  peut  enfin 
mettre  en  doute  qu'on  n'ait  alors,  ça  et  là,  mangé 
de  la  viande  de  cheval  \  mais  il  est  certain  qu'en  tout 
pays  on  buvait  ferme  et  longtemps. 

Voilà  bien  des  restitutions  ;  mais  combien  d'autres 
sont  encore  possibles  et  tout  indiquées  !  Nous  avons  là, 
sous  les  yeux,  plus  d'un  texte  précieux  sur  la  marine  à 
cette  époque,  sur  la  forme  des  navires,  sur  les  «  châ- 


1.  Chronique  de  Bertrand  Duguesclin,  I,  p. '87.  —  2.  Bauduin  de 
Sebourc,  II,  350  et  ss.  —  3.  Ibid.,  II,  364.  —  4.  Hugues  Gapet,  y.  1164. 
•—5.  Bauduin  de  Sebourc,  I,p.208.  —6.  Tristan  de  Nanteuil,  cité  dans 
V Histoire  littéraire,  XXVI,  p.  262. 


LES  DERNIERS  ROMANS  EN  VERS.  543 

teaux  »  dont  ils  étaient  fortifiés;  sur  les  croix  qui 
faisaient  tout  d'abord  reconnaître  les  nefs  chrétien- 
nes^; nous  en  avons  d'autres  sur  les  procédés  de  la 
peinture  au  même  temps  ^  ;  sur  de  vieux  usages  comme 
la  fête  des  Rois  ^  et  de  vieux  proverbes  comme  les  «  châ- 
teaux en  Espagne  '^  »,  sur  les  couleurs  qui  étaient  alors 
adoptées  pour  le  deuil  ^  sur  mille  autres  sujets  ^ 

Nous  ne  saurions  nous  engager  plus  avant  dans 
tous  ces  chemins  peu  frayés,  et  nous  devons  nous 
contenter  ici  de  ces  indications  sommaires.  Elles 
sulTiront  peut-être  à  montrer  tout  l'intérêt  qu'en  dé- 
pit de  leur  médiocrité,  nos  derniers  romans  peuvent 
encore  offrir. 

Ils  n'ont,  ces  pauvres  poèmes,  ni  la  profonde  beauté, 
ni  la  rudesse  et  le  naturel  de  nos  plus  anciennes  chan- 
sons. Pour  tout  dire  en  un  mot  qui  dit  tout,  ils  ne 
sont  plus  épiques; 

Mais  enfin  ils  nous  révèlent,  par  certains  côtés, 
la  vie  de  nos  pères,  leurs  passions,  leurs  vertus  et 
leurs  fautes,  et  ils  conservent  encore  quelque  chose 
de  chrétien  et  de  français. 

Tel  est  le  secret  de  Faffection  que  nous  leur  portons 
presque  malgré  nous;  telle  sera  aussi  notre  excuse 
pour  leur  avoir  consacré  une  partie  aussi  considé- 
rable de  notre  œuvre. 


1.  Bauduin  de  Sebourc,  I,  pp.  12,  14.  —  2.  Ibid.,  I,  pp.  42,  43.  — 

3.  Charles  le  Chauve,  cité  dans  V Histoire  littéraire,  XXVI,  p.  102.  — 

4.  Bauduin  de  Sebourc,  II,  p.  412.  —  5.  Ibid.,  I,  p.  24.  —  6.  Et  notam- 
ment sur  le  droit  du  seigneur,  dont  nous  avons  parlé  plus  haut,  et 
que  Fauteur  de  Bauduin  de  Sebourc  introduit  dans  sa  fiction  comme 
une  énormité  absolument  exceptionnelle.  (Bauduin  de  Sebourc,  I, 
p.  186,  226,  228,  235,  277,  278.) 


I  PART.   LIVR.    111. 
CHAI',  tu. 


CHAPITRE  IV 

LES    ROMANS    EN    PROSE  \  — LEUR    ORIGINE   ET   RAISON    d'ÊTRE. 
ESSAI   DE    CLASSIFICATION. 


1  l'ART.  LIVR.  III. 
CHAP.  IV. 


en  prose. 


Entre   les   derniers    romans  en  vers  et  les  pre- 
Z     7.       miers  en  prose  la  transition  est  des  plus  simples.  Les 

Transition  ^  ai. 

entre  les  derniers 
romans  en  vers 

^'^  in^  r?r/?!ï^^'^^  ^-  Nous  croyons  nécessaire  de  dresser  ici  une  liste  des  romans  en 
prose  Nous  n'avons  pas  la  prétention  de  la  donner  pour  complète  ; 
maïs  nous  pouvons  espérer  qu'à  tout  le  moins  elle  n'offrira  point  de 
lacunes  notables. 

AiMERi  DE  Narbonne  :  Bibl.  Nat.  fr.  1497,  f»  5  v^  et  ss.;  Bibl.  Nat. 
fr.  796,  fo  2  et  ss.;  Bibl.  de  l'Arsenal,  3351  (lequel,  suivant  Demaison, 
dérive  de  1497  et  796),  fo  223-227.  =  Nous  publions  plus  loin  (IV,  pp.  241- 
247)  de  longs  extraits  des  mss.  1497  et  3351.  =  Cf.  l'article  consacré  ci- 
dessous  à  la  geste  de  Guillaume. 

Alexandre.  Sans  faire  entrer  ici  en  ligne  de  compte  la  traduction 
au  XY^  siècle  de  VEpitome  de  Julius  Valerius  et  de  la  Lettre  à  Aristote 
«  ordinairement  joints  dans  les  manuscrits  et  qui  forment  la  source 
principale  des  récits  merveilleux  qui  se  répandirent  sous  tant  de  for- 
mes diverses  au  moyen  âge  »  ;  en  se  contentant  également  de  men- 
tionner la  traduction  de  VHistoria  de  prœliis  dont  il  nous  reste  dix- 
sept  manuscrits  et  qui  a  dû  être  exécutée  dans  la  seconde  moitié  du 
xiiF  siècle,  il  faut  se  borner  à  signaler,  comme  véritables  romans  en 
prose  :  1°  VHistoire  d'Alexandre  de  Jean  Wauquelin,  un  peu  antérieure 
à  1446  et  dont  Fauteur  a  surtout  utilisé  la  chanson  d'Alexandre  de 
Paris  et  de  Lambert  le  Tort;  et  2»  un  autre  Alexandre  en  prose,  du 
xv^  siècle,  conservé  à  la  Bibliothèque  de  Besançon  et  dont  le  rédac- 
teur a  eu  également  sous  les  yeux  un  manuscrit  du  roman  en  alexan- 
drins. =  Pour  tout  ce  qui  précède,  cf.  Paul  Meyer,  Alexandre  le 
Grand  dans  la  littérature  française  du  moyen  âge,  Histoire  de  la 
légende,  pp.  300-309.  C'est  à  cet  excellent  livre  que  nous  empruntons 
les  données  ci-dessus. 

Aliscans.  V.  l'article  consacré  ci-dessous  à  la  Geste  de  Guillaume. 
=  Nous  publions  plus  loin  (IV,  477-482)  de  très  longs  extraits  de  la 
version  en  prose  d'après  le  ms.  1497. 

Amis  et  Amiles.  Le  Catalogue  Didot  (premier  appendice,  tableau  A) 


LÉS  ROMANS  EN  PROSE.  545 

vers  ont  non  seulement  précédé  la  prose,  mais  ils  Font 
engendrée.  Ceci  a  produit  cela. 

Ce  principe,  qu'il  ne  faudrait  pas  appliquer  aux 


signale  un  Amis  et  Amiles  en  prose  dans  le  ms.  E  n^  10  de  la  Bi- 
bliothèque de  Lille,  etc.  —  Cf.  la  nouvelle  insérée  par  MM.  Moland  et 
d'Héricault,  dans  leurs  Nouvelles  françaises  duxiii^  siècle  : Li  amitiez 
de  Ami  et  de  Amile.  =  Nous  en  avons  publié  un  extrait  dans  notre 
tome  I  (p.  470). 

Andrieu  de  Chauveigni.  Cf.,  ci-dessus  (p.  448,  au  mot  Chevalier  aie 
Cygne),  la  nomenclature  des  derniers  romans  en  vers. 

Anseis  DE  Carthage.  Bibl.  de  l'Arsenal 3324  (xv^-xvie  siècle).  Ce  ms., 
dont  nous  publions  plus  loin  un  extrait  (III,  pp.  640,  641),  porte  le  titre 
suivant  :  «  La  briève  matere  d'Espaigne  taillie  aux  œuvres  des  deux 
princes  Charlemaine  filz  de  Pépin  et  Anseïs  de  Carthage  ».  =  Cf.  le 
Myreur  des  histors,  Chronique  de  Jean  d'Outremeuse,  où  les  princi- 
paux épisodes  d' Anseis  sont  fort  sommairement  mêlés  à  l'interminable 
récit  des  exploits  d'Ogier.  (Collection  des  Chroniques  belges  inédites, 
t.  III  de  l'édition  de  MM.  Ad  Borgnet  et  Stan.  Bormans,  Bruxelles. 
1864-1887,  pp.  333,  348,  349,  357,  372,  381,  407.)  =  Nous  publions  plus 
loin  (III,  640,  641)  un  extrait  du  ms.  de  l'Arsenal. 

Anseis  fils  de  Girbert.  V.  ci-dessous  Lorrains. 

Antioche.  V.  ci-dessous  Chevalier  au  Cygne, 

Aquilon  de  Bavière.  Bibl.  du  Vatican,  n^  381  du  fonds  Urbinas 
latin  (xv®  siècle).  C'est  un  roman  franco-italien  commencé  en  1379, 
terminé  en  1407,  et  dont  l'auteur  s'appelaitRaphaëlMarmora.V.  l'article 
d'Antoine  Thomas,  dans  le  tome  XI  (1882)  de  la  i2omama( pp. 538-569). 

Aquin.  La  prise  de  Guidalet  est  racontée  très  sommairement  au  dé- 
but de  la  version  en  prose  de  Fierabras  qui  est  conservée  dans  le  ms. 
de  la  Bibl.  Nat.  fr.  2172. 

AsPREMONT.  V.  les  Conquestes  de  Charlemaine  de  David  Aubert, 
qui  furent  achevées  en  1458  (Bibliothèque  des  Ducs  de  Bourgogne, 
ms.  9066,  t.  I,  fo  234).  Cf.,  plus  loin,  notre  tome  III,  p.  72. 

Bataille  Loquifer.  V.  l'article  consacré  ci-dessous  à  la  geste  de 
Guillaume. 

Berte  :  Bibl.  de  Berlin,  mss.  Gall.  n^  130;  première  moitié  du 
xve  siècle.  =  Une  analyse  en  avait  été  donnée,  dès  1820,  par  un  érudit 
allemand,  F.  W.  V.  Schmidt,  dans  ses  Roland's  abentheuer.  =  M.  Al- 
fred Frist,  dans  son  étude  intitulée  :  Zur  critik  der  Bertasage  (Mar- 
burg,  1885),  a  annoncé  qu'il  avait  fait  copier  entièrement  la  dite  ana- 
lyse et  qu'il  se  proposait  de  la  publier  {Romania,  1885,  p.  609). 

Beuves  d'Aigremont.  On  désigne  sous  ce  nom  la  première  partie, 
ou,  pour  mieux  parler,  le  début  de  Henaus  de  Montauban;  lequel  n'a 
pas  été  reproduit  par  tous  les  romans  en  prose.  V.  Quatre  fils  Aimon. 

Beuves  d"Hanstonne  :  lo  Bibl.  Nat.  fr.  1477  (xv«  siècle);  2«  Bibl. 
Nat.  fr.  12554  (xv^  siècle).  La  fin  de  ce  dernier  manuscrit  diffère  assez 
notablement  de  la  fin  du  premier  :  «  Des  enfanz  Beufves  de  Hantonne 
en  trouveroit  l'en  ailleurs,  comme  à  Saint  Denis,  là  où  tout  est  croni- 
qué. . . ,  mais  cy  n'en  fait  plus  l'istoire  de  mencion;  ainçois  deflne  la 
vie  du  bon  chevalier  Beufves  de  Hantonne  ».  Signé  :  «  Isidoire  du 
Ny». 

Charlemagne  et  Anseis  :  Bibl.  de  l'Arsenal  (xv^-xvi^  siècle).  V. 


I  PART.  LIVtl.  m. 
CHAP. IV. 


LES  ROMANS  EN  PllOSE. 


l  PART.  1,1  vn. 
CHAI'.    IV. 


romans  de  la  Table  ronde,  est  d'une  riguear  presque 
absolue  pour  nos  anciennes  chansons  de  geste  que  la 
prose  n'a  envahis  qu'après  plusieurs  siècles  de  vie  et 


plus  haut  Anseis  de  Carthage.  =■  Pour  ce  qui  concerne  Cliarlemagne, 
le  compilateur  s'est  inspiré  surtout  de  la  Chronique  de  Turpin. 

Charles  Martel  et  Pépin.  «  Au  moment  même  (1447)  où  Wauquc- 
lin  achevait  son  Istoire  de  monseigneur  Gerart  de  Èoussillon,  un 
autre  compilateur,  dont  le  nom  ne  nous  est  pas  connu,  s'occupait  de 
rédiger,  d'après  des  chansons  de  geste,  une  vaste  histoire  [en  prose] 
de  Charles  Martel  et  de  Pépin,  dans  laquelle  Girart  de  Roussillon 
occupe  une  place  importante  »  (Bibl.  roy.  de  Belgique,  ms.  6-9).  V- 
Paul  Meyer,  auquel  nous  empruntons  les  lignes  précédentes  {Girart 
de  Roussillon,  1884,  Introduction,  p.  cxix). 

Charroi  de  Nîmes.  V.  plus  loin  l'article  consacré  à  la  Geste  de  Guil- 
laume. —  Nous  publions  dans  notre  t.  IV  (pp.  374-476)  un  long  extrait 
de  la  version  en  prose  du  Charroi,  d'après  le  ms.  de  la  Bibl.  Nat. 
fr.  1497. 

Chetifs  (les)  Y.  ci-dessous  l'article  Chevalier  au  Cygne. 

Chevalerie  Ogier.  V.  Ogier. 

Chevalier  au  Cygne  :  1^  Bibl.  Nat.  fr.  784  (xiii^  siècle).  C'est  cer- 
tainement un  des  plus  anciens  romans  en  prose  qui  soient  parvenus 
jusqu'à  nous  .  Les  soixante  premiers  feuillets  renfermeut  une  version 
abrégée  des  cinq  branches  du  Chevalier  au  Cygîie  :Helias;  Eîifamces 
Godefoi,  Antioche,  Chétifs,  Jérusalem.  Le  titre  que  l'explicit  assigne  à 
cette  compilation  est  a  Godefroi  de  Buillon  ».  Le  Roman  commence 
ainsi  qu'il  suit  :  «  Seigneur,  oies  et  escoutés  ;  si  porrés  entendre  com- 
ment li  Chevaliers  le  chisne  vint  en  avant,  et  le  grant  hgnie  qui  de  luy 
issi,  par  cui  saincte  crestientés  fut  moult  essauchie  et  eslevée.  Et  l'ai 
commanchié  sans  rime  pour  l'estore  avoir  plus  abregier.  Et  si  me 
sanlc  que  la  rime  est  moult  plaisans  et  moult  bêle;  mais  moult  est 
LONGUE.  »  De  ces  quelques  mots  on  peut  légitimement  conclure  que 
l'engouement  pour  les  romans  en  prose  a  commencé  dès  le  xm«  siècle.. 
=  2°  Bibliothèque  royale  de  Copenhague  :  ms.  du  xvi«  siècle.  V.  la 
«  Description  des  manuscrits  français  de  la  Bibliothèque  royale  do 
Copenhague,  par  Abrahams  »  (Copenhague,  1844,  p.  122  et  ss.).  L'auteur 
de  cette  compilation  déclare,  en  son  Prologue,  qu'il  a  été  engagé  à 
écrire  son  livre  par  «  Madame  Marie  de  Clèves,  duchesse  d'Orléans, 
veufve  de  feu  monseigneur  Charles,  en  son  vivant  duc  d'Orléans,  dont 
les  prédécesseurs,  ducs  et  seigneurs  de  Clèves,  sont  issuz,  partiz  etdes- 
senduz  d'ung  très  noble  et  très  victorieulx  chevalier,  fils  de  roy,  nommé 
Helias  et,  par  merveilleuse  aventure  ci  après  descripte  et  recitée,  dé- 
nommé chevalier  au  Cygne.  »  Le  prosateur  déclare  s'appeler  «  Ber- 
thault  de  Ville bresne  »,  et  avoue  «  qu'il  a  tyré  son  roman  d'un  livre 
naguères  envoyé  à  Marie  de  Clèves,  lequel  estoit  en  ancienne  rime  et 
assez  obscure  langaige,  dificille  à  compregnoir.  »  Le  manuscrit  a 
appartenu  à  Jehan  de  Vaulx.  :=  3°  Le  ms.  0,53  de  la  Bibliothèque  de 
Rouen  (xiv*^  siècle)  ne  renferme  pas,  comme  on  l'a  cru,  la  première 
partie  d'un  Godefroy  de  Buillon  en  prose;  mais  une  transcription  de  la 
Chronique  de  Rai7is.  (Communication  de  M.  N.  Beaurain,  bibliothé- 
caire-adjoint de  la  ville  de  Rouen.)  etc.=  Cf.  le  Chevalier  au  Cygne, 
édition  de  M.  de  Reiffemberg  (Collection  des  Chroniques  belges  iné- 


LES  KOMANS  EN  PKOSE.  ')47 

de  gloire.  Knvahis,  dis-je;  mais,  ce  qui  est  bien  pire,  '™;"';^:'''- 
amoindris  et  détigurés. 

11   n'aurait  pas  rintelligence  de   notre  ancienne 


dites,  1846, 1,pp.  156  et  suiv.)  et,  ci-dessus,  Tarticle  Chevalier  au  Cygne 
dans  la  Nomenclature  des  derniers  romans  en  vers,  d'oii  il  appert  que 
les  Suites  du  Chevalier  au  Cygne,  depuis  Bauduin  de  Sebourc^n^qvik 
la  prise  de  Saint-Jean-d'Acre  par  les  Sarrazins  en  1291,  ont  été  très 
probablement  le  sujet  de  romans  en  prose  qui  ne  sont  pas  tous  par- 
venus jusqu'à  nous. 

CoNQUESTEs  DE  Charlemaine  :  Bibliothèque  des  Ducs  de  Bourgogne, 
à  Bruxelles,  no  9066.  Compilation  entreprise  par  Tordre  de  Philippe 
le  Bon,  duc  de  Bourgogne,  et  achevée  en  1458  par  ce  David  Aubert 
qu'il  faut  uniquement  considérer  «  comme  le  copiste  principal  de 
Philippe  le  Bon  et  de  Charles  le  Téméraire  ou,  plutôt,  comme  le  chef 
de  Tatelier  des  copistes  qui  travaillèrent  pour  ces  princes»  (Paul  Meyer, 
Girart  de  Roussillon,  Introduction,  p.  clx). 

Couronnement  Looys.  V.  l'article  consacré  ci-dessous  à  la  Geste 
de  Guillaume,  r^  Dans  le  ms.  fr.  de  la  Bibl.  nat.  5003  (f»  101)  on  trouve 
un  résumé  très  sommaire  du  Couronnement.  =  Nous  publions  plus 
loin  (IV,  34.3-347)  de  longs  extraits  des  mss.  1497  et  3351. 

CoVENANT  Vivien.  V.  l'article  consacré  ci-dessous  à  la  Geste  de  Guil- 
laume. =  Nous  publions  plus  loin  (IV,  4.39-441)  un  extrait  du  ms  1497. 
DÉPARTEMENT  DES  ENFANS  AiMERi.  V.  l'article  cousacré  ci-dessous 
à  la  Geste  de  Guillaume.  ==  Nous  publions  plus  loin  (IV,  p.  315)  une 
analyse  du  ms.  1497. 

DooN  DE  Mayence  :  1''  Enfa7ices  oujeunesces  Boolin^  mises  en  prose 
dans  le  Myreur  des  histors,  Chronique  de  Jean  d'Outremeuse  (Bruxel- 
les, t.  II,  1869,  pp.  439-448  et  451-464).  Quelques  noms  ont  été  changés 
et  Tordre  des  faits  a  été  plus  d'une  fois  modifié  ;  2»  Boon  de  Mayence^ 
depuis  la  tin  des  «  Enfances  »  :  abrégé  en  prose  dans  le  Myreur  des 
histors  (pp.  490-512).  Quelques  vers  de  Toriginal  ont  été  (à  la  p.  492) 
presque  textuellement  conservés. 
Enfances  Garin.  V.  ci-dessous  Garin  de  Montglane. 
Enfances  Godefroi.  V.  ci-dessus  Chevalier  au  Cygne. 
Enfances  Guillaume.  V.  ci-dessous  Tarticle  consacré  à  la  Geste  de 
Guillaume.  =  Nous  publions  plus  loin  (IV,  278  et  287,  288)  les  rubri- 
ques et  un  extrait  important  du  ms.  1497. 
Enfances  Ogier.  V.  Ogier. 

Enfances  Vivien.  V,  Tarticle  consacré  ci-dessous  à  la  Geste  de 
Guillaume.  =  Nous  publions  plus  loin  (IV,  415,  416)  un  long  extrait 
du  ms.  1497.  =  Dans  leur  édition  des  Enfances  Vivien  (Upsal  et  Paris, 
1886),  MM,  Cari  Wahlund  et  Hugo  von  Felitzen  ont  imprimé  le  texte 
en  prose  des  Efifances  d'après  le  ms.  de  la  Bibl.  nat.  fr.  796. 

Entrée  de  Spagne.  On  ne  peut  signaler  que  le  résumé  très  bref  des 
Conquestes  de  Charlemaine,  où  le  célèbre  duel  entre  Roland  et  Ferra- 
gus  est  placé  à  une  autre  date  que  dans  le  roman  en  vers.  =  Nous 
publions  plus  loin  (III,  432,  433)  les  rubriques  de  l'œuvre  de  David 
Aubert  qui  se  rapportent  à  VEntrée  de  Spagne. 

Fierabras  :  1»  Bibl.  nat.  fr.  2172  (xv«  siècle)  :  «  Après  Tincarnation 
Nostre  Seigneur  Jhesu  Crist  vu"  lx  et  ix  ans,  ceulx  de  Ronme  dépo- 
sèrent le  pape  Lyon  et  le  midrent  hors  de  Rome  et  esleurent  ung  aul- 


548  LES  ROMANS  EN  PROSE. 

t  PART.  LivR.  m.  épopée,  celui  qui  ne  se  ferait  pas  une  idée  nette  de 

la  chaîne  qui  unit  les  plus  récentes  chansons  de  geste 

aux  plus  anciens  romans  en  prose  et  qui,  d'autre 


tre  à  pape  sans  cause  et  sans  rayson.  »  Tel  est  le  commencement  de 
ce  texte  en  prose,  où  Ton  voit  Charles  rétablir  tout  d'abord  le  pape 
Léon;  puis  faire  une  grande  expéditon  contre  les  «  Cènes  »  qui 
étaient  en  Lombardie  et  marchaient  sur  Rome.  Après  quoi,  il  châtie  le 
duc  de  Bretagne  qui  osait  se  révolter  contre  lui,  fait  le  siège  de  Gui- 
dalet  «  qui  estoit  encore  Sarazine  »  et  s'empare  du  château  de  Gles- 
quin  «  qui  estoit  Sarazin  ».  C'est  alors  seulement  que  Fierabras  fait 
son  entrée  dans  l'action  (fo  1  v^)  ;  =  2°  Bibliothèque  de  la  ville  de 
Genève,  n^  188.  (Catalogue  de  Senebier,  1779,  p.  452.)  «  L'auteur  de 
cette  rédaction,  dit  Senebier,  est  né  en  Savoye  en  Vaux,  et  s'excuse 
sur  ce  que  «  son  langaige  est  gros  et  rude  ».  Il  ajoute  «  qu'il  a  été 
souvent  excité  de  la  part  de  vénérable  homme,  messire  Henri  Bolo- 
mier,  chanoine  de  Lausanne,  pour  réduire  à  son  plaisir  aulcune  hys- 
toire  tant  en  latin  qu'en  rouman  et  en  aultre  façon  »  ;=  3°  Bibliothè- 
que de  feu  Ambroise  Didot  (xv«  siècle).  L'auteur,  «  natif  de  Savoie  en 
Waux  »,  confesse  humblement  «  qu'il  n'a  pas  appris  la  langue  française 
originale  »  et  déclare  avoir  entrepris  cette  œuvre  à  la  demande  d'un 
chanoine  de  Lausanne  qui  est  ici  appelé  Henri  Bolmier.  Le  compila- 
teur lui-même  est  nommé  «  Jehan  Bagnyon  »  (dans  l'incunable  de  Lyon 
en  1489)  ou  «  Baignon  »  (dans  l'édition  de  Lyon  en  1501  où  il  est  qua- 
lifié de  petit  citoyen  de  Lausanne).  V.  le  «  Catalogue  raisonné  des  livres 
de  la  Bibliothèque  de  M.  Ambroise-Firmin  Didot  »,  auquel  nous  em- 
pruntons les  renseignements  ci-dessus.  -  Les  manuscrits  2  et  3  appar- 
tiennent, comme  on  le  voit,  à  la  même  famille.  C'est  ce  texte  qui,  avec 
d'assez  notables  différences,  a  été  imprimé  à  Genève  en  1478.  —  Dans 
ses  Conquestes  de  Charlemaine,  David  Aubert  «  a  mis  largement  le 
Fierabras  à  contribution  »  (Voy.  ci-dessus,  au  mot  Conquestes).  = 
Nous  publions  plus  loin  (III,  pp.  388,  389)  un  extrait  du  ms.  2172  en 
regard  du  texte  rimé. 

Fleur  des  histoires,  de  Jehan  Mancel  (milieu  du  xv^  siècle)  «  vaste 
compilation  divisée  en  quatre  livres  ou  volumes,  qui  conduit  l'histoire 
depuis  la  création  jusqu'à  la  mort  de  Charles  VI.  C'est  «  dans  le 
quart  et  derrenier  volume  »  qu'a  pris  place  Fabrégé  par  Wauquelin  de 
Girart  de  Roussillon  »  (Paul  Meyer,  Girart  de  Roussillon^  Introduc- 
tion, p.  CLv).  La  vie  de  Charlemagne  est  traitée  par  Jehan  Mancel 
tantôt  historiquement,  tantôt  d'après  les  textes  épiques.  Le  Voyage  à 
Jérusalem  présente  quelques  traits  plus  ou  moins  originaux  :  les  reli- 
ques données  par  l'empereur  de  Grèce  sont  celles-là  même  que  sainte 
Hélène  avait  fait  envaisseïer ;  on  ouvre  les  «  vaisseaux  »,  et  soudain  les 
épines  fleurissent  sur  la  sainte  couronne,  etc.  (Bibl.  nat.  fr.  299,  f»  246- 
248  vo.)Pour  la  guerre  d'Espagne,  Jehan  Mancel  se  sert  de  la  Chronique 
de  Turpin  qu'il  reproduit  presque  tout  entière  (fo  249  et  ss.).  Il  insiste 
avec  quelque  complaisance  sur  le  siège  de  «  Garnopoly  »  par  Roland 
(fo  256)  et  sur  les  aventures  de  l'amiral  de  Cordres  qui  envahit  un  jour 
l'église  de  Compostelle,  etc.  Après  quoi,  il  raconte  historiquement  le 
règne  de  Louis  le  pieux. 

Florent  et  Octavian.  Bibl.  d'Orléans,  ms.  n^  381,  (xv^  siècle). 

Galien.  V.  le  ms.  de  l'Arsenal  3351  (xv^  siècle)  et  le  ms.  de  la  Bibl. 


LES  ROMANS  EN  PROSE.  549 

part,  ne  saisirait  pas  le  lien  qui  rattache  ces  derniers 
romans  aux  premières  éditions  incunables.  Il  importe, 
en  vérité,  de  ne  pas  perdre  ici  un  seul  chaînon  : 


nat.  fr.  1470  (xv«  siècle).  Nous  en  publions  plus  loin  de  nombreux  et 
très  longs  extraits  (III,  pp,  320-335). 

Gartn  de  Montglane.  Quelques  lignes  seulement  dans  le'Myreur  des 
histors,  Chronique  de  Jehan  d'Outremeuse  (t.  II,  pp.  486,  487)  :  Siège 
de  Monglane  par  Garin  qui  en  expulse  les  païens,  épouse  Mabillette 
et  arme  Robastre  chevalier  :  «  Ensi  fut  -ilh  de  Garin  de  Monglaine  et 
de  sa  conqueste,  et  altrement  nient,  jasoiche  que  altrement  le  devise 
sa  gieste  ». 

Garin  le  Lorrain.  V.  Lorrains. 

GiRART  DE  Fraite.  Daus  le  Myreurdes  histors,  Chronique  de  Jean 
d'Outremeuse  (t.  III,  pp.  88-99),  on  lit  l'affabulation  suivante,  qui 
mérite,  pensons-nous,  une  attention  toute  spéciale  :  «  Synagon  et 
Agramart  assiègent  Gérart  de  Fraite  dans  la  cité  d'Orbendras.  »  La 
femme  de  Gérart,  Emiline  (c'est  l' Ameline  de  la  Chanson  d'Aspremont) 
envoie  à  l'empereur  Charles  ses  quatre  fils  pour  lui  demander  secours. 
L'un  des  fils  de  Gérart  prend  insolemment  la  parole  au  nom  des 
autres,  et  c'est  ici  qu'on  trouve  le  texte  assuré  de  quelques  vers  du 
poème  primitif  :  «  Atant  va  Escorpion  parloir  —  Et  dist  :  «  Frans 
rois,  vuilhiez  vos  repenseir;  —  Car  Sarazin  vous  venront  visenteir. 

—  Se  vous  deveis  envers  eauz  acordeir,  —  Et  ses  ferons  en  vous  pays 
entreir;  —  A  vos  congiet  nous  en  volons  aleir.  »  —  Escorpion  et  ses 
frères  sont  en  effet  éconduits  par  Charlemagne.  —  Gérart  de  Fraite, 
en  personne,  vient  réclamer  l'aide  de  l'Empereur  :  orgueil  insuppor- 
table de  Gérart;  sa  querelle  avec  Ogier.  Charles  se  rend,  enfin,  à  sa 
prière  et  consent  à  aller  à  Orbendras.  —  Amours  d'Escorpion  et  de 
la  païenne  Rosamonde.  —  Ogier  tue  Synagon  et  fait  Agramart  prison- 
nier. —  Voilà  donc  Gérart  délivré,  et  il  semble  qu'il  doive  désormais 
toute  sa  reconnaissance  à  Charles;  mais  son  orgueil  l'emporte  encore, 
et,  une  fois  de  plus,  il  se  refuse  à  rendre  hommage  à  l'Empereur.  — 
Même  il  va  jusqu'à  prendre  les  armes  contre  Charles.  Commence- 
ment de  la  guerre.  Combat  singulier  entre  Ogier  et  Gérart,  qui  est 
vaincu.  —  Nous  retrouvons  un  peu  plus  tard  ce  révolté  qui,  la  rage 
au  cœur,  s'est  fait  décidément  l'allié  des  Sarrazins  contre  la  France. 

—  Histoire  de  cette  nouvelle  guerre;  longues  péripéties  de  cette 
lutte.  —  Les  quatre  fils  de  Gérart  sont  à  la  fin  tués,  et,  vaincu  par 
Ogier,  le  vieux  Gérart  meurt  à  son  tour.  Sa  terre  est  donnée  à  son 
bâtard,  Milon  d'Auvergne,  et  tel  est  le  dénouement  du  roman  de 
Gérart  de  Fraite.  »  Ce  n'est  pas  ici  la  place  de  discuter  le  texte  dont 
nous  venons  de  donner  le  résumé;  mais  il  n'est  pas  téméraire  d'avan- 
cer qu'on  y  trouve  la  traduction  en  prose,  très  précieuse,  d'une  vieille 
chanson  en  décasyllabes  qui  n'est  point  parvenue  jusqu'à  nous. 

GiRART  de  Roussillon.  VIstoire  de  Gérart  de  Roussillori  par  Jean 
Wauquelin,  bourgeois  de  Mons,  date  de  l'année  1447.  C'est  le  plus 
important  de  tous  les  textes  où  Ton  ait  essayé  de  faire  passer  en 
prose  française  l'antique  affabulation  de  Girart  de  Roussillon.  «L'œu- 
vre de  Wauquelin  est,  en  réalité,  une  paraphrase  fort  prolixe  du  poème 
bourguignon  du  xiv®  siècle,  en  alexandrins;  mais  le  prosateur  s'est 
également  servi  de  la  Vie  latine  de  Girart  et  parfois  même,  la  cite 


I  PART.  LIVR.  III, 
CHAP. IV. 


1   PART.    LIVR.    m. 
CHAP.   lY. 


550  LES  ROMANS  EN  PROSE. 

chansons  de  geste,  romans  manuscrits  en  prose,  incu- 
nables, et  plus  tard.  Bibliothèque  bleue  et  imagerie 
d'Épinal.  Elle  est  assez  longue,  voire  assez   triste, 


textueUement  »>.  Il  va  souvent  jusqu'à  la  préférer  au  roman  en  vers. 
Sur  les  autres  sources  de  Jean  Yauquelin,  comme  sur  tout  ce  qui  pré- 
cède, voy.  Paul  Meyer,  Girart  de  Roussillon,  cxlii-cliv.  L'œuvre 
de  Jean  Wauquelin  se  termine  par  une  ballade  fort  médiocre  que 
Vauteur  a  visiblement  composée  pour  dater  son  œuvre.  Elle  com- 
mence par  ces  vers  :  «  L'an  quatorze  cens  accompliz  —  Et  quarante 
sept  justement  —  Fut  conjoinct  ce  traictié  petis  —  Le  seiziesme  jour 
proprement,  »  et  finit  ainsi  qu'il  suit  :  «  Qu'en  tous  biens  ait  accrois- 
sement —  Philippe  de  Bourgoyne  seigneur.  »  V.  les  mss.  de  la  Bibl- 
nat.  fr.  852  {xv^  s.)  et  12568  (xvi«  s.)  ;  de  la  Bibliothèque  Palatine  de 
Vienne,  n»  2549  (xv^  s.),  de  THôtel-Dieu  de  Beaune,  (1469)  etc.  —  Un 
abrégé  de  l'œuvre  de  Jean  Wauquelin  en  vingt-sept  chapitres  a  passé  : 
10  dans  la  Fleur  des  Histoires  de  Jean  Mancel  et  2»  dans  une  His- 
toire de  Charles  Martel  (Bibl.  roy.  de  Belgique,  n»  6-9),  compilation 
due  à  cet  infatigable  grossoyeur  qu'on  appelait  David  Aubert  (Paul 
Meyer,  1.  c,  cltv-clxix). 

Girart  de  Viane.  V.  les  Conqtiestes  de  Charlemaine  de  David 
Aubert  (1468),  et  surtout  le  ms.  3351  de  l'Arsenal,  dont  nous  donnons 
plus  loin  (IV,  p.  178-180)  un  résumé  complet.  Nous  établissons  (ihid.^ 
p.  173-175)  que  David  Aubert  s'est  contenté  de  copier  et  d'abréger  la 
version  en  prose  qui  est  représentée  par  le  texte  de  l'Arsenal. 
GiRBERT  DE  Metz.  V-  Lorrains. 

Guillaume  d'Orange  (geste  de).  En  dégageant  la  question  de  toutes 
les  difficultés  qu'elle  a  soulevées  et  dont  la  discussion  ne  serait  pas  ici 
à  sa  place,  il  convient  de  s'attacher  seulement  à  quelques  propositions 
d'ordre  général:  1°  Un  des  caractères  de  la  geste  de  Guillaume,  c'est 
d'avoir  beaucoup  moins  résisté  au  temps  que  celle  du  Roi,  et,  par  une 
conséquence  fort  naturelle,  d'avoir  donné  lieu  à  un  nombre  bien  moin- 
dre de  véritables  romans  en  prose..  On  a  pu  dire  que  les  plus  antiques 
chansons  de  ce  beau  cycle  de  Guillaume,  le  Couronnement,  le  Charroi,  le 
Covenant,  Aliscans  elles  Montages  n'ont  plus  eu  de  retejitissement  après 
le  xv^  siècle.  Rien  n'est  mieux  démontré  ; — 2»  Ce  n'est  pas  sous  la  forme 
de  romans  isolés  que  nous  sont  principalement  re  stées  les  versions  en 
prose  de  la  geste  de  Guillaume,  mais  sous  la  forme  de  compilations  plus 
ou  moins  étendues,  et  dont  chacune  renferme  la  traduction  plus  ou  moins 
abrégée  de  plusieurs  romans;  —  3»  Ces  compilati(3ns  peuvent  se  divi- 
ser en  deux  groupes  principaux  :  a.  celles  o  ù  ont  été  seulement  admis 
les  romans  de  la  geste  de  Guillaume  ;  h.  celles  où  d'autres  cycles  sont 
également  représentés;  —  4»  Les  compilations  «  sans  mélange  d'autre 
geste  »  ont  pour  type  le  ms.  fr.  1497  de  de  la  Bibliothèque  nationale, 
du  xv"^  siècle,  qui  a  appartenu  à  Jacques  d'Armagnac,  duc  de  Nemours, 
décapité  le  4  août  1477,  et  qui, -comme  nous  aurons  lieu  de  le  répéter 
plus  loin  (IV,  p.  27],  offre  les  éléments  suivants  :  Aimeri  de  Narbonne^ 
fo  1  yo;  Enfances    Guillaume;  Bepartement  des  enfans  Aimeri   et 
Siège  de  Narhonne,  P  32  r<^  ;  Couronnement  Looys,  f»  149  v»  ;  Charroi 
de  Nîmes,  i^  165  v»;  Prise  d'Orange,  i^  187  V;  Siège  de  Barhastre, 
fo  197  fO.  Enfances  Vivien,  f»  270  v°;  C  avenant  Vivien,  f»  340  v";  Alis- 
cans,  f"  363  r»;  Rainoart  (seconde  partie  ù'Aliscans),  f«  387  r»;  Bataille 


LES  ROMANS  EN  PROSE.  .)5i 

riiisloire  de  cette  décadence;  mais  elle  s'impose,  et 
nous  ne  saurions  nous  y  dérober. 

Pour  nous  borner  à  la  filiation  des  vers  et  de  la 


Locjîiifer,  fo429ro;  Moniage  Rainoart^  fo  448  r»;  Montage  Guillaume^ 
fo  495  ro.Le  ms.  de  luxe  Bibl.  nat.  fr.  796  (qui  est  plus  récent  et  qu'on 
peut  dater  du  règne  de  Louis  Xll)  offre  identiquement  le  même  texte 
que  le  1197  et  est  composé  des  mêmes  éléments  :  Aimeri  de  Nar- 
bonne,  f»  2;  Enfances  Guillaume  et  Département,  f»  22;  Siège  de  Nar- 
bonne,  Pi9\  Couronnement  Loois,  f«  103;  Charroi  de  Nîmes ^  f»  114; 
Prise  d'Orange,  P  117;  Siège  de  Barbastre,  f^  133;  Enfances  Vivien, 
f"^  185;  Covenaîit  Vivien,  P  228;  Aliscans  et  Rainoart,  f»  242;  Bataille 
Loquifer,  P  288;  Moniage  Raiiioart,  fo  300; Moniage  Guillaume,^  329; 
—  5°  Le  second  groupe  des  compilations  en  prose  de  la  geste  de  Guil- 
laume est  principalement  représenté  parle  ms.de  l'Arsenal  3351  (anc.BLF 
226),  sur  lequel  on  a  tant  discuté  et  tant  écrit.  Le  caractère  distinct  de 
ce  travail,  c'est  qu'on  y  a  uni,  par  un  lien  quelque  peu  factice  et  frêle, 
certain  élément  du  cycle  de  Guillaume,  un  Girart  de  Viane  «  renouvelé 
et  amplifié  »  avec  le  Galien  restoré  qu'on  ne  peut  rattacher  qu'au  cycle 
du  Roi.  S'il  est  un  manuscrit  qui  puisse  être  rapproché  du  ms.  3351, 
c'est  celui  de  la  Bibl.  nat.  fr.  1470,  bien  qu'il  offre  un  caractère  littéraire 
assez  différent  :  le  1470  suit  de  très  près  le  texte  poétique  qu'il  copie  en 
prose;  le  3351,  plus  indépendant,  abrège  ou  délaie  ;  =  Pour  tout  ce  qui 
concerne  les  mss.  en  prose  de  la  geste  de  Guillaume,  voy. notre  tome  IV, 
pp.  26-29.  Cf.  les  articles  consacrés  ci-dessus  ou  ci-dessous  k  Aimeri  de 
Narbonne,  Girart  de  Viatie,  Hernaut  de  Beaulande,  Renier  de  Gemmes. 

Helîas.  V.,  ci-dessus,  Chevalier  au  Cygne. 

Hernaut  de  Beaulande.  et  Milon  son  frère.  Bibl.  de  l'Arsenal, 
3351.  Nous  en  donnons  plus  loin  un  extrait  {IV,  205,  206).  Le  véritable 
titre  nous  est  donné  par  le  ms.  de  l'Arsenal  (fo  33)  :  «  Ci  fine  l'istoire 
de  Hernault  et  de  Millon  son  frère.  » 

Hervis  de  Metz.  V.  Lorrains. 

HuoN  DE  Bordeaux.  Une  traduction  en  prose  avait  été  achevée  dès 
l'an  1454;  c'est  celle  qui,  sans  doute,  a  passé  dans  les  incunables 
(V.  plus  loin,  III,  742). 

JÉRUSALEM.  V.  ci-dessus  Chevalier  au  Cygne. 

JouRDAiNS  deBlaives.  Ms.  Seillièrc.  n«  1226.  Ce  ms.,  daté  de  1456,  a 
été  vendu  en  mai  1890.  En  voici  la  fin  :  «  Cy  sera  arrestée  la  fin  de 
ceste  histoire  transmuée  en  ruide  et  malnomé  langaige  soubz  la  cor- 
rection de  ceulx  qui  la  liront  cy  après.  Achevée  l'an  de  Nostre  Sei- 
gneur mil  quatre  cent  LVI,  ou  vi^  jour  de  juillet.  » 

Lorrains  (Les)  :  l«Bibl.  de  l'Arsenal,  3346  (xv^  siècle).  —  Cette  com- 
pilation comprend  les  éléments  suivants  :  Gari^i,  P  1;  Girbert  de 
Metz,  fo  27  ;  Anseïs,  f »  44.  On  lit  à  la  fin  (fo  76)  :  «  Si  avez  ouy  de  la 
vie  Loherant  Garin  et  de  son  frère  Beggon  qui  es  bois  fut  occis,  et  de 
Gerbert  d'Arnaut,  et  de  Gerin,  et  de  leur  nepveu  Anseïs  ;  de  Fremont 
et  de  son  linaigue  et  de  Fremondin,  du  conte  Bance  et  de  Guillaume 
l'orgueilleux  de  Monclin,  de  Beranger  le  Gris(?),  de  Gautier  d'Artoys  et 
de  Baudouin  filz  Bence...  Priez  pour  l'ame  que  Dieu  leur  fasse  pardon... 
et  pour  celui  qui  le  romant  fit  et  pour  celui  qui  le  translata.  Aynen. 
Rater  noster  »  ;  =  2»  Bibl.  de  Metz,  847.  C'est  la  version  autographe 
de  Philippe  de  VigneuUes,  qui  fut  composée  en  1515.  Elle  renferme 


1    PART,    I.IVR.  m. 
CHAP.    IV. 


1  PART.    l.IVR.  m. 
CHAP.  IV. 


552  LES  ROMANS  EN  PROSE. 

prose,  elle  est  hors  de  toute  contestation.  Un  certain 
nombre  de  romans  en  prose  sont  servilement  cal- 
qués sur  les  chansons  rimées,  et  il  n'y  a  qu'à  jeter 


Hervis^  Garinet  Gerbert.  «Laquelle  histoire,  je, Philippe  de  Vigneulle, 
cy  devant  nommez,  Ta  retraict,  mis  par  chappitre  et  recueillis  de  plu- 
sieurs livres  et  rime  ancienne  »  {Catalogues  des  mss.  des  départe- 
ments.  Bibliothèque  de  Metz,  p.  307.  Cf.  dans  la  Romania  de  1874 
(p.  198)  un  excellent  article  de  F.  Bonnardot  auquel  nous  empruntons 
les  renseignements  qui  précèdent.  Une  troisième  version  en  prose 
est  celle  de  David  Aubert,  en  ses  Conquestes  de  Charlemaine.  (Cata- 
logue des  mss.  de  la  Bihl.  des  ducs  de  Bourgogne^  II,  289).  Cette  rédac- 
tion ne  comprend  que  Garin.  =  Le  Catalogue  Didot  signale  un  Garin 
en  prose  dans  un  ms.  appartenant  à  M.  Emery,  de  Metz. 

Mabrian.  Ce  roman  est  la  suite  de  Renaut  de  Montauban  (Mabrian 
est  le  petit  fils  de  Renaud).  Deux  mss.  qui,  Tun  et  l'autre,  sont  cycli- 
ques :  lo  Bibl.  de  l'Arsenal  5075  (xv«  siècle)  composé  pour  le  duc  de 
Bourgogne;  2»  Bibl.  nat,  fr.  19176,  fo  178,  et  ss.  et  19177,  fo  1  et  ss. 
(xve  siècle).  Ce  ms.  reproduit  le  texte  de  la  compilation  de  l'Arsenal. 
=  Ce  texte  de  l'Arsenal  est  incomplet  :  le  cinquième  et  dernier 
volume  se  trouve  à  la  Bibliothèque  de  Munich  (120,  Gall.  7).  =  La  fin 
du  ms.  de  la  Bibl.  nat.  19177  mérite  d'être  citée  :  «  Et  dit  l'istoire  que 
quant  Yvon  ot  Aiglentine  laissée  en  Jherusalem  en  la  garde  de  son 
cousin,  si  vaillamment  se  prouva  contre  les  Infidelles  qu'en  faisant  la 
vengeance  du  glorieux  martyr  monseigneur  saint  Mabrien,  il  détrui- 
suit  tous  les  Morindiens  et  de  leur  cité  se  fist  roy  ;  mais  plus  n'en  dit 
de  lui  ce  présent  compte...  achevé  et  parfait  l'an  mil  CCCC  soixante 
deux,  ou  douziesme  jour  du  moys  de  novembre.  Et  sic  est  finis. 

Macaire.  V.  Reine  Sibille. 

Mainet.  V.  le  Myreur  des  histors  de  Jean  d'Outremeuse.  t.  II, 
pp.  485.  Quelques  mots  seulement. 

Maugis  d'Aigremont  :  1°  Bibl.  de  l'Arsenal,  5073.  Superbe  manuscrit 
exécuté  pour  le  duc  de  Bourgogne  (xv«  siècle);  2^  Bibl.  nat.  fr.  19173 
{xv®  siècle). 

MiLON  DE  Fouille.  V.  Hernaut  de  Beaulande. 

Myreur  des  histors  (Li),  Chronique  de  Jean  des  Preis  dit  d'Outre- 
meuse.  A  été  publié  par  Ad.  Borgnet  et  Stanislas  Bormans,  dans  la 
Collection  des  Chroniques  inédites  belges  :  sept  volumes  in-4o,  Bruxel- 
les, 1864-1887.  Voy.  Anseïs  de  Carthage,  Aspremont,  Aubry  le  Bour- 
going,  Beuves  de  Commarcis,  JDoon  de  Mayence,  Garin  de  Montglane, 
Girart  de  Fraite,  Mainet,  Ogier  (Enfances  et  Chevalerie),  Otinel,  Qua- 
tre fils  Aimon,  Reine  Sibille,  Roncevaux,  etc.  =  Dans  l'épouvantable 
fatras  du  Myreur  des  Tiis^or^,  dans  cette  œuvre  de  vingtième  ordre,  on 
trouve  çà  et  là  de  précieux  fragments  de  notre  épopée  nationale,  et 
nous  avons  plus  haut  signalé  Girart  de  Fraite  à  l'attention  de  nos 
lecteurs.  =  Il  ne  faut  pas  s'étonner,  d'ailleurs,  si  Ogier  le  Danois  tient 
une  place  si  considérable  dans  toute  l'œuvre  de  Jean  d'Outremeuse, 
puisque  l'auteur  avoue  lui-même  avoir  consacré  toute  une  geste  à  ce 
héros  :  «  Toutes  ses  chouses  sont  declareis  en  la  nouvelle  gieste  que 
nous  meïsme  avons  fait  sur  Ogier  »  (t.  III,  p.  111). 

MoNiAGE  Guillaume.  V.  l'article  consacré  ci-dessus  à  la  Geste  de 
Guillaume. 


LES  ROMANS  EN  PROSE.  553 

un  coup  d'œil  sur  les  uns  et  sur  les  autres  pour  être  ' 
assuré  que  Ton  a  ici  affaire  à  un  calque  grossier  plu-  - 
tôt  qu'à  une  imitation  plus  ou   moins  intelligente. 


Montage  Rainoart.  Idem. 

Neuf  preux.  Dans  la  rédaction  du  ms.  de  la  Bibl.  nat.  fr.  12598 
(xviii«  siècle;  copie  d'un  original  du  xv^-xvi^  siècle),  on  raconte  his- 
toriquement, année  par  année,  la  vie  du  grand  Charlemagne,  empe- 
reur de  Rome,  à  partir  de  son  couronnement.  La  légende  se  mêle  à 
riiistoire  :  Girart  de  Viane,  la  Chronique  de  Turpin  et  Roncevaux 
sont  mis  à  contribution,  ainsi  que  la  légende  latine  du  Pèlerinage  de 
Jérusalem.  C^est  ce  qui  nous  permet  de  faire  entrer  les  Neuf  preux 
dans  la  nomenclature  agrandie  de  nos  versions  en  prose. 

Ogier  le  Danois.  V.  surtout  le  Myreur  des  Histors,  Chronique  de 
Jean  d'Outremeuse  (édition  Borgnet  et  Bormans  dans  la  Collection  des 
Chroniques  belges  inédites).  Ogier  est,  en  réalité,  le  principal  person- 
nage du  Myreur,  et  Jean  d'Outremeuse  nous  apprend  qu'il  avait  con- 
sacré toute  une  «geste  »  au  Danois.  =  Ce  qui  touche  aux  Enfances  se 
trouve  au  t.  III  de  Fédition  Bormans  (pp.  25-41)  et  à  la  Chevalerie, 
au  même  tome  (pp.  189-314)  ;  mais  Ogier  est  mêlé  partout  au  récit,  et 
son  interminable  histoire  contient  une  foule  de  traits  épisodiques 
qu'on  ne  trouve  que  là  et  qui  n'ont  pas  toujours  de  fondement 
dans  notre  légende  épique.  Cf.  surtout  t.  IV,  22  et  ss.,  t.  V,  123  et 
ss.,  et  surtout  la  Table  analytique,  fort  détaillée,  qui  est  placée  après 
l'Introduction  (1887).  Nous  n'avons  à  insister  ici  que  sur  les  Suites 
de  la  Chevalerie....  =  Ogier,  d'après  le  Myreur,  fait  un  voyage  en 
Orient  où  il  a  à  lutter  contre  le  roi  Brandis  :  il  est  ensuite  (!)  reçu  doc- 
teur es  lois  et  en  décret.  Dans  une  expédition  à  Jérusalem,  il  a  pour 
adversaire  Synagon  et  est  un  jour  fait  prisonnier  par  ce  païen.  Il  se  prend 
d'amour  pour  Gracienne,  fille  de  Synagon.  Nous  le  retrouvons  plus 
tard  au  Mont-Odile  d'où  il  descend,  à  plusieurs  reprises,  pour  se  rendre 
à  la  cour  de  l'empereur  Louis  le  Pieux.  Il  déUvre  Rome  de  Dragolant 
et  part  furtivement  en  Palestine.  Ses  aventures  prennent  de  plus  en 
plus  un  caractère  merveilleux  ;  la  lutte  contre  les  païens  ne  lui  suffit 
plus  :  il  combat  contre  des  animaux  enchantés  et  contre  le  roi  Artus 
lui-même.  C'est  alors  qu'il  rend  visite  à  la  fée  Morgane  et  qu'il  reste 
près  d'elle,  immortellement  jeune.  Il  ne  quitte  le  royaume  de  féerie 
que  pour  délivrer,  sous  le  règne  de  Philippe-Auguste,  la  chrétienté 
menacée  par  les  infidèles.  Puis,  ayant  perdu  le  talisman  merveilleux 
qui  lui  assurait  la  jeunesse,  il  vieillit  tout  d'un  coup,  se  fait  moine  à 
Saint-Faron  de  Meaux  et  finit,  au  moment  où  il  va  mourir,  par  être 
enlevé  par  la  fée  Morgane...  Mais  ce  n'est  là  qu'une  faible  partie  de  ses 
aventures,  telles  qu'elles  sont  racontées  dans  le  Myreur.  Il  reste  à 
écrire  une  étude  décisive  sur  les  sources  de  Jean  d'Outremeuse  :  l'une 
des  principales,  à  coup  sur,  a  été  son  imagination. 

Otinel.  V.  le  Myreur  des  Histors,  III,  p.  61.  C'est  un  abrégé  suc- 
cint.  L'héroïne  y  est  appelée  Florence. 

Prise  de  Pampelune.  V.  les  Conquestes  de  Charlemaine,  de  David 
Aubert,  où  trois  chapitres  sont  consacrés  à  la  Prise  de  Pampelune  : 
Bibl.  des  ducs  de  Bourgogne,  n«  9066  (fo  202-209).  Cf.  plus  loin  notre 
tome  III,  p.  460. 

Prise  d'Orange.  V.  l'article  consacré  ci-dessus  à  la  Geste  de  Guii- 


TART.  LIVB.    III. 
CHAI'.  IV. 


1    PAilT.  L\\[\ 
CHAP. n 


554  LES  ROMANS  EN  PROSE. 

"•  Quant  aux  œuvres  en  prose  où  l'on    a   fait  preuve 
—  d'une  plus   large  indépendance,   la  démonstration, 

pour  être  plus  longue,  ne  saurait  guère  durer  plus 

d'une  heure.  C'est  l'évidence. 


laume.  =  Nous  publions  plus  loin  (IV,  pp.  393,  397-400)  les  rubriques 
et  un  extrait  du  ms.  1497. 

Quatre  fils  Aimon.  Les  versions  en  prose  de  ce  roman  sont  repré- 
sentées par  deux  familles  de  manuscrits.  Dans  la  première  (A)  on  ne 
trouve  que  la  traduction  du  Renaut  de  Moîitaubcm^  plus  ou  moins 
abégée  ou  développée,  avec  ou  sans  le  récit  de  la  mort  de  Beuves, 
de  celle  de  Loyer,  de  celle  de  Bertolai.  Dans  la  seconde,  au  contraire, 
(B)  l'histoire  proprement  dite  des  quatre  fils  Aimon  forme  seulement 
la  tête  d'une  grande  compilation  qui  comprend  :  1»  Renaut;  2»  Maugis 
d'Aigremont;  3»  Mahrian.  =  La  famille  A  comprend  les  manuscrits 
suivants  :  Bibl.  nat.  fr.  1481  (fin  du  xv«  siècle);  Bibl.  nat.  fr.  19170 
(xv«  siècle)  ;  Bibl.  de  Troyes,  n^  743  (xv^  siècle)  ;  British  Muséum, 
Royal  16  G  II  (mélange  de  vers  et  de  prose,  xv<^  siècle.  Voy.  Ward, 
Catalogue  of  romances  in  the  department  of  manuscripts  in  the 
British  Muséum,  1883,  t.  I,  pp.  619-621);  British  Muséum,  Royal,  15 
E  VI  (de  l'année  1447.  Voy.  Ward,  1.  c,  pp.  622-624)  ;  British  Muséum, 
Sloane,  960  (xv«  s.  Voy.  Ward,  1.  c.  pp.  624,  625).  =  La  famiUe  B  est 
représentée  :  1^  par  le  ms.  de  TArsenal,  5072-5075  (xv«  siècle)  :  ma- 
gnifique manuscrit  exécuté  pour  le  duc  de  Bourgogne.  Les  quatre 
volumes  de  l'Arsenal  sont  complétés  par  un  cinquième  qui  est  aujour- 
d'hui à  la  Bibliothèque  de  Munich  (120,  Gall.  7);  2»  par  le  ms.  de  la 
Bibl.  nat.  fr.  19173-19177  (xv^  siècle)  qui  reproduit  le  même  texte  que 
celui  de  l'Arsenal.  =  Jean  d'Outremeuse  (t.  III,  p.  99)  s'élève  énergi- 
quement  contre  la  geste  de  Renaut  qu'il  trouve  «  pleine  de  fable  en 
tous  les  poins  ».  Il  se  contente  de  résumer  la  légende  latine  et  de 
relever  les  fautes  du  poème.  =  Une  étude  plus  approfondie  permet- 
tra de  diviser  en  deux  sous-familles  les  mss.  de  la  famille  A,  suivant 
qu'ils  auront  été  ou  non  reproduits  par  les  incunables. 

Rainoart  (deuxième  partie  d'AUscans).  V.  ci-dessus  l'article  consa- 
cré à  la  Geste  de  Guillaume. 

Reine  Sibille.  V.  le  ms.  de  FArsenal  3351  (f»  280-379,  xv^  siècle)  que 
nous  avons  analysé  plus  loin  (t.  IV, 701-704).  Cf.  le  Myreur  des  Jiistorsde 
Jean  d'Outremeuse,  (III;,  p.  42-51;  166-189).  Le  commencement  de  cette 
version  diffère  un  peu  des  autres  rédactions.  C'est  le  Nain  qui  est  ici 
amoureux  de  la  Reine,  et  c'est  Ogier  le  Danois  qui  prend  résolument  la 
défense  de  Sibille  injustement  accusée,  qui  arrache  au  Nain  l'aveu  de 
sa  traîtrise  et  qui,  enfin,  le  jette  lui-même  dans  le  feu.  Charlemagne, 
cependant,  n'est  pas  encore  apaisé  contre  sa  femme  et  bannit  la  pau- 
vre reine.  Alors,  mais  alors  seulement  apparaît,  «  Machar  »,  etc.,  etc. 
C'est  un  ermite  qui,  longtemps  après,  révèle  au  fils  de  Sibille,  à 
Louis,  le  secret  de  sa  naissance.  Il  se  croyait  fils  du  pauvre  Waro- 
quier,  et  il  apprend  soudain  qu'il  est  de  race  royale  :  «  Loys  l'entent, 
se[s]  cuersfut  tous  atam^;  — Sa  mereesgarde  à  cuy  forfitle  nain»,  etc. 

Renaus  de  Montauban.  V.  Quatre  fils  Aimon. 

Renier  de  Gennes  (ou  de  Monglane).  Bibl.  de  l'Arsenal,  3351  (f»  34- 
53  vo).V.  plus  loin,  notre  t.  IV  (p.  194).  Les  derniersmots  sont  les  suivants  : 
«  Cy  fine  Tistoire  de  Régnier  de  Monglen»e,  duc  de  la  cité  de  Gennes.  « 


LES  ROMANS  EN  PROSE. 


I  PART.    LIVR.   1 
CHAP.   lY. 


Il  est  incontestable  que  les  derniers  romans  en 
vers,  avec  toutes  leurs  longueries  et  épaisseurs,  avaient 

^.  .-,.,  ,,  ,,.  ,      C'est  le  d^goiU 

tmi    par  agacer  singulièrement  leurs  auditeurs    et  pour  ics  dcmiors 


romans  en  vers 
qui    a    déterminé 


Roland,  Roncevaux.  C'est  dans  le  Galien  en  prose  que  s'est  princi- 
palement conservée  la  légende  Rolandienne;  c'est  notamment  dans  le 
ms.  fr.  1470  de  la  Bibl.  nat.  et  dans  le  ms.  3351  de  la  Bibliothèque  de 
FArsenal,  comme  aussi  dans  le  Galien  et  dans  le  Giterin  de  Montglane 
incunables,  et  c'est  le  cas  de  rappeler  ici  que  M.  Stengel  a  pris  pour 
types  l'édition  du  Galien,  publiée  en  1500  et  celle  de  Guerin  de  Mont- 
glane, publiée  par  Jehan  Trepperel.  =  Le  récit  de  la  bataille  de  Ron- 
cevaux d'après  les  sources  latines  est  également  intercalé  dans  un 
grand  nombre  de  compilations  françaises,  et  notamment  dans  les  Con- 
questes  de  Charlemaine  (Bibl.  des  Ducs  de  Bourgogne,  ms.  9066,  t.  II, 
fo  233-362)  où  la,  Bataille  de  Roncevaux  est  immédiatement  suivie  par 
un  résumé  des  Saisnes.  =  Il  y  a  quelques  éléments  intéressants  dans 
le  Myreur  des  histors  (III,  pp.  109-165).  En  cette  compilation  de  Jean 
d'Outremeuse,  c'est  Ogier,  comme  on  le  sait,  qui  joue  partout  le  premier 
rôle.  C'est  donc  lui,  c'est  Ogier  qui  prévoit  de  loin  la  trahison  de  Ga- 
nelon  et  dit  au  traître  :  «  Par  ma  chrestientet,  —  Se  che  n'estoit  por  le 
roy  amisteit,  —  Je  te  feroy[e]  gehir  le  fauseteit  —  Que  contre  nous  en 
chel  fait  as  fremeit.  »  Pour  venger  la  mort  de  Roland,  c'est  encore 
Ogier  qui  s'empare  de  Saragosse.  Quant  à  Ganelon,  dont  la  garde  a  été 
confiée  à  Otinel,  il  est  poursuivi,  atteint,  jugé,  décapité.  Son  corps  est 
ensuite  coupé  en  quatre  tronçons  qui  sont  destinés  à  Orléans,  à  Paris, 
à  Laon  et  à  Rennes.  La  tète  est  donnée  à  Ogier.  «  Belaide  »  (la  belle 
Aude)  meurt  au  bout  de  trois  jours,  et  est  enterrée  «  joste  Rolland  ». 
=:  Cf.  plus  haut  Charlemagne  et  Anseis,  etc.  etc.. 

Saisnes  (les).  Le  résumé  de  cette  chanson  se  trouve  placé,  dans  les 
Conquestes  de  Charlemaine  de  David  Aubert,  immédiatement  après  le 
récit  de  Roncevaux. 

Siège  de  Barbastre.  Voy.  l'article  consacré  plus  haut  à  la  Geste  de 
Guillaume. 

Siège  de  Narbonne.  Ibid.  Nous  publions  plus  loin  un  extrait  de  la 
version  en  prose  du  ms.  1497  (IV,  323). 

Vivien  l'aumachour  de  Montbrant.  Dans  le  ms.  de  la  Bibl.  Nat. 
fr.  19173,  l'histoire  de  Vivien  «  l'Aumassour  de  Montbrant»  est  enche- 
vêtrée avec  le  récit  des  exploits  de  Maugis. 

Voyage  de  Charlemagne  a  Jérusalem  et  a  Constantinople,  suivi 
du  Galien  et  ne  faisant  qu'un  avec  lui.  =  M.  Stengel,  dans  son  excel- 
lente édition  du  Galien  le  restorè  de  la  Bibliothèque  de  Cheltenham, 
a  placé,  en  regard  du  poème,  les  quatre  versions  en  prose  du  ms.  fr. 
1470  de  la  Bibl.  Nat.,  du  ms.  3351  de  l'Arsenal,  du  Galien  incuna- 
ble de  1500  et  du  Guerin  incunable  de  Jehan  Trepperel.  L'éditeur  alle- 
mand a  dressé  avec  le  plus  grand  soin  (p.  xlvii)  le  «  tableau  de  filia- 
tion »  de  ces  différentes  rédactions.  =  Les  trois  rédactions  en  prose 
de  cette  première  partie  du  Galien  qui  répond  au  Voyage  ont  été 
imprimées  par  M.  E.  Koschwitz  dans  son  livre  intitulé  :  Sechs  Bear- 
beitungen  des  altfranzôsischen  Gedichts  von  Karls  der  Grossen 
Reise  nach  Constantinopol  und  Jérusalem  (Heilbronn,  1879).  =  Nous 
publions  plus  loin  de  très  longs  extraits  du  ms.  1470  {Voyage,  III, 
302-305)  et  du  ms.  3351  (Voyage,  298-302  et  Galien,  333-340).  =  David 


l'engouement 

en  faveur 

des  romans 

en  prose. 


1    PART.  UVR.  III. 
CHAP,  lY. 


556  LES  ROMANS  EN  PROSE. 

lecteurs,  qui  étaient  naguères  si  patients.  «  Agacer  » 
ne  rend  pas  bien  notre  pensée  :  c'est  «  dégoûter  »  et 
«  endormir».  On  en  avait  décidément  assez,  de  cette 
versification  archaïque  et  de  ces  interminables  couplets 
monorimes  bourrés  de  chevilles  ;  on  voulait  autre 
chose,  on  voulait  mieux.  La  prose  s'offrit,  parfois  aussi 
longue,  mais  plus  lucide,  plus  moderne,  plus  intelli- 
gible enfin,  et  moins  chevillée.  Vive  la  prose  ! 

Nous  avons  là  dessus  des  textes  irrécusables,  élo- 
quents. L'auteur  du  Charlemagne  et  Anseïs  en  prose 
veut  bien  nous  faire  à  ce  sujet  un  aveu  des  plus 
ingénus  :  «  L'acteur  de  ce  présent  livre,  dit-il,  s'est 
esmeii  paoureusement  d'en  rescripre  aulcuns  haul- 
tains  fais  et  translater  de  rime  en  prose  a  l'appétit  et 
COURS  DU  temps  \  »  Un  autre  traducteur  est  encore 
plus  explicite  :  «  Dieu  donne  que  je  puisse  translater 
de  vieilles  rimes  en  ceste  prose  l'histoire  d'Aimeri  de 
Beaulande.  C^rplus  volontiers  ii  esbat  F  en  maintenant 
quon  ne  souloit,  et  plus  est  le  langaige  plaisant 
PROSE  que  rime.  Ce  dient  ceulx  auxquieulx  il  plaist 
qu'ainsi  le  veulent  avoir  ^  »  Écoutez  encore,  écoutez 
le  Prologue  de  cette  Histoire  de  Charles  Martel  où 
notre  Girart  de  Roussillon  tient  une  si  grande  place 
et  dont  nous  connaissons  la  date  exacte  ;  écoutez  ce 
que  l'on  pouvait  écrire  en  1448  sans  être  un  objet 
de  scandale  :  a  M'efforcheray  d'ensieuvir  la  matière, 
laquelle  j'ai  prinse  et  translatée  d'anchiennes  his- 
toires rymées  jadiz  et  redduite  en  ceste  prose,  pource 


Aubert,  en  ses  Conquestes  de  Charlernaine  (1458)  a  grossoyé  un 
Voyage  «  d'après  un  exemplaire  complet  du  Charlemagne  de  Girart 
d'Amiens,  ou  d'après  un  texte  de  la  même  famille.  »  Nous  en  donnons 
plus  loin  une  analyse  détaillée  (lll,  295-297-)=  Cf.  les  traductions  ou 
imitations  plus  ou  moins  libres  de  la  Légende  latine  ou  du  Voyage 
(notamment  le  ms.  fr.  de  la  Bibl.  Nat.,  fr.2457,  f»  12  et  ss.)  et,  aussi,  la 
Fleur  des  histoires  de  Jehan  Mancel  (Bibl.  Nat.,  fr.  299,  fo246,  247)  etc. 
1.  Bibliothèque  de  l'Arsenal,  3324,  fo  1  v^  —  2.  Bibl.  Nat.^  fr.  1497. 


I   PART.  LIVR.    m. 
GHAP. IV. 


LES  ROMANS  EN  PROSE.  357 

que  au  jourd'huy  les  grans  princes  et  autres  seigneurs 

APPETENT  PLUS  LA  PROSE  QUE  LARYME,  et  pOUr  le  laUgalge 

qui  est  plus  entier  et  n'est  mie  tant  constraint  \  » 
Pesez  toutes  ces  paroles  et  observez  avec  nous  que  les 
protecteurs^  les  princes,  les  Mécènes  voulaient  de  la 
prose.  On  leur  en  servit,  et  tout  le  monde  en  raffola. 

Il  faut  tout  dire  :  il  y  avait  des  précédents.  Les 
cyclistes  de  la  Table  ronde,  comme  nous  le  don- 
nions tout  à  Fheure  à  entendre,  avaient  depuis  long- 
temps donné  l'exemple  et  mis  la  prose  en  gloire.  Je 
m'imagine  même  que  la  prose  de  ces  «  Saintgraa- 
listes  »  ne  fut  pas  pour  déplaire  à  l'auditoire  un  peu 
léger  qui  les  écoutait,  et  que  les  femmes  et  les  damoi- 
seaux ne  regrettèrent  pas  à  l'excès  les  vers  charmants 
et  l'excellente  langue  de  Chrétien  de  Troyes.  Dès  le 
xiif  siècle  le  Chevalier  au  Cygne  avait  subi  la  même 
transformation  ^  C'était  là,  je  le  veux  bien,  un  fait 
encore  exceptionnel  et  presque  isolé;  mais  au  point 
de  vue  de  l'avenir,  il  n'en  avait  pas  moins  une  im- 
portance considérable.  Bref,  les  romans  en  prose  de- 
vinrent peu  à  peu  à  la  mode,  et  on  voulut  bien  leur 
trouver  je  ne  sais  quel  air  de  jeunesse  que  n'avaient 
plus  décidément  nos  pauvres  vieilles  chansons  en  vers, 
cacochymes,  délaissées,  et  passées  trop  souvent  à  l'état 
d'articles  de  musée  et  d'antiquailles. 

C'est  au  xiii'  siècle  que  ce  mouvement,   disons-     L'évolution 

11  VGrS  IGS 

nous,  a  réellement  commencé  et  que  nos  pères  se  romans  en  piosd 

.       ,       ,        ,  ^  a  commencé 

sont  pris  a  évoluer  vers  la  prose.  Si  l'on  a  pu  dire  ^^^  ^^  ^v"  ^^^^^^  ^ 

^  y  mais  c  est  aux 

avec  raison  «  qu'on  ne  connaît  pas  de  romans  français  ^ql'nlauTpi^^^^^^^^^ 
en  prose  du  cycle  carlovingien  antérieur  au  xiv'^  siè-  deieurvlritabic 
cle,    et  que  la  plupart  sont  du  xv°  '  »,  il  n'est  pas  ^'^^^^^pp*'"^"^ 

1.  Paul  Meyer,  Introduction  de  Girart  de  Roussillon,  p.  eux.  — 
2.  BibL  Nat.  fr.  784.-3.  Pic  Rajna,  cité  par  Gaston  Paris,  (Homania, 
1873,  p.  353.) 


I   PART.   LIVR.    îi; 
CHAP.    IV. 


o58  J.ES  ROMANS  EN  PROSE. 

moins  certain  que,  pour  les  autres  cycles,  nous  possé- 
~~  dons  plus  dïin  type  qui  est  visiblement  plus  ancien  : 
témoin  ce  Chevalier  au  Cygne  dont  nous  parlions  tout 
à  riieure;  témoin  encore  cet  Alexandre ^  de  la  seconde 
moitié  du  xiif  siècle,  que  Paul  Meyer  a  placé  en  son 
véritable  jour.  Encore  une  fois,  ce  sont  des  exceptions, 
et  il  ne  s'agit  guère,  en  ce  qui  touche  VAlexan- 
dre^  que  de  la  traduction  d'un  texte  latin  {VHùtoria 
de  prœliis)^  mais  qui  n'est  pas  cependant  sans  offrir 
un  grand  nombre  de  modifications  et  d'additions  plus 
ou  moins  romanesques.  Somme  toute,  l'évolution  a 
commencé  plus  tôt  qu'on  ne  l'a  cru  jusqu'ici,  plus  tôt 
que  nous  ne  l'avons  cru  nous-mêmes  ;  mais  le  véritable 
épanouissement  ne  s'est  vraiment  produit  qu'aux  xr*" 
et  xv'^  siècles,  alors  que  les  rois  de  France,  les  ducs 
de  Bourgogne  et  les  grands  seigneurs  commandèrent 
des  œuvres  en  prose  et  que  l'on  se  vit  forcé  de  leur 
obéir.  C'est  à  tort,  d'ailleurs,  que  l'on  reprendrait  ici 
la  thèse  ingénieuse  d'un  érudit  contemporain  qui  a 
voulu  faire  honneur  de  ces  romans  en  prose,  non  pas 
à  la  noblesse,  mais  à  la  bourgeoisie.  Les  textes  pro- 
testent, et  les  bourgeois,  en  général,  n'ont  pas  eu  le 
rôle  qu'on  leur  attribue. 

Quoi  qu'il  en  soit,  les  romans  en  prose  sont  nés, 
ils  vivent,  et  les  voici  sous  nos  yeux.  Il  ne  s'agit  plus 
maintenant  de  dater  leur  naissance  ;  mais,  —  comme 
ils  sont  nombreux  et  de  physionomies  diverses,  — 
de  les  classer  en  un  certain  nombre  de  familles  ou 
d'espèces  lucidement  déterminées. 
de  ciaîmcaiion  Uuc  première  classification,  et  qui  est  peut-être  la 
romans  en  prose:  mciUeure  dc  toutcs,  pourralt  être  fondée  sur  le  plus 
ou  moins  de  servilité  ou  d'indépendance  dont  nos 
prosateurs  ont  fait  preuve  vis-à-vis  des  vieilles 
chansons.    Deux   grands   groupes    doivent    ici    être 


LES  ROMANS  EN  PROSE.  o^O 

formellement  distingués  l'un  de  l'autre  :  il  y  a  un  ''\^h;i>!'.v.'"* 
grand  nombre  de  romans  en  prose  qui,  sauf  quelques 
mots,  semblent  presque  absolument  copiés  sur  ceux 
en  vers,  et  il  y  en  a  d'autres,  au  contraire,  où  Fau- 
teur s'inspire  seulement  de  son  modèle  rimé  et  se 
permet  de  l'abréger,  de  le  délayer,  de  le  modifier  à 
sa  guise.  Il  y  a  les  décalqiieurs ,  qui  sont  ordinaire-   lcs  imitations 

,,  -,         .       .  .  et   les  calques; 

ment  servîtes,  et  il  y  a  les  imitateurs  qui  sont  presque 
indépendants  \  C'est  beaucoup  plus  qu'une  nuance. 
Peut-être  serait  il  difficile  d'établir  une  différence 
notable  entre  les  diverses  sortes  de  décalqueurs,  et 
ils  sont  tellement  esclaves  de  leurs  originaux  qu'ils 
ont  entre  eux  une  inévitable  ressemblance  et  que  nous 
aurons,  tout  à  l'heure,  quelque  peine  à  les  différencier 
l'un  de  l'autre;  mais  il  n'en  va  pas  de  même  pour  les 
simples  imitateurs.  Ces  honnêtes  gens  n'ont  pas  tous  la 
môme  façon  de  procéder.  Les  uns  abrègent  ^  et  conden-     Les  abrégés 

^  •  /        1  ,    et  les  délayages. 

sent^  ;  les  autres  allongent  et  délaient   .  Il  en  est  qui 

1.  On  peut,  sauf  exceptions,  considérer  le  ms.de  la  Bibl.Nat.  fr.  1470 
comme  le  type  des  romans  qui  sont  le  plus  souvent  calques  et  où  Ton 
suit  le  texte  en  vers  d'aussi  près  que  possible.  En  un  certain  nombre 
de  passages,  au  contraire,  le  ms.  de  TArsenal  3351  peut  être  regardé 
comme  le  type  des  romans  imités^  soit  que  le  translateur  délaie,  soit 
qu'il  abrège  le  modèle  en  vers.  =  Ce  modèle  est  désigné,  dans  Toeuvre 
de  tous  nos  prosateurs,  par  les  mots  co7ite  ou  histoire  :  «  Or  dit  le 
conte,  or  dit  Tistoire,  »  etc.  —  2.  Tel  est  le  cas  du  ms.  3351,  précé- 
demment cité,  et  il  arrive  au  translateur  d'abréger  y^lus  d'une  fois 
son  modèle.  11  en  donne  même  une  raison  assez  curieuse  :  c'est  qu'il 
y  trouve  «  moult  de  choses  esquelles  il  n'ajouste  mie  grant  créance» 
(fo206ro).  Il  faut  ajouter  que  le  même  prosateur,  en  d'autres  passages, 
calque  ou  délaie  le  texte  en  vers.  —  3.  Il  y  a  des  prosateurs  qui  se 
donnent  pour  tâche  d'abréger  l'œuvre  des  prosateurs  qui  les  ont  pré- 
cédés. C'est  ainsi  que  VIstoire  de  Gerart  de  Roussilon  de  Jean  Wau- 
quclin  a  été,  aussitôt  après  son  achèvement  (1447),  Tobjet  d'un  abrégé 
en  vingt- sept  chapitres  qui  nous  est  parvenu  :  1^  Dans  une  Histoire 
de  Charles  Martel  (1448)  ;  2«  dans  la  Fleur  des  Histoires  de  Jehan 
Mancel,  et  3°  en  deux  éditions  incunables  du  commencement  du 
xvi*^  siècle,  (Paul  Meyer,  Introduction  de  Girart  de  Roiissillon,  pp.  cliv, 
CLV.)  C'est  encore  ainsi  que  David  Aubert,  en  ses  Conquestes  de  Char- 
lemaine^  s'est  servi,  pour  Girart  de  Viane,  d'un  texte  analogue  à  celui 
du  ms.  3351.  (V.  plus  loin,  IV,  174.)  etc.,  etc.— 4.  Il  y  a  certains  textes, 
comme  celui  du  ms.  3351,  où  le  prosateur  emploie  successivement  tous 
les  procédés,  le  calque,  la  condensation  et  le  délayage. 


I  PART.  UVR.  IIL 
CHAP.  lY. 


560  LES  ROMANS  EN  PROSE. 

prennent  plaisir  à  consacrer  une  fois  de  plus,  dans  leur 
prose  sans  critique,  le  mélange  adultère  de  l'histoire 
avec  la  légende  \  Certains  romans  sont  résolu- 
ment en  prose  depuis  leur  première  jusqu'à  leur  der- 
nière ligne,  et  certains  autres,  en  façon  de  contraste, 
nous  offrent,  çà  et  là,  quelques  éléments  en  vers  : 
disjecti  membra poetde  ^ ,  Le  cas  est  rare,  mais  mérite 
d'être  signalé. 

Il  ne  conviendrait  pas,  cependant,  de  multiplier 
ainsi  ces  différentes  classifications,  et  il  importe  bien 
plus  de  distinguer  nos  romans  en  prose  de  certaines 
œuvres  qui  leur  ressemblent  d'assez  près,  mais  ne 
sauraient  être  confondues  avec  eux.  Nous  entendons, 
tout  d'abord,  parler  de  ces  chroniques  qui,  tantôt 
originales,  tantôt  traduites  du  latin,  ont  toujours  un 
faux  air  de  romans.  Nous  ne  nous  permettrons  pas 
de  classer  parmi  ces  chroniques  l'œuvre  du  faux  ïur- 
pin  sur  laquelle  on  a  tant  disserté  et  qui  contient  en 
réalité  tant  d'éléments  profondément  épiques.  Mais 
est-ce  que  le  «  Ménestrel  de  Reims  »  n'a  pas  quelque 
analogie  avec  nos  romans^?  Est-ce  que  le  continua- 
teur poétique  de  cet  incomparable  Villehardouin  qui 
est  l'Hérodote  de  la  France,  est-ce  qu'Henri  de  Valen- 


1.  C'est  un  accident  des  plus  fréquents  et  que  l'on  constate  surtout  dan  s 
les  compilations.  Tel  est  Jehan  Mancel  qui,  dans  sa  Fleur  des  Histoi- 
res^ se  sert  tantôt  de  la  Chronique  de  Turpin  (Bibl.  Nat.  fr.  299,  fo249), 
et  tantôt  (pour  le  règne  de  Louis  le  pieux)  des  historiens  les  plus  au- 
torisés (f'^  262  v°).  Etc.,  etc.  —  2.  Cette  observation  ne  s'applique 
guère  qu'aux  débuts.  Tel  est  le  cas  du  ms.  du  British  Muséum  16  G  II, 
lequel  contient  une  version  en  prose  des  Quatre  fils  Aimon  qui  com- 
mence par  617  alexandrins.  (V.  Ward,  Catalogue  of  romances  in  the 
department  of  manuscripts  in  the  British  Muséum,  I,  pp.  619-620.)  = 
Certaines  versions  en  prose  sont  divisées  en  petits  couplets  qui  pour- 
raient bien  rappeler  les  anciennes  laisses  en  vers.  Voir  par  exemple 
le  ms.  du  British  Muséum  Royal  15  E  VI  (f^  155  r^  — 206  v»)  —  3.  Jean 
d'Outremeuse,  en  son  Myreur  des  histors,  assimile  le  Ménestrel  de 
Reims  à  nos  romans.  Il  le  cite  ou  le  copie  au  même  titre  (IV,  476, 
522,  402,  V,  178,  etc.) 


LES  ROMANS  EN  PllOSË.  561 


l   PART.    LIVR.  Ht. 
CHAP.    IV. 


cionne  ne  s'est  pas  proposé  d'imiter  en  prose  les  pro- 
cédés et  le  style  de  nos  chansons?  Us  n'ont  cepen- 

dant  aucun  droit  à  figurer  dans  cette  nomenclature 
de  nos  romans  en  prose,  et  nous  sommes  obligé  de 
les  en  exclure. 

Les  traductions  proprement  dites  ne  méritent  pas 
davantage  l'honneur  de  figurer  dans  la  liste  de  nos 
romans  en  prose.  Je  veux  bien  que  VEpitome  de 
Julius  Valerius  et  la  «  Lettre  à  Aristote  »  aient  été  la 
source  principale  de  tous  les  récits  du  moyen  âge 
qui  ont  Alexandre  pour  objet.  J'admets,  avec  Paul 
Meyer  et  après  lui,  queVHistoria  de prœliis  a  conquis, 
depuis  les  xif  et  xiii''  siècles,  une  popularité  et  une 
vogue  qui  ont  mis  dans  l'ombre  toutes  les  œuvres 
antérieures  \  Mais,  après  tout,  ce  ne  sont  là  que  des 
traductions  d'œuvres  savantes  ou  qui  avaient  la  pré- 
tention d'être  savantes,  et  nous  leur  fermerons  déci- 
dément notre  porte,  tandis  que  nous  l'ouvrirons  toute 
grande  à  ce  Jean  Wauquelin  qui  a  écrit  au  xv""  siè- 
cle une  «  Histoire  d'Alexandre  »  où  il  a  surtout  mis 
à  profit  V Alexandre  de  Lambert-le-Tort  et  d'Alexan- 
dre de  Bernay.  La  distinction  est  facile  à  établir. 

Cette  distinction  semble  ailleurs  assez  délicate,  et  Les  Nouvelles 
il  est  permis  de  classer  les  a  nouvelles  »  parmi  les 
<(  romans  ».  Tel  est  le  cas  de  cette  réduction  à' Amis 
et  d'Amiles  que  l'on  a  pu,  sans  déroger,  placer  en 
effet  dans  un  recueil  de  Nouvelles;  mais,  malgré 
tout,  c'est  là  de  la  chair  et  du  sang  de  notre  épopée. 
Une  réduction  de  la  Vénus  de  Milo,  si  elle  est  exacte, 
est  encore  une  œuvre  grecque. 

1.  Le  traducteur  de  VHistoria  de  prœliis  imite  plutôt  qu'il  ne  traduit 
son  texte.  Il  va  jusqu'à  Tinterpoler,  et  c'est  ainsi  qu'au  récit  de  l'entrée 
d'Alexandre  à  Babylone  il  ajoute  un  éloge  fort  inattendu  de  la 
France  qui  «  est  la  plus  vigoureuse  gent  du  monde  ».  (Paul  Meyer, 
Alexandre  le  Grand  dmis  la  littérature  du,  moyen  âge,  p.  312.) 


m2  LES  ROMANS  EN  PROSE. 


I   PART,  LIVR.  m 
CHAP.  IV. 


Les  compilations  en  prose,  ai-je  besoin  de  le  dire, 
ont  vraiment  tous  les  droits  à  être  admises  dans  la 

Les  Compilations.       /■•i  xd  l    •>     '        l      l'j^         i 

série  de  nos  romans,  et  1  on  peut  a  juste  titre  les  con- 
sidérer comme  des  chapelets  de  Romans  ou  de  Nou- 
velles qui,  les  uns  et  les  autres,  sont  empruntés  à 
notre  épopée  nationale.  Viennent  donc  Jehan  Mancel 
tenant  à  la  main  sa  Fleur  des  Histoires;  Jehan  d'Ou- 
tremeuse  nous  tendant  son  Myreur^  et  même  ce  très 
médiocre  grossoyeur  qui  s'appelait  David  Aubert  avec 
ses  Conquestes  de  Charlemainey  nous  nous  garderons 
de  les  repousser,  et  leur  crierons  :  «  Entrez.  »  Il  y  a 
plus,  et  nous  nous  persuadons  ici  qu'il  y  aurait  peut- 
être  lieu  de  diviser  en  plusieurs  périodes  l'Histoire 
complète  de  nos  romans  en  prose  et  de  faire  très  lar- 
gement une  place  spéciale  à  ce  que  nous  appellerions 
volontiers  «  la  période  ou  l'ère  des  compilations  ». 
C'est  de  la  décadence  sans  doute  ;  mais  enfin,  les  dé- 
cadences, c'est  de  l'histoire. 
Triomphe  définitif     Brcf,  uos  romaus  en  prose  triomphent,  et  ils  triom- 

des  Romans  ^  *- 

en  prose,  phcut  pleinement.  11  y  a  eu  telle  ou  telle  de  nos 
chansons  qui  a  été  mise  en  prose,  non  pas  une  seule 
fois,  mais  deux,  mais  trois  fois^  C'est  le  sommet  de 
leur  victoire.  Néanmoins  il  faut  en  rabattre  et  constater 
qu'un  grand  nombre  de  nos  vieilles  chansons  ont  été 
alors  l'objet  d'un  dédain  inique,  d'un  oubli  sans  nom* 
Et  ce  ne  sont  certes  pas  les  moins  populaires,  ni  les 
moins  belles. 

11  ne  nous  reste  donc  qu'à  jeter  un  regard  désolé 
sur  la  liste,  scientifiquement  dressée,  de  tous   ces 

1.  Les  exemples  sont  nombreux.  C'est  ainsi  que  V Alexandre  a  été 
mis  en  prose  au  moins  deux  fois  :  1»  par  Jean  Wauquelin  dans  son 
Histoire  d'Alexandre^  2»  par  un  translateur  inconnu  dont  l'œuvre  est 
conservée  à  la  Bibliothèque  de  Besançon,  etc.  (Paul  Meyer,  Alexandre 
dans  la  littérature  du  moyen  âge,  pp.  313,328,  329).  V.  plus  loin,  dans 
les  Notices  bibliographiques  consacrées  à  chaque  chanson,  l'article 
intitulé  :  «  Versions  en  prose.  » 


I   PAUr.   LlVil.  111. 
CHAP.   IV. 


LES  ROMANS  EN  PROSE.  im 

romans  en  prose  qui  sont  parvenus  jusqu'à  nous;  il 
ne  nous  reste  plus  qu'à  constater,  hélas  !  que  ces 
romans   sont  loin   de  représenter  la  jeune  vigueur   grand  nombre 

.  .  .^de  nos  anciennes 

et  1  idéale  beauté  de  notre  antique  épopée  nationale.      chansons 

•^  11  ont  été  délaissées 

Pour  ne  parler  ici  que  du  choix  des  sujets,  il  faut  ^^^  routeurs 
avouer  que  nos  prosateurs  de  la  décadence  n'ont  pas  xiv^etx'l^e^iècies. 
toujours  été  heureusement  inspirés.  Girart  de  Bous- 
sillon^  qui  est  le  plus  beau  de  nos  poèmes  après  Ro- 
kmd;  A?7iu  et  Amiles,  Tune  de  nos  plus  farouches  ins- 
pirations épiques,  et  quelques  autres  types  de  notre 
vraie  poésie  française,  ont  pu  être  vulgarisés,  à  tra- 
vers les  siècles,  par  des  prosateurs  de  bonne  volonté, 
qui  se  sont  plus  volontiers  attachés  aux  aventures 
d'Ogier  et  des  quatre  fils  Aimon.  Mais  que  nous  est- 
il  resté  du  vrai  Roland,  et  n'est-il  pas  trop  vrai, 
comme  nous  l'avons  fait  observer  ailleurs,  que  les 
plus  antiques  chansons  du  cycle  de  Guillaume  n'ont 
guère  eu  de  retentissement  après  le  xv'  siècle?  Bien- 
tôt, trop  tôt,  et  grâce  à  une  fortune  bizarre,  nous 
n'aurons  plus,  entre  nos  mains  appauvries,  que  ces 
tristes  volumes  de  la  Bibliothèque  bleue,  les  Quatre 
fils  Aimon,  Fïerabras,  Huon  de  Bordeaux,  Valentin  et 
Orson  et  Galïen  restauré. 

Il  est  triste  de  penser  que  c'est  dans  ce  dernier 
roman,  d'une  médiocrité  scandaleuse,  que  s'est  con- 
densé, durant  plusieurs  siècles,  le  souvenir  popu- 
laire, le  souvenir  glorieux  de  Roland.  Nous  ne  parlons 
ici  que  de  la  France,  et  notre  Roland,  en  effet,  a  laissé 
ailleurs  une  trace  plus  lumineuse  et  plus  durable. 

Un  charmant  écrivain  de  notre  temps  qui  sait 
voyager  et,  chose  moins  commune,  raconter  ses 
voyages,  nous  faisait  l'autre  jour  le  récit  animé  de 
ses  promenades  en  Sicile,  et  nous  avions  plaisir  à  le 
suivre  à  travers  ce  pays  qui  a  conservé  le  rare  avan- 


CHAP.    IV. 


564  LES  ROMANS  EN  PROSE. 

iPABT. LivR.Tii.  tage  de  n'être  point  banale  Mais  ce  qui  devait  nous 
-  charmer  et  ce  qui  nous  charma  le  plus  vivement  dans 
ces  pages  alertes  et  gracieuses,  c'est,  on  le  compren- 
dra sans  peine,  ce  qui  touche  à  cette  chère  épopée 
française  dont  nous  écrivons  l'histoire. 

Or,  les  paysans  siciliens,  à  l'heure  même  où  nous 
écrivons  ces  lignes,  se  servent  encore  de  carrioles  d'un 
aspect  original,  qui  sont  peintes  en  couleurs  vives 
et  où  sont  représentées,  qui  le  croirait?  des  scènes 
fort  exactement  empruntées  à  notre  légende  épique, 
aux  aventures  d'Ogier  ou  des  quatre  fils  Aimon,  mais 
surtout  à  la  geste  de  Roncevaux  et  de  Roland.  Il  y  a 
loin  de  là  aux  grossières  et  prosaïques  charrettes  de 
nos  paysans  de  France. 

Le  campagnard  delà  Sicile,  qui  prend  ainsi  le  soin 
de  faire  peindre  la  mort  du  notre  Roland  sur  les  pan- 
neaux de  sa  voiture,  a  certainement  gardé  un  souvenir 
plus  profond  de  notre  héros  national  que  le  pauvre 
Jacques  Bonhomme  qui  en  a  été  longtemps  réduit  à 
la  prose  inepte  de  Galien  restauré  et  n'a  même  plus 
aujourd'hui  cette  suprême  ressource. 

Combien  y  a~t-il  aujourd'hui,  par  toute  la  France, 
de  paysans  qui  connaissent  encore  le  nom,  le  seul 
nom  de  Roland?  Je  l'ignore  ;  mais  ils  sont,  à  coup  sûr, 
beaucoup  moins  nombreux  qu'en  Sicile. 

1.  René  Bazin,  Sicile. 


CHAPITRE  V 

LE    PROSATEUR    A    l'œUVRE  .     —    COMMENT,    AVEC  UN    ROMAN 
m   VERS,    ON   FABRIQUE   UN    ROMAN  EN   PROSE. 


I  PART.  LIVR.  III. 
CHAP.  V. 


Le  prosateur  va  se  mettre  à  l'œuvre.  Sur  sa  table 
de  travail,  près  de  Fencrier  en  forme  de  cornet  et 
des  plumes  savamment  taillées,  s'étale  un  lar^e  ma-  qaadruple^Hche 
nuscrit  des  premières  années  du  xiv'  siècle.  '^'"quTcaïqie"' 

Notre  homme  n'a  pas  eu  le  choix  de  son  sujet,  et  le  unromarrimé: 

,         ,  •    1     •  1  f  i  •  I  •      /■     «  Suppressions, 

grand  seigneur  qui  lui  a  commande  ce  travail,  a  exige      additions, 

qu'il  fut  en  partie  consacré  à  la  glorieuse  défaite  de  interversions.» 

Roncevaux  et  à  cet  incomparable  vaincu  qui  s'appelle 

Roland.  «  En  partie  »,  dis-je,  et  ces  deux  mots  ne  sont 

pas  sans  importance  :  notre  prosateur  en  a  profité 

pour  étendre  et  varier  son  sujet.  Il  aurait  pu  choisir 

pour  modèle  un  remaniement  de  l'antique  Roland; 

mais  il  a  préféré  un  long,  long  poème  où  Roncevaux 

n'est  vraiment  qu'un  épisode  et  dont  le  héros   (un 

héros  de  rencontre)  est  un  des  tard-venus  dans  notre 

épopée  et  s'appelle  Galien. 

Il  y  a,  comme  nous  venons  de  le  voir,  plus  d'une 
espèce  de  prosateurs,  et  il  n'est  pas  inutile  de  connaî- 
tre le  groupe  auquel  appartient  le  nôtre.  C'est  un 
travailleur  médiocre  et  sans  prétention.  S'il  en  est 
qui  prennent  des  libertés  avec  leur  modèle  en  vers, 
ce  n'est  pas  lui.  Il  n'est  pas  de  ces  audacieux  qui, 


rm  LES  ROMANS  EN  PROSE. 

iFART.  LivR.  m.  lisant  un   vieux  poème,  se  contentent  de  l'abréger 

CHAP.    V.  L  '  O 

■ intelligemment  ou  de  le  délayer  librement  en  une 

prose  plus  ou  moins  alerte,  mais  qui  n'est  pas  sans 
offrir  encore  une  certaine  originalité.  Notre  prosateur 
ne  saurait  avoir  de  telles  visées  et  se  propose  tout  bête- 
ment de  traduire  son  modèle  vers  par  vers,  en  effaçant 
çà  et  là  les  traces  compromettantes  de  la  rime.  Il  sup- 
primera quelques  mots,  il  en  ajoutera  et  en  changera 
quelques  autres,  il  ira  peut-être  jusqu'à  intervertir 
l'ordre  de  quelques  vers.  Mais  ce  sera  tout,  et  il  ne 
saurait  avoir  de  coups  d'ailes  qui  l'élèvent  plus  haut. 
((  Suppressions,  additions,  changements  et  inter- 
versions » ,  telle  va  être  la  quadruple  tache  de  notre 
trop  modeste  prosateur.  Et  maintenant,  regardons  le 
travailler... 

Los  suppressions.      Vovous,  tout  d'abord,  ce  qu'il  supprime,  et  com- 
ment il  supprime. 

C'est  la  rime  qui  lui  cause  ici  le  plus  d'ahan,  et  il 
ne  lui  est  pas  toujours  aisé  d'en  avoir  raison.  Il  y  a 
des  rimes  qui  se  détendent  et  tiennent  bon.  Sans 
doute,  il  n'est  pas  difficile  de  conserver  les  conso- 
nances en  er  ou  en  é,  et  le  lecteur  le  plus  mal  disposé 
ne  s'apercevra  guère  de  leur  survivance  dans  le  roman 
en  prose  ;  mais  il  est  des  rimes  bizarres  et  qu'on  ne 
peut,  sans  trahir  son  larcin,  laisser  subsister  dans  le 
plagiat  de  cette  prose.  Voici,  par  exemple,  un  couplet 
en  o?/e  avec  des  mots  tels  que  paumoye,  rougoye,  aves- 
proye,  et  vingt  autres.  Notre  traducteur  s'attaque  à  ce 
rude  couplet,  et  parvient  (au  prix  de  quelles  peines!) 
à  ne  conserver,  sur  vingt-quatre  vers,  que  quatre  mots 
en  oye  \  C'est  un  triomphe;  mais  il  ne  faut  pas  qu'il 

1.  Galiens  li  restorés,  éd.  Stengel,  p.  47.  Nous  prendrons  cette  excel- 
lente édition  pour  base  des  remarques  qui  vont  suivre.  =  Stengel 
compare,    en    ce   passage,   le   texte   en   vers  du    Galien  avec  deux 


LES  ROMANS  EN  PROSE.  ^67 

eu  conçoive  trop  d^orgueil:  car  je  connais  un  de  ses 
confrères  qui,  sur  trente-deux  vers  en  on,  est  arrivé 
à  ne  garder  en  sa  prose  que  deux  traces  de  rime\  On  a 
encore  été  plus  loin. 

Les  autres  suppressions  (et  elles  sont  nombreuses) 
offrent  moins  de  difficultés,  et  l'on  en  vient  plus  aisé- 
ment à  bout.  Voici  d'abord  tout  l'arsenal  des  épi- 
thètes  «  homériques  ».  On  ne  les  comprend  plus  au 
XV'  siècle,  ces  formules  d'antan,  qui  ont  la  même 
physionomie  dans  V Iliade  et  dans  nos  vieux  poèmes. 
D'un  trait  de  plume  implacable,  notre  prosateur  les 
biffe.  A  quoi  servent,  en  effet,  des  longueurs  comme 
celle-ci  :  La  royne  qui  de  beauté  resplent  ?  Est-ce  que 
la  «  royne  »,  tout  court,  n'est  pas  d'un  tour  plus  vif  et 
plus  correct?'  Est-il  vraiment  besoin  d'ajouter  au  mot 
Dieu  ce  sempiternel  refrain  «  quivoult  mort  souffrir  »  ? 
C'est  encombrant.  Écrivons  <.  Dieu  »  sans  rien  de  plus  '. 
C'est  ce  que  fait  notre  homme,  qui  est  tout  heureux 
d'avoir  ainsi  à  écheniller  son  modèle. 

Il  ne  s'arrêtera  plus  en  un  si  beau  chemin,  et  c'est 
aux  chevilles  du  poème  qu'il  copie,  c'est  à  toutes  ces 
chevilles  qu'il  va  s'attaquer  résolument.  Peu  lui 
importe  d'ailleurs  qu'elles  aient  ou  non  la  rime  pour 
excuse  :  il  les  rature  toutes.  Le  poème  renfermait 
des  vers  tels  que  ceux-ci  :  «  Conte,  ce  dist  le  Roy, 
foy  que  doy  Saint  E spire,  —  Qui  est  ce  bel  enfant 
qui  illecques  se  mire?  »  Notre  prosateur  ne  consent 


versions  en  prose  du  ms.  de  la  Bibl.  nat.  fr.  1470  (xv«  siècle)  et  du 
Galien  incunable  de  1500.  =  Une  fois  pour  toutes,  nous  déclarons 
admettre  ici  le  témoignage  des  incunables  dont  les  éditeurs  se  sont 
souvent  contentés  de  reproduire  des  textes  plus  ou  moins  antérieurs. 
1.  Stengel,  1.  c,  p.  70  (d'après  le  Gnerin  de  Montglane  incunable.— 
2.  Stengel,  1.  c,  p.  93  (d'après  le  Guerin  incunable).  C'est  ainsi  qu'au 
lieu  de  dire  avec  le  poète  :  Et  la  vostre  moillier  à  la  clere  façon,  le 
prosateur  du  Guerin  incunable  dit  simplement  :  Et  vostre  femwe. 
(Stengel,  1.  c,  p.  92.)  Etc.,  etc.  — 3.  lUcL,  p.  39  (d'après  le  ms.  1470). 


IPART.  LIVR.    m. 
GHAP.    V. 


l  PART.  LIVR,  ni. 
CHAP.    V, 


riGS  LES  ROMANS  EN  PROSE. 

pas  à  être  aussi  long  :  «Lors  le  roy  dit  au  comte  :  Qui 
est  ce  bel  enfant  avecques  vous?^  »  Ailleurs,  le  rimeur 
avait  écrit  :  //  na  si  vaillant  homme  de  ci  en  Avi- 
fjnon.  »  Ce  vers  paraît  inutile  au  remanieur,  qui 
l'efface  net".  Voulez-vous  un  exemple  encore  plus 
topique?  Le  Galien  rimé  consacrait  deux  vers,  fort 
chevillés,  à  constater  la  mort  de  Roland  et  d'Olivier  : 
((  Mort  est  vo  niepz  Roulant  que  vo  corps  tant  ama 

—  Et  le  bel  Olivier  qui  moult  bien  s'i  prouva.  »  Pour- 
quoi tant  de  phrases?  Notre  imitateur  croit  faire  très 
sagement  en  se  bornant  ici  à  ces  quatre  ou  cinq 
mots  :  «  Roland  et  Olivier  sont  morts  \  »  Voilà  qui 
est  simple,  qui  est  court,  qui  est  parfait. 

Bref,  si  Ton  écrivait  sur  deux  colonnes  juxtapo- 
sées, le  texte  de  notre  prosateur  et  celui  de  son 
modèle,  on  en  arriverait  partout  à  des  résultats  ana- 
logues et  dont  l'exemple  suivant  suffira  peut-être  à  nous 
donner  une  idée  : 

YF.RS  QUI   ONT  SERVI  DE    MODÈLE  AU  PROSATEUR.  ROMAN  EN  PROSE    {Guerin  inCUliable). 

Donc  s'en  va  Galien  vers  le  palais  ^^«m(?>' ;  Lors   s'en  va  Galien  vers  le  palays  —  el 

11  est  monté  amont  en  r/uise  de  guerrier,  monta  amont  — en  la  salle.  —  Puis,  demanda 

En  la  sale  est  venu  contremont  le  plancher,  où  estoit  le  duc  *. 
11  demande  le  duc  à  vn  franc  escuier. 

Il  est  facile  maintenant  de  se  rendre  un  compte 
exact  du  caractère  de  ces  suppressions,  et  l'on  peut 
s'attendre,  d'après  ce  qui  précède,  à  voir  sombrer  et 
disparaître  tout  ce  qui  formait  jadis  l'originalité  de 
nos  romans  en  vers.  Ces  appels  réitérés  au  silence 
que  les  jongleurs  adressaient  aux  auditoires  tapa- 
geurs de  nos  chansons  de  geste,  ces  mots  si  souvent 
répétés  :  a  Seigneurs,  or  escoutez  chançon  de  grant 
pitié  '  »  ;  ces  avertissements  sur  la  durée  probable  de 

1.  Stengel,  I.  c,  p.  23  (craprès  le  ms.  1470  et  le  Galien  incunable). 

—  2.  IMcL,  p.  45  (d'après  le  ms.  1470).  —  3.  Ibicl,  p.  143  (d'après  le 
Gueri7i  incunable).  —  4.  Ihid.,  p.  69,  —  5.  Ibid.^  j).  94  (d'après  le  <??(^' 
n'fl  incunable). 


LES  ROMANS  EN  PROSE.  tm 

la  séance  épique  :  «  Si  comme  vous  pourrés  avant 
vespre  oïr  ^  »,  tous  ces  éléments  vieillis  ne  seraient 
plus  ici  de  mise.  Les  anciennes  négations  explétives 
ont  été  également  sacrifiées.  Il  est  défendu  de  dire  : 
((  De  tout  vostre  trésor  je  ne  prendroie  img  dé  »  ou 
((  Je  n'en  donne  un  bouton  »  ;  mais  on  s'impose  la  loi 
de  parler  plus  simplement  et  de  dire  :  «  De  tout 
vostre  trésor  je  ne  vueil  point  »,  ou  :  «  Il  ne  m'en 
chaut  ^  ».  Pauvres  négations  explétives,  elles  étaient 
toujours  pittoresques,  parfois  amusantes,  et,  vrai- 
ment, je  les  regrette.  J'ai  aussi  quelque  peine  à  voir 
supprimer  un  certain  nombre  de  bons  vieux  mots 
qui  n'étaient  plus  sans  doute  compris  partout  au 
xv°'  siècle.  On  hésite  maintenant  à  dire  :  «  Sevrer  le 
chef  du  bu;  accoler  quelqu'un  dis  fois  en  ung  ran- 
don  ;  le  corps  Dieu  te  gravent.  ^  »  Il  en  est  de  même 
pour  certains  détails  de  l'antique  costume  militaire, 
et  l'on  ne  se  hasarde  pas  volontiers  à  parler  des  hau- 
berts doubliers  et  a  des  fleurs  et  des  perles  »  qui  faisaient 
.naguère  Tornement  des  «  heaumes  d'acier  \  »  On  va 
jusqu'à  amputer  ces  belles  formules  pieuses  que  nos 
anciens  poètes  aimaient  à  placer  au  début  de  ces 
longs  et  insolents  discours  de  nos  ambassadeurs  ou 
messagers  épiques  :  «  Cil  Jhesus  Crist  qui  souffri 
passion  —  Veulle  garder  le  roy  de  France  et  de  Laon 
—  Et  tous  les  haults  princiers  que  je  voy  environ  ^  » 
Les  ambassadeurs,  dans  nos  romans  en  prose,  rem- 
placent sèchement  toute  cette  pompe  oratoire...  par 
une  révérence  \  Il  est,  d'ailleurs,  certains  points  sur 
lesquels  nos  prosateurs  ne  se  mettent   point  d'ac- 

1.  Stengel,  p.  40  (d'après  le  manuscrit  1470).  Cf.  p.  72,  etc.  —  2.  Ibid., 
pp.  93  et  94  (d'après  le  Giierin  incunable.  Etc.,  etc.  —  8.  Stengel, 
p.  168,  97,  127.  Il  en  est  de  même  sans  doute  pour  les  mots  suivants  : 
Monté  8urYarragon{p.lTj\  on  colle  caagnon(\),  97),  etc.,  etc.  -^i.Ibid.^ 
pp.'  41,  218,  etc,  —  5i  IMd,,  p.  115.-  —6.  Guerin  incunable, 


r  PART.  Livu.  m. 

CHAP.  V. 


o70  LES  ROMANS  EN  PROSE. 

PART.  uvR.  m.  cord,  et  les  uns  suppriment  plus  que  les  autres.  C'est 
ainsi,  pour  prendre  un  exemple  curieux,  qu'un  cer- 
tain nombre  d'entre  eux  se  refusent  à  admettre  les 
noms  de  ces  démons  qui,  avec  Matiom  et  ApoUin, 
étaient  devenus  les  principales  divinités  des  païens  \ 
Il  est  trop  évident  que  ces  translateurs  ne  savaient 
plus  au  juste  ce  qu'étaient  Baraton,Burgibus  et  Ter- 
vagant  ;  mais  enfin  les  Mystères  de  la  même  époque  con- 
tinuaient de  mettre  en  scène  la  plupart  de  ces  démons 
plus  ou  moins  divinisés,  et  plusieurs  de  nos  prosateurs 
en  ont  conservé  la  mémoire  et  le  nom  ^  Certaines 
légendes  ont  eu,  au  reste,  la  vie  plus  dure  que  les 
autres,  comme  aussi  certains  préjugés  ou  certaines 
réputations  toutes  faites.  Telle  est  celle  des  Lombards 
que  notre  épopée  s'est  toujours  représentés  comme 
des  poltrons  «  qui  fuyaient  devant  les  cornes  d'un 
colimaçon  ».  C'est  le  sujet  de  je  ne  sais  combien  de 
miniatures  dans  nos  manuscrits  des  xiif  et  xiv°  siè- 
cles, et  nous  ne  nous  étonnons  pas  à  l'excès  d'en 
rencontrer  l'expression,  encore  toute  vive,  dans  les 
romans  en  prose  manuscrits  et  même  imprimés  \ 

Nous  aurons  achevé  tout  ce  qui,  de  près  ou  de 
loin,  peut  avoir  quelque  rapport  avec  les  suppres- 
sions dont  nos  prosateurs  se  sont  rendus  <(  cou- 
pables )),  nous  aurons  tout  dit,  croyons-nous,  si  nous 
constatons,  en  terminant ,  que  ces  très  médiocres 
copistes  ont  été  plus  d'une  fois,  jusqu'à  supprimer  de 
véritables  beautés  qui  éclataient  dans  leurs  modèles^ 

1.  Stengel,  1.  c,  pp.  122,  97,  119,  etc.  —  2.  Ibid.,  p.  310,  etc.  — 
3.  Ibid.,  p.  307  (d'après  le  ms.  1470  et  le  Galien  incunable).  —  4.  V.  par 
exemple  la  page  333  où  Ton  peut  aisément  se  convaincre  que  le 
ms.  1470  n'a  tenu  aucun  compte  du  poème  original  pour  ce  beau  vers  : 
«  Or  souviengue  chascun  de  son  bon  ancesour;  »  et  la  p.  84  où  l'on 
constate  que,  dans  le  Guerin  incunable,  on  ne  trouve  aucune  trace  de 
ces  vers  appliqués  à  Roland  et  à  Olivier  :  «  Voye  de  saincte  Eglise, 
sauvement  de  moustier  »,  etc. 


LES  ROMANS  EN  PROSE.  571 

Au  fond   de   ces  pauvres  cervelles,    il   y  avait   peu  '  ™j;^p\^-  '"• 

d'idées,   et  ces  idées  n'étaient  ni  hautes  ni   larges.  

Ils  n'étaient  même  pas  de  force  à  supporter  la  largeur 
et  l'élévation  chez  les  autres.  C'étaient  de  petites  gens 
et  de  petites  âmes. 

A  d'aussi  minces  intelligences  il  ne  faudrait  pas  Los  additions. 
trop  demander,  et  les  additions,  que  ces  maigres  pro- 
sateurs ont  pu  faire  à  nos  vieux  romans  rimes,  ne 
sauraient  être,  en  vérité,  ni  fort  originales,  ni  fort 
intéressantes.  Nous  avons  relevé  avec  soin  toutes 
celles  dont  ils  sont  vraiment  les  auteurs  :  elles  méri- 
tent à  peine  l'attention  dont  on  peut  les  honorer.  Ce 
dont  il  faut  peut-être  féliciter  le  plus  vivement  ces 
grossoyeurs  du  xv""  siècle,  c'est  d'avoir  compris  par- 
fois qu'il  y  avait  dans  leurs  modèles  une  certaine 
obscurité  et  d'avoir  essayé  de  la  dissiper.  C'est  dans 
ce  but  que,  ça  et  là,  ils  ajoutent  au  texte  primitif  une 
sorte  de  commentaire,  qui  n'est  vraiment  pas  inutile 
pour  l'entente  du  roman.  Il  y  a  même  certains  roman- 
ciers en  prose  qui  procèdent  sans  cesse  de  la  sorte  et 
peuvent  passer  pour  des  «  délayeurs  )>  de  profession, 
pour  des  délayeurs  à  outrance.  La  chanson  qu'ils  dé- 
laient leur  offre,  par  exemple,  ce  vers  unique  :  «  On- 
ques  ne  vy  mon  père  un  jour  de  mon  vivant.  »  Cette 
brièveté  ne  saurait  les  satisfaire,  et  ils  pondent  là 
dessus  trois  ou  quatre  lignes  :  «  Mon  père  ne  con- 
gnois-je  :  car  je  ne  le  veïs  oncques  de  ma  vie,  dont  il 
me  poise;  ne  dont  il  fut,  ou  quel  homme,  n'ay-je  en- 
coresouy parler \))  Ils  sont  allés  plus  loinetont  trouvé 
facilement  le  secret  d'allonger  davantage  la  courroie. 
Il  y  a  là  tout  un  système,  et  nous  connaissons  de  fort 
près  tel  manuscrit^  où  cet  horrible  délayage  est,  par 

1.  Stengel,  1.  c,  p.  24  (d'après  le  ms.  3351).  —  2.  C'est  ce  même  ma- 
nuscrit 3351  (sauf  dans  les  passages  mentionnés  plus  haut). 


I  PART.  Livn.  ni. 

CHAP.   V. 


572  LES  ROMANS  EN  PROSE. 

malheur,  un  procédé  à  peu  près  constant;  mais,  en 
somme,  nous  n'avons  affaire  ici  qu'à  des  additions  de 
mots,  et  il  faut  bien  avouer  que  les  additions  d'idées 
sont  beaucoup  plus  rares.  11  arrive  cependant  que  tel 
ou  tel  prosateur  est  parfois  choqué  de  l'insuffisance  ou 
de  la  sécheresse  de  son  modèle  et  qu'il  entreprend  de 
le  compléter  avec  un  brin  de  morale  ou  de  sensibilité. 
Lorsque  Galien  quitte  sa  mère  et  qu'il  la  quitte  peut- 
être  pour  toujours,  l'ancien  rimeur  n'avait  rien  trouvé 
dans  son  cœur  pour  peindre  l'angoisse  de  cette  sépara-- 
tion  et  s'était  contenté  de  dire  fort  pauvrement  :  «  Lors 
parti  Galien.  »  Le  prosateur,  qui  était  peut-être  un  bon 
fils,  n'a  pu  sans  doute  supporter  une  brièveté  aussi 
peu  filiale  et  a  cru  qu'il  avait  le  devoir  de  corriger  une 
aridité  aussi  scandaleuse  :  «  Lors  Galien  (dit-il)  se 
parti  de  sa  mère  piteusement  en  jettant  maintes  lar- 
mes des  yeulx  et  faisant  plusieurs  lamentations  en  son 
cueur,  lequel  fut  si  triste  qu'il  ne  povoit  dire  mot  \  » 
C'est  banal,  je  le  veux  bien,  mais  enfin  c'est  vrai,  et 
il  y  a  des  banalités,  il  y  a  des  lieux  communs  qui  font 
toujours  plaisir  à  entendre.  Je  ne  me  sens  pas  de  force, 
pour  mon  compte,  à  condamner  de  telles  moralités, 
même  quand  elles  prennent,  comme  ici,  une  forme 
un  peu  niaise. 
Les  changements.     Après  Ics  additious,  Ics  changements. 

C'est  peut-être  dans  ces  changements  que  les  pro- 
cédés de  nos  remanieurs  sont  le  plus  vivement  accusés 
et  qu'on  les  saisit  le  plus  nettement. 

Rien  n'est  d'abord  plus  aisé,  pour  nos  prosateurs, 
que  de  remplacer  un  ou  plusieurs  mots  par  leurs 

1.  Steng-el,  L  c,  p.  39  (d'après  le  Galien  incunable).  Cf.  la  page  40, 
où  Toriginal  rimé  contient  seulement  ce  vers  :  «  Et  le  félon  Rocliart 
que  Dieu  puisse  haïr,  »  que  le  Galien  incunable  traduit  ainsi  qu'il 
suit  :  «  Que  Dieu  puisse  maudire  lui  et  ses  consorts!  Car  on  doit  haïr 
toutes  gens  qui  ont  voîdenté  de  mal  fairCi  Etc^  etCi 


LES  ROMANS  EN  PROSE.  513 

équivalents  les  plus  naturels  et  les  plus  rapprochés. 
Ce  procédé  de  l'équivalence  est,  tout  naturellement,  ' 
celui  qui  est  le  plus  communément  employé  dans  nos 
romans  en  prose.  Au  lieu  de  dire  de  tel  ou  tel  per- 
sonnage «qu'il  eust  joye  grant»,  on  dira  :  «  Si  en  fut 
moult  joïeux  »  ou,  si  Ton  veut  être  plus  coloré,  que 
<(  le  cueur  lui  en  rit  de  joye^  ».  Le  poète  a-t-il  dit,  en 
formulant  un  proverbe  bien  connu  :  «  Tous  voirs  ne 
sont  pas  bons  à  dire?  »  le  prosateur  écrira  sans 
grande  hardiesse  :  «  11  n'est  pas  besoin  de  tousjours 
dire  vérité  ^  »  Nous  pourrions  citer  des  milliers  de  cas 
tout  semblables;  mais  il  n'est  pas  utile  d'insister. 

Nous  avons  tout  à  l'heure  constaté  de  z;i<yt/ l'embarras 
de  nos  prosateurs  quand  ils  se  trouvaient  en  présence 
d'un  mot  de  notre  langue  qui  avait  déjà  vieilli  de  leur 
temps;  nous  avons  vu  que,  par  un  procédé  trop 
sommaire,  ils  se  contentaient  trop  fréquemment  de 
le  biffer,  sans  rien  plus.  Le  plus  souvent,  ils  le  rem- 
placent, et,  en  vérité,  ces  changements  sont  des  plus 
curieux.  Ils  constituent  un  des  chapitres  de  l'histoire 
du  vieux  français,  qui  n'est  certes  pas  le  moins  inté- 
ressant. 

Ces  mots  vieillis  que  nos  prosateurs  remplacent  si 
complaisamment,  ont  souvent  continué  à  être  en  usage 
dans  le  peuple  et  parmi  les  petites  gens  ;  mais  il  est 
trop  évident  qu'ils  n'étaient  plus  toujours  compris  de 
la  clientèle  de  nos  romanciers.  C'est  sous  la  réserve  de 
cette  observation  que  nous  nous  décidons  à  citer  ici 
des  exemples  qu'il  serait  trop  facile  de  multiplier  : 

Romans  en  vers.  Romans  en  prose. 

El  quoi  que  Roullant  m'ait  fait  aucun  destourhiei'        El  quoy  que  Roland  m^ait  fait  aucuil 

déplaisir. 
La  corde  ens  au  col  à  loy  de  caaignon  La  corde  au  col  en  guise  de  larr  oiii 

1.  Stengel,  p.  Il,  etc.,    -  2.  Ibid.,  p.  23,  etc.,  etc. 


I  PART.  UVR.  111. 
CHAP.    T. 


r  PART.  i.ivR.  m. 


574  LESfeROMANS  EN  PROSE. 

Et  voif.s  en  recev/rés.  bien  ricke,  (jnerredon  Et  vous  en  serez  bien  payé. 

CHAI'.  V.  Ne  fiiict'a  d'enci"  par  bois  et  jiar  larriH.  No  cesscray  d'alcr  jmr  mous,  par  vaulK 

l)ar  bois  et  par  hnyssonfi. 

Le  roi  Hugues  leur  pero  ont  d'herbes  enherbé  Le  roy  Hugues  c'on  a  empoisonné. 

Burgualant  a  juré  et  vout  les  sains:  baiser  Bien  cuida  baiser  les  saintes  reliques. 

Et  tel  la  lionnourée  que  la  défoulera  Et  tel  Ta  soustenue  qui  encore  la  con- 

fondra griefment. 

Roulant  prend  .m. peux  d'crbe  dont  il  l'acomicha.        ...  Trois  brains  d'erbc. 

Pors  et  biches  e  daims  aussi  grans  qu'adversier.        Biches  et  dains  aussi  grans  que  cour- 
sier.<f. 

Pour  vous  faire  ouïr  vous  presterai  bon  mire.  Je  vous  presteroye  mon  médecin^  etc., 

etc.,  etc.         etc.  * 

Ce  sont  peut-être  là  les  changements  les  plus  cu- 
rieux, mais  ce  ne  sont  pas  les  seuls.  Encore  ici,  la 
rime  a  joué  un  rôle  qu'on  ne  saurait  contester,  et  nos 
prosateurs,  par  exemple,  se  sont  légitimement  gen- 
darmés contre  certaines  formules  rimées  :  a  Foy  que 
doy  saint  Simon,  foy  que  doy  saint  Amant  )>,  qui  n'a- 
vaient d'autre  raison  d'être  que  de  figurer  dans  les 
couplets  en  on  et  en  ant.  Ils  les  ont  remplacées  par  : 
((  Foy  que  je  doy  à  Dieu  ^  »,  et  n'ont  pas  cru  manquer 
de  respect  aux  Saints  ainsi  éliminés.  On  ne  saurait 
leur  en  faire  un  trop  grave  reproche. 

Tous  ces  changements,  d'ailleurs,  n'atteignent  que 
la  forme  de  nos  vieilles  chansons;  mais  il  en  est  qui 
touchent  au  fond.  Il  arrive  que,  suivant  leur  tempéra- 
ment, nos  prosateurs  adoucissent  ou  exagèrent  les 
données  des  anciens  poèmes.  Dans  le  Galien  en  vers 
il  n'est  question  que  de  cent  mille  païens  qui  mouru- 
rent à  Roncevaux  :  notre  prosateur,  qui  a  l'imagina- 
tion vive,  estime  que  ce  n'est  vraiment  pas  assez  et 
déclare  net  qu'il  en  mourut  trois  cent  millet  Je  dois 
avouer  cependant  que  ce  n'est  pas  le  cas  le  plus  gé- 
néral, et  que  ces  romanciers  de  la  décadence,  en  gens 
sages  et  maîtres  d'eux-mêmes,  s'étudient  le  plus  sou- 
vent à  corriger  l'exagération  de  leurs  modèles.  L'un 

1.  Stengel,  pp.  103,  92,  77,  34,  275,  296,  209,  215,  101  et  22.  Cf.  ailleurs 
le  changement  des  mots  «  à  force  et  à  bandon  (p.  77);  ouvert  lozenger 
(p.  133);  desruhant  »  (p.  140),  etc.,  etc.  —  2.  Ihid.,  pp.  24,  46,  etc;  -= 
3;  Ibid.,  p.  94. 


i.ES  ROMiVNS  EN  PROSE.  575 

d'eux  n'avait  pas  craint  de  dire,  d'après  un  ancien 
texte  rimé,  a  qu'à  la  mort  de  Roland  toute  la  terre 
avait  tremblé  »  ;  mais  un  de  ses  confrères,  un  de  nos 
modérés,  se  borne  à  dire  <(  toute  la  terre  d'environ  », 
et  estime  que  c'est  bien  suffisant  \  On  sait  avec  quelle 
aisance  et  facilité  nos  héros  épiques  s'évanouissent  et 
se  pâment.  Quand  Olivier  va  mourir,  «  plus  de 
soixante  fois  lui  fut  le  cœur  faillant  »  :  le  prosateur 
s'est  dit  qu'il  y  avait  là  quelque  excès  et  se  déclare 
satisfait  avec  «  quarante  fois  '^  ».  Ce  même  héros,  qui 
occupe  une  si  vaste  place  dans  le  Galien  rimé, 
s'adresse,  en  son  agonie,  à  la  belle  Aude  qui  est  sa 
sœur  et  lui  annonce  sa  fin  prochaine  :  <(  Vous  allez 
esracher  de  douleur  vos  beaux  cheveux  qui  sont  blonds 
comme  fin  or  luisant.  »  Nos  prosateurs  ne  peuvent 
soutenir  la  perte  d'une  aussi  belle  chevelure  et  se  con- 
tentent de  dire  que  la  belle  Aude  les  destressera  et 
qu'elle  en  essuiera  ses  larmes  \  C'est  encore  une 
litote,  mais  d'un  genre  spécial. 

J'ose  à  peine  ajouter  que  parmi  nos  prosateurs,  il 
n'est  pas  impossible  de  rencontrer  des  réalistes  : 
((  Vous  n'oseriez  pas  seulement  regarder  un  estour^  » 
dit  noblement  un  vaillant  à  un  lâche  dans  un  de  nos 
meilleurs  remaniements  en  prose  \  Moins  d'un  siècle 
après,  un  autre  romancier,  qui  ne  comprend  peut- 
être  plus  le  sens  du  mot  estour^  ne  craint  pas  d'écrire 
cette  scatologie  :  «  Va,  morveux,  malostru,  tu  n'ose- 
rois  encores  regarder  ung  meschant  estront  puant  \  » 
Ce  qui  est  encore  plus  bête  que  ce  n'est  sale. 

Est-il  bien  utile  de  noter  au  passage  les  bourdes 

1.  Stengel,  p.  227  (d'après  le  Galien  incunable).  —  2.  Ihid.,  p.  145 
d'après  le  Guerin  incunable).  —  3.  Ibid.,  pp.  210,  211  (d'après  le  ma- 
nuscrit 1470  et  le  Galien  incunable).  —  4.  Ibid.,  ms.  1470.  —  5.  Ibid.;, 
p;  105  (d'après  le  Galien  incunable. 


1   PART.   LIVR.   Ul. 
GHAP.    \'. 


I   PART.  I-IVR.   IH. 
CHAP.   V. 


576  LES  ROMANS  EN  PROSE. 

nombreuses  qui  déparent  trop  souvent  nos  meilleurs 
~  romans  en  prose,  et  dont  il  ne  faut  pas  trop  s'étonner. 
Dans  un  texte  en  vers,  nous  lisons  que  «  Charles  avoit 
prins  Cordes  »  :  la  leçon  est  excellente,  et  nous  savons 
qu'il  s'agit  ici  de  Cordoue.  Notre  prosateur,  qui  n'est 
pas  grand  clerc,  croit  qu'un  changement  est  ici  né- 
cessaire et  écrit  bravement  que  le  grand  empereur 
s'était  emparé  d'Ardres.  Parlez-moi  d'Ardres  :  c'est 
un  nom  connu  \ 
. ,  '^^^  11  convient  de  ne  pas  finir  sur  ce  trait  et  de  faire 

interversions.  r 

observer  en  deux  lignes  que  notre  homme  ne  se  gêne 
guère  pour  intervertir,  quand  il  lui  plaît,  l'ordre 
même  des  vers  qu'il  traduit  en  si  méchante  prose  ^ 
Mais,  en  vérité,  c'est  là  péché  véniel,  et  nous  n'en 
sommes  aucunement  scandalisés 

Lorsque  nous  avons  commencé  ce  chapitre,  nous 
avons  mis  en  scène  un  pauvre  hère  qui,  courbé  sur 
son  pupitre  et  les  yeux  cloués  sur  un  roman  en  vers, 
s'efforçait  de  le  transformer,  tellement  quellement, 
en  une  prose  que  nous  avons  jugée  médiocre  et  ser- 
vile.  Nous  sommes  restés  quelques  heures  derrière 
lui,  et  l'avons  vu  travailler.  Nous  pouvons  mainte- 
nant le  quitter,  puisque  nous  connaissons  tou§  ses 
procédés  et  qu'il  n'a  plus  rien  à  nous  apprendre. 

Il  ne  faudrait  pas  cependant  juger  d'après  lui  tous 
nos  romanciers  en  prose  et,  comme  nous,  avons  eu 
déjà  l'occasion  de  le  dire,  il  en  est  qui  s'inspirent 
seulement  de  l'affabulation  des  anciennes  chansons 
et  qui  font  preuve,  en  les  interprétant,  d'une  certaine 
indépendance  qui  ne  va  pas  toutefois  jusqu'à  l'ori- 
ginalité. 

1.  Stengel,  p.  73  (d'après  le  Guerin  incunable).  —  2.  Les  pp.  24,  25, 
etc.,  les  vers  41  et  45  de  Toriginal  sont  intervertis  dans  le  ms.  3351, 
etc.,  etc. 


LES  ROMANS  EN  PROSE.  517 

C'est  à  ces  dernières  œuvres,  autant  et  plus  qu'aux 
traductions  serviles,  que  nous  consacrerons  les  pages 
suivantes,  où  nous  achèverons  de  traiter  les  questions 
relatives  aux  romans  en  prose. 

Nous  avons,  jusqu'ici,  suivi  dans  leur  étude  le 
plan  qui  nous  a  semblé  le  plus  clair.  Après  en  avoir 
dressé  une  liste  que  nous  estimons  à  peu  près  com- 
plète, nous  avons  voulu  remonter  à  leur  origine,  et, 
cette  origine  une  fois  connue,  nous  avons  entrepris 
de  les  classer  en  un  certain  nombre  de  groupes  dont 
nous  avons  déterminé  les  caractères. 

Puis,  nous  nous  sommes  attaché,  de  préférence,  à 
lune  de  ces  familles,  à  celle  des  calques^  et  avons 
essayé  de  faire  connaître  ce  qu'on  pourrait  appeler 
«  son  mode  de  fabrication  ». 

Pour  en  finir  avec  les  romans  en  prose,  il  ne  nous 
reste  plus  qu'à  peindre  leur  physionomie  générale. 

C'est  ce  que  nous  allons  faire. 


1  PART.   LIVR.  111, 
GHAP.  V. 


CHAPITRE  VI 

SUITE   ET   FIN   DU   PRÉCÉDENT.    —    PHYSIONOMIE    GÉNÉRALE 
DES    ROMANS   EN    PROSE. 


iPART.  LivR.  m.      Il  y  a  certes  beaucoup  moins  d'intérêt  à  remonter 

aux  sources  des  romans  en  prose  qu'à  celles  de  nos 

^^  souTcr^^    plus  antiques  chansons  de  geste.  Pour  celles-ci,   la 

de  nos  romans  ii  .  -t  n  .  .  .  n  . 

en  prose,  ce  sont  recherche  est  ardue,  elle  est  passionnante,  elle  est 

Igs  derniers 

romans  en  vers.  ((  attirante  »,  si  l'osc  aiusi  parler,  et  l'on  a  déià  écrit 

Quelques  .  i  i  . 

prosateurs     yin^it  Yolumes  sur  les  éléments  qui  ont  formé  et  qui 

ont  également  ^  ni 

les  texteslatins.  coustitueut  Ic  Rolaud.  Il  n'y  a  là  rien  qui  nous  sur- 
prenne. 

Ces  premières  chansons  ont  à  la  fois  leurs  racines 
dans  l'histoire  et  dans  la  légende.  La  tradition  s'y 
mêle  à  la  fantaisie,  en  des  proportions  qui  sont  diver- 
ses et  ne  semblent  pas  toujours  aisées  à  établir.  Il 
faut  un  sens  critique  très  éveillé,  très  délicat,  très 
subtil,  pour  faire  une  distinction  scientifique  et  nette 
entre  tant  d'ingrédients  qui  ont  fini  un  jour  par  com- 
poser un  de  nos  vieux  poèmes.  Mais,  pour  les  romans 
en  prose,  ce  sont  jeux  d'enfants. 

Les  sources  de  ces  romans  ne  sont  ni  inaccessibles, 
ni  nombreuses ,  et  la  découverte  en  est  des  plus 
faciles. 

La  plus  importante,  la  plus  «  exploitée  »  de  ces 


LES  ROMANS  EiN  PROSE.  'Hn 

sources,  ce  sont  nos  romans  en  vers.  Nos  prosateurs 
n'ont  pas  besoin  d'une  imagination  puissante,  lis  font 
un  décalque  plus  ou  moins  exact.  Ils  se  contentent 
d'émasculer  les  anciens  vers.  Ils  changent  ou  suppri- 
ment ça  et  là,  comme  nous  venons  de  le  voir,  une 
épithète,  une  cheville,  une  formule,  et  s'estiment  fort 
satisfaits  de  cette  petite  besogne.  Leurs  Mécènes  ne  le 
sont  pas  moins,  et  tout  est  pour  le  mieux. 

D'autres  sont  plus  hardis  et  copient  intelligem- 
ment les  antiques  romans  en  vers.  Ils  les  abrègent 
ou  les  délaient,  mais  enfin  font  quelque  chose  et  sont 
quelqu'un. 

Il  en  est  enfin  qui  ne  se  contentent  pas  des  chan- 
sons de  geste,  et  remontent  à  d'autres  sources. 
Sans  doute  Jean  Wauquelin  a  principalement  uti- 
lisé le  Girart  de  RoussiUon  du  xiv''  siècle,  ce  poème 
médiocre  qu'il  appelle  le  Imret  rymé  ;  mais,  comme 
c'est  un  honnête  homme,  et  qui  a  le  mérite  de 
signaler  loyalement  ses  sources ,  il  avoue  fort  in- 
génuement  qu'il  a  également  connu  et  utilisé  la 
fameuse  chronique  latine,  la  Yita  nobilissimi  comitis 
Girardi  de  RoussiUon  \  et  il  n'est  pas  le  seul, 
je  pense,  qui  ait  ainsi  mis  à  profit  les  textes 
latins  '.  Comme  on  le  voit,  tout  cela  n'a  rien  de 
compliqué,  et  il  n'y  a  pas  à  craindre  de  se  perdre  ici 
dans  les  chemins  de  traverse.  Ce  qu'il  importe  de 
constater,  c'est  que  les  romans  en  prose  sont  princi- 
cipalement  construits,  non  pas  avec  les  plus  ancien- 
nes versions  de  nos  romans  en  vers,  mais  d'après 

1.  Paul  Meyer,  Introduction  de  Girart  de  RoussiUon,  pp.  cxliii-cxlix. 
Wauquelin  a  également  fait  usage  d'un  extrait  des  Annales  de  Hai- 
naut,  de  Jacques  de  Guise.  {Ibid.,  pp.  cl,  eu.)  — 2.  Dans  son  Histoire 
d'Alexandre,  Wauquelin  a  utilisé  le  Spéculum  historiale  de  Vincent 
de  Beauvais,  etc.  (Paul  Meyer,  Alexandre  le  Grand  dans  la  littéra- 
ture française  du  moyen  âge,  p.  317.) 


I   PART.   LIVK.    m. 
CHAP.    VI.. 


580  LES  ROMAxNS  EN  PROSE. 

I  PART.  LivR.  m.  leurs  remaniements  en  alexandrins.   La  filière   est 

CHAP.   VI.  ^  1.  1. 

facile  à  suivre.  Aux  antiques  poèmes,  un  peu  barbares 

et  assonances  par  la  dernière  syllabe,  ont  d'abord 
succédé  des  chansons  rimées,  mais  encore  rapides  et 
vives,  et,  plus  tard  seulement,  les  épais  et  longs  rïfa- 
cimenti  des  xiif  et  xiv'^  siècles.  C'est  sur  ce  dernier 
canevas  qu'ont  surtout  travaillé  nos  prosateurs  ',  et  ils 
y  ont  semé  peu  de  perles. 

Notez  que  ce  ne  sont  pas  là  des  hypothèses,  et  il 
est  même  certains  prosateurs  qui,  par  négligence  ou 
naïveté,  nous  ont  conservé  quelques  couplets  de  ce 
poème  de  la  décadence  qu'ils  s'étaient  donné  pour 
modèle '.C'était  peut-être  au  fond  pure  paresse  de 
leur  part;  mais  cette  paresse  a  été  profitable  aux 
érudits  et  leur  a  fourni,  comme  nous  le  verrons  plus 
loin,  l'occasion  de  retrouver  certains  fragments  de 
chansons  perdues.  Félix  culpa. 


Manuscrit.        Et  maintenant,  ouvrons  les  manuscrits  qui  renfer- 

des  romans 

en  prose:     mcut  uos  Tomaus  en  prose. 
^LtTrieC''       \\  en  est  vraiment  assez  peu  qui  soient   de  riche 

leurs  titres, 
leurs  rubriques.    appareUCC. 

En  général,  et  sauf  des  exceptions  notables,  les 
beaux  manuscrits,  les  vrais  livres  de  luxe,  les  lettrines 
et  les  miniatures  où  l'or  éclate,  les  vélins  éblouissants 
de  blancheur,  les  reliures  élégantes  et  superbes  sont 
réservés  aux  romans  de  Tristan  et  d'Artus,  de  Perceval 
et  de  Merlin .  Trop  souvent,  au  contraire,  les  manuscrits 

1.  C'est  ainsi  que  «  Tœuvre  de  Jean  Wauquelin  {VHistoire  de  Girart 
de  Roitssillon)  est  une  paraphrase  très  prolixe  du  roman  en  alexan- 
drins »  (Paul  Meyer,  Introduction  de  Girart  de  Roussillon,  p.  cxlviii.) 
Etc.,  etc.—  2.  Tels  sont  les  fragments,  retrouvés  par  nous,  d'Hernaut 
de  Beaulande  et  de  Renier  de  Gennes,  etc.,  etc.  (V.  notre  1^^  édition, 
I,  p.  508.) 


LES  ROMANS  EN  PROSE.  581 

de  nos  romans  sont  de  mine  assez  piteuse,  et  il  ne 
semble  pas  que  Ton  se  soit  toujours  mis  en  grands  frais 
pour  Ogier  le  Danois  ou  pour  Girart  de  Roussillon. 
Littérature  de  décadence,  calligraphie  de  décadence. 

Nous  voulons  bien  admettre  cependant  que  certains 
grands  seigneurs  et,  en  particulier,  les  ducs  de  Bour- 
gogne, ces  grands  Mécènes  féodaux,  ont  commandé 
à  leurs  meilleurs  scribes  et  enlumineurs  un  certain 
nombre  de  nos  translations  en  prose  et  qu'ils  leur  ont 
communiqué  comme  un  beau  rayonnement  de  leur 
opulence.  Rien  n'est  peut-être  plus  magnifique  que 
le  manuscrit  de  Y  Alexandre  de  Jean  Wauquelin,  qui 
a  été  splendidement  exécuté  sur  yelin  «  avec  minia- 
ture de  présentation  »  et  tous  les  raffinements  du 
grand  luxe  \  Le  cas  n'est  pas  assez  fréquent. 

Un  grand  nombre  de  ces  manuscrits  offrent  au  lec- 
teur des  titres  clairs  et  qui  le  mettent  tout  aussitôt  au 
courant.  On  sait  de  prime  abord  les  ressources  que 
nous  offre  un  manuscrit  où  Ton  peut  lire,  au  pre- 
mier feuillet,  cette  longue  et  précieuse  rubrique  : 
«  Histoire  d'Aimeri  de  Beaulande  qui  conquist  Nar- 
bonne  et  Languedoc  et  de  son  fils,  Guillaume  au 
court  nez,  qui  conquist  Orange  ^  »  Il  est  encore 
utile,  ce  titre  alambiqué  qu'on  lit  au  début  d'un 
autre  manuscrit  :  a  Cronique  associée  de  Charlema- 
gne  très  loable  et  d'Anseïs  de  Carthage^  »  Il  ne  fau- 
drait pas,  trop  bénévolement,  accorder  la  même  con- 
fiance à  toutes  les  indications  de  nos  romans  en  prose 


1.  Bibl.  nat.,  fr.  9342.  Ce  manuscrit  a  été  commandé  par  Philippe 
le  Bon.  (Paul  Meyer,  Alexandre,  etc.,  p.  304.)  Parmi  les  manuscrits 
de  luxe  de  nos  romans  en  prose,  il  convient  de  citer  comme  type  les 
Quatre  fils  Aimon  de  la  Bibliothèque  de  l'Arsenal  (5072-5075).  Le  Fie- 
rabras  du  ms.  de  la  Bibl.  Nat.  fr.  2172  peut,  au  contraire,  être  con- 
sidéré comme  le  type  des  manuscrits  «  pauvres  ».  —  2.  Bibl.  Nat,, 
fr.  1497.  —3.  Bibl.  de  TArsenal,  ms.  3324. 


I   PART.    LIVR.  m. 
CHAP.    Yl. 


PART.  Livn.  in. 

CHAP.    Vi. 


o82  LES  ROMANS  EN  PROSE. 

que  nous  oflraient  naguères  les  Catalogues  de  nos  bi- 
bliothèques publiques.  Nous  en  pourrions  citer  qui 
sont  ii  tout  le  moins  curieuses.  Alléché  par  un  de  ces 
catalogues  qui  nous  promettait  une  version  d'Amis  et 
cVAmiles  nous  avons  eu  le  chagrin  de  n'y  rencontrer 
que  «  le  dialogue  de  l'âme  et  de  l'ami  ».  Ce  sont  là  de 
ces  déceptions  auxquelles  nous  ne  sommes  plus  exposés. 
A  tous  les  caractères  extrinsèques  de  nos  romans 
en  prose,  il  faut  encore  en  ajouter  un  autre  :  ils  sont 
souvent  munis  de  rubriques  assez  développées  et  qui 
tiennent  lieu  de  sommaire  :  «  Comment  Charlemagne 
donna  à  Renier  la  cité  de  Gennes  dont  il  fut  puis  sei- 
gneur. —  Comment  Aulbery  de  Montdidier  fu  occis 
trahitreusement  ou  convoy  de  Sibille,  la  reine  de 
France  \  »  etc.,  etc.  Voilà  qui  est  lucide  et  qui  vient 
singulièrement  au  secours  des  lecteurs  du  xix'  siècle. 
Quels  sont         Lcs  autcurs  des  translations  en  prose,  chose  assez 

les  auteurs  de  nos  ,  ^ 

romans  en  prose?  curicuse,  out  pHS  uu  plalsir  plus  vlf  à  se  nommer  que 
ne  l'avaient  fait  avant  eux  les  derniers  auteurs  de  nos 
romans  en  vers;  mais  encore  convie udrait-il  ici  de  ne 
rien  exagérer.  Les  œuvres  anonymes  sont  les  plus 
nombreuses.  Ceux  de  nos  prosateurs  qui  se  nom- 
ment avec  le  plus  de  complaisance,  ce  sont  surtout 
ces  manœuvres  qui  exécutent  des  compilations  sur 
commande.  11  y  en  a  «  qui  sont  aux  gages  ».  Sans 
parler  de  Jehan  d'Outremeuse  et  de  son  Myreur  des 
histors,  ni  de  Jehan  Mancel  et  de  sa  Fleur  des  histoires, 
nous  avons  l'heur  de  rencontrer  ici  un  type  parfait  de 
ces  compilateurs  de  bonne  volonté  et  de  médiocre 
entendement  :  c'est  ce  David  Aubert,  c'est  l'auteur  (?) 
de  ces  Conquestes  de  Charlemaine  auxquelles  nous 
avons'naguères  eu  le  tort  d'attacher  plus  d'importance 

1.  Bibl.  de  FArsenal,  3351. 


LES  ROMANS  EN  PROSE.  583 

qu'elles  n'en  sauraient  avoir.  Ce  David  Aubert,  au 
demeurant,  et  comme  nous  avons  eu  déjà  Foccasion 
de  l'observer,  n'était  que  «  le  copiste  principal  de 
Philippe  le  Bon  et  de  Charles  le  Téméraire,  ou,  pour 
mieux  dire,  le  chef  de  l'atelier  des  copistes  qui  travail- 
laient pour  ces  princes  \  »  Encore  une  fois,  ce  n'était 
qu'un  grossoyeur,  dans  la  plus  vulgaire  acception 
de  ce  mot,  et  ce  n'est  vraiment  pas  sans  quelque 
excès  qu'un  érudit  belge  a  pu  le  comparer  à  La  Cal- 
prenède  et  à  M^^""  de  Scudéry. 

Il  est  vraiment  d'un  ordre  un  peu  plus  relevé  et 
ne  saurait  être  abaissé  au  niveau  de  David  Aubert,  ce 
bourgeois  de  Mons,  ce  Jean  Wauquelin,  déjà  nommé, 
qui  mourut  en  1453  et  fut  assurément  l'un  des  plus 
féconds  entre  tous  ces  pauvres  écrivains  auxquels  les 
ducs  de  Bourgogne  confièrent,  au  xv""  siècle,  l'exécu- 
tion de  ces  rapsodies  à  la  mode.  On  est  véritablement 
épouvanté  du  labeur  auquel  il  a  dû  se  vouer,  pour 
faire  face  à  toutes  les  commandes  dont  on  Fa  accablé. 
Il  traduit  en  1445  le  Brut  de  Gaufrei  de  Monmouth; 
il  met  en  prose  V Alexandre  en  1446  et  le  Gir^art  de 
RoussiUon  en  1447.  L'année  d'après,  c'est  le  tour  de  la 
Belle  Hélène  de  Constantinople  et,  deux  ans  après 
(avait-il  assez  de  cordes  à  son  arc!),  du  Gouvernement 
des  prïncesy  de  Gilles  de  Rome.  C'est  à  peine  si  je  lui 
tiens  compte  de  sa  traduction  de  la  Chronique  des  ducs 
de  Brabant^  d'Edmond  de  Dynter,  et  d'une  copie  de 
Froissart  qu'il  exécuta  pour  le  duc  de  Bourgogne  ^ 
Somme  toute,  c'est  le  plus  honnête  des  traducteurs, 
mais  ce  n'est  qu'un  traducteur.  Ces  ducs  de  Bourgogne, 
ils  ont  très  intelligemment  protégé  tous  les  arts,  mais 
n'ont  pas  fait  éclore  un  vrai  poète. 

1.  Paul  Meyer,  Introduction  de  Girart  de  Rmissillo7i,  p.  clx.  — 
2,  Ihid.,  pp.  cxLii,  cxLiii, 


I  PART.  LIVR.   m. 
CHAP.  VI. 


584  LES  ROMANS  EN  PROSE. 

'  ''''cHkrvr'  '"'      ^^^  premiers  romans  en  prose  débutent  à  peu  près 

comme  les  anciennes  chansons  de  geste.  Le  commen- 

comment  ccmcut  dcs  Quatve  fils  Aimon,  qu'on  peut  prendre  ici 
romans  en  prose?  pour  typc,  a  vraimcut  le  parfum  et  la  couleur  du 
xiif  siècle  :  «  Oïés,  seigneurs,  la  plus  belle  histoire 
qui  onques  advint  depuis  que  Dieu  fut  né.  Et  pour 
icelle  vous  faire  entendre,  est  vray  qu'où  temps  jadis,  à 
Saint-Denis  en  France,  fut  trouvé  comme  le  roi 
Charlemagne  de  France  guerroya  Buef  d'Aigremont 
et  ses  trois  fils  '  »  ?  Le  début  ex  abrupto  des  Lor- 
rains n'est  pas  moins  antique  :  «  Avant  que  Hervis, 
duc  de  Laurene,  ot  gainé  une  grant  bataille  sur  les 
Sarrazins  et  que  il  louoit  Dieu  de  la  belle  victoire 
qu'il  lui  avoit  donnée,...  le  roy  Charles  Marteaus 
envoya  par  ung  messager  unes  lettres  contenant  com- 
ment Sarrazins  l'avaient  assiégé  en  la  cité  de  Troye 
et  lui  prioit  de  lui  donner  secours  le  plus  brief '.  >>  Et 
nous  n'aimons  pas  moins  ce  fier  exorde  à'Aimeri  de 
Narbonne  auquel  le  reste  du  roman  ne  répond  guère  : 
((  Qui  d'armes,  d'amours,  de  noblesse  et  de  chevale- 
rie vouldra  ouïr  beaux  mots  et  plaisans  raconter, 
mette  paine  et  face  silence,  ou  lise  qui  lire  vouldra,  et 
il  pourra  savoir  et  aprendre  comment  Aimeri  de 
Beaulande  conquist  la  cité  de  Narbonne  ^  » 

Le  pédantisme,  par  malheur,  ne  tarda  point  à  gâter 
la  simplicité  de  ces  débuts,  et  nos  translateurs  se  creu- 
sèrent la  tête  pour  imaginer  des  exordes  pompeux, 
pleins  d'une  rhétorique  verbeuse  et  d'un  ridicule  éta- 
lage d'érudition.  Nous  ne  saurions  résister  au  désir  de 
citer  ici  le  plus  ampoulé  peut-être  de  tous  ces  pro- 
logues, celui  de  Girai^t  de  Roussillon  ^  : 
Ysidore,  ung  notable  docteur,  nous  dit  estre  enseigné,  en 

1.  Bibl.  de  l'Arsenal,  5072,  etc.  —  2.  Ibid.,  3346.  —3.  Bibl.  Nat., 
fr.  1497.  —  4.  Ihid.,  fr.  852,  fo  9  v». 


CHAP.  VI. 


LES  ROMANS  EN  PROSE.  585 

ses  autorités,  que  du  mal  d'aultruy  le  Saige  ne  doit  ouvrir  ipart.livr. 
sa  bouche,  mais  louer  et  honnourer  meïsmement  après  &a  - 
mort.  Car  il  est  escript  :  Post  mortem  lauda.  Et  pour  ce  que 
(comme  dit  le  Saige)  oïr,  dire  et  recorder  les  biens  dis  et 
les  biens  faiz  des  preudomes  est  la  chose  du  monde  qui  plus 
fait  bonnes  gens  resjoïr:  car  les  bons  en  deviennent  meil- 
leurs et  les  maulveis  en  amendent,  et  moult  de  biens  en 
tiennent, ...scevent  les  anciens  gouvernemens  de  toute  bonne 
pollicie,  et  meïsment  les  Gregois  (comme  on  le  trouve  en 
anciennes  croniques),  ordonner  et  establir  hommes  saiges, 
discrès  et  clers  pour  escripre,  memorier  et  mettre  en  beau 
languaige,  par  manière  de  croniquez,  les  faiz,  les  avenuez  et 
les  proesces  des  nobles  hommes  des  royaumes,  des  cités,  et 
des  pays,  et  en  faisant  faire  livrez,  lesquels  ils  appelloient 
Annales.  Et  la  cause  pour  quoy  on  les  appelloit  ainsi  estoit 
pour  ce  que  on  les  lisoit  et  publioit  en  publique  d'an  en  an, 
afïin  que,  par  le  record  des  nobles  emprises  et  conquestes 
d'armes  achevéez  et  menées  à  fm  par  les  vaillans  hommes 
saiges  et  prudens,  les  cuers  de  jeunes  hommes  someillans  et 
endormis  en  aucunes  oysivetés  s'en  esveillassent  et  eslevas- 
sent  en  acquisition  de  proesce,  comme  souventefoiz  faisoient. 
quant  telz  faiz  ouoient  recorder  et  dire  :  à  laquelle  instance, 
moy,  de  ce  non  digne,  povre  de  sens,  mendre  d'entende- 
ment et  de  petit  temps,  au  commandement  de  très  hault,  très 
puissant  et  très  redoublé  prince,  mon  très  redoublé  seigneur 
Phelipe  par  la  grâce  de  Dieu ,  duc  de  Borgungne ,  de 
Lothier,  de  Brabant  et  de  Lembourg,  comte  de  Flandres, 
d'Artois  et  de  Borgoingne,  palatin  de  Haynau,  de  Hollande, 
de  Zelande,  de  Namur,  marquis  du  Saint  Empire,  seigneur 
de  Frise,  de  Salins  et  de  Matines,  qui,  toutes  les  choses 
premises  et  bien  considérées,  me  suy  déterminé,  ordonné 
et  disposé  de  mettre,  composer  et  ordonner  par  escript, 
en  nostre  langaige  maternel  que  nous  disons  Walecq  ou 
Françoys,  la  noble  procréation,  les  nobles  faiz,  les  nobles 
emprises  d'armes,  les  calamitez,  misères  et  adventures  que 
fist  et  acheva,  porta  et  soufri  le  noble,  vaillant,  conquérant 
et  puissant  [prince]  monseigneur  Gérard  de  Roussillon, 
ainsi  que  j'ay  trouvé  et  entendu  en  ung  traictié  fait  et 
composé  en  son  nom  et  intitulé  ;  Gesta  nobilissimi  pinncipis 
comitis  Girardi  de  Rossillom. 

Voilà  certes  une  des  plus  longues  phrases  que  nous 

ayons  lues  en  toute  notre  vie.  Trente  lignes! 

Nous  avons  mieux,  et  le  même  Jean  Wauquelin  a 


1    PART.  LIVR. 

CHAP.  vr. 


586  LES  ROMANS  EN  PROSE. 

•  placé  en  tête  de  son  Histoire  cV Alexandre  un  prologue 
~  qui  ne  le  cède  en  rien  à  celui  de  Girart  deRoussiUon, 

Moins  pédant  peut-être  et  plus  pieux,  mais  aussi  pro- 

lixe  et  plus  baveux  encore  ^  : 

Pour  ce  que,  par  le  record  et  remenbranche  de  nobles 
emprises  et  fais  d'armes,  conquestes  et  vaillandises  faittes 
et  achevées  par  les  vaillans,  poissans  et  nobles  hommes  du 
tampz  anchien  et  par  chy  devant  passet,  les  coers  des  nobles 
et  vaillans  hommes  du  temps  présent,  desirans  et  vueillans 
attaindre  la  haulte  et  excellente  vertu  de  proeche  et  de 
bonne  renommée  sont  esmeu,  eslevé  et  incité  plus  em  par- 
font à  toutte  honneur  et  perfection  et  ossi  à  tout  certain 
entendement  de  raison,  et  meïsment  tous  jones  coers  de 
chevaliers  et  escuyers  s'en  dolent  esveillier  et  eslever  en  haul- 
teur  et  en  proesche  quant  telz  faiz  oent  recorder,  pensant 
tondis  à  l'acquisition  de  bonne  renomée,  je,  de  ce  non  digne, 
povre  et  non  sachant,  à  la  requeste  et  principallement  au 
commandement  de  très  hault,  noble  et  puissant  seigneur 
monseigneur  Jehan  de  Bourgoingne,  conte  d'Estampes  et 
seigneur  de  Dourdaing,  etc.,  ay  mis  et  fermet  mon  porpos 
de  mettre  par  escript  en  langaige  maternel  les  nobles  faiz 
d'armes,  conquestes  et  emprises  du  noble  roy  Alixandre, 
roy  de  Macedone,  selon  ce  que  je  l'ay  trouvet  en  un  livre 
rimet  dont  je  ne  say  le  nom  de  l'acteur,  fors  que  il  est  inti- 
tulé VIstoire  Alixandre;  et,  pour  ce,  se  de  la  vraye  histoire 
de  ce  tant  noble  et  poissant  roy  je  suy  aucunement  des- 
voyé,  que  non,  s'a  Dieu  plaist,  ou  s'aucune  deflfaulte  en  la 
poursuilte  de  la  ditte  matere  est  trouvée,  par  bon,  vray  et 
certain  jugement  il  soit  benignement  et  favorablement  cori- 
gié  et  amendé;  s'il  y  a  quelque  oevre  digne  de  louenge,  elle 
soit  à  Dieu  atribuée  et  la  deffaulte  à  ma  négligence  tournée, 
laquelle  à  le  mienne  volenté  euist  autant  de  favourans  que 
de  contredisans;  et,  pour  ce  ossi  que  en  la  ditte  histoire  je 
n'ay  point  trouvet  en  quel  tamps  après  la  création  du  monde 
ce  fu,  au  moins  la  droitte  certaineté,  je  supplie  que,  s'il  est 
aucun  qui  certainement  le  troeve,  que  il  le  vueille  anecxer  et 
adjouster  à  ceste  présente  oevre,  en  laquelle,  pour  comen- 
chement,  moyen  et  fm,  je  appelle  et  requier  en  mon  ayde  le 
benoitte  grâce  du  Saint  Esprit.  )> 


1.  Paul  Meyer,  Alexandre  le  Grand  dans  la  littérature  française  du 
moyen  âge,  pp.  318,  319. 


LES  ROMANS  EN  PROSE.  587 

Il  est  aisé  de  se  convaincre  que  ces  deux  Prologues  '  ^^'^^^  '^^':^-  "'• 

J-  C_^  CHAI*.   \I» 

sont  coulés  dans  le  même  moule  ;  mais  il  est  surtout  à  — 

propos  d'observer  que  rien  n'est  au-dessous  d'une  telle 
littérature,  et  l'on  comprend  les  très  justes  colères 
dont  elle  aété  l'objet.  Nous  les  ressentons  nous-mêmes. 
Nous  venons  de  voir  comment  débutaient  nos  ro-      comment 

,        ,  •  1    CI     T^        ^^  terminent-ils  ? 

mans  en  prose  :  comment  se  termmaient-ils  .^  Par 
une  prière,  fort  souvent,  comme  il  arrive  en  plus 
d'une  vieille  chanson  de  geste  :  «  Priez,  dit  le  traduc- 
teur des  LokerainSy  priez  pour  celui  qui  le  roman  fîst 
et  pour  celui  qui  le  translata.  Amen.  Pater  noster  \  » 
Et  l'auteur  du  Beuves  d'Hanstone^  adoptant  une  for- 
mule moins  antique  :  a  Ainçoys,  dit-il,  deffine  la  vie 
du  bon  chevalier  Beuves  de  Hanstone,  dont  Dieu 
veuille  avoir  l'âme,  et  de  tous  autres  bons  et  loyaulx 
catholiques.  Amen  ^  »  A -vrai  dire,  le  lecteur  devait 
éprouver  quelque  joie  quand  il  arrivait  à  cet  amen. 

Lorsque  nous  avons  eu  à  étudier  nos  derniers  ro-  Leur  agencement 

littéraire  ; 

mans  en  vers,  nous  avons  dû  consacrer  de  lonprues     leur  valeur 

'  •  o  morale. 

pages  à  leur  physionomie  littéraire  et  morale.  Nos 
romans  en  prose,  à  ce  double  point  de  vue,  ne  dif- 
fèrent pas  notablement  des  méchants  poèmes  dont 
ils  sont  inspirés.  Ces  romans  sont  en  effet,  comme 
nous  le  disions  plus  haut,  et  ils  ne  sauraient  être  que 
serviles  ou  indépendants.  Les  serviles  sont  tellement 
calqués  sur  nos  plus  récentes  chansons  qu'il  n'y  a 
vraiment  rien  à  en  dire.  Quant  aux  a  indépendants  », 
ils  offrent  en  général  les  mêmes  défauts  et  les  mêmes 
qualités  que  les  romans  en  vers  des  xiv^  et  xv°  siè- 
cles. C'est  exactement  la  même  tonalité. 

Plusieurs  de  ces  modestes  travailleurs  jugent  bon 
d'avertir  leur  clientèle  qu'ils  ont  l'antique  chanson  de 

1.  Bibl.  de  TArsenal,  3346.  —  2.  Bibl.  Nat.,  fr.  1477,  fo  210  v^. 


1  PART.    LIVR.  m. 
CHAP.  \I, 


588  LES  ROMANS  EN  PROSE. 

geste  sous  les  yeux  et  qu'ils  ont  juré  à  ce  texte  original 
une  fidélité  éternelle  :  «  Je  proteste  (dit  le  compilateur 
d'Aimeri  de  Narbonne  avec  un  accent  tout  à  fait  con- 
vaincu), je  proteste  de  ne  rien  adjouster,  mettre  ni 
oster  à  mon  pouvoir  rien  du  mien,  sinon  du  change- 
ment et  de  la  mutacion  dulangaige\))Le  malheureux, 
qui  est  très  sincère,  croit  se  tenir  parole,  et,  en  efîet, 
il  n'enlève  rien  à  l'affabulation  primitive...  si  ce  n'est 
l'esprit  de  l'œuvre  antique.  Il  oublie  la  grande  parole  : 
«  La  lettre  tue,  et  l'esprit  vivifie.  » 

L'élément  historique  a,  en  effet,  disparu  pour  tou- 
jours. Tout  ce  qui,  dans  nos  anciens  poèmes,  était 
farouche,  grossier,  germanique,  mais  aussi  tout  ce 
qui  était  vraiment  épique,  a  été  effacé,  avec  un 
soin  pieux,  par  nos  nouveaux  romanciers.  Ces  civilisés 
se  proposent,  sans  le  savoir,  d'aligner  correctement 
les  vieilles  forêts  germaines.  Mais  ce  sont  là,  nous  le 
sentons  bien,  des  sévérités  qui  peuvent  sembler  exces- 
sives, et  nous  sommes  fort  légitimement  mis  en  de- 
meure de  citer  des  exemples  qui  les  justifient.  Nous 
choisirons  donc  trois  épisodes  qui  sont  célèbres  entre 
tous  :  la  mort  de  Roland  à  Roncevaux,  la  première 
communion  de  Vivien  sur  le  champ  de  bataille  d'Alis- 
cans,  le  dénouement  de  Fierahras,  Et,  pour  chacun  de 
ces  trois  épisodes,  nous  opposerons  entre  eux  les  vers 
antiques,  d'une  part,  et, de  l'autre,  le  texte  affaibli  et  dé- 
coloré de  nos  romans  en  prose.  Rien  ne  saurait  être  plus 
équitable  ni  plus  concluant  que  de  telles  comparaisons. 

Vous  souvenez-vous  des  derniers  instants  de  Ro- 
land, tels  qu'ils  sont  racontés,  que  dis-je,  tels  qu'ils 
sont  chantés  dans  la  plus  belle  et  la  plus  vieille  de 
nos   épopées  nationales?  Avez-vous  encore  sous  les 

1.  Bibl.  Nat.,  fr.  1497. 


LES  ROMANS  EN  PROSE.  589 

ycMix  ce  géant  magnifique,  agenouillé  sur  une  cime 
pyrénéenne,  battant  sa  coulpe,  donnant  à  la  France 
l'un  des  derniers  battements  de  son  cœur,  et  tendant  à 
Dieu  le  gant  de  sa  main  droite,  comme  un  petit  vas- 
sal devant  son  tout  puissant  suzerain?  Vous  repré- 
sentez-vous les  Anges  s'abattant,  comme  des  aigles, 
autour  de  ce  glorieux  vaincu  et  emportant  son  âme 
au  Paradis?  C'est  simple,  et,  à  force  de  simplicité,  su- 
blime. Les  prosateurs  du  xv""  siècle  vont  tout  gâter. 
Leur  Roland  meurt  plus  dévotement,  mais  moins 
chrétiennement.  C'est  un  théologien  autant  qu'un 
chevalier,  et  il  va  jusqu'à  parler  de  la  vision  béati- 
fîque.  C'est,  presque  textuellement,  le  Roland  de  la 
Chronique  de  Turpin.  Un  fantoche  plus  qu'un  héros. 
Ce  Vivien,  ce  jeune  féodal  que  l'auteur  à'Aliscans 
peint  avec  de  si  naturelles  et  de  si  puissantes  couleurs, 
sauvage,  indompté,  soldat  avant  tout  et  ne  s'imagi- 
nant  pas  qu'il  puisse  y  avoir  sur  la  terre  d'autre  occu- 
pation que  d'y  tuer  le  plus  de  Sarrazins  possible  ;  cet 
enfant  sublime  qui,  au  moment  d'expirer  au  milieu 
des  Anges,  se  confesse  à  son  oncle  Guillaume  et  ne  se 
souvient,  pour  tout  péché,  que  d'avoir  un  jour  reculé 
d'un  demi-pied  devant  des  milliers  de  païens  ;  ce 
martyr  de  quinze  ans  qui  reçoit  son  Dieu  des  mains 
de  Guillaume  et  murmure  en  mourant  le  nom  de 
sa  mère  adoptive;  cet  héroïque  éphèbe,  que  les  Grecs 
eussent  estimé  à  l'égal  des  plus  beaux  personnages 
de  leur  drame,  qu'est-il  devenu  dans  nos  romans 
en  prose?  Voici  tout  d'abord,  qu'il  ne  se  confesse 
plus  à  Guillaume  :  une  telle  confession  n'eût  plus 
été  comprise,  et,  qui  sait?  aurait  peut-être  scan- 
dalisé plus  d'une  âme  pieuse.  Comme  le  Roland  du 
xv""  siècle,  ce  Vivien  de  la  décadence  a  une  teinture 
de  théologie  et  parle  en  clerc  plutôt  qu'en  soldat  : 


I  PART.  LIVR.  m. 
CHÂP.  VF. 


I  PART.  LIVR.    III. 
CHAP.   VI. 


590  LES  ROMANS  EN  PROSE. 

(c  Quand  ma  char  aura  pourry  en  terre  et  mon  corps 
ressuscitera  au  grand  jour  du  Jugement,  que  Dieux  me 
donne  grâce  de  le  veoir  en  la  gloire  où  il  colloque  et 
mettra  sesbenoists  martyrs!  »  C'est  du  Gerson  ;  mais 
du  Gerson  qui  n'est  point  à  sa  place. 

Certes  Fierabras  est  un  poème  de  la  décadence  et 
il  ne  faut  pas  songer  un  seul  moment  à  le  comparer  à 
Aliscans  ou  à  Roland;  mais  enfin,  il  y  a  encore,  dans 
ces  vers  médiocres,  je  ne  sais  quel  souffle  de  sauvage- 
rie. C'est  là,  comme  nous  lavons  vu  plus  haut,  c'est 
là  qu'on  voit  le  père  de  Fierabras,  le  païen  Balant, 
refuser  obstinément  le  baptême  et  lui  préférer  la 
mort.  Son  fils  l'exhorte  doucement  à  se  convertir; 
mais  Floripas,  la  fille  de  l'émir,  qui  est  impatiente 
avant  tout  de  se  marier  avec  Gui  de  Bourgogne  et  qui 
se  laisse  brutalement  emporter  par  ses  sens,  Floripas 
a  d'odieux  empressements  que  nous  avons  déjà  eu 
l'occasion  de  flétrir  comme  il  convient  :  «  Hâtez-vous 
de  tuer  ce  mécréant  »,  dit-elle  en  parlant  de  son  père. 
C'est  là  de  la  barbarie,  ou  je  ne  m'y  connais  pas.  Les 
prosateurs  du  xv''  siècle  n'ont  pu  se  résoudre  à  tolérer 
de  telles  horreurs  :  ils  ont  humanisé  les  anciens  héros 
et  les  ont  humanisés  à  l'excès;  ils  ont  changé  ces  lions 
en  agneaux.  La  belle  Floripas  n'est  plus,  dans  le  roman 
en  prose,  cette  fille  sensuelle  et  dénaturée  qui  a  soif 
du  sang  de  son  père.  C'est  une  charmante  demoiselle, 
et  des  mieux  élevées  :  «  Fleuripeuz  fust  à  genoilz 
devant  son  père,  qui  ly  dist  ainsy  :  a  Monseigneur  mon 
père,  pour  Dieu  ayez  pitié  de  vous,  et  ne  vous  lessez 
pas  mourir  par  vostre  folie  ^  »  Une  jeune  fille  de  nos 

1.  Voici  le  texte  même  des  trois  épisodes  que  nous  venons  de  men- 
tionner :  ce  texte  donnera  de  nos  romans  en  prose  une  idée  plus 
complète  que  tous  nos  commentaires  : 

I.  La  Mort  de  Vivien.  «  Icy  parle  de  la  grant  bataille  d'Alischant 
dont  nul  n'escTiaj^a  sinon  Guillaume  d'Orange^  et  dit  comment  Vivien^ 


LES  ROMANS  EN  PROSE.  591 

jours  ne  parlerait  guères  autrement,  et  c'est  à  peu  près 
de  la  sorte  qu'il  est  recommandé  de  s'exprimer  dans  ~ 
la  Civilité  puérile  et  honnête. 

Nos  prosateurs  ne  sont  pas  seulement  civilisés  et 

le  neveu  Guillaume,  fut  occis.  Guillaume  veant  son  nepveu languir  et 
qui  à  si  grant  peine  parloit  comme  celui  qui  plus  n'en  povoit,  par  la 
mort  qui  toute  vertu,  force  et  puissance  lui  vouloit  tolir,  parla  encore 
et  lui  demanda  se  il  avoit  point  de  pain  beneist  avecques  lui  aporté  et 
usé  ou  nom  de  la  sainte  Trinité.  Et  illuy  respondi  :  «  Dieux  scet  les 
voulentés  des  créatures,  biaux  oncles,  fit-il  ;  il  aura  de  moy  mercy,  s'il 
lui  plaist,  et  jà  pour  ce  ne  me  reffusera  en  sa  compaignie.  Si  lui  prie 
que,  quand  ma  char  aura  pourry  en  terre  et  mon  corps  ressuscitera 
au  grand  jour  du  Jugement,  qu'il  me  donne  grâce  de  le  veoir  en  la 
gloire  où  il  colloque  et  mettra  ses  benoists  martyrs.  »  Alors  cercha 
Guillaume  sous  son  haucqueton  et  prist  en  son  aulmosnière  du  pain 
beneïst  :  car  il  en  pourtoit  voulentiers  sur  luy  quant  il  alloit  en  ba- 
tailles pour  tous  doubtes,  et  il  lui  dit  :  «  J'ai  du  beneïst  pain  aporté, 
beaux  nieps,  fit-il.  Si  veil  que  vous  en  usiés  ou  nom  du  Père,  du  Fils, 
du  Saint  Esperit,  par  vertu  desquyeulx  et  ou  nom  d'un  seul  Dieu...  » 
Si  ouvre  les  yeulx  le  noble  chevallier  Vivien,  et,  en  regardant  le  pain 
avec  trouble,  lui  respond  :  «  Donnez  m'en  donques,  beaulx  doulx  on- 
cles, fet-il,  et  soies  à  ce  dernier  jour  mon  chapelain.  Car  tant  feut  le 
mien  cuer  vain,  lasche  et  affebli  que  aidier  ne  me  pourrois  plus.  Si 
me  soit  celui  pain  le  saulvement  de  mon  ame.  »  Et  lors  lui  aministra 
Guillaume  en  souspirant  du  cuer  parfont.  Car  puis  ne  ouy  parler  Vi- 
vien. .)  (Bibl.  Nat.,  fr.  1497,  f^  363  ro.) 

IL  —  Les  derniers  instants  de  Roland.  «  Toy,  racheteur  d'humain 
lignage  [dit  Reliant],  jette  hors  du  povoir  d'enfer  ton  povre  champion 
qui  apelle  miséricorde.  Et  lui  envoies  ung  bon  Angle  qui  garde  cellui 
et  préserve  qu'il  ne  perde  la  vision  de  ta  très  glorieuse  face.  »  Quand 
il  eut  dittes  ces  paroles,  sa  dextre  main  mist  en  ses  plaies  et  en  pring 
un  billot  de  char  et  de  cuir  d'entre  les  mammelles.  Et  lors  dist  mult 
amèrement  de  rechief  à  notre  Seigneur,  les  yeux  levés  envers  le  ciel 
(comme  au  mains  Thierry  le  conta  un  peu  après  à  Charlemaine)  :  «  0 
fil  de  la  Vierge,  mes  péchiez  je  te  regehis  de  mon  cuer  et  de  ma  puis- 
sance, etc.,  etc.  »  (Bibl.  de  l'Arsenal,  3324.)  —  C'est  presque  une  tra- 
duction du  faux  Turpin.  Cf.  le  texte  latin,  éd.  Reifïemberg,  dans 
Philippe  Mousket,  I,  p.  511. 

III.  Floripeuz  et  Fierabras.  Adonc  Fierabras  se  mist  à  genoulz  et 
commaynça  à  dire  [à  son  père  Balant]  :  «  Pour  Dieu,  monseigneur 
l'Amiral,  je  scay  bien  que  vous  estes  mon  père  charnel,  et  je  vous 
doibz  aymer  loyaulment  ;  mes  ung  aultre  père  spirituel,  c'est  Jesus- 
Christ,  mon  père  créateur,  lequel  je  vous  prie,  de  bonne  loyaulté,  que 
vous  le  aourez  et  croyez.  Si  vous  faistes  baptiser,  et  je  scay  bien 
que  le  roi  Chaiiemagne,  que  vessi  devant  vous,  vous  pardonnera  tout 
le  mal  que  luy  avez  fait.  Et  vous  rendra  vostre  terre  sans  que  vous 
en  perdiez  ung  pié.  Vous  savez  que  vous  estes  conquis  par  force  et 
vous  gens  tous  mors  et  desconfiz.  Je  vous  pri,  mon  père,  faites  le  gré 
à  Charlemagne  et  ne  vous  lessez  pas  ensi  mourir  en  la  loy  du  Dyable 
d'enfer  qui  vous  ha  asailli,  et  vous  ydolez  aussi  vous  ont  failli  au 
besoing,  come  vous  le  povez  voyr.  Et  pour  Dieu,  syre  père,  regardez 


l  PART.    LIVR.  III. 
CHAI».   YI. 


1   PART.  LIVR.  lit, 
CHAP.  VI. 


592  LES  ROMANS  EN  PROSE. 

polis  :  ils  sont  savants  par  dessus  le  marché,  n'igno- 
'  rent  pas  qu'ils  le  sont,  et  s'étudient  à  le  faire  voir  \ 
Quelques-unes  de  leurs  œuvres  sont  farcies  de  textes 
latins.  Cette  Berte,  femme  de  Girard  de  Roussillon, 
qui  joue  un  si  admirable  rôle  dans  la  vieille  chanson 
provençale  et  que  le  poète  du  xiv""  siècle  était  déjà 
parvenu  à  défigurer  odieusement,  cette  femme  si  pro- 
fondément épique,  savez-vous  quel  langage  elle  tient 
à  son  mari  dans  le  très  médiocre  roman  en  prose  qui 
fut  écrit  vers  le  milieu  du  xv'' siècle? Ecoutez-la  parler 
à  ce  vieux  soldat  germain,  à  ce  farouche,  à  cet  impla- 
cable :  «  Mal  avez  estudié  et  retenu  l'enseignement 
de  Cathon.  «  Mon  chier  fils  (dit  Cathon)  souffre  la 
«  parole  de  ta  femme  puisque  tu  vois  qu'elle  parle 
«  pour  ton  prouffit.  »  Mon  très  chier  seigneur,  les  fem- 
mes ont  mantefoiz  donné  bons  consaulz.  Et  ce  vous 
puis-je  prouver  par  la  bonne  dame  Judith  qui...  par 
Hester  qui...  etc.,  etc.  »  Ce  fléau  de  la  fausse  érudi- 
tion a  fait  ses  ravages  dans  les  moins  méprisables  de 
nos  romans  en  prose.  L'auteur  de  Garin  le  Loherain 
interrompt  son  récit,  et  prend  par  avance  les  allures 

et  considérez  que  je  dy  vérité.  »  Et  quant  l'Amiral  Touyt  ainsi  parler, 
si  ly  dit  :  «  Ha,  a,  traitrez,  maulvais  chien  enragé,  se  Mahomet  mon 
Dieu  me  done  vie,  je  te  ferai  encore  mourir  de  malle  mort  ;  ne  je 
veil  ouyr  ne  toy  ne  ton  conseil,  ne  ne  croyre  en  ton  Dieu.  Fuyiez  toi 
d'ycy  que  je  ne  te  voye  plus.  »  Et  Fierabras  s'en  ala  bien  marry... 
Et  Charlemagne,  quand  vit  se,  fut  bien  mary  et  tyra  son  espée,  et 
l'eust  tué,  quand  Fierabras  aUa  à  genoilz  devant  ly,  et  ly  requist  qu'i 
le  lessast  parler  à  ly  :  «  Voulentiers,  »  dist  Charlemagne.^  Si  li  com- 
mança  à  dyre  Fierabras:  «Pour  Dieu,  monseigneur  mon  père,  ne 
vous  lessez  pas  mourir  par  vostre  oultrage,  mes  faites  le  plaisir 
Charlemagne,  et  il  vous  rendra  toute  vostre  terre,  et  vous  fera  plus 
grans  seigneurs  que  vous  n'estiez  ne  que  vous  ne  fustes  oncquez.  » 
Et  Floripeux  aussi  fut  à  genoilz  devant  ly  que  ly  dist  ainsi  ;  «  Mon- 
seigneur mon  père,  pour  Dieu,  ayez  pitié  de  vous  et  ne  vous  lessez 
pas  mourir  par  vostre  folie.  Et,  pour  Dieu,  monseigneur,  faites  le 
plaisir  Charlemagne.  »  (Bibl.  Nat.,  fr.  2172,  f<'  57  r^.) 

1.  Ils  commettent  cependant  des  bourdes  énormes,  notamment  sur 
les  noms  de  leurs  héros.  Gondrebeuf  y  est  appelé  «  Gardebeuf»,  et  Hes- 
tous  y  est  changé  en  Hector,  etc.,  etc.  {Galiens  li  restorés,  éd.  Sten- 
gel,  p.  103,  d'après  le  ms.  1470.  Etc.,  etc. 


)-ES  ROMANS  EN  PROSE.  393 

d'un  d'Hozier  :  «  Affm,  dit-il,  que  mieux  puisse  estre 
entendu  ce  romans,  je  vous  dïray  la  généalogie  de 
part  et  d'autre,  »  Enfin,  si  nous  avons  énergiquement 
protesté  contre  les  savants  qui  attribuaient  naguères 
une  origine  cléricale  à  nos  anciens  poèmes,  nous 
sommes  mis  en  demeure  de  ne  plus  protester  en  ce 
qui  concerne  un  certain  nombre  de  nos  romans  en 
prose.  Quelques  clercs,  suivant  nous,  y  ont  mis  la 
main.  Le  Girart  de  Roussillon  porte  cette  empreinte. 
L'auteur  raconte,  fort  longuement,  tous  les  miracles 
de  saint  Girard  et  tous  ceux  de  sainte  Berte.  Les  dix- 
sept  derniers  chapitres  de  son  récit  sont  tout  entiers 
consacrés  à  cette  hagiographie  inattendue.  Mais  que 
dire  surtout,  que  dire  du  titre  du  chapitre  cxviii  :  Les 
huit  causes  pour  quoy  on  doit  prier  pour  les  trespassésl 
Le  malheureux  théologien  n'a  pu  sans  doute  en  trou- 
ver que  sept,  puisqu'il  a  laissé  une  demi-page  toute 
blanche  pour  écrire  un  jour  la  huitième,  si,  d'aven- 
ture, elle  lui  revenait  à  la  mémoire.  Ce  sont  là  des 
procédés  de  clerc,  et  l'on  peut  regretter  qu'on  en 
soit  venu,  avec  cette  piété  pédante,  à  écrire  un  jour 
les  actes  d'un  saint  au  lieu  de  la  vie  d'un  soldat. 

Il  ne  faut  cependant  rien  pousser  à  l'extrême  :  les 
clercs  sont  loin  d'avoir  inspiré  ou  écrit  tous  nos 
romans  en  prose.  A  des  laïques  seuls  il  appartenait  de 
donner  plus  librement  à  nos  anciennes  fictions  le 
caractère  haïssable  d'œuvres  décidément  sensuelles  et 
lubriques.  Dans  nos  chansons  de  geste,  il  arrive  plus 
d  une  fois  que  les  chevaliers  s'abandonnent  fort  gros- 
sièrement à  la  brutalité  de  leurs  désirs  ;  mais  il  est 
assez  rare  que  nos  poètes  s'arrêtent  longtemps  à  des 
détails  graveleux.  Ils  sont  grossiers,  ils  ne  sont  pas 
grivois.  Or,  plusieurs  de  nos  traductions  en  prose  sont 
véritablement  grivoises,  et  il  est  aisé  de  se  convaincre 

"•  38 


I  l'AdT.  LIVR.  111. 
GHAP.   VI. 


l  PART.    LIVR,   III, 
CHAP.    VI. 


594  LES  ROMANS  EN  PROSE. 

que  leurs  auteurs  se  prolongent  et  se  plaisent  dans 
-  les  épisodes  les  plus  scabreux.  Ils  les  inventeraient  au 
besoin,  tout  en  feignant  d'être  candides.  Lisez,  dans 
Fierabras^  le  baptême  de  Floripeus  :  le  prosateur 
abonde,  sur  la  nudité  de  la  catéchumène,  en  traits 
qui  paraissent  naïfs  et  qui  sont  simplement  obscènes. 
Il  s'est  évidemment  proposé  de  plaire  à  la  plus  mau- 
vaise partie  de  son  public,  aux  plus  bas  instincts  de 
ses  auditeurs.  Il  y  a  réussi,  et  nous  ne  sommes  pas  de 
ceux  qui  l'en  félicitent.  Le  commencement  de  Beiwes 
(fHanstone  est,  à  ce  point  de  vue,  tout  à  fait  odieux  : 
les  vieux  libertins  du  xv*"  siècle  devaient  rire,  d'un 
détestable  rire,  en  écoutant  ou  en  lisant  ces  pages  qui 
sont  pleines  d'impuretés  voilées  et  de  mots  à  double 
entente.  On  sent  que  le  siècle  où  l'on  a  pu  écrire  de 
telles  pages  est  un  siècle  corrompu,  mais  délicate- 
ment corrompu,  si  je  puis  parler  de  la  sorte,  et 
avec  des  apparences  de  vertu.  Ce  début  de  Beuves 
d'Hanstone^  où  l'adultère  est  présenté  sous  de  belles 
couleurs  et  avec  des  circonstances  atténuantes,  est 
une  des  plus  abominables  choses  qui  soient  jamais 
passées  sous  nos  yeux.  Nous  ne  le  citerons  pas. 

En  résumé,  les  romans  en  prose  des  xiv'^  et  xv'  siè- 
cles —  ((  littérature  un  peu  lourde  pour  la  forme, 
mais  légère  quant  au  fond  ^  »  —  nous  offrent  un  sin- 
gulier mélange  d'idées  contradictoires.  Les  formules 
y  sont  demeurées  héroïques,  mais  l'esprit  en  est 
moderne.  Elles  y  sont  demeurées  chrétiennes;  on  y 
parle,  à  toutes  les  pages,  de  Jésus  et  de  Marie;  on  les 
termine  dévotement  par  un  signe  de  croix  et  par  un 
Amen;  mais  trop  souvent  déjà  le  fond  n'est  plus  chré- 
tien. L'esprit  de  la  Renaissance  domine  déjà  ces  très 

1.  Paul  Meyer,  Alexandre  dans  la  littérature  française  du  moyen 


LES  ROMANS  EN  PROSE.  595 

médiocres  traductions  qui  sont  l'œuvre  de  très  mé-  i  i^art.  livr.  m. 

1  .  ,  .  ,  _^  ,  CHAP.  VI. 

diocres  écrivains.  Révoltes  de  la  chair,  désirs  de  la 

science,  premières  manifestations  de  l'esprit  critique, 
on  trouve  tous  ces  éléments  en  plus  d'un  roman  du 
xy° siècle;  mais  d'autres  romans,  à  côté  de  ceux-là,  sont 
visiblement  animés  par  l'esprit  clérical  et  transfor- 
més en  traités  d'oraison.  Il  faut  s'attendre  ici  à  de 
surprenants  et  innombrables  contrastes  :  un  Ave 
Maria  près  d'un  tableau  lascif;  une  naïveté  emprun- 
tée à  nos  vieux  poèmes,  près  d'une  citation  d'Ovide  ; 
Charlemagne,  «  l'Empereur  à  la  barbe  fleurie  », 
encore  tout  paré  de  son  appareil  homérique,  et  trans- 
porté soudainement  dans  la  société  féodale  de  la 
guerre  de  Cent  ans;  une  satire  contre  le  pape  et 
les  évêques  suivie  du  candide  récit  d'un  miracle; 
enfin,  le  xv"  siècle  bizarrement  pétri  avec  le  xiii%  qui 
déjà,  dans  nos  romans  carlovingiens,  avait  em- 
prunté aux  viif  et  ix"  siècles  une  partie  de  son  affa- 
bulation et  un  certain  nombre  de  ses  héros... 

Il  va  sans  dire  (et  nos  lecteurs  en  pourront  juger 
d'après  les  très  nombreux  fragments  que  nous  pu- 
blions plus  loin)  que  le  style  de  ces  rapsodies  en 
prose  ne  nous  dédommage  en  rien  de  leur  infério- 
rité dans  l'ordre  moral.  Ce  style  est  long,  gluant, 
baveux  comme  celui  de  Monstrelet  dont  il  ne  diffère 
pas  sensiblement,  pédant  et  ennuyeux  «  à  plaisir  ». 
On  n'a  jamais  plus  mal  écrit  en  notre  langue.  Les  lon- 
gues phrases  bêtes  et  entortillées  se  développent  inter- 
minablement avec  des  incidentes  qui  sont  elles-mêmes 
chargées  d'autres  incidentes,  et  avec  d'intolérables 
accumulations  de  çui  et  de  çue  qui  s'engendrent  et 
se  pénètrent.  Ces  médiocres  n'ont  même  pas  l'idée 
de  la  composition  littéraire.  A  l'exemple  de  l'auteur 
de  Bauduin  de  Sebourc  (un  homme  d'esprit,  celui-là), 


PART.  LIVR.  1 
CHAP.  M. 


?i96  LES  ROMANS  EN  PROSE. 

'•  ils  coupent  périodiquement  leurs  récits  par  des  nota- 
—  blés  ou  proverbes  en  vers  qui,  plus  d'une  fois,  n'ont 
aucun  rapport  avec  le  texte  qu'ils  accompagnent  : 
«  Par  soubvenir,  par  soing,  par  diligence,  Est  le  jeune 
homme  tost  monté  en  chevance.  —  Profitable  est  le 
travail  en  jeunesse.  Qui  eschiver  fait  suffraite  en  vieil- 
lesse. *  »  Un  de  ces  conteurs,  qui  n'est  pas  le  moins 
célèbre,  va  encore  plus  loin  et  intercale  dans  son  récit 
tout  un  recueil  d'anecdotes  et  de  bons  mots  :  «  Du 
preudomme  qui  se  plaignoit  de  ce  qu'on  li  avoit  osté 
les  vieilles  moustaches.  — D'un  juge  qui  se  fit  crever  un 
œil  et  à  son  fils  l'autre  pour  accomplir  justice.  »  Celui- 
là  connaissait  ses  lecteurs,  et  comprenait  (comme 
certains  journaux  de  notre  temps)  qu'ils  avaient 
besoin  d'être  réveillés  par  des  ((  nouvelles  à  la  main  ». 
Il  ne  faudrait  pas  demander  à  ce  bonhomme  ni  à 
ses  confrères  cette  couleur  locale,  à  laquelle  leur  siè- 
cle n'était  aucunement  préparé  et  que  le  romantisme 
seul  devait  faire  pénétrer  dans  notre  littérature  trois 
ou  quatre  cents  ans  plus  tard.  Nos  prosateurs  font 
comme  leurs  devanciers,  les  poètes  des  bons  siè- 
cles :  ils  s'accommodent,  tant  bien  que  mal,  aux 
tempéraments  et  aux  mœurs  de  leur  temps.  Leur  siè- 
cle est  galant:  ils  seront  galants  ;  il  est  aventureux, 
léger  et  politique  :  ils  seront  tout  cela.  Les  romans 
en  prose  reflètent  le  xv''  siècle.  Charlemagne  y  res- 
semble au  duc  de  Bourgogne  ;  Roland  a  tous  les  traits 
du  Connétable,  et  Ogier,  le  sauvage  et  cruel  Ogier 
((  est  docteur  es  lois  et  en  décret  ^  ». 

1.  Dans  le  manuscrit  3351  de  FArsenal  il  y  a  un  proverbe  en  vers 
à  la  fin  de  chaque  section  de  prose  :  «  Trouver  à  tort  sor  autruy  à 
redire  —  Donne  achoison  d'oïr  de  soy  mesdire  »  (f"  278)  «  Dilig-ence, 
grant  soing  et  soubvenir  —  Font  souvent  Tomme  à  hault  bien  par- 
venir. »  (fo  269)  «  Fais  dissolus,  quelqu'en  soit  la  plaisance,  —  En  la 
parfln  tournent  en  desplaisance»  [P  285).  Etc.,  etc.  —2.  Le  Myreur  des 
histors,  Chronique  de  Jean  d'Outremeuse,  t.  III,  p.  79. 


I  l'ART.  LIVR.  III. 
CHAn».   M. 


LES  ROMANS  EN  PROSE.  597 

La  dominante  de  ces  œuvres  étranges  est  le  scep- 
ticisme de  leurs  auteurs.  Tel  est  leur  caractère  le  plus 
constant  et,  peut-être  aussi,  le  plus  regrettable.  Ces 
merveilles  qu'ils  racontent,  ils  y  croient  encore  moins 
que  Virgile  ne  croyait  en  ses  dieux.  Bref,  ils  n'ont 
plus  la  foi  (nous  ne  parlons  que  de  la  foi  épique),  et 
l'un  d'eux,  qui  a  le  cynisme  de  son  doute,  va  jusqu'à 
s'écrier  en  parlant  de  son  propre  ouvrage  :  a  S'au- 
cune  mensonge  y  est  par  aventure  ditte  ou  ra- 
comptée  plaisamment,  sy  est-elle  distrette  des  rom- 
mans  et  histoire  rimez  d'anciens  temps  que  l'istorien 
croit  aussy  à  paine  que  les  escoutans.  ^  »  C'est  assez 
dire  que  les  temps  de  l'épopée  sont  décidément  passés. 

Si  mal  écrits  qu'ils  fussent  et  si  sceptiques,  ces 
pauvres  romans  ne  furent  pas  cependant  sans  con- 
quérir un  certain  succès  qui  nous  irrite  d'autant 
plus  vivement  que  cette  vogue  imméritée  a  donné 
raison ,  en  apparence ,  aux  Rabelais  et  aux  Cervan- 
tes contre  la  chevalerie  et  la  littérature  chevaleresque. 
Et  c'est  là  un  méfait  que  nous  ne  saurions  pardonner. 

Les  érudits  modernes,  toutefois,   ne  négligeront  De lutiiué  des 

j,  ^     ^  romans   en  prose 

pas  a  étudier  ces  œuvres  de  notre  décadence  épiaue.     et  comment 

^  ^  A     T^  ils  comblent 

Ils  se  diront,  tout  d'abord,  que,  dans  tous  les  ouvra-  ""'"del^^omT^^^^^^ 
ges  de  l'homme,  tout  révèle  l'homme,  et  que,  par  '"'^'''• 
conséquent,  tout  y  est  intéressant.  Ils  se  diront 
encore  qu'ici  comme  ailleurs  on  peut  observer  les 
caractères  particuliers  d'une  race,  d'un  tempérament 
et  d'un  milieu.  Puis,  ils  n'oublieront  pas  (comme 
nous  l'avons  prouvé  d'une  façon  presque  mathé- 
matique) que  l'on  peut,  avec  certains  romans  en 
prose,  reconstruire  vers  par  vers  un  poème  perdu ^ 

1.  Bibl.  de  rxVrsenal,  3351,  fo  186  t^.  —  2.  Nous  rappelons  ici  que 
Ton  trouve,  dans  certains  romans  en  prose,  le  texte  intégral  de  quelques 
vers  de  l'original  rimé.  C'est  ainsi  que  dans  le  Myreur  des  histors  de 


598  LES  ROMANS  EN  PROSE. 

'  ''^cLni?""  ^^  î^^  ^'^^t  là  un  des  triomphes  de  la  critique.  Cette 
méthode,  je  le  sais,  ne  peut  rigoureusement  s'appli- 
quer qu'à  ceux  de  nos  romans  en  prose  qui  sont 
calqués  sur  les  romans  en  vers  ;  mais,  à  ce  point  de 
vue,  les  autres  mêmes  sont  utiles  et  nous  aident 
heureusement  à  retrouver,  non  plus  la  forme  pre- 
mière, mais  l'affabulation  des  chansons  disparues.  Il 
ne  serait  pas  juste  d'oublier  de  tels  services,  et  ce 
serait  faire  preuve  d'une  véritable  ingratitude. 

Certaines  chansons  de  geste  ne  nous  sont  point 
parvenues  dans  leur  précieuse  intégrité  :  la  fin  parfois 
nous  manque  et,  avec  la  fin,  ces  dernières  péripéties 
dont  on  est  si  friand.  C'est  ainsi  qu'on  a  pu,  durant 
quelque  temps,  ignorer  le  dénouement  de  ce  Moniage 
Guillaume  qui  est  assurément  une  de  nos  plus  vigou- 
reuses et  de  nos  plus  antiques  chansons.  Un  manus- 
crit longtemps  délaissé,  un  manuscrit  en  prose,  nous 
a,  par  bonheur,  fourni  ce  qui  nous  manquait  et  calmé 
en  nous  ce  certain  chagrin  littéraire  qu'éprouvent 
tous  les  lecteurs  en  présence  d'une  œuvre  d'imagina- 
tion ou  d'histoire  qui  n'est  pas  terminée. 

Ce  ne  sont  pas  seulement  des  fragments  épiques, 
mais  ce  sont  des  poèmes  tout  entiers  qui  pourraient 
être  ainsi  reconstitués,  grâce  aux  romans  en  prose. 
Nous  l'avons  longuement  démontré  pour  le  Galien; 
mais  il  serait  aisé  d'en  citer  ici  d'autres  preuves. 

On  s'était  scientifiquement  convaincu  que  des  chan- 
sons spéciales  avaient  été  consacrées  aux  quatre  fils 

Jean  d'Outremeuse  nous  lisons  ces  vers  de  Boon  de  Mayence  :  «  Or 
soit  pendus  qui  ja  le  monstrerat.  —  Si  vos  teiseis,  mal  ait  qui  vos  por- 
tât... —  Qui  ne  dest  mie  tout  chu  que  ilh  pensât  »  (II,  p.  445).  Cf.  le 
Doon  de  Mayence  en  alexandrins  (éd.  des  Anciens  poètes  de  la  France, 
p.  26,  vers  822.)  =  Nous  avons  sous  les  yeux  d'autres  exemples  tirés 
dums.  3351  de  l'Arsenal,  f»  28  v°;  du  Maugis  d'Aigremonf^  de  Jehan 
Trepperel  (1527,  fo  59  v«)  ;  du  Guerin  de  Montglave  de  Jehan  Bonfons^ 
fo  D  iiii.  Cf.  la  note  2  de  la  page  suivante.  Etc.,  etc. 


LES  ROMANS  EN  PROSE.  599 

de  Garin  de  Montdane  et  à  chacun  d'eux  en  particu-  ipart.  livr.  m. 

C»  1  CHAP.  VJ. 

lier.  Or,  nous  ne  possédions  que  Girart  de  Viane,  et 

étions  trop  heureux  de  demander  aux  incunables  les 
éléments  des  anciens  poèmes  intitulés  i?mer  de  Gen- 
nes  et  Hernaut  de  Beaulande.  Un  précieux  manuscrit 
de  la  Bibliothèque  de  FArsenal  ^  a  comblé  cette 
lacune,  et  nous  avons  eu  naguère  la  joie  d'y  décou- 
vrir ces  deux  romans  en  prose  dont  un  savant  con- 
temporain devait  plus  tard  établir  la  filiation  exacte. 
Nous  n'avons  pas  à  disserter  ici  sur  le  rapport  qui 
existe  entre  ce  manuscrit  et  les  incunables,  et  cons- 
tatons seulement  que  le  manuscrit  est  ici  d'une 
incontestable  et  heureuse  utilité. 

Il  y  a  plus  :  le  prosateur  du  xv""  siècle  a  poussé  la 
complaisance  jusqu'à  transcrire  un  couplet  en  vers 
de  chacun  de  ces  deux  poèmes  qu'il  s'était  pro- 
posé de  traduire,  de  Renierai  à' Hernaut,  Ces  couplets 
sont  l'un  et  l'autre  en  vers  de  douze  syllabes  et  nous 
paraissent  appartenir  à  la  fin  du  xiif  siècle  ou  au 
commencement  du  xiv°.  Encore  une  lacune  comblée  ^ 


1.  N<^  3351.  —  2.  Voici  le  texte  de  ces  deux  couplets  auxquels  nous 
avons  déjà  fait  allusion  plus  haut  :  «  Si  tost  comme  Tostesse  sceut 
la  venue  Arnault,  —  Tart  li  est  que  le  sacent  Gautier  et  Thevenault.  — 
Ne  le  tenist  secret  pour  tout  l'or  de  Haynault.  —  Aussi  bien  le  cella, 
puis  que  dire  le  fault,  —  Queprestre  son  sermon  quant  est  en  l'escaffault. 

—  Les  voisins  s'asamblerent  sans  faire  aucun  default.—  Qui  lors  veist 
arriver  Katherine  et  Mahault,  —  Ysabel  etPerrette,  Gertrus  etGuyne- 
haut,  —  Et  d'autres  plus  de  quinze  qui  parlèrent  si  hault  —  Qu'assez 
de  gens  y  vindrent  pour  livrer  un  assault.  —  Arnault  s'en  efîroya,  le 
nobile  vassault.  —  De  table  se  leva,  par  dessus  flst  ung-  sault  ;  —  Puis 
vint  à  la  fenestre  regarder  le  debault— Du  peuple  qui  crioit  de  joyeux 
cuer  et  bault  :  —  Où  est  nostre  nouvel  sire,  montrez  nous  le,  Thibault, 

—  Car  plus  n'obeïrons  à  ce  bastart  Hunault.  »  {Hernaut  de  Beaulmide^ 
Bibl.  de  l'Arsenal,  3351j  =:  «  Entre  l'ost  des  paiiens  et  Gennes  la  cité,  — 
En  l'ombre  d'un  grant  ourme  de  vielle  antiquité,  —  Mena  Régnier 
Olive  pour  soy  estre  aquité.  —  Puis  lui  dist  :  «  Adieu,  belle,  par 
moult  grant  ami[s]té  —  Qui  me  doint  pacience  en  ceste  adversité.  — 
Et  à  vous  tel  puissance,  force  et  habilleté  —  Que  le  gayant  puissiés 
avoir  suppedité  —  Qui  est  greigneur  de  vous  sans  nule  equalité.  — 
D'un  tel  homme  combattre  est  grande  niceté,  —  Se  Dieu  le  tout  puis- 
sant qui  prist  humanité  —  Ou  ventre  virginal  par  sa  grant  dignité,  — 


600  LES  ROMANS  EN  PROSE. 

PART.  iiYR.  m.       x^i  Q^{  l'intérêt  véritable   que  nous  offrent  les 

CUAP.    VI.  J- 

— ^— ^ romans  en  prose,  si  médiocres  et  si  misérables  à  tant 

de  points  de  vue. 

Quand  on  aura  achevé  de  publier  le  texte  antique 
de  nos  vieilles  chansons  dont  un  si  grand  nombre, 
hélas!  sont  encore  inédites;  quand  on  aura  enfin 
édité  des  œuvres  telles  que  les  Lorrains  et  le  Moniage 
Guillaume  y  il  conviendra  de  donner  une  édition  cri- 
tique de  cette  méchante  prose  qui  est  parfois  si  ins- 
tructive. 

Ce  sera  Tœuvre  du  vingtième  siècle. 


Ne  vous  a. de  sa  grâce  aujourd'huy  visité,  —  Je  suis  morte  et  vous 
mort.  »  Lors  pleure  de  pité.  »  {Régnier  de  Germes^  BibL  de  l'Arsenal, 
3351). 


CHAPITRE  YII 


LES     INCUNABLES 


Vous  les  connaissez,  tout  au  moins  par  les  imita-  i  part.  livr. 

r-Tikti     -vil 

tions  qu'on  en  fait  aujourd'hui,  vous  les  connaissez  ces 


Livres  d'heures  de  Simon  Vostre  et  de  Vérard.  Ils  ont    ^^gSaT*" 


des  incunables. 


1.  Notre  but  n'est  pas  d'offrir  ci-dessous  une  liste  complète  des 
Romans  incunables,  mais  seulement  d'indiquer  leur  première  édition 
et,  pour  le  plus  grand  profit  de  nos  lecteurs,  de  signaler  les  éditions 
de  chacun  de  ces  romans  qu'ils  pourront  aisément  consulter  dans  cette 
riche  collection  de  la  Bibliothèque  nationale  dont  nous  ne  prétendons 
aucunement  énumérer  ici  tous  les  trésors.  =  Dans  les  Notices  qui  sont 
consacrées  plus  loin  à  chacune  de  nos  Chansons  de  geste,  nous 
devrons  entrer  en  plus  de  détails  et  mentionner,  une  à  une,  toutes 
les  éditions  des  xv^  et  xvi^  siècles. 

Amis  et  Amiles.  Première  édition  :  Milles  et  Amys;  Paris,  Anthoine 
Verard,  vers  1503.  Petit  in-f»,  go  th.  =  La  Bibl.  nat.  possède  cette  édi- 
tion, et  celles  aussi  d'Alain  Lotrian  (Paris,  in-4o,  s.  d.)  et  d'Olivier  Ar- 
noullet  (Lyon,  1531,  in-4o).  Nous  avons  publié  plus  haut  un  extrait  de 
rédition  de  Verard  (t.  I,  pp.  472,  473). 

Beuves  d'Hanstonne.  Première  édition  :  Beufves  d'Anthonne  ;  Pa- 
ris, Michel  Lenoir,  1502,  in-4o,  goth.  On  trouve  une  autre  édition 
de  même  date,  chez  le  même,  en  format  in-folio.  ■=^  Une  édition  d' An- 
thoine Verard  (Paris,  in-f»,  sans  date)  est  attribuée  par  Haïn  à  la  fin 
du  xv^  siècle  et  par  Brunet  au  commencement  du  xvi^.  =  La  Bibl. 
nat.  possède  l'édition  de  Verard  et  celle  in-4o  ^q  Michel  Lenoir  ;  de 
plus,  une  édition  de  Jehan  Bonfons,  Paris,  in-4o,  s.  d.,  etc. 

Chevalier  au  Cygne.  Première  édition  :  La  Généalogie  avecques  les 
gestes  et  nobles  faitz  du  très  preux  et  renommé  prince  Godeffroy 
de  Boulion  et  de  ses  chevalereux  frères...  yssus  et  descendus  de  la  très 
noble  et  illustre  lignée  du  vertueux  Chevalier  au  Cygne;  Paris,  Jehan 
Petit,  10  octobre  1504,  in-f»,  goth.  =  La  Bibl.  nat.  possède  cette  édition, 
et  celles  de  Lenoir;  Paris,  1523,  in-f»  ;  de  Jehan  Bonfons,  Paris,  in-4o, 
s.  d.;  de  François  ArnouUet,  Lyon,  1580,  in-4^. 

Ciperis  de  Vignevaux.  Première  édition  :  L'hystoire plaisante...  du 
noble  Sypperis  de  Vinevaulx.  Paris,  chez  la  veuve  de  Jehan  Saint- 
Benys,  in-4o,  goth.  s.  d.  —  La  Bibl.  nat.  possède  l'édition  de  Nicolas 
Bonfons,  Paris,  in-l»,  s.  d. 

Conqueste  deTrebisonde,  seconde  Suite  des  Quatre  fils  Aimon.  Pre- 


IFART.  LIVR.   I 
CHAP.    VIT. 


602  LES  INCUNABLES. 

fait  la  joie  et  l'orgueil  de  nos  pères  à  la  fin  du  xv'  siè- 
cle et  durant  tout  le  xvI^  Pour  les  avoir  vus  une  seule 


mière  édition  :  La  Conqueste  du  très  puissant  empire  de  Trehisonde 
et  de  la  spacieuse  Asie  (faite  par  Regnault  de  Montauhan)  :  Paris, 
Yvon  Gallois,  15  mars  1517,  in-4o.  —  La  Bibl.  nat.  possède  cette  édi- 
tion, ainsi  que  deux  autres  s.  d.,  et  in-4û,  l'une  de  Jehan  Trepperel, 
Fautre  d'Alain  Lotrian.  =  La  première  suite  des  Quatre  fils  Aimon 
est  Mahrian.  V.  ce  nom. 

Conqueste  du  grant  roy  Charlemaine  des  Espaignes.  V.  Fle- 
rahras . 

DooN  DE  Mayence.  Première  édition  :  La  fleur  des  batailles  Loolin 
de  Mayence.  Paris,  Anthoine  Verard,  27  mai  1501,  in-f»,  goth.  =  La 
Bibl.  nat.  possède  cette  édition,  et  celles  d'Alain  Lotrian,  Paris,  in-4o, 
s.  d.  et  de  Nicolas  Bonfons,  Paris,  in-4o,  s.  d. 

Fierabras.  Première  édition  :  Le  Roman  de  Fier  a  Bras  le  gearit; 
Genève,  28  nov.  1478,  in-f»,  goth.  La  Bibl.  nat.  possède  cette  édition 
et  celle  de  Pierre  Mareschal  et  Barnabas  Chaussard  ;  Lyon,  in-4o,  1497. 
=  Comme  nous  aurons  lieu  de  le  dire  plus  loin  (III,  383),  la  compila- 
tion précédente  parut  sous  un  titre  beaucoup  plus  pompeux  et  qui  fut 
consacré  par  le  succès  :  La  Conqueste  du  grant  roy  Charlemaiiie  des 
Espaignes,  et  les  vaillances  des  douze  pers  de  France,  et  aussi  celles 
de  Fierabras.  C'est  à  Lyon,  en  1501,  dans  l'édition  in-4o  de  Pierre  Ma- 
reschal et  de  Barnabas  Chaussard  (30  janvier,  près  de  Nostre  Dame  du 
Confort)  que  le  Fierabras  semble  avoir  reçu  définitivement  le  titre 
alléchant  que  nous  venons  de  transcrire.  =La  Bibl.  nat.  possède,  de 
la  Conqueste,  les  éditions  de  Rouen,  s.  d.  in-4o;  de  Pierre  de  Sainte- 
Lucie,  Lyon,  in-4%  1536;  de  Nicolas  Bonfons,  Paris,  s.  d.  in-4o. 

Florent  et  Lyon.  Paris,  s.  d.  goth.,  vers  1540. 

Galien.  Première  édition  :  Galien  rhetoré;  Fs^ris^  Anthoine  Verard, 
12  décembre  1500,  in-f»,  goth.  =  La  Bibl.  nat.  possède  cette  édition  et 
celles  aussi  de  Nicolas  Bonfons,  Paris,  in-4o,  s.  d.  ;  de  la  veuve  de  Jehan 
Trepperel,  Paris,  vers  1521,  in-4o;  de  Benoist  Rigaud,  Lyon,  1575,  in-S». 
C'est  de  la  première  édition  que  s'est  servi  M.  Stengel  dans  sa  belle 
publication  de  Galiens  li  restorés.  —  Nous  avons  recours  plus  loin 
(III,  320-340)  à  l'édition  de  Nicolas  Bonfons,  dont  nous  citons  de  nom- 
breux extraits.  Cf.,  dans  notre  première  édition  (II,  p.  284)  une  analyse 
de  la  version  des  deux  éditions  lyonnaises  (1515  et  1575)  qui  forment 
une  seconde  famille  de  textes,  et  ont  été  copiées  par  les  Oudot. 

Gérard  d'Euphrate.  Vincent  Sertenas,  Paris,  1549. 

GiRART  de  Roussillon.  VHystoire  de  monseigneur  Gerart  de  Rous- 
sillon;  Lyon,  Olivier  Arnoullet,  petit  in-4o,  goth.,  s.  d.  (commencement 
du  xvi^  siècle) 

Guerin  de  Montglave.  La  première  édition  est  peut-être  celle  de 
Jehan  Trepperel:  Paris,  in-4o,  goth.,  s.  d.,  qui  est  certainement  anté- 
rieure à  1511  (date  de  la  mort  de  Jehan  Trepperel).  —  Cf.  celle  de 
Nicolas  Chrestien  :  Paris,  in-4o,  goth.,  s.  d.  (La  plaisante  hystoire  du 
très  preux  et  vaillant  Guerin  de  Montglave,  lequel  fist  en  son  temps 
plusieurs  nobles  et  illustres  faictz  en  armes.  Et  aussi  parle  des  terri- 
bles et  merveilleux  faictz  que  firent  Robastre  et  Perdigonpour  secou- 
rir le  dict  Guerin  et  ses  enfants.)  —  Un  jour,  au  commencement 
du  xvi*^  siècle,  on  eut  l'idée  de  réunir  en  un  seul  et  même  volume 
Guerin  de  Montglave  et  Maugis  d'Aigremont,  etc.  De  là  l'édition  de 


LES  INCUIS^BLES.  603 

fois,  on  se  les  rappelle  touiours.  On  2;arde  involon-  i  part.  livr.  m. 


tairement  sous  ses  yeux  ces  bois  grossiers  servant 


Michel  Le  Noir  (Paris,  15  juillet  1518,  petit  in-f»,  goth.),  qui  porte  ce 
titre  :  Icy  est  contenu  les  deux  très  plaisantes  hystoires  de  Guerin  de 
Montglave  et  de  Maugist  d'Aigremont,  etc.  =  La  Bibl.  nat.  possède 
cette  dernière  édition,  ainsi  que  celles  d'Alain  Locrian  (Paris,  s.  d., 
in-4o)  et  de  Nicolas  Bonfons  (Paris,  s.  d.,  in-4o).  =  Nous  citons  plus 
loin  (IV,  p.  136),  un  extrait  de  l'édition  de  Nicolas  Chrestien. 

HuoN  DE  Bordeaux.  Première  édition  :  Les  prouesses  et  faictz  mer- 
veilleux du  noble  Huon  de  Bordeaux^  per  de  France^  duc  de  Guyenne^ 
merveilleusement  rédigé  en  bon  françoys,  Paris,  Michel  Le  Noir, 
24  décembre  1516,  in-fo,  goth.  Il  convient  d'observer  que  toutes  les 
éditions  d'Huon  renferment  les  Suites  (Esclarmonde,  Clairette  et 
Florent,  Ide  et  Olive  et,  enfin.  Croissant).  =  La  Bibl.  nat.  possède 
l'édition  de  1516,  et  celle  de  Jean  Bonfons,  Paris,  s.  d.  in-4o,  etc.  = 
Nous  citons  plus  loin  (III,  p.  741),  un  extrait  de  l'édition  de  Michel 
Le  Noir,  et  (ibid.,  p.  743)  nous  donnons,  d'après  celle  de  Jean  Bonfons, 
une  analyse  des  quatre  Suites  ci-dessus  énumérées. 

JouRDAiNS  DE  Blaives.  Première  édition  :  Les  faitz  et  prouesses  du 
noble  et  vaillant  chevalier  Jourdain  de  Slaves,  filz  de  Girard  de  Bla- 
ves,  lequel  en  son  vivant  conquesta  plusieurs  royaulmes  sur  les  Sar- 
razins.  Paris,  Michel  Le  Noir,  1520,  in-fo.  =  La  Bibl.  nat.  possède 
cette  édition,  comme  aussi  celle  de  Nicolas  Bonfons,  Paris,  s.  d.  in-4o. 

Mabrian,  première  suite  des  Quatre  fils  Aimon.  =  Mabrian  a  été 
imprimé  sous  deux  titres  différents  :  1**  Histoire  singulière  et  fort 
récréative  contenant  la  reste  des  faiz  et  gestes  des  quattre  fils  Aymon 
et  de  leur  cousin  Maugist...  semblablement  la  cronicque  et  hytoire... 
du  chevalereux,  preux  et  redoublé  prince  Mabrian,  roy  de  Jérusalem 
et  de  VInde  la  majoure,  Paris,  Jacques  Nyverd  s.  d.  [1525]  in-f*»  goth  ; 
2"  La  cronicque  et  hytoire...  du  pr eus,  vaillant  et  nompareil  cheva- 
lier Mabrian,  roi  de  Hierusalem.  Paris,  Jacques  Nyverd,  20  janvier 
1530,  pet.  in-f°,  goth.  =i  La  Bibl.  nat.  possède  cette  dernière  édition 
ainsi  qu'une  autre  d'Alain  Lotrian  et  Denis  Janot  (Paris,  s.  d.  in^*^) 
qui  porte  le  même  titre  que  le  n^l  de  Jacques  Nyverd,  cité  ci-dessus. 
—  La  seconde  Suite  des  Quatre  fils  Aimo7i  est  la  Conqueste  de  Trèbi- 
sonde.  Y.  ce  mot. 

Maugis  d'Aigremont.  L'histoire  de  Maugis  réunie  à  celle  de  «  Guerin 
de  Montglave  »  nous  est  offerte  dans  l'édition  de  Michel  le  Noir  (Paris, 
15  juillet  1518,  petit  in-f»,  goth).  -L'Histoire  de  Maugis,  toute  seule, 
a  été  publiée  à  Paris  par  Jehan  Trepperel?  (10  septembre  1527,  petit 
in-4o,  goth),  sous  le  titre  suivant  :  La  très  plaisante  hystoire  de  Mau- 
gist d'Aigremont  et  de  Vivian  son  frère,  en  laquelle  est  contenta  com- 
ment ledict  Maugist  à  Vayde  Oriande  la  faée  s'amye,  alla  en  Visle 
de  Boucault.  =  La  Bibl.  nat.  possède  l'édition  de  1518  et  celle  de  1527, 
comme  aussi  celle  de  Nicolas  Bonfons,  Paris,  s.  d.  in-4o,  etc. 

Meurvin.  Première  édition  :  L'histoire  du  preux  Meurvin,  fils  de 
Oger  le  Lannoys  :  Paris,  imprimé  chez  Etienne  Cuveiller  pour  Jehan 
Longis  et  Pierre  Sergent,  20  janvier  1540,  in-8%  goth.  r=  La  Bibl. 
nat.  possède  l'édition  de  Nicolas  Bonfons  (Paris,  s.  d.,  in-4"),  laquelle 
est  intitulée  comme  il  suit  :  Histoire  du  preux  et  vaillant  chevalier 
Meurvin,  fils  d'Oger  le  Lannois,  lequel,  par  sa  prouesse,  conquist 
Hierusalem,  Babilone  et  plusieurs  autres  royaumes  sur  lesLnfidelleS' 


CHAP.  VII. 


G04  LES  INCUNABLES. 

PART.  LivR.  m.  d'encadrement  au  texte  gothique,  ces  Danses  maca- 

CHAP.   VU.  O  T.  7 

^bres,  ces  Sibylles   naïves,  cette  «   Image  du  corps 

humain  »  gravée  sur  le  premier  feuillet,  ces  calen- 
driers ornés  de  préceptes  d'hygiène,  mais  surtout 
l'aspect  général  de  ces  livres  compacts,  de  ces  illus- 
trations au  trait  et  où  l'encre  n'est  pas  épargnée, 
cette  physionomie,  enfin,  tout  à  la  fois  triste  et  char- 
mante, candide  et  austère.  Au  moment  où  nous  allons 
parler  de  nos  romans  imprimés,  souvenez-vous  de 
ces  Livres  d'heures  avec  lesquels  ils  ont  plus  d'une 
analogie. 

C'est  dans  quelque  atelier  typographique  qu'il  faut 
ici  nous  transporter  par  la  pensée,  durant  la  seconde 
moitié  du  xv""  siècle,  durant  les  premières  années 
du  xvf.  C'est  à  Genève,  en  1478,  à  moins  que  ce  ne 


MoRGANT  LE  GEANT.  La  première  édition  est  celle  de  1519  :  S'ensuyt 
Vhystoire  de  Morgant  le  ^eawf...  nouvellement  imprimée  à  Paris  pour 
Jehan  Petit,  Reg-nault  Chaudière  et  Michel  Lenoir,  libraires,  et  fut 
achevée  d'imprimer  le  quinziesme  jour  de  may  mil  cinq  cens  dix  neuf. 
—  Alain  Lotrian  en  a  donné  une  nouvelle  édition,  sous  un  autre  titre, 
en  1536  :  S'ensuyt  VMstoire  de  Morgant  le  géant  lequel  avec  ses  frè- 
res persecutoient  toujours  les  chrestiens  et  serviteurs  de  Dieu  :  mais 
finallement  furent  ces  deux  frères  occis  par  le  comte  Roland.  Et  le 
tiers  fut  crestien  qui  depuis  ayda  moult  à  augmeriter  la  saincte  foi 
catholicque . 

Ogier  le  Danois.  Première  édition  :  Ogier  le  Bannoys^  Paris,  An- 
thoine  Verard,  s.  d.  (vers  1498),  in-f»,  goth.  —  La  Bibl.  Nat.  possède 
les  éditions  de  Nicolas  Bonfons  (Paris,  s.  d.  in-4^  et  Paris,  1583,  in-4o) 
et  d'Alain  Lotrian  et  Denis  Janot  (vers  1536  Paris,  in-40).  V.  Meurvin. 

Quatre  fils  Aimon.  Première  édition  :  «  L'Istoire  de  Regnault  de 
Montauban  »,  s.  1.  n.  d.  grand  in-folio,  goth.  Exemplaire  incomplet 
par  le  premier  et  le  dernier  feuillets,  qui  contenaient  sans  doute 
l'indication  de  lieu  et  la  date.  Brunet  l'attribue  à  l'imprimerie  lyon- 
naise vers  1480.  =  La  première  édition  datée  est  celle  de  Lyon,  20  avril 
1493  :  «  Les  quatre  fils  Aimon.  »  ■=  La  Bibl.  nat.  possède  l'édition  de 
1480;  celle  de  Lyon,  en  1497,  in-folio;  une  autre  édition  lyonnaise  du 
xv'^  siècle  (?)  également  in-folio  ;  celles  d'Alain  Lotrian  et  Denis  Janot, 
Paris,  s.  d.  in-4o;  de  Nicolas  Bonfons,  Paris,  s.  d.  in-4<';  de  Françoys 
Arnoullet,  Lyon,  1573,  in-4o,  etc.  —  Les  Quatre  fils  Aimon  ont  deux 
Suites  :  l'une  est  Mabrian^  l'autre  est  la  Conqueste  de  Trèbisonde. 
V.  ces  deux  mots. 

Valentin  et  Orson,  Première  édition  :  Lyon,  30  mai  1489,  in-fo  go- 
thique, etc. 


1   PART.  LIVR.  III. 
CHAP.   VII. 


LES  INCUNABLES.  605 

soit  en  1497,  chez  Pierre  Maréchal  et  Barnabas  Chaiis- 
sard  à  Lyon;  ou  à  Paris,  chez  Vérard  en  1500;  ou, 
encore  à  Paris,  chez  la  veuve  de  Jehan  Trepperel,  en 
1521. 

On  les  a  déjà  décrits  vingt  fois,  ces  modestes  ate- 
liers des  anciens  imprimeurs,  et  il  y  a  même  certains 
((  bois  »  trop  naïfs,  mais  contemporains,  qui  nous  en 
ont  laissé  l'exacte  physionomie  ei  portraicture . 

La  presse  à  grosse  vis,  si  grossière  encore,  mais 
avec  laquelle  on  fait  de  si  bon  ouvrage,  parce  qu'on 
le  fait  avec  conscience  et  amour,  la  presse  est  là  au 
milieu  de  la  chambre  éclairée  par  de  petites  vitres 
verdâtres.  Dans  tous  les  coins,  sont  les  formes  par 
terre  ;  près  des  fenêtres  travaillent  les  compositeurs 
devant  leurs  casiers  pleins  de  caractères,  tandis  que 
le  petit  apprenti  bavarde  en  faisant  sécher  les  pre- 
mières feuilles  d  un  tirage  inachevé,  tout  humides 
encore  et  sentant  la  bonne  odeur  de  lencre  d'impri- 
merie. 

Ces  feuilles  c'est  le  Fierabras  de  1478  ou  celui  de 
1497;  c'est  le  Galien  rhétoré  de  1500  ou  celui  de 
1521  ;  c'est  enfin  celui  de  nos  romans  que  vous  vou- 
drez, celui  que  vous  préférez  aux  autres.  Vingt  près-  . 
ses  sont  déjà  occupées  à  répandre  dans  le  monde 
vingt  autres  romans  tout  semblables.  Et  c'est  préci- 
sément cette  nouvelle  forme  de  nos  anciennes  épo- 
pées que  nous  nous  proposons  d'étudier  ici  avec  quel- 
que détail. 

Prenons  donc  entre  nos  mains  les  romans  qui  ont  ,  statistique 

^  de  nos  romans 

été  alors  appelés  aux  honneurs  de  l'impression,  ceux  coiîl^arélT^aVec 
dont  la  popularité  puissante  a  attiré  le  regard  et  excité     ""^romanr' 
lactivité  de  nos  premiers  imprimeurs;  et  constatons  ve^s^oreT^osc 
tout  d'abord  que  beaucoup  de  nos  anciennes  épopées 
sont  restées  en  chemin  et  ne  sont  pas  arrivées  vivan- 


606 


LES  INCUNABLES. 


T  PART.  LIVR.  111. 
CHAP.  VII. 


tes,  jusqu'aux  confins  du  xy'  et  du  xvf  siècle.  Nous 
possédons  environ  cent  vingt  romans  en  vers  ; 
SOIXANTE  environ  ont  été  traduits  en  prose  dans  les 
manuscrits  ;  vingt  seulement ,  sous  cette  dernière 
forme,  ont  été  jugés  dignes  d'être  vulgarisés  par  la 
presse.  Et  la  Bibliothèque  bleue  y  qui  au  xvif  siècle 
n'en  admettait  plus  qu'une  dizaine  à  bénéficier  des 
faveurs  de  son  papier  gris  et  de  ses  illustrations 
grossières,  Va  Bibliothèque  bleue  aujourd'hui  ne  répand 
plus  guère  que  les  Quatre  fils  Aymoriy  Fierabras^ 
Galien  restauré  et  Huon  de  Bordeaux, 

En  d'autres  termes  sur  quatre  chansons  de  geste, 
sur  quatre  romans  en  vers  qui  avaient,  sous  saint  Louis 
ou  sous  Philippe  le  Bel,  conquis  un  certain  succès; 
deux  seulement  ont  été  mis  en  prose  aux  xiv''  et 
xv""  siècles;  un  seul  figure,  à  peine,  dans  la  liste  de 
nos  incunables  \ 

Mais  voici  que,  sur  notre  table,  on  a  placé  dans  un 

bel  ordre  les  plus  anciennes,  les  meilleures  éditions 

de  tous  nos  romans  imprimés.  Il  est  temps  de  les 

ouvrir. 

Les  éditions        A  première  vue,  elles  se  divisent  en  deux  grandes 

incunables  ,  •(in  <  •  x     i 

de  nos  romans  classcs,  suivaut  OU  cUes  appartiennent  ou  non  a  la 

se  divisent  .  ^         im-» 

matériellement   périodc  ((  gothique  »  dc  1  histoirc  de  notre  imprimerie. 

en  deux  classes    i  <^  -i-  i 

sonToirelont  ^^^  Uvrcs  dc  la  première  famille  sont  assurément 
pas  «  gothiques  ».  |gg  plus  iutéressauts.  L'époque  de  leur  vogue  peut 
être  fixée  entre  1480  et  1530,  et  le  plus  grand 
nombre  peut-être  ont  été  imprimés  durant  les  cinq 
premières  années  du  xvf  siècle  :  les  années  1501 
et  1503  méritent  une  mention  spéciale.  Les   deux 


1.  V.  dans  notre  tome  l^^  (p.  219-223  et  pp.  234-243),  la  liste  des 
Chansons  de  geste,  laquelle  est  complétée  plus  haut  (pp.  447-451)  par 
notre  nomenclature  des  derniers  romans  en  vers.  Cf.  ci-dessus  le 
tableau  des  romans  en  prose  (pp.  544-556)  et  celui  des  incunables 
(pp.  601-604.) 


LES  INCUNABLES. 


607 


centres  de  fabrication,  c'est  Paris,  c'est  Lyon;  les 
éditeurs  qui  ont  le  plus  abondamment  exploité  cette 
mine,  ce  sont,  à  Paris,  les  Antoine  Vérard,  les  Alain 
Lotrian,  les  Jehan  et  Nicolas  Bonfons,  les  Jehan  Trep- 
perel ,  les  Jacques  Niverd ,  les  Michel  Lenoir  ;  ce 
sont,  à  Lyon,  les  Pierre  Mareschal,  les  Barnabas 
Chaussard,  les  Pierre  de  Sainte-Lucie,  et  tant  d'au- 
tres. Nos  romans  ont  fait  la  fortune  ou  la  gloire  de 
tous  ces  zélés  et  savants  éditeurs. 

«  Leurs  titres  ont  toujours  quelque  chose  de  rare  »  : 
nous  ne  parlons  ici  qu'au  point  de  vue  typographique. 
Il  fallait  créer  cette  chose  inconnue  dans  les  manu- 
scrits, le  titre  :  nos  imprimeurs  y  ont  mis  toute  leur 
imagination.  Ils  ont  joué  habilement  avec  l'encre 
noire  et  l'encre  rouge,  grâce  à  la  facilité  de  ces  deux 
tirages  qu'on  pratique  encore  de  nos  jours.  Tantôt, 
comme  dans  la  Conqueste  de  Trébisonde^  ils  ont  alterné 
les  deux  encres  ligne  par  ligne  *  ;  tantôt,  comme 
dans  le  Guerin  de  Montglave  et  le  Huon  de  Bordeaulx 
de  Jean  Bonfons  ^  le  Mabrian  de  Jacques  Niverd  ^  le 
Maugis  d'Aigremont  de  Jehan  Trepperel  \  les  Quatre 
fils  Aymon  d'Alain  Lotrian  ^  et  dans  vingt  autres  édi- 
tions, ils  ont  entrelacé  bizarrement  le  rouge  et  le  noir, 
sans  autre  règle  que  leur  caprice,  en  ayant  soin  seule- 
ment de  faire  honneur  de  la  première  de  ces  couleurs 
aux  noms  glorieux  de  leurs  héros  et  de  leurs  héroïnes. 
Ce  titre  est  écrit  d'ailleurs  en  caractères  gothiques  de 
proportions  majestueuses,  et  les  deux  ou  trois  pre- 
mières lignes,  à  tout  le  moins,  sont  de  nature  à  satis- 
faire les  yeux  les  plus  difficiles.  Au-dessous  s'épanouit 
un  bois  très  grossier,  qui  trop  souvent  est  le  même  dans 


:  PART.  LivR.  m. 

CHAP.  VII. 


Caractères 

extrinsèques  de 

nos  romans 

imprimés  : 


Leurs  titres. 


1.  Edition  d'Alain  Lotrian,  sans  date.  —  2.  Ce  dernier  texte  avait  été 
«  littérairement  »  achevé  dès  1454.  —  3.  Édition  de  1530.  —  4.  Édition 
de  1527.  —  5.  Sans  date. 


PART.  LIVR.  III. 
CHAP.   VII. 


608  LES  INCUNABLES. 

les  livres  de  plusieurs  éditeurs.  11  est  deux  sujets  que 
nous  avons  eu  le  désespoir  de  retrouver  chacun  en 
tête  de  plusieurs  romans  ;  l'un  représentant  un  che- 
valier fort  empanaché  à  la  tête  de  ses  gens,  et  qui 
orne  les  premiers  folios  de  la  Conqiieste  de  Trehï- 
sonde  \  de  Galien  restauré  %  de  Mabrian  ^;  l'autre, 
qui  pourrait,  au  besoin,  figurer  assez  grossièrement 
l'entrée  triomphale  de  Charles  VIII  à  Naples,  et  qui 
s'épanouit  dans  le  Fierabras  de  Nicolas  Bonfons  et 
dans  le  Huon  de  Bordeaulx  de  Jehan  Bonfons.  Au  bas 
du  titre  se  trouve  presque  toujours  le  nom  de  l'éditeur 
avec  son  adresse  fort  détaillée  :  «  On  les  vend  à  Paris, 
en  la  rue  Neufve  Nostre  Dame  à  l'enseigne  de  l'escu 
de  France  par  Alain  Lotrian  \  »  «  On  les  vend  à  Lyon, 
en  la  maison  de  Pierre  de  Sainte-Lucie  ^  »  «  On 
les  vend  à  Paris  joignant  la  première  porte  du  Palays 
en  la  bouticque  de  Jacques  Nyverd,  imprimeur  et 
libraire  ^  »  Néanmoins  cette  formule,  où  ne  se  trouve 
encore  aucune  date ,  fait  défaut  dans  un  certain 
nombre  de  nos  romans  imprimés,  parmi  lesquels  il 
convient  de  signaler  le  Mabrian  d'Alain  Lotrian  et 
Denis  Janot,  VOgier  le  Danois,  des  mêmes  éditeurs  \ 
et  bien  d'autres.  Quelquefois  un  encadrement,  assez 
semblable  à  celui  des  Livres  d'heures,  enveloppe 
gracieusement  tout  le  titre  et  lui  donne  une  nouvelle 
richesse  ^  Rien  n'est  alors  plus  attirant  que  ce 
premier  feuillet,  et  c'est  souvent  le  plus  agréable  à 
lire. 

Quant  à  ce  que    les  imprimeurs  contemporains 


1.  Edition  d'Alain  Lotrian,  sans  date.  —  2.  Édition  sans  date,  de  la 
veuve  de  Jehan  Trepperel  et  de  Jehan  Jehannot.  —  3.  dition  de  Jac- 
ques Niverd,  1530.  —  4.  Conqueste  de  Trebisonde,  s.  d.  —  5.  Fiera- 
bras.  —  6.  Mabrian  de  1530.  —  7.  Sans  date,  l'un  et  l'autre.  —  8.  Il 
faut  citer  surtout  l'édition,  mentionnée  plus  haut,  de  la  Conqueste 
de  Trehisonde, 


LES  INCUNABLES,  609 

appellent  «  un  faux  titre  )>,  nous  n'en  avons  trouvé  i  part.  livr.  m. 

-.f  -M  CHAP.  VU. 

d  exemple  que  dans  le  Mabrian  de  1530.  

Trois  formats  ont  été  adaptés  à  nos  romans  :  le  Leurs  formats-, 
petit  in-folio  que  l'on  peut  considérer  comme  le  plus 
ancien;  l'in-octavo  qui  est  le  plus  commode;  l'in- 
quarto  qui  est  le  plus  fréquemment  employé  et 
auquel  la  Bibliothèque  bleue  n'a  pas  craint  de  donner 
une  consécration  populaire.  Quel  que  soit  leur  for- 
mat, nos  incunables  gothiques  ont  été  imprimés  tan- 
tôt à  deux  colonnes,  tantôt  en  lignes  courantes,  mais 
toujours  en  caractères  compacts  et  avec  la  préoccu- 
pation évidente  de  faire  tenir  le  plus  de  matière 
possible  sur  le  moins  de  papier  possible.  N'oublions 
pas  que,  malgré  leur  luxe  apparent,  on  a  presque  tou- 
jours prétendu  en  faire  des  livres  à  bon  marché.  Leur 
papier  est  médiocre,  leurs  marges  offrent  aux  yeux 
peu  de  champ  pour  le  repos  dont  ils  ont  besoin. 
En  tête  de  chaque  chapitre,  les  rubriques  sont  par 
bonheur  encadrées  dans  un  espace  blanc  qui  distrait 
le  regard  ^  :  rubriques  en  encre  noire  et  qui  ne  méri- 
tent plus  leur  nom.  Les  chapitres  commencent  par 
des  lettrines  assez  élégantes,  qui  sont  conçues,  les 
unes  dans  le  goût  gothique,  les  autres  dans  celui  de 
la  Renaissance.  Les  plus  anciens  textes  ne  sont  pas 
paginés,  et  sont  seulement  revêtus  de  signatures  par 
Ai,  Au,  Aiii,  Aiv,  Bi,  Bii,  etc.  Bientôt,  cependant,  la 
foliation  est  introduite  dans  nos  romans  imprimés  ^  ; 
un  certain  nombre  sont  en    outre  munis  de  titres 

1.  «  Comment  le  comte  Guy  de  Maience  ala  chasser  en  une  moult 
grant  forest  et  comment,  en  voulant  tuer  ung  cerf,  occist  un  her- 
mite.  »  —  «  Comment  le  Comte  fîst  veu  à  Lieu  de  demourer  en  Vher- 
mitage  après  qu'il  eust  occis  l'ermite,  »  etc.,  etc.  (Fleurs  des  batailles 
JDoolin  de  Maye7ice.)  Tantôt  ces  rubriques  sont  suivies  de  Findication 
numérique  des  chapitres  :  «  Chapitre  i,  ii,  m  ;  »  tantôt  elles  se  rédui- 
sent, comme  les  précédentes,  à  un  titre  en  forme  d'interrogation.  -- 
2.  V.  le  Huon  de  Bordeaulx  de  Jean  Bonfons. 

".  39 


I  PART.  LIVR.  m. 
CHAI'.  VU. 


610  LES  INCUNABLES. 

courants  qui  en  r(3ndent  heureusement  la  lecture  plus 
commode  \  Le  chiffre  des  libraires  éclate  souvent  au 

Leurs  indications  ,  ,  ii  •p'iii.i 

bibliographiques;  vcrso  du  prcmicr  ou  du  dernier  leuillet,  et  ces  pru- 
dents éditeurs  ont  soin,  après  les  derniers  mots  du 
roman,  après  le  bienheureux  Amen  qui  les  termine, 
d'inscrire  une  dernière  fois  leur  nom,  leur  adresse  et 
le  titre  exact  de  l'ouvrage  dont  ils  viennent  de  nous 
faire  subir  la  lecture  ^  Ces  indications  bibliogra- 
phiques sont  précieuses  pour  Térudit,  mais  elles 
sont  souvent  d'une  longueur  désespérante  et  aussi 
ennuyeuses  que  le  roman  lui-même.  D'ailleurs  les 
libraires  ne  pensent  point  uniquement  à  leurs  intérêts 
Leurs  Tables;  et  gratifient  leurs  lecteurs  de  Tables  assez  complètes, 
ou,  comme  ils  le  disent,  de  «  bnefves  recollections  par 
chapitres  )>  de  toutes  les  matières  contenues  en  leurs 
volumes.  Ces  Tables  occupent  presque  toujours  les 
premiers  feuillets  de  nos  romans  dont  elles  repro- 
duisent purement  et  simplement  les  précieuses  ru- 
briques ^  Puis,  ces  romans  sont  illustrés^  et  on  a 


1.  Il  faut  citer  comme  type  le  Màbrian  de  1530.  —  %  «  Cy  flnist  le 
rommant  de  Fierabras  le  géant  imprimé  à  Genève  Lan  de  grâce 
•M-CCCC.LXX.YIir  le  XVIII«  jour  de  novembre.  »  —  «  Cy  fine  la  plai- 
sante histoire  de  Maugist  d'Aigremont,  nouvellement  imprimé  à  Paris 
par  Jehan  Trepperel...  et  fut  achevé  le  -X^-  jour  de  septembre 
M-CCCCC'XXYIL  »  —  «  Fin  de  la  cronique  et  hystoire  excellente  du 
preux,  vaillant  et  nompareil  chevalier  Mabrian,  roy  de  Jérusalem  et  de 
Inde  la  majeur,  fils  du  noble  roy.de  Hierusalem  Yvon,  lequel  fust  filz 
de  Regnault  de  Montauban,  en  laquelle  est  comprins  la  mort  et  mar- 
tyre des  preux  chevaliers  Alard,  Guichard  et  Richard  et  leur  cousin 
Maugis,  lequel  fut  pape  de  Romme,  ensemble  les  prouesses  de  Gracian, 
fîlz  bastard  dudit  Mabrian  et  de  la  belle  Gracianne  faé.  Avec  les  faits 
chevalereux  du  preux  et  hardiz  chevalier  Regnault  filz  dudit  Mabrian 
et  de  son  espouse  la  royne  Gloriande.  Et  fust  achevé  d'imprimer  à 
Paris  le  .XX^.  jour  de  janvier,  Tan  •M.CCCCC.XXX*  par  Jacques  Ni- 
verd,  imprimeur  et  libraire  tenant  sa  bouticque  joingnant  la  première 
porte  du  Palays  du  costé  de  la  grant  salle.  »  Comme  on  le  voit,  ces 
indications  bibliographiques  renfermaient  un  nouveau  résumé  du 
roman  dont  ils  répétaient  le  titre.  —  3.  Certains  éditeurs,  par  écono- 
mie sans  doute,  nous  ont  privés  de  ces  Tables,  notamment  Alain 
Lotrian  et  Denis  Janot  pour  leur  Ogier  le  Danois,  Jean  Bonfons  pour 
son  Guerin  de  Montglave  sans  date^  etc. 


LES  INCUNABLES. 


(Ml 


•I   PART.   LIVR.   m 
CHAP.  VII. 

Leurs 
illustrations  ; 


pensé  à  cet  immortel  attrait  de  la  peinture  et  du 
dessin  qui  séduit  tous  les  hommes,  et  particulière- 
ment le  peuple.  Du  reste,  on  ne  s'est  pas  mis  en 
grands  frais.  0  naïveté  de  ces  dessins  rustiques  !  0 
candeur  des  bonnes  âmes  qui  les  admiraient!  Il  faut 
voir  ces  chevaliers  terribles  vissés  sur  leurs  longs 
chevaux  avec  la  lourdeur  des  costumes  du  temps  de 
Charles  VIII  et  de  Louis  XII.  Il  y  a  vingt  ou  trente 
illustrations  par  volume,  mais  on  ne  se  gêne  pas  pour 
reproduire  quatre  ou  cinq  fois  la  même  dans  le  même 
tome,  et  fort  souvent  il  arrive  que  ces  dessins  n'ont 
aucun  rapport  avec  le  texte  \  On  fait  servir  tous  ses 
vieux  hoïs.  C'est  ce  qui  se  fait  encore,  hélas!  dans 
les  livres  illustrés  de  nos  jours,  et  l'antique  cynisme 
est  encore  dépassé. 
Et  maintenant,  laissons-les,  ces  incunables  gothiques 

que  nous  avons  essayé  de  photographier  dans  les  pages         

qui  précèdent,  laissons-les,  après  avoir  contemplé  une  %^^^s  imprimîs'^ 

1  ,  .  „    ,  -i-  Qj^  caractères 

dernière  lois  leur  écriture  anguleuse  et  raide,  tantôt  gothiques. 
calquée  sur  celle  du  xiii%  tantôt  sur  celle  du  xv'  siècle, 
et  leurs  titres  bigarrés,  et  leurs  dessins  précieusement 
grossiers.  La  Renaissance,  d'ailleurs,  ne  pouvait  pas 
tolérer  plus  longtemps  ces  vestiges  d'un  autre  âge  :  elle 
imposa  à  nos  romans  une  autre  forme  typographique. 
De  là  une  seconde  classe,  un  second  type  de  romans 
imprimés.  L'écriture  gothique  a  été  décidément  chas- 
sée de  tout  le  texte,  des  rubriques,  du  titre.  Tout  est 
romain.  Le  titre,  en  belles  capitales  de  style  presque 
elzévirien,  est  en  forme  de  pyramide  renversée.  Les 
dessins  sont  encadrés  dans  une  ornementation  de  la 
Renaissance  :  cariatides,  acanthes,  chimères.  Gérard 
d'Euphrate,  publié  en  1549,  est  le  type  le  plus  parfait 


Physionomie 

de 
nos  romans 


1.  Voy.  notamment  la  Gonqueste  de  Trebiso7ide. 


612  .  LES  INCUNABLES. 

'"'^cHlp^vn:  "'■  de  ces  nouveautés.  Mais  on  ne  put  toujours  consacrer 
à  nos  romans  tant  de  luxe,  ni  faire  tant  de  frais  pour 
eux.  De  là  un  troisième  type,  une  troisième  famille  : 
ce  sont  ces  romans  de  la  fin  du  xvf  siècle,  du  com- 
mencement du  xvii%  qui  ont  déjà  toutes  les  appa- 
rences de  la  Bibliothèque  bleue  dont  ils  sont  la  véri- 
table origine.  Voulez-vous  avoir  une  idée  exacte  de 
ces  romans  à  bon  marché  :  ouvrez  les  livres  édités  à 
Troyes  par  Nicolas  Oudot,  le  Morgant  et  le  Mabrian 
de  1615  ;  prenez  entre  vos  mains  VOgie?'  et  le  Meiirvïn 
de  Nicolas  Bonfons,  en  1583;  placez  enfin  sous  vos 
yeux  les  éditions  de  Rigaud  de  Lyon.  S'il  y  a  jamais 
eu  des  livres  populaires,  ce  sont  ceux-là. 


Caractères         JusQu'ici,  ccpeudant,  nous  n'avons  fait  connaissance 

intrinsèques  ^  ^,       ■  , 

de  tous  nos     Qu'avcc  la  phvsionomie  tout  extérieure  de  nos  romans  ; 

romans  imprimes.    J-  J-       J  ^  ^         ' 

^et^réckmS^  mals  11  uc  faudrait  pas  les  juger  seulement  sur  la  mine. 
de  leurs  éditeurs.  Le^fg  tltrcs,  quc  nous  ne  voulons  plus  examiner 
en  bibliographe,  mais  en  critique,  nous  donnent  une 
première  idée  de  leur  style.  Ces  titres  sont  de  véri- 
tables réclames;  mais  ce  dernier  mot  lui-même  est 
trop  pâle,  et  rien  ne  ressemble  davantage  à  ces  ef- 
frontés boniments,  avec  ces  «  palabres  »  que  les  char- 
latans débitent  sur  les  tréteaux  de  la  foire.  Tout  ce 
qui  peut  réveiller  l'engourdissement  des  lecteurs  est 
mis  en  œuvre  avec  de  singulières  solennités  de 
parole  :  «  Approchez,  approchez  :  vous  allez  en- 
tendre la  Conqueste  du  très -puissant  empire  de  Tre- 
bisonde  et  de  la  spacieuse  Asie,  en  laquelle  sont 
comprises  plusieurs  batailles  tant  par  mer  que 
par  terre  ;  et  maintes  triomphantes  entrées  de  villes 
et  prises  d'icelles,  décorées  par  style  poétique  ;  et 
aussi  de  belles  descriptions  de  pays  avec  des  contes 


PART,  LIVR.  lU. 
CHAI»,  Yir. 


LES  INCUNABLES.  613 

d'amour  qui  n'ont  jamais  été  lus  jusqu'ici  *  ».  Préfé-  ' 
rez-vous  le  Roman  de  Fierabras  le  Géant  ?  a  Voici,  ^ 

Yoicil  a  Conqiieste  du  gi^and  roi  Charlemaïne  des  Espaï- 
gnes  avec  les  faits  et  gestes  des  douze  pairs  de  France 
et  du  grand  Fierabras,  et  le  combat  fait  par  lui  contre 
le  petit  Olivier  qui  le  vainquit;  et  des  trois  frères  qui 
firent  les  neuf  espées  dont  Fierabras  en  avoit  trois 
pour  combattre  ses  ennemis,  comme  vous  l'orrez  ci- 
après  ^  »  11  y  a  certes  de  quoi  faire  venir  l'eau  à  la 
bouche  ;  mais  que  direz-vous,  ô  lecteurs,  de  «  la  très 
plaisante  Histoire  de  Maugis  d'Aigremont  et  de  Vivien 
son  frère,  en  laquelle  est  contenu  comment  le  dit 
Maugis,  à  l'aide  d'Oriande  la  fée,  son  amie,  alla  dans 
l'île  de  Boucaut  où  il  s'habilla  en  diable;  ...  com- 
ment il  occit  le  serpent  qui  gardoit  la  roche,  par 
laquelle  chose  il  conquist  le  bon  cheval  Bayard  et 
aussi  conquesta  le  géant  Sorgalant^?  »  —  «  Appro- 
chez, approchez  :  nous  possédons  dans  nos  magasins 
de  quoi  satisfaire  les  goûts  les  plus  variés  et  les 
plus  difficiles;  nous  avons  un  vaste  assortiment  de 
fées,  d'enchanteurs,  de  chevaliers,  de  nains,  de  géants, 
de  batailles,  de  tournois,  de  coups  d'épées,  de  coups 
de  lance,  de  contes  d'amour,  de  conquêtes  et  de  beaux 
faits  d'armes,  de  miracles  et  de  merveilles  de  toute 
sorte,  de  rois  et  d'empereurs,  de  reines  et  de  prin- 
cesses belles  comme  le  jour,  le  tout  revu,  corrigé, 
augmenté  et  orné  de  belles  figures.  Approchez  \  » 

Laissons-nous  donc  séduire  et  lisons  ces  œuvres  Leurs  Proiogues. 
merveilleuses  :  <(  N'oubliez  pas  de  lire  mon  Prologue  », 


1.  C'est  le  titre  delà  Gonqueste  de  Trebisonde,  d'Alain  Lotrian,  sans 
date.  —  2.  C'est  le  titre  textuel  du  Fierabras  de  Nicolas  Bonfons,  et 
c'est  encore  celui  de  la  Bibliothèque  bleue  en  1893.  —  3.  Maugis  de 
Jehan  Trepperel,  1527,  in-4o  goth.  —  4.  Rien  n'est  exagéré,  et  la  plu- 
part des  expressions  précédentes  sont  textuellement  empruntées  aux 
titres  de  nos  romans  du  xvi^  siècle,  que  nous  avons  relevés  avec  soin. 


1  PART.    I.IVR.  II 
CHAV.  YK, 


614  LES  INCUNABLES, 

nous  dit  railleur  de  maint  roman.  Lisons  le  Pro- 
logue. 

Le  plus  souvent,  Fauteur  se  contente  ici  d'indiquer 
ses  sources  :  «  Nous  trouvons  es  cromqiies  anciennes 
que  le  noble  et  vaillant  roy  Pépin  espousa  et  prit  à 
femme  Berte  de  grant  renommée  ^  »,  etc.,  etc.  Quel- 
quefois, comme  les  anciens  jongleurs  d'heureuse  mé- 
moire, il  discrédite  de  la  belle  façon  et  malmène 
tous  ses  confrères  :  «  Autrefois  a  esté  faict  un  roman 
auquel  n'avoit  point  le  quart  des  faits  du  dit  Ga- 
lien,  »  Même  il  a  l'impudeur  de  répéter  à  ses  lecteurs 
décidément  trop  crédules  qu'il  a,  lui,  consulté  les 
vieilles  annales  ;  il  copie  et  ressuscite  le  vieux  men- 
songe des  Chroniques  de  Saint-Denis,  mensonge  usé 
depuis  trois  siècles  :  «  J'ai  tant  fait  que  j'ai  trouvé 
LES  VIEILLES  CHRONIQUES  FRANÇoisEs  lesquelles  estaient 
à  Saint-Denis  en  France  et  en  ai  composé  cestiiy  beau 
livre  ^  »  Tout  l'avantage,  ajoute- t-il  avec  une  vanité 
satisfaite,  est  donc  de  mon  côté  :  «  J'ai  remys  cette 
histoire  en  estât,  tellement  que  si  tu  la  confères  avec 
ces  vieux  et  lourds  exemplaires  qui  ont  eu  leur  cours 
jusquàpresenty  tu  la  trouveras  repurgée  de  toutes  er- 
reurs, restituée  selon  la  vérité  des  anciennes  annales 
et  autres  fidelles  historiens  et  ornée  d'un  élégant  et 
fluide  langage  ^  »  Vous  vous  attendez  peut-être  à  des 
merveilles  de  la  part  d'un  éditeur  qui  fait  de  si  belles 
promesses  :  ce  libraire  (ô  immortalité  des  jongleurs!) 
n'a  fait  que  reproduire  textuellement  les  versions  et 
éditions  précédentes. 

D'autres  étaient  plus  candides...  ou  plus  cyniques. 
Si  j'ai  si  bien  réussi  le  présent  ouvrage,  disaient-ils, 

1.  Prologue  de  Valeyitin  et  Or  son,  Lyon,  Rigaud,  1605.  —  2.  Galien 
restauré,  Lyon,  Rigaud,  1575.  —  3.  Les  Quatre  Fils  Aimon,  Lyon, 
Fr.  Arnoullet,  1573. 


LES  INCUNABLES.  615 

c'est  qu'on  m'a  payé  en  belle  et  bonne  monnaie  : 
((  Vous  avez  maintes  fois  ouy  dire  que  pour  faulte  d'ar- 
gent sont  demeurez  maints  beaux  édifices  à  parfaire, 
et  pour  tant  que  j'ay  esté  bien  payé  »  j'ai  fait  d'excel- 
lente besogne  \  Voilà  un  auteur  qui  ne  se  piquait  pas 
de  désintéressement.  D'ailleurs,  il  est  certain  que  ces 
translateurs  n'étaient  pas  des  aigles  :  c'étaient,  comme 
nous  l'avons  déjà  entrevu,  de  simples  scribes  aux 
gages  de  tel  ou  tel  libraire.  Aussi  ne  se  nomment-ils 
que  rarement  dans  le  prologue  de  leurs  œuvres.  C'est 
dans  le  Mabrian  de  1503  que  nous  avons  à  peu  près 
trouvé  la  seule  mention  de  ce  genre  :  la  postérité 
pourra  savoir  que  les  auteurs  de  cette  compilation 
s'appelaient  Gui  Bounay  et  Jean  Lecœur  ^ 

Quelle  que  soit  la  médiocrité  et  l'inutilité  de  ces 
prologues,  nous  les  préférons  aux  prologues  savants, 
aux  prologues  philosophiques  qui  abondent,  hélas! 
dans  nos  romans  des  xv''  et  xvi''  siècles.  C'était  le 
temps  du  pédantisme,  et  nos  auteurs  tenaient  à  être 
de  leur  temps.  Dès  1478,  l'auteur  du  Fierabras  nous 
élève  aux  hauteurs  du  beau  style  :  «  Saint  Pol,  doc- 
teur de  vérité ,  nous  dit  que  toutes  choses  réduites 
par  escript  sont  à  nostre  doctrine  escriptes.  »  Le 
translateur  de  Doolin  de  Mayence  ^  est  plus  long  : 
il  entreprend  dans  son  prologue  toute  une  théorie 
des  origines  de  la  noblesse.  Il  établit  en  doctes  ter- 
mes qu'il  y  en  a  deux,  et  deux  seulement  :  le  sang, 
la  vertu.  Il  décerne  à  Adam  le  iiiv^Ao^  premier  noble ^  et 


1.  Galien  restauré,  Lyon,  Rigaud,  1575.  —  2.  «  Et  qui  voudra  savoir 
les  noms  de  ceulx  qui  ont  dressé  le  présent  livre  et  compillé,  maistre 
Guy  Bounay,  licencié  es  loix,  lieutenant  du  baillif  de  Cliastelroux, 
Ta  commencé.  Et  a  esté  achevé  par  noble  homme  Jehan  Lecueur, 
escuyer,  seigneur  de  Nailly  en  Puysange,  estant  à  Paris  pour  les 
affaires  de  noble  et  puissant  seigneur  messire  Régné  d'Anjou...  »,  — 
3.  Édition  de  Vérard,  in-foL  goth.,  1501, 


I   PART.    LIVU.  III. 
GHAP.  YII. 


61G 


LES  INCUNABLES. 


1  PART.  LIVR.  III. 
CHAP,  VII. 


Leurs  débuts; 
leur  finale. 


il  en  arrive  péniblement  à  parler  enfin  «du  très-fidèle, 
loyal  et  hardy  Doolin  quem  non  solum  excellentia  gène- 
?is,  sed  mores  virtittesque  nobilitant.  »  Ce  style  sent  déjà 
sa  Renaissance  de  cent  lieues;  mais  nous  avons  en- 
core de  plus  beaux  échantillons  à  vous  offrir,  et,  sans 
parler  du  translateur  de  Mabrian  \  qui  parle  «  des  té- 
nébreux anglets  de  son  petit  entendement  »  et  de  nos 
ancêtres  qui  «  ont  basty  et  fondé  par  ferme  stabilité  et 
incorruptible  bastiment  les  vrays  fondemens,  qui  ont 
mis  et  inséré  sus  l'immobile  pierre  d'entière  noblesse 
les  colonnes  et  pilliers  de  tout  honneur  »,  sans  parler 
de  ce  bavard,  on  trouve  dans  Fauteur  de  la  Conqueste 
de  Trebisonde  un  type  de  pédant  si  parfait,  qu'on  ne 
saurait  rien  lui  opposer.  Écoutez  plutôt  le  commen- 
cement de  son  Prologue  :  «  Le  largiteur  de  lumière 
céleste,  ApoUo,  par  première  estincele  d'amour  oflfrist 
son  cueur  à  la  très  belle  Daphné,  laquelle  florissant 
en  virginité  immaculée ,  depuis  que  le  vouloir  des 
Dieux  l'eust  muée  en  tousjours  verdoyant  laurier 
que  iceluy  ApoUo  choisist  pour  son  especial  arbre, 
lui  donna  le  tiltre  de  superatrice  victoire  et  ne  per- 
mist  qu'aux  triumphateurs  et  impérissables  poètes  de 
la  porter.  »  Et  il  y  en  a  long,  il  y  en  a  très  long  dans 
ce  style.  Ah!  nous  sommes  bien  loin  du  début 
à'Aliscans  ^  ! 

Après  ce  Prologue,  les  auteurs,  satisfaits  de  leur 
petit  entretien  avec  leurs  lecteurs,  entrent  décidé- 
ment in  médias  res.  Quelques-uns  imitent  (rien  n'est 
plus  naturel  chez  un  copiste)  certains  débuts  de  nos 
romans  en  vers  et  placent  tout  un  printemps  au  com- 


1.  Édition  de  1530,  déjà  citée.  —2.  Quelquefois,  dans  ces  Prologues, 
les  auteurs  nomment  celui  qui  leur  a  commandé  leur  prose.  L'auteur 
du  Fierabras  de  Genève  (1478)  nous  apprend  qu'il  a  composé  son  livre 
à  la  prière  de  Henri  Bolomier,  chanoine  de  Lausanne,  etc. 


LES  INCUNABLES.  617 

mencement  de  leur  livre  :  «  A  Fissue  de  Fyver,  que  '  ^'^^t.  uvr.  m. 

>}  >        i-  CHAP.    VU. 

le  joly  temps  d'esté  commence  et  qu'on  voit  les  arbres ™ 

florir  et  leurs  fleurs  espanyr,  les  oisyllons  chanter  en 
toute  joye  et  doulceur  \  »  Quant  aux  derniers  mots, 
quant  à  la  fin  de  nos  romans,  on  y  trouve  toujours  ce 
souhait  du  Paradis  que  déjà  nous  avons  lu  tant  de 
fois  dans  nos  chansons  du  xif  au  xv°  siècle  :  «  Sei- 
gneurs, qui  ce  présent  livre  lirez,  nous  prierons  Dieu  - 
et  labenoiste  Vierge  Marie,  qu'il  nous  doint  grâce  de 
vivre  en  très  bonnes  meurs  par  lesquelles  nous  puis- 
sions avoir,  à  la  fin  de  nos  jours,  vie  pardurable  et  la 
gloire  céleste  de  Paradis.  Amen  ^  »  La  finale  d'un 
seul  de  nos  romans  imprimés  fait  peut-être  exception 
à  la  règle  générale  :  c'est  celle  d'Huon  de  Bordeaulx; 
nous  y  apprenons  (ce  qui  n'a  rien  de  trop  surprenant) 
que  l'auteur  prétendait  suivre  un  original  en  vers; 
que  son  travail  premier  avait  été  achevé  en  1454  et 
qu'il  lui  avait  été  commandé  par  deux  puissants 
seigneurs,  Charles  de  Rochefort  et  Hue  de  Longue- 
val,  et  par  un  troisième  Mécène  du  nom  de  Pierre 
Ruotte^Mais  en  général,  si  vous  voulez  d'utiles  rensei- 
gnements sur  les  sources  et  la  date  de  nos  romans, 
allez  les  chercher  ailleurs  que  dans  leurs  dernières 
phrases. 

Nous  venons  de  déblayer  le  terrain,  et  pourrons 
maintenant  étudier  en  eux-mêmes,  dans  leur  agen- 
cement, dans  leurs  sources  réelles,  dans  leur  style 
enfin,   ces  mêmes  romans   dont   nous   connaissons 


1.  Guerin  de  Montglave,  de  Jean  Bonfons,  sans  date.  —  2.  Quatre 
fils  Aymon,  Lyon,  Arnoullet,  1573.  —  3.  «  Lequel  livre  et  histoire  a 
esté  mis  de  rime  en  prose  à  la  requeste  et  prière  de  monseigneur 
Charles,  seigneur  de  Rochefort,  et  de  messire  Hues  de  Longueval, 
seigneur  de  Vaulx,  et  de  Pierre  Ruotte,  lequel  fut  faict  et  parfaict  le 
vint  neufiesme  jour  de  janvier  Tan  1454.  Explicit.  »  [Hiion  de  Bor- 
deaux, de  Jean  Bonfons.) 


618  LES  INGUxNABLES. 

iPART.LivR.  m.  maintenant  tous  les  caractères  extérieurs,  dont  nous 

CHAP.  m.  " 

avons  lu  vaillamment  les  prologues,  dont  nous  savons 

par  cœur  les  premières  et  les  dernières  lignes. 


Deianaturo        Trausportous  uous  de  nouveau  dans  l'atelier  tvpo- 

et  de  1  origine  ^  *>  ^ 

romansfncunabies  graphique  quc  uous  avous  plus  haut  essayé  de  décrire. 

ci/S^ troupes  :  La  «  coplc  »   d'uu   uouveau  roman    est   là,  sur  la 

reproductions    tablc  du  maîtrc  imprimeur,  et  c'est  de  ce  côté  que  se 

d 'œuvres  t  .  i 

antMeurcs,     portc  uotrc  rcgard. 
vers;''  Quellc  cst  ccttc  «  copic  »?  Quelle  en  est  la  nature 

2"  Les  œuvres  '- 

originales,  exactc?  QucUc  cu  est  l'origine?  Hâtons-nous  de  la 
feuilleter.  Faisons  mieux  :  lisons-la. 

Cette  copie  a-t-elle  été  spécialement  commandée 
par  l'éditeur  et  composée  tout  exprès  pour  l'impres- 
sion? Ne  serait-elle,  au  contraire,  que  la  reproduc- 
tion, plus  ou  moins  exacte,  d'un  manuscrit  plus  ou 
moins  antérieur  à  l'admirable  découverte  de  Gutten- 
berg?  L'auteur  a-t-il,  en  ce  dernier  cas,  travaillé 
directement  sur  un  de  nos  derniers  romans  en  vers, 
ou  bien  s'est-il  inspiré,  plus  ou  moins  étroitement, 
(l'hypothèse  est  toute  différente),  d'un  de  ces  romans 
en  prose  du  xv''  siècle,  auxquels  nous  avons  tout  à 
l'heure  consacré  de  si  longues  pages?  Voilà  ce  qu'il 
s'agit  de  déterminer  nettement. 

La  question  est  plus  délicate  qu'on  ne  pourrait  le 
croire  ;  mais,  pour  ne  pas  laisser  trop  longtemps  nos 
lecteurs  en  suspens,  nous  essaierons  de  leur  donner 
la  solution  du  problème. 

Donc,  à  nos  yeux,  toutes  les  hypothèses  précé- 
dentes sont  possibles,  sont  acceptables. 

Certains  incunables  ont  été  calqués  sur  des  romans 
en  vers,  et  certains  autres  sur  des  manuscrits  en 
prose. 


LES  INCUNABLES.  610 

Certains  autres,  enfin,  sont  réellement  des  œuvres 
de  commande,  et  ont  été  effectivement  composés  tout 
exprès  pour  un  éditeur,  lequel  voulait  à  tout  prix 
a  de  la  nouveauté  »  et  qui  avait  l'esprit  de  la  payer 
plus  ou  moins  cher. 

En  d'autres  termes,  plus  décisifs  et  plus  brefs,  il  y 
a  lieu  d'établir  ici  deux  grands  groupes  parmi  nos 
romans  incunables  :  «  Les  reproductions  ou  adapta- 
tions d'anciennes  œuvres  en  vers  ou  en  prose  ;  les 
romans  originaux.  «  Rien  ne  semblera  plus  aisé  à 
saisir. 

Prenons  des  exemples  et  choisissons  des  types. 

Il  est  manifeste,  d'une  part,  que  le  Fierabras  de 
1478  n'est  que  la  reproduction  d'un  manuscrit  en 
prose,  dont  la  date  n'est  pas  sans  doute  très  antérieure 
à  celle  de  l'impression  \ 

Il  est  probable,  d'autre  part,  que  le  Galien  incuna- 
ble, pour  nous  borner  ici  à  cette  mention,  a  été  direc- 
tement composé  d'après  un  Galien  en  vers  du  xiv*"  siè- 
cle. Nous  ne  nous  servons,  en  ce  dernier  cas,  que  du 
mot  «  probable  »,  et  n'oserions  pas,  en  réalité,  nous 
aventurer  plus  loin. 

On  ne  saurait  en  effet  (à  tout  le  moins  dans  l'état 
actuel  de  la  science)  affirmer  nettement  qu'entre  un 
roman  en  vers  du  xiv°  siècle  et  un  incunable  du 
xvf ,  il  n'ait  pas  existé  un  intermédiaire.  Et  par  cet 


1.  Il  existe,  à  notre  connaissance,  deux  manuscrits  du  Fierabras  en 
prose  (xv^  siècle)  où  l'auteur  déclare  avoir  écrit  son  livre  à  la  de- 
mande d'un  chanoine  de  Lausanne  nommé  Henri  Bolomier.  Or,  cette 
mention  du  chanoine  de  Lausanne  et  du  rôle  qu'il  a  joué  en  cette 
affaire,  cette  même  mention  se  retrouve  dans  le  Fierabras  de  1478, 
qui  est  évidemment  postérieur  à  ces  deux  manuscrits  et  appartient  à 
la  même  famille  de  textes.  L'un  des  deux  manuscrits  en  question  a  été 
sig-nalé  par  Senebier  en  son  Catalogue  raisonné  des  tnanuscrits  con- 
servés dans  la  Bibliothèque  de  la  ville  de  Genève  (1779,  p.  452,  n»  188)  ; 
l'autre  faisait  partie  de  la  Bibliothèque  d'Ambroise  Firmin  Didot. 


I      PART.   LIVR.   111. 
CHAP.  VIT, 


I   PART.  LIVR.  I 
CHAI».    VU. 


620 

«  intermédiaire  » 


LES  ÏNCUiNABLES. 

,  nous  entendons  un  roman  manu- 


^  scrit  en  prose  du  xv'  siècle. 

Entre  le  Meurvin  en  vers  qui  a  certainement  existé  ^ 
et  le  Meurvin  incunable,  y  a-t-il  eu  un  Meurvin 
manuscrit  en  prose?  C'est  possible,  et  presque  pro- 
bable ;  mais  ce  n'est  pas  certain. 

Autre  incertitude  ;  mais  moins  vive,  celle-là.  Tous 
les  romans  en  prose  ont-ils  été  précédés  d'un  roman 
en  vers  ?  Nous  possédons  un  Mabrïan  en  prose  ;  mais 
le  Mabrian  en  vers  n'est  pas,  que  je  sache,  parvenu 
jusqu'à  nous. 

Bref,  pour  résoudre  scientifiquement  tous  ces  pro- 
blèmes, il  faudrait  posséder  et  connaître  tous  nos 
derniers  romans  en  vers,  tous  nos  romans  manuscrits 
en  prose.  Nous  n'en  sommes  pas  là. 

Voilà  pourquoi  Ion  ne  saurait  ici  procéder  avec 
trop  de  prudence  ;  voilà  pourquoi  il  faut  résolument 
s'interdire  toute  affirmation  téméraire. 

Mais  toute  incertitude  cesse  devant  des  œuvres  telle 
que  la  Conqueste  de  Trebisonde  qui  a  été  commandée 
par  Alain  Lotrian  à  un  romancier  de  bonne  volonté, 
et  dont  nous  aurons  lieu  de  reparler  plus  loin  avec 
quelque  détail. 

Telles  sont  nos  conclusions  :  nous  les  souhaiterions 
plus  précises;  mais  elles  paraîtront  peut-être  accep- 
tables. 


*    ■¥■ 


Caractères 

spéciaux 

de   ces 

deux  groupes. 


Sur  ces  deux  classes  d'incunables,  —  les  repro- 
ductions, d'une  part,  et,  de  l'autre,  les  œuvres  nou- 
velles —  il  importe  de  revenir  plus  longuement. 

Voici  tout  d  abord  les  reproductions. 


1.  V.  plus  haut  (p.  447),  notre  liste  des  derniers  Romans  en  vers. 


LES  INCUNABLES.  621 

Il  faudrait  bien  se  garder  de  croire  qu'elles  ont 
toutes  la  même  nature,  la  même  physionomie,  le 
même  style. 

Qu'elles  soient  exécutées  d'après  un  original  en 
vers  ou  d'après  un  original  en  prose,  elles  se  pré- 
sentent à  nous  sous  deux  aspects  bien  différents. 

Les  unes  sont  l'œuvre  de  certains  romanciers  qui 
mériteraient  plutôt  ce  nom,  ce  même  nom  de  ((  décal- 
queurs  »  dont  nous  avons  dû  nous  servir  plus  haut, 
au  sujet  des  premiers  remaniements  en  prose.  Ces 
prosateurs  timides  se  contentent  de  reproduire  servi- 
lement leur  modèle  et  y  changent  à  peine  quelques 
mots.  C'est  ce  que  j'appellerais  volontiers  Fécole  ^7m/6. 

D'autres,  au  contraire,  se  sont  montrés  beaucoup 
plus  indépendants,  beaucoup  plus  osés,  et  n'ont  em- 
prunté à  leurs  devanciers  que  le  fond  de  leur  œuvre. 
C'est  ce  que  j'appellerais  l'école  large  \ 


1.  n  est  facile  de  se  faire  une  idée  du  travail  de  l'école  large;  mais 
il  semble  nécessaire  de  donner  un  exemple  typique  des  procédés  de 
récole  étroite.  Nous  rempruntons  à  la  première  édition  incunable  de 

Guerin  de  Montglave.  Les  tirets  qui  figurent  dans  ce  texte  ont  été 

ajoutés  pour  mieux  faire  comprendre  la  relation  de  la  prose  avec  les 
vers. 

Galien    du    ms.  de    Cheltenliam  Guerin  de  Montglave  incunable 

(éd.  Stcngel,  p.   123).  (édition  de  Jehan  Trepperel,  s.  d.) 

Par  dedens  Rainclicvaulx  fut  grande  la  pités  :  Par  dedans  Roncevaulx  fut  grande  la 

Seize  mil  cresti^ns  y  eut  mors  et  tués  pité  :  —  car  bien  seize  mille  chrestiens 

Et  des  quatre  vivans  y  en  eut  mil  navrés.  >^  ®"^  P^^^^  ^^'  "'^^^  -  ^*  ^^^  ^u^tre 

f^y  .       .ni,.,          X         ,.           ,  ,  "^^^^^    <î"i  sont  demeurez,   en  y  a  bien 

Olivier  et  Roullant  les  ont  moult  regrettés  ;  ^jne  qui  sont  navrez.  -  Si  les  regret- 

Et  quant  Roullant  choisi  les  grans  mortalitez,  tent    moult    Olivier    et  Rolant.    —  Et 

Mist  li  quens  naturelz  le  cor  en  sa  bouchez,  quant  Rolant   vit    si  grande    mortalité 

Et  disoit  en  son  cor  :  «  Hé  !  roy  Charles,  venez  ;  ~  '\  "^'^  !'.'^'  ^  '^  ^,°"t'"  '*  ^'  '""""^ 

^               '            '  par  trois  fois,  —  et  disoit  en  son  cor  : 

«  Aujourduy  sera  mort  cil  que  le  mieuk  amés.  »  „    Charles,   venez  ;    -   car  aujourdhuy 

Par  trois  fois  le  sonna,  ce  dit  l'auctorités,  cil     que    vous   aymez    le    mieulx    sera 

C'unne  vaine  rompy  tant  estoit  aïrés.  "^o^*-  ''  ~  ^^  le  sonna  par  trois  fois  — 

rKn».iu«,o,-v,«  IV  ■      •     L  -,               ,     o  par  tel  ayr  que  il  rompit  une  des  veines, 

Lnarllemaine  1  oui  qui  estoit  en  son  trefz.  I     t      ^     .                 ,        t^,  r>.     ,       . 

^                      uu  uLi£.  tant  estoyt  courroucé.  —  Et  Charlemai- 

II  a  dit  à  Naymon  :  «  Beau  sire,  or  escoutés  ;  gne  qui  estoit  en  son  tref  l'ouyt  bien  ; 

N'est-ce  le  cor  Roullant  qui  là  s'est  démenés  ?  —  Si  dist  à  Naymon  :  «   Sire,   or  es- 

<>i  nçt   liai-  r.oi  «5r.i^,,^.,„      •             •    i-  i         f  coûtez.  —  N'est-cc  pas  le  cor  do  Roland 

&i  est,  par  cel  feoigneur  qui  en  croix  fut  nenés.  •»             o        c-      i        • 

*                          ^  que  ]  av  ouy  ?  —  Si  est  vraiement.  —  Je 

Je  croy  qu'asailli  l'a  Marsille  le  doubtés  ;  »  croy  que  Marsille  l'a  assailly.  —  «  Sire, 


I  PART.  LIVR.  Ht. 
CHAP.  VU. 


622 


LES  JNCUNABLES. 


l  PART.   LIVR.  111. 
CHAI',  m. 


Du  style 
des  romans 
ineunables. 


II  va  sans  dire  qu'entre  ces  deux  écoles,  il  y  a  un 
certain  nombre  de  degrés  intermédiaires ,  dont  il 
convient  de  faire  estime  ;  mais  les  deux  grands  grou- 
pes, les  voilà. 

Nous  n'avons  pas  cru  qu'il  fût  nécessaire  d'étudier 
de  près  le  style  de  ces  reproductions,  puisqu'il  est  trop 
souvent  calqué  sur  celui  des  romans  en  prose  manus- 
crits. Nous  aurions  ici  à  répéter  presque  textuelle- 
ment tout  ce  que  nous  avons  dit  de  ces  œuvres  de 
notre  décadence  épique,  et  une  telle  répétition  n'au- 
rait rien  qui  fut  scientifique.  Nous  nous  contenterons 
de  quelques  observations  rapides. 

Toute  règle  comporte  des  exceptions,  et  il  ne  fau- 
drait pas  affirmer,  par  exemple,  que  tous  les  auteurs 
de  nos  incunables  ont  atténué  et,  pour  ainsi  par- 
ler, efféminé  la  vigueur  de  nos  vieilles  chansons. 
Au  lieu  de  reproduire  les  fadeurs  de  quelque  œuvre 
du  xiv""  ou  du  xv""  siècle,  plus  d'un  de  ces  prosateurs 
fait  au  contraire  un  bond  jusqu'aux  poèmes  du  xiif 
et  en  garde  la  rudesse.  Vous  rappelez-vous  que,  dans  la 
rédaction  manuscrite  du  Fierabîms  en  prose,  on  avait 
singulièrement  transformé  et  adouci  le  caractère  de 
Floripas,  de  cette  fille  de  l'émir  Balan  ?  On  en  avait  fait 
une  pieuse  et  tremblante  jeune  fille,  se  jetant  en  larmes 
aux  genoux  de  son  père,  pour  le  supplier  de  se  conver- 


«  Sire,  dit  Guanelon,  qu'es-ce  que  ditavés? 

Roullant  chascc  en  ces  bois  où  il  s'est  déportés,  w 

Quant  Galien  l'oui,  le  sanc  lui  est  mués  ; 

Il  a  dit  à  Charlon  :  w  Jamais  ne  me  créés, 

«  Se  bataille  n'a  là  où  le  cor  est  sonéS.  » 

11  garde  à  Guanelon  et  est  avant  passéSj 

Et  puis  luy  dit  en  hault  Galien  le  doubtcs  : 

(t  Pleust  à  Jhesucrist  qui  en  crois  fut  pcnés 

<t  Que  je  scusse  bien  les  maulx  que  vous  pensés  !  » 


dist  Guannes,  qu'est  ce  que  vous  dittcs? 
— ■  Rolant  chasse  au  bois  et  se  des- 
duyt  aux  bestes  saulvaiges.  «  Quant 
Galien  l'ouyt,  à  peu  qu'il  enraigea,  — 
et  dist  à  Charlemaigne  :  «  Sire,  ne  me 
croyez  jamais,  —  s'il  n'y  a  bataille  là 
où  le  cor  est  sonné.  —  Regardez  comme 
Guannes  est  pasle.  »  —  Et  puis  Galien 
luy  dist  :  «  Pleust  à  Dieu  —  que  jt^ 
sceùsse  les  maulx  que  vous  pensez  en 
toslre  mauvais  couraige  ! 


CHAP. VU. 


LES  INCUNABLES.  623 

tir  et  de  sauver  sa  vie  terrestre  en  se  soumettant  hum-  '  ™;„^'!^-  "^• 
blement  à  la  volonté  de  Charlemagne.  Tout  au  con- 
traire, dans  le  Fierabras  qui  fut  imprimé  à  Genève  en 
1478  (d'après  une  version  manuscrite),  Floripas  est 
bien  la  même  que  dans  le  poème  original.  C'est  une 
vraie  furie  qui,  avec  des  cris  odieux,  réclame  la  mort 
de  son  propre  père  pour  avoir  le  droit  de  se  jeter  plus 
tôt  dans  les  bras  de  son  ami  Gui  de  Bourgogne  :  «  Sire 
empereur,  dit-elle,  pourquoy  mettes  vous  tant  à  faire 
mourir  celluy  dyable.  Il  ne  m'en  chault,  s'il  meurt; 
seulement  que  Guy  de  Bourgongne  soit  mon  espoux.  » 
Il  faut  ajouter  qu'un  tel  cas  est  assez  rare,  et  qu'en 
général  les  piètres  auteurs  de  nos  romans  imprimés 
ont  plutôt  édulcoré  à  l'excès  nos  anciennes  fictions 
épiques. 

Ogier  le  Danois  n'a  pas  été  calqué,  on  le  pense  bien, 
sur  le  rude  poème  de  Raimbert  de  Paris  ni  même  sur 
l'élégante  chanson  d'Adenet;  mais  le  prosateur  du 
xvf  siècle  a  pris  pour  base  une  version  qui  reproduit 
plus  ou  moins  exactement  l'interminable  roman  du 
XIV'  siècle  en  vers  de  douze  syllabes,  dont  nous  avons 
déjà  eu  l'occasion  de  dire  quelques  mots.  A  force  de 
subir  toute  cette  série  de  dilutions,  l'œuvre  antique 
est  devenue  tout  à  fait  méconnaissable.  Le  Danois  du 
xif  siècle  est  un  gros  baron  féodal,  mal  baptisé,  demi 
sauvage,  brutal,  charnel,  farouche,  et  ayant,  grâce  à 
l'influence  chrétienne,  je  ne  sais  quels  retours  subits 
et  quelles  douceurs  inespérées.  Il  lutte  contre  Char- 
lemagne d'un  front  terrible,  comme  un  taureau  en 
rage,  et  il  faut  qu'un  jour  le  Ciel  intervienne  visible- 
ment pour  lui  arracher  un  pardon  qu'il  refusait  à 
la  France  et  à  l'Église.  Géant  vainqueur  de  géants, 
homme  immense,  personnification  redoutable  de  la 
redoutable  féodalité,  jetant  sur  la  société  des  regards 


I   PART.  LlYR.  1(1. 
CHAP.  111. 


624  LES  INCUNABLES. 

torves,  il  ne  se  calme  un  peu  qu'à  la  fin  d'un  poème 
en  onze  mille  vers  qui  est  presque  uniquement  con- 
sacré à  l'histoire  de  sa  colère.  Et  maintenant  voulez- 
vous  savoir  ce  qu'ont  fait  d'un  tel  héros  les  imagina- 
tions amollies  des  xv°  et  xvi'  siècles,  suivez  Ogier, 
dans  ces  œuvres  bizarres,  suivez-le  jusqu'au  déclin 
de  sa  vie,  jusqu'au  jour  où,  à  l'âge  de  cent  ans,  «  il 
advise  soudain  une  belle  dame,  vestue  de  blanc,  si 
bien  et  si  richement  aornée  que  c'estoit  triomphe  de 
la  voir  ».  Le  Danois  s'imagine  d'abord  que  c'est  la 
Vierge  Marie  et  dit  hautement  Ave  Maria;  mais  ce 
n'est  que  la  fée  Morgue,  qui  lui  dit  en  termes  tendres 
et  précieux  :  «  Puis  que  je  vous  tiens  par  deçà,  je  vous 
meneray  à  Avallon,  là  où  vous  vous  esbatrez  à  faire  pas- 
ser le  temps  aux  dames.  »  Ogier  reprend  avec  un  bon 
sens  fort  prosaïque  :  «  Ce  n'est  pas  viande  qui  faille 
à  ung  malade  que  entretenir  les  dames.  Il  a  bien 
mestier  d'autre  confort.  »  Et  il  ajoute  plus  piteuse- 
ment encore  :  «  Je  vous  promets  en  bonne  foi  que  je 
ne  suis  pas  à  mon  ayse.  »  C'est  alors  que  Morgue  lui 
répond  :  «  Je  vous  y  mettrai  »,  et  lui  donne  un  anneau 
qui  le  fait  revenir  à  l'âge  de  trente  ans  \  Voilà  ce 
qu'était  devenu  le  sauvage  et  sublime  assiégé  de  Cas- 
telfort  ;  voilà  cette  féodalité  de  carton  qui  avait  suc- 
cédé à  la  féodalité  en  fer;  voilà  les  fadaises  et,  tran- 
chons le  mot,  les  inepties  qui  avaient  enfin  remplacé 
la  rudesse  délicieusement  barbare  de  nos  premières 
épopées. 

Jusqu'ici  cependant  nous  n'avons  eu  affaire  qu'à 
des  copies  ;  mais  il  faut  bien  se  persuader  que  les 
((  nouveautés  »  ont  exactement  ce  même  caractère 


1.    Ogier  le  Danois^  édition  d'Alain  Lotrian  et  Denis  Janot,  sans 
date  (vers  1536). 


LES  INCUNABLES.  625 

d'alanguissement  et  de  platitude.  Les  éditeurs  de  ce 
temps-là  éprouvaient,  comme  ceux  de  tous  les  temps,  ^ 
le  besoin  de  régaler  leur  public  de  ces  nouveautés  dont 
il  est  toujours  si  vivement  afîriandé.  Ils  commandaient 
à  leurs  auteurs  des  romans  originaux;  mais  laffabu- 
lation  et  le  style  de  ces  prétendues  nouveautés  ne 
différaient  guère  de  Faffabulation  et  du  style  des  an- 
ciennes copies.  Il  faut  vraiment  avoir  un  regard  bien 
perçant  pour  saisir  la  différence.  Est-ce  une  nouveauté, 
est-ce  une  copie  que  ce  bizarre  Gérard  d'Euphrate  au- 
quel nous  avons  attribué  naguère  une  origine  italienne 
et  que  son  auteur  cependant  (mais  ils  sont  si  menteurs  !  ) 
déclare  avoir  emprunté  à  un  poème  «  wallon  »?  Ce 
Gérard  d'Euphrate  figure  déjà  dans  les  Suites  à'Ogier^ 
et,  s'il  faut  en  croire  Fauteur  inconnu  de  ces  Suites, 
il  ne  serait  autre  que  Girart  de  Roussillon,  qui  aurait 
ainsi  changé  de  nom  le  jour  où  Ogier  lui  céda  la  cou- 
ronne de  Jérusalem  \  Dans  le  roman  qui  lui  est  spécia- 
lement consacré,  la  donnée  n'est  plus  la  même,  et  on 
nous  le  représente  comme  un  fils  de  Doon  de  Mayence 
adopté  par  Girart  de  Roussillon.  Sa  naissance  est 
annoncée  par  le  nain  Berfunes  à  Oriande  la  fée,  reine 
de  Rosefleur.  Morgue  veut  faire  mourir  le  merveilleux 
enfant  qui  est  défendu  par  le  souverain  de  File  Téné- 
breuse, par  un  roi-enchanteur  nommé  Aldeno.  Ce 
prince,  qui  est  un  puissant  magicien  et  tient  une 
grande  place  dans  toute  Faction,  s'oppose  énergique- 
ment  aux  méchants  desseins  de  la  fée  Morgue.  L'en- 
nemie de  Gérard  réclame  inutilement  contre  Aldeno 
le  secours  d'un  autre  enchanteur  qui  s'appelle  Tarta- 

1.  V.  notre  l^-^  édition,  I,  p.  533.=  H  est  évident  qu'on  a  ici  joué  sur 
les  mots.  «  Gérard  d'Euphrate  »  est  la  corruption  du  nom  de  Girard 
de  Fraite,  de  ce  barbare  et  de  ce  renégat  qui  joue  un  rôle  si  terrible 
dans  notre  épopée  primitive.  Cf.  plus  loin  notre  analyse  d'Aspremont, 
III,  p.  82  et  suiv.,  etc. 


I  PART.  MVR.   m. 
CHAP.  VII. 


PAUT.  LIVK.   111 
CHAP. 


de 


62(1  LES  INCUNABLES. 

•  rin.  Dieu  intervient  enfin  et  sauve  l'enfant  de  Doon 
de  Mayence...  Voilà  du  singulier  «  nouveau  »,  et  qui 
est  volé  un  peu  partout. 


Les  autours         Rieu,  rleu,  rien  ne  pouvait  en  réalité  rajeunir  cette 

des  romans  7  ?  r  o 

i^"ecours^à  deux   viciUe  ridéc  et  édentée  qui  s'appelait  l'antique  épopée 

cxpédfenS:     frauçalse  ;  rien,  dis-je,  pas  même  cette  sotte  transfu- 

poôm'^sltaiiel's  siou  du  saug  de  la  légende  «  celtique  ».  Ils  ont  résisté 

et  font  pénétrer  ,.  .  .^  t        r    *    t  r   y 

dans  leur  œuvre  Cependant,  nos  derniers  romanciers;  ils  ont  résiste  a 

la  mythologie  ^  ii  i  "o    •  •         x'i      i 

'la  Renaissance,  coups  rcdouMés  dc  fécs  ct  d  euclianteurs.  Peiue  inutilc  ! 

En  désespoir  de  cause  et  pour  sauver  cette  litté- 
rature aux  abois,  ils  ont  eu  recours  à  deux  expédients 
qu'ils  croyaient  irrésistibles.  C'est  de  ces  deux  expé- 
dients qu'il  nous  reste  à  parler. 

Donc,  ils  ont  cherché  leur  inspiration  dans  cette 
poésie  italienne  qui  nous  avait  fait  effrontément  tant 
d'emprunts. 

Et  ils  ont  demandé  une  dernière  lueur  d'origina- 
lité à  cette  Renaissance  païenne  qui  mettait  audacieu- 
sement  Jupiter  en  la  place  du  Christ  et  Vénus  en  celle 
de  la  Vierge. 

Les  poèmes  italiens,  la  Renaissance,  telles  ont  été 
leurs  deux  suprêmes  ressources. 

De  là  Morgant  le  géant ,  d'une  part;  et,  de  l'autre, 
la  Conqueste  de  Trehisonde. 

Cette  double  évolution  n'a  pas  eu  tout  le  succès 
qu'on  en  pouvait  attendre  ;  mais  elle  vaut  cependant 
qu'on  la  tienne  en  quelque  estime.  Et  c'est  ce  que 
nous  voulons  faire. 


L  Ecole  italienne       Tous  CCS   compilatcurs  ou  traducteurs  de  dernier 

et  Morgant  ^ 

le  géant,      ordre,  dout  nous  avons  jusqu'ici  analysé  ou  com- 


LES  INCUNABLES.  (i27 

mente  les  œuvres,  tons  ces  inculiocres  appartenaient 
à  l'Ecole  française.  Pour  mieux  parler,  il  n'y  avait 
pas  en  France  d'autre  école,  et  l'on  voyait  tous  nos  ro- 
manciers continuer  partout  et  à  qui  mieux  mieux  les 
traditions  de  leurs  devanciers  desxiv''  et  xv'  siècles,  en 
se  contentant  d'exploiter  cet  inépuisable  acbalandage 
de  magiciens  et  de  fées  qu'ils  trouvaient  trop  aisément 
dans  les  contes  bretons.  Cependant  toute  l'Italie, 
comme  nous  l'avons  vu  plus  baut,  retentissait  de  la 
gloire  de  Bojardo,  de  Pulci  et  de  l'Arioste.  VOrlando 
furiosOy  publié  en  1516,  avait  conquis  d'emblée  l'admi- 
ration universelle;  VOrlando  mnamorato^  et  le  Mor- 
gante  ^  (retenez  ce  dernier  nom)  avaient  déjà  un  droit 
incontesté  à  Tentbousiasme  et  aux  applaudissements 
de  ce  peuple  ami  de  la  beauté.  L'Italie  nous  avait  pris 
naguère  tous  nos  vieux  héros  qui,  depuis  plusieurs 
siècles,  étaient  populaires  dans  ses  Reali^  dans  ses 
Spagna,  dans  ses  Nerhonesi  :  elle  les  avait  revêtus  de 
costumes  éclatants,  les  avait  enveloppés  dans  une  at- 
mosphère qui  semblait  plus  lumineuse  et  leur  avait 
eniîn  donné  une  célébrité  nouvelle,  une  popularité  ar- 
tistique. Roland  même,  notre  Roland  dut  plus  tard  à 
ces  poètes  italiens  de  conserver  quelque  notoriété 
parmi  les  lettrés  de  France  qui  ne  l'ont  trop  longtemps 
connu  que  d'après  l'Arioste.  C'est  cette  singulière  in- 
fluence qui  se  fait  déjà  sentir  en  quelques-uns  de  nos 
romans  du  xvf  siècle,  mais  qui  a  surtout  abouti  à  ce 
trop  fameux  Morgant  le  géant,  dont  les  éditions  se  sont 
multipliées  depuis  1519  et  qui  a  vaillamment  conquis 
sa  place  dans  la  Bibliothèque  bleue  \ 


1.  1186.  —  2.  1481.  —  3.  L'édition  la  plus  rare  et  la  plus  ancienne 
que  nous  connaissions  de  cette  traduction  ou  imitation  du  poème 
célèbre  de  Pulci  est  la  suivante  :  S'ensuyt  Vhystoire  de  Morgant  le 
géant.  —  Gy  finist  l'histoire  de  Morgant,  nouvellement  imprimée  à 


1  PAFiT.  Livn.  m. 

CHAI',   vil. 


1  PART.  L\M\.   m. 
CHAP.    VIT. 


628  LES  INCUxNAELES. 

Cependant,  avec  un  autre  but  et  des  procédés  diffé- 
rents, une  troisième  école  de  romanciers  avait  révélé 
de  la  Renaissance  SOU  cxisteuce.  Ccrtains  esprits  peu  profonds  s'étaient 

et  la  Congueste  po    *         ^ 

de  Trebisonde.  {quix  à  pcu  près  cc  langage  :  «  JNous  avons  atiaire  a 
deux  classes  de  lecteurs.  Les  uns  sont  savants  et 
uniquement  passionnés  pour  l'antiquité  grecque  et 
latine  ;  les  autres  sont  ignorants,  et  ont  la  faiblesse 
d'aimer  encore,  avec  un  enthousiasme  persévérant,  les 
héros  des  vieux  romans  français.  iN'y  aurait-il  pas 
moyen  de  plaire  en  même  temps  aux  uns  et  aux 
autres?  N'y  aurait-il  pas  de  conciliation  possible,  sur 
ce  terrain,  entre  le  style  de  l'antiquité  et  les  fictions 
modernes?  Pourquoi  n'écrirait-on  pas  en  beau  style 
antique  un  roman  dont  tous  les  personnages  seraient 
empruntés  à  nos  vieux  poèmes?  Il  y  a  plus.  Pourquoi, 
à  côté  des  anges  et  des  fées,  n'introduirait-on  pas  une 
troisième  famille  de  personnages  merveilleux,  les 
dieux  et  les  déesses  de  l'ancien  Olympe?  La  chose 
n'est  pas  impossible  :  tentons  l'aventure.  »  Il  se  trouva, 
en  effet,  un  romancier  au  moins  qui  la  tenta,  et  c'est 
à  ce  singulier  projet  de  conciliation  que  nous  devons 
le  plus  curieux  peut-être  et  à  coup  sûr  le  plus  bizarre 
de  tous  nos  romans  imprimés,  la  Conqiieste  de  Tre- 
bisonde \ 


Paris  pour  Jehan  Petite  EegnauU  Chaudière  et  Michel  Lenoir  librai- 
res^ et  fut  achevé  d'imprimer  le  quinziesme  jour  de  may  mil  cinq 
cens  dix  neuf,  petit  in-fol.  goth.  (Brunet,  5^  éd.,  IV,  974).  =  Alain 
Lotrian  en  a  donné  une  nouvelle  édition  vers  1536  sous  un  titre  nou- 
veau :  S'ensuyt  l'histoire  de  Morgant  le  géant,  lequel  avec  ses  frères 
persecutoient  toujours  les  crestiens  et  serviteurs  de  Dieu.  Mais  flnal- 
lement  furent  ces  deux  frères  occis  par  le  comte  Roland.  Et  le  tiers 
fut  crestien  que  depuis  ayda  moult  à  augmenter  la  saincte  foy 
catholicq[ue].  Nouvellement  imprimée  à  Paris  par  Alain  Lotrian  (vers 
1536),  in4o,  goth.  =  Il  y  a  d'autres  éditions  de  Nicolas  Chrestien,  s.  d.; 
de  Jean  Bonfons,  1584,  etc.  »  Il  ne  faut  pas  oublier  que  c'est  en  1481  que 
Pulci  avait  publié  les  vingt-trois  premiers  chants  de  son  Morgante, 
TRENTE-HUIT  ANS  a\ant  la  première  édition  du  Morgant  français. 
1.  La  première  édition  de  la  Conqueste  de  Trebisonde  est  de  1517. 


l.ES  INCLINABLES.  021) 

Le   héros   de  ce  singulier  récit  est  Regnaiilt  de 
Montaiiban,  mais  Taffabulation  et  les  personnages  de 
toute  cette  action  n'ont  pas  été  moins paganisés  que  le 
style  lui-même...  Charlemagne  donne  un  grand  tournoi 
à  Paris  :  Regnault  y  prend  part  sans  se  faire  connaître 
et  remporte  le  prix.   C'est  durant  ces  fêtes  que  le 
prince  de  Savoie  commence  à  aimer  la  belle  Cornine 
et  que  Maugis  nous  apparaît  sous  la  forme  de  Mercure. 
Sur  ces  entrefaites,  le  roi  de  Cappadoce  arrive  en 
France,  et  défie  les  chevaliers  français  à  la  joute  : 
Regnault  rabaisse  Forgueil  de  ce  roi  dont  il  est  vain- 
queur. Un  grand  conseil  alors  se  tient  dans  l'Olympe  : 
Cupido,  Vénus  et  Mercure  se  liguent  contre  Regnault 
de  Montauban,  contre   ses  frères  et  surtout   contre 
l'enchanteur  Maugis  dont  les  dieux  sont  jaloux  :  Tisi- 
phone  est  envoyée  à  la  cour  de  Charlemagne  pour  y 
jeter  le  trouble  dans  tous  les  cœurs,  et  c'est  alors  que 
Ganelon  va  en  Espagne  préparer  par  sa  trahison  la 
catastrophe  de  Roncevaux.   Cependant  le  prince  de 
Savoie  aime  de  plus  en  plus  vivement  sa  mie  Cornine 
qui  lui  demande  le  carcan  de  la  belle  Déiphile  de 
Chypre.  Ce  carcan  a  une  étonnante  et  rare  vertu  :  celle 
qui  le  porte  est  irrésistiblement  aimée  de  tous  ceux 
qui  la  voient.  Le  prince  se  lance  tout  aussitôt  à  la 
conquête  de  cet  incomparable  talisman.  La  scène  se 
transporte  en  Chypre  où  Maugis  combat  contre  Mer- 
cure et  se  prend  d'amour  pour  Déiphile.  Jusque-là  il 
n'est  guère  question  de  Trébisonde,  et  Regnault  de 
Montauban  lui-même  est  laissé  au  second  plan  ;  mais  le 
voilà  qui  reprend  le  premier  rôle.  Il  fait  en  Italie  une 
expédition  qui  n'est  pas  sans  présenter  une  étroite  res- 
semblance avec  celle  de  Charles  VIII.  Il  met  en  fuite 
les  armées  combinées  de  Gênes,  de  Venise  et  du  Saint- 
Siège;  il  donne  à  son  frère  Richard  la  belle  Cornine, 


I  PAKT.   LIVR.    m. 
CHAP.   VI [, 


I   PAItr.    1.1  VR. 
C\IM>.    vil. 


(i;}()  LES  INCUNAIJLES. 

qui  est  la  pro})re  lille  du  duc  de  Gênes  ;  il  envoie  des 
ambassadeurs  au  Pape  et  fait  dans  Rome  une  entrée 
digne  des  triomphateurs  antiques.  Cependant  Maugis 
est  en  grand  péril  dans  l'île  de  Chypre  où  il  se  con- 
sume d'amour  pour  Déiphile  :  Regnault  s'embarque, 
aborde  dans  Tîle,  triomphe  partout  où  il  se  montre, 
unit  Maugis  et  Déiphile,  et  leur  met  au  front  la 
couronne  de  Chypre.  C'est  alors  seulement  que  le 
prince  de  Savoie  peut  faire  présent  à  Cornine  de  ce 
fameux  carcan  si  longtemps  convoité.  Quant  à  Re- 
gnault, à  l'infatigable  Regnault,  il  court  à  de  nou- 
veaux exploits  ;  il  combat  corps  à  corps  avec  le  roi 
d'Ethiopie  et,  après  cette  dernière  victoire,  est  cou- 
ronné empereur  de  Trébisonde.  C'est  le  bon  arche- 
vêque Turpin  qui  nous  a  laissé  le  récit  de  toutes  ces 
merveilles  :  le  romancier,  du  moins,  FafTirme  avec 
une  audace  qui  nous  paraît  plus  merveilleuse  encore 
que  toute  la  légende  de  son  roman. 

Mais  c'est  le  style  de  la  Conqueste  de  TreMsonde 
qui  défie  surtout  toute  comparaison.  Sans  doute,  il 
est  singulièrement  choquant  de  voir  lutter  Cupido  et 
Maugis  ;  il  est  scandaleux  de  voir  attribuer  à  Faction 
de  Mercure  et  aux  serpents  de  Tisiphone  la  défaite  si 
profondément  nationale  de  Roncevaux,  et  rien  n'est 
plus  méprisable  ni  plus  niais  que  ce  mélange  de  fables 
grecques,  latines  et  celtiques  avec  des  traditions  fran- 
çaises et  chrétiennes.  Néanmoins,  le  style  est  encore 
un  sujet  d'étonnement  plus  vif  et  d'ennui  plus  pro- 
fond. Voulez-vous,  pour  vous  en  donner  quelque  idée, 
assister  ici  à  un  lever  de  soleil  :  «  Le  rutillant  filz  de 
Yperion,  rengnant  les  dorez  frains  jadis  follement 
desirez  par  le  présomptueux  Phaeton,  déjà  rendoyt 
à  toutes  choses  leurs  propres  couleurs  noircies  par 
la  princesse  des  ténèbres.  »  Préférez-vous  un  frais 


I  PART.  yvR.  m. 

CHAP.  VII. 


LES  INCUNABLES.  li:il 

tableau  de  printemps?  L'auteur  nous  vante  «  le  deli- 
cieulx  temps  modéré  et  attrempé  soubz  les  deux 
cornes  du  celestiel  Thoreau,  alors  que  la  déesse 
Cybelle,  despouillée  de  son  glacial  et  gelide  babit, 
revestsa  verdoyante  et  très  florissante  robe  ».  Souhai- 
teriez-vous  quelque  épisode  plus  réel  et,  par  exemple, 
d'entendre  une  allocution  au  Pape?  Écoutez  cette  ha- 
rangue où  le  roi  d'Angleterre  déclare,  en  un  abomi- 
nable charabia,  que  le  Souverain  Pontife  «  est  craint 
et  redoubté  jusques  aux  phlegetontées  abismes  et 
qu'oultre  splendeurs  equipparables  à  la  décorée  face 
de  la  stelifere  sphère,  l'Eglise  militante,  à  bonne  et 
évidente  raison,  lui  attribue  la  faulx  saturnine  par 
laquelle  il  peult  murtrir  les  dégénérez  enfans  d'icelle 
église,  et  lui  donne  l'espoventable  foudre  d'anathenie 
(sic)  qui  est  plus  à  craindre  que  celluy  de  Jupiter  ». 
Imaginez  un  livre  compact,  un  long,  un  redoutable 
volume  écrit  tout  entier  dans  ce  style,  et  pour  surcroît 
de  ridicule,  émaillé  de  méchants  vers,  de  rondeaux 
et  de  madrigaux...  imaginez  cet  ensemble  et  plaignez 
ceux  qui  sont  condamnés  à  une  telle  lecture. 

La  Conoueste  de  Trehisonde,  d'ailleurs,  n'eut  aucun  conclusion  sur  los 

-^  incunables  : 

succès.  L'Ecole  de  la  Renaissance,  plus  présomptueuse  '''^'fllJ^^^^^'!^ 
que  TEcole  italienne,  ne  se  montra  pas  moins  im-    ^bUothSiuo 
puissante.  Ces  deux  tentatives  avortèrent  misérable-       ^^'"'• 
ment,  et  nos  anciens  romans  demeurèrent  en  posses- 
sion des  sympathies  du  public. 

Elles  déclinaient  cependant,  ces  pauvres  vieilles 
légendes,  elles  déclinaient  toujours. 

A  la  fin  du  xvf  siècle,  un  petit  nombre  d'entre 
elles  survivaient  encore  avec  quelque  vigueur,  et  nous 
savons  leurs  titres.  C'étaient  Fierabras,  Galien  res- 
tauré, Hiion  de  Bordeaidx,  Maiigis  d'Aigremont,  les 
Quatre  fils  Aimon,  Valentin  et  Orson,  Mabrian,  Mor- 


PART.    LIVU.    I 
CHAP.   VI r. 


()32  LES   INCUNABLES. 

yant  le  (jeant,  et  deux  ou  trois  encore. Toutes  nos  autres 
tictions  épiques  étaient  mortes,  mortes  à  tout  jamais. 

Les  libraires  Oudot  à  Troyes,  Costé  à  Rouen, 
Rigaud  à  Lyon,  allaient  bientôt  répandre  par  milliers 
les  exemplaires  à  bon  marché  de  ces  récits  privilégiés 
qui  avaient  si  bien  résisté  au  temps. 

Ces  petits  livres  populaires  ne  sont  que  la  repro- 
duction presque  textuelle  de  nos  romans  du  xvf  siècle; 

Et  telles  sont  les  origines  de  la  Ribliothèque  bleue. 


CHAPITRE  VIII 


LA    RENAISSANCE 


I   PART.    LIVR.  III. 
CHAP.    Ylll. 


Nous  ne  savons  pas  si,  dans  toutes  les  annales  de 

rhumanité,  il  est  une  époque  que  Ton  puisse  légitime-  ^ 

ment  comparer  à  notre  Renaissance.  «  Histoire  d'une  de la Renaissance. 

.  .  .  .  .  Rapidité 

a;rande  in2:ratitude  »,  tel  est  le  titre  qu'il  faudrait ,  ^^ec laqueiie 

o  o  7  1  furent  oubliés  les 

donner  à  une  histoire  impartiale  de  cette  singu-  ^''^IJYa'Fmile^^^ 
lière  période.  Il  est  bien  entendu  que,  voulant  ici 
nous  placer  uniquement  au  point  de  vue  littéraire, 
nous  n'aborderons  à  dessein  ni  la  politique,  ni  la 
philosophie,  ni  la  religion.  On  n'a  jamais  vu,  sui- 
vant nous,  une  nation  tout  entière,  que  dis-je?  un 
siècle  tout  entier,  mettre  autant  de  rapidité  à  oublier 
toutes  ses  origines  intellectuelles,  toutes  ses  tradi- 
tions, toutes  ses  annales.  Les  lettrés  du  xvi''  siècle 
furent  plus  ignorants  de  notre  ancienne  poésie  et  en 
particulier  de  nos  épopées  nationales,  que  nous  ne 
le  sommes  aujourd'hui  après  cinq  ou  six  cents 
ans.  En  quelques  années  on  effaça  de  sa  mémoire 
trois  ou  quatre  siècles  et,  avec  cette  impertinente 
présomption  qui  est  le  fait  de  tous  les  novateurs,  on 
voulut  reconstruire  à  nouveau  toute  la  littérature  fran- 
çaise. Il  faut  nous  représenter  Ronsard  et  sa  pléiade 
se  précipitant,  pleins  d'ardeur,  sur  tous  les  beaux 


I   PART.    Livn.  I 
CHAP.  \1II. 


f):i4  LA   RENxilSSANCE. 

chemins  de  la  poésie  avec  cette  conviction  naïve 
qu'ils  sont  les  premiers  à  y  entrer  et  que  personne 
avant  eux  n'a  connu  le  printemps  ni  les  fleurs.  Us 
ne  disaient  même  pas  «  :  Tout  est  à  refaire.  »  Ils 
disaient  candidement  :  «  Tout  est  à  faire  »,  persua- 
dés qu'avant  eux  il  n'y  avait  eu  ni  lettres  ni  lettrés, 
ni  poésie  ni  poètes.  Existait-il  un  chef-d'œuvre 
qui  s'appelait  la  Chanson  de  Roland?  Possédions-nous 
le  trésor  de  vingt  épopées  (pour  parler  seulement 
des  meilleures)  que  nous  enviaient  les  autres  nations 
chrétiennes?  ils  n'en  savaient  rien.  Depuis  Jésus- 
Christ  c'était  la  nuit,  c'était  le  noir  :  le  jour,  la 
lumière,  la  joie,  l'amour,  la  grâce  et  la  beauté  ne 
se  trouvaient  qu'au-delà  de  la  nuit  du  Gloria  in 
excelsis.  Ils  remontèrent  jusque-là  et  se  passionnè- 
rent pour  l'antiquité  grecque  et  latine  avec  la  plus 
ardente  et  la  plus  aveugle  de  toutes  les  frénésies. 
Ce  furent  des  convulsions  d'enthousiasme,  une  épi- 
lepsie.  On  laissa  les  œuvres  des  poètes  et  des  chro- 
niqueurs du  moyen  âge  pourrir  dans  les  manuscrits 
des  bibliothèques  délaissées  ;  mais  on  mit  en  lumière 
(ce  qui  était  légitime)  tous  les  philosophes,  tous  les 
poètes,  tous  les  historiens  de  l'antiquité,  et  on  les 
imita  (ce  qui  était  maladroit)  avec  une  servilité  qui 
n'avait  rien  de  glorieux.  La  vieille  langue  nationale 
elle-même  ne  fut  pas  respectée  par  l'audace  de  ces 
singuliers  réformateurs  :  ils  la  remirent  sur  le  métier 
et  la  fabriquèrent  une  seconde  fois.  Puis,  ce  premier 
travail  étant  terminé,  ils  se  dirent  un  beau  jour  : 
«  La  France  n'a  pas  d'épopée;  il  faut  lui  faire  ce 
cadeau.  »  Ronsard  alors  éo^visiiVà Franciade ,  \]x\  ({WiX- 
train,  dont  il  accompagna  ce  poème  inachevé,  révèle 
bien  sa  pensée  et  celle  de  toute  son  époque  :  a  Les 
François  qui  mes  vers  liront,  —  S'ils  ne   sont  et 


LA   RENAISSANCE.  {\:\:\ 

Grecs  et  Romains,  —  En  lieu  de  ce  livre  ils  n  auront 
—  Qu'un  pesant  faix  entre  les  mains  *.  » 

Si  nous  croyons  légitime  de  reprocher  au  xyi'  siècle 
son  ingratitude  et  ses  oublis,  nous  ne  voudrions  pas 
toutefois  qu'on  se  méprît  sur  notre  pensée,  et  il  est 
juste  de  plaider  ici  les  circonstances  atténuantes  en 
faveur  des  hommes  de  la  Renaissance.  Nous  venons 
d'étudier  nos  romans  des  xiv''  et  xv''  siècles,  et  avons 
dû  constater  leur  médiocrité  prodigieuse.  Ils  méri- 
taient cent  fois  de  provoquer  les  mépris  et  d'en- 
flammer les  indignations  d'un  Ronsard,  d'un  Rabe- 
lais, d'un  Cervantes.  Les  abaissements  de  notre 
ancienne  poésie  expliquent  les  ingratitudes  de  la 
Renaissance,  mais  ne  les  justifient  pas.  Pour  tout 
dire,  nous  aurions  désiré  que  les  grands  esprits  du 
xvf  siècle  eussent  su  démêler  dans  notre  ancienne 
littérature  les  bons  et  les  mauvais  éléments,  les  ténè- 
bres et  la  lumière,  la  laideur  et  la  beauté.  Nous 
aurions  voulu  que,  pleins  de  dédain  pour  nos  romans 
en  prose  et  pour  nos  dernières  chansons  en  vers,  ils 
fussent  remontés,  pleins  de  respect  et  d'admiration, 
jusqu'à  nos  premiers  poèmes,  jusqu'à  notre  Roland  et 
à  notre  Girart  de  Roussillon.  Ils  auraient  dû  raviver  ce 
beau  mouvement  poétique,  et  non  pas  le  suspendre.  Ils 
auraient  dû  se  mettre  au  courant  de  toutes  les  tradi- 
tions de  la  littérature  chrétienne  et  de  la  littérature 
française,  les  reprendre,  les  continuer,  les  parfaire.  De- 
puis plusieurs  siècles,  notre  poésie,  souvent  admirable 
par  sa  pensée  et  par  son  élan,  était  imparfaite  dans  sa 
forme  :  c'est  cette  forme  qu'il  fallait  perfectionner,  c'est 
cette  beauté  qu'il  fallait  conquérir;  mais  il  la  fallait 
conquérir  à  la  française,  et  non  pas  à  la  grecque  ou  à 

1.  Œuvres  de  Ronsard,  édition  Buon,  1,  p.  670. 


1  PART.  LIYR.  ITl, 
CHAP.  VIII. 


o;j(i 


I  PART.  MVll.  Ifr. 
GHAP.  VlU. 


La  Franciade 
de  Ronsard. 


Théories  de 

Ronsard 
sur  l'Epopée 


LA   RENAISSANCE. 

la  romaine.  Avant  tout,  il  importait  d'être  indépen- 
dant et  original,  et  que  les  Français  fussent  Français. 
Avec  ces  idées  saines  et  généreuses,  Ronsard  eût  sans 
doute  été  un  de  nos  plus  grands  poètes  :  il  n'est  peut- 
être  qu'un  de  nos  plus  étonnants  écrivains. 

Donc,  il  fut  décidé  que  la  France  aurait  son  Iliade^ 
et  que  Ronsard  serait  notre  Homère.  On  ne  se  ren- 
dait pas  bien  compte  des  circonstances  spéciales  où 
doivent  se  produire  les  véritables  épopées  ;  on  ne  se 
disait  pas  que  le  xvf  siècle  était  une  époque  trop 
civilisée,  trop  corrompue,  pour  posséder  un  poème 
épique  naturel,  spontané,  sincère.  Non,  mais  on  pen- 
sait aux  poètes  grecs  et  latins,  on  avait  Fœil  cloué  sur 
eux,  on  voulait  reproduire  servilement  leur  physiono- 
mie et  leurs  traits.  Que  ne  puis-je  me  servir  du  mot 
((  photographie  »  qui  serait  le  vrai  mot!  La  Franciade 
de  Ronsard  était  destinée  à  faire  décidément  oublier 
tous  nos  vieux  poèmes  nationaux,  et  Charlemagne 
allait  pâlir  devant  Francion  fils  d'Hector.  Les  premiers 
chants  de  cette  épopée  tant  désirée  parurent  enfin  ; 
mais,  hélas  !  ils  ne  répondirent  ni  aux  espérances  de 
tous  les  contemporains,  ni  à  celles  de  Ronsard  lui- 
même. 

Il  ne  faut  point  trop  s'étonner  de  cet  insuccès  :  il 
était  mérité.  Une  épopée  véritable  pouvait-elle  sortir 
de  la  plume  d'un  écrivain  savant,  dont  l'esprit  était 
meublé  de  théories,  et  qui  s'était  fait,  à  tête  reposée, 
tout  un  système  sur  le  poème  héroïque?  «  Le  poème 
héroïque,  dit  Ronsard,  comprend  seulement  les  actions 
d'une  année  entière  \  »  Et  un  peu  plus  loin,  il  ajoute  : 
«  Le  poète  héroïque  invente  et  forge  argumens  tous 


1.  Œuvres  de  Roîisard,  6d.  Nicolas  Buon,  I,  p.  582.  V.  aussi  son  Art 
poétique  (Paris,  1585,  Linacier,  in-16). 


LA   RENAISSANCE.  637 

nouveaux,  fait  entreparler  les  hommes  aux  dieux  et  ii^art.  lwr.  m. 

"  r  CHAP.    VIll. 

les  dieux  aux  hommes,  n'oublie  pas  les  expiations  et 
les  sacrifices  que  l'on  doit  à  la  divinité.  Tantôt  il  est 
philosophe,  tantôt  médecin,  arboriste,  anatomiste  et 
jurisconsulte,  se  servant  de  l'opinion  de  toutes  sectes, 
selon  que  son  argument  le  réclame  *.  »  Il  montre 
ailleurs  comment  l'auteur  d'une  épopée,  comment 
tout  poète  doit  «  orner  et  enrichir  son  style  de  figures, 
schemes,  tropes,  métaphores,  phrases  et  périphrases 
pour  le  séparer  nettement  de  la  prose  triviale  et  vul- 
gaire ^  »  Et,  donnant  enfin  tout  leur  développement 
à  ces  fausses  et  déplorables  idées  qui  devaient  jeter 
trois  siècles  entiers  sous  la  férule  de  la  rhétorique, 
il  conclut,  en  toutes  lettres,  que  la  poésie  consiste  à  ne 
jamais  appeler  les  choses  par  leurs  noms.  Nous  n'exa- 
gérons rien  :  «  Les  excellens  poètes,  dit-il,  nomment 
peu  souvent  les  choses  par  leur  nom  propre.  Virgile, 
voulant  descrire  le  jour  ou  la  nuit,  ne  dit  pas  sim- 
plement en  paroles  nues  :  «  11  estoit  nuit,  il  estoit 
jour  »,  mais  par  de  belles  circonlocutions  :  «  Postera 
Phœbea  lustrabat  lampade  terras  ^  ».  Il  ajoute 
qu'à  cet  égard,  comme  à  tous  les  autres,  les  anciens 
doivent  être  nos  seuls  modèles  :  «  Homère  de  science 
et  de  nom  illustré  —  Et  le  Romain  Virgile  assez  nous 
ont  montré  —  Comment  et  par  quel  art  et  par 
quelle  pratique  —  Il  falloit  composer  un  ouvrage 
HÉROÏQUE  '.  »  Cette  doctrine,  qui  est  ultrapaïenne,  fut 
admise  avec  une  scandaleuse  unanimité,  et  il  faut 
vraiment  envoyer  à  Dubellay  un  témoignage  de  notre 
reconnaissance  pour  avoir  eu  le  courage  de  s'écrier 
dans  sa  Défense  et  illustration  de  la  langue  française  : 


1.  Œuvres  de  Ronsard,  éd.  Nicolas  Buon,  I,  p.  583.  —  2.  Ihid,,  p.  581. 
—  3.  Ibid.,  p.  582.  —  4.  Ihid.,  p.  589. 


I    PART.  LIVH.  1 

CHAI',  vm. 


«:m  LA  RENAISSANCE. 

«  Rentrons  au  port.  Echappons  du  milieu  des  Grecs 
et  au  travers  des  escadrons  romains,  et  pénétrons 
jusqu'au  sein  de  la  France,  de  latant  désirée  France.  » 
Ce  cri  superbe  est  tombé  dans  le  vide. 

Eh  bien!  avec  de  telles  théories  \  c'en  était  fait 
en  France  et  du  passé  de  notre  épopée  nationale,  et 
de  l'avenir  de  la  poésie  française.  De  Ronsard  qui  a 
produit  Roileau  à  Boileau  qui  méprise  Ronsard,  il  n'y 
a  pas  loin.  La  convention,  la  formule,  vont  régner 
dans  toute  notre  littérature  ;  une  mythologie  mal  com- 
prise va  remplacer  la  vérité  qu'on  déclarera  n'être 
décidément  pas  assez  poétique.  Et  Boileau  ajoutera, 
en  riant  aux  éclats  de  la  folie  de  l'auteur  de  Childe- 
brand,  qu'il  est  absurde  de  choisir  les  héros  d'une 
épopée  au  sein  d'une  nation  dont  les  grands  hommes 
portent  des  noms  si  désagréables.  Parlez-moi  de  la 
Grèce  :  Hector  sonne  bien  mieux  à  l'oreille  que 
Roland^  et  Agamemnon  est  bien  plus  doux  que 
Charlemagne.  La  chose  est  certaine  :  Boileau  l'a  dit. 

La  Franciade  ne  fut  pas,  disons-nous,  accueillie 
avec  enthousiasme.  Une  Théhdide  eût  mieux  réussi  '". 


1.  Elles  furent  propagées  par  tous  les  Arts  poétiques  du  xyi*^  siècle. 
V.  V Art  poétique  de  Cl.  de  Boissière  (Paris,  1554);  celui  de  Peletier 
du  Mans  (Lyon,  1555);  celui  de  Tli.  Sibillet  (Lyon,  1556)  et  V Art  poé- 
tique frmiçois  de  Pierre  de  Laudun  d'Aygaliers  (Paris,  1597).  L'illustre 
Scaliger  est  encore  le  plus  étonnant  de  ces  étranges  théoriciens  : 
«  C'est  entre  une  page  sur  les  Flûtes  et  une  autre  sur  les  Hymnes 
que  se  trouvent  jetées  deux  pages  de  lui  sur  l'Épopée  dont  le  sujet 
doit  toujours  être  un  général,  une  armée,  une  flotte,  des  chevaux,  une 
victoire.  Ce  genre,  ajoute  Scaliger,  est  un  composé  de  pastoral,  de 
comique  et  de  tragique:  aussi  est-il  le  genre-roi  parce  que  Fauteur  y 
renferme  toutes  les  sortes  de  sujets.  »  Cf.,  sur  l'épopée  en  France  à 
cette  époque,  un  excellent  volume  de  M.  Julien  Duchesno  :  His- 
toire des  poèmes  épiques  français  duxyn"^  siècle  (Psivi^,  Thorin,  1870). 
Nous  lui  empruntons  la  citation  précédente  ;  mais  il  faudrait  tout 
lui  emprunter.  Il  n'a  manqué  à  M.  Julien  Ducliesne  que  de  connaître 
la  véritable  P]popée  nationale;  mais  on  ne  saurait,  d'ailleurs,  être  à 
la  fois  plus  équitable  et  plus  français.  —  2.  La  Ifenriade  et  la  Loyssée 
de  Séb.  Garnier  (1593  et  1594),  la  Guisiade  de  1589,  etc.,  n'eurent  pas 
un  succès  plus  durable. 


I  PART.   LIVR.  111. 
CHAr.    VUl. 


LA   RENAISSANCE.  639 

Ronsard  eut,  aux  yeux  de  son  siècle,  le  tort  grave 
d'avoir  traité  un  sujet  français,  et  on  ne  lui  sut  pas 
gré  de  l'avoir  traité  si  grecquement  et  si  latinement. 
Le  début  cependant  était  des  plus  classiques,  et  sem- 
blait conforme  à  toutes  les  règles  :  «  Muse,  enten  moi 
des  sommets  de  Parnasse,  —  Guide  ma  langue,  et 
me  chante  la  race  —  Des  rois  françois  yssus  de 
Francion  \  »  On  n'est  pas  plus  antique. 

Tant  de  rhétorique  ne  trouva  pas  grâce  devant  le 
plus  rhéteur  de  tous  les  siècles.  L'œuvre  de  Ronsard 
ne  tarda  pas  à  tomber  justement  dans  ce  triste  oubli 
où  la  France,  complice  de  ses  savants,  complice  de 
Ronsard,  laissait  injustement  la  Chanson  de  Roland 
et  vingt  autres  épopées  si  profondément  françaises. 

Ce  n'est  pas  Rabelais  qui  devait  replacer  nos  vieux  ^^"^^^^^f^^.^ 
poèmes  dans  la  lumière  et  dans  la  gloire.  J'ai  cherché  .''^^/le.^^^gt^^^^^^ 
vainement  dans  Pantagruel  une  mention  de  nos  chan- 
sons de  geste,  une  critique  contre  elles.  Rabelais  n  a 
pas  daigné  attaquer  ces  romans  qu'il  connaissait  à 
peine.  Il  fait  mourir  un  de  ses  héros  «  de  la  mort 
Roland  ^  »,  et  les  commentateurs  se  sont  gravement 


1.  Voici  le  commencement  et  la  fin  de  la  Franciade,  Les  derniers 
vers,  qui  ont  pour  sujet  le  père  de  Charlemagne,  pourront  être  com- 
parés à  ceux  de  nos  chansons  de  geste  :  «  Muse,  enten  moy  des  som- 
mets de  Parnasse,  —  Guide  ma  langue,  et  me  chante  la  race  —  Des 
rois  françois  yssus  de  Francion,  —  Enfant  d'Hector,  Troyen  de  nation, 

—  Qu'on  appeloit  en  sa  jeunesse  tendre  —  Astyanax  et  du  nom  de 
Scamandre  ;  —  De  ce  Troyen  conte  moi  les  travaux,  —  Guerres,  con- 
seils, et  combien  sur  les  eaux  —  Il  a  de  fois  (en  despit  de  Neptune 

—  Et  de  Junon)  surmonté  la  Fortune,  —  Et  sur  la  terre  eschappé  de 
péris  —  Ains  que  bastir  les  grands  murs  de  Paris...  »  =  «  L'autre  est 
Pépin,  héritier  de  son  père,  —  Tant  en  vertu  qu'en  fortune  prospère, 

—  Qui  mariera  la  justice  au  harnois  —  Et  régira  les  siens  par  bonnes 
lois.  —  Luy,  bas  de  corps,  de  cœur  grand  capitaine,  —  Par  neuf  con- 
flits assaillant  l'Aquitaine,  —  De  Gaïfier  occira  les  soudars.  —  \\ 
rendra  serf  le  prince  des  Lombars,  —  Dontant  sous  luy  les  forces 
d'Italie.  —  Rome  qui  fut  tant  de  fois  assaillie  —  Sera  remise  en  son 
premier  honneur  :  —  Par  lui  le  Pape  en  deviendra  seigneur...  »  {Gsetera 
desiderantur.)  —  2.  Pantagruel,  liv.  II,  ch.  vu. 


de  nos 
vieux  poèmes. 


I  PART.    LIVR.   m. 
CHAI'.    VIII. 


<i40  LA   RENAISSANCE. 

demandé  si  ces  mots  signifiaient  la  soif  ou  la  rage. 
Aucune  œuvre  n'a  plus  contribué  que  celle  de  Rabe- 
lais à  épaissir  le  mépris  et  l'oubli  autour  de  nos 
épopées  nationales.  Un  grand  écrivain,  un  grand 
poète  de  nos  jours,  qui  a  classé  Rabelais  au  nombre 
des  quatorze  génies  de  l'humanité,  lui  accorde  surtout 
cette  place  d'honneur  pour  ce  singulier  et  méprisable 
motif  :  «  Rabelais  a  fait  cette  trouvaille,  le  ventre  \  » 
Hélas!  Rabelais  n'a  pas  droit  h  ce  brevet  d'inven- 
tion ;  mais  il  est  certain  qu'il  a  prodigieusement  dé- 
veloppé parmi  nous  ce  qu'un  orateur  de  notre  temps 
appelle  énergiquement  le  sens  abject.  Depuis  Rabe- 
lais le  monde  est  plus  passionné  pour  la  matière, 
pour  la  bonne  chère,  pour  les  faciles  amours,  pour 
la  terre  enfin.  Rabelais  est  un  Cervantes  grossier  et 
lubrique  qui  a  plus  détruit  de  chevalerie  ici-bas  que 
l'auteur  de  Bon  Quichotte.  Et  puisque  les  hasards  de 
la  plume  nous  conduisent  à  prononcer  ce  nom  très 
justement  illustre,  constatons  que  Cervantes,  qui  a 
été  un  vrai  chevalier  dans  toute  sa  vie  et  l'ennemi 
de  la  chevalerie  dans  toutes  ses  œuvres,  n'a  pas  en 
général  dirigé  la  violence  et  le  piquant  de  ses  satires 
contre  nos  chansons  de  geste,  mais  surtout  contre  les 
romans  d'aventures  et  contre  ceux  delà  Table-Ronde. 
Lisez,  dans  Bon  Quichotte,  la  liste  célèbre  des  livres 
qui  avaient  troublé  la  cervelle  du  pauvre  chevalier  de 
la  Manche,  et  vous  serez  aisément  de  notre  avis.  Ce 
n'est  pas  Roland,  ce  n'est  pas  Aliscans^  ce  n'est  pas 
Girart  de  Roussillon  qui  ont  jamais  affolé  personne. 
Le  peuple  reste       Qui  douc  sc  souvcualt  cucorc  des  véritables  épo- 

fidèle  à  l'Epopée  ,      ^ 

nationale,      pées  frauçaiscs,  qui  les  aimait?  Le  peuple,  qui  leur 
fut  opiniâtrement  fidèle.  En  plein  règne  de  Ronsard, 

1.  Victor  Hugo,  William  Shakespeare. 


LA   RENAISSANCE.  641 

les  Confrères  de  la  Passion  jouaient  le  Jeu  de  Huon 
de  Bordeaux  \  et  l'on  continuait  sans  doute  à  repré-  ^ 
senter  VEsbatement  du  mariage  des  quatre  fils  Hemon, 
composé  au  siècle  précédent  ^ ,  avec  d'autres  Mys- 
tères nationaux.  Les  bourgeois  et  les  petites  gens  ne 
pouvaient  se  promener  dans  les  rues  étroites  de  leurs 
villes,  sans  que  vingt  enseignes  (de  ces  enseignes  formi- 
dables dont  nous  parlions  plus  haut)  ne  leur  remissent 
soudain  nos  vieux  romans  en  la  mémoire.  Il  y  avait ^ 
le  Moiistier  du  Chevalier  au  Cygne  ^  :  Ogier,  Roland, 
les  Quatre  fils  Aimon  n'étaient  pas  moins  populaires. 
Les  libraires  répandaient  par  milliers  ces  petits  in- 
quarto  demi-grossiers,  qu'on  peut  considérer  comme 
les  origines  de  la  Bibliothèque  bleue.  Un  berger,  une 
paysanne,  un  petit  marchand,  savaient  tout  au  long 
les  vieilles  légendes  qu'un  Ronsard  ignorait,  qu'un 
Rabelais  dédaignait.  Et  quand,  à  la  fin  du  siècle  pré- 
cédent, le  poète  populaire,  Villon,  avait  voulu,  en  des 
vers  célèbres,  énumérer  les  héroïnes  les  plus  con- 
nues du  peuple  de  son  temps,  il  en  avait  emprunté 
plusieurs  à  nos  chansons  de  geste  :  «  Berte  au  grand 
pied,  Bietris,  Alis,  —  Harembourges  qui  tint  le 
Maine  —  Et  Jehanne  la  bonne  Lorraine  —  Qu'Anglais 
bruslerent  à  Rouen,  —  Où  sont-ils.  Vierge  souve- 
raine? —  Mais  où  sont  les  neiges  d'antan  *?  »  Dans 
l'esprit  de  Villon  et  dans  l'imagination  de  tout  le  peu- 
ple, des  personnages  aussi  légendaires  que  Berte  se 
confondaient  avec  des  personnages  aussi  historiques 
que  Jeanne.  Nous  sommes  heureux  d'avoir  à  constater 
une   aussi  honorable  confusion.  Il  vaut  mieux  (que 

1.  Archives  Nationales,  Parlement,  Conseil.  — 2.  Mystères  inédits 
du  xv^  siècle^  publiés  par  Ach.  Jnbinal.  —  3.  F.  Michel,  De  la  popu- 
larité du  Roman  des  Quatre  fils  Aymo7i,  Actes  de  l'Académie  de 
Bordeaux,  t.  IV,  1842,  p.  90  et  ss.  —  4.  Œuvres  de  Villon^  édition  de 
1723,  p.  23,  etc. 


1  PART.  LIVR.    m. 
CHAI'.   Vltl. 


r,i2  LA  RENAISSANCE. 


Il  ART.   LIVR.    II 
CHAP.    VIU. 


Ronsard  me  pardonne)  se  passionner  en  France  ponr 
Berte  aux  grans  pies  que  pour  Francion,  fds  d'Hector. 
Quelques  émdiis      Quclqucs  savauts,  d'ailleurs,  restèrent  fidèles  à  la 

ibnl  comme  le  ,  a  ti  <>        *  i  i  •  i 

peuple  :  Jehan    pocsic  du  moYcn  agc.  11  uc  tant  pas  oublier  que  du 

de  x\ostre-l)amc  et  ^  "  i     p  i  i  •  i  tt-  /  / 

^ixViedesiJoHes  ylvaut  dc  Rousard  furent  publiées  les  Vies  des  plus 

provençaux.  •*-  ' 

célèbres  et  anciens  poètes  provençaux^  de  Jehan  de 
Nostre-Dame  \  C'était  un  commencement  de  réaction. 
La  bibliographie  commençait  à  faire  son  travail,  à 
dresser  ses  tables.  En  1585  paraît  la  Bibliothèque ^  de 
Duverdier,  une  année  environ  après  celle  de  Lacroix 
du  Maine  :  Duverdier  consacre  à  nos  romans  de  nom- 
Étiemic  Pasquicr  breuses  colouncs.  Un  des  pères  les    plus    augustes 

et  SCS  Rachcrclies  r 

cieiaFrance:  de  Féruditiou  frauçaisc,  Etienne  Pasquier  %  dans  ses 
Recherches  de  la  France  où  se  trouvent  dispersés  en 
un  mauvais  ordre  tant  de  bons  matériaux,  n'a  pas 
pour  nos  origines  littéraires  les  mépris  de  son  temps 
et  les  dédains  de  sa  classe.  Un  de  ses  plus  hardis  et  de 
ses  plus  curieux  chapitres  est  intitulé  :  «  De  l'ancien- 
neté et  progrez  de  notre  poésie  françoise  ^  »  Il  cite  le 
roman  à'Athis  et  Profilïas  \  la  chanson  d'Ogier  le 
Danois  '%  celle  de  Berte  aux  grans  pies  ^  Il  étudie 
dans  nos  vieux  poèmes  la  a  texture  des  vers  »  que 
Fon  voit,  dit-il,  «  estre  faite  d'une  longue  suitte 
de  mesmes  rimes,  comme  aussi  Fay-je  trouvé  dans 
les  romans  d'Ogier  le  Danois ,  Datis  (sic)  et  Profilias, 
et  par  especial  en  celuy  de  Pépin  et  Berte,  où 
j'en  ay  cotté  cinquante-trois  finissans  en  hier  et 
soixante-un  en  ée  ^  ».  11  cite  le  couplet  de  Berte  : 
((  Or  s'en  va  Blancheflor  qui  ot  le  cuer  certain  ;  »  il 


1.  «  Les  Vies  des  plus  célèbres  et  anciens  poètes  provençaux  qui  ont 
fleuri  du  temps  des  comtes  de  Provence,  par  Jehan  de  Nostre-Dame, 
procureur  en  la  Cour  du  Parlement  de  Provence  (Lyon,  1575).  — 
2.  1529-1615.  —  3.  Recherches  de  la  France,  livre  VII,  cli.  m,  éd.  d'Ams- 
terdam, en  1723,  I,  p.  686.  ~  4.  Ihid.,  p.  692.—  5.  Ihid,,  même  page.  -- 
6.  Ihid.,  p.  688,  689.  —  7.  Ihid.,  p.  689. 


I  l'ART.  LIVR.   m. 
CHAP.  VIII. 


LA  RENAISSANCE.  H43 

avance,  un  peu  plus  loin,  que  le  mot  alexandrin  vient 
du  roman  à' Alexandre,  qu'il  attribue  à  Lambert 
Licors  [sk)^  et  trace  enfin  un  portrait  assez  ressem- 
blant des  jongleurs,  tout  en  affirmant  «  qu'on  appeloit 
surtout  ainsi  ceux  qui  fréquentoient  la  cour  des  com- 
tes de  Flandre  ^  ».  Enfin,  dans  une  autre  partie  de  son 
livre,  il  discute  fort  gravement  le  caractère  historique 
de  Roland  et  de  la  bataille  de  Roncevaux  ^  Il  faut 
être  en  vérité  fort  reconnaissant  à  Etienne  Pasquier  de 
ces  études  qui  ne  devaient  pas  trouver  sur  le  champ 
beaucoup  d'imitateurs,  et  qui  ouvraient  une  voie  où 
nous  sommes  seulement  entrés  depuis  cinquante  ou 
soixante  ans.  Fauchet,  dans  son  Recueil  de  Voriqine  de  lc  président  Fau- 

^  ^  chet  :  ses  Anti- 

la  langue  et  poésie  françaises  ^  donne  les  noms  et  cite  jf^cwt/z^LTa 
les  œuvres  de  cent  vingt-sept  poètes  français  antérieurs  ^'"''^rLfoiseT''' 
à  l'an  1300.  Ces  Notices,  sans  doute,  sont  imparfaites, 
mais  c'est  encore  le  travail  le  plus  complet  de  l'épo- 
que, et  nous  devons  notamment  mentionner  les  pages 
consacrées  par  le  docte  président  à  Lambert  Licors  et  à 
Alexandre  de  Paris  ;  à  Huon  de  Villeneuve  qu'il  consi- 
dère comme  l'auteur  des  Quatre  fils  Aimon,  à^Aye 
d'Avignon,  de  Doon  et  de  Gui  de  Nanteuil;  au  roman 
de  Siperis  de  Vignevaux,  à  Girard  d'Amiens,  au  «  roi 
Adenès  »  et  à  Chrétien  de  Troyes.  Dans  ses  Antiquités 
et  histoire  gauloises  et  françaises  \  Fauchet  se  montre 
moins  sympathique  à  nos  vieux  romans  où  il  ne  voit 
guères  que  de  méprisables  mensonges  :  il  s'attaque 

1.  Recherches  de  laFrance,  ibid.,i).  622.  Cette  opinion  peut  sembler 
bizarre  ;  mais  Pasquier  est  peut-être  excusable  de  l'avoir  ainsi  formu- 
lée, puisqu'un  certain  nombre  de  nos  derniers  Romans  en  vers  (les 
plus  voisins  de  Tépoque  où  écrivait  Pasquier)  ont  été,  en  effet, 
Toeuvre  de  poètes  wallons.  —  2.  Liv.  II,  ch.  xv,  p.  119.  —  3.  Recueil 
de  Vorigine  de  la  langue  et  poésie  françaises,  ryme  et  romans, 
X3lus  les  noms  et  sommaire  des  œuvres  de  CXXVII  poètes  français 
vivans  avant  MCCC.  A  Paris,  Mamert  Pâtisson,  imprimeur  du  Roy,  au 
logis  de  Robert  Estienne,  MDLXXXl.  avec  Privilège.  ■— 4.  Édition  de 
Genève,  chez  Paul  Moreau,  1611. 


1    PART.   LITR.  m, 
CHAI'.  VIII. 


(>44  LA  RENAISSANCE. 

sévèrement  à  la  Chronique  du  faux  Turpin  ;  il  s'élève 
contre  le  proverbe  Autant  que  Charles  fut  en  Espa- 
gne, qui  était  usité  de  son  temps  pour  désigner  une 
longue  et  difficile  entreprise  :  «  Tant  y  a,  dit-il,  que 
les  romans  ont  embelli  leurs  contes  fabuleux  de  ceste 
défaite  de  Roncevaux,  )>  et  il  exprime  son  incrédulité 
ace  sujet,  sans  accorder  à  nos  vieux  poètes  ce  certain 
respect  que  Pasquier  ne  leur  refusait  pas.  Lexvii'  siè- 
cle allait  imiter  Fauchet  plus  que  Pasquier.  Pour  nos 
anciens  poèmes,  la  période  de  l'oubli  allait  encore 
durer  plus  de  deux  cents  ans. 
ih^^LwenfL  Si  donc  nous  avions  à  résumer  toute  cette  histoire 
^brrondeVfnmi'  dc  la  Rcuaissance  dans  ses  rapports  avec  nos  chansons 

de  nos   Chansons    i  .  ,  .  *  i  •  i   • 

de  geste,      de  gcstc,  uous  montrerions  sans  trop  de  peme  combien 

Conclusion  sur  la,  n'>i        i  *  à     /<.  i  n    t     i  i      ii       ^    11  r  r 

Renaissance.  Ic  XVI  sicclc  dcvait  etrc  fatalcmcut  rebelle  a  1  épopée 
véritable,  combien  il  devait  être  fatalement  passionné 
pour  les  épopées  artificielles.  Nous  ferions  voir  que  les 
théories  littéraires  de  cette  époque  singulière  devaient 
lui  inspirer  à  l'égard  du  passé  une  ingratitude  pro- 
fonde, à  l'égard  de  l'avenir  une  confiance  exagérée. 
Ronsard  et  la  pléiade,  voulant  tout  refaire,  n'ont  rien 
fait.  Seuls,  le  peuple  et  les  érudits  ont  gardé  le  souvenir 
de  nos  vieilles  chansons  :  le  premier  a  eu  la  mémoire 
du  cœur,  les  autres  celle  de  l'intelligence.  Le  peuple 
a  dévoré  nos  romans  en  prose,  les  critiques  ont  eu  l'au- 
dace de  remonter  pour  la  première  fois  jusqu'à  nos 
romans  en  vers,  et  nous  avons  dû  nommer  Fauchet  et 
Pasquier.  Cependant  Cervantes  et  Rabelais  tuaient  la 
chevalerie.  Mais,  toujours  plus  heureuses  que  nos  épo- 
pées nationales,  les  fictions  celtiques,  les  romans 
d'Artus  triomphaient  de  nouveau  dans  les  Amadis.  Le 
premier  Amadis  parut  en  Espagne  au  xiv°  siècle  ;  la 
plus  ancienne  rédaction  qui  nous  en  soit  restée  peut 
être  placée  entre  les  années  1492  et  1504;  la  plus 


l.A  RENAISSANCE.  64;5 

ancienne  traduction  française  est  de  1539,  et  leur 
vogue  a  duré  chez  nous  plus  d'unsiècle.  Or  ces  Amadïs  ^ 
ne  sont  visiblement  que  des  romans  de  la  Table  ronde 
assez  mal  déguisés.  Ce  brillant  chevalier,  ce  fils  d'Éli- 
sène  et  du  roi  Perion,  ce  frère  de  Galaor  qui  a  vaincu 


1.  Nous  ne  pouvions  quitter  le  xvic  siècle  sans  parler  de  VAmadis  de 
Gaule  et  de  son  prodigieux  succès.  UAmadis^  d'ailleurs,  ne  se  rat- 
tache à  notre  sujet  que  par  de  très  faibles  liens,  et  c'est  avec  nos 
Romans  de  la  Table  ronde  qu'il  offre,  en  effet,  la  connexité  la  plus 
étroite.  Nous  nous  contenterons  dïndiquer  sommairement  l'origine 
de  VAmadis,  d'en  résumer  l'action  et  de  fixer  l'époque  de  son  intro- 
duction en  France. 

I.  Origine.  1°  Le  plus  ancien  texte  de  VA77iadis  parvenu  jusqu'à 
NOUS  est  celui  de  Garci-Ordonez  de  Montalva,  «  regidor  »  de  Médina 
del  Campo.  On  a  pu  en  fixer  la  date  entre  les  années  1492  et  1504.  —  2^  Il 
est  évident  toutefois  que  ce  n'est  point  là  la  version  la  plus  ancienne, 
et  l'on  se  trouve  ici  en  présence  de  deux  écoles  qui  attribuent  VAmadis 
original  l'une  à  l'Espagne  et  l'autre  au  Portugal.  —  3»  On  a  longtemps 
donné  raison  à  la  dernière  école,  et  on  a  pu  affirmer  que  la  plus  an- 
cienne rédaction  de  VAmadis  était  due  au  Portugais  Vasco  de  Lobeira, 
mort  en  1403.  —  4oUne  Dissertation  du  docteur  Ludwig  Braunfels  [Kri- 
tischer  Verstwh  ilber  den  Roman  Amadis  von  Gallien,  Leipsig,  1876) 
semble  avoir  décidément  changé  l'état  de  la  question,  et  il  paraît 
prouvé  aujourd'hui  que  le  roman  original  aurait  été  écrit  en  Espagne, 
et  que  ses  trois  premiers  livres  y  étaient  populaires  dès  le  milieu  du 
xiv*^  siècle.  Depuis  longtemps,  d'ailleurs,  on  avait  invoqué  en  faveur 
de  cette  thèse  le  témoignage  d'Ayala,  en  son  Riynado  del  palacio, 
—  5°  Il  faut  encore  remonter  plus  haut,  et  ce  n'est  pas  à  l'Espa- 
gne qu'appartient  en  réalité  l'honneur  d'avoir  «  inventé  »  cette  folle 
fiction  (bien  qu'on  ait  fait  la  mauvaise  plaisanterie  de  l'attribuer  un 
jour  à  sainte  Thérèse).  L'Espagne  n'aurait  fait  que  copier  ou  imiter 
une  œuvre  française  ou  provençale,  et  rien  n'est  plus  vraisemblable, 
si  l'on  veut  bien  se  donner  la  peine  de  comparer  VAmadis  avec  nos 
derniers  romans  de  la  Table  ronde.  (Pour  tout  ce  qui  précède,  v.  l'ex- 
cellent livre  de  Ward,  Catalogue  of  Romances  in  the  Department 
of  manuscripts  in  the  British  Muséum,  p.  787.) 

II.  RÉSUMÉ.  La  scène,  comme  dans  tous  les  romans  d'Artus,  est 
en  petite  Bretagne,  et  nous  sommes^  en  présence  du  roi  Garinter  et 
de  ses  deux  filles.  L'une  d'elles,  Élisène,  se  laisse  séduire  par  le 
roi  de  Galles,  Perion,  et  en  a  un  fils,  qui  est  Amadis.  Élisène,  sans 
doute,  répare  sa  faute  en  épousant  Perion  dont  elle  aura  plus 
tard  un  second  fils,  le  célèbre  Galaor;  mais  il  a  fallu  d'abord  cacher 
la  naissance  d'Amadis,  et  l'on  a  exposé  sur  la  mer  le  malheureux 
enfant  qui  a  été  recueilli  par  Gandalès  et  qui  est  protégé  par  la  fée 
Urgande.  Nous  le  retrouvons  plus  tard,  à  la  cour  de  Languinès,  où  il 
se  prend  à  aimer  du  plus  chaste  amour  la  belle  Oriane,  fille  de  Lisuart, 
roi  de  la  Grande-Bretagne.  On  fait  chevalier  ce  «  damoiseau  de  la 
mer  »,  et  il  révèle  sa  bravoure  dans  ses  premiers  exploits  contre  le 
roi  d'Irlande.  Oriane  cependant  ne  tarde  pas  à  découvrir  le  secret  de 
la  naissance  d'Amadis  :  nouvelles  amours,  dont  la  singulière  pureté 


I  PART.  UVR,  m. 
GHAP.  Mil, 


I>ART.  LTVU.  I 
CHAP.   Ylir. 


646  LA  RENAISSANCE. 

tant  de  géants  et  tant  de  monstres,  cet  invincible 
Amadis,  hélas!  a  triomphé  aussi  de  l'Épopée  fran- 
çaise. Il  lui  a  porté  le  dernier  coup. 

fait  contraste  avec  les  amours  beaucoup  plus  grossières  de  Galaor.  Ici 
commencent  d'autres  aventures  qui  s'enchevêtrent  les  unes  dans  les 
autres  :  épisode  de  la  belle  Briolanja  dont  Oriane  devient  injustement 
jalouse;  épisode  du  château  d'Apollidon  où  ne  peut  entrer  qu'un 
chevalier  constant  et  brave,  qui  aura  le  gouvernement  de  l'Ile-ferme  ; 
épisode  de  la  jalousie  persistante  d'Oriane  et  de  Fexil  d'Amadis  à  la 
Roche-pauvre,  dans  une  forêt  où  il  reçoit  le  nom  de  «  Beau-ténébreux  ». 
Enfin  les  deux  amants  se  réconcilient,  et  Esplandian  nait  de  leur  heu- 
reuse et  coupable  réconciliation.  Puis,  Amadis  se  remet  à  courir  le 
monde  et  à  l'étonner  de  ses  exploits.  Il  revient  dans  la  Grande-Bre- 
tagne au  moment  où  la  pauvre  Oriane  allait  devenir  la  femme  de 
l'Empereur.  Le  roman  se  termine,  on  peut  le  croire,  par  le  mariage 
d'Oriane,  et  aussi  par  celui  de  Galaor  et  de  Briolanja. 

III.  Introduction  en  France.  C'est  Nicolas  d'Herberay,  seigneur 
des  Essarts  qui  traduisit,  le  premier  V Amadis  en  français,  non  pas  en 
1548,  comme  l'écrit  M.  Ward,  mais  en  1539,  comme  l'affirme  l'auteur  de 
ce  roman  de  Gérard  d'Euphrate  dont  nous  parlons  plus  haut  et  qui 
parut  en  1549  :  «  Le  peu  d'accueil,  dit-il,  que  l'on  faisoit  adoncq  des 
traductions  de  M.  Seissel ....  me  découragea  et  me  fit  cacher  et  mettre 
en  layette  mes  mignutes  jusques  à  l'an  1539  que  le  gentilhomme  des 
Essarts  fit  revivre  et  reflorir  par  son  Amadis  les  vieux  chevaliers  de 
la  grant  Bretagne.  »  La  première  édition  porte  cependant  le  millé- 
sime 1540.  Depuis  la  traduction  de  M.  des  Essarts,  les  traductions  ont 
succédé  aux  traductions,  les  éditions  aux  éditions,  et  nous  n'avons 
pas  à  entrer  ici  dans  leur  détail.  Comme  nous  l'avons  dit,  le  succès 
fut  considérable  et  l'influence  énorme,  et  la  France  se  passionna 
candidement  pour  une  œuvre  qui  venait  d'elle  et  où  elle  se  recon- 
naissait plus.  En  1830,  ce  singulier  prestige  durait  encore,  et  M.  Vil- 
lemain  ne  craignait  pas  d'opposer  le  cycle  d'Amadis  aux  deux  cycles 
de  Charlemagne  et  d'Artus. 


CHAPITRE  IX 


LE    DIX-SEPTIEME    SIECLE. 


Tous  les  arts  ont  entre  eux  d'évidents  et  étroits  rap- 
ports :  les  vicissitudes  de  l'architecture,  par  exemple, 
ne  sont  pas  sans  correspondre  assez  exactement  avec  ^du 
celles  du  goût  littéraire.  C'est  ainsi,  pour  ne  pas  aban- 
donner notre  sujet,  qu'entre  l'architecture  au  sei- 
zième siècle  et  le  même  art  sous  le  règne  de  Louis  XïV 
il  y  a  les  mêmes  différences  qu'entre  les  passions  du 
public  français,  à  ces  deux  époques,  en  matière  de  litté- 
rature, de  poésie  et  surtout  de  roman.  Sans  aucun 
doute,  la  Renaissance  s'était  montrée  oublieuse  et  in- 
grate à  l'endroit  de  nos  vieux  poèmes  ;  mais  elle  en 
avait  bon  gré  mal  gré  subi  l'influence  ;  mais  elle  avait 
dû,  notamment  en  Italie,  accepter  nos  héros  et  consa- 
crer leur  gloire.  Le  xvii""  siècle  n'ira  pas  jusque-là  :  il 
ne  fera  plus  de  ces  concessions  ;  il  rompra  définiti- 
vement avec  toutes  les  traditions  poétiques  de  l'an- 
cienne France  et  ira  jusqu'à  mettre  de  la  haine  dans 
ses  oublis.  C'est  ainsi,  pour  reprendre  notre  compa- 
raison entre  les  deux  siècles,  que,  si  vous  examinez  d'un 
œil  attentif  l'incomparable  nef  de  Saint-Eustache,  vous 
retrouvez  dans  ce  chef-d'œuvre  une  imitation  mani- 
feste autant  qu'involontaire  des  œuvres  du  moyen  âge  : 
tandis  que  la  vue  de  Versailles,  cette  «  caserne  à  cour- 


I   PART.  LIVR.  m. 
CHAP.  IX. 


Caractère  général 


xvii"  siècle. 


I  PABT.  LÎVR.  m. 
CHAP.   IX. 


C.48  J.E  DIX-SEPTIÈME  SIECLE. 

tisans  »  et  de  tous  les  monuments  contemporains  ne 
vous  rappellera  plus  en  rien  le  passé  de  la  France. 

Nos  Chansons  de  geste  peuvent  être  à  la  fois  con- 
sidérées comme  des  poèmes  et  comme  des  romans. 
Au  xvif  siècle,  l'Epopée  et  le  Roman  devinrent  deux 
genres  complètement  distincts  et  qui  jamais  plus 
ne  devaient  retrouver  leur  antique  unité  ;  mais,  dans 
l'un  comme  dans  l'autre  de  ces  deux  genres,  le  siècle 
de  Louis  XIV  abandonna  résolument  toutes  les  inspi- 
rations nationales.  Quand  on  n'emprunta  plus  à  l'an- 
quitéles  sujets  et  les  héros  de  ces  fictions,  on  lui  em- 
prunta son  style,  sa  manière  :  on  fit  le  portrait  de 
Charlemagne,  l'œil  fixé  sur  César. ..  ou  sur  Louis  XIV. 

Pour  parler  d'abord  des  romans  qui  eurent  le  plus 
d'influence  sur  la  société  du  xvii''  siècle,  nous  n'im- 
poserons pas  à  nos  lecteurs  la  désespérante  lecture 
du  Grand  Cyrus  ^  et  de  Clélie  %  de  ces  deux  œuvres 
de  M"'  de  Scudéri  qui  ont  affadi  tant  d'intelligences 
et  dévoyé  tant  d'imaginations.  Jamais  plus  de  succès 
n'a  couronné  une  plus  fausse  et  plus  ennuyeuse  lit- 
térature :  ajoutons  une  littérature  moins  nationale. 
Nous  irions,  oui,  nous  irions  jusqu'à  préférer  à  ces 
trop  célèbres  rapsodies  les  plus  longs  de  nos  romans 
en  prose,  Ogier  le  Danois  avec  toutes  ses  Suites, 
et  Meurvin,  et  Mabrian,  et  même  la  Conqueste  de 
Trebisonde.  Le  Roman,  je  le  sais,  ne  demeura  pas 
dans  cette  voie.  Les  bergeries  de  VAstrée  ^  d'une 
fadeur  plus  naturelle,  n'eurent  pas  un  succès  moins 
éclatant,  ni  plus  durable  :  on  se  dégoûta  de  l'Arcadie 
autant  que  de  la  Perse,  du  Lignon  autant  que  du  Ten- 
dre, de  Céladon  autant  que  de  Mandane ,  du  grand 


1.    Les   dix  parties   du  Grand  Cyrus  parurent  de  1649  à  1653.  — 
2.  1656.  —  3.  1610,  1612,  1619,  etc. 


I  PART.  LIVR.  ni. 
CHA3>.  IX. 


LE  DIX-SEPTIEME  SIÈCLE.  G 49 

druide  Adamas  autant  que  de  Cyrus  lui-même.  Boi- 
leau,  qui  obtint  en  bon  sens  sa  part  d'imagination,  se 
montra  trop  sévère  pour  Cyrm  et  Clélïe  et  trop  indul- 
gent pour  VAstrée  :  il  eut  toutefois  le  mérite  de  dégoû- 
ter son  siècle  de  ces  histoires  sucrées  et  débilitantes. 
Déjà  un  progrès  éclatant  se  manifeste  dans  les  œu- 
vres de  M"^'  de  Lafayette,  dans  la  Princesse  de  Clèves , 
dans  Zayde^  et  le  roman  y  tend  à  devenir  ce  qu'il  est 
en  effet  devenu  :  un  genre  puissant  où  les  âmes  sont 
peintes,  où  les  passions  sont  aux  prises,  où  les  carac- 
tères se  heurtent,  où  les  mœurs  se  révèlent,  une  sorte 
de  psychologie  en  action  qui  est,  s'il  faut  tout  dire, 
fort  supérieure  à  la  plupart  de  nos  chansons  de  geste. 

Faut-il  parler  de  la  poésie   épique?  Le  tort  du.  Le  siècle  dq 

^  ^       ^  ...  Louis  XIV  ne  pou 

xvif  siècle  fut  de  croire  à  la  possibilité  d'une  épo-    ^^^\  produire 

A  F  que  des  épopées 

pée  vraie  dans  un  siècle  aussi  civilisé.  Parcourez  ^^tifîcieiies. 
les  grands  salons  de  Versailles,  laissez-vous  éblouir 
par  ces  glaces  et  ces  dorures,  contemplez  les  batailles 
de  Van  der  Meulen  et  celles  de  Lebrun,  accoudez-vous 
à  une  de  ces  larges  fenêtres,  regardez  ces  arbres  taillés 
en  mille  figures  bizarres,  et  la  régularité  de  ces  allées, 
et  la  précision  de  ces  alignements,  et  la  pompe  adula- 
trice de  ces  eaux  jaillissantes.  Reconstruisez  en  ima- 
gination le  Versailles  vivant  du  temps  de  Louis  XIV, 
peuplez  ce  parc  de  courtisans  en  jaquettes  dorées  et 
de  belles  dames  qui  viennent  d'entendre  la  dernière 
comédie  de  Molière  et  le  dernier  divertissement  de 
Quinault  où  le  Roi  lui-même  a  voulu  danser  un  pas... 
Et,  après  vous  être  pénétré  de  ce  spectacle,  dites  si 
l'épopée  véritable  était  possible  au  milieu  de  tant  de 
splendeurs  et  de  tant  de  raffinements.  Une  Enéide 
peut-être;  une  Iliade^  non. 

On  hasarda  cependant  quelques  tentatives  qui  mé- 
ritent d'être  mentionnées.  Bravons  les  anathèmes  de 


I  PART.  LIVR.  III. 
OHAP.   IX. 


650  LE  DIX-SEPTTÈME  SIÈCLE. 

Boileau,  et  signalons  à  la  reconnaissance  de  la  pos- 
térité ces  essais  plus  ou  moins  heureux  de  poèmes 
nationaux  et  de  poèmes  chrétiens,  ces  vers  médiocres 
sans  doute,  et  plus  que  médiocres,  mais  où  des  chré- 
tiens ont  prétendu  rester  chrétiens  et  des  Français 
rester  Français.  Ne  craignons  pas  de  nommer  ici, 
avec  quelque  respect,  le  Moïse  sauvé  \  par  M.  de  Saint- 
Amant,  ce  fameux  Moïse  «  qui  commence  à  ynoïsir 
par  les  bords  »  (calembour  qui  est,  hélas  !  signé 
Boileaii)  ;  la  Pucelle  ^,  de  Chapelain,  noble  et  impar- 
fait effort  d'un  de  ces  rares  Français  qui  se  sou- 
venaient alors  de  Jeanne  d'Arc;  le  Clovis  ^  de  Des- 
marets  de  Saint-Sorlin ;  le  Saint-Louis  ^  du  P.  Le 
Moyne;  le  David  \  de  Les  Fargues;  le  Charlema- 
gne,  de  Louis  le  Laboureur  ^  et  le  Childebrand  \  de 
Carel  de  Sainte-Garde.  Ce  dernier  poème  fut  con- 
damné sans  appel  par  Boileau  parce  que  le  héros 
s'appelait  Childebrand,  nom  trop  dur  à  prononcer 
et  qui  écorchait  douloureusement  les  oreilles  du 
«  législateur  du  Parnasse  ».  Le  législateur  du  Par- 
nasse oubliait  que  ce  poème  était  consacré  à  Char- 
les Martel  et  à  l'expulsion  des  Sarrasins  :  sujet  glo- 
rieusement national.  Il  préférait  Ulysse  et  le  cheval 
de  bois. 


1.  Publié  en  1653.  —  2.  Paris,  1656.  —  3.  Paris,  1657.  Le  titre  exact 
est:  «  Clovis  ou  la  France  chrétienne^  poème  chrétien  par  Desmarets 
de  Saint-Sorlin.  »  —  4.  Saint  Louis  ou  la  Couronne  conquise^  poème 
héroïque  en  dix-huit  chants  par  Pierre  Lemoyne,  de  la  Société  de 
Jésus.  Les  sept  premiers  chants  parurent  en  1651  ;  l'œuvre  complète 
en  1653.  En  1654,  parut  VAlaric  de  G.  de  Scudéri.  —  5.  Paris, 
1660.  —  6.  Paris,  1664.  (C'est  la  date  de  la  première  édition,  qui  no 
renferme  que  quatre  chants.)  —  7.  Les  quatre  premiers  chants 
parurent  à  Paris  en  1666.  Le  véritable  titre  était  :  Childebrand  ou  les 
Sarrasins  chassés  de  France.  Joignez  à  cette  énumération  les  deux 
poèmes  de  Courtin  :  Charlemagne  ou  le  rétablissement  de  VEmpire 
romain  (1666)  et  Charlemagne  pénitent  (1668)  :  «  Le  second  de  ces  poè- 
mes qui  décrit  la  vieillesse  et  les  vertus  chrétiennes  de  Charlemagne 
paraît  être  supérieur  au  premier  qui  est  consacré  à  la  guerre  des  Lom- 
bards ».  (G.  Paris,  Histoire  poétique  de  Charlemagne,  p.  114.) 


PART.   LIVR.   III. 
CHAP. IX. 


LE  DIX- SEPTIÈME  SIÈCLE.  651 

Tous  les  poèmes  que  nous  venons  de  citer  paru-  ' 

rent,    chose   peu    croyable,    en   l'espace  d'environ  

dix  ans.  Huit  ou  dix  épopées,  juste  ciel!  en  si  peu 
d'années! 

Un  de  ces  poèmes  cependant  intéresse  plus  vive-  ^I^loSTC^ 
vement  que  tous  les  autres  l'historien  et  les  lecteurs  ^^commmrtyp?^^ 
de  nos  anciennes  chansons  de  geste  :  c'est  le  Charle-  xvii«%Squiont 

-,      T  •      1      T     1  Ti  <  •  I  •  quelque  rapport 

magne  de  Louis  le  Laboureur,  il  est  vraiment  curieux  avec  nos  chansons 
de  savoir  quelle  était  au  xvif  siècle  la  conception 
épique  de  ce  grand  Charles  dont  nos  vieux  poètes 
avaient  naguères,  avec  un  enthousiasme  si  ardent, 
chanté  l'histoire  ou  la  légende.  Prenons  donc  entre 
nos  mains  et  lisons  l'œuvre  de  Louis  le  Laboureur, 
((  bailly  du  duché  de  Montmorency  »,  telle  qu'elle 
parut  en  1664,  à  la  librairie  de  Louys  Billaine  \ 

La  seule  action  de  cette  prétendue  épopée  suffira  à 

nous  en  montrer  l'insigne  pauvreté Charlemagne 

fait  la  guerre  aux  Saxons  que  Witikind  pousse  sans 
cesse  à  de  nouveaux  combats.  Deux  chevaliers  fran- 
çais, Bouchard  de  Montmorency  et  Joubert  de  Sainte- 
Maure,  aiment  tous  deux  la  belle  Yolande  :  rivalité 
courtoise,  lutte  galante.  Il  est  décidé  qu'on  s'en  remet- 
tra au  choix  de  la  dame,  et  l'un  des  deux  prétendants 
dit  à  l'autre  :  «  Je  la  veux  adorer,  aimez-la  comme 
moi,  —  Et  pour  la  mériter,  servons  bien  notre 
roi  !  » 

L'occasion  de  nouveaux  exploits  ne  se  fait  pas  long- 
temps attendre  :  on  se  jette  sur  les  Saxons,  on  les  bat 
avec  un  entrain  tout  chevaleresque.  Cependant  (et 
c'est  ici  que  commence  le  second  chant)  Irminsul,  dieu 
des  Saxons,  rassemble  un  Conseil  contre  Charles  qui  va 

1.  «  Charlemagne,  poème  héroïque,  à  son  Altesse  Sérénissime  Mgr. 
le  Prince,  par  Louis  le  Laboureur,  bailly  du  duché  de  Montmorency  : 
à  Paris,  chez  Louys  Billaine...  1664,  avec  privilège.  » 


PART.  LIVR.  m. 
CHAP.    TX. 


652  LE   DIX-SEPTIÈME   SIÈCLE. 

partout  détruisant  le  culte  ancien  et  élevant  des  tem- 
ples à  Jésus-Christ.  Charlemagne  est  un  jour  enlevé  par 
les  Démons,  et  l'armée  française  cherche  en  vain  son 
général  disparu.  Saint  Boniface  apparaît  alors  comme 
un  consolateur,  et  promet  de  retrouver  le  grand  empe- 
reur. Le  fils  de  Pépin  est  sous  la  puissance  d'un 
enchantement  terrible  :  il  est  captif  au  fond  d'une 
grotte,  et  un  Ange  profite  de  cette  séquestration  pour 
lui  professer  tout  un  cours  de  physique,  suivant  les 
principes  de  Descartes.  Le  troisième  chant,  qui  débute 
par  cette  poésie  savante,  se  termine  par  le  récit  chro- 
nologique de  toute  l'histoire  de  Charlemagne  :  récit 
beaucoup  plus  long  que  celui  de  Théramène  et  qui  est 
adressé  par  Louis  le  Débonnaire  à  Alfred,  roi  d'An- 
gleterre. Au  chant  IV,  Turpin  retrouve  enfin  son  roi, 
et  Charlemagne,  qui  a  des  loisirs,  se  permet,  en  ce 
moment  solennel,  d'avoir  un  songe  interminable  :  il 
voit  dans  l'avenir  toutes  les  gloires  de  sa  race  et 
aperçoit  surtout  ce  soleil,  Louis  XIV...  Nous  voilà 
cependant  un  peu  loin  de  nos  deux  rivaux,  de  ce  Jou- 
bert  de  Sainte-Maure  et  de  ce  Bouchard  de  Montmo- 
rency auquel  Louis  le  Laboureur  (bailli  du  duché  de 
Montmorency)  donne  un  rôle  prématurément  glo- 
rieux. Toute  la  noblesse  de  France  fait,  d'ailleurs, 
bonne  figure  dans  ce  poème  étrange  :  les  Beauvau, 
les  Maillé,  y  portent  et  y  reçoivent  de  beaux  coups; 
Yolande  est  une  Maillé.  Après  vingt  péripéties  qu'il  est 
superflu  de  raconter,  cette  très  incertaine  princesse 
se  décide  enfin...  à  ne  pas  se  décider  entre  les  deux 
prétendants.  Le  sixième  et  dernier  chant  se  termine 
par  la  défaite  et  le  baptême  de  Witikind. 

Et  tel  est  le  Charlemagne  de  Louis  le  Labou- 
reur. 

Le  style  répond  dignement  à  l'intrigue  et  aux  péri- 


LE  DIX-SEPTIEME  SIECLE.  653 

péties  de  cette  prétendue  épopée  \  et  nous  aurions  ' 
déjà  jeté  loin  de  nous  ce  livre  médiocre,  s'il  n'était  pas  " 
utile  de  savoir  ce  qu'était  devenue  la  légende  de 
Charlemagne  à  une  époque  où  l'on  témoignait  d'un  si 
profond  dédain  pour  notre  ancienne  poésie.  Le  Labou- 
reur, dans  une  longue  préface,  a  développé  ses  idées 
en  matière  de  poésie  épique  :  elles  sont  bizarres  et 
fausses  :  «  Il  me  semble,  dit-il,  que  le  poème  héroïque 
est  un  tableau  de  la  nature  universelle.  »  Pour  se 
livrer  à  l'épopée,  «  il  faut  avoir  du  feu  et  du  phlegme, 
estre  politique  et  galant,  courtisan  et  philosophe, 
entendre  la  guerre  et  le  monde;  il  faut  avoir  un 
heureux  naturel  avec  un  grand  savoir  et  joindre  à 
tant  d'imagination ,  d'invention  et  d'élégance ,  un 
jugement  exact  et  ferme.  »  Et  le  poète  qui  intérieure- 
ment se  croyait  sans  doute  orné  de  toutes  ces  qualités 
précieuses,  veut  bien  nous  apprendre,  avant  de  nous 
emporter  sur  les  ailes  puissantes  de  sa  poésie,  que 
((  l'histoire,  si  belle  qu'elle  puisse  être,  ne  l'est  jamais 
assez  à  notre  goût,  »  et  qu'il  faut  lui  donner  «  tous  les 
ajustements  qui  lui  peuvent  convenir  ».  Ce  sont  là, 
il  faut  l'avouer,  de  singulières  doctrines.  Ajoutez  y 
une  adulation  sans  délicatesse,  des  flagorneries  sans 
dignité,  et  une  servilité  littéraire  qu'on  ne  saurait 
excuser,  jusque-là  que  l'auteur  de  Charlemagne^  pen- 
sant à  Louis  XIV,  s'écrie  <(  A  genoux,  je  le  voy  : 
saluons  ses  auspices  !  » 

1.  En  voici  un  échantillon,  pris  au  hasard  :  «  Sur  les  spacieux  bords 
du  Danube  rapide  —  Le  grand  Charles  poussoit  le  Saxon  intrépide.  — 
Déjà  les  Bavarois  ou  prisonniers  ou  morts  —  Etoient  tombés  sanglants 
sous  ses  puissants  efforts.  —  Déjà,  comme  Titans  terrassez  de  la 
foudre,  ~  Ces  rebelles  vaincus  couvroient  Thumide  poudre  —  Et,  tout 
percez  de  coups,  ils  monstroient  étendus  —  Avec  quelle  fureur  ils 
s'estoient  défendus.  —  Là  se  voyoient  de  Mars  les  horreurs  étalées; 
—  Des  rivières  de  sang  inondoient  les  vallées,  —  Des  montagnes  de 
corps  s'élevoient  dans  les  champs  —  Et  coût  l'air  résonnoit  d'ef- 
froyables accents,  »  etc. 


PART.   LIVR.  m. 
CHA1>.  IX. 


654  LE  DIX-SEPTIÈME  SIÈCLE, 


I  PART.    L1VR.    111. 
CHAP.    IX. 


Thcorjes  du        L^g  sentimeiits  du  xvif  siècle  à  l'éi^ard  de  la  poésie 

xvti"  siècle  en  ma-  or 

^''Iplqu'c'!''''''  épique,  de  Tesprit  qui  doit  l'animer  et  des  lois  qui 
pr^scncf^i^^^^^^^^    doivent  la  régir,  ces  sentiments  sont  loin  d'avoir  été 

et  modernes  ;  .  ^^  •!•><<  t         t    i 

païens  et  chré-  unauimes.  On  a  cru,  mais  bien  a  tort,  que  tout  le 


tiens. 


siècle  avait  ici  partagé  les  idées  de  Boileau.  Il  n'en  est 
rien.  11  y  eut  alors  deux  partis  très  distincts  et  fort 
emportés  l'un  contre  l'autre  ;  il  y  eut  guerre,  il  y  eut 
batailles,  et  cette  lutte  au  sujet  de  l'épopée  fut  presque 
épique. 

Ces  deux  armées  en  présence,  c'étaient  le  camp 
païen  et  le  camp  chrétien.  Et  ce  dernier  était  aussi  le 
camp  français. 

Rien  de  pareil  ne  s'était  vu  avant  les  dernières 
années  du  xvi°  siècle.  Jusqu'à  Dubartas  et  jusqu'à 
Vauquelin,  le  paganisme  littéraire  avait  insolemment 
triomphé  et  presque  sans  résistance.  Au  xvif  siècle 
les  «  modernes  »  relevèrent  la  tête,  et  l'on  se  battit. 

Le  chef  des  «  anciens  »  on  le  connaît,  c'est  Boileau, 
et  l'on  connaît  aussi  ses  théories  sur  le  poème  épique. 
((  A  ses  yeux  ^  toute  épopée  n'est  que  jeu,  fiction  et 
plaisanterie.  Ce  n'est  qu'un  caprice  d'artiste  et  qui  n'a 
nul  rapport  nécessaire  avec  la  vie  réelle.  »  Il  y  a  loin, 
il  y  a  bien  loin  de  là  à  la  noble  et  sagace  doctrine  du 
xix'  siècle  qui  voit  dans  la  véritable  épopée  «  la  poésie 
des  peuples  chez  qui  l'histoire  n'est  pas  encore  née  )),et 
qui  la  considère,  à  juste  titre,  comme  l'expression  vi- 
vante et  le  reflet  exact  de  toute  une  époque,  de  toute 
une  religion,  de  toute  une  race.  Sans  aucun  doute  il  est 


1.  V.  l'excellent  livre  de  M.  Julien  Duchesne  :  Histoire  des  poèmes 
épiques  français  du  xvii<^  siècle,  Paris,  Thorin,  1870.  On  n'a,  suivant 
nous,  rien  écrit  de  plus  sage  sur  la  matière,  et  nous  aurons  lieu 
de  le  citer  souvent. 


LE  DIX-SEPTIÈME  SIECLE.  65;» 

juste,  quand  on  lit  Boileau,  de  faire  la  part  des  idées  et 
des  préjugés  de  son  temps  ;  mais  il  est,  malgré  tout, 
permis  de  s'étonner  de  tant  de  mépris  et  de  tant  d'igno- 
rance à  l'égard  d'un  passé  dont  il  eut  fallu  être  fier  et 
qu'à  tout  le  moins  on  eut  dû  respecter.  Ce  qui  paraîtra 
plus  surprenant  encore,  c'est  l'assurance  avec  laquelle 
le  même  Boileau  déclare,  à  vingt  reprises,  que  la 
Vérité  ne  saurait  être  poétique  et  que  Dieu  ne  Test  pas. 
La  Fable  seule  a  ce  privilège  qui  est  impitoyablement 
refusé  a  aux  mystères  terribles  de  la  foi  des  chré- 
tiens ^  ».  L'épopée,  enfin,  ne  vit  que  de  mensonge. 

Boileau  n'était  pas  le  seul,  hélas  !  à  professer  une 
aussi  monstrueuse  et  aussi  néfaste  doctrine.  Ce  chef 
d'école  avait  de  nombreux  élèves,  et  le  P.  Le  Bossu 
n'était  pas  le  moins  ardent.  Ce  chanoine  de  Sainte- 
Geneviève,  ((  honoré  de  la  haute  estime  de  Boileau  %  » 
fît  paraître  son  Traité  du  poème  épique  en  1675,  peu 
de  temps  après  VArt  poétique  de  son  maître  ^  La  prose 
du  Père  n'est  trop  souvent  qu'un  calque  des  vers  de 
Boileau  ''  ;  mais  le  bon  génovefain  a  des  idées  qui  lui 
appartiennent  en  propre,  et  c'est  ainsi  qu'il  définit 
bravement  l'Épopée  «  un  poème  allégorique  qui  tend 
à  démontrer  une  maxime  morale  »,  une  fable  qui  ne 
diffère  de  la  fable  ordinaire  que  par  la  dignité  des 
héros.  Il  va  sans  dire  que  l'Histoire  n'a  rien  de  com- 
mun avec  l'Épopée  ainsi  définie,  et  il  conviendrait, 
suivant  Le  Bossu,  de  ne  pas  profaner  le  nom  de  poème 
épique  en  lattribuant  à  des  poèmes  qui,  comme  le 
Pharsale,  «  ne  renferment  ni  allégories  ni  déguise- 
ments, »  Par  bonheur,  il  n'en  est  pas  ainsi  d'Homère 


I.  D'un  air  plus  grand  encor  la  poésie  épique.  —  Dans  le  vaste 
récit  d'une  longue  action.  —  Se  soutient  par  la  fable  et  vit  de  fiction 
[Art  poétique,  ch.  m).  -^  2.  J.  Duchesne,  1.  c.  p.  269.  —  3.  l^Art  poé- 
tique parut  en  1674.  —  4*  J.  Duchesne,  1.  c. 


I  PART.  LÎVR.  III. 
CHAP.   IX. 


1   PART.  LIVU.  HT. 
CHAI'.     IX. 


G56  LE  DIX-SEPTIÈME  SIÈCLE. 

et  de  Virgile  qui  eux,  du  moins,  «  ne  font  rien  sans 
déguisements  ^  » .  Une  telle  constatation  comble  de 
joie  notre  étrange  théoricien.  Boileau  n'en  fut  guère 
moins  ravi,  et  déclara  très  haut  que  «  le  Traité  du 
Père  était  un  des  meilleurs  livres  de  poétique  qui  eus- 
sent été  faits  en  notre  langue  ».  L'Oracle  avait  parlé  ! 

Si  parfait  cependant  que  fut  le  Traité  du  poème  épi- 
que,'A  n'eut  pas  tout  le  succès  auquel  son  auteur  devait 
prétendre.  Il  n'avait  et  ne  pouvait  avoir  rien  de  popu- 
laire, rien  de  vivant.  En  pareille  matière  les  théories 
ne  suffisent  pas.  Au  lieu  d'expliquer  le  mécanisme  de 
l'épopée,  il  valait  mieux  écrire  une  épopée  conforme 
au  système  de  l'allégorie  et  de  la  fable,  une  épopée- 
type.  Fénelon  s'en  chargea.  Ayant  eu  un  jour  à  choi- 
sir un  idéal  pour  un  prince  chrétien  et  français,  ce 
très  honnête  homme,  ce  saint  prêtre  de  Jésus-Christ, 
cet  excellent  évêque  n'hésita  pas  un  seul  instant.  Il 
choisit  son  héros  et  plaça  l'action  de  son  poème 
quelques  douze  cents  ans  avant  notre  ère,  en  plein 
paganisme.  La  France  apparemment  manquait  de 
grands  hommes  ;  Clovis  et  Charlemagne,  saint  Louis 
et  Jeanne  d'Arc  avaient  à  peine  existé  ;  seize  siècles 
chrétiens,  douze  siècles  français  n'offraient  enfin  ni 
un  seul  sujet,  ni  un  seul  personnage  dignes  des  hon- 
neurs de  l'épopée.  L'archevêque  de  Cambrai  écrivit 
Télémaque  ^  et  Télémaque  ne  surprit  personne. 

((  Personne,  »  disons-nous.  Non,  le  mot  serait  trop 
dur  et  inexact.  Il  y  eut  en  France,  depuis  la  fin  du 
xvi'  siècle,  une  école  énergiquement  chrétienne  qui, 
longtemps  avant  le  Télémaque,  défendit  les  saines  et 

1.  J.  Duchesne,  L  c.  pp.  276,  27.  —  2.  Le  Télémaque  fut  édité  sans 
nom  d'auteur  en  avril  1699,  et  c'est  seulement  en  1717  que  le  neveu  de 
Fénelon  en  donna  la  vraie  «  première  édition,  conforme  au  texte  ori- 
ginal ».  Il  en  circulait,  depuis  longtemps,  des  copies  plus  ou  moins 
conformes  au  manuscrit  original. 


LE  DIX-SEPTIÈME  SIÈCLE.  657 

hautes  doctrines  avec  une  rare  honnêteté  et  un  cou-  ipakt.  uvr. 

CHÂP.    IX. 

rage  plus  rare  encore. 

C'est  à  peine  si  l'on  connaît  aujourd'hui  le  nom  et 
les  œuvresde  Yauquelindela  Fresnaye  *  qui,  dès  la  fin 
du  xvf  siècle  et  le  commencement  du  siècle  suivant, 
eut  la  hardiesse  d'affirmer  que  le  but  de  l'Épopée 
doit  être  «  non  pas  d'amuser  les  yeux,  mais  d'éle- 
ver les  cœurs  »  ;  qui  réclama  audacieusement  la  sup- 
pression du  merveilleux  païen  et  qui,  un  jour,  jeta 
à  la  tête  de  ses  adversaires  ces  deux  beaux  vers  faits 
pour  indigner  tous  les  Ronsardiens  et  tous  les  pé- 
dants de  son  temps  :  «  Si  les  Grecs,  comme  vous, 
chrétiens,  eussent  écrit,  — Ils  auraient  les  beaux  faits 
chanté  de  Jésus-Christ  ^  »  Ce  Vauquelin  était  catho- 
lique ;  mais  le  huguenot  Dubartas  ^  partageait  les 
mêmes  idées  et  voulut  en  démontrer  la  justesse  en 
écrivant  lui-même  une  épopée  chrétienne.  Cette  épo- 
pée, ce  furent  ses  deux  Semaines  où  il  ne  craignit  pas 
de  tenter  une  traduction  et  un  commentaire  poé- 
tiques de  l'Ancien  Testament  en  des  vers  souvent  trop 
rudes,  mais  fièrement  frappés  et  assez  beaux  enfin 
pour  avoir  mérité  l'admiration  de  Gœthe. 

Dubartas  et  Vauquelin  ont  ouvert  une  voie  où  leurs 
successeurs  ne  sont  résolument  entrés  que  vers  le 
milieu  du  grand  siècle. 

Dès  1650,  il  y  avait  tout  un  groupe  de  vaillants 
qui  considéraient  TÉpopée  comme  un  roman  moral 
fondé  sur  l'histoire  et  où  l'on  doit  se  proposer  avant 
tout  d'inspirer  l'héroïsme  \  Cette  définition,  sans 
doute  ,  paraîtrait  aujourd'hui  fort  imparfaite  ;  mais  on 


1 .  Mort  en  1607.  —  2.  J.  Duchesne,  1.  c,  pp.  41, 42.  —3.  Mort  en  1590. 
=  La  Semaine  de  la  création  parut  en  1578  ;  la  Seconde  semaine 
en  1584.  La  Muse  chrétienne  est  de  1574.  —  4.  J.  Duchesne,  1.  c, 
p.  59. 


l'AKT.  LIVR.  III. 
CHAP. IX. 


G58  LE  DIX-SEPTIÈME  SIECLE. 

voudra  bien  avouer  qu'une  telle  doctrine  est  de  cent 
coudées  plus  haute  que  celle  de  Boileau  et  de  Fénelon. 
Le  P.  Mambrun  exprimait  une  idée  analogue,  en  affir- 
mant que  notre  poésie  devait  énergiquement  répudier 
tout  souvenir  de  rOlympe  pour  ne  s'inspirer  que  «du 
Sinaï  et  du  Calvaire  ^  ».  Mais  il  est  surtout  un  homme 
auquel  on  n'a  pas,  à  ce  point  de  vue,  suffisamment 
rendu  justice  :  c'est  une  des  victimes  de  Boileau,  c'est 
l'auteur  du  Clovis^  c'est  Desmarets  de  Saint-Sorlin. 
Ce  Desmarets  est  un  polémiste  des  plus  vigoureux  et 
qui  ne  sait  pas  déguiser  sa  pensée  :  a  Les  sujets  chré- 
tiens, dit-il,  conviennent  seuls  à  la  poésie  héroïque.  » 
Et  il  ajoute  :  «  Je  veux,  pour  m'inspirer.  Dieu  seul  et 
la  raison  ^  »  Il  ne  lui  a  manqué,  comme  à  tous  ces 
excellents  théoriciens,  que  de  mettre  ses  propres  vers 
à  la  hauteur  de  ses  théories. 

Vers  la  fin  de  ce  siècle^  il  advint  que  la  fameuse 
querelle  des  Anciens  et  des  Modernes  ^  se  confondit 
avec  la  discussion  relative  à  l'Épopée  et  ne  fit  qu'un 
avec  elle.  Les  deux  noms  qui  dominent  ici  tous  les 
autres  sont  ceux  de  Perrault  et  de  Bossuet. 

Ce  Perrault  est  vraiment  une  figure  charmante. 
Courtois  et  modéré  autant  que  Boileau  était  acre  et 
rageur,  il  mena  la  bataille  avec  une  verve  vraiment 
merveilleuse  et  une  allure  presque  chevaleresque.  On 
ne  fut  jamais  autorisé  à  lui  reprocher  une  idée  basse 
ou  seulement  mesquine.  Il  avait  de  la  Poésie  une  idée 
très  haute  et  protestait  avec  quelque  indignation  con- 
tre ceux  qui  ne  la  considéraient  que  comme  un  jeu  : 
(c  Elle  n'est  pas  plus  un  jeu,  s'écrie-t-il,  que  la  grande 
Éloquence  dans  les  harangues  et  dans  les  sermons.  » 


1.  Mort  en  166L  II  est  Fauteur  d'un  Constantinus  sive  de  Idolola- 
tria  debellata  (1658).  Cf.  J.  Duchesne  1.  c,  pp.  218.  —  2.  Ihid.,  pp.  280^ 
281.  —  3.  1667-1700. 


LE   DIX-SEPTIEME  SIECLE.  <)5l) 


Ayant  affaire  à  des  adversaires  qui  prétendent  exclure 
le  christianisme  de  la  poésie  parce  qu'ils  le  respectent 
et  ne  le  veulent  pas  profaner,  il  observe  avec  sa  modé- 
ration habituelle  que  «  le  merveilleux  chrétien  peut 
être  employé  sans  indécence  par  un  poète  sérieux  et 
sévère  »,  et  il  ajoute,  avec  une  élévation  pleine  de 
justesse  :  «  L'Epopée  moderne  réclame  ce  merveilleux 
parce  qu'elle  est  la  forme  la  plus  grave  de  la  poé- 
sie. ))  11  s'anime  parfois,  mais  sans  emportement  : 
((  Est-ce  suivre  la  raison,  dit-il,  que  de  demander 
l'inspiration  à  des  dieux  dont  on  connaît  la  fausseté. 
Ce  n'est  pas  ainsi  que  chante  Pindare,  et  il  n'invoque 
ces  divinités  que  parce  qu'il  y  croit  \  »  On  ne  saurait 
mieux  dire. 

Au-dessus  de  Perrault  il  n'y  a  que  Bossuet,  quand, 
de  sa  grande  voix  qu'il  faut  écouter,  il  proclame  que 
la  Poésie  est  faite  pour  louer  Dieu  et  sanctifier  l'homme 
et  quand,  lui,  admirateur  passionné  d'Homère,  il  dé- 
clare hautement  «  préférer  Salomon  à  Horace  et  David 
à  Pindare  ».  C'était  indirectement  se  prononcer  en 
faveur  de  Perrault,  mais  en  faveur  surtout  de  la  vraie 
poésie  et  de  l'épopée  chrétienne. 

La  victoire,  malgré  tout,  demeura  aux  anciens,  aux 
classiques,  à  Fénelon,  à  Boileau.  Or  nous  savons  ce 
qu'ils  pensaient  du  moyen  âge  français  et  chrétien,  et 
nous  savons  aussi  jusqu'à  quel  point  ils  poussaient  la 
méconnaissance  de  nos  vieux  poèmes.  Ils  n'eurent  pas 
d'ailleurs  beaucoup  d'efforts  à  faire  pour  entraîner  un 
siècle  qui  était  en  pente  vers  l'ingratitude  et  l'oubli. 

Au  milieu  de  tant  de  dédains  ^  n'y  eut-il  pas  quel- 


1.  V.oir  pour  tout  ce  qui  précède,  J.  Duchesne,  1.  c.  pp.  269  et  ss.; 
276,  277,  329,  etc.  —  2.  Il  faut  peut-être  savoir  quelque  gré  à  Quinault 
de  n'avoir  pas  accepté  les  jugements  de  Boileau  quand,  enFespace  de 
trois  ans,  il  écrivit  (d'après  des  sources  relativement  modernes)  trois 


l  PAU  T.  lAVH.   m. 
CHA.P.    IX. 


I  PART.   LIVK.    111. 
CHAP.    IX. 


^•t'O  LE  DIX-SEPTIÈME  SIÈCLE. 

qiies  derniers  asiles  où  put  se  réfugier  la  popularité 
de  nos  épopées? 

Oui,  certes,  et,  au  lieu  d'un  refuge  vivant,  elle  en 
eut  deux  :  le  peuple,  d'une  part,  les  érudits  de  l'autre. 


cUesTScTits       Pendant  qu'on  essayait  d  enfanter  doctement  quel- 
^""souvenbl^^^     que  Enéide  agréable   au    grand  roi;   pendant  que 

notre  ancienne     t^.,  r««<  iî*  ni 

épopée.  Boileau  sévissait  contre  «  1  art  confus  de  nos  vieux 
romanciers,  »  pendant  qu'on  lisait  Télémaqiie  et  qu'on 
se  laissait  ravir  (un  peu  en  secret)  par  les  hardiesses 
de  ce  roman  politique,  pendant  qu'on  perdait  tout 
souvenir  de  Roland  et  de  Charlemagne  \  ou  qu'on 
ne  les  voulait  plus  connaître  que  par  les  poètes  italiens  ; 
pendant  ce  temps,  les  paysans  de  toute  la  France, 
même  ceux  des  environs  de  Versailles,  même  les 
petits  bourgeois  de  Paris,  lisaient  et  relisaient  nos 
romans  mis  en  prose  et  obstinément  réimprimés  avec 
des  têtes  de  clous  sur  un  papier  de  plus  en  plus  gros- 
sier; mais  si  amusants,  mais  à  si  bon  marché!  La 
maison  Oudot,  de  Troyes^  peut  être  considérée  comme 

de  ses  meilleures  œuvres  :  Amadis  en  1684,  Boland  en  1685,  Armide 
en  1686.  Voici  le  titre  exact  du  second  de  ces  opéras,  le  seul  qui  nous 
intéresse  véritablement  :  «  Boland,  tragédie  représentée  pour  la  pre- 
mière fois  devant  Sa  Majesté  à  Versailles,  le  trentième  janvier  1685 
par  l'Académie  royale  de  musique  et  remise  au  théâtre  le  quinzième 
novembre  1709.  A  Paris,  chez  Christophe  Ballard,  1709.  »  On  devine 
sans  peine  que  les  vers  de  Quinault  sont  une  paraphrase  de  TArioste. 
Les  «  acteurs  de  la  tragédie  »  sont  Angélique,  reine  de  Catay,  Temàre, 
Medor  (suivant  d'un  des  roys  africains) ,  Ziliante  (prince  des  Isles 
Orientales),  Roland,  une  troupe  d'Amours,  deux  Amantes  enchantées, 
une  troupe  de  Sirènes  et  de  Dieux  des  fleuves,  Coridon,  Tersandre  et 
des  bergers...,  les  Ombres  des  anciens  héros,  et,  pour  terminer,  la 
Gloire,  la  Terreur  et  la  Renommée.  Cf.  notre  première  édition  du 
Roland^  (pp.  cl  et  CLi).  Nous  y  citons  in  extenso  la  grande  scène  où 
le  héros  du  drame  recouvre  la  raison. 

1.  Il  faut  cependant  noter,  que  d'après  les  Registres  de  la.Grange,  la 
troupe  de  Molière  joua  en  1661  un  Iftcon  de  Bordeaux.  (Cf.  E.  Four- 
nier,  le  Boman  de  Molière,  p.  8,  et  G.  Paris,  Histoire  poétique  de 
Charlemagne,  p.  117.)  --  2.  L'impression  d'un  livre  destiné  au  colpor- 
tage ne  commença  réellement  qu'à  la  mort  de  Jean  Oudot,  sous  son  fils 


LE  DIX-SEPTIÈME  SIÈCLE.  661 

avant  été  au  xvii'  siècle  une  sorte  d'usine  ou  de  manu-  '  ''^^''-  ^^v^-  ^"- 

''  ^  CHAP.  IX. 

facture  centrale  d'où  sortirent  par  milliers,  par  cent 

milliers  peut-être,  les  livres  toujours  aimes  de  la  b{eue  et  la 
Bibliothèque  bleue.  Qui  ne  connaissait  les  in-quarto  ""d^Tioyes? 
de  Nicolas  et  de  Jacques  Oudot  ?  Qui  ne  connaissait 
la  fameuse  enseigne  de  ces  estimables  commerçants  : 
«  Au  chapon  d'or  couronné  »?  Charles  Perrault,  dans 
son  Apologie  des  femmes  en  1694,  avoue  que  la  Biblio- 
thèque bleue  était  répandue  dans  toutes  les  chau- 
mières \  C'est  en  vain  que  les  Rigaud  de  Lyon,  c'est 
en  vain  que  plus  tard  les  Costé  de  Rouen  tentèrent 
de  faire  concurrence  à  la  redoutable  dynastie  des 
Oudot  ^  La  Bibliothèque  de  Troues  triompha  pendant 
ce  siècle,  et  même  pendant  presque  toute  la  durée  du 
siècle  suivant  ^  :  Épinal  et  Montbéliard  ne  devaient 
que  bien  plus  tard  lui  enlever  la  gloire  de  cette  antique 
et  incontestable  prééminence. 

Et  quels  étaient  les  romans,  qui  sous  cette  forme 
très  humble,  mais  très  populaire,  continuaient  à  char- 
mer tant  d'imaginations,  à  ravir  tant  de  lecteurs  et, 
surtout,  à  sauver  de  l'oubli  tant  de  vieilles  légendes 
françaises?  La  liste  n'en  est  pas  fort  longue  :  c'étaient, 
comme  nous  l'avons  dit,  Fierabras  et  Galien,  Hiion  de 
Bordeaux  et  Mabrian^  Giierin  de  Montglave  et  Mor- 
gant  le  Géant,  les  Quatre  fils  Aimon  et  Valentin  et 
Orson,  Tels  étaient  ces  romans  qui  ne  voulaient  pas 
mourir,  qui  s'entêtaient  à  vivre. 


Nicolas-Jean  Oudot  :  «  A  p)eine  a-t-il  publié  le  roman  d'Ogier  le  Da- 
nois que  nous  voyons  successivement  sortir  de  ses  presses  Morgant 
le  geanty  Maugis  d'Aigremont,  Mahrian,  Les  quatre  fils  Aimon.  La 
Bibliothèque  bleue  était  fondée  »•  (Alexandre  Assier,  La  Bibliothèque 
bleue  depuis  Jean  Oudot  I^'^  jusqu'à  M.  Baudot  (1601-1863).  Paris,  1874.) 
1.  Assier,  1.  c,  p.  13.  —  2.  V.  le  Fierabras  de  la  veuve  Costé  en  1610 
et  les  Quatre  fils  Aimon ^  de  la  même  date  ;  le  Mabrian,  etc.,  etc.  — 
3.  V.  les  éditions  de  Jean  Garnier  et  de  la  veuve  Garnier,  que  nous 
avons  en  ce  moment  sous  les  yeux,  etc. 


()62 


LE  DIX-SEPTIÈME  SIÈCLE. 


l   PAKT.    LIVR-    Ul. 
CHAP.    IX. 


Leurs  titres  étaient  toujours  aussi  pompeux  que  pen- 
dant le  siècle  précédent,  et  les  éditeurs  ne  cherchaient 
pas  à  attirer  le  public  par  moins  de  tapage.  Ces  titres 
étaient  de  véritables  réclames.  Qui  ne  sentait  l'eau  lui 
venir  à  la  bouche  en  lisant  ces  mots  sur  le  premier 
feuillet  de  Valentin  et  Orson  :  a  Contenant  soixante- 
treize  chapitres,  lesquels  parlent  de  plusieurs  et  diverses 
matières  très-plaisantes  et  récréatives  ?  »  Ajoutez  Fat- 
trait  de  ces  naïves  gravures  qu'on  se  donnait  bien 
garde  de  perfectionner,  et  qui  ont  conservé  jusqu'à 
nos  jours  leur  aspect  de  barbarie  originelle.  Quant 
aux  grands  seigneurs,  ils  se  passionnaient  volontiers 
pour  les  Amadis^  jusqu'à  porter  des  habits  de  ce 
nom,  mais  ils  auraient  cru  se  déshonorer  en  tou- 
chant à  ces  livres  grossiers  que  les  lettrés  abandon- 
naient au  peuple.  Antoine,  le  jardinier  de  Boileau 
à  Auteuil,  aurait  pu  sans  doute  en  apprendre  fort 
long  à  son  maître  sur  les  aventures  de  nos  héros  les 
plus  nationaux.  Et  Boileau  eut  peut-être  bien  fait 
d'écouter  son  jardinier. 
Les  érudits         Ccpcndaut  l'érudition  commençait  à  porter  sur  nos 

commencent  à  i7xl(*  i    ii  •>  t  r  i 

fixer  leurs  regards  romaus  1  attcutiou  qu  clle  n  en  a  pas  encore  detour- 

vers  la  poésie  ,  ,  ,       ,  r\  *  i 

du  moyen  âge.  ncc,  au  momcut  ou  nous  écrivons.  On  sait  quel 
magnifique  mouvement  la  France  imprima  alors  au 
monde  entier.  Mabillon  enseigna  la  critique  à  toute 
l'Europe  ;  à  côté  de  lui,  représentant  l'érudition  laïque. 
Du  Cange  coUigea  cet  incomparable  Glossaire  où  il 
est  presque  aussi  difficile  de  trouver  des  erreurs  que 
des  lacunes.  Les  Acta  sandorum^  œuvre  qui  n'est  pas 
française,  mais  universelle,  prenaient,  sous  les  yeux 
et  par  la  volonté  du  grand  Papebrock,  un  développe- 
ment inattendu  ;  Leibniz  en  Allemagne ,  Leibniz, 
génie  universel,  propageait  ce  noble  enthousiasme 
pour  l'étude  des  siècles  chrétiens.  Enfin,  notre  renais- 


I    l'ART.  LIVR.  m. 
CHAP.  IX. 


LE  DIX-SEPTIÈME  SIÈCLE.  663 

sance  commençait,  et  Ton  se  déprenait  de  l'antiquité 
pour  s'éprendre  du  moyen  âge. 

C'est  ici  qu'il  faut  vraiment  reconnaître  la  puis-       leibniz 

■*•  .  ,         .  ■*-  et  Du  Gango. 

sance  du  génie.  Aucune  question  n  était  enveloppée  de 
tant  de  ténèbres,  au  xvif  siècle,  que  celle  des  chan- 
sons de  geste  dont  on  ignorait  jusqu'au  nom,  et 
qui  moisissaient  lentement  dans  les  bibliothèques. 
Eh  bien  !  Du  Gange  et  Leibniz ,  par  la  seule 
force  de  leur  lumineuse  intelligence ,  débrouillè- 
rent ces  ombres  :  ils  virent  clair.  Nous  n'avons  pas 
été  peu  étonné  de  trouver  \  dans  les  Annales  imperii 
occidentis  de  Leibnitz,  tout  un  long  chapitre  sur  nos 
romans  de  chevalerie,  que  le  meilleur  érudit  de  notre 
temps  signerait  volontiers  des  deux  mains.  Leibniz, 
avec  une  sagacité  et  une  aisance  merveilleuses,  expose 
l'histoire  légendaire  de  nos  héros  épiques,  la  discute, 
la  rejette.  Guillaume  d'Orange,  Roland,  Ogier  le  Da- 
nois, attirent  tour  à  tour  les  regards  du  grand  philo- 
sophe qui  est  devenu  soudain  un  grand  critique.  Il  a 
de  belles  colères  contre  la  Chronique  du  faux  Turpin 
qu'il  a  le  tort  grave  d'attribuer  en  partie  au  pape  Ca- 
lixte  IL  II  s'indigne  contre  les  fabulât  ores  qui  ont  ré- 
pandu sur  le  roi  Agolant  tant  de  récits  ridicules.  Il 
établit  que  les  traditions  relatives  à  la  taille  gigantesque 
du  prétendu  neveu  de  Gharlemagne  ne  sont  que  des 
mythes  ou  des  sornettes  :  nugœ.  Il  s'étend  longtemps 
sur  les  statues  plus  ou  moins  authentiques  de  Roland 
que  l'on  voyait,  que  l'on  voit  encore  à  Magdebourg, 
à  Halberstadt  et  dans  vingt  autres  villes  d'Allema- 
gne.  Il  ne  fait  pas  preuve  de  moins  de  critique  en 

1.  Godefridi  Wilhelmi  Leibnitii  Annales  imperii  occidentis  Brun- 
swicenses,  edidit  Georgius  Henricus  Pertz,  Hanoverse,  1841.  — 
L'œuvre  de  Leibniz  ne  parut  qu'en  1707  pour  la  première  fois,  mais 
on  peut  considérer  Leibniz  comme  appartenant  tout  entier  au 
xvii<^  siècle. 


J   PART.   LIVR.   111. 
CHAP.    IX. 


664  LE  DIX- SEPTIÈME  SIÈCLE. 

parlant  d'Ogier  le  Danois  et  ne  se  trompe  guère  que 
sur  l'étymologie  du  mot  danois  qu'il  dérive  (idedœgen, 
vïr  fortïs)).  Nous  aurons  lieu  de  démontrer  plus  tard^ 
contre  M.  Barrois,  que  ce  héros  de  tant  de  poèmes 
était  véritablement  du  Danemark,  et  non  pas  des 
Ardennes  ^  ;  mais  enfin  c'est  là  une  erreur  sans  gra- 
vité, et  il  faut  se  hâter  de  reconnaître  que  Leibniz  a 
jeté  sur  toutes  ces  questions  une  excellente  lumière 
et  qu'il  a  devancé  de  plus  de  cent  ans  les  travaux 
décisifs  de  l'érudition  moderne. 

Du  Gange  faisait  mieux  que  de  bien  parler  de  nos 
romans  :  il  les  citait,  et  même  il  les  citait  avec  une 
infatigable  complaisance.  Il  avait  eu  le  courage  de 
les  exhumer  de  nos  bibliothèques,  d'en  respirer  la 
poussière  et  de  les  lire.  C'est  ainsi  qu'il  avait  dé- 
pouïllé^  avec  son  exactitude  habituelle,  les  romans 
de  Roncevaux  ^  à'Auberi  le  Boiirgoing,  de  Garin 
le  LoheraiYiy  de  Panse  la  Duchesse ^  de  Gaydon , 
à'Aye  d'Avignon  et  de  Girart  de  Viane  ^  Il  y  a  bien 
par  ci  par  là  quelques  mauvaises  lectures,  quelques 
erreurs;  mais  il  ne  serait  pas  juste  de  s'arrêtera  ces 
détails.  Le  point  le  plus  important,  en  effet,  c'était 
que  nos  chansons  de  geste  originales  fussent  enfin 
remises  en  honneur  \  Du  Gange  eut  l'incomparable 
mérite  de  soupçonner  leur  importance,  tout  au  moins 
au  point  de  vue  de  la  Lexicographie  et  (ce  qui  devait 
être  plus  utile  encore  et  plus  fécond)  de  l'Histoire 
de  nos  mœurs  et  de  notre  vie  privée.  Il  convient 
de  lui  en  savoir  gré. 


1.  Voir  les  Annales  de  Leibniz,  anno  1778,  I,  75-81.  Toutes  ces 
pages  sont  à  lire.  —  2.  C'est  le  remaniement  du  xiii^  siècle.  — 
S.Y.passim  l'édition  de  1678.  —  4.  Du  Gange  définit  assez  correctement 
le  Roman  :  «  Romanus  liber  romane  seu  lingua  vulgari  francica 
scriptus,  quomodo  fabulosas  historias  vernacule  conscriptas  etiam- 
num  Romans  dicimus.  » 


665 


1  PART.  LIVR.  m. 
CHAP.  IX. 


LE  DIX-SEPTIÈME  SIÈCLE. 

Les  Bollandistes  auraient  été  beaucoup  moins  coupa- 
bles d'ignorer  nos  antiquités  littéraires.  Néanmoins  ils 
furent  plus  d'une  fois  amenés  par  leur  sujet  à  parler  Ae^«  sZctorum 
des  héros  de  nos  chansons  :  car  ces  héros  étaient  en  Boiiandistes. 
même  temps  des  Saints  dont  il  fallait  discuter  criti- 
quement  l'histoire  ou  la  légende.  Déjà,  au  sujet  de 
saint  Charlemagne,  ils  avaient  dû  flétrir  fort  énergi- 
quement  les  fables  honteuses  du  faux  Turpin  \  Quand 
plus  tard,  avec  le  grand  Daniel  Papebrock,  ils  en 
vinrent  à  écrire  l'histoire  de  saint  Guillaume  de  Gel- 
lone,  les  nombreux  poèmes  dont  Guillaume  d'Orange 
avait  été  le  sujet  frappèrent  vivement  l'attention  de 
ces  excellents  critiques.  Ils  allèrent  jusqu'à  émettre 
publiquement  le  vœu  que  l'on  publiât  le  texte  original 
de  ces  vieux  poèmes.  De  là  ces  paroles  qui  sont  si 
remarquables  pour  le  temps  où  elles  furent  écrites  : 
((  De  Francka  tamen  veteri  lingua  fortassis  non  mâle 

MERERETUR  QUI  EJUSMODI  POEMATA  PROFERRET  IN  LUCEM  ^  » 

C'était  de  l'intuition. 

Mais  Leibniz,  Du  Gange  et  les  Bollandistes  n'en-     Mouvement 
traînèrent  pas  leur  siècle.  L'historien  Mézeray  fait    deFéSL 
preuve  de  peu  de  critique,  lorsqu'il  écrit,  non  sans  noTvlel'^o^^^^^^^ 
naïveté  :  «  Ce  fameux  Roland,  TAchille  français,  si 
divinement  chanté  par  l'Arioste,  l'Homère  italien, 
était  amiral  des  côtes  de  Bretagne  et  comte  d'Angliers. 
Charles  le  fit  enterrer  à  Blaye  avec  son  épée  à  sa 
tête  et  son  cor  d'ivoire  à  ses  pieds.  »  Et  plus  loin  : 
«  Il  établit  en  Albigeois  Aymon,   père  des  quatre 
preux  Renaud,  Alard,   Guichard  et  Richard.  »  Et  il 
ajoute  :  «  Les  romans  les  ont  célébrés  avec  leur  châ- 

1.  «  Extat  in  variis  manuscriptis  et  aliquoties  editus  liber  degestis 
Caroli  Magni  sub  nomine  Turpini  Reniensis  archiepiscopi,  infamibus 
et  flagitiosis  commentis  factus  ab  homine  quopiam  non  modo  otioso, 
sed  imperito  ac  stolido,  etc.  »  {Acta  sanctorum  Januarii,  t.  II,  p.  875.) 
—  2.  Acla  sanctorum  Mail,  VI,  p.  811.  Ce  volume  est  de  Tannée  1688. 


I  PART.  LIVR.  m. 
CHAP.   IX. 


666  LE  DIX-SEPTIÈME  SIÈCLE. 

teau  de  Montauban  près  de  Fronsac  \  »  Le  P.  Labbe 
tombait  dans  un  excès  contraire  à  celui  de  Mézeray, 
dans  sa  Nouvelle  Bibliothèque  des^  manuscrits,  où  il 
condamnait  sans  pitié  ces  mêmes  romans  auxquels 
l'historien  ajoutait  une  foi  trop  superstitieuse  ^  En 
revanche,  Catel,  dans  ses  Mémoires  sur  l'histoire  du 
Languedoc,  était  depuis  longtemps  entré  dans  la  vraie 
voie  et  avait  discuté  scientifiquement  la  date  et  la 
valeur  du  Philomena  ^  Le  P.  Lelong  préparait,  pour 
sa  Bibliothèque  historique,  une  bibliographie  fort  in- 
complète, mais  néanmoins  précieuse,  de  nos  Romans 
de  chevalerie  \  Moréri,  au  sujet  de  Roland,  ne  man- 
quait pas  de  dire  «  que  les  romans  et  les  poètes  lui 
attribuaient  des  aventures  surprenantes,  et  que  ces 
contes  étaient  aussi  fabuleux  que  ceux  des  Espagnols  » . 
Au  mot  Romans^  le  même  Moréri  ne  citait  (chose 
curieuse)  que  «  VAmadis  de  Gaule  en  vingt-quatre 
volumes,  le  Roman  de  la  Rose,  Palmerin  d'Olive  et 
Palmerin  d'Angleterre  »,  et  il  ajoutait  gravement  que 
((  les  Arabes  avaient  donné  aux  Espagnols  le  goût  de  ces 
fictions  ».  Saumaise  était  du  même  avis  :  rien  de  la 
France,  rien  de  nos  chansons.  Entre  Moréri  et  Leib- 
niz il  y  a  toute  la  distance  qui  sépare  le  génie  de  la 
patience  et  du  travail.  Huet,  évêque  d'Avranches, 
mérite  d'être  placé  beaucoup  plus  près  de  Leibniz 
que  de  Moréri.  Il  écrivit  une  Lettre  à  M.  de  Segrais 
sur  l'origine  des  romans^  qui  est  presque  un  chef- 
d'œuvre  d'érudition  et  où  vingt  de  nos  chansons  de 
geste  sont  citées  et  critiquées  \  Ménage,  dans  la  pre- 
mière édition  de  son  Dictionnaire  \  ne  mettait  pas  en 


1.  Histoire  de  France,  I,  340,  341.  —  2.  No-oa  Bihliotheca  Mami- 
scriptorum,  1657.  —  3.  1633,  pp.  404-409,  547-566.  —  4.  Le  P.  Lelong 
naquit  en  1665  et  mourut  en  1721.  La  première  édition  de  la  Biblio- 
thèque est  de  1719.  —  5.  La  première  édition  est  de  1670.  —  6.  En  1694. 


LE  DIX-SEPTIÈME  SIÈCLE.  667 

doute  qu'à  Roncevaux  Charlemagne  «  n'eût  été  défait 
par  les  Sarrasins  )>.  Crescimbeni,  avec  quelque  har- 
diesse, publiait  à  Rome  en  1698  la  première  édition 
de  son  Istorïa  délia  volgar  poesia.  Cependant  l'Aca- 
démie des  Inscriptions  et  Belles-Lettres  prenait  tous 
les  jours  un  nouveau  développement  en  France,  et 
ses  Mémoires  devenaient  une  sorte  de  Manuel  à  l'usage 
des  érudits  français.  C'est  dans  ce  Recueil  que  Gal- 
land  publia  son  Discours  sur  quelques  anciens  poètes 
et  sur  quelques  romans  g avlois  peu  connus  \  Ces  ro- 
mans étaient  «  le  Brut  d'Angleterre  par  maistre 
Eustace,  Atys  et  Profylias,  le  Roman  de  Troye  par 
Benoît  de  Sainte -Maure,  Dolopathos  et  Perceval  ». 
Une  seule  œuvre  analysée  par  Galland  se  rapporte 
directement  au  sujet  de  notre  livre  :  c'est  le  Charle- 
magne de  Girard  d'Amiens.  Il  semblera  peut-être  assez 
intéressant  de  voir  comment,  durant  les  premières 
années  du  xviif  siècle,  on  lisait  les  vieux  manuscrits, 
même  à  l'Académie  des  Inscriptions.  Qui  reconnaî- 
trait, dans  ces  mots  donnés  par  Galland  :  «  Guanelon 
les  venetian  roy  Marsile  ))^  ces  mots  qui  appartien- 
nent à  Girard  :  «  Guanelon  les  vendi  au  roi  Marsile  »  ^  ? 
Tout  est  de  la  même  force  \ 


1.  Mémoires  de  V Académie  royale  des  Inscriptions  et  Belles- 
Lettres,  II,  p.  673  et  suiv.  —  2.  Ibid.,  p.  680.  —  3.  Au  lieu  des  vers 
suivants  donnés  par  Galland  : 

Mais  dit  vous  en  avons  la  plus  grande  partie 
Et  encor  furent  tant  que  j'aye  ass... 
L'estoire  tout  ainsi  comme  il  m'est  chargié  ; 
Car  n'estoit  que  par  moy  soit  de  tout  abbregié 
Que  celé  que  j'ai  dit  fust  de  tout  enlardio 
Que  Jean  Bodiaux  fist  que  les  langue  ot  polie 
De  biaux  savoir  parler  et  de  science  acquisce. 

Il  faut  lire  les  suivants  : 

Mes  dit  vous  en  avons  une  grande  partie 
Et  enquore  ferai  tant  que  j'aie  asievie 
L'estoire,  tout  aussi  comme  ele  m'est  cbargie  ; 


1  PART.    LIVR.  111. 
CHAI'.  IX. 


i  l'ART.  1,1  vn.  m. 

CHAP.     IX. 


^'^^  LE  DIX-SEPTIÈME  SIÈCLE. 

Mais  il  est  temps  de  nous  arrêter  dans  une  nomen- 
-  clature  qui  est  déjà  si  longue  et  que  Ton  pourrait 
encore  allonger  à  plaisir.  Nous  avons  dépassé  de 
quelques  années  les  limites  duxvii'  siècle,  et  le  siècle 
suivant  mérite,  à  bien  des  égards,  les  honneurs  d'un 
chapitre  spécial. 

Mes  lie  veuill  que  par  moi  soit  de  tant  abrcgie 
Que  celé  que  j'ai  dit  fust  de  riens  enledie 
Que  Jehan  Bodiaux  fist  à  la  langue  polie 
De  bel  savoir  parler  et  science  aguisie... 

(BibL  Nat.  fr.  778,  fo  165  r«,  v«.) 


CHAPITRE  X 


LE    DIX- HUITIEME     SIECLE. 


C'est  dans  les  œuvres  de  Boileau  que  nous  avons  i  part.  uvr.  m. 

-*■  CHAP.  X. 

cherché  tout  à  l'heure  l'expression  la  plus  exacte  de 

la  pensée  de  tout  le  xvif  siècle  à  l'endroit  de  nos    'P'''^df^'^'''' 

xviii*  siècle 

épopées  nationales  :  c'est  à  Voltaire  que  nous  deman- 
derons aujourd'hui,  sur  ce  même  sujet,  la  pensée  de 
tout  le  xviif  siècle. 

Il  est  certains  hommes  qui  ont  le  lourd  et  périlleux 
honneur  de  représenter  toute  une  époque. 

On  attribue  généralement  à  Voltaire  le  fameux 
mot  :  «  Les  Français  n'ont  pas  la  tête  épique  »  ;  il  faut 
loyalement  reconnaître  qu'il  n'est  pas  de  lui,  mais  de 
M.  de  Malezieu.  Voltaire,  d'ailleurs,  le  cite  avec  un 
sourire  approbatif,  et  exprime  exactement  la  même 
pensée  en  d'autres  termes  :  ((  Il  faut  avouer,  dit-il, 
qu'il  est  plus  difficile  à  un  Français  qu'à  un  autre  de 
faire  un  poème  épique.C'EST  que,  de  toutes  les  nations, 
LA  NÔTRE  est  LA  MOINS  POÉTIQUE.  »  A  CCS  demicrs  mots, 
nous  découvrons  avec  une  sorte  d'effroi  les  profondeurs 
de  l'ignorance,  et  nous  comprenons  l'indignation  de 
Génin  citant  ce  singulier  passage.  Boileau  croyait  à 
l'existence  de  nos  vieux  romanciers  .-Voltaire  ne  la  soup- 
çonne même  pas.  Dans  quel  ébahissement  il  serait 
tombé,  si  on  avait  seulement  essayé  de  lui  démontrer 


1  PART.    LIVIl.  m. 
CHAP.  X. 


Voltaire 
cl  son  Essai  sur 

la 
Poésie  épique. 


670  LE  DIX-IÎUITIÈME  SIÈCLE. 

que  la  plus  épique  de  toutes  les  nations  modernes, 
c'est  la  France. 

Nous  avons  lu  V Essai  sur  la  poésie  épique  de  Vol- 
taire. A  franchement  parler,  c'est  un  pauvre  ouvrage; 
mais  où  il  faut  voir  le  reflet  exact  de  toutes  les  opi- 
nions du  temps.  A  l'adresse  de  ce  siècle  frondeur 
et  qui  s'est  attaqué  à  nos  Livres  Saints,  un  critique  a 
dit  récemment  :  «  Qui  ne  comprend  pas  la  Bible  ne 
comprendra  jamais  le  Roland.  »  Ces  paroles  s'appli- 
quent très  justement  à  Voltaire.  Encore  a-t-il  quelque 
mérite  et  quelque  bonne  grâce  à  protester,  dès  sa 
première  page,  contre  la  rhétorique  et  contre  les  rhé- 
teurs, et  c'est  par  là  qu'il  se  montre  supérieur  à  ses 
contemporains.  Il  ne  veut  pas  que  l'on  définisse 
l'épopée  «  une  fable  inventée  pour  enseigner  une 
vérité  morale  et  dans  laquelle  un  héros  achève  quel- 
que grande  action  avec  le  secours  des  Dieux  dans 
l'espace  d'une  année  ».  Il  établit  que  l'action  épique 
doit  être  «  une,  simple,  grande,  variée,  intéressante  »  : 
c'est  fort  bien.  Mais  quand  il  arrive  in  médias  res; 
quand  il  en  vient  à  tracer  les  portraits  des  huit  grands 
épiques  de  l'ancienne  et  de  la  nouvelle  humanité, 
cette  liste  malencontreuse  révèle  tout  aussitôt  sa  pro- 
fonde et  irrémédiable  ignorance.  Ces  huitgrands  hom- 
mes sont  Homère,  Virgile,  Lucain,  Le  Trissin  \  Le 
Camoëns,  Le  Tasse,  Don  Alonzo  de  Ercilla  ^  et  Milton. 
C'est  alors,  c'est  à  la  fin  de  cette  nomenclature  inat- 
tendue que  Voltaire,  les  yeux  modestement  baissés, 
se  laisse  aller  à  dire  :  (c  Nous  n 'avions  pas  de  poème 
épique  en  France,  et  je  ne  sais  même  pas  si  nous  en 


1.  C'est  le  très  médiocre  auteur  d'un  long  poème,  aujourd'hui  tombé 
dans  l'oubli,  Vltalia  liber ata  da*  Goti  (terminé  en  1547,  1548).  — 
2.  Auteur  de  YAraiwana,  poème  espagnol  en  trente-six  chants 
(1577-1590). 


I  PART.  LIVH.  lU 
CHAP.  X. 


et  les  héros  de 
l'Epopée 
nationale. 


LE  DIX-HUITIÈME  SIÈCLE.  671 

AVONS  aujourd'hui.  LdL  Henriade^  il  est  vrai,  a  été  im- 
primée souvent,  mais  il  y  aurait  trop  de  présomption  ~~" 
à  regarder  ce  poème  comme  un  ouvrage  qui  doit  pas- 
ser à  la  postérité  et  effacer  la  honte  qu'on  a  repro- 
chée si  longtemps  à  la  France  de  n'avoir  pu  produire 
un  poème  épique.  »  Cette  honte  était  effacée  sept 
cents  ans  avant  Voltaire,  et  c'est  le  Roland  qui  pas- 
sera à  la  postérité. 

Voltaire,  d'ailleurs,  n'est  pas  coupable  d'avoir  ignoré      Travaux 

'  ...  ^  des  érudits 

ce  que  tout  son   siècle  ignorait.   Nos  chansons  de   ^^  xviii«  siècie 

A  O  sur  la  légende 

geste  lui  étaient  aussi  complètement  inconnues  que  ^^  ^^^^Itl 
les  Niebelungen  et  le  Mahabharata,  h' Encyclopédie 
n'est  guère  plus  savante.  Dans  un  singulier  article  sur 
les  statues  de  Roland,  elle  répugne  à  croire  —  ce  qui 
est  pourtant  une  thèse  fort  acceptable , — qu'elles  repré- 
sentent réellement  le  neveu  de  Charlemagne  ;  mais 
elle  insinue  que  «  le  nom  qu'on  leur  donne  vient  de  l'an- 
cien mot  rugen  (dénoncer  en  justice),  ou  bien  du  mot 
ruhe  (tranquillité )  et  land  (pays) ,  comme  si  ces  monu- 
ments étaient  des  symboles  de  la  tranquillité  que 
procure  la  justice  *  ».  Le  P.  Daniel,  dans  son  Histoire 
de  France^  parle  a  du  fameux  Roland  si  renommé 
dans  les  contes  de  l'archevêque  ïurpin  ^  ».  M.  de  La- 
moignon  est  l'auteur  d'une  «  Relation  manuscrite  des 
Pyrénées  et  de  Roncevaux  »,  qui  est  datée  du  15  dé- 
cembre 1707.  Il  y  donne  des  détails  fort  précieux  sur 
la  chapelle  de  Roncevaux,  où  l'on  voyait  encore  de 
son  temps  certaines  fresques  représentant  \%  mort  des 
douze  Pairs.  Le  Dictionnaire  de  r Académie  française, 
en  son  édition  de  1718,  cite  uniquement  au  mot  Ro- 

1.  Encyclopédie  de  d'Alembert  et  de  Diderot,  au  mot  Roland.  — 
2.  II,  40,  V.  aussi  I,  453.  ^^  V Histoire  générale  de  l'Espagne^  traduite 
de  l'espagnol  de  Jean  de  Ferreras  par  M.  d'Hermilly  (Paris,  1751  et 
suiv.)  n'est  pas  moins  dédaigneuse  à  Fendroit  de  Roncevaux  :  «  Ce 
n'est,  dit-il,  qu'un  tissu  de  fables  et  de  contes  de  vieilles^  »  (II,  509.) 


I  PART.  LIVR.   m. 
CHAP.     X. 


^-  LE  DIX-IÏUITIÈME  SIÈCLE. 

man  les  romans  de  Lancelot  du  Lac,  de  Perceforest, 
à'Amadis,  A'Astrée,  de  la  Rose.  Mêmes  citations  dans 
l'édition  de  1762,  et  le  Vocabolario  délia  Crusca,  pu- 
blié à  Florence  en  1735,  ne  parle  également  que  des 
Romanzi  brettoni.  De  nos  chansons  de  geste,  pas  un 
mot.  Nos  Bénédictins  étaient  moins  oublieux  :  dans 
leur  Voyage  littéraire,  publié  en  1724,  ils  décrivent  la 
statue  de  Roland  à  Statberg  :  «  Elle  sert  d'asyle  à 
tous  les  criminels,  disent-ils,  et  l'on  n'oseroit  mettre  la 
main  sur  celui  qui  peut  seulement  la  toucher  '.  » 
Dans  une  Histoire  fort  médiocre  de  la  Ville  et  princi- 
pauté d'Orange  \  le  P.  Bonaventure  de  Sisteron  dis- 
cute longuement  les  titres  historiques  de  Guillaume 
d'Orange  :  il  rappelle,  d'après  M.  de  Marca,  que  ce 
héros  est  le  sujet  d'anciens  romans,  et  n'est  pas  éloi- 
gné de  croire  que  Guillaume  fut  surnommé  au  cornet, 
«  parce  qu'il  en  portait  un  sur  son  écu  ^  » 
^\^^Mre^^  Mais  bientôt  parut  un  livre  uniquement  destiné  à 
'^^''Fi'ance^  ""  mcttrc  cu  lumlèrc  toutes  les  origines  littéraires  de 
la  France,  un  livre  commencé  en  1733,  et  qui  est 
loin  d'être  encore  achevé.  Les  auteurs  de  V Histoire 
littéraire  devaient  nécessairement  et  de  fort  bonne 
heure  rencontrer  sur  leur  chemin  la  question  de 
nos  romans,  de  leur  antiquité,  de  leurs  origines. 
Dom  Rivet  l'aborda  résolument  dès  le  sixième  vo- 
lume de  son  œuvre  gigantesque,  en  1742.  Certes,  on 
ne  saurait  refuser  à  DomRivet  une  singulière  ardeur  de 

1.  Second  Voyage  littéraire  de  deux  Religieux  bénédictins,  p.  250. 
—  2.  A  Avignon,  chez  Marc  Chave,  1741.  —  3.  On  a  signalé  avant  nous 
«  le  petit  roman  politico-sentimental  »  de  Dufresne  de  Francheville, 
dont  le  titre  suffit  à  faire  connaître  la  nature  et  l'esprit  :  Histoire  des 
premières  expéditions  de  Charlemagne  pendant  sa  jeunesse  et  avant 
son  règne,  composée  pour  l'instruction  de  Louis  le  Débonnaire,  ou- 
vrage d'Aiigilbert,  surnommé  Homère,  mis  au  jour  et  dédié  au  roi 
de  Prusse,  par  M^  ***  (Amsterdam,  1742,  in-S»).  Cf.  Gaston  Paris,  His- 
toire poétique  de  Charlemagne,  p.  116. 


LE  DIX-HUITIÈME  SIÈCLE.  673 

patriotisme  ;  pour  mieux  atteindre  le  but,  il  le  dépassa. 
Prenant  pour  guide  la  fameuse  Lettre  de  M.  Huet  à 
M.  de  Segrais  sur  l'origine  des  romans,  il  établit  cou- 
rageusement, ou  plutôt  essaye  d'établir  que  nos  plus 
anciens  romans  remontent  au  x°  siècle,  et  va  jusqu'à 
citer  le  Philomena  comme  un  exemple  irrécusable. 
Il  n'est  pas,  d'ailleurs,  embarrassé  d'alléguer  d'autres 
preuves  :  «  Le  roman  de  Guillaume  au  court  nez, 
contient  l'histoire  travestie  de  saint  Guillaume  de 
Gellone.  Ce  roman  en  vieux  vers  français  était,  dès 
1070,  répandu  en  Angleterre.  »  Tels  étaient  encore, 
ajoute  Dom  Rivet,  «  les  romans  de  Garin  le  Loherain, 
de  Lancelot  du  Lac,  A' André  de  France  «  qui  mourut 
par  trop  aimer  celle  qu'il  n'avoit  jamais  vu  .,,  de 
Perceforest,  de  Geofroy  de  Bouillon,  de  Matheolus,  de 
Pepin  et  de  Berte,  du  Chevalier  à  l'Épée,  de  Bertain, 
du  Saint-Greal,  de  Merlin,  à'Artus,  de  Perseval  et 
peut-être  aussi  A'Amadis  de  Gaule  \  »  Ce  sont  là  les 
propres  paroles  de  notre  grand  critique  qui,  comme 
on  le  voit,  fait  de  regrettables  confusions,  amalgame 
les  chansons  de  geste  et  les  romans  de  la  Table  ronde, 
regarde  Pepin  et  Berte  et  Bertain  comme  deux  œuvres 
différentes,  et  exagère  singulièrement  l'antiquité  véri- 
table de  nos  premiers  poèmes  nationaux.  Mais  cette 
exagération  ne  nous  est  pas  désagréable  :  elle  est 
mille  fois  préférable  au  silence  de  Voltaire  et  au 
dédain  des  autres. 

Les  allégations  de  Dom  Rivet  parurent  bizarres  à 
plus  d'un  bon  esprit,  et  le  Journal  des  Savants  les  atta- 
qua sans  ménagement  ^  On  ne  pouvait  supporter  que 
notre  langue  fût  si  ancienne.  Le  savant  bénédictin 
répliqua  avec  indignation,  presque  avec  éloquence  :  de 

17^2  ^'"fiQW  "f  ~"'«'  t-  VI,  1742,  p.  16.  -  2.  Journal  des  Savants, 
il^,  p.  695.  Lettre  anonyme. 


I  PART.  LIVR.    m, 
CHAP.  X. 


43 


I   l'AliT.    LIVR.  111. 
CHAP.    X. 


674  LE  DIX-IIUITIEME  SIÈCLE. 

là  le  long  Avertissement  qu'il  plaça  en  tête  du  septième 
volume  de  V Histoire  littéraire  \  Il  y  reprend  la  ques- 
tion de  Philomena^  et  s'entête  à  voir  dans  ce  roman 
en  langue  vulgaire  une  œuvre  composée  vers  950. 
Là-dessus  il  s'échauffe  et  réfute  vivement  son  agres- 
seur. Puis,  pensant  l'avoir  accablé  sous  le  poids  de 
ses  arguments,  il  l'achève  sans  pitié  en  lui  citant  la 
chanson  de  Guillaume  au  court  nez,  le  plus  ancien  de 
tous  nos  romans  après  Philomena  «  bien  qu'il  soit 
écrit  en  vers  de  dix  syllabes,  et  que  M.  Galland  accorde 
l'antiquité  aux  seuls  romans  écrits  en  alexandrins  ». 
Dom  Rivet  cite  encore  Ogier  le  Danois,  Aubry  le 
Bourg  oing,  Girart  de  Viane^  Gode/roy  de  Bouillon^ 
Alexandre^  la  Chanson  de  Roland  et  le  Roman  de 
Roncevaux,  affirmant  que  la  version  de  ce  dernier 
poème,  citée  par  Du  Gange,  est  du  xf  siècle  tout  au 
moins  ^  Il  eût  été  singulièrement  indigné  si  quelque 
critique  imprudent  avait  alors  vieilli  de  cent  ou  deux 
cents  ans  la  plupart  de  ces  poèmes,  qui  appartiennent 
réellement  aux  xif  et  xiif  siècles.  Mais,  encore  un 
coup,  cette  exagération  de  Dom  Rivet  était,  pour  nos 
vieux  poèmes,  une  heureuse  fortune  :  en  les  croyant 
si  anciens,  on  devait  éprouver  un  plus  vif  désir  de  les 
connaître  et  de  les  publier  ^ 
de  sahiT/-Paia  c  ^.près  V Histoire  littéraire,  on  ne  peut  plus  signaler, 
^^  ^trav^uTf'''^'  ^^  xviif  siècle,  que  les  immenses  travaux  de  Lacurne 
de  Sainte-Palaye  ;  mais  il  convient  de  les  mentionner 
avec  tous  les  éloges  qu'ils  méritent.  Sainte-Palaye  fut 

1*  Ce  volume  parut  en  1746.  —  2.  Histoire  littéraire,  tome  VU  ; 
Avertissement,  pp.  lxiii-lxxxii .  — ■  3.  Dom  Rivet  cite  çà  et  là  quel- 
ques fragments  de  nos  poèmes,  et  c'est  en  lisant  ces  textes  qu'on  peut 
se  convaincre  de  Fignorance  des  meilleurs  érudits  de  cette  époque  en 
matière  de  philologie  romane.  L'auteur  de  V Histoire  littéraire  écrit 
par  exemple  : 

Tint  durendars  dont  librans  fu  lettrés. 
Tout  diffublés  en  Bliant  de  Sulie...,  etc.,  etc, 


LE  DIX-IIUITIÈME  SIÈCLE.  tn:j 

le  Du  Gange  de  son  temps  :  Du  Gange  a  sa  statue  ; 
Sainte-Palaye  n'aura  peut-être  jamais  la  sienne.  Tra- 
vaillant et  faisant  travailler  avec  une  merveilleuse 
intelligence  et  une  infatigable  énergie,  il  a  laissé  peu 
de  livres  imprimés,  mais  un  nombre  étonnant  de 
manuscrits.  Gent  in-folios  attestent  encore  aujourd'hui 
la  vigueur  singulièrement  productive  de  cet  enten- 
dement toujours  en  éveil.  La  Bibliothèque  Nationale 
possède  les  incomparables  éléments  de  ce  Dictionnaire 
qu'il  n'eut  pas  le  temps  de  faire  paraître  :  mais  qui 
pourrait  songer  désormais  à  écrire  un  nouveau  Dic- 
tionnaire de  notre  langue  ou  de  nos  antiquités  natio- 
nales, sans  consulter  le  très  précieux  répertoire  de 
Sainte-Palaye  ^?  Il  convient  ici  de  parler  surtout  des 
belles  transcriptions  qu'il  fit  exécuter  d'après  les  ma- 
nuscrits de  nos  chansons  de  geste.  Ges  copies  nous 
sont  restées^  :  elles  ne  remplacent  pas  les  originaux 
sans  doute,  mais  on  aurait  tort  de  contester  leur 
utilité,  même  en  un  temps  où  les  paléographes  sont  si 
nombreux  et  si  habiles.  Quelle  que  soit,  d'ailleurs, 
leur  utilité  actuelle,  il  ne  faut  pas  oublier  qu'au 
siècle  dernier,  de  tels  travaux,  menés  à  bonne  fin  au 
milieu  de  l'indifférence  universelle,  étaient  bien  faits 
pour  ramener  enfin  l'attention  sur  nos  origines  litté- 
raires et  pour  hâter  cette  réhabilitation  de  nos  épo- 
pées qui  est  l'honneur  de  notre  époque.  Plusieurs 
contemporains  de  Sainte-Palaye  imitaient  généreu- 
sement son  zèle  pour  notre  ancienne  littérature.  G'est 
en  1756  que  Barbazan  publia,  à  Paris  et  à  Amsterdam, 


■  1.  V.  rédition  du  Dictionnaire  historique  de  V ancien  françois 
publiée  par  les  soins  de  L.  Favre,  avec  le  concours  de  M.  Pajot 
(dix  vol.  in-4o,  1875-1882).  —  A  la  fin  du  dixième  et  dernier  volume, 
(Appendice,  p.  25  et  ss.)  on  lira  avec  intérêt  la  «  liste  des  ouvrages 
préparés  ou  composés  par  Lacurne  de  Sainte-Palaye  ».  —  2.  A  la 
Bibliothèque  de  l'Arsenal,  etc. 


I  PART.  LIVH.    III. 
CHAP.  X. 


i>Aii*i'.  1.1  VU.  m. 

GHAP.  X. 


G7(i  LE  DIX-HUITIÈME  SIECLE. 

les  Fabliaux  et  contes  des  poètes  français  du  xif  au 
xv""  siècle.  Déjà,  en  1742,   Lévesque  de  la  Ravallière 
avait  mis  en  lumière  les  Poésies  du  roi  de  Navarre, 
Thibaut  de  Champagne.  En  1774  paraissait  rj^i^foire 
littéraire  des  Troubadours ,  de  TabbéMillot,  et  en  1779 
les  Fabliaux  et  contes  du  xif  et  du  xiif  siècles,  traduits 
ou  extraits  d'après  les  manuscrits  du  temps  \  Le  Grand 
d'Aussy,  éditeur  de  ce  Recueil  scandaleux,  écrivait  en 
même  temps  son  Histoire  de  la   vie  privée  des  Fran- 
çais^  qui  parut  en  1782.  Tous  ces  travaux   ne  sont 
pas  également  louables.  Qu'il  nous  soit  permis,  en 
particulier,  de  protester  très  vivement  contre  Fengoue- 
ment  excessif  dont  nos  fableaux  ont  été  l'objet,  alors 
qu'il  eut  seulement  fallu  leur  demander  d'utiles  ren- 
seignements sur  l'histoire  de  nos  travers  et  de  nos 
vices.  Surtout,  il  ne  fallait  pas  traduire  ces  vilenies, 
qui  sont  la  seule  œuvre  d'après  laquelle  beaucoup 
d'esprits  médiocres  connaissent  et  jugent  le  moyen 
âge.  Elles  ont  encore  augmenté  la  corruption  du  siè- 
cle si  corrompu  où  elles  furent  imprimées  pour  la 

Lo  manuscrit      T^|.pry|;Ar^p   f^i'c  2 
le  plus  ancien  du  piClUieiC   1U1&     . 

cstsfgnaré'^enfm      Ne  quittous  pas  cette  triste  époque  sans  signaler  un 

à  Vattention  desp..  -,  -,  >ir>ii  t\ 

érudits.       tait  qui  nous  consolera  du  succès  des  fableaux.  Dans 


1.  Paris,  Onfroy,  1779-1781,  trois  vol.  in-8.  —  2.  Certaines  de  nos 
traditions  épiques  étaient  restées  vivantes  parmi  le  peuple.  Barbier, 
dans  ses  Mémoires  (éd.  de  la  Société  de  l'histoire  de  France,  III,  p.  125), 
en  fournit  une  preuve  dont  il  n'a  pas  conscience.  Au  mois  de  mai  1750, 
Paris  fut  épouvanté  par  certains  enlèvements  d'enfants,  qu'on  attri- 
bua tout  naturellement  à  la  police  :  «  Il  s'est  débité  (dit  Barbier  en 
s-on  détestable  français)  que  l'objet  de  ces  enlèvements  d'enfants  était 
qu'il  y  avait  un  prince  ladre  (lépreux),  pour  la  guérison  duquel  il 
fallait  un  bain  ou  des  bains  de  sang  humain,  et  que,  n'y  en  ayant 
point  de  plus  pur  que  celui  des  enfants,  on  en  prenait  pour  les  saigner 
aux  quatre  membres  et  pour  les  sacrifier.  »  L'éditeur  de  Barbier  croit 
devoir  ajouter  en  note  :  «  C'était  une  opinion  généralement  admise 
dans  le  peuple  que  les  malades  attaqués  de  la  lèpre  ne  pouvaient 
guérir  qu'en  prenant  un  bain  de  sang  d'innocents.  »  C'est  tout  simple- 
ment, sans  doute,  la  légende  épique  d'Amis  et  d'Amile. 


GHAP. 


LE  DIX-ÏIUITIÈME  SIÈCLE.  677 

les  Canterbury  taies  ofChaucer  \  qui  parurent  de  1772  '^^''^-  '^''^"-  "'• 
à  1778,  un  Anglais,  Thomas  Tyrwhitt,  signalait  à 
Tattention  des  savants  de  son  temps,  un  manuscrit 
qui  contenait  un  vieux  poème  français  consacré  à  la 
gloire  de  Roland.  Or  ce  manuscrit,  ignoré,  délaissé, 
méprisé,  dont  la  France  elle-même  ne  soupçonnait 
pas  l'existence  et  dont  elle  n'eût  même  pas  voulu 
accepter  le  présent,  ce  manuscrit  renfermait  Vlliade 
de  la  France.  C'était  le  plus  ancien  texte  de  la  Chan- 
son de  Roland. 


1.  Cinq  volumes  in-8o.  Une  seconde  édition  parut  en  1798  (deux 
voL  in-4o). 


CHAPITRE  XI 

LA    BIBLIOTHÈQUE    DES    ROMANS. 


'"^^CHAP.T./"'       Un  homme  d'esprit,  un  curieux,  un  mondain,  un 
parfait  gentilhomme,  M.  le  marquis  de  Paulmy  ieta 

M.  de  Paulmy  ,     .       V  i,      m  .,     ,  ,./    ,,     ., 

et  la        certain  iour  un  coup  d'œil  sur  son  siècle  qu  il  était 

Bibliothèque  !:  ^  ^ 

universelle  des  merveiUeusement  en  état  de  comprendre.  Il  n'eut  pas 

Romans.  ,  ^  ^ 

de  peine  à  découvrir  que  tous  les  goûts  littéraires  de 
ses  contemporains  les  portaient  vers  le  roman.  A  un 
siècle  qui  s'était  passionné  pour  Boucher  et  Watteau, 
il  fallait  un  genre  facile,  mou,  fadasse,  avec  quelques 
grivoiseries  assez  peu  voilées  pour  être  comprises. 
M.  de  Paulmy  résolut  de  donner  au  goût  de  son  temps 
une  satisfaction  décisive,  éclatante,  complète  :  il 
fonda  la  Bibliothèque  universelle  des  romans^  dont  le 
premier  volume  parut  en  1775  et  le  dernier  quatorze 
ans  plus  tard,  à  la  veille  de  la  Révolution.  La  collection 
forme  deux  cent  vingt-quatre  parties  en  cent  douze 
volumes;  mais,  dès  1778,  le  marquis  de  Paulmy  ne 
prit  plus  aucune  part  active  à  la  rédaction  de  cette 
encyclopédie  amusante.  Dès  lors,  il  travailla  avec 
Contant  d'Orville  aux  Mélanges  tirés  d'une  grande 
bibliothèque  \  Nous  n'avons  pas  à  nous  plaindre  de 
ce  changement  survenu  dans  les  idées  et  dans  les 
occupations  de  M.  de  Paulmy. 

1.  Paris,  1779-1788,  69  volumes  in-8. 


LA  BIBLIOTHÈQUE  DES  ROMANS.  619 

Que  s'était  en  définitive  proposé  le  fondateur  de  la 
Bibliothèque  universelle  des  romans?  Ce  titre  le  disait. 
Il  voulait  demander  à  tous  les  peuples  leurs  plus 
célèbres,  leurs  plus  populaires,  leurs  plus  anciennes 
fictions,  et  les  faire  passer  en  notre  langue.  Dans 
cet  immense  pandsemoniiim,  on  devait,  que  dis-je  ?  on 
allait  voir  un  roman  chinois  coudoyer  un  roman  égyp- 
tien ;  un  roman  de  la  Perse  habiter  le  même  volume 
qu'un  roman  de  la  Norvège  ou  de  l'Islande  ;  les  contes 
des  anciens  Bretons  faire  bon  ménage  avec  ceux  des 
Hindous  ;  tous  les  climats,  tous  les  cieux,  toutes  les 
nations  se  trouver  réunis  sans  être  confondus.  Romans 
français,  Scandinaves,  allemands,  italiens,  espagnols, 
anglais,  africains,  portugais,  grecs  et  dalmates,  turcs 
et  roumains,  de  l'Europe,  de  l'Asie  et  de  l'Amérique  : 
tous  allaient  répondre  à  l'appel,  et  les  lecteurs  du 
xviif  siècle  allaient  avoir  la  délicate  jouissance  de 
lier  tour  à  tour  connaissance  avec  les  mœurs  et  la 
physionomie  de  tous  les  peuples  à  toutes  les  époques. 
Après  avoir  parcouru  sur  des  jonques  couvertes  de 
fleurs  les  rivières  bleues  de  la  Chine,  ils  devaient  être 
brusquement  transportés  dans  les  glaces  du  pôle  Nord, 
aux  bornes  du  monde.  Ils  allaient  bientôt  tout  con- 
naître dans  le  passé  de  l'humanité,  la  vivacité  de 
l'Italien,  la  fierté  de  l'Espagnol,  le  flegme  de  l'Anglais, 
l'immobilité  du  Turc,  et  surtout  les  gloires,  les  vieilles 
gloires  de  la  France.  Quel  délicieux,  quel  admirable 
voyage  ! 

Par  malheur,  un  si  beau  plan  fut  médiocrement 
exécuté.  Au  lieu  de  donner  de  bonnes  et  sincères  tra- 
ductions où  les  originaux  auraient  été  sévèrement 
reflétés,  M.  de  Paulmy  résolut  de  parer,  d'attifer, 
d'embellir  les  fictions  qu'il  reproduisait.  Il  ne  les 
embellit  que  trop  :  car  il  les  défigura  entièrement. 


I   PART.    LIVll.  III. 
CHAP.    XI. 


680  LA  BIBLIOTHÈQUE  DES  ROMANS. 

1  PART.  LivR.  m.  Il  vêtit  tous  ses  personnages,  français  ou  chinois, 

indiens  ou  anglais,  du  costume  de  son  temps,  qui 

d'ailleurs  était  charmant.  Tous  ces  héros  furent  obli- 
gés de  revêtir  la  jaquette  et  les  dentelles.  Mais  rien  ne 
fut  aussi  défiguré  que  nos  chansons  de  geste.  Pour- 
rions-nous nous  en  étonner,  quand  nous  saurons  que 
M.  de  Paulmy  demanda  la  «  rédaction  »  de  quelques- 
uns  de  ces  romans  à  M.  de  Tressan,  le  plus  élégant,  le 
plus  musqué,  le  plus  raffiné  de  tous  les  lettrés  de  son 
temps?  Nommer  M.   de  Tressan,    c'est  tout  dire  \ 
Ogier  le  Danois  et  Roland  tombaient  bien. 
chanIons"'(te  geste     ^a  BiMiothèque  UYiiverselle  des  romans  ne  s'est  occu- 
romtnrfranVis  P^B  de  uos  poèmcs  uatlouaux  que  pendant  les  deux 
qufsonranafsés  annécs  1777  et  1778  ^  ;  mais  la  plus  grande  partie  des 

dans 
la  Bibliothèque 

des  Romans.  1.  Les  Œuvres  choisies  du  comte  de  Tressan  ont  été  publiées  à  part 
en  12  volumes  in-8  (Paris  1787-1791).  Voy.,  t.  VIII.  p.  48  et  suiv.,  un 
extrait  à' Ogier  le  Danois,  et  pp.  138-268,  l'analyse  d'Huon  de  Bordeaux. 

—  2.  Nous  croyons  devoir  publier  ici  une  Table  complète  de  ces  deux 
années  qui  facilitera  les  recherches  et  donnera  une  idée  des  propor- 
tions et  du  plan  de  la  Bibliothèque  des  romans. 

Janvier  1777.  Cleriadus  et  Meliadice,  t.  I,  pp.  26-68;  —  Guérin, 
auparavant  nommé  Mesquin,  fils  de  Millon  de  Bourgogne;  t.  H, 
pp.  5-44.  —  Notice  sur  les  Romans  de  la  Table  ronde,  pp.  45-48.  — 
Erec  et  Enide,  pp.  49-86. 

FÉVRIER  1777.  Fableaux  intitulés  :  Le  Chevalier  à  Vépée.  —  La  Mule 
sans  frein.  —  Le  Court  Mantel,  pp.  87-115.  —  Flores  y  B lança fîor 
(roman  qui  n'a  rien  de  commun  que  le  titre  avec  Flore  et  Blanche- 
fleur),  pp.  151-223. 

Avril  1777.  Le  Chevalier  à  la  charrette,  t.  I,  pp.  67-94.  —  Le  Che- 
valier au  lion,  pp.  95-120.  —Berte  au  grand  pied,  pp.  141-167.  —  Cléo- 
madès,  168-225. 

Mai  1777.  Fregus  et  Galienne,  pp.  36-59.  —  Valentin  et  Orson, 
pp.  60-205. 

Juillet  1777.  Fableau  intitulé  :  L'Atre  périlleux,  pp.  70-86.  —  Les 
Quatre  frères  chevaliers  de  la  Table  ronde,  pp.  87-122.  —  La  Chro- 
nique de  Turpin,  pp.  133-163.  —  La  Chanson  de  Saisnes,  pp.  163-182. 

—  Clygès,  pp.  183-216. 

Août  1777.  Claris  et  Laris,  pp.  62-115.  —  La  Chanson  de  Saisnes 
(suite),  pp.  122-128,  —  Extraits  historiques  sur  Charlemag-ne,  pp.  139-181. 

Octobre  1777.  Giglan,  fils  de  Gauvain,  pp.  59-90.  —  Geoffroy  de 
Mayence,  chevalier  d'Artus,  pp.  91-113.  —  Résumé  du  Charlemagne, 
de  Girard  d'Amiens,  pp.  119-134.  —  Simon  de  Fouille  (sous  un  autre 
titre  et  bien  défiguré),  pp.  135-156.  —  Analyse  du  Philomena, 
pp.  156-170.  —  Extrait  du  texte  provençal  de  ce  dernier  roman, 
pp.  170-172.  —  Analyse  de  Noches  de  Invierno,  roman  espagnol  con- 


LA  BÏIÎLIOTIIÈQUE  DES  ROMANS.  681 

seize  volumes  qui  parurent  en  ces  deux  années  est 
consacrée  à  ces  œuvres  si  profondément  françaises. 
Néanmoins  on  ne  trouvera  dans  la  collection  de 
M.  de  Paulmy  que  l'analyse  de  quinze  ou  vingt  de  nos 
chansons.  Le  reste,  fort  heureusement,  est  resté  dans 
une  ombre  qui  valait  mieux  qu'une  telle  lumière. 

D'après  quels  textes  ont  été  faites  ces  prétendues 
analyses?  Hélas!  sauf  pour  un  ou  deux  romans  \  ce 
n'est  pas  sur  les  poèmes  des  xif  et  xuf  siècles  :  c'est 
le  plus  souvent  sur  les  méchantes  versions  en  prose 
des  xiv°  et  xv°  siècles  \  Mais  encore  ces  plates  traduc- 
tions étaient-elles  françaises.  M.  de  Paulmy  et  ses 
collaborateurs  ont  été  beaucoup  plus  loin  :  ils  n'ont 
pas  craint  d'aller  demander  presque  toute  l'histoire 

sacré  aux  Enfances  de  Charlemagne  et  de  Roland,  p.  "172-177.  — 
Analyse  du  sixième  livre  des  Reali  di  Francia  (Enfances  de  Charle- 
magne et  de  Roland),  pp.  177-182. 

Novembre  1777.  Histoire  complète  de  Roland,  d'après  les  sources 
françaises  et  surtout  italiennes.  Ces  sources  sont  :  Girart  de  Viane, 
les  Quatre  fils  Aimon,  Galien  restauré,  Fierahras,  le  Morgante  de 
Pulci,  YOrlando  innamorato  de  Bojardo,  et  la  Suite  de  ce  poème  par 
Agostini),  p.  10-239. 

DÉCEMBRE  1777.  Histoire  complète  de  Roland  (suite).  Résumé  de 
YOrlando  furioso  de  l'Arioste,  de  la  continuation  de  ce  poème  par 
Grotta,  de  la  Mort  de  Roger,  par  Pescatore  de  Ravenne,  etc.,  etc.  — 
La  Chanson  de  Roland,  restituée  par  M.  de  Tressan,  pp.  5-215. 

Janvier  1778.  Hugues  Gapet,  pp.  5-70. 

FÉVRIER  1778.  Doon  de  Mayence,  pp.  7-70.  —  Ogier  le  Danois, 
pp.  71-167.  —  Meurvin,  fils  d'Ogier,  pp.  168-179. 

Avril  1778.  Huon  de  Bordeaux,  t.  II,  pp.  7-164. 

Juillet  1778.  Maugis  d'Aigremont  et  Vivien  son  frère ^  t.  I,  pp.  7-59, 
—  Renaud  de  Montauban^  pp.  60-102.  —  Mabrian,  roi  de  Jérusalem^ 
pp.  102-161.  —La  Conquête  de  Trèhisonde,  pp.  161-171.  —  Analyse  du 
Rinaldo  innamorato  du  Tasse,  t.  II,  pp.  5-91  ;  —  du  Rinaldo  furioso 
de  Fr.  Tromba  de  Gualdo,  pp.  92  et  suiv.  —  Du  Rinaldo  appassion- 
nato,  pp.  97-105  ;  --  de  Dama  Rovenza  del  Martello,  pp.  105-111  ;  — 
de  Richardet  amoureux,  pp.  115-216. 

OcTORRE  1778.  Garin  de  Montglane,  pp.  4-89;  —  Galien  restauré, 
pp.  90-114. 

DÉCEMBRE  1778.  Milles  et  Amys,  pp.  3-51.  —  Jourdain  de  Blaives, 
pp.  51-91. 

1.  Notamment  5er^e  aux  grands  pieds  et  la  Chanson  de  Saisnes. — 
2.  Cela  est  frappant  (sans  parler  de  la  chronique  du  faux  Turpin) 
pour  Valentin  et  Orson,  Ogier  le  Danois,  la  Conquête  de  Trèhisonde, 
Milles  et  Amys,  Guerin  de  Montglave,  etc.,  etc. 


I  l'ART.  LIVR. 
CHAP.  XI. 


1  PART.    IJVR.  111. 
CHAP.    XI. 


Roland. 


682  LA  BIBLTOTIÏÈQUE  DES  ROMANS. 

de  Roland  et  toute  celle  de  Renaud  aux  Italiens  de  la 

Renaissance,  à  Bojardo,  à  TArioste,    à  Agostini,  à 

Pescatore  de  Ravenne,  au  Tasse,  àPulci,  et  à  d'autres 
encore  qui  sont  à  peu  près  inconnus  \  Vous  pensez 
peut-être  que  c'était  là  la  dernière  étape  de  la  déca- 
dence, et  qu'on  ne  pouvait  guères  descendre  plus  bas  : 
M.  de  Tressai!   yous  VOUS  trouipcz.  M.  dc  Trcssau  a  trouvé  un  lour 

entreprend  r  "^ 

de  reconstituer  \q,  sccrct  d'outra£;er  plus  cruellement  notre  Epopée:  «La 

la  Chanson  de  cj        x  i      i 

Chanson  de  Roland  est  perdue,  dit-il;  mais  je  vais  la 
reconstituer  telle  que  nos  soldats  ont  dû  la  chanter 
durant  trois  ou  quatre  siècles.  »  Et  il  la  reconstitue, 
candidement.  Seulement  il  se  méprend  tout  à  fait  sur 
le  vieux  sens  du  mot  «  chanson  ^),  et  compose  une 
sorte  de  chansonnette  de  caserne  en  plusieurs  couplets 
qui  sont  ornés  d'un  refrain.  Nulle  citation,  d'ailleurs, 
ne  pourrait  donner  une  idée  plus  exacte  de  toute  la 
Bibliothèque  des  Romans  :  c'est  là  que  l'on  saisit  le^ 
mieux  tous  les  procédés  du  xviif  siècle  à  l'égard  de 
nos  vieux  poèmes.  Vous  allez  voir  comment  Roland  fut 
travesti  en  mousquetaire  «  aimant  le  cotillon  »  [sic]^ 
«  usant  sobrement  de  vin  les  jours  de  garde  et  d'exer- 
cice »  [sic)  et  «  partageant  la  fricassée  du  paysan  et 
du  bourgeois  »  [sic).  Cette  chanson  de  M.  de  Tressan 
peut  faire  suite  à  Vive  Henri  IV  :  c'est  la  même  inspi- 
ration. Mais  laissons  la  parole  au  délicieux  écrivain 
du  xviif  siècle  : 

«  Nous  ne  disserterons  pas  sur  la  fameuse  chanson  de 
Roland.  Il  est  certain  que  pendant  tout  le  temps  qu'ont  régné 
les  descendants  de  Gharlemagne,  et  pendant  environ  trois 
siècles,  sous  la  troisième  race  de  nos  rois,  les  troupes  fran- 
çoises  répétoient  cette  chanson...  Sans  nous  amuser  à  déterrer 

I.V.,  dans  la  table  précédente,  les  mois  de  novembre  et  décembre  1777, 
et  de  juillet  1778.  La  Bibliothèque  des  Romans  a  également  utilisé 
sans  scrupule  les  Beali  di  Francia,  même  pour  l'analyse  du  Charïe- 
magney  de  Girard  d'Amiens,  et  elle  a  également  mis  à  contribution  plu- 
sieurs romans  espagnols,  les  Noches  de  Invierno,  etc. 


CHAP.  xr. 


LA  BIBLIOTHÈQUE  DES  ROMANS.  68:î 

dans  la  poussière  des  bibliothèques  quelques  fragments  impar-  i  part.  livr.  m. 
faits  et  barbares  de  cette  chanson,,  sans  recourir  à  la  supposi-  , 
tion  d'un  manuscrit  dans  leciuel  cette  chanson  se  trouveroit 
transcrite  dans  son  langage  originel^  imaginons  plutôt  cruels 
pouvaient  en  être  le  sens  et  l'esprit.  Il  est  probable  qu'elle  ne 
contenoit  point  une  relation  de  tous  les  hauts  faits  de  Roland. 
Il  est  plus  naturel  de  croire  qu'on  présentoit  aux  soldats  le 
caractère  de  Roland  comme  un  modèle  à  imiter,  et  qu'on 
leur  montroit  le  paladin  comme  un  chevalier  brave,  intré- 
pide, ardent  et  zélé  pour  le  service  de  son  roi  et  de  sa  patrie, 
qu'on  leur  ajoutoit  qu'il  étoit  humain  après  la  victoire,  ami 
sincère  de  ses  camarades,  doux  avec  les  bourgeois  et  les 
paysans^  qu'il  n'étoit  pas  querelleur,  évitoit  l'excès  du  vin  el 
n'étoit  point  esclave  des  femmes.  Enfin  voici  ce  que  nous 

CROYONS  QUE  CHANTOIENT  NOS  SOLDATS  IL  Y  A  SEPT  OU  HUIT 
CENTS  ANS,  EN  ALLANT  AU  COMBAT  : 

CHANSON  DE  ROLAND. 

Soldats  franco is,  chantons  Roland  : 
De  son  pays  il  fut  la  gloire. 
Le  nom  d'un  guerrier  si  vaillant 
Est  le  signal  de  la  victoire. 

Premier  couplet. 

Roland  étant  petit  garçon 

Faisoit  souvent  pleurer  sa  mère  ; 

Il  étoit  vif  et  polisson. 

«  Tant  mieux,  disoit  monsieur  son  père. 

A  la  force  il  joint  la  valeur: 

Mauvaise  tête  avec  bon  cœur, 

C'est  pour  réussir  à  la  guerre.  »  (Refrain.) 

II 

Au  paysan  comme  au  bourgeois 
Ne  faisant  jamais  violence, 
De  la  guerre  exigeant  les  droits 
Avec  douceur  et  bienséance, 
De  son  hôte  amicalement 
11  partageoit  la  fricassée, 
S'il  ne  faisoit  pas  Finsolent 
Ni  sa  fille  la  mijaurée.  (Refrain.) 

III 

Roland  à  table  étoit  charmant, 
Buvoit  du  vin  avec  délice  ; 


GHAP. 


684  LA  BIBLIOTHÈQUE  DES  BOMANS. 

I  PART,  i.ivu.  m.  Mais  il  en  usoit  sobrement 

Les  jours  de  f^^arde  et  d'exercice...  (Refrain.) 

IV 

Roland  aimoit  le  cotillon 

(On  ne  peut  guères  s'en  défendre) 

Et  pour  une  reine,  dit-on, 

Il  eut  le  cœur  un  peu  trop  tendre. 

Elle  l'abandonne  un  beau  jour 

Et  lui  fait  tourner  la  cervelle. 

Aux  combats,  mais  non  en  amour, 

Que  Roland  soit  notre  modèle.  {Refrain.)  ^ 

Voilà  comment  le  xviif  siècle  entendait  la  restitu- 
tion de  nos  vieux  poèmes. 

Et  M.  de  Tressan  croyait  si  bien  à  l'exactitude  de 
sa  traduction  qu'après  le  septième  couplet  de  cette 
vraie  chanson  du  Caveau,  il  insérait  cette  précieuse 
note  que  nous  nous  garderions  bien  de  ne  pas  repro- 
duire :  ((  Il  est  a  présumer  que  les  soldats,  chantant 
cette  chanson  lorsqu'ils  marchaient  contre  l'ennemi, 

NE    DISAIENT   QUE  LES   SEPT  PREMIERS  COUPLETS  €t  qu'ïls 

disaient  les  suivants  dans  le  repos  des  garnisons,  »  On 
n'a  jamais  été  plus  loin  dans  cette  voie  ^ 

Quant  au  style  de  la  Bibliothèque  des  romans,  vous 
venez  d'en  juger.  Il  est  partout  le  même.  C'est  une 
suite  de  bergeries,  signées  Watteau.  Du  rose,  du  bleu, 
de  la  soie,  des  mouches,  de  la  poudre,  des  rubans, 
des  petits  moutons  blancs  et  des  bergères  en  corselets 
de  soie,  de  la  galanterie  de  caserne,  des  grâces  de  capi- 
taine aux  gardes-françaises,  et  nos  vieux  héros  enfin 
qui  hantent  les  boudoirs  et  qu'on  transforme  en 
talons  rouges... 

Écoutez  encore  : 

1.  Bibliothèque  universelle  des  Romans.  Dec.  1777,  pp.  210-215.  — 
2.  Cf.  les  Mémoires  du  duc  des  Cars  (Paris,  1890,  in-S»,  tome  I,  p.  210)  : 
«  En  1780,  à  un  dîner  chez  lui,  le  vin  de  Bordeaux,  de  Champagne,  de 
Bourgogne,  fut  bu  en  abondance  à  la  santé  du  général  des  dragons  et  du 
général  Vioménil;  puis,  l'on  chanta  en  chœur  la  Chanson  de  Roland.  » 


I  PART.   LIVH.    Ul. 

CHAP.  xr. 


LA  BIBLIOTHEQUE  DES  ROMANS.  685 

Les  douze  pairs  sont  en  Terre-Sainte,  ils  sont  pri- 
sonniers pour  l'Église  et  pour  la  France,  et  voici  le 
portrait  qu'en  trace  le  prétendu  traducteur  de  Simon  deiaAôSè^u. 

7T-V.77  T  ri     *         i    i     y  ,         ^         .  dcs  Romaiis . 

de  P ouille  :  a  Les  soupers  etoient  très  2:ais  ;  les  leunes      caractère 

,  ^  .  ,  immoral  et  faux 

seigneurs  françois  mangeoient  beaucoup,  buvoient  ^"^  ^«^^^^  i'^^^^^^^ 
de  même,  chantoient  et  contoient  leurs  bonnes  for- 
tunes de  France  avec  des  détails  qui  auroient  pu  pas- 
ser pour  indiscrets  à  Paris,  mais  qui  en  Palestine  (où 
les  dames  dont  il  étoit  question  n'étoient  même  pas 
connues  de  nom)  ne  pouvoient  tirer  à  conséquence  \  » 
Les  ((  Enfances  »  de  Charlemagne  ont  été  racontées, 
comme  on  le  sait,  par  plusieurs  de  nos  épiques  ;  mais 
qui  les  reconnaîtrait  dans  ce  récit  de  M.  de  Paulmy  : 
«  L'Aragon  avoit  une  infante  qu'on  appeloit  Galienne; 
elle  était  belle,  vive  et  disposée  à  la  tendresse.  La 
réputation  de  l'aimable  Maine,  quelques  coups  d'œil 
qu'elle  avoit  eu  occasion  de  jeter  sur  sa  personne, 
avoient  commencé  à  intéresser  son  cœur  en  sa  faveur. 
Mais  un  jour,  à  un  tournoi,  le  jeune  Charles  joua  de 
la  harpe  et  dansa  avec  une  grâce  infinie  ;  il  remporta 
le  prix  de  ses  talents,  et  ce  fut  une  couronne  de  fleurs 
qui  lui  fut  donnée  par  Galienne.  Bref  leurs  cœurs 
s'enflammèrent  l'un  pour  l'autre;  et,  dès  lors,  les 
confidents  furent  en  campagne,  les  billets  trottèrent, 
les  rendez-vous,  les  protestations,  les  preuves  d'amour 
et  de  tendresse  se  multiplièrent^  et  on  se  jura  un 
amour  éternel  ^  »  Vous  plairait-il  maintenant  d'en- 
tendre un  chant  de  ménestrel  au  xiif  siècle  ?  la  Bi- 
blïothèque  des  romans  va  vous  satisfaire.  Savourez  ce 
couplet  des  Quatre  fils  Aimon  : 

Laissez-vous,  nobles  paladins, 
Amuser  par  des  tambourins, 

1.  Bibliothèque  des  romans,  octobre  1777,  t.   I     p   148    2    Ihid 

octobrel777,  t.  I,  pp.  125-126. 


I  PART.  LlVll.  111 
CHAP.    xr. 


686  LA  BIBLIOTHÈQUE  DES  ROMANS. 

Venez,  oubliant  vos  querelles, 
Danser  avec  nos  demoiselles. 
Nous  avons  pour  les  chevaliers 

Des  dames  ravissantes, 
Et  pour  leurs  galants  écuyers 

De  gaillardes  suivantes   i. 

L'absence  de  couleur  locale  ya  jusqu'au  ridicule  : 
((  Mon  cher  Girard^  dit  un  jourCharlemagneau  filsde 
Guérin  deMontglane,  la  jeune  comtesse  de  Toulouse 
vient  de  perdre  son  vieux  mari  avec  lequel  elle  a  passé 
deux  ans  à  le  voir  toujours  expirant  auprès  d'elle. 
Tous  les  peuples  de  la  langue  à' hoc  l'adorent.  Je  te 
l'offre  avec  ses  États  ^  »  Et  c'est  avec  ce  même  style 
que  le  père  de  ce  Girard  tance  un  jour  tous  ses 
enfants  :  <(  Et  vous  autres,  quatre  grands  gaillards 
comme  vous  êtes,  ne  rougissez-vous  pas  de  perdre 
temps  et  jeunesse  à  banqueter  comme  poussins  man- 
geant grain  sous  une  mue  ^  »  Ne  croirait-on  pas  en- 
tendre un  petit  hobereau  interpellant  ses  fieux  au 
dernier  siècle,  dans  quelque  manoir  de  Normandie 
ou  de  Bourgogne  ? 

Voilà  qui  peut  du  moins  passer  pour  innocent  ; 
mais,  sous  le  règne  de  Louis  XV,  on  en  devait  fatale- 
ment venir  à  saupoudrer  plus  scandaleusement  ces 
romans  ainsi  «  restitués  »  de  quelques  grivoiseries 
plus  ou  moins  gauloises.  Dans  l'adaptation  d'Her- 
naut  de  Beaulandey  Robastre,  travesti  en  ermite,  en- 
treprend (et  la  chose  n'est  que  trop  aisée)  de  marier 
un  jour  son  compagnon  d'armes  avec  la  belle  Fré- 
gonde.  Il  s'en  explique,  au  dessert  d'un  bon  repas  : 
«  Les  deux  amans  mangèrent  avec  quelque  modéra- 
tion ;  mais  Robastre  réserva  la  valeur  d'un  gobelet 

1.  Bihliothèqee  des  romans,  juillet  1778,  p.  82.  —  2.  V.  plus  loin, 
lY,  p.  181.  —3.  Ihid.,  p.  147.  C'est  calqué  sur  le  texte  du  Gtierin  in- 
cunable. 


LA  BIBLIOTHÈQUE  DES  ROMANS.  687 

d'eau  et  expliqua  à  la  princesse  l'usage  qu'il  en  vou- 
lait faire  :  c'était  de  la  baptiser  et  de  la  marier  tout 
de  suite  avec  Arnaud,  persuadé  qu'elle  avait  été  assez 
instruite  par  le  jeune  Duc  :  <(  Crescite  et  multipli- 
((  camini  ))^  dit-il  en  leur  donnant  la  bénédiction 
a  nuptiale.  C'est,  ma  foi,  le  seul  mot  de  latin  que  je 
<(  sache  \  »  La  plaisanterie  est  des  plus  fines. 

Raimbert  de  Paris,  auteur  présumé  de  la  première 
version  A'Ogier  le  Danois ,  avait  raconté  en  trois 
vers,  avec  une  brutalité  simple,  les  amours  d'Ogier 
et  de  la  fille  du  châtelain  de  Saint-Omer  ^  Adenès, 
au  siècle  suivant,  avait  un  peu  plus  détaillé  le  récit 
de  ces  mauvaises  amours  et  avait  jugé  convenable 
de  faire  mourir  de  douleur  la  pauvre  Mahaut;  mais 
une  telle  concession  ne  fait  pas  l'aff'aire  de  MM.  de 
Paulmy  et  de  Tressan.  Plusieurs  pages  scabreuses, 
très  scabreuses,  sont  consacrées  à  la  narration  de 
cette  amourette.  Tout  le  xviif  siècle  est  dans  ce  récit 
qui  aurait  tenté  jadis  Boccace  et  La  Fontaine.  0  faus- 
seté !  ô  fadeur  insupportable  de  ces  pastorales  lubri- 
ques !  On  voit  Ogier,  cet  homme  terrible  qui  tuait  les 
bœufs  d'un  coup  de  poing,  habillé  en  satin  rose  et 
faisant  à  la  belle  Elizène  (nom  volé  aux  Amadis)  un 
cours  d'histoire  naturelle  «  sur  les  caresses  des  moi- 
neaux et  les  gémissements  des  tourterelles,  surl'm- 
stinct  des  moutons  et  des  autres  quadrupèdes,  »  etc., 
etc.  Le  cours  finit  mal.  Ogier  délivre  un  jour  Eli- 
zène d'un  loup  menaçant,  et  bientôt  après  :  «  il  fut 
vainqueur,  non  plus  d'un  monstre  carnassier,  mais 
du  plus  aimable  objet  qu'eût  peut-être  jamais  formé 
la  nature.  »  Ces  périphrases  décidément  donnent 
la  nausée.  Combien  je   préfère  le  vieux  Raimbert 

1.  V.  plus  loin,  III,  p.  201.  —  2.  La  Chevalerie  Ogier,  vers  83-86. 


I   PART.  LIVH.   Uf. 
CHAP.   XI. 


1  PART.  LlVa.  111. 
CHAP.    XI. 


688  LA  BIBLIOTHÈQUE  DES  ROMANS. 

disant  carrément  :    «  En  fist  Ogier  toutes  ses  volon- 
tés \  » 


1.  Il  faut,  par  quelques  dernières  citations,  donner  une  idée  encore 
plus  complète  de  cette  Bibliothèque  dès  romans  qui  occupe  une  place 
si  considérable  dans  Fhistoire  de  nos  épopées  nationales.  Nous  choisi- 
rons ces  citations  dans  le  roman  d' Ogier  le  Danois  dû  à  la  plume  «  élé- 
gante »  de  M.  de  Tressan. 

I.  Ogier  doué  par  les  fées.  L'enfant  Ogier  reposoit  tranquillement 
dans  son  berceau,  lorsqu'au  milieu  de  la  nuit,  six  dames,  belles  et 
magnifiquement  vêtues  entrèrent  dans  la  chambre  au  grand  étonne- 
ment  des  femmes  qui  le  veilloient  :  c'étoient  des  fées  favorables  et 
bienfaisantes.  Elles  entourèrent  le  berceau,  et,  ayant  successivement 
pris  Fenfant  dans  leurs  bras,  chacune  d'elles  l'embrassa  et  le  fit  pas- 
ser à  sa  compagne  après  l'avoir  doué  de  quelque  qualité  ou  lui  avoir 
promis  quelque  bonheur  particulier.  La  première  de  ces  demi-divinités 
(qui  se  nommoit  Gloriande)  assura  qu'il  seroit  le  plus  fort,  le  plus  vaillant 
et  le  plus  hardi  chevalier  de  son  temps.  La  seconde  (nommée  Pala- 
tine) dit  que  ce  n'étoit  pas  tout  d'avoir  la  force  et  le  courage,  si  l'oc- 
casion de  les  exercer  ne  se  rencontroit  fréquemment,  et  qu'elle  répon- 
doit  que  cet  enfant  auroit  les  plus  belles  occasions  d'acquérir  de  la 
gloire.  La  troisième  (qu'on  appeloit  la  fée  Faramonde)  dit  qu'elle 
alloit  mettre  la  dernière  main  aux  dons  de  ses  sœurs:  qu'il  ne  seroit 
jamais  blessé,  du  moins  mortellement,  à  la  guerre;  qu'il  ne  livreroit 
aucun  combat  dont  il  ne  sortît  vainqueur.  La  quatrième  (nommée  Me- 
liore)  prit  la  parole  :  «  Mes  sœurs,  dit-elle,  vous  n'avez  pensé  qu'à  en 
faire  un  héros;  moi,  je  veux  en  faire  un  homme  aimable  :  je  le  doue 
donc  de  la  beauté  la  plus  mâle  et  de  la  figure  la  plus  noble,  de  l'aspect 
le  plus  séduisant  et  du  caractère  le  plus  heureux.  —  Ah  !  ma  sœur, 
s'écria  à  l'instant  Persine  (la  cinquième)  en  l'enlevant  à  Méliore,  il  ne 
lui  reste  qu'à  être  toujours  sûr  de  plaire,  puisqu'il  doit  toujours  en 
être  digne.  Eh  bien!  je  veux  qu'il  s'enflamme  aisément,  et  qu'il  ne  puisse 
aimer  aucune  femme  sans  la  rendre  sensible.  »  Il  ne  restoit  plus  qu'à 
une  seule  fée  de  prononcer  en  sa  faveur  :  c'étoit  Morgane,  sœur  du 
bon  roi  Artus,  qui  vivoit  du  temps  de  Pharamond,  quatre  cents  ans 
avant  le  règne  de  Charlemagne.  Malgré  cela,  Morgane  étoit  la  cadette 
et  la  plus  belle  de  ces  six  dames.  Elle  paraissoit  encore  dans  la  fleur 
de  sa  jeunesse  et  ajoutoit  aux  attraits  qu'elle  avoit  reçus  de  la  na- 
ture et  qu'elle  devoit  conserver  toujours,  une  expérience  de  quatre 
siècles  dans  l'art  de  la  coquetterie  :  «  Mes  sœurs,  dit-elle  à  ses  an- 
ciennes, je  vous  remercie  de  tout  le  bien  que  vous  venez  de  faire  à  ce 
cher  enfant...  Je  veux  que,  quand  il  aura  acquis  toute  la  gloire  dont 
un  héros  est  capable,...  il  vienne  me  faire  hommage  de  tous  les 
myrtes  et  de  tous  les  lauriers  qu'il  aura  cueillis;  que  je  sois  la  récom- 
pense de  ses  victoires  et  de  ses  conquêtes,  et  que,  partageant  avec 
moi  la  jeunesse  et  les  plaisirs  qui  me  sont  assurés  pour  tous  les  siè- 
cles dans  mon  château  d'Avalon,  nous  oubliions  longtemps  le  reste 
du  monde.  »  Peut-être  les  cinq  premières  fées  furent-elles  fâchées  de 
n'avoir  pas  doué  Ogier  comme  faisoit  la  sixième.  Quoi  qu'il  en  soit, 
cette  auguste  cérémonie  étant  terminée,  les  enchanteresses  disparu- 
rent, et  l'enfant  se  retrouva  dans  son  berceau  au  milieu  de  ses  nour- 
rices. 

II.  Ogier  chez  le  châtelain  de  Saint-Omer.  Le  châtelain  de  Saint- 


LA  BIBLIOTHEQUE  DES  ROMANS.  689 

Et  que  dire  du  récit  de  la  rencontre  de  Berte  et  de 
Pépin?  Et  de  cette  jolie  phrase  de  Simon  de  PouiUe  : 
((  Le  plus  beau  compliment  qu'on  puisse  faire  à  une 
jeune  personne  que  l'on  croit  accomplie,  c'est  de  lui 


Orner  était  un  vieux  et  sage  chevalier.  Sa  femme  Beline  avoit  une  de 
ces  âmes  douces  et  compatissantes  qui  ne  peuvent  voir  ni  l'injustice 
ni  le  malheur  sans  en  être  touchées,  et  sur  qui  la  jeunesse  infortunée 
a  surtout  des  droits  assurés.  Elle  avoit  été  aimable  et  n'avoit  de  son 
mariage  qu  une  fille  unique,  à  peu  près  de  l'âge  d'Ogier.  Celle-ci  s'ap- 
peloit  Elizène.  Sa  figure  étoit  également  agréable,  douce  et  intéres- 
sante, et  son  caractère  y  répondoit  parfaitement...  l\  y  avoit  un  grand 
parc  qui  touchoit  le  château  de  Saint-Omer  :  il  étoit  bien  planté  et 
coupé   agréablement  par  une  petite  rivière    ou  ruisseau  d'eau  très 
claire.  Le  jeune  et  charmant  Ogier  avoit  la  liberté  de  s'y  promener, 
et  l'innocente  Elizène  étoit,  dès  ses  plus  tendres  années,  accoutu- 
mée à  le  parcourir  plusieurs  fois  par  jour.  Ces  deux  aimables  enfants 
passoient  une  partie  du  jour  dans  l'intérieur  du  château,  auprès  du 
châtelain  et  de  la  châtelaine,  et  on  ne  pouvoit  pas  empêcher  qu'ils  ne 
se  retrouvassent  dans  les  routes  du  parc.  Leur  jeunesse,  leur  douceur, 
leur  innocence,  paroissoient  des  raisons  de  ne  pas  craindre  les  suites 
de  leur  tête  à  tête:  cependant  des  parents  plus  éclairés  et  plus  dé- 
fiants n'auroient  pas  eu  la  même  facilité.  Ils  conversoient,  ils  raison- 
noient  ensemble  sur   ce  qu'ils  savoient  et  ne  savoient  pas.  Quoique 
Ogier  fût  beaucoup  plus  instruit,  ayant  déjà  étudié  la  physique  sous 
Alcum,  il  étoit  cependant  toujours  de  l'avis  d'Elizène  qui  soupçonnoit, 
imagmoit,  devinoit,    et  enfin  faisoit  de  petits  systèmes  sur  tout  ce 
qu'elle  voyoit.  Ogier  n'osoit  la  contredire  sur  rien,  parce  que  déjà  il 
cherchoit  à  lui  plaire.  Quelquefois  elle  lui  faisoit  des  questions  sur 
lesquelles  il  n'osoit  s'expliquer  :  il  rougissoit  au  lieu  de  lui  répon- 
dre, et  alors,  sans  savoir  pourquoi,  elle  baissoit  les  yeux  et  les  rele- 
voit  ensuite  tendrement  sur  lui.  La  rencontre  d'un  papillon  ou  de  tout 
autre  insecte,  les  caresses  des  moineaux,  les  gémissements  des  tourte- 
relles, l'instinct  des  moutons  et  des  autres  quadrupèdes  les  occu- 
poient  agréablement.  Ogier  grimpoit  sur  les  arbres  pour  aller  déni- 
cher de  petits  oiseaux  pour  Elizène,  etc.,  etc.. 

III.  Ogier  dans  l'île  d'Avalon  *.  On  conduisit  Ogier  dans  Favenue 
d'un  superbe  palais  d'où  il  vit  sortir  la  merveilleuse  Morgane  au 
miheu  d'une  troupe  de  nymphes  dont  elle  paroissoit  la  plus  belle 
et  la  plus  jeune  :  «  Venez,  mon  fils,  dit  la  fée  en  abordant  notre  héros, 
venez  dans  mon  château  d'Avalon  où  vous  êtes  depuis  si  longtemps 
attendu.  J'ai  assisté  à  votre  naissance.  —  Ah!  madame,  que  dites- 
vous?  s'écria  aussitôt  Ogier  en  se  jetant  à  ses  genoux.  Ce  seroit  plu- 
tôt moi  qui  pourrois  avoir  assisté  à  la  vôtre.  Vous  n'avez  pas  dix- 
huit  ans.  —  J'en  ai  davantage,  répondit  modestement  la  fée;  mais 
suivez-moi  :  nous  vous  expliquerons  ce  mystère.  »  Bientôt  ils  entrè- 
rent dans  un  magnifique  salon,  et  Morgane,  prenant  une  couronne 
d'or  ornée  de  pierreries  représentant  des  feuilles  de  lauriers,  des 
myrtes  et  des  roses,   dit  à  notre  héros  :  «  Régnez  ici.  »  Ogier  laissa 

*  «  On  peut  bien  assurer  que  ce  château  n'étoit  pas  la  ville  de  ce  nom,  située  en  Bour- 
gogne, puisqu'on  y  alloit  par  mer.  »  (Note  de  la  Bibliothèque  des  romans.) 

II.  44 


l  PART.   LIVR.  1 
CHAI».  XI. 


1    l'AKT.   I.rVK.   111. 
GHAP.    XI. 


Utilité 
que  peut  parfois 

présenter 

la  Bibliothèque 

des  Romayis. 


m)  LA  Jilï3LI0TIÏEQUE  DES  ROMANS. 

dire  qu'elle  est  digne  du  sérail  de  Jonas  ^?  »  Mais  il 
est  inutile  de  citer  tant  de  lubricités  plus  ou  moins 
déguisées  :  nous  espérons  bien  ne  donner  à  personne 
Fenvie  de  lire  la  Bibliothèque  des  romans. 

Cependant  ce  méchant  Recueil  est  parfois  d'une  cer- 
taine utilité,  etillui  est  arrivé,  par  exemple,  de  combler 
certaines  lacunes.  Nous  ne  possédons  (à  Paris)  qu'un 
seul  exemplaire  du  roman  de  Simon  de  Poidlle^  et  cet 
exemplaire  est  incomplet.  A  ceux  qui  n  ont  pas  le 
loisir  d'aller  consulter  le  manuscrit  de  Londres,  la 
Bibliothèque  des  romans  offre  sa  médiocre  mais  utile 
analyse.  Ces  cas  sont  rares  et  de  peu  d'importance.  11 
faut  du  reste  se  défier  singulièrement  des  citations  en 
vers  que  M.  de  Paulmy  hasarde  quelquefois  d'après 
les  poèmes  originaux.  L'analyse  de  Berte  aux  grans 
pies  a  été  faite  avec  plus  de  soin  peut-être  que  toutes 
les  autres,  comme  aussi  celle  de  la  Chanson  de  Sais- 
nés.  On  y  trouve  néanmoins  ces  vers  singulièrement 
cités  ou  traduits  :  «  Justicioit  s'assoigne  et  la  terre 
environ  ^..  —  Moult  avons  belle  dame  et  de  grant 
chasemenf^.  »  Ces  derniers  mots,  qui  sont  conformes 
au  texte,  sont  traduits  par  ceux-ci  :  «  de  grand  mé- 
rite ».  Nous  pardonnerions  volontiers  de  telles  erreurs 
si  elles  éclataient  dans  une  œuvre  consciencieuse, 
exacte,  morale;  mais  aucune  de  ces  épithètes  ne  con- 
vient à  la  Bibliothèque  des  romans  qui  est  souvent 
impure,  qui  est  toujours  inexacte  et  fausse.  La  Biblio- 
thèque des  romans,  c'est  une  Estelle  et  Némorin  en 
cent  volumes.  C'est  long. 

poser  sur  sa  tête  cette  couronne  fatale  à  laquelle  étoit  attaché  le  don 
d'immortelle  jeunesse,  mais  en  même  temps  Toubli  de  tout  autre  sen- 
timent que  celui  de  Tamour  de  Morgane.  »  [Bibliothèque  des  Romans, 
février  1778,  pp.  71-139.)  —  Cf.  plus  loin  d'autres  citations  de  la  Biblio- 
thèque des  romans,  IV,  pp.  137;  181,  182;  196;  206,  etc. 

1.  Octobre  1777,  p.  145.  -  2.  Juillet  1777,  p.  165.  -  3.  Avril  1778, 
t.  I,  p.  146. 


CHAPITRE  XII 

l'épopée  nationale  a  la  fin  du  dix-huitième  siècle. 
—  la  bibliothèque  bleue. 


Transportons-nous  dans  les  dernières  années  du  i  part.  uvr.  m. 

,  .  CHAP.  XII. 

xviif  siècle,  et,  jetant  les  yeux  autour  de  nous,  cher 

chons  à  constater  quelle  était,  en  France,  à  cette  épo-    les^deSes 
que,  la  destinée  de  notre  épopée  nationale.  du x?""  tLie, 

T  £'  J'"  1  o       i  il.  X  J  notre  antique 

La  nation  se  divise  alors  fort  nettement  en  deux       épopée 

,  ,  est  méprisée 

2;randes  classes,  les  lettrés  et  les  ia:norants.  par  les  lettrés  et 

*-J  '  <-->  n  est  tenue 

Les  lettrés  sont  très  intimement  pénétrés  de  Tes-    ^^  ^^^^^^  ^^« 

J^  par 

prit  de  ce  Voltaire  qu'ils  considèrent  comme  Toracle  quelques  émdits. 
de  leurs  intelligences.  A  leurs  yeux,  les  Français  n'ont 
pas  la  tête  épique  ;  à  leurs  yeux,  la  France  ne  possède 
qu'une  épopée,  et  c'est  l^Henriade. 
Quelques  érudits  se  tiennent  à  l'écart  et  se  disent     La  noblesse 

^  ^     ^  et  la  bourgeoisie 

entre  eux,  presque  à  voix  basse,  que  dans  la  Biblio-    la connaissent 
tlièque  du  Roi  certains  manuscrits,  dont  ils  connais-  ^i'^^omanT 
sent  vaguement  la  cote,  renferment  certains  poèmes    peupte paria 
fort  longs,  où  Lacurne  de  Sainte-Palaye  a  puisé  d'ex-    ^'^iTeue!^'''' 
cellents  exemples  pour  son  précieux  et  interminable 
Dictionnaire,  Du  Gange  aussi  en  a  cité  quelques-uns, 
tels  que  Roncevaux  et  Garin  le  Loherain.  V Histoire 
littéraire  en  a  mentionné  plusieurs  autres,  et  n'a  pas 
craint  de  placer  leur  rédaction  première  au  x""  siècle  : 
oui,  dom  Rivet  a  eu  cette  audace.  Enfin,  un  écrivain 


1  PART.  LIVR.  III. 
CHAP.    XII. 


692  LA  BIBLIOTHÈQUE  BLEUE. 

anglais  vient  de  signaler  à  l'attention  des  savants  un 
vieux  manuscrit  consacré  à  Roland,  et  qu'il  sera 
peut-être  intéressant  de  déchiffrer,  de  lire,  de  publier, 
quand  la  paix  aura  été  rendue  à  la  France  et  à  l'Eu- 
rope. Voilà  ce  que  se  pensent  ces  érudits  sans  atta- 
cher trop  d'importance  à  des  «  on  dit  »  qui  leur  sont 
encore  assez  indifférents. 

Dans  la  noblesse  et  dans  la  bourgeoisie,  on  se  com- 
munique, on  se  prête,  on  lit  avec  un  certain  enthou- 
siasme des  exemplaires  plus  ou  moins  dépareillés  de 
la  Bibliothèque  des  romans;  les  femmes  surtout  s'inté- 
ressent à  ces  fictions  qui  les  désennuient,  et  préfèrent 
généralement  les  volumes  des  années  1777  et  1778, 
qui  sont  consacrés  à  nos  romans  de  chevalerie  : 
((  Que  M.  de  Tressan  écrit  donc  divinement!  )>  Et 
l'on  se  montre  les  beaux  passages  de  son  Ogier  le 
Danois,  de  son  Huon  de  Bordeaux,  de  sa  Chanson  de 
Roland.  Ces  lectures  étaient  appelées  à  faire  plus  tard 
les  délices  des  douairières  pendant  les  tristes  soirées 
de  l'émigration. 

Il  nous  reste  à  parler  des  illettrés. 

Au  milieu  de  tout  le  tumulte  de  la  Révolution  et  de 
l'Empire,  durant  les  loisirs  que  laissaient  à  nos  paysans 
ces  terribles  guerres  plus  épiques  que  nos  épopées, 
entre  la  campagne  du  dernier  automne  et  celle  du 
printemps  suivant,  nos  vieux  romans  continuaient  à 
circuler  dans  les  campagnes  sous  cette  forme  grossière 
que  leur  avaient  jadis  imposée  les  éditeurs  de  la  Bi- 
bliothèque bleue  \  Il  importe  d'en  finir  avec  ces  petits 
livres  dont  nous  avons  exposé  plus  haut  les  origines 

1 .  Le  Catalogue  des  livres  qui  s'impriment  et  se  vendent  chez  la 
veuve  de  Jacques  Oudot,  imprimeur  à  Troyes,  rue  du  Temple,  1711- 
1742,  renferme  la  mention  des  livres  suivants  :  «  Volumes  in-4o  :  Huon 
de  Bordeaux,  les  Quatre  fils  Aimon^  le  Calendrier  des  bergers,  Ga~ 
lien  restauré,  Valentin  et   Orson,  la  Danse  macabre,  l'Histoire  de 


1  PART.  LIVR.  m 
CHAI».  XII. 


LA  BIBLIOTHÈQUE  BLEUE.  693 

et  le  progrès,  et  nous  voulons,  par  anticipation,  con- 
duire ici  leur  histoire  jusqu'à  la  présente  année  1893.  ~~ 

Durant  les  dernières  années  du  xYiif  siècle,  plu- Histoire  des ihros 

de  la 

sieurs  Collections  complètes  ou  prétendues  complètes    Bibliothèque 

^  ^  ^  bleue  depuis  la 

de  la  Bibliothèque  bleue  avaient  été  publiées.  Tune  à  ■us^^t'ios'^ours 
Paris,  l'autre  à  Troyes  ;  la  dernière  enfin  à  Liège  en 
1787;  mais  l'édition  de  Paris,  chose  curieuse,  ne  ren- 
ferme pas  un  seul  remaniement  de  nos  chansons  de 
geste,  etla  porte  n'a  été  ouverte  qu'aux  romans  d'aven- 

Mélusine.  Volumes  in-8o  :  la  Vie  de  Jésus-Christ,  Cantiques  spirituels, 
les  Quatrains  de  Pibrac,  la  Civilité  puérile  et  honnête,  les  Conquestes 
de  Charlemag7ie,  les  Vies  de  Saints  populaires,  la  Méchanceté  des 
filles,  la  Femme  mécontente  de  son  mari,  l'École  de  Salerne,  les  Pro- 
menades de  la  guinguette,  Aventures  et  histoires  galantes,  Griséli- 
dis,  etc.  »  (Alex.  Assier,  Xa  Bibliothèque  Bleue  depuis  Jean  Oudot  I^^ 
jusqu'à  M.  Baudot  1601-1863.  Cf.  Conrad  de  Breban  et  Thierry 
Poux  :  Recherches  sur  rétablissement  et  l'exercice  de  l'imprimerie  à 
Troijes,  3^  édit.,  1893,  p.  187).  —  Dans  le  Catalogue  de  M.  Baudot, 
libraire,  dernier  éditeur  de  la  Bibliothèque  bleue,  on  retrouve  les 
mêmes  romans,  aussi  bizarrement  encadrés  :  «  La  bonne  femme  sans 
tête;  le  Catéchisme  poissard;  la  Clef  du  Paradis,  les  Conquêtes  de 
Charlemagne,  Galien  restauré,  la  grande  Danse  macabre,  la  Guérison 
des  bestiaux,  Huon  de  Bordeaux,  le  Jargon  de  Fargot,  les  Quatre  fils 
Aimon,  Valentin  et  Orson^  la  Vie  de  Napoléon,  le  Bonhomme  Misère, 
la  Vie  de  Cartouche,  etc.  (Assier,  1.  c).  =:  On  observera  que  (sauf  pour 
les  Conquêtes  de  Charlemagne  qui  sont  de  format  in-octavo)  les  hon- 
neurs peu  prodigués  de  l'in-quarto  ont  été  décernés  à  ces  dernières 
reproductions  ou  imitations  de  nos  vieux  poèmes  =  Aux  cinq  Romans 
signalés  dans  les  Catalogues  ci-dessus  {Huon  de  Bordeaux,  les  Quatre 
fils  Aimon,  Galien  restauré,  Valentin  et  Orson  et  les  Conquêtes  de 
Charlemagne)  on  peut  joindre  encore  les  Romans  suivants  qui  n'ont 
pas  sans  doute  fait  «  officiellement  »  partie  de  la  Bibliothèque  bleue, 
mais  qui  ont  la  même  origine,  le  même  caractère  et  le  même  but  : 
a.  L'histoire  du  noble,  preux  et  vaillant  Guerin  de  Montglave,  lequel 
fit  en  son  temps  plusieurs  illustres  faits  d'armes  (à  Rouen  chez 
Louis  Costé,  aux  trois  fff  couronnées;  achevé  d'imprimer  ce 
5  mars  1626)  ;  b.  Mabrian,  publié  à  Troyes  par  Nicolas  Oudot,  en 
1625,  à  Rouen  par  Louis  Costé  vers  1640,  etc.;  c.  Morgant  le  géant 
publié  â  Lyon  par  Rigaud,  1613^  et  à  Troyes  par  Nicolas  Oudot, 
1625,  etc.  =  On  trouvera  toutes  ces  éditions,  devenues  rares,  et  quel- 
quefois rarissimes,  à  la  réserve  de  la  Bibliothèque  Nationale. 
=  Pour  plus  de  détails,  voy.  nos  Épopées,  III,  pp  735  (Huon  de  Bor- 
deaux) ;  590,  591  (Morga7it  le  géant);  381  [Conquestes  de  Charlema- 
gne). Cf.  les  livres  d'Assier  et  de  Thierry  Poux  cités  plus  haut,  et  aussi 
les  Romans  en  prose  des  cycles  de  la  Table  Ronde  et  de  Charlemagne, 
de  J.  W.  Schmidt,  dans  Wiener  Jahrbucher  der  Literatur  (1825).  tra- 
duits et  annotés  par  le  baron  F.  de  Roisin  dans  les  Mémoires  de  la 
Société  des  Antiquaires  de  la  Moririie,  t.  VI,  pp.  1-188).  Etc. 


I  PART.  LIY 
CHAP.  XII 


Or  son. 


694  LA  BIBLIOTHÈQUE  BLEUE. 

2;''''  tures  ou  de  la  Table  ronde.  Après  les  Oudot,  après 

les  Rigaud  de  Lyon,  après  les  Costé  de  Rouen,  voici 

Sans  ont'    ^^nir,  à  leur  tour,  les  Deckherr  de  Montbéliard;  voici 

'aulourdliuf^^^^  Épiual,  Liuioges,  Lons-le-Saulnier  et    même 

mlothèquc^    Paris,  qui  se  partagent  le  privilège  de  publier  ces  bro- 

Fierlbras,     chures  populalres  que  les  petits  colporteurs  achètent 

(jClllGTl    TCStCLUré, 

HuondeBor-    à  bas  prix  ct  revendent,  pour  quelques  sous,  dans 

deaux,  les  (Juatre  '^  ^  11.1.x  7 

%aântin7t  toutcs  Ics  folrcs,  dans  tous  les  marchés  et  jusques 
dans  le  plus  pauvre  bouge  du  plus  pauvre  paysan  de 
France.  Fïerahras^  Galien  restauré^  Huon  de  Bor- 
deaux, les  Quatre  fils  Aymon,  Valentin  et  Orson  \  tels 
sont  les  seuls  romans  qui  ont  survécu  au  grand  nau- 

1.  I.  FiERABRAS.  «  Conquêtes  du  grand  Gharlemag ne,  roi  de  France, 
avec  les  faits  héroïques  des  douze  pairs  de  France  et  du  grand  Fier- 
abras,  et  le  combat  fait  par  lui  contre  le  petit  Olivier  qui  le  vainquit, 
et  des  trois  frères  qui  firent  les  neuf  épées  dont  Fierabras  en  avoit 
trois  pour  combattre  contre  ses  ennemis,  comme  vous  le  verrez  ci- 
après.  »  Montbéliard,  chez  Deckherr,  in-4o,  sans  date.  Etc.,  etc. 

IL  Galien  restauré.  «  Histoire  des  7iobles  prouesses  et  vaillances 
de  Gallien  restauré,  fils  du  noble  Olivier  le  marquis  et  de  la  belle 
Jaqueline,  fille  du  roi  Hugon,  empereur  de  Constentiîiople.  »  (Mont- 
béliard, Deckherr,  in-l^  à  2  col.,  108  pages,  sans  date.)  Etc.,  etc. 

III.  Huon  de  Bordeaux.  «  Histoire  de  Huon  de  Bordeaux.^  y  air  de 
France,  duc  de  Guyenne,  contenant  ses  faits  et  actions  héroïques  mis 
en  deux  livres  aussi  beaux  et  divertissants  que  jamais  on  ait  lu.  » 
(Montbéliard,  Deckherr,  2  vol.  in-d",  112  et  104  pages,  sans  date.  — 
Édition  de  Deckherr,  1821.—  Edition  d'Epinal,  chez  Pellerin,  in-4o,  s.  d. 

—  Edition  Lécrivain  et  Toubon,  1859,  grand  in-8^  2  col.,  48  pages 
(faisant  partie  de  la  Bibliothèque  bleue  réimprimée  sous  la  direction 
d'Alfred  Delvau.)  Etc.,  etc. 

IV.  Les  quatre  fils  Aimon.  «  Histoire  des  quatre  fils  Aimon,  très- 
nobles,  très-hardis,  très-vaillayits  chevaliers.  »  Édition  de  Montbé- 
liard, chez  Deckherr,  in-4o  à  2  col.,  120  pages,  sans  date.  —  Edition 
de  Limoges,  chez  Martial  Ardant,  in-18,  106  pages,  sans  date.  —  Edi- 
tion d'Épinal,  chez  Pellerin,  imprimeur-libraire,  sans  date,  in-4o, 
96  pages  à  2  colonnes,  8  figures  (c'est  peut-être  la  plus  populaire).  — 
Édition  de  Lons-le-Saulnier,  in-4o,  sans  date.  —  Edition  de  M^e  veuve 
Desbleds,  à  Paris,  2  vol.  in-18,  sans  date.  —  Les  quatre  fils  d'Aymon, 
histoire  héroïque,  par  Huon  de  Villeneuve,  publiée  sous  une  forme 
nouvelle  et  dans  le  style  moderne,  avec  gravures  »  et  avec  cette  épi- 
graphe :  Ennii  de  stercore,  1848,  2  volumes  in- 12  de  108  pages  chacun. 

—  «  Histoire  des  quatre  fils  Aimon  »,  édition  Lécrivain  et  Toubon, 
1859,  gr.  in-8^,  48  pages  à  deux  colonnes  faisant  partie  de  la  Biblio- 
thèque bleue  d'Alfred  Delvau.  —  «  Histoire  des  quatre  fils  Aimon  ou 
courage,  bravoure  et  intrépidité  de  ces  héroïques  chevaliers,  »  nou- 


1  PART.    UVK.   ITt 
CHAP.  X(I. 


LA  BIBLIOTHÈQUE  BLEUE.  695 

frage  de  nos  vieilles  chansons  et  qui  composent  en 
ce  moment  la  partie  «  épique  »  de  la  Bibliothèque 
bleue.  Parmi  ces  romans  trois  seulement  sont  vérita- 
blement anciens  *  ;  trois  sur  cent  ! 

Mais  ces  œuvres  de  nos  pères,  qui  ont  eu  la  singu-   lc  texte  de  la 

1'  y  o       i  1  •  7>*  BiblioUièquc  bleue 

liere  fortune  de  conserver  lusqu  a  nos  jours  une  popu-   est  en  génc'rai 

,.  11       o  n  1  ^^^"'   *^°^  romans 

larité  vivante,  quelle  forme  ont-elles  revêtue  dans  ces    <i"  xmo  siècle 

-^  plus  ou  moins 

petits  livres  à  cinq  sous  qu'on  lit  encore  aux  veillées?       '"°^'^"- 
Quelle  en  est  la  provenance?  Quel  en  est  le  texte? 

C'est  en  général  le  texte  des  incunables,  légèrement 
modifié,  et  modifié  seulement  quant  à  la  langue  :  car, 
dès  le  xvf  siècle,  on  avait  été  forcé  de  retoucher  le 
style  un  peu  suranné  de  ces  vieux  récits.  A  mesure 
qu'un  mot  ancien  disparaissait  de  notre  langage  ap- 
pauvri, les  éditeurs  le  remplaçaient  par  quelque  mot 
nouveau,  presque  toujours  moins  expressif  et  moins 
heureux.  Si  j'ouvre  VOgier  le  Danois,  publié  par  Ni- 
colas Bonfons  en  1583,  et  si  j'en  confronte  le  texte 
avec  le  même  roman  publié  cinquante  ans  auparavant 
par  Alain  Lotrian  etD.  Janot,  je  constaterai  aisément 
ces  curieuses  différences  de  langage  : 

ÉDITION  d'aLAIN  LOTRIAN  ÉDITION    DE  NICOLAS   BONFONS 

Le  duc  fut  fort  troublé  de  la  Le  duc  fut  troublé  de  la  mort 

mort  de  la  duchesse,  sa  femme,  de  la  duchesse,  safemme,  qu'il  ai- 

laquelle  il  aymoit  tant,  mais  il  se  moit  tant,  mais  il  se  réconfortoit 

confortoit  de  son  tant  bel  enfant  de  Fenfant  que  Dieu  luy  avoit 

que  Dieu  luy  avoit  donné...  donné... 

Ces  différences  deviennent  de  plus  en  plus  tranchées 
dans  les  éditions  des  xvii'  et  xviii'  siècles;  mais  elles 

velle   édition   ornée  de  gravures,   chez  Lebailly,  à  Paris,  in-18   de 
108  pages,  sans  date.  Etc.,  etc. 

V.  Valentin  et  Orson.  «  Histoire  de  Valentin  et  Orson,  très-nobles 
et  très-vaillants  chevaliers,  fils  de  l'empereur  de  Grèce  et  neveux  de 
très-vaillant  et  très-chrétien  Pépin,  roi  de  France.  »  Edition  d'Epinal, 
chez  Pellerin.  in-4o,  96  pages  à  2  col.,  sans  date.  Etc.,  etc. 

1.  Fierabras,  Huon,  les  Quatre  fils  Aimon, 


696  LA  BIBLIOTHÈQUE  BLEUE. 

'  Thap"!^;/"*  n'atteignent  presque  toujours  que  la  langue  ou  l'ortho- 
-  —  graphe  de  plus  en  plus  défigurées.  J'ai  en  ce  moment 

tivelriTdïr-  sous  les  yeux  trois  éditions  des  Quatre  Fils  Aimon  qui 
"mmiLTb''  ont  été  publiées  en  ces  dernières  années  à  Épinal  et  à 
'^weue!^"''  Paris  :  elles  présentent  exactement  la  même  version 
qui  remonte  aux  premiers  temps  de  l'imprimerie, 
mais  avec  des  variantes  orthographiques  qu'il  est  utile 
de  mettre  en  lumière.  Des  fautes  grossières  éclatent 
dans  ces  textes  maladroitement  rajeunis.  Dès  la  pre- 
mière page  on  lit,  dans  toutes  ces  versions,  que  Char- 
lemagne  avait  vaincu  «  Guerdelin-le-Fêne  ».  L'édition 
de  1859,  croyant  raffiner,  va  plus  loin,  et  nous  donne 
«  Guerdelin-le-Feve  ».  Vous  comprenez  qu'il  s  agit  de 
Guiteclin  le  Saisne  et  que  nous  avons  affaire  à  une 
formidable  coqtdlle.  C'est  encore  ainsi  que  dans  la 
même  page  Berales  a  été  mis  à  la  place  de  Berruiers, 
et  nous  en  pourrions  noter  mille  autres.  Malgré  tout, 
ces  vieilles  traductions  ont  je  ne  sais  quel  charme,  et 
nous  regrettons  que  certains  éditeurs  contemporains 
aient  éprouvé  le  besoin  de  les  modifier  trop  profon- 
dément. Il  fallait  respecter  cette  naïveté.  En  1859,  les 
libraires  Lécrivain  et  Toubon  entreprirent  de  publier 
une  nouvelle  Bibliothèque  bleue  dont  ils  confièrent  la 
rédaction  à  M.  Alfred  Delvau  qui  «  translata  en  fran- 
«  çais  moderne  le  français  des  xif ,  xnf,  xiv%  xv'  et 
((  xvf  siècles,  premier  bégayement  d  une  langue  au- 
«  jourd'hui  définitivement  formée  et  fixée  ».  Prenant 
pour  base  les  versions  en  prose  de  la  Renaissance,  ils 
publièrent  ^i/c>72  de  Bordeaux  et  les  Quatre  Fils  Ay mon; 
ils  annoncèrent  la  publication  de  Guerin  de  Mont- 
glave,  de  Doolin  de  Mayence,  de  Fier-à-bras  et  de 
Gerart  de  Roussillon  \  Nous  n'aurions  qu'à  applaudir 

1.  Nous  ne  nous  occupons  ici  que  de  ce  qui  concerne  nos  chansons 
de  geste. 


LA  BIBLIOTHÈQUE  BLEUE.  6<)7 

à  une  telle  entreprise,  si  l'éditeur  n'avait  pas,  si  mal  à 
propos,  dramatisé  le  vieux  récit;  s'il  ne  l'avait  pas 
habillé  à  la  moderne  et  ne  lui  avait  pas  donné  par  là 
cet  air  gauche  d'un  paysan  égaré  dans  les  vêtements 
d'un  bourgeois  ^  Les  Quatre  Fils  Aimon  écrits  dans 
le  style  des  Trois  Mousquetaires  ! 


I    PART.   LIVR.  IH. 
GHAP.  XH. 


1.  Edition  populaire  d'Epinal  (s.  d.J. 

Aymon  était  à  la  chasse  ;  la  Duchesse 
était  dans  sa  chambre;  elle  était  bien  in- 
quiète de  n'avoir  point  reçu  de  nouvel- 
les de  ses  enfants.  Ils  entrèrent  dans  la 
salle  et  ne  trouvèrent  personne  à  qui 
parler  ;  ils  s'assirent  et  restèrent  quel- 
que temps  pour  se  reposer.  Leur  mère, 
qui  descendait  de  sa  chambre,  les  aper- 
çut dans  la  salle,  mais  ne  les  reconnut 
point,  tant  ils  étaient  défaits.  Elle  entra 
dans  la  salle,  et  leur  dit  :  «  Que  Dieu 
vous  garde  !  puis-je  savoir  qui  vous 
êtes  et  quel  est  votre  pays?  si  vous  êtes 
chrétiens  ou  païens,  ou  des  gens  qui 
font  pénitence  ?  Ne  demandez-vous  point 
l'aumône  ?  Je  vois  que  vous  avez  besoin  : 
je  me  ferai  un  vrai  plaisir  de  vous  aider 
pour  l'amour  de  Dieu,  le  priant  d'avoir 
pitié  de  mes  enfants  et  de  les  préserver 
de  tous  dangers  :  il  y  a  bien  sept  ans  que 
je  ne  les  ai  vus.  Hélas  !  quand  aurai-  je  le 
bonheur  de  les  voir  ?  »  Elle  témoigna 
tant  de  douleur  qu'ils  en  eurent  pitié. 

Regnault,  voyant  sa  mère  ainsi  déso- 
lée, ne  put  retenir  ses  larmes,  et  allait 
se  faire  connaître  ;  mais  la  Duchesse, 
l'ayant  regardé,  tomba  en  faiblesse  et 
demeura  longtemps  sans  proférer  une 
parole.  Enfin,  étant  revenue  à  elle,  elle  le 
reconnut  à  une  cicatrice  qu'il  avait  au 
front  dès  son  enfance.  Elle  lui  dit  alors  : 
«  Mon  cher  fils,  vous  qui  êtes  un  des 
plus  vaillants  chevaliers,  qu'est  devenue 
votre  beauté?  je  vous  aime  plus  que 
moi-même.  »  Pendant  qu'elle  disait  ces 
paroles,  elle  reconnut  tous  ses  enfants  ; 
elle  les  embrassa  tendrement,  les  fit  as- 
soir  auprès  d'elle,  et  leur  dit  :  «  Mes  en- 
fants, comme  je  vous  vois  pauvres  et 
défaits  !  vous  n'avez  donc  point  de  che- 
valiers avec  vous  !  —  Dame,  répondit 
Regnault,  nous  n'avons  point  de  cheva- 
liers :  car  notre  père  les  a  tous  tués  et 
voulait  nous  tuer  aussi,.,.  » 


Édition  Li'crivain  et  Toubon  (1859.) 

Le  vieux  duc  Aymon  était  à  la  chasse.  La  Du- 
chesse était  dans  sa  chambre,  occupée  à  lire  ses 
Heures  et  à  penser  à  ses  enfants  dont  elle  n'avait 
pas  reçu  de  nouvelles  depuis  si  longtemps.  De 
temps  eu  temps  elle  s'interrompait  dans  sa  lec- 
ture et  dans  sa  méditation,  pour  essuyer  une 
larme  qui  coulait  le  long  de  sa  joue.  Enfin,  en 
proie  à  un  pressentiment  mal  défini,  elle  se  leva 
et  descendit  dans  une  salle  basse  où,  précisé- 
ment, venaient  d'entrer  les  quatre  frères  qu'elle 
ne  reconnut  pas,  à  cause  du  désordre  de  leurs 
vêtements  et  de  l'état  de  leurs  visages. 

—  Seigneurs,  leur  dit-elle  avec  bonté,  que 
Dieu  vous  garde!  Qui  ôtes-vous?  Vous  êtes 
pauvres  ;  vous  avez  faim  :  on  va  vous  servir. 
C'est  le  devoir  de  ceux  qui  ont,  de  donner  à  ceux 
qui  n'ont  pas.  Le  pain  que  vous  romprez  tout  à 
l'heure,  je  vous  supplie  de  le  rompre  en  souvenir 
de  mes  enfants,  qui,  peut-être,  en  ce  moment, 
n'en  ont  pas  à  se  mettre  sous  la  dent.  Dieu  vous 
garde,  seigneurs,  Dieu  vous  garde! 

La  Duchesse,  à  ce  souvenir,  ne  put  contenir 
son  émotion  ni  retenir  ses  larmes  :  elle  tomba  en 
faiblesse.  Renaud,  alors,  courut  à  elle  avec  em- 
pressement et  la  releva  de  ses  bras  robustes  : 

—  Mon  fils  !  mon  cher  fils  !  s'écria  la  Duchesse 
en  regardant  attentivement  Renaud  et  en  recon- 
naissant une  cicatrice  qu'il  avait  au  front  depuis 
sa  première  jeunesse.  Mon  fils  !  mon  cher  fils  ! 
Vous  qui  étiez  un  des  plus  vaillants  et  des  plus 
beaux  chevahers,  qu'est  devenue  votre  beauté  ? 
Mon  cœur  vous  reconnaît,  non  mes  yeux. 

Tout  en  disant  ces  paroles  et  en  embrassant  Re- 
naud, elle  reconnut  un  à  un  ses  autres  fils,  tout 
aussi  changés  que  lui. 

—  Mes  enfants ,  mes  pauvres  et  chers  enfants  ! 
ajouta-l-elle  en  les  embrassant  comme  elle  avait 
embrassé  Renaud.  Que  vous  voilà  défaits  et  mé- 
connaissables !  Toi,  mon  Allard,  si  jeune  et  si 
frais,  tu  ressembles  à  un  revenant  !  Qui  donc  a 
produit  ces  changements  et  ces  méconnaisse- 
ments  ?  N'aviez-vous  donc  pas  avec  vous  de 
chevaliers  pour  vous  aider  et  vous  servir  ?... 

—  Des  chevaliers  !  répondit  Renaud.  Notre  père 
en  a  tué  les  trois  quarts  ;  le  reste  est  mort  de 
faim,  de  fatigue  et  de  misère. 

—  0  mes  pauvres  enfants  !  mes  pauvres  en- 
fants!... répéta  la  duchesse  Aymon,  affligée... 


1  PART.   LIVR.  III. 
CHAP.  Xll. 


698  LA  BIBLIOTHÈQUE  BLEUE. 

En  1848,  avait  déjà  paru  une  édition  «  sous  un(3 
forme  nouvelle  et  dans  le  style  moderne  ».  Le  nouvel 
éditeur  avait  été  choqué  de  l'ancien  dénouement  où 
l'on  se  permettait  de  faire  entrer  le  bon  Renaud  dans 
le  catalogue  des  Saints  :  cet  esprit  fort  fit  un  coup 
d'état  et  supprima  cette  canonisation  populaire.  Il 
donna  d'ailleurs  un  dédommagement  à  son  héros 
en  le  faisant  mourir  d  une  façon  fort  mélodrama- 
tique, tandis  que  ce  généreux  chevalier  essayait  d'ar- 
racher une  jeune  fille  aux  mains  du  traître  Pinabel. 

Toutefois,  ces  outrages  n'étaient  pas  encore  les  der- 
niers que  nos  romans  fussent  appelés  à  subir  dans  la 
Bibliothèque  bleue.  Il  y  a  quelques  années,  parut  à 
Paris  ^  une  nouvelle  «  Histoire  des  Quatre  Fils  Aimon, 
ou  Courage^  bravoure  et  intrépidité  de  ces  héroïques  che- 
valiers ».  Nous  l'avons  lue  avec  surprise.  Elle  est  évi- 
demment l'œuvre  d'un  sceptique  et  d'un  savant  :  que 
l'auteur  ait  été  bachelier  ou  ait  essayé  de  l'être,  c'est 
ce  dont  nous  ne  doutons  pas.  Quoi  qu'il  en  soit,  rien 
n'est  plus  singulier  que  le  nouveau  travestissement 
que  cet  éditeur  anonyme  impose  au  vieux  roman 
dont  il  prétend  fort  gravement  avoir  le  manuscrit  sous 
les  yeux  ^  Le  seul  Avant-propos  vaut  tout  un  poème. 
L'éditeur  affirme  qu'on  ne  sait  pas  assez  l'histoire  en 
France,  et  que  onze  rois  de  France  seulement,  «  onze 
sur  soixante-trois  »,  sont  connus  de  nos  jours.  Et 
pourquoi  sont-ils  plus  connus  que  les  autres?  «  Pépin 
le  Bref,  répond  notre  auteur,  parce  qu'il  tua  un 
bœuf  d'un  coup  de  poing;  Charlemagne,  on  ne  sait 
POURQUOI  ;  Louis  IX,  parce  qu'on  en  a  fait  un  saint; 


1.  Chez  Lebailly,  libraire,  rue  Cardinal,  6,  faubourg  Saint-Germain. 
—  2.  P.  44.  «  Avant  de  faire  assister  le  lecteur  au  siège  de  Toulouse, 
nous  allons  extraire  du  roman  original,  publié  en  caractères  gothi- 
ques par  Huon  de  Villeneuve  en  1158,  l'Histoire  de  Maugis.  » 


LA  BIBLIOTHÈQUE  BLEUE.  69!) 

Charles  VL  parce  qu'il  était  fou,  »  etc.,  etc.  A  ce  ton  'i^rt.  lur. 

^     i^  ^  '  '  CHAP.  XII. 

irrévérencieux  de  la  Préface,  vous  devinez  le  ton  du 

livre  tout  entier.  Mais  vous  ne  sauriez  pas  tout  deviner, 
et  l'éditeur  vous  ménage  des  surprises.  C'est  dans  cette 
édition  étrange  que  Turpin  est  surnommé  a  l'Ulysse 
français  »  ;  que  le  père  de  Maugis  est  nommé  d' Aigre- 
mont  tout  court,  oui,  d'Aigremont  comme  d'Artagnan  ; 
que  l'on  nous  fait  voir,  dans  l'armée  de  Charlemagne, 
«  un  jeune  et  pimpant  officier  caracolant  en  avant 
d'au  moins  2  kil.  sur  la  colonne  »  (sic);  que  le  grand 
Empereur  nous  est  montré  sortant  du  sac  de  Maugis 
«  en  camisole  et  en  bonnet  de  nuit  » ,  et  qu'enfin  Roland 
nous  est  présenté  comme  le  fils  de  Milon  de  CrotoneM 
L'auteur,  d'ailleurs,  se  pique  d'érudition,  cite  ses 
sources,  hausse  les  épaules  avec  un  sourire  plein  d'in- 
crédulité et  se  montre  aussi  profondément  sceptique 
que  parfaitement  ennuyeux. 

Après  cette  édition,  il  n'en  faut  plus  espérer  beau- 
coup d'autres.  Le  scepticisme  et  l'érudition  pénètrent 
dans  nos  vieux  romans.  C'en  est  fait  de  leur  popula- 
rité. 

La  Bibliothèque  bleue  est  morte  ^ 

l.Ibid.,  pages  5,10, 12,28, 63,80,  etc.  — 2.  Nous  n'avons  pas  à  parler  ici 
de  la  Nouvelle  Bibliothèque  bleue  que  publie  en  ce  moment  notre  ami, 
le  baron  A.  d'Avril.  Le  dernier  volume  paru  (1893)  porte  ce  titre  : 
C'est  l'histoire  véritable  de  l'illustre  Girart  de  Rossilloîi,  duc  de  Bour- 
gogne et  d'Aquitaine  qui  porta  le  charbon  pendaîit  sept  ans.  Les 
volumes  précédents  étaient  intitulés  :  Bu  temps  que  la  reine  Berte  filait. 
—  Les  Enfances  de  Roland.  —  Le  chien  de  Montargis.  —  Le  mystère 
de  Roncevaux.  Le  tout  forme  une  œuvre  consciencieuse  et  savante 
sur  laquelle  nons  aurons  lieu  de  revenir  plus  loin. 


CHAPITRE  XIII 

HISTOIRE    DE   l'ÉPOPÉE   FRANÇAISE  DE    1789    A    1830. 
COMMENCEMENTS    DE   LA   PÉRIODE  DE  RÉHABILITATION. 
1.    LA    POÉSIE. 


I  PART.  LivR.  m.      L'Histoire  de   la   littérature  française  pendant  la 

r.HAP.     \!1T.  '^  A 

Révolution  a  déjà  été  écrite,  et  il  n'est  rien  qui  soit 


CHAP.    X'.II. 


Rouget  de  l'Isle 


et  la  «  chanson  de  do  nature  a  nous  intéresser  plus  vivement;  mais  je  ne 
Influence'      saclio  pas  ciu'ou  v  ait  jamais  consacré  un  chapitre 

de  Chateaubriand  i  i  i  •     i 

et  dn  Génie  du  spéclal  aux  ci-dcvaut  héros  de  notre  ci-devant  épopée 

Christianisme.       ^  . 

nationale.  Le  sujet  serait  neuf  et  piquant.  Ce  serait  la 
romance,  l'éternelle  romance  qui  serait  le  fond  de  ce 
chapitre  vraiment  original,  et  nous  voici  tout  d'abord 
en  présence  de  ce  fameux  Rouget  de  l'Isle  «  capitaine 
au  corps  du  génie,  auteur  du  Chant  marseillais,  musi- 
que et  paroles  ».  Le  capitaine,  qui  le  croirait?  a  été 
tenté  par  la  gloire  de  Roland  et,  jaloux  ou  non  des 
lauriers  de  M.  de  Tressan,  a  voulu,  en  pleine  année 
1792,  reconstituer,  lui  aussi,  l'antique  «  chanson  de 
Roland  ».  Or,  cette  romance  héroïque  de  Rouget  de 
l'Isle,  nous  en  avons,  en  1848,  chanté  fort  inconsciem- 
ment le  refrain  à  tue-tête  :  «  Mourir  pour  la  Patrie  !  — 
«  C'est  le  sort  le  plus  beau,  le  plus  digne  d'envie  » 
(bis).  »  Quand  nous  l'entonnions  bruyamment  en 
chœur,  nous  étions  bien  loin  de  nous  douter  que  ce 
refrain,  qui  passait  pour  actuel,   était  en  réalité  le 


ENTRE  1789  ET  1830.  701 

refrain  d'une  vieille  chanson  sur  la  mort  de  Roland  à  '"^"^.HAp'Tn."'' 
Roncevaux.  L'œuvre  mérite  d'être  citée,  et  nous  la 
plaçons  plus  bas  sous  les  yeux  de  nos  lecteurs  \  Ce 
qu'elle  offre  peut-être  de  plus  précieux,  c'est  la  petite 
Préface  dont  l'auteur  du  a  Chant  marseillais  »  a  jugé 
bon  de  faire  précéder  ses  strophes  Rolandiennes  : 

«  On  a  cherché  à  renouv^eler  ici  cette  fameuse  romance  de 
Roland  qui  était  le  chant  de  guerre  de  nos  ancêtres  et  dont 
il  ne  reste  aucun  vestige.  Sedaine  avait  eu  le  premier  cette 
idée  dans  son  opéra  de  Guillaume  Tell;  mais  le  cadre  où  il 
Fa  placée  ne  lui  a  pas  permis  de  la  développer.  On  a  profité 
sans  scrupule  de  quelques-uns  des  traits  de  Sedaine.  Ce  n'est 
point  un  plagiat  :  c'est  un  hommage  rendu  à  sa  mémoire 
et  une  manière  franche  d'indiquer  la  source  où  l'on  a  puisé. 
=  Le  «  chant  de  Roland  »  est  plus  en  rapport  avec  les  cir- 
constances actuelles  qu'on  ne  le  croirait  au  premier  coup 
d'œil.  Comme  ceux  d'aujourd'hui,  les  Français  d'alors  com- 
battoient  pour  leurs  lois  et  leur  liberté  contre  les  Maures  qui, 
après  avoir  envahi  l'Espagne,  voulaient  soumettre  le  reste 
de  l'Europe  au  despotisme.  Il  n'y  a  de  différence  que  celle 
des  temps  et  des  costumes  ^.  » 

Malgré  toutes  les  périphrases  et  les  précautions  ora- 
toires du  capitaine,  il  est  aisé  de  voir  qu'il  a  un  peu 
pillé  Sedaine.  Nous  lui  en  donnons  volontiers  l'abso- 
lution. 

Il  faut  ici  faire  un  bond  au-dessus  de  quelques  an- 


1.  «  Premier  couplet.  Où  courent  ces  peuples  épars?  —  Quel  bruit 
a  fait  trembler  la  terre  —  Et  retentit  de  toutes  parts?  —  Amis,  c'est 
le  cri  du  dieu  Mars,  —  Le  cri  précurseur  de  la  guerre,  —  De  la  gloire 
et  de  ses  hazards.  Refrain  :  Mourons  pour  la  Patrie.  —  C'est  le 
sort  le  plus  beau,  le  plus  digne  d'envie.  =  Deuxième  couplet.  Voyez- 
vous  ces  drapeaux  flottants  —  Couvrir  les  plaines,  les  montagnes,  — 
Plus  nombreux  que  les  fleurs  des  champs  ?  —  Voyez-vous  ces  fiers 
mécréants  —  Se  répandre  dans  les  campagnes  —  Pareils  à  des  loups 
dévorants  ?  Refrain  :  Mourons  pour  la  Patrie,  etc.  =  Troisième  cou- 
plet. «  Combien  sont-ils,  combien  sont-ils?  »  —  Quel  homme,  ennemi 
de  sa  gloire,—  Peut  demander:  «  Combien  sont-ils?  —Eh!  demande 
où  sont  les  périls  :  —  C'est  là  qu'est  aussi  la  victoire.  —  Lâche  sol- 
dat, combien  sont-ils  !  Refrain  :  Mourons  pour  la  patrie,  etc.  »  (A 
Paris,  chez  le  Duc,  rue  de  Roule,  n^  6,  et  rue  Joseph,  n»  17.)— 2.  Ibid. 


IPART.   LIVR.    III. 
CHAP,    XIII. 


702  ENTRE  1789  ET  1830. 

nées,  au-dessus  de  quelques  centaines  de  romances 
-^  plus  ou  moins  niaisottes  et  tomber  d'un  saut  en  pleine 
fin  de  république.  Depuis  que,  dans  son  Musée  des 
Monuments  français  \  Alexandre  Lenoir  avait  entre- 
pris pieusement  de  mettre  en  lumière  Fart  national 
si  prodigieusement  oublié,  méconnu,  outragé;  depuis 
que,  dans  9^^^  Antiquités  nationales '\  Millin  avait  fait 
passer,  sous  le  regard  de  ses  contemporains,  en  des 
dessins  imparfaits  mais  saisissants,  la  reproduction 
pittoresque  de  nos  vieilles  églises,  des  châteaux,  des 
statues  et  des  tombeaux  du  moyen  âge,  on  s'était  pas- 
sionné, avec  un  commencement  de  fièvre,  pour  cette 
époque  décidément  trop  délaissée.  Puis,  en  1802,  un 
livre  parut,  un  de  ces  livres  dont  le  mérite  est  grand, 
mais  l'influence  plus  grande  encore  et  qui  entraîna 
puissamment  tous  les  esprits  sur  cette  heureuse  pente  : 
c'était  le  Génie  du  Christianisme,  œuvre  d  un  jeune 
homme  qui  portait  un  grand  nom.  Cette  œuvre,  théo- 
logiquement  très  faible,  se  réduisait  à  cette  thèse  : 
((  On  a  tort  de  combattre  le  christianisme  :  il  est  plein 
de  si  jolies  choses!  »  Au  nombre  de  ces  jolies  choses. 
Chateaubriand,  avec  une  initiative  très  intelligente  et 
dont  on  ne  saurait  trop  le  louer,  voulait  bien  placer 
les  églises  gothiques  dont  il  décrivit,  en  des  pages 
célèbres,  les  grands  aspects,  les  ombres  religieuses,  les 
touchants  effets  au  clair  de  lune.  Nous  n'ignorons  pas 
que,  dans  ce  même  livre,  lauteur,  parlant  très  lon- 
guement de  l'épopée  chrétienne,  ne  paraît  même  pas 
soupçonner  l'existence  de  nos   vieux  poèmes  et  se 
borne  à  citer  la  Jérusalem  délivrée  et  la  Henriade, 
Mais  qu'importe?  Le  grand  coup  était  porté.  Étant 


1.  Cette  œuvre  considérable,  commencée  en  1800,  ne  fut  achevée 
qu'en  1822.  —  2.  Cinq  volumes  in-octavo  :  le  premier  est  de  1790;  le 
dernier  de  Fan  VIL 


ENTRE  1189  ET  1830.  703 

donné  le  Génie  du  Christianisme,  on  devait  nécessaire-  ' ''^^^;^,l'']^,;^'''' 

ment  arriver  à  la  découverte  et  à  l'intelligence  de         " 

nos  chansons  de  geste.  Ici,  comme  partout,  la  poésie 
avait  joué  son  rôle  de  «  créatrice  ». 

De  là  vint  cette  passion  subite  qui  enflamma  les  su/it^^^roSces 
hommes  du  monde  eux-mêmes  et  les  femmes  à  la  dJ^faStratton 


mode  pour  Tarchitecture  et  le  style  gothiques.  De  là,    rapportsTvec 

^i  «'iii  4         4      11  11  notre  ancienne 

cegout  nouveau,  qui  éclate  alors  en  tant  d  ameuble-  poésie  nationale. 
ments  ridicules,  en  tant  de  romances,  de  tableaux, 
de  statues,  de  dessins,  d'œuvres  d'art.  De  là,  ces 
chansons  si  connues  sur  «  le  jeune  et  beau  Dunois  », 
ou  sur  «  Roland,  la  fleur  de  la  chevalerie  »  ;  de  là, 
cette  marée,  cette  inondation  de  chevaliers,  de  trouba- 
dours, de  pages,  d'écuyers,  de  châtelaines,  de  cré- 
neaux, de  tournois,  de  passes  d'armes,  de  guitares, 
de  lais  d'amour,  de  tourelles,  d'ermitages,  de  cha- 
pelles, de  guirlandes,  d'écharpes,  de  lévriers  et  de 
levrettes,  etc.,  etc.,  etc.  Le  frontispice  du  Glossaire 
de  Roquefort  est  le  type  de  ce  style  auquel  on  a 
si  justement  infligé  l'épithète  de  «  troubadour- 
empire  ».  Cette  précieuse  gravure  off're  à  nos  yeux 
un  portail  gothique,  mais,  hélas!  d'un  gothique  de 
pendule  :  architecture  à  rosaces  plaquées,  à  mou- 
lures plates,  à  ornements  papillotants.  Sous  ce  por- 
tail, un  troubadour  à  jambes  nues,  qui  ressemble  à 
un  Ecossais,  contemple,  assis,  une  jeune  femme  qui, 
debout,  lit  dans  un  livre  fermé.  A  côté  de  cette  châ- 
telaine est  la  levrette  de  rigueur,  qui  porte  au  cou  une 
oriflamme  aux  armes  de  la  noble  dame.  Voilà  le 
moyen  âge  tel  que  le  comprenaient  les  lettrés  et  les 
tapissiers  de  1808. 

Les  romances  de  l'Empire  ne  diffèrent  pas  nota- 
blement du  frontispice  délicieux  que  nous  venons  de 
décrire  :  c'est  le  même  style.  Nous  avons  sous  les 


l    PART.   LIYR.   m. 
CHAI'.  XIII. 


704  ENTRE  1789  ET  1830. 

yeux  ces  Cinquante  chants  français  que  Rouget  de  Flsle 
a  compilés  et  qu'il  a  mis  en  musique.  L'auteur  de  la 
Marseillaise  ne  les  a  publiés  qu'en  1825,  mais  il  est 
manifeste  que  la  plupart  sont  fort  antérieurs  à  cette 
date.  C'est  Millevoye  qui  paraît  l'avoir  surtout  inspiré, 
mais  c'est,  par  malheur,  le  Millevoye  de  ce  Charlemagne 
à  Pâme  dont  nous  aurons  lieu  de  parler  tout  à  l'heure. 
Il  faut,  dans  le  Recueil  de  Rouget  de  L'Isle,  lire  ou  chan- 
ter, de  préférence,  la  romance  intitulée  Olivier, 
laquelle  se  termine  par  un  récit  de  la  mort  du  héros 
et  par  ce  couplet  fait  pour  plaire  aux  âmes  sensibles  : 
((  Consolons  nous,  il  est  vivant  encor.  —  Le  Paladin 
((  fut  cher  à  la  Sylphide  —  Et  sur  son  char  la  Fée  aux 
((  cheveux  d'or  —  Le  transporta  dans  l'heureuse 
«  Atlantide  \  »  Vous  nous  direz  qu'il  n'y  a  pas  là  de 
quoi  se  scandaliser  à  l'excès  et  qiie  c'est  visiblement  un 
souvenir  de  la  fée  Morgane  transportant  Ogier  dans 
l'île  d'Avallon.Nous  voulons  bien  le  croire  ;  mais  voici, 
d'ailleurs,  un  autre  chant  du  même  poète,  qui,  à 
défaut  de  couleur  locale,  ne  manque  pas  de  couleur 
politique.  C'est  encore  un  «  chant  chevaleresque  » 
dont  nous  nous  permettrons  de  recommander  le 
refrain  aux  admirateurs  de  la  Marseillaise  : 

I.ance  en  arrêt,  marchez,  vaillants  rivaux  : 
Le  fier  Roland  préside  à  vos  travaux, 
Le  fier  Roland  qui  rendit  sa  grande  âme 
En  défendant  aux  champs  de  Roncevaux 
Son  Dieu,  son  Roi,  son  pays  et  sa  dame  ^. 

C'est  à  la  fin  de  l'Empire  et  au  commencement  de 
la  Restauration,  comme  l'indique  ce  dernier  vers, 
que  ce  genre  abominablement  faux  s'épanouit  dans 
toute  sa  gloire.  Armées  d'une  guitare  ou  devant  le 
clavecin,  les  jeunes  filles  rougissantes  chantaient  alors 

1.  Cinquante  chants  français,  n»  2,  p.  6.  —  2.  Ibid.  Ce  dernier  vers 
est  le  refrain. 


ExNTRE  1789  ET  1830.  703 

des  sornettes  pleines  de  sensibilité,  comme  ces  Adieux  ^  ^^.^"/p^^^;/"- 
du  chevalier  français  dont  l'auteur  est  M""'  ou  M^^'  Aglaé 
Quenedey  : 

Sur  le  balcon  de  son  amie, 
Jeune  et  sensible  troubadour, 
En  s'éloignant  de  sa  patrie, 
Venait  lui  faire  adieu  d'amour  (bis). 
((  Je  suis  un  enfant  de  la  gloire, 
Je  dois  me  soumettre  à  sa  loi 
Et,  pour  voler  à  la  victoire, 
Laisser  l'amour,  suivre  mon  Roi.  » 

La  Romance  n'est  pas,  d'ailleurs,  le  seul  genre  qui 
soit  atteint  de  cette  épidémie  cheyaleresque.  Le  comte 
Amédée  de  Pastoret  *  (il  n'avait  alors  que  vingt-deux 
ans  :  qu'on  lui  pardonne)  n'hésite  pas  à  publier,  en 
1813,  les  quatre  chants  d'un  poème  intitulé  :  Les 
Troubadours,  C'est  là  qu'on  assiste  à  tous  les  rites  de 
l'entrée  d'Ogier  dans  la  chevalerie;  c'est  là  que  «  la 
sage  Yseult,  non  sans  émotion,  —  De  soins  abjects 
noblement  occupée,  —  Lui  chausse  l'éperon  »  ;  c'est 
là,  enfin,  que  certain  chant  de  jongleur  se  termine 
patriotiquement  par  ces  vers  aimables  :  «  Tels  ont 
vécu,  tels  vivent  aujourd'hui  —  Tous  ces  guerriers, 
nos  amis,  nos  modèles,  —  Vainqueurs  des  rois,  mais 
vaincus  par  les  belles  ^  »  Nous  n'avons  pas  lu  un  autre 
livre  du  même  auteur  qui  a  pour  titre  :  Des  moyens 
mis  en  usage  par  Henri  IV pour  s'assurer  la  couronne  ^  ; 
mais  il  n'est  pas  possible  qu'il  soit  inférieur  à  d'aussi 
méchants  vers. 

Il  nous  faut  revenir  à  Millevove,  et  il  nous  en         Le 

.,  Charlemagne 

coûte  de  railler  ici  Fauteur  du  «  Jeune  malade  »  ;    ,  1^?"^^ 

^      de  Mmevoye. 

mais  il  nous  serait  impossible  de  ne  pas  faire  quelque 


1.  Fils  du  marquis  de  Pastoret,  membre  de  l'Institut  et  l'un  des  con- 
tinuateurs de  VHistoire  littéraire.  —  2.  Les  Troubadours,  poème  en 
quatre  chants  [par  le  comte  Amédée  de  Pastoret].  Paris,  1813,  in-8, 
p.  78  et  suiv.  —  3. 1815  et  1819. 

u.  45 


706  ENTRE  1789  ET  imo. 

1  PART.  LivR.  m.  halte  devant  ce  Charlemaqne  à  Pavie  qui  appartient 

CHAP.    XIII  ^  X  1   1 

directement  à  notre  sujet.  Donc,  Millevoye  suppose 

qu'Ogier  le  Danois  a  abandonné  Famour  de  la  fée 
Morgane  pour  celui  de  la  fille  du  roi  Didier,  qui  s'ap- 
pelle Ophélie  (!).  La  Fée  est  jalouse  et  se  venge 
d'Ogier  en  inspirant  à  Ophélie  un  ardent  amour... 
pour  Charlemagne.  Elle  suggère  en  même  temps  au 
fils  de  Didier  la  pensée  de  tuer  le  grand  empereur  et 
Farme  dans  ce  but  d'un  poignard  empoisonné.  Charles 
est  blessé,  mais  Ophélie,  vêtue  en  chevalier,  le  sauve 
héroïquement  en  suçant  le  poison  de  la  blessure,  et 
meurt.  Cet  étrange  récit  est  coupé  par  des  épisodes 
non  moins  singuliers,  et  notamment  par  un  résumé 
très  bref  et  très  inattendu  de  notre  Berte  aus  grans 
piés^  qui  se  termine  par  le  mariage  de  Fhéroïne  avec 
Pépin.  Il  va  sans  dire  que  c'est  un  vieil  ermite  qui 
bénit  cette  union  :  a  Le  saint  pasteur  verse  des  pleurs 
de  joie  —  Et  de  son  maître  embrasse  les  genoux.  — 
Quand  de  minuit  Fétoile  radieuse  —  Revint  briller 
sur  Fenceinte  pieuse,  —  Il  consacra  ces  nœuds  tou- 
chants et  doux  \  »  Vous  voyez  que  c'est  du  plus  pur 
treizième  siècle. 

•Le  A  ce  concert  universel  il  ne  manquait  plus  guère 

Charlemagne  ■*■  , 

^déiirét  qu'une  véritable  épopée  et  quelques  tragédies.  Les 
Lucien  Bonaparte,  tragédlcs,  Ics  volci.  C'cst  Ic  Charlemagne  de  Montfort, 
qui  parut  en  1810^;  c'est  le  Charlemagne  au  château  de 
Clérancy,  par  Dieulafoy,  qui  eut  l'heureuse  fortune 
d'être  représenté  devant  Murât  ^  Un  opéra  n'est 
qu'une  tragédie  chantée,  et  nous  assistons  par  la 
pensée  à  la  première  représentation,  en  1808,  de 
Charlemagne  empereur  d'Occident  par  Montol-Seri- 

1.  Charlemagne  à  Pavie,  poème  en  six  chants  par  Charles  Millevoye. 
Paris,  Didot,  1814  in-18,  (pp.  94  et  ss.).  —  2.  Madrid,  1810.  —  3.  Voyez 
Gaston  Paris,  Histoire  poétique  de  Gharlemagnei  p.  117; 


ENTRE  1789  ET  1830.  lOl 


PART.  LIVIÎ.   m. 

CHAP.  xm. 


gny  ^  Quant  à  la  a  véritable  e'ipopée  »,  elle  nous  est 
venue  d'où  on  l'attendait  le  moins,  d'un  Bonaparte, 
d'un  frère  de  l'Empereur.  Ce  fut  en  Tannée  de  Wa- 
terloo que  Lucien  Bonaparte  publia  deux  volumes 
sur  Charlemagne  et  V Eglise  délivrée,  œuvre  qui  avait 
charmé  naguères  les  loisirs  d'un  prisonnier,  œuvre  très 
cléricale  (comme  on  dirait  aujourd'hui)  et  qui  est  fort 
pieusement  dédiée  au  Pape.  Il  y  a  là  toutes  les  vieilles 
machines,  y  compris  le  Songe  qui  a  résisté  et  survécu 
à  toutes  les  révolutions  littéraires  ;  il  y  a  là  aussi  ce 
qu'on  a  appelé  le  merveilleux  chrétien,  des  descrip- 
tions du  ciel  et  de  l'enfer  et  des  luttes  d'anges  contre 
démons;  il  y  a  surtout  un  épais  ennui  et  l'on  a  pu 
dire  fort  légitimement  ^  que  c'est  un  des  livres  les 
plus  lourds  qu'on  ait  jamais  écrits. 

Voilà  qui  nous  conduit  jusqu'à  la  Carolëîde  où  h^^caroieUe 
M.  le  vicomte  d'Arlincourt  essaye,  lui  aussi,  de  recon-  m.  dArUncourt, 
stituer  l'hymne  de  Roland  a  laquelle  a  été  tout  à  fait 
perdue  et  dont  il  prétend  seulement  donner  une 
imitation  ^  ».  Comment  peut-on  imiter  un  poème 
tout  à  fait  perdu?  Il  n'y  a  que  M.  d'Arlincourt  qui  soit 
de  taille   a  résoudre  un   tel  problème  \  Au  reste, 


1.  Gaston  Paris,  Histoire  poétique  de  Charlemagne,  p.  117.  — 
2.  Ihid.  —  3.  Note  à  la  fin  du  cliant  X.  La  Caroleïde  parut  en  1818. 
—  4.  Voici  quelques  fragments  de  cette  étrange  «  imitation  »  :  «  Il  est 
tombé,  le  vainqueur  d'Agramand,  —  Mais  Dieu  lui  seul  a  pu  vaincre 
Roland...  =:  Lorsque  Roland  fondoit  sur  l'ennemi,—  Chacun  fuyait  en 
s'écriant  :  «  C'est  lui.  »  —  Lorsqu'on  citoit  un  preux,  amant  fidèle  :  — 

«  Oh!  c'est  bien  lui,  se  disoit  chaque  belle »  =  «  Déjà  Roland,  du 

fond  de  l'Ibérie,  —  Revient  vainqueur  au  sein  de  sa  patrie.  —  Entre 
deux  monts  dont  le  front  touche  aux  cieux  —  Il  passe.  Hélas  !  leur 
sommet  sourcilleux  ~  De  Sarrazins  tout  à  coup  se  hérisse.  —  Route 
funeste  !  Au  bord  du  précipice,  —  Rocs  et  sapins  qu'arrachent  les  bri-- 
gands  —  Sur  le  guerrier  s'écroulent,  foudroyants.  —  L'abîme  attend 
Favalanche  tonnante,  —  L'onde  égarée  écume,  mugissante;  —  Sous  le 
torrent,  des  gouffres  ténébreux  —  Ouvrent  leurs  flancs,  d'où  jaillis- 
sent des  feux  —  Que  suit  la  mort.  Un  Dieu  tonne,  invisible.—  Il  sem- 
bleroit  en  ce  désordre  horrible  —  Que  l'univers  doit  périr  écroulé  — 
Pour  qu'il  soit  dit  :  «  Roland  fut  ébranlé  ».  Etc.,  etc.  On  peut  comparer 


708  ENTRE  1789  ET  1830. 

I  PART.  LivR.  m.  c'était  à  la  Gaule  poétio ne,  et  non  pas  à  la  Caroleïde, 

CHAP.  XllI.  ^  X  ±  '  i. 

-^  qu'il  était  réservé  de  donner  un  corps  à  tant  d'idées 

éparses  sur  la  légende  et  la  poésie  chevaleresques. 
M.  d'Arlincourt  et  son  œuvre  tombèrent  bientôt  dans 
la  nuit. 

^     i^a,,.  La  Gaule  poétique  de  M.   de  Marchan£;Y  ^  repré- 

haute  'poétique  l  i  o  j  r 

M. de Ml?changy.  ^^^te  toute  uuc  époquo  de  notre  histoire  littéraire, 
comme  V Art  poétique  de  Boileau,  comme  VEncydo- 
pédie,  comme  la  Bibliothèque  des  romans,  M.  de  Mar- 
changy  n'avait  pas  été  sans  étudier  son  sujet  avec 
un  certain  soin  :  il  avait  beaucoup  lu  et  avait  accu- 
mulé beaucoup  de  notes.  Chose  surprenante,  l'histo- 
rien trouvera  dans  les  pages  poétiques  de  ce  singulier 
livre  plus  d'une  indication  précieuse.  Quant  à  l'éru- 
dition positive,  on  ne  saurait  ici  se  montrer  trop  exi- 
geant, ni  demander  à  l'auteur  de  la  Gaule  poétique 
ce  qu'aucun  de  ses  contemporains  ne  possédait  en- 
core :  la  connaissance  de  nos  poèmes  originaux. 
«  L'Épopée  romanesque,  dit  M.  de  Marchangy,  a  deux 
sources  principales  :  la  Chronique  de  Turpin  et  le 
roman  de  Brut.  La  Chronique  de  Turpin  est  apocryphe, 
mais  les  critiques  ont  démontré  qu'elle  a  été  com- 
posée dans  le  ix""  siècle  par  un  moine  du  même  nom. 
Les  romanciers  qui  ont  exploité  avec  le  plus  de  succès 
la  mine  que  leur  ouvrait  la  Chronique  de  Turpin 
furent  Adenez  (sic),  Le  Roi  {sic)  et  Huon  de  Ville- 
neuve. Quant  aux  romans  de  la  Table  ronde,  ils 
furent  d'abord  composés  en  prose  et  plus  tard 
furent  mis  en  vers  par  Chrétien  de  Troyes,  Gautier 


à  ce  pathos  les  beaux  vers  de  la  vraie  Chanson  de  Roland  sur  les  pro- 
diges qui  annoncent  la  mort  du  héros  (1423-1437). 

1.  La  Gaule  poétique,  ou  l'Histoire  de  France  considérée  da^is  ses 
rapports  avec  la  poésie,  l'éloquence  et  les  beaux-arts.  Paris,  1813  et 
années  suivantes. 


CHAP.  X'II. 


ENTRE  1789  ET  1830.  709 

d'Arras  et  Gautier  Auxais  (!)  \  »  Voilà  le  résumé  le  '^'^^JI;™"'' 
plus  exact,  voilà  la  quintessence  de  toute  l'érudition 
de  M.  de  Marchangy,  qui  d'ailleurs  se  contente  le  plus 
souvent  de  la  Bibliothèque  des  romans  et  lui  fait  de 
nombreux  emprunts.  Mais  il  n'a  pas  voulu  rester 
inférieur  à  M.  de  Tressan,  et,  lui  aussi,  après  tant 
d'autres,  s'est  piqué  de  refaire  à  sa  manière  cette 
Chanson  de  Roland  dont  il  ne  soupçonnait  pas  l'exis- 
tence. De  là  ce  Chant  funèbre  en  l'honneur  de  Roland, 
qui  est  un  des  plus  curieux  passages  de  la  Gaule  poé- 
tique et  donnera  à  nos  lecteurs  une  idée  de  tout  l'ou- 
vrage : 

Chant  funèbre  en  l'honneur  de  Roland.  «  Sous  les  pas  de 
Roland,  nos  héros  goûtaient  le  plaisir  des  batailles  dans  les 
champs  de  l'ibérie  et  de  la  Navarre.  Les  tours  de  Pampelune 
et  de  Saragosse  devant  eux  s'étaient  abaissées,  et  sur  leurs 
débris  fumants  le  vainqueur  d'Agramant  et  de  Ferragus  le 
premier  était  apparu.  Les  lueurs  de  sa  redoutable  épée  frap- 
pent d'un  vertige  imprévu  le  perfide  Abutar,  et  sur  les  bords 
de  l'Ëbre  l'altier  Sarrasin  voit  l'arbre  de  son  orgueil  abattu. 
«  Les  sommets  des  hautes  Pyrénées  répandaient  une 
nuit  éternelle  sur  cet  étroit  sentier  que  resserrent  les  escar- 
pements des  rochers  sourcilleux,  et  que  dominent  des  mas- 
ses pendantes  et  des  forêts  redoutées.  A  travers  ces  horreurs 
et  ces  ombres  sinistres,  Roland  passe  avec  sécurité.  Tout  à 
coup  un  bruit  sourd  fait  retentir  la  triple  chaîne  des  échos 
sonores.  Le  preux,  sans  s'effrayer,  lève  les  yeux  et  voit  la 
cime  des  monts  hérissée  de  [Sarrasins]  nombreux. 

(c  Forts  de  leur  nombre  et  plus  encore  de  leurs  postes 
inexpugnables,  les  lâches  crient  au  héros  qu'il  faut  mourir. 
La  grêle  qui,  dans  l'ardente  canicule,  écrase  des  moissons 
entières,  est  moins  bruyante  et  moins  obscure  que  la  nuée 
de  leurs  flèches  sifflantes.  Leurs  carquois  s'épuisent^  mais  ils 
arrachent  les  mélèzes,  les  sapins  et  les  cyprès  ;  ils  font  rou- 
ler des  rochers  énormes  qui,  dans  leur  chute,  détournent  le 
cours  des  torrents,  entraînent  les  neiges  amoncelées.  L'onde 
égarée  écume  et  mugit,  l'avalanche  tonne  et  foudroie,  des 
gouffres  nouveaux  ouvrent  leurs    flancs    ténébreux^    d'où 

1.  Gaule  poétique,  III,  pp.  177,  180,  415,  418. 


CHAP.    XIII. 


710  ENTRE  1789  ET  1830. 

iPART.  LivR.  m.  s'exhalent  des  feux  souterrains.  A  cette  image  de  destruction, 
à  ce  désordre  des  éléments  confondus,  on  dirait  qu'il  faut  que 
l'univers  périsse  pour  que  Roland  périsse  K 

((  Ses  compagnons  ont  disparu.  Mais,  sanglant,  mutilé,  il 
se  montre  encore  debout,  et  c'est  lui  qui  menace.  Il  plane  sur 
le  chaos,  il  lutte  avec  la  nature,  il  triomphe  de  la  mort  qui 
l'assiège  sous  mille  aspects  divers.  0  prodige  d'un  grand 
cœur!  audace  d'un  paladin  immortel!...  Pour  la  première 
fois  le  désespoir  hérisse  sa  chevelure  et  inonde  ses  membres 
nerveux  d'une  sueur  écumante.  Tantôt  il  saisit  son  épée  et 
frappe  en  insensé  les  rochers  qu'il  fend,  les  arbres  qu'il  pul- 
vérise... Les  monts  ont  tremblé,  l'air  a  frémi,  les  bêtes  féro- 
ces regagnent  leurs  tanières,  le  géant  se  cache  entre  les  pins 
de  la  colline,  et  la  sentinelle  des  châteaux  lointains  s'inquiète 
à  ce  chant  surnaturel  qui  se  fait  entendre  jusqu'à  l'armée 
française. 

«...  Roland  expirait.  Les  veines  de  son  col  robuste  avaient 
éclaté,  ses  poumons  déchirés  vomissaient  à  longs  flots  son 
sang  qui  bouillonnait.  Il  expirait,  et  nos  bataillons,  entou- 
rant les  bords  de  l'abîme,  gémissent  pendant  trois  jours  sur 
le  plus  magnanime  et  le  plus  courageux  des  guerriers.  » 

Ce  seul  fragment  suffira  pour  faire  connaître  la 
couleur  générale  de  la  Gaule  poétique  et  le  style  de 
M.  de  Marchangy.  La  Bibliothèque  des  romans  était 
le  plus  souvent  galante  :  la  Gaule  poétique  est  presque 
toujours  déclamatoire;  M.  de  Tressan  était  pimpant, 
sémillant,  agaçant,  charmant;  M.  de  Marchangy  est 
enflé,  pompeux,  guindé,  prétentieux.  Les  deux  livres 
sont  aussi  faux  l'un  que  l'autre. 

La  Gaule  poétique  eut,  malgré  tout,  un  grand  suc- 
cès :  cinq  éditions  furent  rapidement  épuisées.  La 
date  de  la  dernière  dépasse  les  limites  que  nous  avons 
imposées  à  ce  chapitre  :  elle  parut  en  1835. 

1.  On  remarquera  ici  la  ressemblance,  facile  à  expliquer,  de  la  prose 
de  M.  de  Marchangy  avec  les  vers  de  la  Caroleïde.  Ce  sont  presque 
les  mêmes  mots. 


CHAPITRE  XIV 

HISTOIRE    DE   l'ÉPOPÉE    FRANÇAISE   DE    1789    A    1830. 
COMMENCEMENTS    DE    LA    PÉRIODE    DE    RÉHABILITATION. 

—  II.  l'érudition. 


I  PART.  LTVR.  m. 
CHAP.   XIV. 


La  Révolution  française  n'était  pas  faite  pour  ren- 
dre à  nos  épopées  nationales  la  couronne  perdue  de 
leur  antique  popularité.  Le  premier  Empire  fut  lui-   ^aVrinsutuf 
même  trop  occupé  pour  songer  pratiquement  à  cette  ^^'^^iXenœ''''^ 
réhabilitation  de  nos  vieux  poèmes  ;  mais  la  création  nos"viru^pïèmes. 
de  l'Institut  ^  était  heureusement  destinée   à  leur 
préparer  enfin  un  avenir  meilleur.  La  classe  d'His- 
toire et  de  Littérature   anciennes  allait  peu  à    peu 
renouer  les  fils  rompus  de  la  tradition  et  reprendre 
tous  les  grands  travaux  d'érudition  si   brutalement 
interrompus  en  1790.  Parmi  ces  travaux,  il  faut  avant     DomBmi 
tout  mentionner  V Histoire  littéraire  de  la  France,  dont    %ttér^r"f 
le  treizième  volume  parut  en  1814.  Un  ancien  béné- 
dictin, dom  Brial,  fut  le  trait-d'union  vivant  entre 
l'ancienne  Académie  et  la  nouvelle  :  il  enseigna  à  ses 
confrères  tous  les  procédés  de  l'école  bénédictine.  Le 
nouveau  volume  fut  rédigé  par  ce  consciencieux  éru- 
dit  et  par  MM.  de  Pastoret,  Ginguené  et  Daunou  :  il 
contient  plusieurs  Notices  sur  des  poètes  français  et 
provençaux  du  xif  siècle. 

1.  Antérieure  à  TEmpire  (1795  et  1803). 


712  EiNTRE  1789  ET  1830. 

1  PART.  uvR.  m.      Lorsqu'en   1815,  la  paix  fut  rendue  à  FEurope, 

GHAP,  XIV.  ^  'A  l^        J 

les  érudits  respirèrent  et  saluèrent  avec  joie  laurore 

d'une  ère  nouvelle.  Les  bibliothèques  se  rouvrirent 

de  toutes  parts  à  un  public  que  les  manuscrits  du 

Daunou      moven  âg-e  commençaient  à  affriander.  Daunou  écrivit 

et  son  Discours  j  o  >> 

^  ^^rvétatdes    ^Qj^  DiscQurs  SUT  V état  des  lettres  en  France  au  trei- 

lettres  en  Jb  rance 

treizièZ  siècle,  ^^^me  sièck  ^ \  Ics  tomcs  XIV,  XV  et  XVI  de  V Histoire 
littéraire  ^  parurent  coup  sur  coup.  Il  y  était  par  mal- 
heur trop  peu  question  de  nos  épopées  nationales  : 

1.  Le  Discours  sur  l'état  des  lettres  en  France  au  xiii«  siècle  parut 
en  1824,  dans  le  seizième  volume  de  V Histoire  littéraire  dont  il  occupe 
la  plus  grande  partie  ;  mais  M.  Daunou  y  travaillait  depuis  plusieurs 
années.  Nos  Chansons  de  geste,  d'ailleurs,  n'ont  pas  retenu  bien  long- 
temps son  regard  :  quelques  pages  seulement  leur  sont  consacrées,  et 
il  serait  trop  facile  d'y  signaler  de  graves  erreurs.  Toutefois  il  ne  con- 
vient pas  dereprocher  durement  àM.Daunouces  méprises  et  ces  lacunes 
qui  lui  étaient  en  quelque  manière  imposées  par  le  temps  où  il  écrivait. 
Il  parle  du  Chevalier  au  cygne  qu.i^  dit-il,  «  a  été  commencé  par  Renax  et 
achevé  par  Gandor  de  Douay,  lequel  a  rimé  aussi  Ansèis  de  Garthage  ». 
Jehan  de  Flagy,  ajoute  notre  érudit,  «  mit  les  Lorrains  en  vingt-neuf 
mille  vers  de  huit  syllabes  ».  V Histoire  littéraire,  adoptant  l'opi- 
nion du  président  Fauchet,  attribue  à  Huon  de  Villeneuve  «  les 
romans  de  Regnault  de  Montauban^  de  Doolin  de  Mayence  et  des 
Quatre  fils  Aimon.  »  Le  plus  célèbre  de  nos  poètes,  c'est,  aux  yeux 
de  M.  Daunou,  Adenès  le  Roi  «  qui  a  écrit  le  poème  d'Aimeri  de  Nar- 
honne  en  soixante-dix-sept  mille  vers  de  dix  syllabes.  La  Berte 
d' Adenès  a  été  continuée  par  le  Charlemagne  de  Girardin  d'Amiens. 
Enfin,  il  faut  mentionner  deux  romans  provençaux  :  Jaufre  et  Girard 
de  Roussillon».  Comme  on  le  voit,  l'auteur  du  Discours  ne  connaissait 
guères  qu'une  douzaine  de  nos  chansons;  douze  sur  cent.  Or,  M.  Daunou 
passait  légitimement  pour  un  de  nos  plus  consciencieux  et  de  nos 
meilleurs  érudits;  on  peut  juger  par  là  de  tous  les  autres.  — 
2.  Le  quatorzième  volume  deVHistoire  littéraire^  rédigé  par  MM.  de 
Pastoret,  Brial,  Ginguené  et  Daunou,  parut  en  1817.  Une  seule  Notice 
s'y  rapporte  à  nos  études  :  celle  sur  «  Geoffroy,  prieur  de  l'abbaye 
du  Vigeois,  mort  en  1184  ».  =  Le  quinzième  volume  fut  publié  en  1820. 
Les  auteurs  sont  MM.  de  Pastoret,  Brial,  Ginguené,  Daunou  et 
Amaury  Duval.  11  y  faut  signaler  les  Notices  consacrées  à  plusieurs 
troubadours  (pp.  22  et  suiv.;  484-493);  à  Alexandre  de  Paris  et  Lam- 
bert-li-Cors,  auteurs  du  Roman  d'Alexandre  (pp.  119  et  160);  à  Chré- 
tien de  Troyes  (p.  193);  à  Luces  du  Gast,  Gasse  le  Blond,  Gautier 
Map,  Robert  de  Borron,  Hélis  de  Borron,  Rusticien  de  Pise,  auteurs  ou 
translateurs  des  anciens  romans  de  la  Table  ronde  (p.  494  et  ss.).  = 
En  1824,  fut  édité  le  seizième  volume.  Ginguené  était  mort;  Petit-Radel 
était  entré  dans  la  Commission  de  Y  Histoire  littéraire.  Ce  volume  est 
presque  tout  rempli  par  le  Discours  sur  l'état  des  lettres  en  France  au 
xiii«  siècle,  par  Daunou.  (Voy.,  pp.  208  et  suiv.,  ce  qui  se  rapporte  à 
nos  Chansons  de  geste.) 


ENTRE  1789  ET  1830.  713 

quelques  lignes  seulement  leur   étaient  accordées,  ^ part. livr. m. 

CHAI».   XIV. 

comme  par  grâce,  et  dans  ces   quelques  lignes  les 

erreurs  pullulaient.  Mais  Télan  était  donné  ;  mais  le 
présent  inspirait  déjà  quelque  confiance  ;  mais  sur- 
tout, avec  V Histoire  littéraire^  l'avenir  était  assuré. 

Trois  choses  cependant  étaient  nécessaires  pour 
donner  à  une  science  aussi  nouvelle  un  développement 
devenu  indispensable  :  il  importait  que  de  bons  textes 
fussent  publiés  ;  que  de  bonnes  dissertations  éclairas- 
sent les  ténèbres  de  ces  textes  peu  compris  ;  qu'un 
glossaire  de  notre  ancienne  langue  facilitât  enfin  des 
recherches  auxquelles  les  esprits  les  plus  cultivés 
n'étaient  pas  encore  suffisamment  accoutumés. 

On  publia  des  textes  ;  mais  les  mœurs  de  l'époque       Textes 

,  ,       ,  ^      ^  du  moyen  âge, 

n  étaient  pas  beaucoup  plus  pures  que  celles  du  siècle  ^/^j^^^^oo 
précédent  :  le  Directoire  avait  laissé  en  France  cer-  J"'^"'^  ^^^*^- 
taines  habitudes  de  volupté  raffinée  et  de  mollesse 
sensuelle  que  les  Fableaux  seuls  pouvaient  satisfaire. 
Méon  s'empressa  de  réimprimer  le  recueil  graveleux 
de  Barbazan  *  :  le  premier  volume  de  cette  inutile  et 
dangereuse  réimpression  est  orné  d'une  gravure  ob- 
scène, devant  laquelle  on  ne  ferma  pas  trop  les  yeux. 
Le  même  Méon  publia,  en  1814,  le  Roman  de  la 
Rose,  où  tous  les  historiens  de  notre  littérature  virent, 
pendant  cinquante  ans,  où  quelques-uns  voient  encore 
aujourd'hui  le  plus  merveilleux  spécimen  ou,  plutôt, 
le  type  unique  de  toute  la  poésie  du  moyen  âge.  En 
1823,  le  même  érudit  fît  paraître  un  nouveau  Recueil 
de  Fableaux  et  de  Contes  inédits,  et,  en  1826,  le 
Roman  de  Renard,  cette  œuvre  si  profondément  vol- 
tairienne  d  un  siècle  si  chrétien  \  En  1827,  MM.  Plu- 

1.  Fableaux  et  Contes  des  poètes  français  dit  xi^  au  xv^  siècle,  par 
Barbazan  ;  nouvelle  édition,  par  Méon,  1808(quatre  vol.  in-8).  —  2.  Qua- 
tre vol.  in-8.  Un  Supplément  a  été  publié  en  1835  par  M.  Chabaille. 


714  ENTRE  1789  ET  1830. 

,  PART.  LivR.  m.  quet  et  Auguste  Leprévost  mirent  pour  la  première 
fois  en  lumière  le  Roman  de  Rou  et  des  Ducs  de  Nor- 
mandie \  Roquefort  de  Flaméricourt,  qui  avait  donné 
dès  1815  une  nouvelle  édition  de  V Histoire  de  la  vie 
privée  des  Français,  par  Legrand  d'Aussy,  publiait, 
en  1820,  les  Poésies  de  Marie  de  France  ^  Cependant, 
dans  Fombre,  un  poète,  assez  mal  vu  du  gouverne- 
ment impérial.  Fauteur  des  Templiers,  l'illustre  Ray- 
nouard,  avait  préparé  en  silence  son  Choix  de  poésies 
originales  des  Troubadours,  qui  allait  si  utilement 
paraître  au  lendemain  de  Waterloo  ^  Nous  devrions 
être  fiers  de  notre  Raynouard,  autant  que  les  Alle- 
mands de  leur  Diez.  On  oublie  trop  et  trop  vite  en 
France  *. 
Dissertations  Lcs  Disscrtatlous  sont  en  petit  nombre.  Malgré  la 
dans  le  môme    profoudo   médiocHté  de  son  auteur,  il  convient  de 

temps.  ^  o  T\       1*  1       1 

Les  Cours     ç^^r  d'abord  le  livre  de  Roquefort  .De  létat  de  la 

publics  :  -i 

M.  j.  de^chénier^^^'^^^  française  dans  les  xif  et  xiif  siècles,  La  même 
Aimé  Martin,  ^j^^éc,  cu  1815,  Benoiston-de-Châteauneuf  publiait 
son  Essai  sur  la  poésie  et  les  poètes  français  aux  xii% 
xiif  et  nis''  siècles.  Quatre  ans  auparavant,  en  1811, 
Théodore  Lorrin  avait  écrit  son  opuscule  intitulé  :  Des 
avantages  qu'on  pourrait  tirer  de  la  lecture  des  anciens 
romans.  Comme  on  le  voit,  les  intelligences  se  te- 
naient en  éveil.  Marie-Joseph  de  Chénier,  dans  son 
Cours  de  littérature,  professé  à  FAthénée  de  Paris  en 
1806  et  1807  ^  consacrait  toute  une  leçon  aux  Romans 


1.  Rouen,  deux  volumes  in-8.  —  2.  V.  aussi  les  Fables  inédites  des 
xii^,  xiiie  et  xive  siècUs,  publiées  en  1825  par  A.-C.-M.  Robert  (Paris, 
deux  volumes  in-8).  —  3.  Choix  de  poésies  originales  des  Trouba- 
dours'^ par  M.  Raynouard,  1816-1821,  six  volumes  in-8.  —  4.  Ce  n'est 
qu'en  1826  que  Diez  publia,  à  Zwickau,  son  livre  :  Lie  Poésie  der  Trou- 
badours^ qui  fut  traduit  en  1845  par  M.  de  Roisin.  En  1829,  il  fît  pa- 
raître ses  Leben  und  Werke  der  Troubadours^  et  Galvani,  la  même 
année,  publia  ses  Osservazioni  sulla  poesia  de'  Trovatori.  —  5.  Ce 
Cours  a  été  publié  à  Paris  en  1818, 


ENTRE  1789  ET  1830.  715 

français  depuis  le  règne  de  Louis  VII  jusqu'à  celui  '""^n 
de  François  T'  \  Dans  ces  mêmes  salles  de  l'Athénée,  ~ 
Aimé  Martin  fit,  pendant  Thiver  de  1813à  1814,  un 
autre  Cours  sur  notre  poésie  française  où  il  s'abaissa 
jusqu'à  parler  de  nos  poètes  du  moyen  âge.  Malgré 
mille    épigrammes  dirigées   contre  eux ,   les  Cours 
publics  ont  en  France  une  influence  qu'on  ne  saurait 
méconnaître.  Voulez-vous  savoir  exactement  quels  sont 
chez  nous  les  progrès  de  telle  ou  telle  science  à  telle  ou 
telle  époque? Lisez  les  Cours  publics,  et  soyez  persuadé 
que  le  professeur  aura  donné  à  peu  près  la  mesure  de 
l'érudition  de  son  temps.  Il  en  a  certainement  été 
ainsi  pour  le  Cours  sur  la  littérature  du  moyen  âge, 
que  professa  M.  Villemain  à  la  fin  de  la  Restaura- 
tion. Il  est  facile  aujourd'hui  de  trouver  ces  leçons 
insuffisantes  :  l'auteur  de  V Histoire  de  Cromwell  n'y 
parle,  en  eflfet,  que  de  nos  lyriques,  et  c'est  à  peine 
s'il  semble  connaître,  par  ouï  dire,  nos  pauvres  romans 
de  chevalerie  qu'il  divise  en  trois  cycles  :  ceux  de 
Charlemagne,  d'Artus  et  d'Amadis.  Quand  il  en  vient 
à  traiter  de  l'épopée,  c'est  en  Italie  qu'il  va  chercher 
ses  exemples,  et  c'est  à  la  Divine  Comédie  qu'il  les 
demande.   Mais,  on  ne  saurait  trop  le  répéter,  tel 
temps,  tel  professeur.  M.  Villemain  suivait  son  siècle, 
et  même,  sans  aucune  flatterie,  on  peut  dire  qu'il  le 
précédait.  Un  Cours  tout  entier  consacré  à  la  littéra- 
ture du  moyen  âge,  à  cette  littérature  qui,  aux  yeux 
des  trois  siècles  précédents,  n'avait  même  pas  le  mérite 
d'exister!  Quel  incontestable  progrès  !  Laissons  sourire 
de  dédain  ceux  qui,  jetant  aujourd'hui  les  yeux  sur  les 
leçons  de  M.  Villemain,  y  relèvent  des  erreurs  considé- 
rables et  des  lacunes  plus  regrettables  encore.  Sans  de 

1   (Eiwre  de  M-J.  Chénier  (Paris,  1825,  tome  IV,  pp.  128-167). 


LIVR.  m. 
CHAP.   XIV. 


1  PART.   LIVR.  m 
CHAP.  XIV. 


716  ENTRE  1789  ET  1830. 

tels  livres,  que  nous  avouons  d'ailleurs  être  fort  impar- 
faits, beaucoup  d'autres,  qui  sont  excellents,  n'au- 
raient peut-être  point  paru  plus  tard.  Toute  science 
a  ses  précurseurs. 
Les^ Glossaires  Qucllc  quc  solt  l'utilité  dcs  cours  publics,  une 
de  Roquefort,  certaine  éloquence  y  occupe  souvent  la  place  de  la 
véritable  érudition.  De  bons  Dictionnaires  de  notre 
ancien  langage  étaient  certainement  plus  utiles  :  Ro- 
quefort eut  le  mérite  de  le  comprendre.  Il  vint  au 
secours  de  tous  ces  érudits  un  peu  embarrassés,  un  peu 
bégayants,  en  publiant  son  Glossaire  de  la  langue 
romane^  «  rédigé  d'après  les  manuscrits  de  la  Biblio- 
thèque impériale  et  précédé  d'un  Discours  sur  l'ori- 
gine et  les  progrès  de  la  langue  française  ^  ».  Pauvre 
ouvrage,  sans  doute,  et  qui  aujourd'hui  provoque  sou- 
vent le  rire  et  le  mépris  ;  mais  ouvrage  envers  lequel 
il  convient  de  n'être  pas  injuste  et  qui  a  rendu  d'in- 
contestables services.  Roquefort,  d'ailleurs,  ne  connaît 
qu'un  petit  nombre  de  nos  chansons  de  gestes  :  il 
mentionne  très  vaguement  la  Chanson  de  Roland,  la 
Conquête  d'outre-mer  et  le  Roman  de  Guillaume  au 
court  nez^,  11  cite  également  quelques  chansons  déjà 
citées  par  Du  Gange  ^  ;  mais,  en  général,  tous  ses 
exemples  sont  choisis  dans  le  Roman  de  la  Rose^  dans 
les  Romans  de  la  Table  ronde  et  dans  lesFableaux  \ 


1.  Paris,  deux  vol.  in-8,  1808.  Un  Supplément  a  été  publié  en  1820.  — 
2.  Tome  I,  p.  xxvi.  —  3.  Dans  tous  les  livres  précédemment  mention- 
nés, il  n'est  presque  jamais  question  de  nos  Chansons  de  geste  que 
Roquefort  cependant  définit  «  des  chansons  historiques  où  Ton  célébrait 
les  hauts  faits  des  guerriers  ».  Dans  un  Dictionnaire  universel^  publié 
par  Prud'homme  en  1812,  «  on  renvoie  les  lecteurs  à  la  jolie  chanson 
de  «  Roland  qu'a  suppléée  M.  de  Tressan,  à  défaut  de  l'ancienne  qui 
rt  s'est  perdue  par  l'injure  du  temps.  »  Et  ailleurs,  on  affirme  très 
placidement  que  «  la  Chronique  de  Turpin  est  l'œuvre  d'un  moine  du 
xvi«  siècle  î  »  —  4.  Dans  la  période  qui  s'-étend  de  1800  à  1830,  il  nous 
reste  encore  à  mentionner,  comme  œuvre  d'érudition,  les  Tables 
généalogiques  des  héros  de  romans  avec  un  Catalogue  des  prin- 
cipaux ouvrages  de  ce  genre^  par  Dutens  (Londres,   vers  1810);  -— 


ENTRE  1789  ET  1830.  717 

Rien  de  plus,  jusqu'en  1830;  rien  de  plus,  et  c'est 
peu  de  chose. 

Mais  enfin,  comme  nous  l'avons  montré  plus  haut, 
un  grand  mouvement  entraînait  en  France  tous  les 
esprits  vers  la  littérature  et  l'art  du  moyen  âge.  Les 
érudits  n'étaient  plus  les  seuls  qui  eussent  le  «  tour- 
ment de  notre  passé  national  ».  L'œuvre  d'un  poète, 
le  Génie  du  Christianisme,  avait  singulièrement  activé 
cette  évolution  qu'en  1831  l'œuvre  d'un  autre  poète, 
Notre-Dame  de  Paris,  devait  encore  accélérer  plus 
vivement.  Nous  avons  vu  tout  à  l'heure  que  l'on  com- 
mençait à  admirer  les  portails  et  les  chapiteaux 
gothiques,  à  se  passionner  pour  Fogive  et  pour  le 
flamboyant.  De  cette  admiration  presque  involontaire 
et  inconsciente  à  l'étude  et  à  l'admiration  de  nos 
vieux  romans,  il  n'y  avait  pas  loin.  Pour  nos  épopées 
nationales  le  temps  de  la  réhabilitation  était  enfin  venu. 

Or,  un  certain  jour  de  l'année  1829,  arriva  à  Paris 
le  premier  exemplaire  d'un  livre  allemand  que  peu 
d'érudits  français  furent  d'abord  appelés  à  connaître. 
Ce  livre,  c'était  notre  Fierabras  provençal,  publié  à 
Berlin  par  Immanuel  Bekker. 

C'était  le  premier  de  nos  poèmes  nationaux  qui  fût, 
dans  son  intégrité,  admis  enfin  aux  honneurs  de  l'im- 
pression \ 


I  PART.   LIVR.    m. 
CHAP.   XIV. 


Publication 
du  Fierabras 

provençal 
par  Immanuel 
Bekker  (1829). 


le  livre  de  Simonde  de  Sismondi  :  De  la  littérature  du  midi  de  VEtirope 
(Paris,  trois  éditions,  1813, 1819, 1829)  ;  —un  article  de  M.  Louis  de  Mus- 
set, dans  les  Mémoires  de  la  Société  des  antiquaires  (t.  I,  p.  145-171, 
année  1817),  où  sont  publiés  quelques  extraits  du  Roman  de  Roncivals 
d'après  un  manuscrit  de  la  Bibliothèque  particulière  de  Louis  XVI 
à  Versailles  (manuscrit  que  M.  Guyot  des  Herbiers  offrit  bientôt 
à  la  Bibliothèque  du  Roi);  —  la  livraison  d'août  1817  du  journal 
anglais  The  Gentleman's  Magazine,  où  M.  J.-F.  Conybeare  annonce 
la  publication  de  certains  extraits  du  Roland  d'Oxford.  Enfin,  il  ne  faut 
pas  oublier,  si  Ton  veut  être  complet,  que  dès  1822  M.  Bourdillon  com- 
mençait son  travail  sur  le  Roman  de  Roncevaux. 

1.    Ler  Roman  Ferabras  herausgegeben  von   Immanuel  Bekker, 
Berlin,  1829,  in-4. 


718  ENTRE  1789  ET  1830. 

I  PART.  LivR.  III.       Nous  ne  voudrions  pas  ici  nous  laisser  aller  à  un 

CHAP.  XIV.  A 

enthousiasme  excessif;  mais,  en   réalité,  c'était  un 

véritable  événement  que  ce  livre  de  Berlin.  Les  éru- 
dits  de  France  avaient  sous  les  yeux  un  type  complet 
de  nos  chansons  de  geste,  avec  leur  versification  sin- 
gulière, avec  leurs  grandes  laisses  monorimes,  avec 
leurs  épithètes  a  homériques  »,  avec  leurs  héros  si 
vivants  qui  se  groupaient  autour  du  vieux  Charles  à 
la  barbe  fleurie.  Certes,  Fierabras  est  loin  d'être  une 
œuvre  de  premier  ordre;  mais  ceux  qui  eurent  le 
courage  de  lire  le  pauvre  poème  édité  par  Bekker, 
durent  ressentir  quelque  chose  de  cette  émotion  que 
l'on  éprouve,  dans  les  fouilles  lointaines,  avoir  sortir 
du  sol  la  beauté  encore  inconnue  d'une  statue  romaine 
ou  grecque. 

C'est  à  l'Allemagne  que  nous  avons  dû  cette  joie, 
et  il  convient  de  reconnaître  qu'elle  s'est  montrée 
avant  nous  soucieuse  de  notre  gloire. 


CHAPITRE  XV 

PÉRIODE    DE     RÉHABILITATION. 
I.    DE    1830    A    1870. 


Nous  voici  enfin  arrivé  à  cette  époque  vers  laquelle  »  i^rt.  livr.  m. 

'■         ^  ^  CHAP.  XV. 

nous    soupirions   depuis   si   longtemps.    Depuis    le 

xïif  siècle,  en  effet,  nous  avons  tristement  suivi  les   Rjsurné  rapide 

^  ^  de  1  histoire 

phases  d'une  décadence  qui,  au  lieu  de  se  précipiter  *^^°degest?°"' 
rapidement,  s'est  prolongée  douloureusement  peu-  jusqu'à  iSo. 
dant  près  de  six  cents  ans.  Nos  romans  n'ont  pas 
su  mourir  avec  promptitude  et  nous  ont  ennuyé  de 
leur  interminable  agonie.  Mais  enfin  voici  qu'une 
faible  lueur  a  lui.  Dès  le  commencement  de  notre  siè- 
cle, il  y  a  eu  des  désirs,  des  tendances  que  nous  avons 
eu  la  joie  de  constater  et  qui  ont  eu  pour  objet  une 
connaissance  plus  approfondie  de  notre  littérature 
épique.  Néanmoins,  il  nous  fallait  mieux.  La  seule 
réhabilitation  efficace,  pour  nos  chansons  de  geste, 
c'était,  comme  nous  l'avons  dit,  la  publication,  la 
mise  en  lumière  de  leurs  textes  originaux.  Notre 
siècle  se  mit  à  l'œuvre  :  Immanuel  Bekker  donna 
l'exemple  en  publiant  le  Fierabras  provençal.  La 
France  eût  dû  commencer. 

La  publication  du  Fierabras  n'eut  que  peu  de  reten- 
tissement malgré  Fappui  que  M,  Raynouard  prêta  à 


PART.   DVR.   m. 
CHAP.   XY. 


720  LA  RÉHABILITATION  (1830-1870). 

M.  Bekker  \  C'est  alors  que  Michelet  '  et  Quinet  ' 
essayèrent  d'éveiller,  par  leur  parole  déjà  retentis- 
sante, l'attention  publique  obstinément  endormie. 
Rien  n'y  fit.  Le  texte  édité  par  l'érudit  de  Berlin  était 
provençal  :  c'est  assez  dire  qu'il  n'était  chez  nous 
compris  de  personne.  Nos  méridionaux  eux-mêmes 
se  montraient  fiers  d'oublier  le  patois  dont  Mistral 
était  appelé  à  relever  la  gloire,  et  Ton  connaît  cette 
jolie  histoire  du  poète  Jasmin  obligé  de  traduire  et 
d'expliquer  son  premier  poème  à  ses  compatriotes 
d'Agen. 

Qu'y  avait-il  à  faire,  et  quel  remède  apportera  cet 
engourdissement  universel? 

Il  fallait  publier  une  chanson  de  geste  française. 

C'est  ce  que  fit  Paulin  Paris,  en  éditant  Tœuvre,  à 
la  fois  médiocre  et  charmante,  du  trouvère  Adenet,  le 
Roman  de  Berte  aus  grans  pies  \  C'était,  on  peut 
le  dire,  un  acte  de  courage  ;  c'était  même  une  véri- 
table témérité. 


1.  Journal  des  Savants,  1831,  p.  129  et  ss.  —  2.  Lettre  sur  les  Epo- 
pées du  moyen  âge  (article  de  la  Bévue  des  Beux-Mondes^  juil- 
let 1831).  —  3.  Rapport  à  M.  le  Ministre  de  l'Instruction  publique 
sur  les  Epopées  françaises  du  xii®  siècle  restées  jusqu'à  ce  jour  en 
manuscrit  dans  les  Bibliothèques  du  Boi  et  de  l'Arsenal  (publié  dans 
la  Bévue  de  Paris,  XXVll,  1831,  pp.  129-142).  —  4.  «  Le  Boman  de 
Berte  aus  grans  pies,  précédé  d'une  Dissertation  sur  les  Bomans  des 
douze  pairs,  par  M.  Paulin  Paris,  de  la  Bibliothèque  du  Roi,  1832. 
in-12.  »  En  tête  de  cette  publication  se  trouve  en  effet  la  célèbre  Lettre 
à  M.  de  Monmerqué  sur  les  Bomans  des  douze  Pairs  de  France.  l\  est 
permis  d'affirmer  que  cette  Lettre  a  contribué  largement  à  la  création  de 
cette  science  toute  nouvelle  de  notre  poésie  notianale:  «  Je  hasarderai, 
dit  Tauteur,  quelques  réflexions  sur  le  système  de  tous  ces  ouvrages  que 
j'appellerais  de  grand  cœur  nos  Epopées  françaises,  si  l'on  n'avait  pas 
décidé,  depuis  Ronsard,  Chapelain  et  Voltaire,  que  les  Français  n'ont 
pas  la  tête  épique  »  (p.  viii).  Puis,  après  avoir  divisé  nos  Romans  en 
trois  familles,  suivant  qu'ils  se  rapportent  à  l'antiquité,  à  la  Bretagne 
ou  à  la  France,  M.  Paulin  Paris  arrive  à  examiner  en  détail  ces  derniers 
poèmes,  qui,  pour  la  première  fois  en  Allemagne  et  en  France, 
reçoivent  de  l'érudition  moderne  leur  véritable  nom,  celui  de  Chansons 
de  geste  (page  xvin).  Il  plaide  ensuite  avec  ardeur  la  cause  de  cette 
littérature  inconnue,  montre  la  diffusion  de  nos  romans  à  travers 
toute  1  Europe,  proteste  contre  les  errements  de  Boileau,  esquisse  un 


LA  REHABILITATION  (1830-1870).  721 

Ce  roman,  d'ailleurs,  était  merveilleusement  choisi, 
et  l'on  ne  pouvait  mieux  débuter  :  sa  langue  était  de 
celles  qu'il  n'est  pas  malaisé  de  comprendre  ;  il  repro- 
duisait une  légende  qui  offre  de  singulières  ressem- 
blances avec  la  légende  très  populaire  de  Geneviève 
de  Brabant  ;  il  n'était  pas  jusqu'à  son  titre  étrange 
qui  ne  sollicitât  l'attention.  Cette  publication  eut  des 
résultats  considérables,  et  ce  n'est  pas  sans  une  très 
légitime  fierté  que  Paulin  Paris  a  pu  se  vanter  d'avoir, 
lui  le  premier,  fait  connaître  ce  qu'était  une  chanson 
de  geste  :  «  C'est  moi,  nous  disait-il  un  jour,  qui  ai 
retrouvé  ce  nom  même  de  chanson  de  geste,  depuis  trop 
longtemps  oublié  ».  Véritablement  cette  année  1832 
mérite  de  retenir  notre  regard.  Un  élève  de  l'Ecole 
normale,  que  ses  études  sur  l'antiquité  n'avaient  nul- 
lement préparé  à  une  érudition  aussi  nouvelle,  M.  H. 
Monin  écrivit  alors  sa  fameuse  Dissertation  sur  le  Ro- 
man de  Roncevaux  ^  où,  ne  connaissant  pas  le  texte 


I  PART.  LIVR.  lU. 
GHAP.   XV. 

Première  période  : 

rinitiation . 

Publication  en 

1832 

de  Berte  ans 

grans  pies 

par 
Paulin  Paris. 


traité  de  la  versification  de  nos  épopées,  déclare  que  le  Roman  de 
Roncevaux  conservé  à  la  Bibliothèque  du  Roi  est  la  véritable  Chan- 
son de  Roland  qui  retentit  à  Hastings,  et  répond  enfin  avec  énerg-ie 
aux  différents  reproches  littéraires  dont  nos  Chansons  de  geste  ont 
été  l'objet.  C'est  ce  qui  lui  donne  l'occasion  de  traiter  rapidement  la 
question  de  la  Chronique  de  Turpin  dont  il  établit  fort  imparfaite- 
ment la  date  et  dont  il  démontre  la  fausseté.  Telle  est  cette  Lettre 
où  les  erreurs  et  les  lacunes  peuvent  aujourd'hui  être  trop  facile- 
ment signalées,  mais  sans  laquelle  nous  n'aurions  peut-être  pas  assisté 
au  spectacle  si  désiré  de  la  réhabilitation  définitive  de  nos  vieux 
poèmes. 

1.  Dissertation  sur  le  Roman  de  Roncevaux,  par  H.  Monin,  élève  de 
l'Ecole  normale,  Paris  ;  imprimé  par  autorisation  du  Roi  à  l'Impri- 
merie royale,  1832,  in-8.  Cette  petite  brochure  mérite  de  n'être  jamais 
oubliée.  Ce  n'est  pas  qu'elle  puisse  être  aujourd'hui  de  quelque 
utilité  scientifique  :  elle  est  depuis  longtemps  dépassée.  Mais,  avec 
la  Berte  aus  grans  pies  de  Paulin  Paris,  elle  eut  le  privilège  d'éveil- 
ler en  France  une  question  trop  longtemps  endormie.  Il  importe  de 
remarquer  tout  d'abord  que  la  Dissertation  de  M.  Monin  porte,  non 
pas  sur  le  texte  d'Oxford,  complètement  inconnu  à  cette  époque,  mais 
sur  ce  remaniement  médiocre  qui  est  conservé  à  la  Bibliothèque 
nationale.  M.  Monin  commence  par  analyser  ce  poème  de  seconde 
main  (p.  1-63).  Puis,  il  entreprend  d'en   fixer  la  date  :  «  Le  Roman 


1  PART.    LIVR.    111. 
CHAP.    XV. 


722  LA  RÉHABILITATION  (1830-1870). 

d'Oxford  et,  n'ayant  sous  les  yeux  qu'un  remaniement 
du  xiif  siècle,  il  arrive  néanmoins  à  découvrir  d'éton- 
nantes vérités  sur  la  légende  de  Roland,  sur  l'âge  et  la 
physionomie  de  son  roman,  et  sur  le  parti  qu'on  peut 
tirer  de  la  lecture  d'une  telle  œuvre  pour  la  peinture 
des  mœurs  à  l'époque  où  elle  fut  composée.  C'était  le 
temps  où  M.  Fauriel  charmait  ses  auditeurs  en  leur 
exposant,  dans  une  chaire  célèbre,  les  origines  de 
l'épopée  chevaleresque.  Esprit  vif,  enthousiaste,  bril- 
lant, aimant  trop  le  Midi  en  méridional  et  la  Gascogne 
en  Gascon,  il  se  proposait  avant  tout  de  revendiquer 
pour  la  langue  d'oc  toute  la  gloire  de  notre  littérature 
épique  :  «  Le  Midi  a  tout  fait,  s'écria-t-il,  et  la  France 
n'a  guères  été  que  notre  plagiaire.  »  Par  la  «  France  »,  il 
faut  entendre  ici  toute  notre  région  de  langue  à' oui 
et  tout  le  pays,  enfin,  de  ceux  que  Mistral  et  Jasmin 
appellent  des  «  Francimans  ».  M.  Fauriel  nous  appa- 
raît comme  un  homme  qui  tient  dans  une  main  des 
vérités  et  dans  l'autre  des  paradoxes,  et  qui  vous 
jette  à  la  tête  les  deux  poignées  à  la  fois.  N'ayant 
presque  rien  lu  de  nos  vieux  poèmes,  il  les  devinait 


de  Roncevanx,  dit-il,  appartient  par  sa  rédaction  primitive  aux  pre- 
mières années  du  xiii^  siècle.  »  L'auteur,  ensuite,  se  pose  ce  problème  : 
«  Ce  Roman  se  chantait-il?»  et  il  répond  par  Taffirmative.  «  Mais 
faut-il  voir  dans  cette  oeuvre  trop  littéraire  la  primitive  Chanson  de 
Roland?—  Non,  répond  M.  Monin;  »  et  il  établit  que  les  récits  rela- 
tifs à  la  mort  du  neveu  de  Charlemag-ne  étaient  depuis  long-temps 
Tobjet  de  traditions  nationales  et  de  légendes  populaires.  La  Chro- 
nique de  Turpin  renvoie  elle-même  ses  lecteurs  à  des  cantilènes  anté- 
rieures :  «  Mais  ne  serait-ce  pas  sur  cette  Chronique  qu'a  été  construit 
le  Roman  de  Roncevaux?  »  M.  Monin  prouve  aisément  le  contraire. 
Il  termine  son  argumentation  en  montrant  que  la  défaite  de  Ronce- 
vaux  a  des  fondements  sérieusement  historiques  ;  que  des  faits  très 
réels  ont  été  défigurés  dans  le  roman,  et  qu'il  y  faut  chercher  la  pein- 
ture des  mœurs  féodales,  et  non  pas  des  mœurs  du  viii^  siècle.  Telle 
est  l'analyse  substantielle  de  toute  la  Dissertation  de  M.  Monin. 
En  1893,  elle  fait  sourire  :  en  1832,  elle  était  d'une  hardiesse  presque 
téméraire.  (Cf.  V Examen  critique  de  la  Dissertation  de  M.  Monin  sur 
le  Roman  de  Roncevaux^  par  Francisque  Michel,  Paris,  1832;  in-8,  et 
les  articles  de  Raynouard  dans  le  Journal  des  savants  de  1832.) 


LA  RÉHABILITATION  (LS30-1870).  723 

avec  une  puissance  d'intuition  que  ses  plus  grands 
adversaires  ne  lui  ont  jamais  refusée  \  Remarquez - 
cependant,  et  n'oubliez  pas  que  le  meilleur  texte 
épique  de  la  France  n'était  pas  encore  connu  :  «  Ce 
fut,  dit  M.  Magnin,  ce  fut  entre  les  mois  de  juillet  et 
d'octobre  1832,  que  M.  Francisque  Michel  fut  informé 
de  la  présence  à  Oxford  du  manuscrit  de  Roland,  et 
il  eut  sur  le  champ  l'heureuse  prévision  de  son  impor- 
tance. »  Encore  une  gloire  pour  cette  année  1832, 
qui  vit  paraître  tant  d'œuvres  littéraires  de  premier 
ordre. 

Si  nous  ouvrons  aujourd'hui  ces  vieux  livres,  nous 
ne  les  trouvons  pas,  hélas!  à  l'abri  de  toute  critique. 
Il  est  certain  que  ces  textes  ne  sont  pas  toujours 
établis  avec  toute  la  correction  que  nous  serions  en 
droit  de  souhaiter  ;  il  est  certain  que  cette  annotation 
est  peu  exacte,  quand  elle  n'est  pas  tout  à  fait  fausse. 
On  ne  peut  se  défendre  de  hausser  un  peu  les  épaules 
à  la  lecture  de  telle  étymologie  étrange,  de  tel  contre- 
sens qu'un  étudiant  de  vingt  ans  rougirait  mainte- 
nant de  commettre.  C'est  vrai,  c'est  trop  vrai.  Mais  je 
dis  que,  malgré  tant  d'erreurs  et  malgré  tant  de 
lacunes,  nous  ne  devons  toucher  qu'avec  respect  à 
ces  livres  d'initiation  ;  je  dis  qu'il  y  a  de  l'ingratitude 
à  venir  aujourd'hui  les  critiquer  avec  une  âpre  et 
injuste  sévérité;  je  dis  que  sans  eux  nous  ne  serions 


1.  De  V origine  de  l'Épopée  chevaleresque  du  moyen  âge,  par  Fau- 
riel:  Revue  des  Deux-Mo7ides,  le»'  et  15  septembre;  15  octobre;  l^r  et 
15  novembre  1832.  ~  Première  leçon  :  Considérations  générales  sur 
les  Chansons  de  geste.  Deuxième  leçon  :  Romans  carlovingiens ;  ma- 
tière et  arguments.  Troisième  leçon  :  Romans  carlovingiens;  forme 
et  caractère  poétique.  Quatrième  et  cinquième  leçons  :  Romans  de  la 
Table  ronde.  Sixième-onzième  leçons  :  Romans  provençaux.  C'est  dans 
ces  dernières  leçons  que  le  professeur  se  laisse  aller  à  tous  les  excès 
de  son  système  ;  c'est  là  qu'il  signale  plus  de  cent  romans  proven- 
çaux; c'est  là  qu'il  va  jusqu'à  dire  :  «  Le  cycle  de  l'Epopée  carlovin- 
gienne  fut  en  provençal  plus  étendu  et  plus  varié  qu'en  français.  » 


l   PART.   LIVR.   m. 
CHAP.  XV. 


f 


l  PART.    LIVR.  111 
CHAP.  XV. 


724  LA  RÉHABILITATION  (1830-J87Û). 

peut-être  rien.  On  ne  rend  pas  assez  justice,  notam- 
~  ment  dans  le  monde  des  érudits,  à  ceux  qui  ouvrent 
une  voie  nouvelle,  qui  se  mettent  les  mains  et  les 
pieds  en  sang,  qui  se  blessent,  qui  se  meurtrissent 
pour  nous  donner  le  délicat  plaisir  de  marcher  un 
jour  sur  un  chemin  bien  aplani,  bien  doux,  sans  cail- 
loux et  sans  épines.  Nous  leur  devons  de  la  recon- 
naissance, et  il  est  peu  décent,  à  mon  avis,  de  se 
moquer  de  ces  vieux  combattants,  en  regardant,  pour 
les  railler,  les  traces  de  ces  blessures  qui  nous  ont 
été  si  profitables.  Je  les  remercie,  quant  à  moi,  du 
fond  du  cœur  :  ils  m'ont  appris  le  peu  que  je  sais  ou 
m'ont  mis  en  état  de  l'apprendre. 

Si  bien  choisi  qu'il  fût,  le  roman  de  Berte  (le  pre- 
mier qui  eut  été  publié  en  France)  était  manifes- 
tement une  œuvre  de  la  décadence  et  ne  donnait 
qu'une  idée  fort  affaiblie  de  notre  antique  épopée. 
Pour  tout  dire,  il  n'était  qu'à  moitié  épique.  En  1834, 
Paulin  Paris  publia  un  second  poème,  mais  vraiment 
primitif  celui-là,  et  primitif  jusqu'à  la  sauvagerie, 
jusqu'à  la  barbarie  :  Garin  le  Loherain  \  Certes  il 
manquait  à  ces  vers  farouches  le  sentiment  national, 
Famour  de  la  France;  certes  ils  étaient  de  nature  féo- 
dale et  presque  germanique  :  mais  que  de  beautés 
mâles,  mais  quel  accent  épique!  Et  qu'y  a-t-il  de 
comparable  au  récit  de  la  mort  de  Begon  «  le  plus 
preux,  le  plus  loyal  chevalier  qui  fût  jamais  sous  le 
ciel  »  ?  Ce  ne  sont  plus  là  les  alexandrins  doux  et  mous 
de  Berte^  mais  de  rudes  décasyllabes  qui  sont  serrés 
et  forts  comme  les  mailles  d'un  haubert.  Pour  beaux 
qu'ils  fussent,  ils  ne  convertirent  pas  cependant  les 

1.  Li  romanis  de  Garin  le  Loherain^  piihliè  pour  la  première  fois  et 
précédé  de  V Examen  du  systèm^e  de  M .  Fauriel  sur  les  romans  carlo- 
vingiens,  par  M.  Paulin  Paris,  1833,  in-12. 


LA  RÉIÏABILITATION  (1830-1870).  72"] 

ennemis  de  cette  épopée  qui  voyait  pour  la  seconde 
fois  la  lumière  du  jour  :  Paulin  Paris  fut  de  nouveau 
attaqué  et  se  défendit  avec  une  jeune  et  vaillante 
impétuosité.  Il  faut  néanmoins  avouer  qu'il  manquait 
à  Garin  un  élément  important  pour  entraîner  les 
âmes,  et  ceux-là  même  qui  savaient  Padmirer  n'en 
étaient  pas  émus.  Des  batailles  superbes,  du  beau  sang 
rouge  répandu  à  torrents,  des  meurtres  horribles  et 
des  plus  horribles  représailles,  tous  ces  spectacles 
étaient  faits  pour  étonner  Pesprit,  mais  non  pour  attein- 
dre le  cœur.  Ce  n'était  pas  français,  ce  n'était  pas 
national.  Avec  de  tels  chefs-d'œuvre,  la  cause  de  notre 
épopée  n'eut  jamais  été  gagnée.  On  attendait  nescio 
çindmajm.  C'est  alors,  c'est  en  1836  que  Francisque 
Michel  revint  d'Oxford  avec  la  copie  du  Roland  de  la 
Bodléienne  ;  c'est  alors  qu'il  publia  *  ce  poème  qu'il  est 
aujourd'hui  permis  de  rapprocher  de  V Iliade.  Les  vers 
du  Roland  ne  sont  peut-être  pas  mieux  frappés  que 
ceux  de  Garin  ;  ils  ne  sont  ni  plus  naturels,  ni  plus 
mâles  ;  mais  ils  sont  français,  mais  l'amour  de  la  patrie 
française  y  frémit  et  les  échauffe, mais  ils  font  battre  le 
cœur,  mais  ils  font  pleurer.  Une  incontestable  unité 
donne  en  outre  à  ce  poème  une  valeur  littéraire 
qu'aucun  autre  ne  possède  à  ce  point.  Cependant  il 
ne  conquit  pas  d'emblée  cette  seconde  popularité  à 
laquelle  il  avait  droit,  et  il  a  fallu  la  guerre  de  1870 
pour  nous  en  donner  l'intelligence  et  l'amour.  Sedan 
a  fait  comprendre  Roncevaux. 

D'autres  chansons  vinrent  bientôt,  si  je  puis  ainsi 
parler,  se  grouper  autour  de  ce  Roland  qui  méritait  la 
première  place  et  la  gardera  toujours.  Ce  fut,  dès 


1.  La  Chanson  de  Roland  on  de  Roncevaux  du  xii«  siècle^  publiée 
pour  la  première  fois  d'après  le  7nanuscrit  de  la  Bibliothèque  Bo- 
dléienne d'Oxford,  par  Francisque  Michel,  Paris,  1836,  in-8. 


I  PART,  LlYR.   III. 
CHAP.  XV. 


I    PART.    LIVR.    111. 
CHAP.  XV. 


726  LA  RÉIIABlLlTATlOxN  (1830-1870). 

J836,  cette  Panse  la  Duchesse^  où  Ton  put  admirer 
un  type  héroïque  de  femme  féodale  et  chrétienne. 
Vingt  vers  du  Roland  étaient  tout  au  plus  consacrés  à 
la  belle  Aude  :  Parise,  elle,  est  le  centre  et  la  vie  de 
tout  le  poème  qui  porte  son  nom.  Trois  ans  après,  ce 
fut  le  tour  de  cette  Chanson  des  Saisnes  qui  fut  écrite 
sur  les  confins  des  xif  et  xiif  siècles,  mais  qui  est 
déjà  une  œuvre  de  la  décadence,  moins  touchante  que 
Berte^  moins  épique  que  Parise  et  où  il  ne  faut  voir, 
pour  tout  dire,  qu'un  roman  d'aventures  en  vers  épi- 
ques ^  Nous  lui  préférons  les  superbes  brutalités 
et  barbaries  de  ce  Raoul  de  Cambrai  que  M.  Le  Glay 
édita  en  1840,  au  moment  même  où  l'honnête  Bour- 
dillon,  caché  dans  l'ombre  de  son  cabinet,  se  décidait 
enfin  à  publier  un  remaniement  du  Roland  dont  il 
préparait  l'édition  depuis  1832  et  qu'il  s'obstina  tou- 
jours à  considérer  comme  le  vrai  Roland^  même  après 
la  publication  de  Francisque  MicheP.  Il  était  juste,  il 
était  bon  que  toutes  les  époques  de  notre  poésie  natio- 
nale fussent  successivement  mises  en  lumière  par  nos 
nouveaux  Renaissants,  et  les  véritables  amis  de  notre 
littérature  du  moyen  âge  durent  se  réjouir  de  voir, 
en  moins  de  deux  ans,  publier  un  de  nos  poèmes 
les  plus  primitivement  beaux,  Ogier  le  Danois  "  et 
ce  Bauduin  de  Sebo^irc^  où  l'on  peut  étudier  le  type  le 


1.  Li  Romans  de  Parise  la  Duchesse^  publié  pour  la  première  fois 
d'après  le  manuscrit  unique  de  la  Bibliothèque  royale,  par  G. -F.  de 
Martonne.  Paris,  1836,  in-12.  —  2.  La  Chanson  des  Saisnes,  par  Jean 
Bodel,  pjubliée  pour  ht  premAère  fois  par  Francisque  Michel.  Paris, 
1839,  deux  vol.  in-12.  —  3.  Roncisvals  mis  en  lumière,  par  J.-L.  Bour- 
dillon.  Dijon  et  Paris,  1841,  in-12.  L'année  précédente,  Tauteur  avait 
déjà  publié  un  premier  livre  :  «  Le  poème  de  Roncevaux  traduit  par 
J. -Louis  Bourdillon.  Dijon  et  Paris,  1840,  in-12  ».  —  4.  La  Chevalerie 
Ogier  de  Danemark^  par  Raimbert  de  Paris,  poème  du  xii«  siècle^  pu- 
blié pour  la  première  fois  d'après  le  ma7iuscrit  de  Marmoutier  et  le 
maîiuscrit  de  la  Bibliothèque  du  Roi,  par  M.  Barrois.  Paris,  1842., 
deux  vol.  in-12,  ou  un  volume  in-4o. 


LA  RÉHABILITATION  (1830-1870).  727 

plus  achevé  de  ces  romans  baveux  du  xiv""  siècle  qui  ^  iart.  uvr.  m. 

-L  •*-  CHAP.  XV. 

ne  sont  plus  des  poèmes  et,  encore  moins,  des  épo-  

pées  \  C'est  à  cette  dernière  famille  d'interminables 
et  pâteuses  rapsodies  qu'appartient  aussi  cette  rédac- 
tion du  Chevalier  au  Cygne  qu'édita  un  peu  plus  tard 
ce  courageux  M .  de  ReifTemberg,  auquel  il  n'a  manqué, 
pour  être  un  parfait  érudit,  que  de  savoir  se  restreindre 
et  de  ne  pas  avoir  la  maladie  des  notes  ^  La  loi  des  con- 
trastes a  voulu  qu'en  face  de  ces  longs  et  ennuyeux 
remaniements,  M.  Edelestand  Du  Méril  eut  la  pensée 
de  compléter  le  Garïn  de  M.  Paulin  Paris  par  la  Mort 
de  Garïn  qui  offre  les  mêmes  caractères  et  est  de 
nature  à  nous  consoler  de  tous  les  Bauduin  de  Se- 
hourc^,  La  plupart  de  ces  œuvres  avaient,  chose  rare, 
trouvé  des  éditeurs,  et  le  libraire  Techener,  en  pour- 
suivant à  travers  cent  obstacles  sa  «  Collection  des 
Romans  des  douze  pairs  »,  avait  fait  preuve  d'une  vail- 
lantise  dont  il  faut  vraiment  ne  pas  se  montrer  trop 
oublieux;  mais,  enfin,  la  France  n'était  pas  encore 
assez  habituée  à  cette  littérature  redevenue  nouvelle 
pour  qu'on  fût  assuré  d'y  rencontrer  beaucoup  de 
Techener.  C'est  en  Allemagne,  c'est  pour  le  compte 
d'une  Société  allemande  qu'Henri  Michelant  dut 
publier,  en  1846,  V Alexandre  de  Lambert  le  Tors 
et  d'Alexandre  de  Bernay,  ce  poème  si  curieux  à  tant 
de  points  de  vue  et  où  s'était  condensée  l'une  des  lé- 
gendes les  plus  populaires  du  moyen  âge  \  On  peut 

1.  Bauduin  de  Sehourc,  troisième  roi  de  Jérusalem^  poème  du 
xiv*^  siècle,  publié  pour  la  première  fois  d'après  le  manuscrit  de  la 
Bibliothèque  royale  [par  M.  Boca],  Valenciennes,  1841,  deux  vol  in-8. 
—  2.  Le  Chevalier  au  Cygne,  édition  de  M.  de  Reiffemberg,  publiée 
dans  la  Collection  des  Chroniques  inédites  belges  (tome  J,  1846;  t.  II, 
1848  ;  tome  III,  1854).  Un  excellent  Glossaire  a  été  ajouté  à  cette  pu- 
blication en  1859:  il  est  dû  à  M.  Borgnet.  —3.  La  Mort  de  Garin  le 
Loheraifi,  poème  du  xiii^  siècle  publié  pour  la  première  fois  d'après 
douze  manuscrits,  par  Edelestand  Du  Méril.  Paris,  1846,  in- 12.  — 
4.  Li  Bomans  d'Alixandre  par  Lambert  le  Tors  et  Alexandre  de  Ber- 


I   PART.    LIVR, 
CHAP.  XV. 


728  LA  REHABILITATION  (1830-1870). 

III.  regretter  que  Prosper  Tarbé,  trois  ans  après,  n'ait 
—  pas  eu  le  courage  de  nous  donner  une  édition  inté- 
grale de  cet  Auhrï  le  Bourgoing  ^  dont  l'étendue  est, 
il  est  vrai,  quelque  peu  redoutable;  on  regrette  sur- 
tout les  imperfections  trop  visibles  de  cette  édition 
que  devait  un  jour  compléter  celle  de  Tobler.  L'année 
précédente,  en  pleine  Révolution,  avait  paru  la  Chan- 
son crAntioche  ^  qui  avait  par  avance  dédommagé  les 
lecteurs  d'Aubri,  Tous  les  poèmes  publiés  jusques 
là  étaient  plus  ou  moins  imbibés  de  légende  ;  mais 
Antioche  apparut  dans  une  éclatante  lumière,  comme 
une  œuvre  solidement  historique,  en  même  temps  que 
comme  un  poème  véritablement  inspiré.  De  l'histoire 
et  de  la  poésie  tout  ensemble,  rien  ne  saurait  être  plus 
beau.  Et  il  s'agissait  ici,  notez-le  bien,  d'un  récit 
authentique  de  la  première  croisade,  c'est-à-dire  d'un 
récit  qui  est  cent  fois  plus  dramatique  et  plus  pas- 
sionnant que  celui  de  la  Retraite  des  Dix  mille.  Il 
s'agissait  de  notre  France  envahissant  un  jour  l'Orient 
pour  venger  son  Dieu  qui  est  notre  Dieu.  Il  s'agissait 
enfin  d'exploits  qui,  aux  yeux  d'un  juge  impartial, 
dépassent  tous  ceux  qu'a  racontés  Homère.  Antioche 
est  le  digne  pendant  du  Roland, 

Pendant  que  l'on  travaillait  ainsi  à  éditer  «  pour  la 
première  fois  »  nos  vieux  poèmes,  d'autres  érudits 
les  analysaient,  les  discutaient,  les  commentaient  et 
les  aimaient  enfin  à  leur  façon.  C'était  le  grand 
Guillaume  de  Schlegel,  cet  encyclopédiste  si  origi- 


nay,   herausgegeben    von    Heinrich  Michelant  in   Paris.   Stuttgart, 
gedruckt  auf  Kosten  des  literarischen  Vereins,  1846,  in-8. 

1.  Le  roman  d'Auhri  le  Bourgoing^  publié  par  Prosper  Tarbé  dans 
sa  Collection  des  poètes  champenois,  Reims,  1849,  in-8.  —  2.  La  Chan- 
son d'Antioche,  composée  par  le  pèlerin  Richard,  renouvelée  par 
Graindor  de  Douai,  et  publiée  par  Paulin  Paris.  Paris,  1848,  deux 
vol.  in-12. 


LA  RÉIIAinUTATION  (IsaO-lSlO).  729 

nal  et  si  élevé,  qui,  en  1833,  s'attaquait  aux  idées  de 
Fauriel  ^  ;  c'était  Wilhelm  Grimm  qui  publiait,  cinq 
ans  après,  cette  première  imitation  allemande  de 
notre  Roland^  le  Ruolandes  Liet  ^,  en  attendant  que 
Bartscli  nous  fît  un  jour  connaître  cette  autre  adapta- 
tion germanique  de  notre  plus  vieux  poème,  le  Karl 
du  Stricker  ^;  c'était  Adelbert  Keller  qui,  dans  un 
écrin  un  peu  lourd,  recueillait,  comme  perles,  des 
fragments  de  notre  épopée  principalement  empruntés 
aux  bibliothèques  de  l'Italie  '  ;  c'était  enfin  Massmann 
qui,  en  1849,  éditait  cette  Chronique  des  empereurs, 
cette  Kaiserkronik  où  deux  mille  vers  sont  consacrés 
à  une  légende  de  Charlemagne  que  les  éléments  fran- 
çais n'ont  point  pénétrée  ^  C'étaient  surtout  Ideler 
et  Nolte,  d'une  part  \  et  Graesse  de  l'autre  ^  qui, 
comme  pour  nous  montrer  que  l'Allemagne  nous 
devançait  en  ces  études,  nous  offraient  deux  essais 
d'une  Encyclopédie  bibliographique  consacrée  à  notre 
propre  Épopée  nationale. 

Nous  avons  à  dessein  groupé  ensemble  tous  les  tra- 


1.  Étude  sur  le  travail  de  Fauriel  intitulé:  Origine  de  l'Epopée  che- 
valeresque du  Moyen  âge  (dans  le  Journal  des  Débats  des  22  octobre, 
14  nov.,  15  déc.  1833,  21  janvier  1834).  —  2.  Ruolandes  Liet,  herausge- 
geben  von  Wilhelm  Grimm.  Gœttingen,  1838,  in-8.  —  3.  L'œuvre  de 
Bartsch  est  bien  postérieure  :  elle  date  de  1857  (Quedlinbourg,  in-8). 
—  4.  Romvart.  Beitrage  zur  Ku7ide  mittelalterlicher  Bichtung  aus 
italia7iischen  Bibliotheken,  von  Adalbert  Keller  (Mannlieim,  1844, 
in-8).  —  5.  Kaiserkronik,  herausgegeben  von  Massmann  (Quedlin- 
burg,  1849,  in-8,  trois  volumes).  —  6.  Handbuch  der  Franzosischen 
Sprache  und  Literatur,  von  L.  Ideler  und  H.  Nolte,...  bearbeitet  von 
Julius  Ludwig  Ideler,  Berlin,  1842,  in-8.  Dans  le  second  tome,  les 
pp.  62-163  sont  consacrées  à  notre  seule  poésie  épique  dont  nos  biblio- 
graphes examinent  d'abord  la  forme  et  la  versification  (p.  66  et  suiv.). 
Ils  étudient  ensuite,  tour  à  tour:  1°  les  récits  de  Tordre  religieux;  2°  les 
romans  nationaux,  3«  bretons,  4P  normands,  5»  tirés  de  l'antiquité 
sacrée  et  profane.  Ce  n'est  guère,  en  somme,  qu'une  table  de  livres  à 
consulter.  —  7.  Bie  grossen  Sagenkreise  des  Mittelalters,  etc.  von 
D^  Johann  Georg  Theodor  Graesse  (Dresde,  in-8).  Au  tome  VI,  les 
§§  147-155  ont  uniquement  la  vieille  poésie  française  pour  objet,  et  les 
§§  156-161,  la  provençale,  etc. 


I  PART.  LIVtl. 
CHAP. XV. 


1    PART.    LIVR.  m. 
CHAP.    XY. 


730  LA  RÉHABILITATION  (1830-1870). 

vaux  allemands,  afin  de  bien  faire  voir  l'activité  paral- 
lèle de  deux  peuples  voisins,  passionnés  pour  la  même 
étude.  En  Italie,  nous  n'avons  guères  à  signaler,  pour 
cette  période,  que  la  seconde  édition ,  en  1 838,  du  grand 
ouvrage  de  Melzi  \  M.  de  Reiffemberg,  en  Belgique, 
nous  étonne,  vers  le  même  temps,  par  sa  prodigieuse 
fécondité  et,  dans  la  seule  Introduction  de  son  Phi- 
lippe Mousket^  n'analyse  pas  moins  de  quinze  de  nos 
chansons  ^  Partout,  c'est  la  même  ardeur. 

C'est  en  France,  malgré  tout,  que  l'activité  doit  être  et 
qu'elle  est  en  effet  le  plusvive.  L'abbé  De  la  Rue,  un  de 
ceux  qui  méritent  ici  le  titre  d'initiateurs  ou  même  de 
créateurs,  nous  donne,  en  1 834,  le  résultat  de  ses  travaux 
dans  un  livre  qui,  chose  rare,  n'a  pas  encore  trop  vieilli 
et  qu'il  a  modestement  intitulé  :  Essais  sur  les  bardes^  les 
jongleurs  et  les  trouvères  anglo  normands^,  Achille  Jubi- 
nar^  et  Arthur  Dinaux  '  rivalisent  vaillamment  avec  lui 
et  ont  les  yeux  fixés  sur  ces  jongleurs  dont  nous  avons 
décrit  plus  haut  la  vie  errante  et  les  mœurs  pittoresques. 
Peut-être  le  temps  n'était-il  pas  encore  venu  de  tenter, 
même  en  quelques  pages,  une  œuvre  d'ensemble  sur  les 
origines  et  la  nature  de  notre  poésie  épique  :  M .  Ampère , 
cependant,  dans  son  cours  au  Collège  de  France  ^'  et 
dans  un  livre  qui  eut  ses  années  de  célébrité  \  ne  recula 


1.  Bihliografia  dei  romanzi  e  poemi  cavallereschi  italimii,  seconda 
edizione,  da  Gaetano  de'  conti  Melzi.  (Milano,  1838,  in-8).  —  2.  Chro- 
nique rimée  de  Philippe  Mousket,  publiée  par  le  baron  de  Reiffemberg 
(Bruxelles,  183(>-1838.  Supplément  en  1846.  Trois  volumes  in-8).  — 
3.  Caen,  1831:  trois  volumes  in-S».  L'abbé  De  la  Rue  a  connu  indirec- 
tement le  Boland  d'Oxford  et  en  a  le  premier  publié  quelques  frag- 
ments (II,  p.  64).  —4.  Jongleurs  et  trouvères,  etc.  par  Achille  Jubinal, 
Paris,  1835,  in-8o.  —  5.  Trouvères,  jongleurs  et  ménestrels  du  nord  de 
la  France,  par  Arthur  Dinaux  :  I.  Trouvères  camb résiens  ;  II.  Trouvè- 
res de  la  Flandre  et  du  Tournaisis  ;  III.  Trouvères  artésiens.  Paris, 
Valenciennes,  1837,  1839,  1843  :  trois  volumes  in-8.  —  6.  Publié  en 
partie  dans  la  Revue  frçinçaise  (août  1838,  t.  VIII,  p.  96-109).  —  7.  His- 
toire littéraire  de  la  France  avant  le  xii«  siècle,  par  J.-J.  lYmpère, 
Paris,  1839:  quatre  volumes  in-8. 


LA  RÉHABILITATION  (1330-1870).  731 

point  devant  Faventure.  Il  n'était  plus  permis,  comme 
on  le  voit,  de  passer  devant  notre  Épopée  sans  la 
saluer  au  passage,  et  le  silence,  même  respectueux, 
n'avait  plus  d'excuse.  Le  Collège  de  France  était  lui- 
même  envahi;  mais  c'était  légitimement  à  l'Académie 
des  Inscriptions  que  l'on  était  en  droit  de  demander 
ici  le  plus  grand  effort  en  faveur  des  études  nouvelles. 
Elle  répondit  à  l'attente  publique.  Amaury  Du  val, 
dans  le  tome  XVIII,  écrit  cinq  notices  sur  le  Voyage^ 
la  Bataille  de  Roncevaux  qu'il  attribue  à  Turold, 
le  Regnault  de  Montaiihan  dont  il  fait  honneur  à 
Huon  de  Villeneuve,  Garin  le  Loherain  et  Beuves 
d'Hanstonne,  Il  y  a  là  bien  des  balbutiements  et 
bien  des  ombres  ;  mais  on  fera  sagement  de  ne  point 
s'en  étonner,  ni  de  s'en  plaindre,  si  l'on  veut  son- 
ger un  instant  à  la  date  de  la  publication  \  Le 
progrès,  d'ailleurs,  ne  s'arrêtera  plus.  S'il  n'est 
question  au  tome  XIX  que  du  seul  Anseïs  de  Car- 
tilage ^  ;  si  le  tome  XX  ^  ne  nous  offre  que  les  deux 
monographies  de  Jean  Bodel  et  d'Adenet  ;  si  dans  le 
tome  XXI  '\  enfin,  nous  ne  trouvons  à  notre  adresse 
que  les  pages  de  Fauriel  sur  le  Philomena^  il  n'en  va 
pas  de  même  pour  l'admirable  tome  XXII  ^  qui  est  un 
véritable  <(  Traité  des  chansons  de  geste  ».  Fauriel,  qui 
tient  à  rester  sur  son  terrain,  s'est  chargé  des  romans 
provençaux,  et  c'est  à  Paulin  Paris  qu'est  tout  naturel- 
lement échue  la  tâche,  non  moins  délicate,  démettre 
en  lumière  l'épopée  nationale.  Dans  une  série  de 
Notices  qui  sont  à  la  fois  scientifiques  et  charmantes, 
l'éditeur  de  Garin  et  d'Antioche  nous  donne  un 
résumé  vivant  des  chansons  que  ses  prédécesseurs 
n'ont  pas  encore  étudiées.  C'est  à  coup  sûr  le  travail 

1.  1835.  ~  2.  1838.  —3.  1842. —  4.  1846.  —  5.  1852. 


I  PART.  LIVR.  ni. 
CHAP.  XV. 


732  LA  RÉHABILîTATIOiN  (1830-1870). 

1  PART.  Mvu.  m.  }(3  p]^g  complet  que  la  France  pût,  en  1852,  opposer 


CHAP. 


à  FAUemagne;  c'est  encore  aujourdluii,  une  lecture 
qu'aucun  romaniste,  même  allemand,  n'est  autorisé  à 
dédaigner  \  Un  des  collaborateurs  de  ce  tome  XXII 
était  Littré,  et  c'est  pour  nous  l'occasion  de  mentionner 
ici  sa  très  originale  étude  sur  «  la  Poésie  homérique 
et  l'ancienne  poésie  française  »  ^  Littré  avait  assez 
d'autorité  pour  qu'on  ne  se  permît  pas  de  le  railler  sur 
cette  comparaison  entre  V Iliade  et  nos  vieilles  chan- 
sons. D'autres,  plus  téméraires,  ont  été  moins  heureux. 
La  thèse  de  l'auteur  était,  d'ailleurs,  d'une  vérité  qui 
était  faite  pour  frapper  tous  les  yeux,  et  les  enfants 
eux-mêmes  savent  aujourd'hui  que  l'épithète  homé- 
.  rique  fleurit  en  notre  épopée  française.  Où  Littré  a 
été  plus  aventureux,  c'est  quand  il  a  voulu  traduire  le 
premier  chant  de  V Iliade  en  vers  français  «  des  xif  et 
xiii'  siècles  ».  De  telles  hardiesses  n'ont  jamais  eu 
jusqu'ici  Theur  de  réussir,  et  les  plus  savants  y  ont 
assez  piteusement  échoué.  La  tentative  de  Littré  n'a 
pas  été  cependant  sans  être  profitable  à  la  science,  et 
c'est  le  seul  éloge  qu'on  puisse  en  faire  ^ 
Seconde  période.      Nous  cu  arrlvous  à  la  publication  du  Roland  par 

h  enthousiasme  ^ 

Le  Rolam 
de  Génin, 


Le  Roland     Géulu  ''  quc  uous  avons  toujours  considérée  comme  une 


1.  Depuis  1836,  M.  Paulin  Paris  avait  commencé  à  publier  ses  Ma- 
7iuscrits  français  de  la  Bibliothèque  du  Roi  dont  sept  volumes 
avaient  déjà  paru  en  1848.  On  y  trouve  également  un  grand  nombre 
de  Notices  sur  nos  Chansons  de  geste,  mais  qui  ont  surtout  un  carac- 
tère bibliographique.  —  2.  Revue  des  Deux  Mondes,  l^r  juillet  1847. 
Cet  article  a  été  reproduit  dans  VHistoire  de  la  langue  française, 
t.  pï",  p.  307  et  ss.  —  3.  Voici  quelques  vers  de  cette  traductio-n  qui 
donneront  quelque  idée  des  autres  :  «Si  dit,  si  siet.  En  pieds  se  dresse 
en  l'assemblée,  —  Agamemnon  puissans,  le  héros  fils  d'Atrée,  —  Do- 
lens  et  tout  pleins  d'ire  en  la  noire  courée,  —  Et  les  deux  ieus  semblans 
à  feu  vif  et  charbon.—  Premiers  parle  à  Calchas  o  regart  de  félon  »,  etc. 
—  A.  La  Chanson  de  Rolatid,  poème  de  Theroulde,  texte  critique  accom- 
pag7ié  d'une  traduction  et  de  fiotes,  par  F.  Génin  (Paris,  Imprimerie 
nationale,  1850;  un  vol.  in-8«).  L'Introduction  est  divisée  en  huit 
chapitres  :  I.  Aperçu  du  poème.  Que  renferme  t-il  d'historique? 
II.  De  la  Chronique  de  Turpin.  lU.  Recherche  des  commencemeiits  de 


LA  RÉIIABILITATIOxN  (1830-187U).  733 

des  dates  les  plus  mémorables  de  ces  humbles  annales. 
Ce  n'est  pas  que  le  Roland  n'eut  point  encore  été  tra- 
duit, et  Delécluze,  cinq  ans  avant  Génin,  avait  pris 
cette  intelligente  et  heureuse  initiative  ^  ;  mais  nous 
n'avions  pas  encore  vu  paraître  un  véritable  vulgari- 
sateur. Génin,  merveilleusement  doué,  avait  toutes  les 
qualités  requises  pour  populariser  une  belle  œuvre,  et 
il  possédait  surtout  cet  enthousiasme,  ce  contagieux 
enthousiasme,  qui  est  par  excellence  la  puissance  vul- 
garisatrice. De  là  rincontestable  succès  de  son  livre. 
11  est  aisé  de  sourire  aujourd'hui  de  sa  préface  :  il  eut 
été  plus  malaisé  de  l'écrire.  Quel  feu!  quelle  verve! 
Comme  cet  homme  est  convaincu  qu'il  vient  de  dé- 
couvrir une  belle  et  lumineuse  Iliade  !  Comme  il  croit 
à  son  poème!  Ce  livre  très  français  devait  finir  par 
entraîner  l'opinion  française,  et  l'auteur  fit  école. 
On  me  permettra  bien,  à  ce  sujet,  de  faire  ici  une 
petite  place  à  des  souvenirs  tout  personnels.  Je  me 
rappellerai  toujours  l'impression  profonde  que  fit  sur 
moi  la  première  lecture  de  cette  véritable  et  superbe 
épopée.  Nous  avions  un  soir,  quelques  amis  et  moi, 
emporté  ce  précieux  volume  dans  je  ne  sais  quel  grenier 
du  quartier  latin  :  je  l'ouvris  presque  au  hasard,  et 
Dieu  permit  que  je  tombasse  sur  l'incomparable  épi- 
sode des  derniers  moments  et  de  la  mort  de  Roland. 
Je  le  lus  à  mes  compagnons  de  chambrée,  mais  ce  ne 
fut  pas  sans  peine  que  je  pus  achever  la  lecture.  Ma 

la  langue  française  pour  en  inférer  l'âge  dtù  Rolaîid.  IV.  Le  la  bataille 
cVHastings  et  de  Theroulde  auteur  de  ce  poème.Y.  M.  Fauriel  réfuté. 
VI.  Des  remaniements  et  des  rajeunissements  du  Roland  aux  xiii*'  et 
xiye  siècles.  VI.  Imitation  et  traduction  du  Roland  soit  en  France 
soit  à  l'étranger.  VIII.  Le  la  versification  du  Roland.  Observations 
sur  la  lecture  du  texte.  Un  mot  sur  la  forme  de  cette  traduction.  — 
Le  poème  est  arbitrairement  divisé  en  cinq  chants  ;  la  traduction  est 
conçue  dans  le  style  du  xvi<^  siècle. 

1.  Roland  et  la  Chevalerie,  par  E.  J.  Delécluze,  Paris,  1845,  deux  vol. 
in-8o. 


I  PART.  LIVR.  111. 
CHAP.  XV. 


1    I>AHT.   LIVR.   III. 
GHAP.    XV. 


734  LA  RÉIIAIMIJTATION  (1830-1810>. 

Yoix  tremblait,  mon  cœur  se  gonflait;  enfin  je  n'y 
pus  tenir  et  pleurai  abondamment.  Nous  étions  tous 
plongés  dans  le  même  enthousiame  et  comme  noyés 
dans  nos  pleurs.  Cette  mort  de  Roland,  je  l'ai  relue 
bien  souvent  depuis  ce  soir-là,  mais  jamais  avec  une 
telle  émotion.  C'est  à  Génin  que  j'ai  dû  cette  joie  qui 
a  décidé  de  ma  vocation  ;  c'est  à  Génin  que  j'en  témoi- 
gne ici  ma  sincère  et  profonde  reconnaissance. 

Depuis  le  Roland  de  Génin  jusqu'au  «  Décret  impé- 
((  rial  ordonnant  la  publication  d'un  Recueil  des 
((  anciens  poètes  de  la  France  » ,  il  ne  s'est  écoulé  que 
cinq  ou  six  années,  mais  qui  n'ont  pas  été  stériles. 
Ce  n'est  pas  cependant  en  France  qu'on  a  mené  à 
bonne  fin  la  meilleure  besogne,  et  n'était  cet  excel- 
lent tome  XXII  de  V Histoire  littéraire  dont  nous  avons 
parlé  plus  haut  et  qui  est  d'un  si  haut  prix,  nous 
n'aurions  vraiment  pas  a  à  marquer  ces  années 
d'un  caillou  blanc  ».  Il  y  a  eu  là  un  point  d'arrêt, 
une  halte  qui  ne  devait  pas  durer.  Par  bonheur, 
M.  Vitet  ne  se  décourageait  pas,  et  sa  belle  étude  sur  la 
Chanson  de  Roland  '  était  faite  pour  nous  revigourer. 
Peu  satisfait  du  travail  de  Génin  qui  a  traduit  en 
style  d'Amyot  une  œuvre  du  xf  siècle,  il  essaye  de 
nous  donner  lui-même  une  analyse  nouvelle  ou,  pour 
mieux  parler,  une  traduction  libre  de  ce  poème  qu'il 
place  au-dessus  de  tous  ceux  du  moyen  âge  et  qu'il 
veut  encore  vulgariser  plus  largement.  Puis,  M.  Vitet 
est  chrétien,  et  il  voit  dans  le  Roland  ce  que  Génin, 
voltairien  et  sceptique,  n'avait  pas  voulu  y  voir  :  «  La 
Muse  antique,  dit-il,  ne  se  fut  jamais  permis  de  cékî- 
brer  les  revers  de  la  patrie.  Pour  que  la  poésie  se 
hasarde  à  choisir  de  tels  sujets,  il  faut  que  la  lumière 

1.  Revue  des  Detix-Mondes^  1<=»'  juin  1852. 


LA  RÉHABILITATION  (1830-1870).  735 

chrétienne  ait  éclairé  le  monde.  )>  On  ne  sanrait  mienx 
dire,  mais  peu  de  voix  faisaient  ici  chorus  avec  la 
sienne.  C'est  à  peine  si  Ton  peut  citer  une  édition  de 
chanson  de  geste,  le  Girart  de  Viane  de  M.  Prosper 
Tarbé  \  En  Allemagne  et  en  Hollande,  on  travail- 
lait davantage  et  mieux  :  Conrad  Hoffmann  publiait, 
dans  le  corps  d'un  même  volume,  deux  de  nos  chan- 
sons vraiment  héroïques  et  presque  sauvages  :  l'une 
(c'est  Amis  et  Amiles)  où  Ton  voit  un  père  trancher  sans 
hésiter  la  tête  de  ses  enfants  pour  sauver  un  de  ses  amis; 
l'autre  (c'est  Joiirdains  de  Blqivies)  où  un  vassal  sub- 
stitue au  fils  de  son  seigneur  son  propre  fils  qui  est 
frappé  et  meurt  ^  Cependant  M.  Jonckbloet  publiait  à 
la  Haye  ^  les  plus  beaux  poèmes  '*  de  ce  cycle  de  Guil- 
laume dont  on  avait  à  peine  effleuré  l'histoire  avant  lui 
et  où  il  nous  est  donné  d'admirer  une  chanson,  A&m;?^, 
qui  vaut  presque  le  Roland,  Un  des  deux  volumes  de 
M.  Jonckbloet,  le  second,  est  tout  entier  consacré  à  un 
Examen  critique  des  chansons  de  cette  geste,  et  c'est 
un  travail  qui  est,  encore  aujourd'hui,  l'un  des  plus 
complets  sur  la  matière  '\  Quelques  fautes  de  lecture, 


1.  Le  Roman  de  Girart  de  Viane,  par  Bertrand,  de  Bar-sur-Aube, 
publié  par  P.  Tarbé,  Reims,  1850,  in-8.  —  2.  Amis  et  Amiles  und 
Jourdains  de  Blaivies,  zwei  altfranzôsisclie  Heldengedichte  des  Ker- 
lingischen  Sag-enkreises  nach  der  Pariser  Handschrift  zum  ersten 
Maie  herausgegeben  von  D^"  Conrad  Hoffmann  (Erlangen,  1852,  in-S»)- 
— 3.  Guillaume  d'Orange,  Chansons  de  geste  des  xi^  et  mi^  sièclesi 
publiées  pour  la  première  fois...  par  W.-A.  Jonckbloet,  professeur  à 
l'Université  de  Groningue.  La  Haye,  1854  :  deux  volumes  in-8.  — 
4.  Le  Couro7inement  Looys  (I,  p.  1),  le  Charroi  de  Nîmes  (p.  73), 
Prise  d'Orange  (p.  133),  le  Covenant  Vivien  (p.  163)  et  Aliscans{i).  215). 
—5.  Le  savant  hollandais  analyse  le^  Enfances  Guillaume  (t.  II,  p.  14); 
dessine  rapidement  la  silhouette  du  Guillaume  de  Thistoire  d'après  tous 
les  chroniqueurs  contemporains  (pp.  21-26);  compare  à  ce  sujet  l'his- 
toire et  la  tradition  poétique  (p.  27);  établit  que,  dès  le  xi^  siècle,  les 
chansons  sur  Guillaume  étaient  universellement  populaires  (p.  40;; 
démontre  la  réalité  historique  de  la  bataille  d'Aliscans  (p.  41)  ;  dis- 
serte sur  les  mots  Ar chant  et  Aliscans  (p.  56)  ;  fait  voir  que  les  deux 
légendes  de  Guillaume  d'Orange  et  de  Guillaume  P^^  comte  de  Pro- 
vince, se  sont  un  jour  fondues  en  une  seule  (p.  60)  ;  discute  les  origines 


I   PART.  LIVR.  III. 
CHA?.  XV. 


^36  LA  RÉHABILITATION  (1830-1870). 

''"Sip^Iv".'""  quelques  erreurs  de  détail  ne  sauraient  infirmer  un 
tel  jugement.  Le  Guillaume  cFOrange  de  Jonckbloet 
est  ((  une  œuvre  » . 
pSiodr?         ^^^^^^  disions  tout  à  l'heure  qu'en  France  le  labeur 

hl^lcTetdes  semblait  s'être  un  peu  ralenti  ;  mais  ce  ralentissement, 
""''Ta^Franœ'  ^  disions-uous  aussi,  ne  devait  pas  être  de  longue  durée. 
Dès  1 854,  il  s'élaborait  à  Paris  un  vaste  plan  qu'il  fallut 
ramener  bientôt  à  des  proportions  moins  grandioses, 
mais  qui,  malgré  tout,  a  abouti  à  d'excellents  résultats. 
Nous  avons  été  mêlé ,  jour  par  jour,  à  cette  géné- 
reuse entreprise  et  pourrions  en  écrire  l'histoire 
détaillée.  Il  ne  s'agissait  de  rien  moins  que  de  publier 
TOUTE  la  poésie  française  du  moyen  âge  :  quelque 
chose,  je  pense,  comme  plusieurs  millions  de  vers. 
Comme  on  était  jeune  en  ce  temps-là! 

Il  se  trouvait,  d'aventure,  que  le  Ministre  de  Flns- 
truction  publique,  à  cette  époque  reculée,  était 
un  érudit  que  les  études  sur  le  moyen  âge  avaient 
naguères  occupé  et  charmé.  L'étendue  de  ce  dessein 
ne  l'effraya  pas,  et  il  mit  sans  tarder  la  main  à 
l'œuvre  :  «  Faites-moi  un  Rapport  sur  un  Recueil 
projeté  de  tous  les  anciens  poètes  de  la  France  ».  Ces 
paroles  s'adressaient  à  l'homme  d'esprit  et  de  savoir 
qui  enseignait  alors  la  philologie  à  l'École  des  Chartes, 
à  notre  maître  Francis  Guessard.  Celui-ci  rivalisait 
d'enthousiasme  avec  le  Ministre,  et  me  dicta  bientôt  ce 
Rapport  où  l'on  put  admirer  cette  netteté  de  style  et 
cette  précision  d'idées  dont  il  était  coutumier.  Peu  de 
temps  après,  il  fut  en  mesure  d'offrir  à  M.  Fortoul  le 
plan    détaillé   de   toute  la   Collection  rêvée.  Seule- 


toriques  du  Charroi,  de  la  Prise  d'Orange  (p.  65)  et  du  Couronne- 
ment Looys  (p.  80)  qui  lui  donnent  l'occasion  de  montrer  que  plu- 
sieurs Guillaume  ont  concouru  à  former  la  légende  de  toute  cette 
geste.  Etc.,  etc. 


LA  RÉHABILITATION  (1830-1870).  737 

ment,  il  avait  eu,  au  dernier  moment,  quelque  scru- 
pule devant  la  masse  trop  imposante  de  tant  de  maté-  ■ 
riaux  et  croyait  bien  faire  en  ne  demandant  (tout 
simplement)  que  soixante  volumes  contenant  chacun 
soixante  mille  vers.  Le  Ministre  ne  l'entendait  pas  de 
la  sorte  et,  d'une  main  rapide,  écrivit  en  marge  du 
Rapport  :  a  Publiez  tout,  tout,  tout.  »  En  trois  coups 
de  crayon  il  venait  de  décréter  la  publication  de  plu- 
sieurs millions  de  vers. 

Le  12  février  1856,  en  tête  du  Moniteur  universel, 
paraissait  le  fameux  Décret,  déjà  cité,  «  ordonnant 
la  publication  d'un  Recueil  des  anciens  poètes  de  la 
France  ».  Le  Journal  officiel  a  rarement  inséré  un 
document  qui  fit  autant  d'honneur  au  gouvernement 
et  au  pays. 

On  se  mit  joyeusement  au  travail;  on  hanta  les 
bibliothèques  de  Paris;  on  dressa  une  bibliographie 
complète  de  toutes  les  chansons  qui  y  étaient  con- 
servées; on  partit  allègrement  en  Italie  (j'en  étais) 
et  l'on  en  revint  avec  la  copie  de  V Entrée  de  Spagne, 
de  la  Prise  de  Pampelune,  de  YAuberon  et  du  Ma- 
caire;  on  discuta  longuement  s'il  fallait,  comme  le 
voulait  M.  Victor  Leclerc,  ramener  tous  les  textes  au 
dialecte  de  l'île  de  France  que  cet  érudit  considérait 
obstinément  comme  la  langue  «  classique  »  du  moyen 
âge,  et  il  fut  entendu  que  l'on  se  contenterait,  plus 
respectueusement,  de  reproduire,  non  pas  toujours  le 
plus  ancien,  mais  le  meilleur  manuscrit  de  chaque 
poème;  on  fixa  les  principales  règles  qui  devaient 
présider  à  l'établissement  du  texte  et,  pour  être  mieux 
compris  de  tout  le  monde,  on  prépara  un  spécimen 
de  la  future  Collection.  Ce  spécimen  fut  imprimé  par 
Didot,  avec  les  types  de  sa  maison,  en  un  bel  in-octavo 
à  deux  colonnes,  et  l'on  y  put  lire  la  première  partie 


I  PART.  LIVU.  111. 
CHAP.     XV. 


1  PART.  LIVR.   UI. 
CHAP.  XV. 


738  LA   RÉHABILITATION  (1830-1870). 

de  cette  Chanson  cVAspremont  ^  qui  est  encore  inédite. 
Je  la  possède  encore,  cette  rarissime  plaquette,  et  elle 
me  rappelle  vivement  tous  ces  souvenirs  d'il  y  a  qua- 
rante ans. 

Quand  tous  ces  préliminaires  furent  achevés,  on 
jeta  un  dernier  regard  sur  le  plan  énorme  de  M.  For- 
toul,  et  Ton  estima  qu'il  était  irréalisable.  Sur  ces 
entrefaites,  le  ministre  mourut.  Son  successeur, 
homme  pratique ,  considéra  le  Recueil  des  anciens 
poètes  de  la  France  comme  un  beau  rêve,  et  Ton  put 
même  craindre  un  instant  que  ce  rêve  n'eut  le  sort  de 
tous  les  autres.  Il  n'en  fut  rien  :  M.  Rouland  rogna  le 
plan  de  son  devancier,  mais  se  garda  de  le  détruire. 
Il  décida  que  les  seuls  romans  «  carlovingiens  »  feraient 
partie  du  Recueil  sagement  amoindri,  et  lui  attribua 
modestement  quarante  volumes  de  format  elzévirien  ^ 
M.  Guessard  restait  à  la  tête  de  l'œuvre. 

Dix  volumes  parurent  en  moins  de  dix  ans  ^  :  on 


1.  On  avait  pris  pour  base  le  meilleur  des  manuscrits,  le  2485  du 
fonds  français  à  la  Bibliothèque  impériale  (ancien  8203).  Aux  autres 
manuscrits  on  n'avait  demandé  que  les  variantes  indispensables. 
Rien,  d'ailleurs,  n'avait  été  ajouté  au  texte,  si  ce  n'est  quelques  let- 
tres ou  quelques  mots  omis  par  le  scribe,  et  ces  additions  avaient 
été  placées  entre  crochets  pour  qu'on  ne  put  pas  les  confondre  avec 
le  texte  du  manuscrit  choisi  pour  type.  Ces  règles  étaient  des  plus 
élémentaires.  —  2.  Chaque  volume  contient  une  ou  plusieurs  chansons 
publiées  chacune  sous  la  responsabilité  d'un  éditeur  particulier.  En 
tête  de  chaque  poème  se  trouvent  une  Préface  presque  uniquement 
consacrée  à  la  bibliographie  de  la  chanson,  et  un  Sommaire  très  déve- 
loppé, qui  est  composé  dans  la  tonalité  de  l'original  et  peut,  pour  le 
«grand  public»,  remplacer  au  besoin  la  lecture  du  vieux  roman. Le  poème 
est  ensuite  publié  d'après  le  manuscrit  qui  a  été  jugé  le  meilleur;  mais 
tous  les  autres  manuscrits  sont  scrupuleusement  consultés,  et  l'on  y 
cueille  avec  soin  toutes  les  variantes  utiles.  Quelques  notes  fort  brèves 
et  un  Erratum  terminent  le  volume.  —  3.  Voici  l'énumération  de  ces 
volumes,  avec  leur  date,  leur  composition  et  les  noms  de  leurs  édi- 
teurs :  I,  1859  :  Gui  de  Bourgogne^  Otinel,  Floovant  (éditeurs  :  MM.  Fr. 
Guessard  et  H.  Michelant)  ;  II.  1859:  Doon  de  Mayence  (A.  Pey.); 
III,  1859  :  Gaufrey  (Fr.  Guessard  et  P.  Chabaille);  IV.  1860  :  Fierabras 
(A.  Kroeber  et  G.  Servois),  Parise  la  Duchesse  (F.  Guessard  et  L.  Lar- 
chey);  V.  1860  :  Huon  de  Bordeaux  (F.  Guessard  et  G.  Grandmaison); 
Vï.  1861  :  Aye  d'Avignon  (F.  Guessard  et  P.  Meyer);  Guide  Nanteuil 


LA   RÉHABILITATION  (1830-1870).  739 

débuta  en  1859  par  Gui  de  Bourgogne  et  l'on  finit 
en  1870  par  Aliscans.  L'année  terrible  mit  brutale- 
ment fin  à  une  oeuvre  aussi  nationale;  mais,  avec 
un  peu  de  bonne  volonté,  on  la  pourrait  reprendre 
dès  demain,  et  il  serait  aisé  de  trouver  encore  la 
matière  de  trente  volumes.  Qu'on  essaie. 
'  Depuis  les  commencements  du  Recueil  auquel  le 
nom  de  notre  maître  restera  attaché  jusqu'à  l'heure  fa- 
tale où  il  fallut  l'interrompre,  il  y  a  encore  à  signaler, 
en  France  et  à  l'étranger,  plus  d'une  première  édition 
de  textes,  plus  d'un  excellent  mémoire,  et  le  mouve- 
ment désormais  ne  s'allentit  plus.  F.  Guessard  n'avait 
pas  fait  entrer  dans  sa  Collection  moins  de  quatorze 
poèmes;  mais  il  en  restait  tant  d'autres  qui  récla- 
maient la  lumière  !  Il  y  avait  par  bonheur  quelque 
émulation  entre  les  Allemands  et  nous.  Francisque 
Michel  (qui  a  tant  copié  dans  sa  vie)  publiait  en  1856, 
dans  la  Bibliothèque  elzévirienne,  le  texte  de  deux  ma- 
nuscrits de  Girart  de  Boussillon  *;  mais  il  avait  été, 
pour  l'un  d'eux,  devancé,  l'année  précédente,  par 
Conrad  Hoffmann  ^  En  1858,  nous  éditions  nous- 
même  notre  premier  ouvrage,  V Entrée  en  Espagne  % 
où  nous  transcrivions  environ  mille  vers  de  ce  poème 
encore  inédit  et  qui  est  d'un  si  puissant  intérêt  pour 
l'histoire  légendaire  de  Charlemagne  et  de  Roland. 
Prosper   Tarbé,  en  1860,    éditait  partiellement  ce 


(P.  Meyer)  ;  VIL  1862  :  Gaydon  (F.  Guessard  et  S.  Luce);  VIII.  1863  : 
Hugues  Capet  (marquis  de  la  Grange)  ;  IX.  1866  :  Macaire  (F.  Gues- 
sard); X.  1870  :  Aliscans  (F.  Guessard  et  A.  de  Montaiglon). 

1.  Girart  de  Roussillon,  Chanson  de  geste  ancienne,  publiée  en 
provençal  et  en  français  d'après  les  manuscrits  de  Paris  et  de  Londres. 
Paris,  1856,  in-18.  —  2.  Girartz  de  Rossilho  nach  der  Pariser  Hand- 
scrift,  herausgegeben  von  G.  Hoffmann.  Berlin,  1855-57  (Collection  de 
M.  Mahn).  —  3.  L'Entrée  en  Espagne^  chanson  de  geste  inédite,  ren- 
fermée dans  un  manuscrit  de  la  Bibliothèque  de  Saint-Marc  à  Venise, 
notice,  analyse  et  extraits  {Bibliothèque  de  VÉcole  des  Chartes^  1858^ 
p.  217).  Tirage  à  part. 


I  PART.    LIVR.   111. 
CHAP.  XV. 


I  PART.  LIVR.  111. 
CHAP.    XV. 


740  LA   RÉHABlLITATÏOiN  (1830-1870}. 

Foulques  de  Candie  qui  a  eu  au  xiif  siècle,  on  ne  sait 
trop  pourquoi,  autant  et  plus  de  succès  que  le  Rolande 
L'année  suivante,  le  même  éditeur  nous  donnait,  tou- 
jours par  fragments,  le  Roman  des  Quatre  fils  Aymon, 
princes  des  Ardennes  ^  ;  mais  Henri  Michelant  n'était 
pas  homme  à  se  contenter,  pour  une  chanson  aussi 
populaire,  de  ces  lambeaux  plus  ou  moins  bien  cousus. 
En  1862,  il  publia,  à  Stuttgart,  son  Renaus  de  Montau- 
ban  ^  pour  la  même  Société  qui  avait  précédemment 
édité  son  Alexandi^e^  et  mit  ainsi  aux  mains  des  éru- 
dits  deux  des  poèmes  qui  ont  certainement  eu  le  plus 
de  vogue  parmi  le  peuple  comme  parmi  les  lettrés  du 
moyen  âge.  Dès  1851  \  un  érudit  allemand  qui  a  tou- 
jours travaillé  très  lentement,  Theodor  Millier,  avait 
publié  le  texte  du  Roland  d'Oxford  ;  mais  cette  édition 
n'avait  pas  satisfait  le  très  consciencieux  éditeur  qui 
la  cacha  et  se  remit  à  l'œuvre.  En  1863,  il  se  montra 
moins  mécontent  de  lui  et  donna  enfin  au  public  cette 
excellente  «  seconde  édition  ^  »,  qui  a  été  et  est  encore 
la  plus  légitimement  consultée.  Un  autre  romaniste 
de  haute  valeur,  Mussafia,  faisait  paraître  à  Vienne, 
en  1864,  une  édition  de  laPm^  dePampelune  et  de  ce 
même  Macaire  ^  dont  Guessard,  deux  ans  plus  tard,  allait 


1.  Le  Roman  de  Foulque  de  Candie  par  Herbert  Leduc,  de  Dam- 
martin,  publié  par  P.  Tarbé.  Reims,  1860,  iii-8.  —  2.  Reims,  in-8.  Tous 
ces  ouvrages  de  M.  P.  Tarbé  font  partie  de  sa  «  Collection  des  poètes 
de  Champagne  antérieurs  au  xvi^  siècle.  »  —  3.  lienaus  de  Montauhan 
Oder  die  Haimonskinder^  altfranzôsisches  Gedicht  nach  den  Hand- 
schriften,  zum  ersten  Mal  herausgegeben  von  H.  Michelant.  Stutt- 
gart, 1862,  in-8  (Gedruckt  auf  Kosten  des  Literarischen  Vereins).  — 
4.  La  Chanson  de  Roland^  berichtigt  und  mit  einem  Glossar  verse- 
hen,  nebst  Beitrsegen  zur  Geschichte  der  franzœsischen  Sprache.  Erste 
Abtheilung;  herausgegeben  von  Theodor  Millier.  Gœttingen,  1851, 
in-8.  —  5.  La  Chanson  de  Roland^  nach  der  Oxforder  Handscrift  von 
neuem  herausgegeben.  erlaiitert  und  mit  einem  vollstândigen  Glossar 
versehen;  erste  Haîlfte,  herausgegeben  von  Th.  Millier  :  Gœttingen,  1863, 
in-8.  —  6.  AUfranzôsische  Gedichte  aus  Venezianischen  Ha7idschrif- 
ten,  herausgegeben  von  A.  Mussafia.  I.  Prise  de  Pampelune.  II.  Ma- 
caire;  Wien,  1864,  in-8. 


LA   RÉHABILITATION  (1830-1870).  741 

essayer  de  convertir  le  jargon  franco-italien  en  un 
bon  français  de  France.  Erreur  de  notre  maître,  mais  - 
erreur  spirituelle  et  qu'on  est,  je  l'espère,  unanime  à 
lui  pardonner. 

Après  les  textes,  les  traductions.  Dans  toute  l'œuvre 
de  Paulin  Paris,  il  n'est  peut-être  rien  que  nous  pré- 
férions à  son  «  Garin  le  Loherain  mis  en  nouveau 
langage  ^  ».  Nous  estimons  qu'il  serait  difficile  de  tra- 
duire plus  intelligemment,  et  cette  copie,  sans  pédan- 
terie et  sans  archaïsme,  a  la  couleur  chaude  et  vive 
de  l'original  :  «  J'ai  voulu,  dit  très  sagement  le  traduc- 
teur, n'employer  que  des  mots  d'un  usage  assez  général 
pour  n'embarrasser  aucun  lecteur  sérieux.  »  Et  il 
ajoute  :  «  J'ai  fait  de  grands  eff'orts'pour  arriver  à  ren- 
dre le  reflet  de  l'original.  »  Il  y  a  réussi,  et  ce  reflet 
est  une  lumière. 

Avec  un  tout  autre  système  (la  traduction  en  prose 
vers  par  vers),  la  marquise  de  Saint- Aulaire  nous  a 
donné  une  interprétation  populaire  de  la  Chanson 
d'Antioche  ^  qu'elle  a  voulu  commencer,  en  bonne 
chrétienne,  le  jour  de  l'Invention  de  la  sainte  croix  et 
qui  aura  peut-être  fait  passer  sur  quelques  âmes  le 
grand  souffle  des  croisades. 

Voici  trois  traductions  du  Roland  :  celles  de  Jô- 
nain  %  d'Alexandre  de  Saint- Albin  *  et  du  baron 
d'Avril  ^   La  dernière  seule  mérite   qu'on  en  fasse 

1.  Garin  le  Loherain,  Chanson  de  geste  composée  au  xii«  siècle  par 
Jean  de  Flagy,  mise  en  nouveau  langage,  avec  cette  épigraphe  : 
«  Bonne  chanson  plairoit  vos  à  oïr  —  De  grant  estoire  et  de  mer- 
veilles pris.  »  (Collection  Hetzel,  1862,  in-18).  —  2.  La  Chanson  d'An- 
tioche,  publiée  par  M.  Paulin  Paris,  traduite  par  la  marquise  de  Saint- 
Aulaire.  Paris,  1862,  in-8.  —  3.  Roland,  poème  héroïque  de  Theroulde, 
trouvère  du  xi«  siècle^  par  P.  Jônain,  traduit  sur  le  texte  et  la  version 
en  prose  de  Génin.  Paris,  1861,  in-18.  —  4.  La  Chanson  de  Roland, 
poème  de  Theroulde,  suivi  de  la  Chronique  de  Turpin,  traduction 
d'Alexandre  de  Saint- Albin.  Paris  et  Bruxelles,  1865,  in-18.  — 
5.  La  Chanson  de  Roland,  traduction  nouvelle,  avec  une  Introduc- 
tion et  des  Notes,  par  Adolphe  d'Avril.  Paris,  1865,  in-8.  —  L'Introduc- 


PÂUT.  LIVR.   in. 
CHAP.     XV. 


742  LA  RÉIIABILITATTON  (1830-1870). 

t  PART.  LivR. m.  estime.  Le  nouvel  interprète  de  notre  vieux  chef- 

GHAP.    XV.  ^ 

— —  d'œuvre  a  entrepris  de  le  traduire  en  vers  décasylla- 

biques,  comme  ceux  de  l'original  :  il  ne  s'est  affranchi 
que  de  la  rime.  Ce  n'est  pas  ici  le  lieu  de  discuter 
ce  système  qui  offre  à  la  fois  de  grands  inconvénients 
et  de  grands  avantages.  La  poésie  est  surtout  compo- 
sée de  deux  éléments  :  le  rythme  et  la  couleur. 
M.  d'Avril  a  merveilleusement  rendu  le  rythme  ;  mais 
il  a  dû  sacrifier  la  couleur,  et  parfois  la  beauté  \ 

Il  nous  serait  malaisé  d'énumérer  ici  toutes  les  dis- 
sertations, tous  les  mémoires  qui  ont  notre  Épopée 
pour  objet;,  et  l'on  nous  permettra  sans  doute  de  ne 
mentionner  ici  que  les  livres  qui  ont  ouvert  une  voie 
nouvelle,  qui  ont  été  originaux  et  influents.  C'est  une 
bien  petite  brochure  que  l'Essai  sur  rorigine  de  f  Épo- 
pée française  de  Charles  d'Héricault,  et  il  est  avéré 
qu'elle  renferme  plus  d'une  erreur  que  Paul  Meyer  a 
relevée  vertement  ;  mais,  malgré  tout,  quelle  intelli- 
gence du  sujet,  que  d'aperçus  nouveaux,  que  d'idées 
suggestives  ^  !  C'est  également  un  volume  assez  mince 


tion  est  divisée  en  cinq  chapitres  intitulés  :  1°  Les  Origines  ;  2°  Consi- 
dérations historiques  ;  3°  Le  Cycle  et  ses  divisions;  4"  Les  sentiments  et 
les  idées  ;  5»  La  forme. 

1.  Un  exemple  (la  Mort  d'Aude)  donnera  une  idée  de  ce  système 
hardi  et  parfois  dangereux  :  «  Notre  Empereur  est  revenu  d'Espagne; 
—  Il  vient  dans  Aix,  premier  siège  de  France,  —  Monte  au  palais, 
entre  en  la  grande  salle.  —  Aide  s'en  vient,  la  belle  damoiselle  —  Et 
dit  à  Charles  :  «  Où  est  Roland  le  preux  —  Qui  m'a  juré  de  me  prendre 
pour  femme  ?  »  ~  Charles  en  a  douleur  et  grande  peine  ;  —  Pleure  des 
yeux,  tire  sa  barbe  blanche  :  —  «  Sœur,  chère  amie,  d'homme  mort 
tu  demandes.  —  J'en  veux  trouver  en  échange  un  meilleur  —  Et  c'est 
Louis,  je  n'en  peux  pas  mieux  dire.  —  Il  est  mon  fils,  il  tiendra  mes 
Etats.  »  —  Aide  répond  :  «  Ce  discours  m'est  étrange.  —  A  Dieu 
ne  plaise,  à  ses  Saints,  à  ses  Anges.  —Après  Roland  que  je  reste 
vivante.  »— Elle  pâlit,  tombe  aux  pieds  du  roi  Charles,  —  Meurt  aussi- 
tôt. Que  Dieu  prenne  son  âme.  »  —  2.  Essai  sur  V origine  de  l'Épopée 
française  et  son  histoire  au  moyen  âge^  par  Ch.  d'Héricault.  Paris, 
1859.  (Une  brochure  de  75  pages  in-8,  tirage  à  part  de  la  Eevue  des  So- 
ciétés savantes.)  —  Le  travail  de  Ch.  d'Héricault  nous  a  été,  au  début 
de  notre  œuvre,  singulièrement  profitable. 


LA  RÉHABILITATION  (1830-1870).  743 

que  le  De  Gaidone  de  Siméon  Luce  ^;  mais  c'était 
alors  une  véritable  hardiesse  que  de  présenter,  pour 
le  doctorat  es  lettres,  une  thèse  latine  sur  une  chan- 
son de  geste.  Cependant  Dozy,  critique  instruit  et 
pénétrant,  faisait  halte  devant  nos  Chansons  de  geste, 
surtout  devant  celles  de  la  geste  de  Guillaume,  et 
leur  consacrait  de  bonnes  pages,  quelquefois  para- 
doxales, dans  ses  Recherches  sur  rhistowe  et  la  litté- 
rature de  l'Espagne  au  moyen  âge  ^ ;  un  norvégien, 
M.  Unger,  nous  mettait  sous  les  yeux  ce  texte  de  la 
Karlamagnus  Saga  ^  qui  allait  être  si  richement  com- 
menté par  Gaston  Paris  '' ;  Bormans,  en  Belgique, 
mettait  aux  prises  la  poésie  française  et  la  littérature 
«  thioise  »  et  s'aventurait  trop  souvent  à  donner  à 
celle-ci  une  victoire  trop  aisément  contestable  '; 
Bartsch  publiait  son  beau  travail  sur  le  Karl  Meinet 
et  débrouillait  un  chaos  dont  le  seul  aspect  était 
décourageant  ^  Le  comte  de  Puymaigre ,  lui ,  dé- 
brouillait un  autre  chaos,  celui  des  romances  espa- 
gnoles, et  démontrait,  avec  une  irréfragable  lucidité, 
cette  influence  en  Espagne  de  l'épopée  française,  que 
des  Espagnols  seuls  ont  pu  nier  \  Tant  d'utiles  tra- 
vaux étaient  dominés,  si  je  puis  ainsi  parler,  par  l'acti- 
vité de  l'Académie  des  Inscriptions  qui  continuait 
vivement  son  Histoire  littéraii^e  et  constatait,  avec 
M.  Victor  Leclerc,  les  envahissements  victorieux  dans 


1.  Le  Gaidone  carminé  gallico  vettistiore  cUsquisttio  critica;  éd. 
S.  Luce.  Paris,  1866,  iii-8.  —  2.  Troisième  édition,  Leyde,  1864;  deux 
vol.  in-8.  —  3.  Karlamagnus  Saga  ok  Kappa  hans...  af  C.-R.  Unger. 
Christiania,  1860,  in-8.  —  4.  La  Karlamagnus  Saga,  histoire  islan- 
daise de  Charlemagne  (Bibliothèque  de  VÉcole  des  Chartes,  1864, 
XXV,  p.  89, 1865,  XXVI,  p.  ec  ss.).  —  5.  La  Chanson  de  Roland,  frag- 
ments d'anciennes  rédactions  thioises,  par  J.  Bormans.  Bruxelles, 
1864,  in-8.  —  6.  Ueber  Karl  Meinet,  ein  Beitrag  zur  Karlsage,  von 
Karl  Bartsch.  Niirnberg,  1861,  in-8.  —  7.  Les  vieux  auteurs  castillans 
par  le  comte  Ch.  de  Puymaigre.  Paris,  1862,  deux  volumes  in-18  (pre- 
mière édition). 


I  PART.  LIVR. 
CHAP.  XV. 


744  LA  RÉIÏABILITATTON  (1830-1870). 

I  PART.  LivR.  m.  toute  TEurope  de  notre  lanejue  et  de  notre  épopée 

CHAP.    XV.  l  O  1        A 

nationales  \ 

péHodtT         II  ^^  ^^^^  resterait  guère  qu'à  parler  de  deux  livres, 
vmftoS-l'     ^t,  du  premier,  nous  devons  nous  taire,  puisque  c'est 
de  cfaJiemagne.  le  uotro  ^  Nous  uo  souiHies  pas  tenu  à  la  même  ré- 
serve envers  le  second,  et  il  y  a  longtemps  déjà  ^  que 
nous  avons  salué  V Histoire  poétique  de  Charlemagne 
comme  l'honneur  de  l'érudition  française  \ 

Après  les  trois  périodes  auxquelles  nous  avons 
donné  ces  noms  significatifs,  l'Initiative,  l'Enthou- 
siasme et  le  Travail,  la  période  de  la  Critique  venait 
de  commencer  avec  l'œuvre  de  Gaston  Paris. 

Mais  déjà  notre  Epopée  avait  fait  son  chemin  et 
conquis  sa  seconde  popularité.  Et  le  jour  vint  où 
l'un  des  plus  grandes  poètes  de  ce  temps-ci  et  de 
tous  les  temps,  cherchant  à  donner,  dans  sa  Légende 
des  siècles,  un  portrait  exact  de  toutes  les  grandes 
époques  de  l'humanité,  emprunta  l'un  de  ses  tableaux 
à  une  chanson  de  la  geste  de  Guillaume,  à  Aimeri  de 
Narbonne,  De  là  cet  Aymerillot  qui  est  la  perle  de 
l'écrin. 

Comme  ils  pâlissent  devant  ces  admirables  vers, 
tous  les  Mémoires  des  érudits  ! 

Dès  que  le  Poète  chante,  tout  doit  se  taire,  tout  se 
tait. . . 


1.  Tome  XXIII,  1862  :  Discours  sur  Vètat  des  lettres  en  France  au 
xiv^  siècle.  Lire  surtout  les  pp.  496-602.  —  2.  Le  tome  premier  de  la 
première  édition,  quoique  daté  de  1866,  a  réellement  paru  en  décem- 
bre 1865.  —  3.  Les  Épopées  françaises,  première  édition,  1,  p.  646. 
—  4,  Histoire  poétique  de  Charlemagne^  par  Gaston  Paris,  Paris,  1865, 
in-8.  Le  livre  est  divisé  en  trois  parties  :  I.  Les  Sources  ;  II.  Les  Ré- 
cits; IIL  Vérité  et  Poésie.  =  L'Histoire  poétique  de  Charlemagne 
était  la  thèse  française  que  Gaston  Paris  présentait  pour  le  doctorat 
es  lettres.  La  thèse  latine  était  le  Bepseudo  Turpiîio  (1865,  in-8). 


CHAPITRE  XVI 

PÉRIODE   DE   RÉHABILITATIOIS    (1870-1893). 
CE    qu'on    a   fait    jusqu'ici.    —    CE    Qu'iL   RESTE    A    FAIRE. 


PART.  LIVR.  m. 
CHAP.  XVI. 


L'Année  terrible  devait  avoir  et  a  eu,  en  effet,  une  » 
influence  considérable  sur  les  études  qui  ont  l'Épopée  _ 
française  pour  objet.  C'est  le  propre  des  peuples  mal-    ,  Muence 

^  J-  «J  11  11  des  désastres 

heureux  de  se  réfugier  dans  leur  passé,  pour  se  con-  s^/iéSet 
soler  des  amertumes  du  présent  et  se  préparer  un  ^,  n^t^épopée 
meilleur  avenir.  C'est  ce  dont  l'Allemagne  nous  avait  "^^io^^^^- 
donné  l'exemple  après  léna  :  c'est  ce  que  nous  fîmes 
après  1870,  et  rien  n'était  plus  légitime.  L'ennemi 
n'avait  pas  encore  quitté  notre  territoire  que  déjà  nous 
nous  tournions  en  larmes  vers  ces  deux  figures  lumi- 
neuses, Roland  et  Jeanne  d'Arc,  en  leur  demandant 
à  la  fois  des  consolations  et  des  espérances.  L'Alle- 
magne, avec  les  Contes  des  frères  Grimm  et  tant 
d'autres  œuvres  profondément  patriotiques,  avait 
naguère  reconstitué  son  esprit  national  a  par  le 
sentiment  éclairé  de  la  solidarité  de  son  présent  avec 
son  passé  *  »  :  la  Chanson  de  Roland  fit  la  même 
œuvre  durant  ces  années  de  recueillement  que  sui- 
virent le  grand  désastre.  Les  éditions  s'en  multi- 
plièrent et  firent  vibrer  lésâmes  qui  étaient  désolées 
et  muettes.  Roland,  lui  aussi,  était  un  vaincu;  mais 
une  telle  défaite  n'avait  fait  subir  aucun  amoindrisse- 

1.  Gaston  Paris,  Histoire  poétique  de  Charlemagtie,  p.  132. 


146  LA  RÉHABILITATION  (1870-1893). 

I  PART.  LivR.  HT.  meiit  à  sa  doire,  et  Charlemagne,  d'ailleurs,  Tayait 

CHAP.  XVI.  ^  ,      ;  .  . 

vengé  par  une  éclatante  et  décisive  victoire.  En  atten- 
dant Charlemagne,  nous  nous  consolâmes  avec  Ro- 
land. Ce  fut  une  rage,  une  frénésie,  non  pas  de  celles 
qui  épuisent  un  peuple,  mais  de  celles  qui  le  relèvent. 
L'œuvre  de  M.  de  Bornier  vint  à  point  pour  donner 
une  nouvelle  satisfaction  au  sentiment  national,  et 
la  Fille  de  Roland  eut  cent  représentations.  Ce  fut 
une  de  nos  revanches.  On  répéta  partout  le  fameux 
vers  :  «  Tout  homme  a  deux  pays,  le  sien,  et  puis  la 
France  »,  lequel  est  moins  nouveau  qu'on  n'a  pu  le 
croire,  mais  qui,  sous  une  forme  un  peu  chauvine, 
exprime  une  antique  et  profonde  vérité.  Cette  Fille 
de  Roland^  dont  l'inspiration  générale  est  due  à  nos 
chansons  de  geste,  on  \oulut  alors  la  jouer  un  peu 
partout,  et  il  n'est  guère  de  collège  où  l'on  ne  se  soit 
donné  la  joie  de  la  représenter  avec  des  coupures  et 
des  suppressions  plus  ou  moins  intelligentes  et  néces- 
saires. Ces  adaptations  étranges  et  que  j'ai  connues  de 
visu  portaient  généralement  ce  titre  nouveau  :  Le  fils 
de  Ganelon,  et  la  fille  de  Roland  n'y  brillait  que  par 
son  absence.  On  applaudissait  quand  même. 

Le  mouvement  était  donné  ;  mais  on  s'aperçut 
aisément  que,  pour  être  durable,  un  tel  enthousiasme 
devait  revêtir  parmi  nous  un  caractère  scientifique. 
La  France  eut  la  sagesse  de  le  comprendre. 

De  nouvelles  études  étaient  indispensables  :  on 
s'y  assujettit.  De  nouveaux  livres  étaient  nécessaires  : 
on  les  écrivit. 

C'est  par  des  publications  de  textes  qu'il  importait 
de  commencer.  Il  faut,  en  effet,  se  dire  et  se  redire 
que,  sur  cent  chansons  de  geste,  il  y  en  a  environ  qua- 
rante qui  sont  encore  inédites  ;  il  faut  aussi  se  persua- 
der que,  parmi  celles-ci^  il  y  en  a  qui  sont  de  la  plus 


I  PART.   LIVU.   III. 
CHAP.    XVI. 


LA  RÉHABILITATION  (1870-1893).  747 

haute  valeur,  comme  leMoniage  Guillaume  et  presque 
toute  la  geste  des  Lorrains.  Tant  que  ces  textes  pré- 
cieux  dormiront  dans  les  manuscrits,  il  n'y  aura  rien 
de  vraiment  décisif  à  espérer  pour  la  connaissance 
approfondie  de  TÉpopée  française.  Tout  ce  qui  se  rap- 
porte à  l'examen  critique  de  la  langue  et  de  la  versifi- 
cation romanes,  aux  origines  historiques^  au  déve- 
loppement de  la  légende  et,  ce  qui  est  à  nos  yeux 
d'un  prix  plus  relevé,  à  l'histoire  de  la  vie  privée  et 
des  mœurs  de  nos  pères,  tout,  tout  demeurera  sus- 
pendu, tant  qu'on  n'aura  pas  publié  la  somme  de  notre 
littérature  épique.  Des  textes,  il  nous  faut  des  textes. 

Depuis  1870,  une  trentaine  de  chansons  ont  été  Textes  épiques 
publiées  ;  mais,  pour  une  dizaine  d'entre  elles  \  il  s'agit    depds  Î^to. 
seulement  d'éditions  nouvelles,  plus  parfaites  que  les 
précédentes  ^   Restent  donc   environ  vingt  textes 
nouveaux,  et  ce  n'est  pas  assez,  suivant  nous,  pour 
vingt-trois  ans  de  travail.  Je  sais  bien  qu'en  revanche 

1.  Aigar  et  Maurin,  fragments;  Scheler,  1877;  Aimeri  de  Narbonne, 
Demaison,  1888;  Aïol,  deux  éditions  :  1°  Fœrster,  1876;  2^  Jacques 
Normand  et  Gaston  Raynaud,  1877;  Acqtiin,  Jouon,  1880;  *Aliscans, 
De  Montaiglon  et  Guessard,  1870;  *Amis  et  Amiles,  C.  Hoffmann,  2^  éd., 
1882  ;  Anséis  de  Carthage,  J.  Alton,  1892  ;  Auberon,  Graf,  1878;  *Aubry 
le  Bourgoing,  A.  Tôbler,  1870;  Bastart  de  Bouillon,  Scheler,  1877; 
*Berte  ans  gratis  pies,  Scheler,  1874  ;  Berta  de  li  gran  pié,  Mussafîa, 
1874  ;  Bueves  de  Commarchis,  Scheler,  1874  ;  Brun  de  la  Montagne, 
P.  Meyer,  1875;  Le  Chevalier  au  Cygne,  Hippeau,  1874;  *Couronne- 
ment  Looys,  E.  Langlois,  1889;  Laurel  et  Béton,  P.  Meyer,  1880  ;  Des- 
truction de  Rome,  Grœber,  1873;  Elie  de  Saint  Gilles,  deux  éditions  : 
lo  G.  Raynaud,  1879;  2°  Fœrster,  1882;  Elioxe,  Todd,  1889;  Enfances 
Ogier,  Scheler,  1874;  Enfances  Rolant  (Berta  e  Milone  et  Orlandino), 
Mussaiia,  1885;  Enfances  Vivien,  Wahlund  et  Hugo  von  Feilitzen,  1886; 
Galien,  Stengel,  1890;  *Girart  de  Bous  sillon,  texte  d'Oxford,  Shweppe, 
1878,  et  Fœrster,  1880;  texte  de  Londres,  Stiirzinger,  1880;  Godefroi  de 
Bouillon,  Hippeau,  1874  ;  *  Jourdain  de  Blaivies,  2^  édition,  C.  Hoff- 
mann, 1882  \Mainet,  fragments,  G.  Paris,  1875;  Maugis  d'Aigremont, 
Revue  des  Langues  romanes,  1892, 1893;  Mort  d' Aimeri  de  Narbonne, 
Couraye  du  Parc,  1884  ;  *  Raoul  de  Cambrai,  P.  Meyer  et  A.  Longnon, 
1882;  *Roland,  éditions  multiples;  Roncecaux,  remaniements  du  Ro- 
land, Fœrster,  1883  et  1886;  *  Voyage  de  Charlemagne  à  Jèrusalein, 
Koschwitz,  1880  et  1883.  —  2,  Nous  les  indiquons  ci-dessus  par  un 
astérisque. 


748  LA  RÉHABILITATION  (1870-1893). 

I  PART.  LivR.  III.  QYi  a  découvert  quelques  poèmes  nouveaux,  comme 

CHAP.  XVI.  1X1  7 

Mainet^  comme  VAigar  et  Maiirin  provençal,  comme 

Aquilon  de  Bavière  ;  mais  si  précieuses  que  soient  de 
telles  découvertes,  elles  ne  nous  consolent  pas  de  tant 
d'autres  poèmes  dont  on  ne  connaît  que  l'existence  et 
qui  restent  dans  la  nuit.  Chose  plus  grave  :  le  mouve- 
ment des  éditions  nouvelles  s'est  sensiblement  ralenti 
depuis  plusieurs  années,  et  il  n'y  a  peut-être  pas  lieu 
d'espérer  qu'il  s'accélère  de  nouveau.  Nous  nous 
sommes  demandé  à  quelle  cause  il  convenait  d'attri- 
buer un  ralentissement  aussi  fâcheux,  et  nous  pen- 
sons l'avoir  découverte.  C'est  le  cas,  suivant  nous, 
d'appliquer  ici  le  fameux  axiome  :  «  Le  mieux  est 
l'ennemi  du  bien  ».  On  se  montre  aujourd'hui  si 
difficile  sur  l'établissement  d'un  texte  critique  que  les 
plus  vaillants  reculent.  Il  n'est  pas  donné  à  tout  le 
monde  de  pouvoir  voyager  par  toute  l'Europe  à  la  re- 
cherche de  tous  les  manuscrits  d'une  chanson  de  geste  ; 
il  n'est  pas  aisé  de  les  distribuer  en  familles  et  sous- 
familles,  et  de  reconstituer  avec  eux  le  texte,  le  vrai 
texte,  l'auguste  texte  primitif.  Alors  qu'arrive-t-il?  On 
se  désespère,  et  l'on  attend.  Mieux  vaudrait,  en  atten- 
dant l'édition  définitive,  publier  de  bonnes  éditions  pa- 
léographiques qui  permettraient  du  moins  à  l'histo- 
rien d'utiliser  à  son  profit  les  données  de  nos  anciens 
poèmes.  Les  philologues  prendraient  ensuite  leur  temps 
pour  nous  donner  quelque  jour  la  version  authentique 
de  chaque  chanson  avec  cette  méthode  et  cette  sûreté 
dont  Paul  Meyer  leur  a  fourni  naguères  le  modèle 
dans  son  édition  partielle  du  Charroi  de  Nimes  \ 
Traductions        Lcs  édltious  uc  suffiscut  pas,  et  il  est  indispensable 

nouvelles.  •«-         '  i 

que  quelques  chansons,  à  tout  le  moins,  soient  accom- 

1.  Choix  d'anciens  textes  bas-latins^  provençaux  et  français,  etc., 
2e  partie;,  Français,  pp.  237  et  ss. 


I  PART.  LIVR.  m. 
CHAP.  X\I. 


LA  RÉHABILITATION  (1870-1893).  749 

pagnées  de  traductions.  Nous  ne  vivons  pas  en  Alle- 
magne où  la  vulgarisation  n'est  pas  un  besoin  du  génie 
national,  mais  en  France  où  l'on  ne  se  plaint  jamais 
que  la  science  soit  trop  élémentaire.  Il  ne  faut  pas 
dédaigner  le  grand  public,  sous  peine  d'être  aban- 
donné par  lui,  et  il  convient  surtout  de  ne  point 
transformer  la  science  en  je  ne  sais  quel  temple  où  les 
prêtres  seuls  ont  le  droit  d'entrer.  Je  sais  telle  édition 
de  la  Chanson  de  Roland  qui  n'a  dû  sa  diffusion  qu'à 
la  traduction  dont  elle  est  munie,  et  c'est  principale- 
ment par  ces  traductions  que  notre  Iliade  a  reconquis 
son  antique  popularité.  Il  en  a  été  de  même  pour  le 
Girart  de  Roussïllon^  pour  ce  texte  hérissé  de  difficultés 
et  qui,  avant  Paul  Meyer,  n'était  guère  abordable  qu'à 
dix  savants  en  France  et  à  cent  en  Europe.  C'est 
dans  nos  collèges  surtout,  c'est  dans  nos  classes  de 
seconde  que  de  telles  traductions  sont  de  mise.  Lorsque 
le  Roland  a  forcé  les  portes  de  l'Université  et  conquis 
sa  place  au  soleil  parmi  les  grands  classiques,  nous  ne 
nous  doutions  pas  que  certains  professeurs  en  profite- 
raient pour  faire  induement  pénétrer  l'enseignement 
supérieur  dans  l'enseignement  secondaire  et  pour  se 
livrer  à  une  philologie  intempestive  devant  des  collé- 
giens de  seize  ans.  Ce  que  nous  voulions,  c'est  qu'on 
leur  lût,  d'une  voix  vibrante  et  d'un  cœur  ému,  une 
traduction  de  notre  vieux  poème  ;  c'est  qu'on  en  fît 
sobrement  admirer  la  beauté  simple  et  profonde  ;  c'est 
surtout  qu'on  prît  occasion  de  cette  lecture  pour  dire 
à  ces  jeunes  Français  :  «Voyez,  mes  enfants,  combien 
la  France  était  déjà  grande  et  combien  elle  était  aimée 
il  y  a  plus  de  huit  siècles.  )>  Toute  autre  méthode 
nous  semble  présomptueuse  et  vaine. 

Il  nous  fallait  ensuite  des  Traités  complets  sur    ,^^^îr^^^«, 

i-  et  les  Manuels. 

notre  épopée  nationale,  des  œuvres  synthétiques  qui 


1  PART.  LIVR.    in. 
CHAP.  XVI. 


750  LA  REHABILITATION  (1870-1893). 

fissent  saisir  au  lecteur  français,  très  amoureux  de 
clarté,  Tensemble  même  de  Fhistoire  de  nos  chan- 
sons. Nous  avions  terminé  en  1868  les  trois  premiers 
volumes  de  nos  Epopées  :  nous  nous  remîmes  à  l'œu- 
vre dix  ans  après  et,  au  lieu  de  terminer  notre  livre, 
nous  le  recommençâmes.  Ce  n'est  pas  à  nous  qu'il 
appartient  d'en  parler.  Quelques  années  plus  tard,  en 
1883,  un  érudit  danois  condensait  en  un  excellent 
volume  *  toutes  les  données  acquises  sur  notre  Épopée 
nationale  :  il  y  consacrait  de  courtes  notices  à  cha- 
cune de  nos  chansons  de  geste  et  complétait  un  aussi 
utile  travail  par  la  plus  détaillée  et  la  meilleure  de 
toutes  les  bibliographies.  Il  est  peu  de  français,  hélas  ! 
qui  soient  familiers  avec  les  langues  des  autres  pays,  et 
notamment  avec  le  danois.  Le  livre  de  Nyrop  avait 
besoin  et  méritait  d'être  traduit  en  français,  et  nous 
savons  qu'on  y  pensait.  Nous  fumes  devancés  par  un 
italien,  et  nous  nous  estimons  encore  heureux  que 
l'œuvre  du  savant  de  Copenhague  ait  été  mise  ainsi  à  la 
portée  d'un  plus  grand  nombre  de  nos  compatriotes. 
Le  traducteur  italien  était,  d'ailleurs,  un  homme  au 
courant  de  la  science  et  qui  a  su  donner,  par  quelques 
additions  heureuses,  un  cachet  original  à  cette  nou- 
velle édition  de  l'œuvre  de  Nyrop  ^ 
Les  Monographies  La  syuthèse,  c'est  fort  bien  ;  mais,  pour  qu'elle  soit 
scientifiques,  ^^jj^  ^^  ^\\.v^^  11  couvieut  qu'cUc  soit  de  longue  main 
préparée  par  d'excellentes  analyses.  Rien  n'est,  à  cet 
égard,  plus  profitable  que  de  consciencieuses  mono- 
graphies, et  ce  sont  là  les  indispensables  et  solides 
matériaux  avec  lesquels  on  pourra  enfin  élever  l'édifice 
laborieux  des  grands  Traités  ou  des  grandes  Histoires 

1.  Kristoffer  Njroi^,  JDenOldfranskeHeltedigtning.  Copenhague,  1883. 
—  2.  Storia  delV  Epopea  francese  7iel  medio  evo,  prima  traduzione 
dair  originale  danese  di  Egidio  Gorra,  etc.  Turin,  1889. 


LAJ^EHABILITATJON  (1870-1893).  751 

Générales.  Pour  être  en  mesure  de  posséder,  dans  trente  '  ^^^^-  "^'^-  •"• 

C'  r  CHAP.   XVI. 

OU  cinquante  ans,  un  Manuel  complet  de  l'Épopée 

française,  il  faudra  vingt  travaux  comme  ceux  que 
Paul  Meyer  a  consacrés  à  la  légende  d'Alexandre  ^  et 
au  roman  de  Girart  du  Roussillon  ^  Remonter  aux 
sources  multiples  et  cachées  de  telle  ou  telle  légende; 
la  suivre  à  travers  toutes  les  sinuosités  de  son  cours, 
et  pour  ainsi  parler,  dans  tout  le  partage  de  ses  eaux; 
puis,  se  faire  chimiste  et  étudier  au  microscope  tous 
les  éléments  dont  elle  se  compose,  les  bien  doser  et 
en  faire  très  clairement  connaître  la  qualité  et  la 
valeur;  puis,  enfin,  pour  prendre  encore  une  autre 
image,  se  constituer  vaillamment  Thistorien  exact  de 
sa  grandeur  et  de  sa  décadence  :  telle  est  Fœuvre,  très 
abrupte  et  malaisée,  de  ceux  qui  entreprennent  une 
de  ces  monographies  nécessaires.  M.  Paul  Meyer  y  a 
véritablement  excellé,  et  Ton  peut  dire  qu'il  en  a  créé 
le  type.  Il  n'y  a  plus  qu'àFimiter. 
Parmi  ces  sources  de  la  lé2;ende,  l'histoire,  la  véri-    ^e^  ^^ay^v^ 

o  ^  7  sur  les  origines 

table  histoire  est  certainement  la  plus  importante.  Il  ^j^  nls^Ssons. 

y  a  longtemps  déjà  qu'on  Fa  compris,  et  qu'on   a 

essayé  de  débrouiller  les  origines  historiques  de  nos 

chansons  de  geste,  de  leur  affabulation,  de  leurs  héros. 

C'est  ici,  dois-je  le  dire,  qu'il  convient  de  ne  pas  se 

laisser  emporter  par  l'imagination  et  par  Fesprit  de 

système.  Certes,  il  y  a  des  éléments  historiques  dans 

nos  vieux  poèmes,  et  aveugle  serait  qui  ne  les  verrait 

point  ;  mais  enfin,  tout  n'y  est  pas  historique,  et  il  serait 

bon  de  ne  pas  se  jeter  d'un  excès  dans  l'autre.  A  force 

de  trouver  que  toute  épopée  est  de  l'histoire,  on  en 


1.  Alexandre  le  Grand  dans  la  littérature  française  au  moyen  âge; 
Histoire  de  la  légende^  1886.  —  2.  Girart  de  Roussillon,  Chanson  de 
geste  traduite  pour  la  première  fois,  1884.  L'Introduction  et  les  Ap- 
pendices ne  renferment  pas  moins  de  234  pages. 


i 


I  PART.   LIVR.  II 
CHAP.   XVI. 


752  LA  RÉHABILITATION  (1870-1893.) 

arriverait  facilement  à  conclure  que  toute  histoire 
est  de  l'épopée.  Il  faut  être,  en  ces  cas  épineux, 
d'une  véritable  sévérité,  éviter  d'être  spirituel,  si  on 
le  peut,  et  ne  pas  se  montrer  satisfait  de  demi  preu- 
ves. Il  faut  surtout  ne  pas  se  contenter  de  généralités 
vagues,  et  préciser  nettement.  Par  bonheur,  nous 
avons  encore  ici  des  modèles  presque  parfaits  et  qui 
sont  heureusement  imitables.  Tels  sont  les  travaux 
d'Auguste  Longnon  qui  ont  pour  objet  Girart  de  Bous- 
sillon  dans  l'histoire  \  «  l'élément  historique  deHuon 
de  Bordeaux  ^  »  et  l'historicité  des  Quatre  fils  Aimon  ^ 
Ce  qui  caractérise  l'auteur  de  ces  pages  vraiment 
concluantes,  c'est  cette  précision  même  dont  nous 
venons  de  parler  :  «  Le  Charlemagne  des  Quatre 
fils  Aimon  n'est  autre  que  Charles-Martel,  et  le  roi 
Yon  de  cette  même  chanson  est  cet  Eudon  qui  fut 
roi  ou  duc  de  Gascogne  au  viif  siècle  \  »  Voilà  des 
noms  exacts,  voilà  des  dates  claires.  Il  n'y  a  pas  là 
de  ces  points  d'interrogation  qui  troublent  les  meil- 
leurs esprits,  mais  des  affirmations  sagement  res- 
treintes et  bien  prouvées  ;  il  n'y  a  pas  là  de  ces  ingé- 
niosités dangereuses  où  l'on  tombe  si  aisément  en 
pareille  matière,  mais  tout  juste  assez  d'imagination 
pour  découvrir  la  bonne  piste,  et  assez  de  sagacité 
pour  ne  pas  la  perdre.  Il  importe  que  l'exemple 
d'Auguste  Longnon  soit  suivi  et  qu'on  étende  à  toutes 
nos  chansons  la  méthode  dont  il  s'est  si  avantageuse- 
ment servi  pour  éclairer  les  origines  de  trois  ou  quatre 
d'entre  elles. 


1.  Revue  historique^  nov.  déc,  1878,  pp.  242-279.  —  2.  Romania^ 
1879,  p.  1  et  ss.  —  3.  Revue  des  questions  historiques^  janvier  1879, 
pp.  73-93.  Cf.  rintroduction  du  Raoul  de  Cambrai^  éd.  P.  Meyer  et 
Aug.  Longnon,  etc.  —  4.  Le  roi  Eudon  a  très  historiquement  fait 
accueil  aux  ennemis  de  Charles  Martel,  tout  comme  Yon,  dans  notre 
vieux  poème,  offre  un  refuge  aux  quatre  fils  du  duc  Aymon  qui  sont 
en  guerre  contre  Charlemagne.  Etc.,  etc. 


I    PART.  LIVR.  m. 
CHAI'.  XVI. 


LA  RÉHABILITATION   (1870-1893).  753 

L'histoire  de  la  vie  privée  offre  à  nos  yeux  plus 
d'intérêt  que  l'histoire  même  des  révolutions  et  des 

lin  1  •  1  1  ^'^^  études 

guerres,  a  laquelle  on  donne  trop  volontiers  le  nom  de  sur  la  vie  privée, 
a  grande  histoire  ».  Ici  encore,  de  nouveaux  travaux 
s'imposent  à  l'activité  des  médiévistes.  Les  chansons 
de  geste,  en  effet,  peuvent  légitimement  être  considé- 
rées comme  l'une  des  plus  fécondes  et  des  meilleures 
sources  d'une  «  Histoire  de  la  vie  privée  au  moyen 
âge  )).Nul  n'a  décrit  avec  plus  de  justesse  que  nos  vieux 
poètes  le  costume  et  l'armure,  l'habitation  et  le  mobi- 
lier et,  pour  mieux  parler,  toute  la  vie  intime  de  la 
société  féodale.  Jules  Quicherat,  qui  était  un  esprit  si 
positif  et  si  clairvoyant,  a  été  l'un  des  premiers  à  pro- 
clamer cette  vérité,  qui  est  aujourd'hui  passée  à  l'état 
d'axiome.  Quelques  livres,  qu'il  s'agit  à  la  fois  de 
continuer  et  de  multiplier,  ont  mis  en  évidence  cette 
nouvelle  utilité  de  nos  épopées  nationales,  et  nous 
pourrions  en  citer  d'autres  que  ceux  d'Alwin  Schultz 
en  Allemagne  *  et  de  Flach  en  France  ^  Ici  encore 
nous  ne  pouvons  signaler  qu'en  passant  une  œuvre 
qui  porte  notre  nom,  et  dont  les  données  ont  été  en 
partie  empruntées  à  notre  littérature  épique  :  la 
Chevalerie  ^ 

Où  il  y  a  encore  quelque  doute  et  incertitude,  c'est 
quand  il  s'agit,  non  plus  de  la  vie  privée,  mais  des 
mœurs  elles-mêmes.  Les  chansons  de  geste  en  offrent- 
elles  une  image  exacte,  ou  bien,  comme  l'ont  prétendu 
certains  érudits,  ne  seraient -elles  que  des  romans , 
dans  l'acception  la  plus  moderne  de  ce  mot  ?  Nous 

1.  Bas  hœflsche  Lehenzur  zeitder  Minnesinger^  V^  édition,  Leipzig, 
1880,  deux  vol.  in-8.  —  2.  Histoire  des  institutions  de  la  France,  1892, 
in-8.  —  3.  «  Les  Chansons  de  geste  sont  la  principale  de  nos  sources, 
et  c'est  là  qu'à  notre  sens  on  trouve  la  peinture  la  plus  exacte  de  la 
chevalerie  et  des  temps  chevaleresques  »  (Préface,  p.  xiii).  La  Che- 
valerie a  paru  en  décembre  1883. 


754  LA  RÉHABILITATION  (1870-1893). 

I  PART.  Livu.  m.  avons  longuement  étudié  ce  problème  et   espérons 


CHAP.    XV[. 


■  publier  bientôt  le  résultat  de  nos  recherches  dans  un 
livre  qui  aura  pour  titre  :  De  f  autorité  des  chansons 
de  geste.  Nous  avons,  pour  arriver  à  une  conclusion 
solide,  interrogé  longuement  toutes  les  œuvres  histo- 
riques depuis  le  xf  siècle  jusqu'au  xiif,  et  y  avons 
relevé  les  textes  qui  se  rapportent  à  l'histoire  des 
mœurs  ;  puis,  nous  avons  fait  le  même  travail  sur  les 
chansons  de  geste  et  avons  mis  en  regard,  sur  deux 
colonnes,  ces  deux  ordres  de  témoignages,  ces  deux 
familles  de  documents.  La  ressemblance  est  frappante, 
et  va  parfois  jusqu'à  l'identité.  Telle  sera  notre  conclu- 
sion ;  mais  d'autres  érudits  descendront  encore  plus 
avant  dans  le  détail  et  achèveront  cette  démonstra- 
tion .Nous  nous  estimerons  heureux  de  l'avoir  ébauchée . 
Les  recherches  Nqus  cherchous  avant  tout,  dans  le  présent  cha- 
la  versmcation  T)itre.  à  déterminer  les  principaux  caractères  qu'ont 

romane.         Jr  '  a  * 

revêtus,  en  ces  dernières  années,  les  travaux  sur 
l'épopée  française.  11  ne  faudrait  pas  oublier  les  études, 
si  arides  en  apparence,  et  cependant  si  passionnantes, 
qui  ont  eu  pour  objet  la  versification  de  nos  anciens 
poèmes.  Que  de  discussions,  que  de  batailles  sur  le 
mètre  et  sur  le  rythme!  Que  d'articles,  que  de  bro- 
chures, que  de  livres  !  Il  y  a  trêve  aujourd'hui  ;  mais 
la  guerre  n'est  pas  terminée,  à  moins  que  le  livre 
tout  récent  de  M.  Stengel  sur  la  Versification  romane  ' 
ne  fasse  décidément  signer  la  paix  entre  les  belligé- 
rants. Nous  n'y  comptons  guère. 
Les  Dictionnaires.  Les  DicUonuaires  et  Glossaires  ne  sont  pas  moins 
utiles  que  les  Traités  de  rythmique,  et  ces  ressources 
ne  nous  manquent  plus.  On  ne  pouvait  naguère  con- 
sulter utilement  que   le  très   estimable   travail   de 

1.  Cf.  Romania,  1893,  p.  343. 


r   PART,  LIYR.  m. 
CHAP.    XVI. 


LA  RÉHABILITATION  (1870-1893).  755 

Gachet  ;  mais  nous  avons  aujourd'hui  entre  les  mains 
r  œuvre  énorme  de  Frédéric  Godefroy  où  les  chansons 
de  geste  sont  citées  vingt  fois  par  page,  et  nous  pos- 
sédons, grâce  surtout  à  la  Société  des  anciens  textes, 
de  précieux  glossaires  pour  un  certain  nombre  de  nos 
chansons.  On  les  fondra  quelque  jour  en  un  seul  et 
même  Dictionnaire,  et  ce  sera  un  de  nos  meilleurs 
répertoires. 

Tous  ces  travaux  ne  sont  pas  sans  présenter  de  véri-  ^*  cntique. 
tables  difficultés,  et  les  premiers  qui  sont  entrés  dans 
ces  chemins  peu  frayés  y  ont  fait  plus  d'un  faux  pas. 
Par  bonheur  pour  la  science  et  pour  eux,  ils  ont  ren- 
contré sur  leur  route  ces  avertisseurs  un  peu  rudes, 
qu'on  appelle  les  critiques.  On  ne  rend  justice  aux 
critiques  que  longtemps  après  avoir  reçu  leurs  coups  ; 
mais  il  convient  d'avouer,  en  toute  sincérité,  qu'ils 
font  souvent  une  œuvre  utile  ;  que  sans  eux  la  médio- 
crité serait  reine  et  que,  pour  nous  borner  ici  aux  tra- 
vaux sur  nos  chansons  de  geste,  ils  ont  singulièrement 
contribué  aux  progrès  réels  de  la  science.  Aux  rédac- 
teurs de  Fancienne  Revue  critique  et  de  la  Romania, 
comme  à  l'auteur  des  Recherches  sur  F  Épopée  fran- 
çaise *,  on  ne  peut  certes  pas  reprocher  un  excès  de 
bienveillance  ;  mais  leur  sévérité  nous  a  été  salutaire 
à  nous  et  à  d'autres.  Nous  avons  travaillé  désormais 
avec  une  lenteur  plus  consciencieuse  ;  nous  avons  re- 
commencé celles  de  nos  œuvres  qui  étaient  visible- 
ment imparfaites;  nous  les  avons  refaites  autrement  et 
moins  mal.  Sans  le  vouloir,  les  critiques  font  un  peu 
l'office  d'un  chef  d'orchestre  :  ils  modèrent  les  uns. 


1.  Paul  Meyer,  dans  la  Bibliothèque  de  l'École  des  Chartes  (1867, 
p.  28-63,  304-342).  La  première  partie  de  ce  Mémoire  était  consacrée  à 
nos  Épopées  (l^e  éd.,  tome  I);  la  seconde  à  V Histoire  poétique  de 
Charlemagne,  de  Gaston  Paris. 


756  LA  RÉHABILITATION  (]  810-1893). 

I PART.  LivR.  m.  excitent  les  autres  et  répriment  les  notes  fausses.  La 

CHAP.  xvr.  ^     .  A 

besogne  est  utile,  mais  elle  est  âpre. 

Les  Compagnies      Nous  u'avous   guère  parlé  jusqu'ici  que  des  tra- 
l'AcYdTmie  des  vaux  individucls  ;  mais  les  Compagnies  savantes  elles- 

inscriptions.  ,  •       t  rv» 

mêmes  étaient  lom  de  se  montrer  indifférentes  aux 
études  sur  notre  passé  épique.  L'Académie  des  Inscrip- 
tions, avant  toutes  les  autres,  a  fait  preuve  ici  d'une 
grande  largeur  de  vue,  et  à  deux  reprises,  a  décerné 
la  plus  haute  de  ses  récompenses  à  des  œuvres  qui 
avaient  notre  vieille  littérature  pour  objet.  Ce  prix 
Gobert  qui  a  été  fondé  «  pour  récompenser  le  travail 
le  plus  savant  et  le  plus  profond  sur  l'Histoire  de 
France  et  les  études  qui  s'y  rattachent  »,  l'Académie 
l'a  très  intelligemment  accordé,  non  seulement  à  des 
ouvrages  qui  sont  consacrés  à  l'histoire  littéraire,  mais 
encore  à  des  livres  d'archéologie  ^  et  d'épigraphie  ^ 
Elle  a  prouvé  par  là  qu'elle  comprenait  très  libérale- 
ment l'idée  du  fondateur;  mais,  sur  un  autre  terrain, 
elle  a  favorisé,  d'une  façon  encore  plus  active,  les 
recherches  sur  notre  épopée  nationale.  C'est  dans  une 
de  ces  Collections  où  elle  continue  l'œuvre  des  Béné- 
dictins de  Saint-Maur,  c'est  dans  V Histoire  littéimre 
que  l'on  peut  suivre  le  mouvement  de  réaction  en 
faveur  de  nos  chansons  de  geste.  Nous  avons  déjà 
signalé  cet  admirable  tome  XXII  dont  la  plus  grande 
partie  est  due  à  la  plume  de  Paulin  Paris  ;  mais  ce 
volume  n'est  pas  le  seul  que  nous  ayons  ici  le  devoir 
de  mentionner,  et  deux  autres  tomes  du  même  Recueil, 
le  XXV'  et  le  XXVP,  renferment  d'aussi  substantielles 
et  attachantes  Notices,  signées  du  même  érudit,  sur 
certaines  chansons  des  xif  et  xiif  siècles  qui  avaient 

1.  Histoire  du  costume  en  France,  d'après  les  sceaux,  par  G.  Demay. 
—  2.  Musée  de  Lyon.  Inscriptions  antiques,  par  MM.  Almeir  et  Dis- 
sard. 


LA  RÉHABILITATION  (1870-1893).  757 

été  précédemment  omises  ou  réservées,  comme  aussi  i  part.  uvr.  m. 

CHAP.     XVT. 

sur  certams  romans  du  xiv'  siècle  qui  sont  là,  à  leur 

vraie  place,  parmi  les  œuvres  du  siècle  de  Froissart. 
Il  est  à  peine  utile  d'ajouter  que,  dans  la  Commission 
de  V Histoire  littéraire,  M.  Gaston  Paris  continue  l'œu- 
vre paternelle. 

A  l'Ecole  des  Chartes,  il  n'y  a  point  (la  lacune  est  lécoIg 
des  plus  regrettables)  de  cours  spécial  d'Histoire  lit- 
téraire ;  mais  nos  vieux  poèmes  y  sont,  du  haut  de 
plusieurs  chaires,  signalés  vivement  à  l'attention  des 
élèves.  De  là  un  certain  nombre  de  thèses  dont  le  sujet 
a  été  emprunté  par  eux  à  l'Épopée  nationale,  depuis  le 
travail  de  Camille  Pelletan  sur  «  la  forme  et  la  com- 
position des  Chansons  de  geste  '  »  jusqu'aux  essais  de 
Jacques  Normand  sur  Aiol  et  Mirabel  ^  ;  de  Demaison 
sur  Aimeri  de  Narbonne  ^  ;  de  Couraye  du  Parc  sur  la 
Mortd'Aimeri  de  Narbonne  \  et  d'Ernest  Langlois  sur 
le  Couronnement  Looys  ^  Ces  dernières  études  sont 
plus  tard  devenues  de  bons  livres,  comme  il  arrive 
assez  fréquemment  à  l'École,  et  c'est  ce  dont  personne 
n'a  pu  s'étonner.  D'autres  chartistes,  vers  le  même 
temps,  publiaient  d'autres  textes  et  Gaston  Raynaud, 
entre  autres,  complétait  son  édition  Mol  par  celle 
à^Elie  de  Saint-Gille.  Le  jour  viendra  où  l'on  créera  à 
l'Ecole  les  deux  chaires  si  désirées  d'Histoire  litté- 
raire et  de  Géographie  du  moyen  âge;  le  jour  vien- 
dra où  nos  élèves  sortiront  des  bancs  en  connaissant 
à  fond  ce  qu'on  ne  peut  apprendre  aujourd'hui  (et 
encore  par  fragments)  qu'à  l'École  des  Hautes  études 
ou  au  Collège  de  France. 

Les  libraires  et  éditeurs  de  nos  jours  (soit  dit  sans   La  société  des 
leur  en  faire  un  reproche)  ne  se  montrent  point  parti- 

1.  Positions  des  thèses  de  1869,  pp.  65-70.  —  2.  Ibid.,  1875.  —  3.  Ibid., 
1876.  -  4.  Ibid,,  1880.  —  5.  Ibid,,  1883. 


anciens  textes. 


1  PART.    IJVR.    m 
CHAP.    XVI. 


758  LA  RÉÏIABILITAÏION  (1870-1893). 

ciilièrement  friands  de  publier  des  chansons  de  geste, 
lesquelles,  paraît-il,  se  vendent  un  peu  moins  que  la 
Débâcle.  C'est  ce  qui  a  rendu  nécessaire  la  fondation 
de  Sociétés  spéciales  qui,  grâce  à  des  souscriptions 
qu'on  souhaiterait  plus  abondantes,  peuvent  mener  à 
bonne  fin  une  entreprise  où  les  libraires  ne  veulent 
pas  s'aventurer.  Telle  est  la  Société  des  anciens  textes 
français  qui,  avec  une  rare  hardiesse  et  persévérance, 
a  déjà  publié  des  éditions  à  peu  près  irréprochables 
d'un  certain  nombre  de  nos  vieux  romans  \  Pas  encore 
assez  à  notre  gré,  et  nous  attendons  d'elle  un  Aspre- 
mont.,  un  Girbert  de  Metz.,  un  Montage  Guillaume.  La 
Société  de  l'Histoire  de  France,  qui  est  l'aînée  de  la 
Société  des  anciens  textes,  n'est  pas  autorisée  à  la 
suivre  dans  cette  voie,  et  il  lui  est  interdit  de  publier 
des  textes  qui  ne  soient  pas  expressément  historiques  ; 
mais  elle  a  du  moins  montré  quelle  estime  elle  fait 
de  la  littérature  narrative  du  moyen  âge  en  publiant 
le  Poème  sur  la  croisade  des  Albigeois  et  cette  Histoire 
de  Guillaume  le  Maréchal  qui  a  l'allure  épique. 
^upériiur''^  L'enseignement  supérieur,  en  France,  ne  pouvait 
demeurer  étranger  ni  se  montrer  défavorable  à  la 
victorieuse  invasion  de  nos  vieux  poèmes.  La  Roma- 
nia.,  dès  1876,  avait  mené  campagne  pour  que  la  phi- 
lologie romane  pénétrât  enfin  dans  l'économie  des 
examens  supérieurs.  La  cause  était  gagnée  d'avance, 
et,  pour  ne  citer  ici  qu'un  exemple  entre  vingt, 
le  Roland  figura,  en  1877,  sur  le  double  programme 
de  l'Agrégation  de  grammaire  et  de  l'Agrégation  des 
lettres.  On  voudra  peut-être  ne  pas  trop  m'accuser  de 
chauvinisme,  si  je  déclare  que  jamais  lecture  ne  m'a 
causé  autant  de  joie  que  celle  de  ces  programmes  si 

1.  Brun  de  la  Montagne^  Aïol,  Elle  de  Saint  Gilles^  Laurel  et  Béton., 
Aimeri  de  Narbonne,  la  Mort  d'Aimeri,  etc. 


LA  RÉHABILITATION  (1870-1893).  "759 

heureusement  modifiés  et  si  inopinément  enrichis.  Je  '  ^^r^.  livr.  m. 

^  CHAP,  XVI. 

m'imagine  encore  aujourd'hui  que  cette  joie  fut  alors 

partagée  par  les  candidats;   mais  peut-être    moins 
chaudement. 

Rédiger  des  programmes,  c'était  fort  bien  ;  mais  il 
s'agissait  de  ne  pas  abandonner  à  eux-mêmes  des 
jeunes  gens  qui  abordaient  pour  la  première  fois  une 
étude  aussi  nouvelle.  C'est  ce  que  comprirent  à  la  fois 
les  Facultés  catholiques  et  celles  de  l'État,  auxquelles 
le  Collège  de  France  et  l'École  des  Hautes  études  don- 
nèrent l'exemple.  Bien  peu  d'années  se  sont  écoulées 
depuis  lors  sans  que  Gaston  Paris  ne  soit  monté  en 
chaire,  un  texte  épique  à  la  main  \  et  sans  qu'il  l'ait 
expliqué  avec  sa  lucidité  et  sa  «  suggestion  »  ordi- 
naires. La  parole  des  professeurs  leur  parut  bientôt 
insuffisante  à  eux-mêmes,  et  chacun  de  leurs  audi- 
teurs, auxquels  ils  laissaient  une  utile  indépendance, 
fut  chargé  par  eux  d'un  travail  spécial  sur  une  seule 
et  même  chanson.  Pour  être  emprunté  aux  Univer- 
sités allemandes,  le  système  n'en  a  pas  moins  donné 
d'excellents  résultats.  Le  très  regretté  Arsène  Darmes- 
teter,  qui  avait  trouvé  le  secret  d'être  à  la  fois  le  plus 
érudit  et  le  plus  bienveillant  de  tous  les  maîtres,  choi- 
sissait en  1877,  pour  sujet  de  ses  leçons  à  la  Sorbonne, 
«  l'Histoire  de  la  poésie  épique  en  France  »,  tandis 
que  M.  Talbert,  dès  l'année  précédente,  étudiait  à 
l'Université  catholique  d'Angers  «  les  Épopées  fran- 


1.  Paulin  Paris  avait  mis  depuis  longtemps  ce  système  en  honneur 
et  avait  fait  imprimer  tout  spécialement,  pour  ses  auditeurs  du  Collège 
de  France,  une  partie  du  Roncevaux  (texte  de  Paris)  qu'il  commentait 
devant  eux.  Son  fils  suivit,  dès  1869,  l'exemple  paternel  dans  la  même 
chaire  et  choisit  en  1872  la  Chanson  d'Aliscans  comme  matière  de  ses 
leçons.  A  l'École  des  Hautes  études  en  1872-1873,  en  1878-1879,  etc., 
il  adopta,  comme  programme  de  seconde  année,  une  étude  critique 
sur  le  Fieràbras.  En  1873-1874,  ce  fut  le  tour  des  remaniements  du 
Roland  et,  en  1880,  du  Roland  lui-même,  etc. 


760  LA  RÉHABILITATION  (1870-1893). 

''chapI'xv;/"'  crises  et  le  Roland  ».  Je  ne  cite  ces  deux  derniers 
faits  que  comme  type  d'une  foule  d'autres  qu'il  serait 
peut-être  superflu  d'examiner  en  détail.  C'était  par- 
tout la  même  passion  en  faveur  de  nos  vieux  textes, 
et  tout  nous  donne  à  espérer  que  ce  n'était  point  un 
feu  de  paille. 

^fe3im"*  Pendant  que  les  écoliers  de  nos  collèges  et  lycées 
feuilletaient  avec  plaisir  (phénomène  assez  rare)  les 
pages  de  leurs  nouveaux  classiques,  du  Roland  tout 
d'abord  et,  un  peu  plus  tard,  de  ce  Villehardouin  et 
de  ce  Joinville  qui  ont  si  légitimement  bénéficié  de 
la  popularité  de  notre  vieille  chanson  ;  pendant  qu'ils 
organisaient  des  représentations  de  la  Fille  de  Ro- 
land sans  fille  de  Roland,  leurs  maîtres,  non  moins 
enthousiastes,  célébraient  la  vieille  Épopée  jusques 
dans  ces  discours  de  distribution  de  prix  où  elle 
n'avait  jamais  pénétré  \  C'était  le  temps  où  l'on  raf- 
folait des  conférences,  et  cent  conférenciers,  plus  ou 
moins  bien  préparés  à  cette  tâche,  se  taillaient  un 
succès  dans  la  gloire  de  Roland.  Les  bibliothèques 
attachaient  tous  les  jours  un  plus  haut  prix  aux 
moindres  débris  de  nos  vieux  poèmes,  et  le  vieil  Am- 
broise  Didot,  qui  avait  devancé  ce  mouvement,  faisait 
rédiger  un  «  Catalogue  raisonné  de  sa  bibliothèque  » 
où  les  Romans  de  chevalerie  tenaient  la  plus  large 
place.  Les  Revues  et  les  journaux  faisaient  chorus  aux 
conférenciers  et  aux  professeurs  ;  les  premiers  librai- 

Les  peintres    ^^^  ^^  Fraucc  dounaicnt  à  leurs  livres  sur  la  lit- 

et  les  musiciens,  térature  chevalcresque  la  parure  d'une  illustration 

dont  les  éléments  étaient  tantôt  demandés  au  génie 


1.  Discours  de  M.  Berton  au  Lycée  de  Nevers,  le  4  août  1879,  etc.  etc. 
—  2.  1867,  t.  I.  En  1870  parut  le  premier  Appendice  de  ce  Catalogue 
sous  ce  titre  :  Essai  de  classification  méthodique  et  synoptique  des 
Romans  de  chevalerie  inédits  et  publiés. 


LA  RÉHABILITATION  (1870-1893).  761 

des  peintres  contemporains,  tantôt  aux  monuments  ^  "",^1;^^;'J; 

figurés  du  moyen  âge  ;  Luc-Olivier  Merson  esquissait, 

de  son  plus  fin   crayon,  les  principales  scènes  des 
chansons  de  geste  pour  un  livre  dont  je  ne  puis  louer 
que  les  images  ;  mais  ces  images  sont  des  tableaux,  et 
il  en  est,  comme  la  a  Mort  de.  Vivien  »  et  les  «  Quatre 
fils  Aimon  reconnus  par  leur  mère  »,  qui  peuvent 
légitimement  passer  pour  des  chefs-d'œuvre.  Plus  d'un 
peintre  glanait  dans  le  champ  où  Merson  moissonnait, 
et  nous  avons  eu  successivement  plusieurs  «  Morts  de 
Roland  »  qui,  je  dois  l'avouer,  ne  valaient  guères  mieux 
les  unes  que  les  autres.  Les  auteurs  de  ces  honnêtes 
tableaux  nous  ont  parfois  consulté,  mais  c'était  toujours 
quand  leurs  toiles  étaient  achevées  et  quand  ils  n'y 
pouvaient  plus  rien  modifier.  Nous  nous  sommes  d'ail- 
leurs demandé  pourquoi  les  sculpteurs  et  les  peintres 
ne  s'inspirent  pas  plus  souvent  de  nos  chansons  épi- 
ques où  les  beaux  sujets  foisonnent.  Les  musiciens  ne 
se  montrent  guères  plus  empressés,  et  nous  n'avons 
guères  obtenu,  en  toute  notre  vie,  qu'une  sorte  d'ora- 
torio sur  Aliscans,  qui  n'a  jamais  vu  le  jour  et  dont 
nous  avons  sans  doute  été  l'unique  auditeur.  Et  cepen- 
dant quel  livret  d'opéra,   quel  poème   on  pourrait 
écrire  avec  cet  Aliscans  qui  est  presque  aussi  beau 
et  qui  est  plus  humain  que  le  Roland  l  La  grande 
défaite  des  chrétiens  à  Aliscans  en  formerait  le  pre- 
mier acte,  avec  la  mort  de  l'enfant  Vivien  sous  le  grand 
arbre  feuillu.  C'est  aux  portes  d'Orange  que  se  passe- 
rait le  second  acte  et  qu'on  verrait  entrer  en  scène 
Guibourc,la  femme  héroïque  de  ce  Guillaume  qui  vient 
d'être  battu  par  les  païens  et  s'enfuit  devant  eux, 
mais  que  Guibourc  ne  reconnaît  point,   parce  qu'il 
est  vaincu,  hélas!  et  qu'elle  ne  peut  supposer  que  son 
mari  ne  soit  pas  vainqueur.  Le  troisième  acte  aurait 


762 


1  PART.  LIVR.    ; 
CHAP.    XVI. 


Le  théâtre. 


LA  RÉHABILITATION  (1870-1893}. 

pour  théâtre   (décor  superbe)  le  palais  de  ce  fils  de 
-  Charlemagne  auquel  le  grand  vaincu  d'Aliscans  vient 
demander  aide  et  secours  contre  les  païens  :  Guil- 
laume, le  pauvre  Guillaume   est  mal  reçu  par  cet 
Empereur  qui  lui  doit  sa  couronne  ;  il  est  bafoué  par 
tous  les  courtisans;  il  est  repoussé  par  l'Impératrice 
elle-même  qui  est  sa  propre  sœur,  et,  fou  de  colère, 
il  se  jette  soudain  sur  cette  ingrate  et  va  la  tuer, 
quand  tout  à  coup  apparaît,  dans  la  lumière,  une 
jeune  fille,  une  enfant,  toute  blanche,   toute  pure, 
toute  charmante,  qui  se  jette  aux  genoux  de  Guil- 
laume et  lui  demande,  de  sa  très  douce  voix,  la  grâce 
de  sa  mère.  Cette  enfant,  c'est  sa  nièce,  c'est  Aélis  : 
Guillaume  la  regarde,  pleure  et  pardonne...  Je  ne  sais 
si  l'enthousiame  nous  égare;  mais  nous  nous  imaginons 
qu'il  y  aurait  là  des  thèmes  superbes  pour  un  musi- 
cien qui  n'a  pas  encore  paru,  et  que  nous  attendons. 
Entre  l'Opéra  où  nous  voudrions  voir  représenter 
Aliscans  et  le  théâtre  du  «  Chat  Noir  »,  la  distance  est 
longue,  et  cependant,  dut-on  se  scandaliser  d'une  telle 
audace,  nous  avons  le  devoir  de  signaler  ici  un  Ora- 
torio en  trois  tableaux,  intitulé  Roland,  dont  nous 
avons  le  texte  sous  les  yeux  et  qui  a,  en  effet,  été 
exécuté  sur  la  scène  du  Chat  Noir  au  mois  de  janvier 
1891.  Les  personnages,  avons-nous  besoin  de  le  dire, 
étaient  en  bois  et  en  carton  :  c'étaient  des  marion- 
nettes, pour  tout  dire;  mais  qui  n'étaient  pas  plus 
ridicules  après  tout  que  ces  marionnettes  italiennes 
qui,  à  l'heure  même  où  nous    écrivons   ces  lignes, 
jouent  à  Naples  ou  en  Sicile  de  petits  drames  tirés  de 
nos    chansons,   Ogier   ou   Renaud.  Les  paroles   du 
Roland  étaient  de  Georges  d'Esparbès  et  la  musique 
de  Charles  de  Sivry.  La  belle  Aude,  tout  naturelle- 
ment, y  tient  autant  de  place  que  Roland  lui-même, 


1  PART.  LlVll.  m. 
CHAP.  XVi. 


LA  RÉHABILITATION  (1870-1893).  763 

et  il  y  a  dans  cet  étrange  livret  bon  nombre  de  notes 

fausses.  Mais,  somme  toute,  il  y  reste  encore  quelque 

grandeur,  et  nous  ne  haïssons  pas  le  dénouement. 
Dans  rinstant  où  Roland  meurt,  sa  fiancée  a  soudain 
le  pressentiment  de  cette  mort  qui  la  tue  et  jette 
de  loin  ces  adieux  à  son  fiancé  :  <(  Bon  chevalier, 
monte  vers  Dieu;  — je  t'accompagne  sur  la  route.  » 
Puis,  le  récitant  s'écrie  au  moment  où  la  toile  baisse  : 
«  Ce  fut  grand  deuil  pour  la  mort  de  Roland.  »  C'est 
littéralement  un  des  vers  de  notre  poème  du  onzième 
siècle,  et  l'on  ne  pouvait,  ce  semble,  mieux  finir. 

Le  même  soir,  on  représentait  au  Chat  Noir  la 
Phryné  de  M.  Maurice  Donnay.  Voilà  qui  nous  gâte 
Roland. 

Par  bonheur  nous  avions,  pour  nous  consoler,  les  La  poésie. 
beaux  vers  d'Autran  en  sa  Légende  des  Paladins  *  qui 
est  consacrée  tout  entière  au  drame  de  Roncevaux. 
Cette  œuvre  distinguée  est  loin  d'avoir  conquis  la  gloire 
à  laquelle  elle  a  droit.  Il  y  faut  voir^  comme  dans  les 
vers  de  Laprade,  une  noble  protestation  contre  le 
découragement  qui  avait  alourdi  certaines  âmes  après 
les  désastres  de  1870.  Autran  était  un  revigourew\  et 
dans  l'évolution  rolandienne  dont  nous  essayons  d'é- 
crire l'histoire,  son  nom  ne  pourra  plus  être  oublié. 

La  Léqende  des  Paladins  ne  convient  qu'à  un  public      Les  livres 

^  .  T.  i  populaires, 

très  lettré,  à  des  lecteurs  d'un  goût  aristocratique  et 
raffiné.  Ce  qu' Autran  avait  fait  pour  ces  quelques 
centaines  d'esprits  délicats,  le  baron  d'Avril  l'a  voulu 
réaliser  pour  des  milliers  d'intelligences  et  de  cœurs 
populaires.  Tel  est  le  but  qu'il  se  propose  dans  cette 
((  Nouvelle  bibliothèque  bleue  »  dont  plusieurs  petits 
volumes  ont  déjà  paru.  C'est  Girart  de  Roussillon  qui 

\.  La  Légende  des  Paladins  a  paru  en  1875. 


I  PART.  LIVR.   m. 
CHAP.  XYI. 


764  LA  RÉHABILITATION  (1870-1893). 

porta  le  charbon,  c'est  Berte,  c'est  GuiUaume-Bras-de 
fer,  le  Marquis  au  court  nez.  Peut-être  n'aurions-nous 
pas  compris  de  la  même  façon  cette  adaptation  popu- 
laire de  nos  chansons  de  geste  à  laquelle  nous  avions 
pensé  nous  mêmes  depuis  de  longues  années  ;  peut- 
être  aurions-nous  serré  de  plus  près  le  texte  de  nos 
vieux  poèmes.  Telle  qu'elle  est,  l'œuvre  du  baron 
d'Avril  est  une  œuvre  nationale,  à  laquelle  il  faut 
applaudir  et  qui  mérite  d'être  continuée  et  élargie. 
Vienne  le  jour  où  nous  pourrons  introduire  un  Roland 
COMPLET  dans  quelque  Bibliothèque  à  dix  centimes 
qui  aura  son  million  de  lecteurs  ! 
A  l'étranger.  ^  Tétrauger  les  travaux  à  l'honneur  de  notre  épopée 
n'étaient  ni  moins  actifs  ni  moins  féconds  qu'en 
France. 
10  En  Allemagne.  Eu  Allemagne,  le  mouvement  ne  fut  pas  ralenti 
par  les  événements  de  1870.  Les  érudits  allemands  se 
souvinrent  sans  doute  du  cordial  accueil  qu'ils  avaient 
toujours  reçu  en  France  et,  animés  d'ailleurs  par  un 
bon  esprit  scientifique,  se  gardèrent  bien  de  renou- 
veler contre  nous  les  mauvaises  plaisanteries  du  Kut- 
schkelied  \  Puis,  cette  Épopée  française  du  moyen  âge 
les  attirait  de'  plus  en  plus  vivement,  et  ils  ne  pou- 
vaient s'en  déprendre.  Dès  le  lendemain  de  la  guerre, 
alors  que  leurs  soldats  campaient  encore  dans  nos 
villes,  alors  qu'il  y  avait  tant  de  femmes  et  de  mères 
en  deuil,  alors  qu'il  n'était  pas  encore  possible  de 
penser  seulement  à  une  paix  durable,  les  philologues 
allemands  tenaient,  à  Leipsig,  en  mai  1872,  leur 
assemblée  annuelle  où  M.  Grœber,  «  privât  docent  » 

1.  Le  Kutschkelied,  œuvre  du  «  loyal  fusilier  Kutschke  »  était  une 
médiocre  chanson  de  1870  contre  les  Français  et  leur  Empereur,  que 
les  philologues  d'Outre-Rhin  s'amusèrent  à  traduire  en  toutes  les  lan- 
gues, même  en  caractères  hiéroglyphiques  et  cunéiformes,  même  en 
vieux  français  et  en  provençal. 


LA  RÉHABILITATION  (1870-1893).  765 

à  Zurich,  lisait  tranquillement  son  mémoire  a  sur 
une  branche  inconnue  de  la  Chanson  de  Fïerabras  S) .  " 
On  peut  aisément  dresser  la  liste  des  Revues  alleman- 
des où  Ton  est  assuré  de  trouver  périodiquement  des 
Dissertations  plus  ou  moins  approfondies  sur  les  ori- 
gines et  l'affabulation  de  nos  chansons  de  geste.  Cette 
liste  est  éloquente.  Aux  deux  ou  trois  Recueils  qui 
sont  spécialement  consacrés  en  France  à  ces  études 
si  françaises  ^  T Allemagne  peut  en  opposer  plus  de 
dix,  qui  nous  donnent  une  haute  idée  de  l'activité 
des  romanistes  allemands  ^  Les  Universités  sont  là 
qui  tiennent  en  haleine  toute  une  jeunesse  travail- 
leuse et  patiente.  Le  professeur  de  renseignement 
supérieur  n'a  pas  là-bas  la  même  physionomie  que 
chez  nous  :  il  lit  son  cours  pendant  une  petite  heure 
et  ne  vise  point  à  l'éloquence  ;  mais  il  vit  plus  près 
de  ses  élèves,  leur  laisse  plus  d'initiative,  les  associe 
plus  activement  à  son  cours  et  en  fait  davantage  ses 
véritables  collaborateurs.  C'est  la  méthode  de  notre 
École  des  Hautes  Études,  mais  qui,  au  lieu  d'éduquer 
vingt  ou  trente  élèves,  en  forme  là-bas  des  centaines. 
Appliquée  à  l'étude  de  l'Épopée  française,  elle  a 
produit  un  grand  nombre  de  travaux  consciencieux  et 
auxquels  on  ne  saurait  peut-être  reprocher  que  d'être 
trop  analytiques  ;  mais  surtout  la  seule  liste  de   ces 

1.  Romania,  1872  p.  400.  —  2.  La  Romania,  la  Revue  des  langues 
romanes,  la  Revue  de  philologie  française  et  provençale  (ancienne 
Revue  des  patois,  p.  p.  L.  Cledat),  etc.  —  3.  Archiv  fur  das  Studium 
der  neueren  Sprachen  und  Literaturen  (depuis  1846)  ;  Jahrbuch 
fur  romanische  und  englische  Literatur,  herausg.  von  L.  Lemcke 
(depuis  1859)  ;  Literarisches  Centralhlatt;  Literaturblatt  fur  germa- 
nische  Philologie,  herausg.  von  K.  Bartsch  (depuis  1880);  Romanische 
Studien,  herausg.  von  E.  Bœhmer  (depuis  1871);  Romanische  For- 
schungen,  herausg.  von  K.  Vollmôller  (depuis  1883)  ;  Zeitschrift  fur 
romanische  Philologie,  herausg  von  Grœber.  —  Zeitschrift  fur  deut- 
sches  Alterthum  und  deutsche  Literatur  (dirigé  par  M.  Steinmeyer). 
Etc.,  etc.  =La  i^omama  donne  périodiquement  d'excellentes  analyses 
de  ces  divers  Recueils. 


I  PART.   LP'R.   III. 
CHAP.  XVI. 


1   PART.    LIVK.    III. 
CHAI',  XVI. 


766  LA  RÉHABILITATION  (1870-1893). 

cours  suffirait  pour  démontrer,  hélas  !  que  notre 
poésie  nationale  est  l'objet  en  Allemagne  d'un  labeur 
qu'on  ne  connaît  guère  en  France.  Dans  une  petite 
ville  comme  Marbourg,  qui  n'a  pas,  je  pense,  beau- 
coup plus  de  dix  mille  habitants,  M.  Stengel  est 
chaque  année  entouré  de  nombreux  élèves  qui  vien- 
nent souvent  de  fort  loin  pour  étudier  avec  lui  lan- 
cien  français  et  l'ancien  provençal,  et  il  a  pu  créer 
là-bas  un  Recueil  de  dissertations  et  de  textes  qui  en 
est  à  son  centième  volume  \  Pourrions  nous  constater 
une  activité  analogue  dans  les  plus  peuplées  de  nos 
sous-préfectures  et  dans  celles-là  même  où  il  y  a, 
dit-on,  le  plus  de  vie  intellectuelle  ? 

Les  professeurs  d'outre-Rhin  donnent  à  cette  jeu- 
nesse l'exemple  d'un  travail  intelligemment  opiniâ- 
tre. Fôrster,  à  Bonn,  a  vaillamment  édité  tous  les 
textes  du  Roncevaux^  et  il  ne  lui  reste  plus  qu'à  nous 
donner  enfin  une  édition  vraiment  (tviiiqyxQ  à^  Roland  ; 
Stengel,  qui,  après  tant  d'autres  travaux,  vient  de 
publier  une  Histoire  de  la  versification  romane^  Sten- 
gel faisait,  en  1878,  photographier  à  Oxford  tout 
le  manuscrit  de  ce  même  Roland  et  prenait  la 
place  de  tous  les  Français  dans  ce  pieux  devoir  en- 
vers notre  grand  poème  national;  Tobler,  qui  a  donné 
naguères  une  édition  à^Auhri  le  Bourgoing^  prépare 
depuis  longtemps  un  Glossaire  de  l'ancien  français, 
et  mène  à  bonne  fin  une  œuvre  où  il  s'est  laissé  de- 
vancer par  notre  Godefroy  ;  nous  avons  parlé  ou 
parlerons  ailleurs  de  Theodor  Millier,  de  Conrad  Hoff- 
mann, de  Mussafia,  de  Bœhmer,  de  Suchier,  de  Gas- 
pary,  de  Vollmôller,  de  Grôber,   de   Suchardt,  de 


1.  Ausgaben  und  Abhandlungen  ans  dem  Gebiete  der  romanischen 
Philologie,  verœffentlicht  von  L.  Stengel.  Galiens  li  restorés  forme  le 
84*  fascicule  de  ce  Recueil  (1890); 


LA  RÉHABILITATION  (1870-1893).  767 

Koschwilz,  de  Kôlbing,  d'Ahvin  Schiiltz  et  de  son 
admirable  encyclopédie  sur  la  vie  privée  du  moyen 
âge  où  tant  de  notions  sont  précieusement  emprun- 
tées à  nos  vieux  poèmes.  En  énumérant  tant  de 
noms  qui  doivent  à  notre  ancienne  langue  et  à  l'épo- 
pée française  le  meilleur  élément  de  leur  notoriété, 
nous  n'avons  pas  eu  un  seul  instant  l'idée  d'établir 
une  parallèle  entre  les  travailleurs  de  France  et  ceux 
d'Allemagne,  et  nous  ne  voulons  par  là  que  donner 
à  nos  a  jeunes  »  un  coup  d'éperon  \ 

1.  Nous  n'avons  pas,  à  beaucoup  près, la  prétention  de  donner  ici 
une  liste  complète  des  Cours  professés  en  Allemagne  sur  FEpopée 
française  ;  mais  le  tableau  suivant,  tout  imparfait  qu'il  soit,  donnera 
peut-être  une  idée  du  mouvement  des  esprits  et  de  la  physionomie 
de  renseignement  dans  les  Universités  allemandes.  Nous  ne  nous 
proposons  pas  un  autre  but. 

Berlin.  (Académie  de  philologie  moderne.)  Mahn.  Sur  le  Giratz  de 
Rossilho  :  hiver  1872-73  ;  été  73  ;  hivers  73-74  et  74-75.  Sur  la  poésie 
provençale  lyrique  et  épique  :  hiver  74-75  ;  été  75  ;  hiver  75-76  ; 
été  76;  hiver  76-77;  été  77;  hiver  77-78;  étés  78,  79  ;  hiver  79-80. 
Sur  la  Chanson  de  Roland  et  la  grammaire  de  l'ancien  français  : 
été  1880,  etc. 
Scholle.  Explication  de  la  Chanson  de  Roland,  d'après  l'édition  de 

Th.  Muller.  Etés  1874,  75,  76,  77;  hiver  77-78,  etc. 
Steinthal.  Sur  Giratz  de  Rossilho  :  étés  1865  et  1866.  Sur  la  poésie 
épique  :  étés  1865,  66,  67,  69,  71,  72,  76  ;  hiver  78-79,  etc. 
Bonn.  W.  Fœrster.  Sur  la  Chanson  de  Roland  :  hiver  1877-78  ;  été  82  ; 
hiver  88-89,  etc.  Sur  le  Voyage  de  Charlemagne  :  été  1881.  Sur 
l'histoire  de  l'ancienne  Epopée  française  :  hiver  89-90,  etc. 
Stùrzinger.  Sur  Giratz  de  Rossilho  :  été  1884,  etc. 
Breslau.  Karrow.  Sur  la  Chanson  de  Roland  :  hiver  1865-66.  Sur  les 
grands  cycles  de  la  poésie  au  moyen  âge  :  été  66,  etc. 
Kôlbing.  Sur  les  grands  cycles  de  la  poésie  au  m.oyen  âge  :  été  1876. 
Grôber.  Sur  la  Chanson  de  Roland  :  hiver  1876-77. 
Kôlbing.  Même  sujet  :  été  1883. 
De  Gaspary.  Amis  et  Amiles  :  été  1884  ;  hiver  87-88. 
Pakscher.  L'Epopée  française  et  la  Chanson  de  Rolayid  :  été  1888. 
Erlangen.  Winterling.  De  l'Epopée  :  été  1868. 
Kissner.  Sur  la  Chanson  de  Roland,  exercices  pratiques  :  hiver 

1876-77. 
Varnhagen.  Même  sujet  :  été  1887,  etc. 
Gôttingen.  Theodor  Muller.  Grammaire  de  l'ancien  français  ;  explica- 
tion de  la  Chanson  de  Roland  :  étés  1866  et  1872  ;  hivers  1875-76 
et  1878-79,  etc. 
Vollmôller.  La  Chanson  de  Roland  :  hiver  1889-90. 
Greifswald.  Schmitz.  Sur  la  Chanson  de  Roland,  d'après  l'édition  de 


I  PART.  LIVR.  III. 
CHAP.   XVI. 


IPART.    LIVR.  III. 
CHÂP,  XVI. 


768  LA  RÉHABILITATION  (1870-1893). 

11  ne  faut  pas  s'attendre  à  trouver  chez  les  autres 
peuples  la  même  animation ,  le  même  labeur ,  les 
cii\n\ovvège.  mêmes  résultats  scientifiques  qu'en  Allemagne;  mais 

Bôhmer  :  étés  1874  et  76  ;  hivers  78-79  et  80-81. 
Behrens.  Même  sujet  :  hiver  1884-1885. 
Koschwitz.  Histoire  de  rancienne  Epopée  française  :  hiver  1888-89. 

Sur  la  Chanson  de  Roland  :  été  1889. 

Halle.  Suchardt.  Ancien  français  (ix^-xiie  siècles)  ;  explication  de  la 

Chanson  de  Roland  :  hiver  1873-74. 
Suchier.  Ancienne  Epopée  française  :  été  1880. 
Bôhmer.  Coup  d'oeil  d'ensemble  sur  l'histoire  de  la  poésie  chez  les 

peuples  romans  :  été  1868.  Sur  la  Chanson  de  Roland  :  été  1869; 

hiver  1872-73. 

Heidelberg.  K.  Bartsch.  Sur  la  Chanson  de  Roland  :  étés  1866  et  1882, 
etc.,  etc. 

lÉNA.  Thurneysen.  Laurel  et  Béton  :  hiver  1883-84.  Explication  du 
Chevalier  au  lion  de  Chrétien  de  Troyes  avec  un  coup  d'œil 
d'ensemble  sur^la  littérature  épique  des  Français  :  hiver  1883-84.Sur 
la  Chanson  de  Roland  :  hiver  1884-85. 

Kœnigsberg.  Schipper.  Grammaire  de  l'ancien  français  et  explication 
de  la  Chanson  de  Roland  :  été  1872  ;  hiver  1873-74. 
Kissner.  La  Chanson  de  Roland  :  hiver  1878-79  ;  été  1883  et  hiver 
1887-88.  Le  Voyage  de  Charlemagne  :  été  1882. 

LEiPSia.  Ebert.  Le  Chevalier  au  lion  et  la  Chanson  de  Roland  :  hivers 
1865-66,  67-68,  69-70,  71-72,  73-74  ;  été  1875. 
Birsch-Hirschfeld.  La  Chanson  de  Roland  :  hiver  1880-81,  etc. 
Marburg.  Lemcke.  Grammaire  de  l'ancien  français  et  Chanson  de 
Roland  :  hiver  1867-68. 
Stengel.  L'Epopée  française  :  été  1874.  La  Chanson  de  Roland  : 
hivers  1881-82,  87-88,  etc,  etc. 
Munich.  Conrad  Hofmann.  Explication  de  la  Chanson  de  Roland  et  du 
«  Poème  du  Cid  »  :  été  1872.  Giratz  de  Rossilho  :  été  1873  et  hiver 
1874-75.  Aliscans  :  été  1878,  etc. 
Bregmann.  La  poésie  épique  de  la  France  :  hiver  1881-82. 
Munster.  Ten  Brink.  Grammaire  de  l'ancien  français  et  explication 
de  la  Chanson  de  Roland  :  été  1867. 
Kôrting.  Explication  de  la  Chanson  de  Roland  :  hivers  1877-78, 
80-81,  83-84.  Le    Voyage  de  Charlemagne,  d'après  l'édition   de 
Koschwitz  :  été  1880.  Amis  et  Amiles  et  Jourdains  de  Blaivies  : 
étés  1884  et  1888,  etc. 
RoSTOCK.  Rochat.  Histoire  de  la  rime  et  de  la  construction  des  laisses 
dans  l'ancienne  Epopée  française;  la  Chanson  de  Roland  :  été  1886. 
Bechstein.  Explication  comparée  de  la  Chanson  de  Roland  et  du 

Ruolandslied  :  été  1881. 
Lindner.  La  Chanson  de  Roland  :  hiver  1889-1890. 
Strasbourg.  Ten  Brink.  Explication  de  la  Chanson  de  Roland  :  été  75. 
Vollmoeller.  Même  sujet  :  été  1876.  La  Chanson  de  Roland  et  Girhert 
de  Metz,  exercices  de  lecture  sur  d'anciens  manuscrits  français  : 
hiver  1876-77. 


LA  UÉIIABILITATIOX  (1870-1893).  769 

il  y  a  cependant  plaisir  à  voir  les  savants  de  tous  les 
pays  penchés  sur  notre  épopée  et  se  passionnant  pour 
elle.  On  se  rappelle  peut-être  qu'un  érudit  Norvégien 
avait,  dès  1860,  publié  à  Christiania  le  texte  de  la 
Karlamagnus  Saga;  mais,  depuis  lors,  l'étude  du 
vieux  français  est  entrée  victorieusement  (dans  les  pro- 
grammes universitaires  de  la  Suède  comme  de  la  Nor- 
vège :  on  l'enseigne,  non  sans  succès,  à  Upsal*  comme 
à  Christiania  ^  et,  tout  récemment  encore ,  une  chaire  de 
philologie  romane,  dont  le  titulaire  est  J.Vising,  était 
fondée  à  Gothembourg  \  Les  travaux  de  Storm  sont 
connus.  Un  érudit  qui  a  encore  plus  de  droits  à  notre 
reconnaissance,  c'est  Cari  Wahlund,  qui  a  patiemment 
rassemblé  à  Upsal  une  riche  collection  «  d'ouvrages 
d'ancien  français  »  dont  il  a  dressé  la  liste  avec  beau- 
coup de  méthode,  d'après  le  Manuel  de  littérature 
française  au  moyen  âge  de  M.  Gaston  Paris  \  C'est 
ce  même  Wahlund  qui,  avec  Hugo  von  Feilitzen,  pro- 
fesseur comme  lui  à  l'Université  d'Upsal,  a  publié  les 
Enfances  Vivien  d'après  quatre  textes  placés  intelli- 
gemment en  regard  l'un  de  l'autre  et  accompagnés  de 
la  vieille  translation  en  prose  française  '.  Cet  exemple, 

Bôhmer,  Girart  de  Roussillon  :  hiver  1879-80. 
Koschwitz.  Explication  de  la  Chanson  de  Roland  :  hiver  1879-80. 
Grôber.  Même  sujet  :  étés  1883  et  1888,  etc. 
Stuttgard  (Polytechnicum).  Scheck.  La  Chanson  de  Roland:  été  1879; 

hiver  1879-80.  Le  Voyage  de  Gharlemagne  :  hiver  1880-81,  etc. 
TuBiNGEN.  Holland.  Histoire  de  l'ancienne  poésie  française  :  été  1871  ; 

hiver  1875-76  ;  été  1877  ;  hiver  1879-80,  etc. 
Vienne.  Mussafîa.  La  Chanson  de  Roland  :  été  1875;  hivers  1879-80, 

1883-84  ;  été  1884.  Aliscans,  :  hiver  1876-77  ;  été  1877,  etc. 
WuRZBOURG.  Mail.  Exercices  sur  la  Chanson  de  Roland  :  hivers  1879- 
80,  1881-82,1883-84, 1887-88.  Etc.,  etc. 
1.  Cours  de  P.-A.  Geger  pendant  Thiver  1872-73.  —  2.  Cours  de 
J.-B.  Storm  à  Christiania,  etc.  —3.  Romania,  1890,  p.  633.  --  4.  Cette 
«  liste  »  a  paru  à  Upsal  en  1889.  —  5.  Les  Enfances  Vivien, 
chanson  de  geste  publiée  pour  la  première  fois  d'après  les  manus- 
crits de  Paris,  de  Boulogne-sur-Mer,  de  Londres  et  de  Milan. Upsal, 
1886,  etc. 


1  PART.    LIVR.    III. 
CHAP.  XVI. 


J  PART.   LIVR.   111 
CHAP.  XYl. 


770  LA  RÉIIABlLlTATIOiN  (1870-1893). 

donné  en  Suède,  pourrait  fort  avantageusement  être 
suivi  en  France. 

30  Au  Danemark.  Au  Danemark,  où  notre  vieille  légende  carlovin- 
gienne  n'a  pas  cessé  d'être  connue  et  où  de  petits  livres 
populaires  entretiennent  toujours  le  souvenir  de 
Charlemagne  avec  l'amour  de  la  France,  il  s' est  trouvé 
un  érudit,  Christophe  Nyrop,  pour  écrire  une  Histoire 
complète  de  notre  Épopée  nationale  \  un  livre  clair  et 
bien  composé,  qu'on  s'est  empressé  de  faire  passer 
du  danois  en  italien  '  et  qui  mériterait  assurément 
d'être  traduit  en  français. 

4o  En  Belgique  et     Là-bas,  à  Copeuhague  et  à  Kiel  %  on  ne  cherchait 

en  Hollande.  ^  ti.i  <  •  t  r     r     ' 

pas  à  nous  contester  la  gloire  de  notre  primauté  épi- 
que :  il  n'en  a  pas  été  de  même  en  Belgique,  où  il 
s'est  trouvé  un  consciencieux  érudit,  M.  Bormans, 
pour  affirmer  très  loyalement  qu'un  certain  nombre 
de  nos  vieilles  chansons  étaient  d'origine  «  thioise  », 
c'est-à-dire  néeriandaise.  Nous  devons  à  d'autres 
savants  «  néerlandais  »  des  travaux  moins  passionnés 
où  le  paradoxe  n'a  pas  eu  le  même  droit  d'entrée,  et 
qui  ont  sérieusement  contribué  au  progrès  des  études 
romanes.  Ce  serait  se  montrer  véritablement  ingrat 
que  de  ne  pas  saluer  encore  une  fois  le  nom  de  ce 
Jonckbloet  qui  s'est  fait  le  chevalier  de  notre  geste  de 
Guillaume,  et  de  ne  pas  rendre  grâces  à  cet  Alberdingk 
Thijm  qui  a  été  le  Simrock  de  la  Hollande  et  y  a  si 
heureusement  vulgarisé  la  légende  du  grand  empereur 

1.  Den  oldfranske  Heltedigtning  :  Copenhague  et  Paris,  1883.  — • 
2.  Storia  delV  Epopea  francese  neV  medio  evo,  prima  traduzione 
dair  originale  danese  di  Egidio  Gorra,  Turin,  1886.  =  En  Livonie,  à 
Dorpat,  Masing  a  professé  un  cours  de  vieux  français  en  1867,  1868  et 
1880,  etc.—  3.  M.  Stimming  a  professé  des  cours,  à  Kiel,  sur  notre  litté- 
rature épique  et  en  particulier  sur  le  Roland  (été  1874;  hiver  1876-77; 
hivers  1879-80,  1883-84,  1884-85,  1888-89;  étés  1887  et  1889,  etc.).  — 
M.  Sterroz  a. professé  un  cours  dans  la  même  ville  «  sur  TEpopée 
française  du  moyen  âge  »  durant  Thiver  1874-75.  Etc. 


I   PART.    LIVR.  I 
CHAP.    XVI. 


LA  REHABILITATION  (1870-1893).  7Ti 

Charles  \  On  est  généralement  fort  injuste  chez  nous 

envers  la  bibliographie  et  les  bibliographes,  et  Ton 

ne  se  défend  pas  à  leur  égard  d'un  dédain  qui  n'a  rien 
d'intelligent  :  ce  sont  eux  pourtant,  qui,  comme 
pionniers  nécessaires,  nous  montrent  la  route  qui 
a  été  parcourue  et  le  chemin  qui  reste  à  parcourir. 
Tel  est  le  caractère  de  cette  œuvre  du  docteur  Petit 
qui  a  pour  objet  la  bibliographie  de  la  littérature 
néerlandaise  ;  telle  est  l'utilité  de  ce  livre  où  douze 
pages  sont  réservées  aux  /rankische  romans  ^  En 
dehors  du  mouvement  néerlandais,  il  faut  signaler, 
chez  nos  voisins  de  Belgique,  une  véritable  et  excel- 
lente fièvre  d'activité  :  nous  n'avons  plus  à  parler  ici 
des  travaux  antérieurs  des  Reiffemberg  et  des  Dozy  ; 
mais  c'est  depuis  1 870  que  l'infatigable  Scheler  a  publié 
plusieurs  de  nos  romans  nationaux.  Il  en  a  édité 
trois  en  la  seule  année  1874  ^,  et  nous  ne  croyons 
pas  qu'on  puisse  aisément  trouver  beaucoup  d'exem- 
ples d'une  telle  activité.  Si  vingt  érudits  lui  pouvaient 
ressembler,  toute  notre  littérature  épique  serait  publiée 
en  moins  de  deux  ans.  Plus  lent  est  Godefroî  Kurth, 
dont  toutes  les  œuvres  sont  si  originales  et  si  sugges- 
tives. Nous  allions  dire  a  si  hardies  »,  en  songeant  à 
cette  Histoire  poétique  des  Mérovingiens  qui  vient  de 
paraître  et  où  l'auteur  voit  tout  en  épopée. 

L'Angleterre,  qui  a  été  Tun  des  premiers  centres  ^'  En  Angleterre. 
de  notre  littérature  poétique,  où  l'on  a  parlé  français 
si  longtemps ,  où  les  bibliothèques  sont  pleines  de 
vieux  poèmes  français,  l'Angleterre  ne   pouvait  se 
désintéresser  de  ces  études  qui  sont  pour  elle  à  moitié 


L  Oud  nederlandsche  verhalen^  etc.  La  première  édition  avait  paru 
en  1851  :  la  seconde  est  de  1873.  —  2.  Bibliographie  der  middelneder- 
landsche  Taal-e7i  Letterkunde,  1888.  —  3.  Berte,  Enfances  Ogier; 
Beuves  de  Gonmiarchis. 


1  l'ART.   LIVU,  m, 
CtlAP.   XV(. 


60  En  Suisse. 


712  l.A  UÉIIABILITATION  (187U-1893). 

nationales.  Deux  de  nos  chansons,  auxquelles  est  échue 
'  cette  bizarre  destinée  d'avoir  une  vie  et  une  popularité 
anglaises,  VOtinel  et  le  Fierahras,  ont  particulière- 
ment fixé  l'attention  des  érudits  d'outre-Manche  \ 
Il  faut  ajouter  que  les  Sociétés  comme  VAbbotsford 
club  et  VEarly  english  text  socïety,  ont  eu  chez  nos 
voisins  une  initiative  dont  il  faut  les  féliciter  et  un  suc- 
cès que  n'ont  pas  toujours  conquis  nos  Sociétés  fran- 
çaises. On  n'oubliera  pas  également  que  les  érudits 
allemands  ont  véritablement  envahi  l'Angleterre  et 
y  ont  travaillé  avec  leur  patience  et  leur  énergie 
habituelles.  Nous  faisions  tout  à  l'heure  l'éloge  de  la 
bibliographie  en  général,  et  du  docteur  Petit  en  par- 
ticulier :  il  faut  associer  à  cet  éloge  M.  Ward,  l'au- 
teur du  ((  Catalogue  des  romans  conservés  au  British 
Muséum  ^  dans  le  département  des  manuscrits  ». 

En  Suisse,  il  n'y  a  guère  à  signaler  que  des  cours 
comme  ceux  de  Cornu  à  Baie  ^  de  Morf  à  Berne  \  de 
Rochat  ',  de  Settegast  '  et  d'H.  Meyer  '  à  Zurich.  Mais 
les  catholiques  ont  vu  en  1889  se  réaliser  une  de  leurs 
plus  vives  espérances,  et  une  belle  Université  a  été  enfin 
fondée  à  Fribourg.  Deux  chaires  y  ont  été  réservées, 
l'une  à  rhistoire  de  la  vieille  littérature  française, 
l'autre  à  la  philologie  romane.  Dans  la  première  est 
monté  M.  J.  Bedier  qui  vient  de  publier  un  livre  si 
vivant  sur  l'histoire  des  fableaux,  et  dans  l'autre 
l'abbé  Rabiet,  traducteur  de  la  Grammaire  de  W. 
Meyer.  Tous  nos  vœux  sont  pour  le  succès  et  la  gloire 

1.  Cf.  Popular  romances  of  the  middle  âges  de  Georges  Cox  et 
Eustace  Hinton  Jones.  Londres,  187L  —  2.  Catalogue  of  romances  in 
the  department  of  manuscripts  in  the  British  Muséum  {yo\.  I,  1883).— 
3.  Sur  VAliscans,  été  1876,  etc.,  etc.  —4.  Sur  le  Voyage  de  Charlema- 
gne  à  Jérusalem,  été  1882-83-,  lecture  d'anciens  textes  épiques  français, 
été  1884,  etc.  ~5.  Sur  le  Roland,  hiver  1865-66;  été  1867;  hiver  1867-68; 
été  1868.  Etc.  —  6.  Sur  le  Roland,  été  1879;  sur  Aiol  et  Mirahel,  hiver 
1880-81.  Etc.  —  7.  Sur  le  Jourdain  de  Blaivies,  hiver  1884-85,  etc. 


I  PART.    LTVR.  m. 
CHAI'.  XYT. 


LA  RÉHABILITATION  (1870-1893).  773 

de  cette  jeune  Université,  à  laquelle  nous  souhaitons 
d'être  profondément  imprégnée  de  ce  sens  catholique 
qui  manque  à  tant  d'autres  établissements  du  même 
ordre;  à  laquelle  nous  souhaitons  aussi  d'avoir  un 
enseignement  synthétique  et  de  ne  pas  se  perdre  dans 
le  byzantinisme  d'une  pédagogie  trop  analytique. 

Sauf  une  petite  excursion  dans  la  Belgique  fran-    ToEnitaiie. 
çaise,   nous   n'avons  pas  encore  voyagé  aux   pays 
latins.  C'est  ici  qu'il  convient  de  rendre  tout  d'abord 
pleine  et  haute  justice  à  l'Italie  et  aux  érudits  ita- 
liens. Il  y  a  trente  ou  quarante  ans,  c'est  à  peine  si 
ce  mouvement  en  faveur  de  notre  antique  épopée 
s'était  manifesté  de  l'autre  côté  des  Alpes,  et  nous  nous 
souvenons  de  cette  mission  scientifique  en  Italie^  du- 
rant l'année  1856,  dont  nous  faisions  partie  avec  notre 
maître  F.  Guessard,  et  où  la  ferveur  de  notre  enthou- 
siasme pour  les  chansons  de  geste  étonnait  quelque 
peu  les  savants  de  Florence  et  de  Venise.  Depuis 
1870,  les  choses  ont  bien  changé.  De  nouvelles  So- 
ciétés se  sont  fondées  \  des  écoles  se  sont  ouvertes, 
des  chaires  ont  été  créées  ^  mais  surtout  des  hom- 
mes d'un  incontestable  talent  se  sont  révélés,  et  il  n'en 
est  pas  un  seul  parmi  eux  qui  ait  la  valeur  et  l'auto- 
rité de  ce  Pio  Rajna  dont  on  peut  rapprocher  le  nom 
de  ceux  de  Gaston  Paris  et  de  Paul  Meyer.  L'auteur 
des  Origini  deW  epopea  francese  ^  est  un  esprit  supé- 
rieur, qui  n'a  d'autre  défaut  qu'un  peu  de  hardiesse, 
avec   quelques  longueries  dans  la  composition.  En 
1869,  il  se  faisait  connaître  par  une  étude  originale 


1.  La  R.  Commissione  di  testi  di  lingua  nelle  provincie  deir  Emilia, 
etc.  —  2.  On  vient  de  fonder  en  Italie  trois  chaires  de  philologie  ro- 
mane à  Rome,  à  Naples  et  à  Padoue.  On  a  nommé  comme  professeurs 
M.  d'Ovidio  à  Naples,  M.  Monaci  à  Rome  et  comme  chargé  de  cours 
à  Padoue  M.  Canello.  Nous  félicitons  l'Italie  de  cette  intelligente  ini- 
tiative (Romania,  1876,  p.  256).  —  3.  Florence,  1884. 


PAKT.  LIVll.  m. 
CHAP.  XVI. 


771  LA  RÉHABILITATION  {1870-1893). 

qui  se  rattachait  au  Morgante  de  Pulci  \  et  il  n'est 
guères  d'années  depuis  lors  où  il  n'ait  publié  quelque 
œuvre  nouvelle  sur  les  destinées  et  les  transformations 
successives  de  l'Épopée  française  en  Italie.  Ses  tra- 
vaux sur  les  Reali  "  et  ses  Fonti  deW  Orlando  fiirioso  ' 
sont  peut-être  les  plus  connus  ;  mais  toute  Fœuvre 
forme  un  ensemble  admirable  où  abondent  les  élé- 
ments nouveaux,  où  tout  est  intéressant  et  utile.  A 
côté  de  Rajna,  on  ne  saurait  oublier  E.  Monaci,  ni 
Alexandre  d'Ancona  avec  ses  Tradïziom  carolingie 
in  Italia  '%  ni  Joseph  Pitre  avec  ses  Tradizioni  caval- 
ier esche  popolari  in  Sicilia  \  A  côté  de  ces  Disser- 
tations souvent  excellentes ,  les  érudits  italiens  ont 
compris  qu'il  était  bon,  qu'il  était  nécessaire  de  pu- 
blier des  textes,  et  ils  ont  fait  preuve  de  quelque  vail- 
lance en  éditant  ces  compilations  énormes,  les  Beali  et 
les  Nerbonesi,  d'où  l'ennui  s'exhale  lourdement.  Van- 
delli  se  donne  en  ce  moment  tout  entier  aux  Reali  \  et 
il  y  a  déjà  un  assez  long  temps  qu'Isola  a  achevé  de 
mettre  au  jour  les  Nerhonesï\  comme  aussi  Ceruti  la 
Seconda  Spagna  ^  et  le  Viaggio  di  Carlomagno  in  Ispa- 
gna  \  Avec  une  modestie  qui  les  honore,  les  Italiens 
ont  cru  qu'ils  ne  dérogeraient  pas  en  traduisant  les 
meilleurs  ouvrages  étrangers,  et  c'est  ainsi  qu'ils  ont 
fait  successivement  passer  dans  leur  langue  le  livre  de 
Nyrop,  Den  oldfranske  Heltedigtning  et  <(  l'Histoire  de 
la  littérature  italienne  »  de  Gaspary ,  où  tout  un  chapitre 
est  consacré  à  la  poésie  chevaleresque  de  la  France. 
Il  ne  nous  reste  plus  qu'à  constater,  en  finissant,  la 
profonde  et  fraternelle  union  qui,  en  dépit  de  tous  les 
accidents  politiques,  n'a  cessé  de  régner  entre  les 

1.  La  materia  del  Morgante  en  un  ignoto  poema  cavalleresco  del 
secoloxY  :  Bologne.  —  2.  1871.  —  3.  1876.  —  4.  1889.  —  5.  Romania, 
1884,  pp.  315-398.  —  6.  La  première  partie  du  t.  II  a  paru  en  189'^. 
—   7.  1877-1879.   —  8.  1871.  —  9.  Même  année. 


I  PART.  LIVR.    III, 
CtlAP.  XVI, 


LA  REIIABILTTATION  (1810-1893).  77") 

ériidits  français  et  italiens.  A  Montpellier,  le  31  mars 
1875,  à  Foccasion  de  la  distribution  des  prix  fondés 
par  la  Société  des  langues  romanes  ^  dans  cette  solen- 
nité scientifique  à  laquelle  prenaient  part  Mistral  et 
Milà  y  Fontanals,  M.  Ascoli  envoya  d'Italie  ce  télé- 
gramme à  ses  confrères  de  France  :  «  Evviva  la  Fran- 
cia  d'oc  e  quella  à' oïl!  Evviva  la  fraternità  latina!  » 
Malgré  tant  de  malentendus  et  d'excitations  à  la  haine, 
il  n'est  pas  un  seul  romaniste  français  dont  la  voix 
ne  fasse  écho  à  celle  d'Ascoli. 

En  Espagne  les  études  sur  notre  Épopée  ont  eu  un  ^°  ^"p^'Ef 
cours  moins  rapide  et  moins  heureux  qu'en  Italie. 
Nous  n'avons  guères  ici  qu'un  seul  nom  à  citer  et  une 
seule  œuvre  ;  mais  c'est  le  nom  de  Milà  y  Fontanals 
et  c'est  son  beau  livre  :  De  la  poesia  heroko-popular 
castellana  \  Le  livre  est  aussi  «  critique  »  que  ceux 
de  Rajna  :  il  est  peut-être  plus  serré.  L'impartialité  de 
l'auteur  se  fait  jour  à  travers  toutes  ces  pages  où  il 
est  condamné  à  raconter  tant  de  conflits  entre  l'Espa- 
gne et  la  France,  et  l'on  se  rappelle,  en  le  lisant,  ces 
paroles  de  Gaston  Paris  en  son  Histoire  poétique  de 
Charlemagne  ^  :  «  L'Espagne  est  encore  aujourd'hui  le 
seul  pays  où  le  peuple  chante  avec  amour  Charlema- 
gne et  ses  douze  pairs.  »  Milà  a  chanté  comme  le  peuple. 

En  Portugal,  il  n'y  a  guères  que  Braga  avec  ses  livres 
qui  sont  trop  nombreux  pour  être  très  profonds. 

Faut-il  parler  de  l'Amérique?  C'est  à  peine  si  elle  9»  En  Amérique. 
commence  à  bégayer  le  Roland  '';  mais  d'heureux 
symptômes  nous  permettent  d'espérer  quelque  pro- 
grès en  un  avenir  assez  prochain,  et  déjà  l'étude  des 

1.  Barcelone,  1874.  —  2.  P.  216.  —  3.  Une  traduction  en  a  paru  à 
Baltimore  en  1885.  Il  est  vrai  qu'elle  a  pour  auteur  un  Français,  M.  L. 
Rabillon.  Depuis  lors,  M.  Tood  a  publié  le  roman  d'Elioxe  sous  ce 
titre  :  Les  Enfants  changés  e^i  cygne.  C'est  le  seul  américain  qui  ait 
édité  un  de  nos  vieux  poèmes. 


CHAP.  XVI. 


776  LA  RÉHABILITATION  (1870-1893). 

I PAUT.  LivR.  ni.  lansiLies  romanes  est  victorieusement  entrée  dans  les 
-  programmes  universitaires  des  Etats-Unis  ^  Pour  tout 
dire,  il  sera  toujours  difficile  à  un  Yankee  de  se 
passionner  pour  nos  chevaliers  du  xf  siècle,  et  ce  ne 
sera  guères  à  Chicago  ou  à  New-York  qu'une  affaire 
de  curiosité  scientifique.  Il  faut  nous  en  contenter... 

Voici  cependant  que  nous  avons  achevé  notre  tour 
du  monde  ;  voici  que  nous  sommes  de  retour  à  notre 
point  de  départ. 

Nous  avons  pu,  durant  tout  ce  voyage,  nous  rendre 
un  compte  assez  exact  de  tout  ce  qu'on  a  fait  jusqu'à 
ce  jour  pour  l'avancement  des  études  dont  notre 
épopée  nationale  est  l'objet. 

Que  reste-t-il  à  faire? 


• 

3f     if 


Après  avoir        Lc  plus  urgcnt,  c'est  de  publier  au  plus  tôt  le  texte 

exposé  ce  qui         ,      ,  ,  '^  ^ 

a  été  fait     SI  impatiemment   attendu    des  chansons   de  geste 

jusqu  a  ce  jour  ... 

"^^""'de^otî-e*'"^  qui  sont  encore  inédites  ;  c'est  d'en  faire  une  ques- 
on*^t?pondtS  tion  de  dignité  nationale  et  de  pas  nous  laisser  devan- 
«  Qr^reste-lii  à  ccr  Ici  par  les  Italiens  ou  les  Allemands  ;  c'est  d'en 
donner,  tout  d'abord,  de  simples  éditions  paléogra- 
phiques, grâce  auxquelles  nous  essaierons  de  patienter 
Publication     j^i^9^'^  ^^  publication  de  ces  éditions  critiques  qui 
*^1n^édues!"'    seront  certainement  le  dernier  mot  de  la  science,  mais 
un  dernier  mot  trop  longtemps  espéré  ;  c'est  de  pu- 
blier aussi  de  nouvelles  éditions  de  nos  poèmes  déjà 
imprimés,  mais  des  éditions  populaires  et  où  l'on  ne 
craigne  pas  de  vulgariser  la  science,  laquelle  n'a  rien 
d'hiératique  et  est  faite  pour  tout  le  monde  ;  c'est  de 
ne  pas  reculer  devant  la  publication  d'Anthologies  ou 
de  Chrestomathies  épiques  qui  soient  intelligemment 

1.  Romania,  1885,  p.  312. 


LA  RÉHABILITATION  (1870-1893).  771 

annotées  et  scientifiquement  illustrées  ;   c'est  enfin  ^  ^^rt.  lur.  m. 

•*-  ^  CHAP.  XVI. 

d'imiter  Fexemple  de  Stengel  et  de  mettre  sous  les 

yeux  du  public  le  fac  sïmilé  complet  des  manuscrits 
qui  ont  une  véritable  importance  ou  qui  prêtent  à  la 
polémique. 
Il  y  aura  ensuite  à  rédiger  des  Notices  sur  ceux  de  Nouvelles nouoos; 

,  .        ,  , .  nouveaux 

nos  vieux  poèmes  qui  n  ont  pas  encore  été  étudiés  Manuels. 
d  assez  près,  et  Ton  pourra  prendre  ici  pour  modèles 
ces  Notices  de  V Histoire  littéraire  qui  sont  des  modè- 
les achevés.  Il  conviendra  également  de  ne  pas  se 
défier  à  l'excès  de  la  synthèse  qui  est  si  bien  faite  pour 
nos  entendements  français,  et  de  nous  donner  de  bons 
Manuels  élémentaires  où  l'histoire  de  notre  épopée 
tienne  en  deux  ou  trois  cents  pages.  La  Littérature 
française  du  moyen  âge^  de  Gaston  Paris,  est  le  type 
indiqué  de  ces  petits  livres  qu'il  est  facile  de  réclamer, 
mais  plus  malaisé  d'écrire. 

Ce  n'est  pas  tout  encore.  Il  faut  continuer  l'œuvre 
si  bien  commencée  par  Gaston  Paris.  Il  faut  prendre, 
un  par  un,  tous  les  héros  de  nos  vieilles  épopées  et  étu- 
dier les  destinées  de  leur  légende  à  travers  tous  les 
siècles.  Il  faut  écrire  \me  Histoire  poétique  de  Guillaume 
d'Orange^  une  Histoire  poétique  d'Ogier  et  dix  autres 
encore. 

La  géographie  de  nos  chansons  de  geste  est  à  peine   La  géographie 

^       ^       ^  *-'  ^  de  nos  Chansons 

ébauchée.  Pour  être  trop  souvent  fantaisiste  ou  légen-  ^^  s^'^^- 
daire,  elle  n'en  est  pas  moins  d'un  véritable  intérêt, 
et  il  en  est  de  même  pour  l'onomastique  de  ces 
vieux  poèmes  où  il  reste  encore  tant  de  problè- 
mes à  résoudre.  L'heure  n'est  peut-être  pas  encore 
venue  de  rédiger  un  Dictionnaire  des  noms  de  lieux  et 
un  Dictionnaire  des  noms  de  personnes  qu'on  peut 
relever  dans  les  chansons  de  geste.  Il  faudra  sans 
doute  attendre  qu'un  plus  grand  nombre  de  textes 


1  PART.    LIVR.  III. 
GHAP.   XVI. 


778  LA  RÉHABTLITATION  (1870-1  SOT:. 

aient  été  mis  en  lumière  ;  mais  rien  ne  serait  plus 
utile  que  de  tels  répertoires.  Il  est  superflu  d'ajouter 
que  le  premier  de  ces  deux  glossaires  devrait  être 
accompagné  de  cartes.  Elles  seraient  rigoureusement 
indispensables  pour  donner  une  idée  de  notre  terre, 
telle  que  la  concevaient  nos  épiques. 
Les  audes  sur  la     H  nc  faut  Das  s'imagiucr  que  les  travaux  de  Schlutz 

vie  privée.  ^  ^  ^ 

et  de  vingt  autres  aient  épuisé  cette  mine  merveil- 
leuse, cette  mine  inépuisable  de  nos  romans,  pour 
tout  ce  qui  touche  au  costume,  à  l'ameublement,  à 
l'armure,  à  la  vie  privée  de  nos  pères.  On  ne  possède 
encore  que  des  esquisses,  et  les  tableaux  restent  à 
peindre.  De  même  pour  le  droit,  et  M.  Flach,  un  des 
premiers,  vient  de  mettre  le  pied  dans  ce  riche  do- 
maine qui  est  presque  inexploré.  Nous  n'osons  pas  dire 
que  tout  soit  à  faire  ;  mais  nous  ne  sommes  pas  trop 
loin  de  le  penser. 
Sources  nouvelles     Pour  la  pciuture  et  la  musique,  ce  «  tout  est  à 

pour  la  musique  ,         .  ,,  .„    ^,  ,  .     .  - 

et  la  peinture,  tairc  »  u  a  Hcu  Q  excessii.  11  y  a  des  centames  de  pem- 
tres  qui  sont  anxieusement  à  la  recherche  d'un  sujet 
de  tableau.  Que  n'ouvrent-ils  quelque  traduction  de 
nos  épopées  nationales,  Girart  de  Roussillon  ou  les 
Lorrains?  Les  musiciens,  en  quête  d'un  poème  vrai- 
ment neuf,  pourraient  donner  le  même  conseil  à  leurs 
librettistes  dans  l'embarras.  Les  poètes  gagneraient  à 
remonter  aux  mêmes  sources,  s'ils  n'étaient  pas  per- 
suadés depuis  quelque  temps  que  la  poésie  peut  et  doit 
se  passer  d'idées.  Ils  pourraient  continuer,  mais  ils  ne 
continueront  ni  la  Légende  des  siècles  de  Victor  Hugo 
ni  la  iJgende  des  Paladins  d'Autran.  Au  théâtre 
du  moins,  on  a  besoin  de  péripéties  originales  et 
entraînantes,  et  nos  chansons  en  peuvent  assurément 
fournir  beaucoup  plus  qu'on  ne  viendra  leur  en  de- 
mander. Le  pauvre  Léopold  Pannier,  qui  a  été  si  pré- 


779 


LA  IIEIÏABILITATION  ',1870-189;]). 

maturément  enlcYé  à  la  science,  avait  fait  tout  le  plan 
d'un  Amis  et  Amiles  qu'il  destinait  à  la  Porte  Saint- 
Martin,  et  Ton  m'assure  que  ce  même  sujet  tente 
aujourd'hui  M.  de  Bornier.  On  peut  espérer  qu'il  en 
fera  le  digne  pendant  de  la  Fille  de  Roland. 

La  France  est  l'un  des  pays  où  il  y  a  certainement 
le  plus  d'excellents  classiques  pour  les  deux  ensei- 
gnements secondaire  et  primaire.  Notre  épopée,  il  y 
a  vingt  ans,  a  reçu  de  l'Université  un  tardif  et  gracieux 
accueil  ;  mais  le  Roland  seul  a  ses  droits  d'entrée  dans 
le  cénacle.  Encore  ne  l'admet-on  que  par  fragments. 
Il  faut  étendre  le  cercle  de  notre  humble  et  utile  vic- 
toire ;  il  faut  que  les  plus  beaux  épisodes  de  nos  autres 
chansons  participent  à  la  gloire  du  Roland.  Tout,  tout 
doit  être  mis  en  œuvre  pour  assurer  le  triomphe  dé- 
cisif de  notre  épopée  nationale  :  tout ,  jusqu'à  la 
Bibliothèque  bleue  et  aux  images  d'Épinal  pour  les 
campagnards  et  les  ignorants;  tout  jusqu'aux  Contes 
et  aux  Alphabets  pour  les  enfants.  Graf  a  eu  l'idée 
ingénieuse  d'emprunter  à  la  littérature  épique  des 
Letture  per  le  giovmette:  ce  qu'il  a  fait  pour  les  pe- 
tites Italiennes,  faisons-le  pour  les  petites  Françaises, 
et  atteignons  ainsi  tous  les  âges  de  la  vie  comme 
toutes  les  classes  de  la  famille  humaine. 

Voilà  ce  qu'il  nous  reste  à  faire. 

Ce  n'est  pas,  comme  on  le  voit,  la  vigne  qui  man- 
que aux  ouvriers,  mais  les  ouvriers  à  la  vigne,  et  la 
tâche  est  plus  vaste  encore  dans  l'avenir  que  dans  le 
passé. 

Ne  reculons  pas  devant  elle. 


l  PART.  MVR.  m. 
CHAP.   XYI, 


u  Classiques  » 

pour 

l'enseignement 

secondaire 

ou  primaire. 


Propagande 
active. 


CHAPITRE  XVII  ET  DERNIER 

RÉSUMÉ    DE     TOUT     LE     TROISIÈME     LIVRE. 
CONCLUSION    GÉNÉRALE. 


I  PART.  LTVR.  m.      Notre  troisième  livre  a  été  consacré  tout  entier  à 

GHAP,  XYII. 

l'histoire  d'une  décadence.  Après  avoir  raconté  lajeu- 

chapitî-Tpar     ucssc  ct  la  gloirc  de  notre  épopée  nationale,  il  nous 

chapitre,  „   ,,  •     «n 

de         a  tallu  raconter  sa  vieillesse  et  sa  mort.  La  tâche  a 


tout  le  livre  III. 


été  cruelle  et  longue. 

a  Quelles  ont  été  les  causes  de  cette  décadence?  » 
C'est  ce  que  nous  nous  sommes  demandé  tout  d'abord. 
L'Épopée  vit  de  légende;  donc,  elle  vit  de  foi.  Dès 
que  la  foi  s'efface,  dès  que  la  légende  est  contes- 
tée, dès  que  l'histoire  prend  sa  place,  l'Épopée  n'a 
plus  de  raison  d'être.  Or,  il  est  certain  que  dès  le 
xiii*  siècle  un  certain  scepticisme  a  envahi  les  âmes. 
Vers  ce  temps-là,  et  même  un  peu  plus  tôt,  on  s'est 
mis  à  lire  au  lieu  d'écouter,  et  l'épopée  a  été  de  moins 
en  moins  chantée.  Une  épopée  à  laquelle  on  ne  croit 
plus  et  qui  n'est  plus  chantée  n'est  plus  une  épopée. 
On  pourra  encore  rédiger  des  Henriades  :  on  n'aura 
plus  de  Roland, 

«  A  quelle  époque  a  commencé  cette  décadence?  » 
Il  convient  aujourd'hui  de  la  faire  remonter  plus  haut 
qu'on  n'a  encore  osé  le  faire,  et  il  est  démontré  que  le 
siècle  de  saint  Louis  a  été  déjà  contaminé  par  ce  scepti- 


RÉSUMÉ  DU  TROISIÈME  LIVRE.  781 

cisme  qui  est  incompatible  avec  le  véritable  esprit  de 
rÉpopée.  Néanmoins,  il  faut  tenir  compte  de  la  force 
acquise  durant  les  siècles  précédents  et  qui  a  encore 
communiqué  quelque  vigueur  aux  poèmes  du  xiii''  siè- 
cle. C'est  au  commencement  du  siècle  suivant,  c'est 
sous  Philippe  le  Bel  que  Ton  doit  placer  la  date  fatale 
de  notre  vraie  décadence  épique.  La  production,  tout 
d'abord,  a  sensiblement  diminué,  et  ce  n'est  plus 
guères  qu'au  Nord  de  la  France,  dans  la  Picardie, 
dans  l'Artois,  mais  surtout  dans  la  Flandre,  que  l'on 
continue  à  goûter  les  chansons  de  geste  et  qu'on  a 
le  courage  de  les  lire  ou  de  les  entendre  lire.  Ce 
n'est  plus  l'Épopée  française  :  c'est  la  pseudo-épopée 
wallonne. 

La  décadence,  dès  lors,  va  se  précipiter.  Après  ces 
derniers  romans  en  vers,  après  ces  rapsodies  des  xiv° 
et  xv'^  siècles,  viendront  les  romans  en  prose,  la 
«  Bibliothèque  bleue  »  ;  après  la  Bibliothèque  bleue,  la 
Bibliothèque  des  romans  de  M.  de  Paulmy,  c'est-à- 
dire  la  mort,  c'est-à-dire  rien.  Mais  après  la  mort 
viendra  la  résurrection,  à  laquelle  nous  avons  assisté, 
à  laquelle  nous  assistons  encore. 

Telles  sont  les  étapes  que  nous  avons  parcourues 
avec  nos  lecteurs,  et  dont  nous  voulons  ici  leur  rappeler 
seulement  le  souvenir. 

Les  derniers  romans  en  vers,  dont  nous  donnons 
plus  haut  une  liste  raisonnée,  sont  encore  assez 
nombreux  pour  qu'une  classification,  précise  et  claire, 
soit  ici  nécessaire.  Nous  les  avons  partagés  en  trois 
ou  quatre  groupes  :  les  Remaniements,  dont  le  type 
est  Galien  ;  les  Compilations,  telles  que  le  Charle- 
magne  de  Girart  d'Amiens  ;  les  Suites  comme  Bau- 
duin  de  Sebourc  et  les  «  Nouveautés  »  comme  Hugues 
Capet  ou  Charles  le  Chauve.  Chacun  de  ces  groupes 


I  PART.  LIVR.  TI 
CHAP. XVH. 


PART.  LIVR.  m. 
CHAP.     XVII. 


782  HESUME  DU  TROISIEME  LIVRE. 

a  ses  caractères  distincts  que  nous  avons  essayé  de 
mettre  en  relief;  mais  il  est  d  autres  caractères  qui 
sont  communs  à  tous  les  romans  rimes  des  xiv''  et 
xv""  siècles,  et  c'est  à  ceux-là  que  nous  avons  dû 
consacrer  notre  attention  la  plus  soutenue.  OEuvres  de 
commande  presque  toujours  anonymes,  dont  la  lan- 
gue est  baveuse  et  la  versification  flasque,  ces  romans 
sont  le  plus  souvent  d  une  longueur  qui  est  faite  pour 
décourager  les  plus  vaillants.  Il  ne  faudrait  pas,  d'ail- 
leurs, s'imaginer  que  leurs  auteurs  se  soient  proposé 
de  réagir  contre  les  anciennes  chansons,  ni  d'innover 
profondément  :  ce  sont  plutôt  de  maladroits  copistes 
qui  ont  conservé  servilement  les  formules  de  leurs 
devanciers  et  qui  étaient  incapables  de  trouver  autre 
chose.  L'épithète  homérique  fleurit  dans  leur  œuvre 
qui  n'a  rien  d'homérique  que  cette  épithète  décidé- 
ment passée  à  l'état  de  cheville.  Le  vieil  héroïsme  s'est 
éteint  pour  faire  place,  dans  ces  méchants  vers,  à  l'es- 
prit d'aventures.  Une  impureté  sénile  s'y  mêle  à  je  ne 
sais  quelle  piété  crédule  et  sermonneuse.  La  haine  du 
prêtre  et  du  moine,  une  haine  de  pamphlétaire,  s'y 
manifeste  partout  avec  une  sorte  de  dévergondage 
qui  nous  rappelle  les  plus  venimeuses  plaisanteries  de 
Voltaire  et  les  pires  chansons  de  Béranger.  Les  su- 
perstitions y  foisonnent  comme  mauvaise  herbe  et  les 
Fées  en  chassent  les  Anges.  La  femme  enfin  (et  c'est 
un  détestable  symptôme)  y  est  l'objet  d'un  mépris  qu'on 
ne  cherche  pas  à  dissimuler.  Ça  et  là,  quelques  beaux 
épisodes,  quelques  nobles  pages,  quelques  inspirations 
chrétiennes  et  françaises.  Ce  sont  ces  beautés,  éparses 
et  trop  rares,  qui  laissent  encore  un  certain  prix  à  nos 
derniers  romans  en  vers.  Ces  œuvres  de  second  ordre 
ne  sont  pas  toutes  parvenues  jusqu'à  nous,  et  c'est 
un  accident  qui  ne  paraîtra  peut-être  pas  très  regret- 


RÉSUMÉ  DU  TROISIEME  LIVRE.  783 

table  à  la  plupart  de  nos  lecteurs.  Pour  consoler  les 
autres,  nous  leur  avons  montré  comment,  avec  un  ro- 
man en  prose  heureusement  conservé,  il  est  possible  de 
reconstruire  un  roman  en  vers  disparu.  Essaiera-t-on? 
Les  romans  en  prose  méritent  encore  moins  d'estime 
que  les  derniers  romans  en  vers,  mais  ils  sont  notable- 
ment plus  nombreux,  et  nous  avons  eu  beaucoup  plus 
de  peine  à  en  établir  la  nomenclature,  que  nous 
croyons  presque  complète.  Dès  le  xiif  siècle,  on  avait 
commencé  à  se  fatiguer  des  longues  tirades  mono- 
rimes et  chevillardes,  et  Ton  s'était  pris  de  tendresse 
pour  une  prose  que  Ton  estimait  moins  ennuyeuse  et 
moins  prolixe.  Dans  ces  romans  de  la  Table  ronde 
dont  les  femmes  raffollaient,  on  s'était  bien  trouvé 
d'avoir  adopté  la  prose  :  on  fît  de  même  pour  nos 
vieux  cycles  nationaux,  et  l'évolution  s'accentua  aux 
xiy'^  et  XV'  siècles.  Les  romans  en  prose,  à  l'égal  des 
dernières  chansons  de  geste,  réclament  un  classement 
méthodique,  et  nous  avons  cru  pouvoirjles  partager 
en  deux  groupes.  Il  y  a,  d'un  côté,  ceux  qui  sont  un 
calque  servile  de  nos  derniers  romans  rimes,  et  il  y 
a,  d'autre  part,  ceux  qui  sont  une  adaptation  plus 
large,  une  imitation  plus  libre  de  nos  poèmes  des 
xiy''  et  XV'  siècles.  C'est  assez  dire  que  «  toutes  ces 
œuvres  en  prose  sont  sorties  des  œuvres  en  vers  »,  et 
nous  avons  voulu  consacrer  tout  un  chapitre  à  mon- 
trer ((  comment,  avec  un  roman  en  vers,  on  pouvait 
alors  fabriquer  un  roman  en  prose  ».  Suppression 
des  anciennes  formules  épiques,  changement  d'un 
certain  nombre  de  bons  vieux  mots  qu'on  n'entendait 
plus,  addition  de  quelques  maigres  développements 
littéraires  ou  moraux,  tels  sont  les  procédés  le  plus 
généralement  employés.  Quelques-uns  de  ces  prosa^ 
leurs  ont  été  plus  indépendants,  et  il  en  est  qui  sont 


1  PART.    LIVR,   m. 
CHAP.  XVII. 


l'AUT.  LIVR.  m. 
CHAP.  XVIJ. 


184  RÉSUMÉ  DU  TROISIEME  LIVRE. 

remontés  à  d'autres  sources,  voire  aux  sources  latines  ; 
mais  ce  n'est  là  qu'une  exception  dont  il  ne  convien- 
drait pas  d'exagérer  Fimportance.  Ces  médiocres,  ces 
très  médiocres  auteurs  ne  nous  ont  pas,  en  général, 
légué  leurs  noms,  et  nous  ne  saurions  nous  en  affliger  à 
l'excès.  Ils  se  plaignent  parfois,  ils  osent  se  plaindre  du 
style  de  ces  méchants  poètes  qui  ont  été  leurs  devan- 
ciers et  qu'ils  pillent  ;  mais  leur  propre  style  ressem- 
ble à  celui  de  Monstrelet,  surchargé  d'incidentes  avec 
d'intolérables  traînarderies  et  longueries.  Il  est  à  peine 
utile  d'observer  qu'ils  suppriment  décidément  l'hé- 
roïsme antique  et  le  remplacent  par  cette  chevalerie 
empanachée  qui  se  bat  pour  le  plaisir  de  se  battre  et 
ne  met  plus  sa  lance  au  service  d'une  grande  cause.  Ils 
sont  pédants,  ils  sont  galants,  ils  sont  insupportables, 
et  leur  piété  (quand  ils  ne  sont  pas  impies)  tourne  à  un 
mysticisme  ampoulé  et  à  une  dévotion  sans  profondeur. 
Cependant  l'érudition  contemporaine  ne  les  méprisera 
pas  :  ils  comblent  plus  d'une  fois  les  lacunes  de  romans 
en  vers,  et  il  arrive,  d'aventure,  qu'ils  nous  conservent 
certains  couplets  rimes  des  anciennes  chansons.  C'est 
presque  là,  d'ailleurs,  l'unique  utilité  de  ces  composi- 
tions sans  couleur  et  sans  vie,  dont  les  premiers  im- 
primeurs vont  bientôt  s'emparer  pour  les  corrompre 
encore  plus  lamentablement  et  les  jeter  par  milliers, 
dans  tous  les  pays  de  langue  française,  aux  mains 
d'un  public  trop  facile  à  contenter. 

Depuis  le  Fierabras  de  1478  jusqu'aux  éditions  des 
Oudot  au  xvif  siècle,  les  presses  ont  gémi  sous  le 
poids  de  nos  romans  obstinément  populaires.  Il  nous  a 
paru  agréable  de  décrire  ces  livres  curieux,  comme 
aussi  ces  ateliers  où  ils  étaient  imprimés  par  la  presse 
à  vis.  Leurs  très  primitives  et  très  grossières  gravures, 
leurs  titres  rouges  et  noirs,  leurs  rubriques  naïves, 


RESUME  DU  TROISIÈME  LIVRE.  ^85 

tout  nous  y  enchante,  jusqu'au  nom  du  libraire,  jusqu'à  ' 
la  façon  dont  il  se  nomme  et  dont  il  nous  donne  son  ~" 
adresse.  Pour  les  faire  mieux  connaître,  pour  les  faire 
aimer  davantage,  nous  avons  cru  nécessaire  de  don- 
ner la  liste  de    leurs  premières  éditions   et  de  la 
plupart   de  celles    que   possède   notre  Bibliothèque 
nationale.   Le  classement  de   ces  incunables,   fondé 
sur  leur  impression  en  caractères  gothiques  ou  ro- 
mains, n'est  pas  d'ailleurs  pour  nous  satisfaire  com- 
plètement, et  il  est  préférable,  en  allant   au  fond 
des  choses,  de  les  diviser  en  deux  classes  distinctes, 
suivant  qu'ils  sont  ou  non  la  reproduction  de  romans 
préexistants,  de  romans  manuscrits.  On  se  tromperait 
étrangement  si   l'on   se   persuadait  que  toutes  nos 
anciennes  épopées,  et  même  tous  nos  anciens  cycles, 
sont  représentés  dans  la  nomenclature  des  incunables. 
C'est  surtout  ici  que  l'on  s'est  permis  une  véritable 
sélection  et,  pour  ne  prendre  qu'un  exemple,  la  geste 
de  Guillaume  a,  presque  tout  entière,  sombré  dans 
ce  naufrage.  Sur  quatre  de  nos  anciennes  chansons, 
deux  ont  pu  être  traduites  en  prose,  mais  c'est  à  peine 
si  l'une  d'elles,  une  seule,  a  eu  les  honneurs  de  l'im- 
pression. Au  reste,  tous  les  défauts  des  romans  en 
prose  manuscrits  sont  exagérés  dans  les  incunables. 
C'est  la  décadence  dans  la  décadence.  C'est  le  triom- 
phe niais  de  l'aventure  niaise.  C'est  une  goutte  d'an- 
cienne épopée  diluée  en  je  ne  sais  combien  de  bar- 
riques d'eau  claire.  Cela  tient  du  mauvais  Roman 
d'aventures  et  de  la  Vie  de  saint  apocryphe,   avec 
l'ennui  transcendant  qui  pénètre  toute  cette  méchante 
littérature  monochrome.  Il  faut  croire  qu'au  xvf  siè- 
cle on  commença  un  peu  à  s'en  lasser,  et  les  libraires 
eux-mêmes  éprouvèrent  le  besoin  de  renouveler  un  peu 
leur  trop  médiocre  marchandise.  Les  uns  eurent  l'idée 

II.  50 


PART.   LIVR.  m. 
CHAP.  XVII. 


I   l'AKT.    LlVIi.  1 
CHAI».    XVII. 


780  RESUME  DU  TROISIEME  LIVRE. 

(le  ('opicr  lanl  bien  que  mal  les  romans  italiens  qui 
étaient  (mais  ils  ne  le  savaient  pas)  saturés  d'éléments 
français,  et  de  là  le  Morgant;  les  autres,  moins  bien 
inspirés,  commandèrent  à  des  pédants  de  nouveaux 
romans  où,  h  la  grande  stupéfaction  de  ces  bons  lec- 
teurs bourgeois,  le  petit  dieu  Cupido  fit  son  entrée 
absolument  inattendue,  avec  le  présomptueux  E^haéton 
et  l'horrible  Tisyphone,  et  de  là  la  Conqueste  de  Tre- 
hisonde.  Cette  friperie  mythologique  n'eut  point  le 
succès  auquel  on  pouvait  s'attendre,  et  l'épouvantable 
jargon  de  la  Renaissance  n'était  pas  fait  pour  assurer 
un  meilleur  sort  à  nos  infortunés  romans.  A  la  fin  du 
xvi"  siècle  la  clientèle  de  leurs  imprimeurs  paraît 
changer  et  les  dernières  traces  de  luxe  disparaiSvSent 
de  leur  typographie  déformée.  On  ne  veut  plus  que  des 
livres  à  bon  marché,  on  n'en  imprima  plus  d'autres, 
et  ce  sont  moralement  les  commencements  de  la 
Bibliothèque  bleue. 

Rien  ne  pouvait,  d'ailleurs,  être  plus  fatal  aux  des- 
tinées de  l'Épopée  française  que  l'esprit  de  la  Renais- 
sance. «  Pour  trouver  le  type  de  toute  beauté  artis- 
tique ou  littéraire,  pour  trouver  en  particulier  l'idéal 
du  poème  héroïque,  c'est  à  l'Antiquité  qu'il  faut 
remonter  »  :  telle  était  la  doctrine,  fort  sincère  et  pres- 
que candide,  de  Ronsard  et  de  la  pléiade.  «  La  France 
n'a  pas  encore  d'épopée  »,  ajoutèrent  ces  savants 
hommes,  et,  pour  combler  cette  lacune  qui  le  faisait 
rougir,  Ronsard  écrivit  sa  Franciade  qui  n'eut  et  ne 
pouvait  avoir  aucun  succès.  Le  peuple  demeurait  quand 
même  fidèle  à  nos  vieilles  légendes  et  continuait  de 
lire,  à  la  barbe  des  Renaissants,  Ogier  le  Danois  ou  les 
Quatre  fils  Aimon.  Puis,  à  côté  de  cette  école  Ronsar- 
dienne,  qui  était  obstinément  éprise  de  la  seule  anti- 
quité, il  commençait  à  se  former,  très  péniblement, 


RÉSUMÉ  DU  TROISIEME  LIVRE.  787 

très  lentement,  une  école  nouvelle  à  laquelle  appar-  «  part. uvr.  „,. 

1  *  i      11  •  r\  •  CHAP.   XVII 

tenait  1  avenir  :    Pasquier  et   Fauchet  commettaient 

cette  hardiesse  inouïe  d'étudier  le  passé,  non  plus  de  la 
Grèce,  mais  de  la  France.  Cette  belle  et  bonne  voie 
était  enfin  ouverte;  mais  l'heure  cependant  n'est  pas 
venue  de  chanter  lalleluia,  et  il  y  a  encore  bien  des 
combats  à  livrer. 

Le  xvif  siècle  n'est  trop  souvent  qu'une  seconde 
Renaissance  avec  plus  de  correction  et  de  méthode, 
avec  moins  d'originalité  et  de  verve  :  Boileau  n'a  pas 
moins  injustement  méconnu  le  moyen  âge  que  Ron- 
sard lui-même.  Avec  une  naïve  ingratitude  et  dont  il 
ne  se  rend  pas  compte,  l'auteur  de  VArt  poétique  fait 
commencer  avec  Villon  la  poésie  française  qui  serait 
donc  née  sous  les  piliers  des  halles,  et  non  pas  sur  un 
de  ces  champs  de  bataille  où  nos  pères  ont  été  conduits 
à  la  victoire  par  quelque  Tyrtée  populaire  et  inspiré. 
Il  serait  cependant  téméraire  de  se  persuader  que  les 
doctrines   de   Boileau  n'ont  pas  été,  en  son  temps, 
l'objet  de  très  légitimes  et  très  vigoureuses  protesta- 
tions. Plus  d'un  poète  a  tenté  alors  de  faire  jaillir  de 
son  cerveau  une  épopée  chrétienne  et  nationale  ;  mais 
à  ces  téméraires  il  n'a  guères,  hélas  !  manqué  que  le 
talent.  Malgré  tout.  Despréaux  a  trouvé  un  adversaire 
redoutable  dans  ce  Perrault  qu'il  a  si  mal  traité  et 
dont  la  voix,  à  tout  prendre,  était  souvent  Fécho  de 
celle  de  Bossuet.  La  bataille  a  été  rude,  mais  le  succès 
du  Télémaqiie  a  encore  reculé  le  triomphe  de  notre 
cause,  et,  quand  s'ouvre  le  xviif  siècle,  notre  épopée, 
que  l'intelligence  élevée  d'un  Leibniz   et  le  travail 
opiniâtre  d'un  Du  Gange  ont  seulement  remise  en 
gloire,  notre  vieille  épopée  est  plus  vaincue  et,  qui 
pis  est,  plus  oubliée  que  jamais. 

Ge  n'est  pas  à  Voltaire  qu'il  faudra  demander  de  la 


% 


CHAI',   XVII. 


788  RÉSUMÉ  DU  TROISIÈME  LIVRE. 

'"^iîll'p'vv;,'"'  f^^îi'G  sortir  d'un  oubli  aussi  immérité:  Voltaire  est  un 
~  Boileau  qui  a  infiniment  d'esprit,  mais  enfin  c'est  un 
Boileau,  et  le  Temple  du  goût  est  une  seconde  édition 
de  VAi't  poétique^  revue,  corrigée  et  agrémentée  de 
quelques  malices.  Voltaire  a  consacré  à  l'Épopée  un 
de   ses  plus  médiocres  ouvrages    :  il  y    établit  en 
bons  termes  que  la  France  est  le  moins  épique  de 
tous  les  peuples  tant   anciens  que  modernes,  et  il 
donne  modestement  à  entendre  que  cette  nation  des- 
héritée n'aurait  pas  l'heur  de  posséder  une  seule  épo- 
pée, si  quelqu'un  de  sa  connaissance  n'avait  eu  l'idée 
d'écrire  la   Henriade,  L'Encyclopédie  est  du  même 
avis,  et  du  même  avis  sont  aussi  tous  les  lettrés  du 
xviif  siècle.  C'était  même  passé  à  l'état  d'axiome,  et 
nous  nous  rappelons  parfaitement  que,  vers  1850, 
nous  subissions  encore  cet  enseignement  au  collège. 
Cependant  les  Bénédictins  veillaient,  et  leurs  veilles 
allaient  enfin  sauver  notre  antique  poésie  nationale. 
Dom  Rivet  met  bravement  la  main  à  V Histoire  littéraire 
et  se  trouve  bientôt  face  à  face  avec  la  question  de  nos 
chansons  de  geste.  Ce  vaillant  ne  recule  pas,  et,  animé 
jusqu'à  l'excès  d'un  patriotisme  trop  ardent,  déclare 
tout  d'abord  que  nos  premiers  romans  remontent  au 
x""  siècle.  On  s'étonne,  on  se  scandalise,  on  réplique  à 
dom  Rivet  qui  réplique  à  son  tour.  L'opinion  publique 
s'éveille  et  ne  veut  plus  qu'on  la  rendorme.  Riche, 
intelligent,   curieux,   Lacurne  de  Sainte- Palaye    se 
jette,   avec  un   emportement   obstiné,  sur  ces  nou- 
veaux sujets  d'étude  et  enfin,  vers  1778,  la  voix  d'un 
érudit   anglais,    de  Tyrwhitt,  signale  la  présence    à 
Oxford  du  manuscrit  de  la  Chanson  de  Roland,  Une 
véritable  réhabilitation  se  prépare  et  s'annonce. 

Pour  que  cette  réhabilitation  fût  profonde  et  dura- 
ble, il  importait  que  la  connaissance  de  nos  vieux 


RÉSUMÉ  DU  TROISIÈME  LIVRE  789 

romans  descendît  plus  avant  dans  la  société  française. 
Le  peuple  avait  la  Bibliothèque  bleue  ;  les  savants 
avaient  V Histoire  littéraire  :  il  restait  à  composer  un 
livre  vulgarisateur  à  l'usage  de  la  noblesse  et  de  la 
bourgeoisie.  Ce  livre,  M.  de  Paulmy  l'écrivit  ou  le  fit 
écrire,  et  c'est  cette  vaste  Bibliothèque  des  romans  où 
seize  volumes,  publiés  durant  les  deux  années  1777 
et  1778,  intéressent  directement  nos  études.  Par 
malheur,  le  trop  léger  et  trop  fantaisiste  éditeur  jugea 
qu'il  fallait,  pour  le  succès  de  son  œuvre,  habiller 
tous  nos  romans  à  la  moderne  :  voulant  les  rendre 
plus  populaires,  il  les  défigura.  M.  de  Tressan,  qui 
était  le  littérateur  le  plus  musqué  de  son  temps,  n'eut 
pas  de  peine  à  les  défigurer  encore  davantage  :  il 
prêta  à  Ogier  les  roucoulements  d'un  tourtereau  et 
transforma  Roland  en  mousquetaire.  Mais,  quels  que 
soient  la  médiocrité  de  ses  idées  et  le  sucré  de  son 
style,  on  ne  doit  pas  oublier  qu'avec  M.  de  Paulmy, 
il  empêcha  la  prescription  de  s'établir  contre  nos 
vieux  poèmes.  La  Bibliothèque  des  romans  avait  été 
parfois  jusqu'à  citer  les  textes  du  xiif  siècle.  Elle 
tint  l'esprit  public  en  éveil  :  ce  fut  à  peu  près  son 
seul  mérite. 

Une  période  de  transition  et  de  crise,  c'est  celle 
qui  cornmence  avec  notre  siècle  et  s'arrête  en  1830. 
On  n'y  peut  signaler  aucun  travail  décisif  et  (sauf  le 
Génie  du  Christianisme)  aucun  de  ces  chefs-d'œuvre 
qui  entraînent  pour  toujours  l'esprit  public;  mais 
on  a  la  joie  d'y  assister  à  des  tentatives  honorables 
et  modestement  influentes.  C'est  quelque  chose  qu'un 
balbutiement,  et  cela  fait,  à  tout  le  moins,  espérer  un 
langage.  La  création  de  l'Institut  fut  une  bonne  au- 
baine pour  notre  poésie  délaissée  :  on  entreprit  sur 
le  champ  d'y  continuer  V Histoire  littéraire^  et  Daunou 


I  PART,  LIVB.    m. 
CHAP.  XVII. 


790  KÉSUMÉ  DU  THOISIEME  LIVRE. 

1  PART.  LivR.  m.  ne  tarda  pas  à  publier  son  fameux  Discours  sur  l'état 

GHAP.  XVII.  ^  ^ 

des  lettres  au  xiif  siècle.  On  n'osait  pas  encore  aborder 

la  publication  de  nos  textes  épiques  ;  mais  Roquefort 
et  Méon,  commençant  par  Félément  graveleux  de 
notre  vieille  poésie,  s'attaquaient  au  texte  de  nos  fa- 
bleaux;  mais  Chénieret  Aimé  Martin,  en  des  chaires 
publiques,  appelaient  courageusement  l'attention 
sur  la  véritable  épopée  nationale  ;  mais  le  Glossaire 
de  Roquefort,  si  imparfait  qu'il  fût,  allait  faciliter 
ces  études  toutes  nouvelles  encore  et  dont  les  com- 
mencements étaient  si  âpres;  mais  M.  de  Marchangy, 
après  Chateaubriand  et  avant  Victor  Hugo,  passionnait 
les  intelligences  vraiment  françaises  pour  les  épisodes 
de  notre  moyen  âge  qui  sont  le  plus  profondément 
français.  Enfin,  en  1849,  on  apprit,  comme  nous 
l'avons  dit  plus  haut,  qu'un  Allemand  venait  de  publier 
le  premier  texte  d'une  de  nos  chansons  de  geste. 
Immanuel  Bekker,  en  effet,  s'était  fait  à  Berlin  l'édi- 
teur de  Fierabras^  et  il  est  permis,  encore  aujourd'hui, 
de  dire,  sans  aucun  excès  de  langage,  que  cette  publi- 
cation fut  un  véritable  événement  littéraire. 

Depuis  1830,  les  faits  se  pressent  et  deviennent 
trop  nombreux  pour  se  prêter  aisément  à  un  résumé 
tel  que  celui-ci.  Dans  l'admirable  et  immense  nomen- 
clature des  œuvres  qui  ont  été  consacrées  depuis  soi- 
xante ans  à  la  réhabilitation  de  nos  épopées,  quatre 
dates  sont  à  retenir,  qui  correspondent  à  quatre  livres. 

Ces  quatre  dates  sont  les  suivantes  :  1832,  1850, 
1855,  1865. 

Ces  quatre  livres  sont  les  suivants  :  la  Berte  aux 
grans pies  de  Paulin  Paris;  l'édition  de  la  Chanson  de 
Roland  par  F.  Génin;  le  Recueil  des  anciens  poètes  de 
la  France,  sous  la  direction  de  F.  Guessard,  et  VHls' 
toire  poétique  de  Charlemagne  de  Gaston  Paris. 


RÉSUMÉ  DU  TROISIEME  IJVRE.  791 

Berte  aux  grans  piés,  c'est  rinitiation  ;  le  Roland 
de  Génin,  c'est  renlhousiasme;  le  Recueil  des  anciens 
poètes^  c'est  le  travail;  V  Histoire  poétique  de  Charle- 
rnagne,  c'est  la  critique. 


Les  désastres  de  1870  ont  donné  soudain  à  l'Épo- 
pée française  et  aux  études  dont  elle  est  l'objet  un 
caractère  résolument  patriotique.  La  Chanson  de 
Roland  a  pris  alors  les  apparences  et  les  proportions 
d'une  manifestation  contre  les  vainqueurs,  et  le  cor  de 
Roland  a  été  le  clairon  qui  a  rallié  les  amis  de  la 
France.  Rien  n'a  été  plus  sincère,  rien  n'a  été  plus 
sain.  De  toutes  parts  on  s'est  mis  à  publier  de  nou- 
veaux textes  épiques;  mais,  à  notre  humble  avis,  on 
n'en  a  pas  encore  édité  un  assez  grand  nombre,  et  Ton 
eut  pu,  non  pas  faire  mieux,  mais  aller  plus  vite.  De 
bons  Traités  synthétiques,  comme  celui  de  Nyrop,  faci- 
litaient dès  lors  la  besogne  des  jeunes  romanistes. 
Paul  Meyer,  dans  son  Girart  de  Roussillon  et  dans  son 
Alexandre,  créait  le  type  exact  et  parfait  de  ces  mono- 
graphies qui  ont  une  chanson  pour  objet.  Auguste  Lon- 
gnon  se  sentait  la  vocation  de  remonter  aux  sources 
vraiment  historiques  de  nos  grandes  légendes.  Les  Aca- 
démies, les  Sociétés  savantes  et  les  Écoles  rivalisaient 
d'ardeur.  Les  écoliers  de  seconde,  heureux  et  fiers  de 
leurs  nouveaux  classiques,  lisaient  le  Roland  et  le 
faisaient  lire  à  leurs  pères.  La  Fille  de  Roland  avait 
cent  représentations  consécutives  à  la  Comédie  fran- 
çaise. Les  peintres  eux-mêmes  voulaient  bien,  de 
temps  à  autre,  demander  à  notre  Épopée  quelque 
sujet  de  tableau,  bien  que  de  tels  tableaux  n'eussent 
aucune  chance  de  se  vendre  en  Amérique.  Les  poètes 
chantaient,  et  Autran  écrivait  pour  nous  cette  Légende 


l  FART.   LIVR.    TH. 
CHAP.    XVII. 


792 


CONCLUSION  GENERALE. 


1  PART.  LIVR.   m. 
GHAP.  XVII. 


des  Paladins  qui  est  une  très  noble  et  très  originale 
traduction  de  notre  épopée  rajeunie. 

A  l'étranger,  c'était  partout  le  même  mouvement  et 
le  même  feu  ;  mais  principalement  en  Allemagne  où 
cinquante  professeurs  d'élite  expliquent  chaque  année 
nos  textes  des  xif  et  xiii''  siècles  à  quelques  mille 
élèves  qui,  chose  rare,  les  écoutent,  et,  chose  plus 
rare  encore,  travaillent  avec  eux.  En  Suède,  à  Upsal, 
il  s'est  trouvé  des  érudits  capables  de  publier  avec 
succès  une  de  nos  chansons  inédites.  A  Copenhague, 
Nyrop,  dont  nous  avons  tout  à  l'heure  prononcé  le 
nom,  édite  son  Manuel  de  l'Épopée  française  qu'un 
Italien  traduit,  à  défaut  d'un  Français.  En  Néerlande, 
on  continue  fort  innocemment  à  se  prouver  à  soi-même 
que  nos  romans  sont  néerlandais.  En  Angleterre,  on 
se  consume  sur  le  Fierabras  et  VOtineL  L'Italie  enfin 
a  son  Pio  Rajna  au  milieu  d'une  pléiade  d'autres  éru- 
dits, et  l'Espagne  son  Mila  y  Fontanals  presque  seul. 

Le  présent  enfin  nous  fait  espérer  en  l'avenir. 


^°énSe"         Quant  à  nous,  nous  terminons  ici  cette  première 
partie  de  notre  livre. 

Cette  œuvre,  nous  l'avons  commencée  il  y  a  trente 
ans  avec  toute  l'effervescence  et  toute  la  joie  de  la 
jeunesse  :  nous  l'achevons  aujourd'hui,  sous  un  ciel 
plus  sombre,  avec  quelque  découragement  et  quelque 
tristesse. 

Tous  ceux  qui  nous  ont  précédé  dans  l'étude  et 
l'amour  de  notre  chère  épopée,  sont  descendus  dans 
la  tombe  \  et  nous  sentons  nous-même  le  poids 
importun  de  la  vieillesse. 


1.  Diez,  le  29  mai  1876;  Paulin  Paris,  le  13  février  1881;  Théodor 
Millier,  le  14  avril  et  Littré  le  2  juin   de  la  même   année  ;  Francis 


CONCLUSION  GÉNÉRALE.  793 

Tout  ce  que  nous  aimons  est  parterre. 

L'Eglise,  à  laquelle  nous  avons  consacré  le  meil- 
leur de  notre  vie,  est  traquée  de  toutes  parts  et  jette  les 
yeux  autour  d'elle  pour  chercher  un  asile  qui  est 
encore  incertain.  Et  voici  qu  en  Allemagne,  en  Italie, 
et  jusque  dans  notre  France  tant  aimée,  nous  enten- 
dons déjà  ce  cri  inattendu,  ce  cri  sinistre  :  a  A  bas 
la  patrie.  » 

Le  livre,  dont  nous  écrivons  ici  la  dernière  page, 
est  le  fruit  d'un  labeur  qui  n'a  pas  toujours  été  sans 
quelque  amertume  et  quelque  ennui.  Oui,  plus  d'une 
fois,  quand  nous  étions  égaré  dans  le  ridicule  dé- 
dale de  nos  derniers  romans,  quand  nous  perdions 
de  belles  et  bonnes  heures  à-  lire  et  à  transcrire  ces 
platitudes  uniques  qui  sont  intitulées  Morgant  le 
Géant  et  la  Conqueste  de  Trebïsonde^  quand  nous 
étions  forcé  de  subir  le  musc  de  M.  de  Paulmy  ou 
de  M.  de  Tressan,  plus  d'une  fois,  en  ces  heures 
de  lassitude,  nous  avons  éprouvé  un  dégoût  profond 
et  que  nous  croyions  invincible.  Nous  nous  deman- 
dions alors  s'il  n'eût  pas  mieux  valu  consacrer  les 
énergies  de  notre  travail  à  la  défense  de  la  Vérité, 
à  l'exposition  d'idées  plus  généreuses,  plus  vastes, 
plus  utiles.  Il  nous  semblait  que  nous  pouvions  avoir 
quelque  chose  de  mieux  à  faire  qu'à  raconter  les 
amours  d'Ogier  et  de  la  fée  Morgue.  Telles  étaient 
nos  incertitudes  et  nos  angoisses;  mais  nous  avions 
trouvé  le  secret  d'en  triompher.  Vite,  nous  lisions 
quelques  strophes  de  Roland  ou  à^Aliscans,  strophes 


Guessard,  le  7  mai  1882;  Mila  y  Fontanals,  le  16  juillet  1884;  le  doc- 
teur JonckbIoet,le  19  octobre  1885;  Francisque  Michel  le  18  mars  1886; 
Karl  Bartsch  le  19  février  1886;  Arsène  Darmestetter,  le  16  novembre 
1888;  Henri  Michelant,  le  23  mai  1890  et  Conrad  Hoffmann  la  même 
année,  etc.,  etc. 


I  PART.  LIVR.  m. 
CHAP.  XVII. 


i  PAKT.    LIVR.    in. 
CHAP.    XVII.. 


794  COxNCLUSlON  GÉNÉRALE. 

très  chrétiennes  et  très  françaises,  et  nous  étions 
consolé,  et  nous  nous  disions  que  notre  livre  ne  serait 
peut-être  pas  inutile,  que  la  longueur  de  nos  veilles 
et  les  âpretés  de  nos  travaux  n'avaient  peut-être  pas 
servi  uniquement  à  un  stérile  exercice  de  critique, 
et  qu'enfin  nous  avions  fait  œuvre  de  chrétien  et  de 
Français  en  établissant  ces  vérités  que  nous  voulons 
une  dernière  fois  formuler  dans  les  dernières  lignes 
de  ce  trop  long  volume  : 

«  La  France  est  la  plus  épique  des  nations 
modernes  ; 

<(  Elle  a  possédé,  au  moyen  âge,  une  épopée  natio- 
nale ET  chrétienne, 

((  Et  la  Chanson  de  Roland  est  notre  Iliade.  )> 


TABLE  ANALYTIQUE  DES  MATIÈRES 


PREMIÈRE    PARTIE. 

ORIGINE   ET   HISTOIRE   DES   ÉPOPÉES   FRANÇAISES. 


LIVRE   DEUXIÈME    (Suite). 

PÉRIODE  DE  SPLENDEUR. 


CHAPITRE  XVII 

[>ES  PROl'AGATEURS  DES  CHANSONS  DE  GESTE.  — 
ORIGINE,  NOMS,  PAYS  ET  CLASSIFICATION  GÉ- 
NÉRALE DES  JONGLEURS. 

Introduction  à  une  monographie 
des  jongleurs  :  époque  de  leur 
apparition  dans  l'histoire 3 

Persistance  des  jongleurs  à  tra- 
vers tous  les  siècles 4 

Les  jongleurs  sont  d'origine  ro- 
maine. Preuves  empruntées  aux 
documents  ecclésiastiques,  aux 
textes  des  Conciles  et  des  Pères, 
etc 6 

Enumération  des  différents  noms 
qu'ont  portés  les  jongleurs. 
Etude  spéciale  sur  deux  de  ces 
noms  :  «  Jongleurs  »  et  «  Mé- 
nestrels » 10 

Patrie  des  jongleurs.  —  Les  jon- 
gleurs en  Italie,  en  Espagne,  en 
Angleterre.—  La  France  consi- 
dérée  comme  le  principal  pays 
de  production  et  d'exportation.     14 

Du  recrutement  social  des  jon- 
gleurs :  différence  notable  entre 
le  nord  et  le  midi  de  la  France.      19 

Essai  d'une  Classification  géné- 
rale des  divers  groupes  de  jon- 
gleurs        21 

Histoire  de  la  grandeur  et  de  la 


décadence  des  jongleurs  de 
geste 27 

Un  certain  nombre  de  jongleurs 
de  geste  ne  se  sont  pas  bornés 
à  chanter  l'épopée  nationale  et 
ont  dû,  plus  d'une  fois,  faire 
concurremment  tous  les  mé- 
tiers des  autres  jongleurs 32 

Nomenclature  méthodique  de 
tous  les  groupes  de  jongleurs 
qui  vont,  dans  les  chapitres 
suivants,  être  l'objet  d'un  exa- 
men spécial 38 

CHAPITRE  XVIII 

SUITE  DU  PRÉCÉDENT.  —  JONGLEURS  CLERCS, 
AUTEURS  ET  ÉDITEURS.  —  JONGLEURS  A  POSTE 
FIXE   ET  JONGLEURS  AMBULANTS. 

Étude  détaillée  sur  les  diverses 
classes  de  jongleurs  :  1°  Les 

jongleurs  clercs 40 

2"  Jongleurs  auteurs  ou  (^  irou- 

veurs  » 45 

3»  Jongleurs-éditeurs 48 

4"  Jongleurs  ambulants  et  jon- 
gleurs à  poste  fixe.  Ménestrels 
au  service  des  rois ,  des  sei- 
gneurs,   des    communes,    des 

évêques 50 

Les  Nains  et  les  Fous 55 

Jongleurs  attachés  à  la  personne 
des  poètes  ou  trouveurs 58 


796 


TABLE  ANALYTIQUE  DES  MATIÈRES. 


CHAPITRE  XIX 


LA   C.RANDR    TRIBU    DES 
.ES    JIUS1G1E^'S     ET     LES 


SUITE  DU  PRECEDENT. 
SALTLMBA>'QUES.  - 
CHANTEURS. 

Les  jongleurs-saltimbanques  :  la 

parade 61 

Une  représentation    foraine   au 

xn°  siècle 63 

Jongleurs-musiciens  :  un  orches- 
tre au  moyen  âge 68 

Jongleurs-chantants 80 

Chanteurs-lyriques 83 

Conteurs  et  Tableurs 83 

Chants  historiques 92 

Romans  tirés  de  l'antiquité  ;  ro- 
mans de  la  Table  ronde  et  ro- 
mans d'aventures 93 

Les  jongleresses 95 

CHAPITRE  XX 

SUITE  DU    PRÉCÉDENT.   —   LA    JOURNÉE,  l'aNNÉE, 
LA  VIE  d'un  jongleur  DE  GESTE. 

Commencement    de    la  journée 

d'un  jongleur.  Le  lever 102 

La  toilette,  le  costume 103 

La  prière,  les  patrons,  le  départ.    106 

Lettres  de  recommandation 107 

Le  voyage 109 

Arrivée  du  jongleur   dans  une 

ville.  Il  s'apprête  à  chanter 112 

Physionomie  de  l'auditoire 113 

Appels  réitérés  au  silence  :  début 

de  la  chanson 114 

Le  jongleur  ne  récite  pas  les 
vers    de    son  poème   :    il  les 

chante 114 

Hypothèses  sur  la  notation  et 
l'accompagnement  de  la  mélo- 
pée de  nos  chansons 115 

Le  jongleur  continue  à  chanter 
son  poème  où  il  introduit  volon- 
tiers l'éloge  des  seigneurs  qui  le 

paient  bien 119 

Le   jongleur   s'interrompt  pour 

réclamer  son  salaire 124 

Il  compte  sa  recette.  Présents 
qu'on  lui  fait  en  argent  et  en 
nature.  Prodigalités  scanda- 
leuses dont  les  jongleiirs  sont 

l'objet 128 

Derniers  vers  de   la  chanson  et 

fln  de  la  journée 142 

L'année  et  la  vie  d'un  jongleur. 


Le  jongleur  aux  baptêmes  et 
aux  noces 143 

Le  jongleur  aux  repas  :  dîners 
en  musique 150 

Le  jongleur  aux  cours  des  rois 
et  des  seigneurs 153 

Aux  couronnements  et  aux  en- 
trées solennelles  des  princes. . .    154 

Aux  grandes  foires  et  aux  villes- 
neuves 155 

Aux  fêtes  de  l'Église 156 

Aux  pèlerinages 158 

Aux  monastères  ;  près  des  évê- 
ques;  aux  élections  des  papes.    160 

Aux  veillées  des  morts,  au  chevet 
des  malades  ;  aux  adoubements.    161 

Aux  tournois  ;  à  la  guerre  et  à  la 
croisade 163 

Les  jongleurs  se  constituent  en 
corps  de  métier.  Histoire  de  la 
Corporation  des  jongleurs  ou 
ménétriers 165 

Des  confréries  de  jongleurs  et, 
en  particulier,  de  celle  d'Arras.    169 

Les  écoles  de  ménestrandie  pour 
l'instruction  des  jongleurs 173 

L'Hôpital  Saint- Julien  des  jon- 
gleurs      178 

Les  fiefs  de  la  jonglerie.  His- 
toire du  fief  de  Beau  vais 180 

CHAPITRE  XXI 

SUITE    ET    FIN    DU  PRÉCÉDENT.  —  LE    BIEN  ET  LE 
MAL    qu'on    a   dit   DES  JONGLEURS 

Le  mauvais  jongleur  :  son  por- 
trait d'après  les  textes  contem- 
porains     185 

Le  «  bon  jongleur  »  :  son  portrait 
d'après  les  mêmes  textes 209 

CHAPITRE  XXII 

DE    l'exécution   des    CHANSONS    DE     GESTE.     — 
UNE  SÉANCE  ÉPIQUE  DANS   UN  CHÂTEAU. 

Description  sommaire  du  château 
et  de  la  «  salle  »  où  est  donnée 
la  séance  épique 226 

A  quelle  heure  la  séance  épique 
a-t-elle  lieu,  et  de  la  durée  de 
cette  séance.  Y  a-t-il  eu  des 
chansons  en  «  deux  journées  »  ?    230 

Le  jongleur  s'apprête  à  chanter. 
Les  préludes 235 

Le  j  ongleur  entonne  ses  premiers 
vers.  Débuts  ea;  abrupto 237 


TABLE  ANALYTIQUE  DES  MATIÈRES. 


797 


Débuts  précis  ;  débuts  «  proplié- 
tiques  » 238 

Débuts  «  trait  d'union  »  ;  débuts 
«  printaniers  » 239 

Débuts  de  «  protestation  »  et  où 
le  jongleur  atteste  la  parfaite 
historicité  de  son  poème 240 

Débuts  où  11  affirme  tantôt  Fan- 
tiquité,  tantôt  la  nouveauté  de 
sa  chanson 244 

Débuts  moraux 246 

Débuts  satiriques  où  le  jongleur 
dénigre  tous  ses  confrères 247 

Débuts  en  forme  de  panégyri- 
ques      249 

Débuts  pieux 250 

Le  chant  du  jongleur 252 

Analyse  complète  de  Doon  de 
la  Roche  que  l'on  choisit  ici 
pour  le  type  d'un  chant  de 
jongleur 253 

Impressions  des  auditeurs  durant 
le  chant  du  poème;  procédés 
du  chanteur  pour  les  tenir  en 
haleine 260 

Théorie  des  «  recommence  - 
ments  « 261 

Des  différentes  façons  de  termi- 
ner le  chant  d'un  poème 265 

Le  jongleur  annonce  que  son 
roman  aura  une  Suite 270 

CHAPITRE  XXIII 

LES  VOYAGES    DE    l'ÉPOPÉE  FRANÇAISE.  —    I,  EN 
ALLEMAGNE 

Nature  voyageuse  de  l'Épopée 
en  général,    et  en  particulier 

de  l'Épopée  française 272 

Plan  des  chapitres  qui  vont  suivre.    274 
Voyages  de  l'Épopée  française 

en  Allemagne 274 

Le  Charlemagne  épique  est  d'ori- 
gine française,  et  non  pas  ger- 
manique     275 

Deux  poèmes  français  ont  prin- 
cipalement influé  sur  la  poésie 
allemande  :  le  Rolant  qU'AUs- 

cans 276 

Le  Ruolandes  Liet 277 

Le  Karl  du  «  Stricker  » 279 

Wolfram  d'Eschenbach  et  le  Wil- 

lehalm 280 

UArabellens  Entfûhrung  d'Ul- 
rich von  dem  Turlin  et  le  Ren- 
net^ari  d'Ulrich  von  Thiirheim.    283 


Conclusions  sur  les  emprunts  que 
la  poésie  allomando  a  faits  à 
rE]Jopce  française 288 

Dernier  coup  d'oeil  sur  la  desti- 
née de  nos  poèmes  en  Alle- 
magne. Les  livres  populaires 
au  xvp  siècle  ;  le  romantisme  à 
la  fm  du  xvni"  ;  l'érudition 
au  xix« 289 

CHAPITRE  XXIV 

LES    VOYAGES    DE    l'ÉPOPÉE    FRANÇAISE.    — 
II,  EN  NÉERLANDE. 

Les  imitations  néerlandaises  de 
notre  poésie  nationale  et  leurs 
principaux  caractères.  Enumé- 
ration,  cycle  par  cycle ,  de 
celles  qui  peuvent  passer  pour 
typiques 293 

Dès  la  fin  du  xiii"  siècle  une  réac- 
tion se  produit  en  Néerlande 
contre  les  romans  français....    298 

Avec  l'imprimerie  ils  redevien- 
nent à  la  mode  sous  une  forme 
populaire  ; 299 

Mais  cette  «  Bibliothèque  bleue  » 
néerlandaise  ne  tarde  pas  à  être 
condamnée  par  l'autorité  ecclé- 
siastique. Nouvelle  et  dernière 
décadence 300 

CHAPITRE  XXV 

LES    VOYAGES    DE    l'ÉPOPÉE    FRANÇAISE.    — 
ni.    EN    ANGLETERRE. 

L'Épopée  française  n'exerce  au- 
cune influence  en  Angleterre 
avant  la  conquête  normande . .    302 

Mais,  depuis  1066,  nos  chansons  y 
deviennent  populaires.  Carac- 
tère exact  et  étendue  de  cette 
popularité 303 

A  la  période  française  succèdent 
la  période  des  poèmes  anglo- 
normands  ; 303 

Puis  celle  des  traductions  et  imi- 
tations en  langue  anglaise  ; . . .    305 

Et  enfin  celle  des  adaptations 
théâtrales.  —  Shakespeare  et  le 
Songe  d'une  nuit  d'été. 308 

CHAPITRE  XXVI 

LES  VOYAGES   DE    l'ÉPOPÉE    FRANÇAISE.  — 
IV.    AUX  PAYS  SCANDINAVES. 

La  race  Scandinave,  avant  sa  con- 
version au  christianisme,  était 


^1' 


798 


TABLE  ANALYTIQUE  DES  MATIÈRES. 


réfractairc  à  rEpo])co  fran- 
çaise   

Il  n'en  est  plus  do  iiiêmo  après 
sa  conversion  et  les  traductions 
de  nos  vieux  poèmes  devien- 
nent alors  des  instruments  de 
propagande  contre  les  derniers 
efforts  du  paganisme  norois. 
Rôle  important  du  roi  Ha- 
quin  V  (1217-1263)  dans  cette 
utile  diffusion  de  notre  épopée 
nationale  et  chrétienne 

Nos  chansons  de  geste  ont  sans 
doute  pénétré  dans  les  pays 
Scandinaves  par  l'intermédiaire 
de  l'Angleterre 

La  Karlamagnus  Saga  islan- 
daise. Sa  physionomie  géné- 
rale ;  sa  division  en  dix  livres  ; 
sa  traduction  en  Suède  et  au 
Danemark 

La  Keyser  Karl  Magnus  Kro- 
nike 

Sagas  autres  que  la  «  Saga  de 
Charles  » 

Des  services  que  l'étude  des  Sagas 
a  rendus  à  l'histoire  de  l'Epo- 
pée française 

CHAPITRE  XXVII 

LES     VOYAGES    DE     l'ÉPOPÉÈ    FRANÇAISE.    ■ 
V.    EN  ESPAGNE. 

L'histoire  de  l'Epopée  française 
en  Espagne  diffère  notablement 
de  sa  destinée  chez  les  autres 
peuples.  Division  de  cette  his- 
toire en  quatre  époques  :  ca- 
ractère de  chacune  d'elles 

Première  époque,  ou  «  époque 
des  juglares  » 

Seconde  époque.  Réaction  patrio- 
tique contre  les  chansons  de 
France.  —  Lutte  entre  les 
légendes  françaises  et  les  ré- 
cits espagnols.  —La  Gran  con~ 
quista  de  Ultramar 


310 


326 


328 


Troisième  époque  :  les  Romances .    335 

Quatrième  époque.  Traductions 
de  nos  romans  en  prose  incu- 
nables      339 

Le  théâtre  espagnol  et  nos  vieux 
romans  :  Lope  de  Yega  et  Cal- 
deron 342 

L'érudition  contemporaine  :  Mila 
y  Fontanals 343 

CHAPITRE  XXVIII 

r.ES     VOYAGES    DPI    l'ÉPOPÉE    FRANÇAISE.    — 
VI.   EN  ITAUE. 


Vue  d'ensemble  sur  l'histoire  de 

l'Epopée  française  en  Italie 345 

Période  française  ou  des  «  jon- 
gleurs » 347 

Période  des  romans  franco-ita- 
liens      349 

Modifications  que  subit  en  Italie, 
pendant  les  deux  premières 
périodes,    la  légende   de  nos 

chansons  de  geste 351 

Période  italienne.  Les  Reali  di 

Francia 354 

La  Spagna 359 

Les  Nerbonesi 363 

La  légende  d'Ogier 367 

Période  de  la  Renaissance 376 

Le  Mor gante  de  Pulci 377 

Bojardo   et  VOrlando  innamo- 

rato 379 

L'Arioste  et  ÏOrlando  furioso..    381 
Depuis    l'Arioste    jusqu'à     nos 

jours 387 

Conclusion  des  précédents  cha- 
pitres     396 

CHAPITRE  XXIX 

DERNIER  COUP  d'ceIL  SUR  LA  PÉRIODE  DE 
SPLENDEUR  .  SYMPTOMES  d'uNE  DÉCADENCE 
PROCHAINE. 

Résumé  de  tout  le  second  livre. 

Gloire  passée 398 

334  Décadence  future 402 


LIVRE  TROISIÈME. 


PERIODE  DE  DECADENCE. 


CHAPITRE  PREMIER 

LES  DERNIERS    ROMANS  EN  VERS. 

Plan    des    chapitres    qui    vont 
suivre 407 


Caractère  spécial  de  l'époque  où 
commence  la  décadence  de 
l'Epopée  française.  Causes  de 
cette  décadence 408 

De    la   date   à   laquelle   a  com- 


TABLE  ANALYTIQUE  DES  MATIERES. 


709 


moncô  cette  dernière   époque 

de  rHistoiro  de  nos  cliaiisoiis.    410 

Provenance  des  derniers  romans 
en  vers  ;  région  où  ils  ont  été 
écrits.  Essai  de  classification. . .    4M 

Première  classe  des  derniers  ro- 
mans en  vers  :  les  Remanie- 
ments et  Gaiiens  li  restauré!^. .    413 

Seconde  classe  des  derniers  ro- 
mans en  vers  :  les  Compilations 
et  le  Charle7nafjne  de  Girard 
d'Amiens 421 

Troisième  classe  des  derniers  ro- 
mans en  vers  :  les  Nouveautés 
et  les  Suites 424 

Hugues  Cap  et  et  Charles  le 
Chauve  considérés  comme  le 
type  des  Nouveautés  et  Bau- 
duin  de  Sebourc  comme  le 
type  des  Suites 427 

Un  certain  nombre  de  romans 
en  vers  ne  sont  point  parvenus 
jusqu'à  nous  ;  d'autres  nous 
offrent  de  regrettables  lacunes. 
Comment  on  peut,  à  l'aide  des 
romans  en  prose,  reconstituer 
ces  poèmes  et  combler  ces  la- 
cunes     442 

CHAPITRE  II 

SUITE  DU  PRÉCÉDENT.  —  PHYSIONOMIE  LITTÉRAIRE 
DES  DERNIÈRES  CHANSONS  DE   GESTE. 

Les  auteurs  des  dernières  chan- 
sons de  geste  continuent  à  se 
servir  des  procédés  littéraires 
de  leurs  devanciers 447 

L'épitbète  dite  «  homérique  »  fleu- 
rit dans  leurs  poèmes  comme 
dans   ceux   des   siècles  précé- 
dents      449 

Il  en  est  de  même  de  la  négation 
explétive  et  de  toutes  les  for- 
mules épiques  des  xn"  etxm^  siè- 
cles     452 

La  charpente  même  des  an- 
ciennes chansons  est  conservée 
dans  les  nouvelles 454 

On  y  retrouve  les  mêmes  ta- 
bleaux et  les  mêmes  épisodes 
plus  ou  moins  défigurés 455 

La  plupart  de  nos  derniers  ro- 
mans sont  anonymes 459 

Manuscrits  où  ils  sont  conservés.    460 

Leur  langue  et  leur  rythmique. .    461 

Leurs  sources 463 


Ju^Tinent  littéraire  sur  les  der- 
nièi'es  chansons  de  geste 465 

CHAPITRE  III 

SUITE    ET    FIN    DU    PRÉCÉDENT.     PHYSIONOMIE 

MUKALE   DES  DERNIÈRES  CHANSONS  DE  GESTE. 

Les  derniers  romans  en  vers  con- 
servent encore  quelque  carac- 
tère chrétien,  mais  avec  un  mé- 
lange notable  de  superstitions 
grossières  et  de  haine  contre 
les  clercs 492 

Idée  de  la  royauté,  du  gouverne- 
ment et  de  la  magistrature 
d'après  les  romans  des  xiv  et 
xv  siècles 516 

La  noblesse  et  la  chevalerie 
d'après  ces  mêmes  textes.  Di- 
gression sur  le  droit  du  sei- 
gneur     519 

La  bourgeoisie,  les  vilains  et  les 
serfs 524 

La  vie  privée 526 

Une  grossière  et  révoltante  sen- 
sualité est  trop  souvent  la  «  do- 
minante »  des  derniers  romans 
en  vers 531 

De  l'utilité  de  nos  dernières  chan- 
sons au  point  de  vue  archéo- 
logique et  historique 538 

CHAPITRE  IV 

LES     ROMANS     EN    PROSE.    —     LEUR    ORIGINE    ET 

RAISON  d'Être.  — essai  de  classification. 

Transition  entre  les  derniers  ro- 
mans en  vers  et  les  premiers 
en  prose 545 

C'est  le  dégoût  pour  les  derniers 
romans  en  vers  qui  a  déterminé 
l'engouement  en  faveur  des 
romans  en  prose 555 

L'évolution  vers  les  romans  en 
prose  a  commencé  dès  le 
xni"  siècle  ;  mais  c'est  aux  xiv° 
et  XV"  siècles  qu'il  faut  placer 
la  date  de  leur  véritable  déve- 
loppement     557 

Essai  de  classification  des  ro- 
mans en  prose 558 

Les  imitations  et  les  calques  ;  les 
abrégés  et  les  délayages 559 

Les  Nouvelles  et  les  Compila- 
tions. Triomphe  définitif  des 
Romans  en  prose 562 

Un  grand  nombre  de  nos  ancien- 


800 


TABLE  AxNALYTlQUE  DES  MATIÈRES. 


lies  cli.'insons  ont  élô  délaissées 
])aL'  les  prosateurs  des  xiv  et 
xv  siècles 503 

CHAPITRE  V 

LE  PROSATEUll  A  l/cJOUVRE.  —  COMMEM',  AVEC 
U\  ROMAX  EX  VERS,  ON  FABRIQUE  U\  HOMAîV 
KX  PROSE. 

De  la  quadruple  tâclie  du  trans- 
lateur qui  calque  en  prose  un 
roman  rimé  :  «  Suppressions, 
additions,  changements,  inter- 
versions » 565 

Les  suppressions 566 

Les  additions 571 

Les  changements 572 

Les  interversions 576 

CHAPITRE  VI 

SUITE    ET    FIN     DU     PRÉCÉDENT.   —  PHYSIONOMIE 
GÉNÉRALE  DES  ROMANS    EN  PROSE. 

La  principale  source  de  nos  ro- 
mans en  prose,  ce  sont  les  der- 
niers romans  en  vers.  Quelques 
prosateurs  ont  également  uti- 
lisé les  textes  latins 578 

Manuscrits  des  romans  [en  pro- 
se :  leur  exécution  matérielle, 
leurs  titres,  leurs  rubriques ...    580 

Quels  sont  les  auteurs  de  nos  ro- 
mans en  prose  ? 582 

Comment  débutent-ils  ? 584 

Comment  se  terminent-ils  ?  Leur 
agencement  littéraire,  leur  va- 
leur morale 587 

De  l'utilité  des  romans  en  prose 
et  comment  ils  comblent  cer- 
taines lacunes  des  romans  en 
vers 597 

CHAPITRE  VIT 

LES  INCUNABLES. 

Physionomie  générale  des  incu- 
nables   •  • . .    601 

Statistique  de  nos  romans  impri- 
més, comparée  avec  celle  de 
nos  romans  manuscrits  en  vers 
ou  en  prose 605 

Les  éditions  incunables  de  nos 
romans  se  divisent  matérielle- 
ment en  deux  classes,  suivant 
qu'elles  sont  ou  ne  sont  pas 
«  gothiques  » 606 

Caractères  extrinsèques  de  no^ 
romans  imprimés  :  leurs  titres.    607 


Leurs  formats 609 

Leurs  indications  ])ibliograplii- 
ques  et  leurs  tables 610 

Leur  illustration;  aspect  de  nos 
romans  quand  ils  ne  sont  plus 
imprimés  en  caractères  gothi- 
ques       611 

Caractères  intrinsèques  de  tous 
nos  romans  imprimés.  Charla- 
tanisme et  réclames  de  leurs 
éditeurs 612 

Leurs  prologues 613 

Leurs  débuts  ;  leur  finale 616 

De  la  nature  et  de  l'origine  des 
romans  incunables.  Leur  divi- 
sion en  deux  groupes  :  1°  Re- 
productions d'œuvres  antérieu- 
res (en  prose  ou  en  vers); 
2"  Œuvres  originales 618 

Caractères  spéciaux  de  ces  deux 
groupes 620 

Du  style  des  romans  incunables.    622 

Les  auteurs  des  romans  incuna- 
bles ont  recours  à  deux  suprê- 
mes expédients  :  ils  imitent  les 
poèmes  italiens  et  font  péné- 
trer dans  leur  œuvre  la  mytho- 
logie de  la  Renaissance 626 

L'École  italienne  et  Morgant  le 
géant 626 

L'École  de  la  Renaissance  et  la 
Conqueste  de  TreMsonde 638 

Conclusion  sur  les  incunables: 
origine  première  et  commence- 
ments de  la  Bibliothèque  bleue .    631 

CHAPITRE  VIII 

LA    RENAISSANCE. 

Caractère  général  de  la  Renais- 
sance. Rapidité  avec  laquelle 
furent  oubliées  les  origines  poé- 
tiques de  la  France 633 

La  Franciade  de  Ronsard.  Théo- 
ries de  Ronsard  sur  l'Épopée. .    636 

Influence  de  Rabelais  et  de  Cer- 
vantes sur  les  destinées  de  nos 
vieux  poèmes -^ 639 

Le  peuple  reste  fidèle  à  l'Épopée 
nationale 640 

Quelques  érudits  font  comme  le 
peuple  :  Jehan  de  Nostre-Dame 
et  sa  Vie  des  poètes  proven- 
çaux. Etienne  Pasquier  et  ses 
Recherches  de  la  France 642 

Le  président  Fauchet  :  ses  Anti- 


TABLE  ANALYTIQUE  DES  MATIÈRES 


80  ] 


qtiUés  et  son  Recueil  de  la 
langue  et  poésie  franqoises... 

Les  Amaclis.  —  Ils  dérivent  des 
Romans  de  la  Table  ronde  et 
non  de  nos  Chansons  de  geste  . 

Conclusion  sur  la  Renaissance — 

CHAPITRE  IX 

LE    XVII''    SIÈCLE. 

Caractère  général  du  xvii°  siècle. 

Le  siècle  de  Louis  XIV  ne  pou- 
vait produire  que  des  épopées 
artificielles 

Le  Charlemagne,  de  Louis  le 
Laboureur,  considéré  comme  le 
type  des  épopées  du  xvn"  siècle 
qui  ont  quelque  rapport  avec 
nos  cliansons  de  geste 

Théories  du  xvii«  siècle  en  matière 
de  poésie  épique.  — Deux  écoles 
en  présence  :  Anciens  et  mo- 
dernes ;  païens  et  chrétiens 

Le  peuple  et  les  érudits  gardent 
seuls  le  souvenir  de  nos  vieilles 
chansons 

Les  érudits  commencent  à  fixer 
leurs  regards  vers  la  poésie  du 
moyen  âge 

Leibniz  et  Du  Cange 

Les  Acta  Sanctorum  des  BoUan- 
distes 

Mouvement  général  de  l'érudi- 
tion vers  l'étude  de  nos  vieux 
poèmes 

CHAPITRE  X 

LE    XVIIl"     SIÈCLE. 

Esprit  littéraire  du  xvm''  siècle . . . 

Voltaire  et  son  Essai  sur  la  poé- 
sie épique 

Travaux  des  érudits  du  xviii"  siè- 
cle sur  la  légende  et  les  héros 
de  l'Épopée  nationale — 

Dom  Rivet  et  YHistoire  littéraire 
de  la  France 

Lacurne  de  Sainte-Palaye  et  son 
œuvre 

Le  manuscrit  le  plus  ancien  du 
Roland  est  signalé  enfin  à  l'at- 
tention du  monde  savant 

CHAPITRE  XI 

LA.  BIBLIOTHÈQUE  DES  ROMANS. 

M.  de  Paulmy  et  la  BiMiothèque 
universelle  des  Eomans 


613 


644 
644 


647 


649 


651 


654 


660 


665 


665 


670 

671 
672 
674 

67. 


Table  des  chansons  de  geste  et 
autres  romans  du  moyen  âge 
qui  sont  analysés  dans  la  Bi- 
hliotlièque  des  Romans 680 

M.  de  Tressan  entreprend  de  re- 
constituer la  Chanson  de  Ro- 
land      68-2 

Citations  de  la  Bibliothèque  des 
Romans.  Caractère  immoral  et 
faux  de  toute  l'oeuvre 685 

Utilité  qu'elle  peut  parfois  pré- 
senter      690 

CHAPITRE  XII 

l'épopée  NATIONALE    A    LA   FIN  DU  XSMIl"  SIÈCLE. 
LA  BIBLIOTHÈQUE  BLEUE. 

Pendant  les  dernières  années  du 
xviii"  siècle,  notre  antique  épo- 
pée, méprisée  par  les  lettrés, 
n'est  tenue  en  estime  que  par 
quelques  érudits.  La  noblesse  et 
la  bourgeoisie  la  connaissent 
par  la  Bibliothèque  des  Ro- 
mans et  le  peuple  par  la  Bi- 
bliothèque bleue 691 

Histoire  de  la  Bibliothèque  bleue 
depuis  la  Révolution  jusqu'à 
nos  jours 693 

Cinq  de  nos  romans  ont  survécu 
et  gardent  aujourd'hui  leur 
place  dans  la  Bibliothèque 
bleue  :  Fierabras,  Galien  res- 
tauré,  Huon  de  Bordeaux, 
les  Quatre  fils  Apmon,  Valen- 
tin  et  Orson 694 

Le  texte  de  la  Bibliothèque  bleue 
est  en  général  celui  des  romans 
du  xvi"  siècle  plus  ou  moins  mo- 
^  difié 695 

Étude  comparative  sur  les  der- 
niers remaniements  de  la  Bi- 
bliothèque bleue 696 

CHAPITRE  XIII 

HISTOIRE  DE  l' ÉPOPÉE  FRANÇAISE  DE  1789  A  1B30. 
—  COMMENCEMENTS  DE  LA  PÉRIODE  DE  RÉHABl  - 
LITATION.  —  I.   LA  POÉSIE. 

Rouget  de  Tlsle  et  la  «  Chanson 
de  Roland  «.—  Influence  de  Cha- 
teaubriand et  du  Génie  du 
Christianisme ''OO 

Petite  étude  sur  les  romances  de 
l'Empire  et  de  la  Restauration 


802 


TABLE  ANALYTIQUE  DES  MATIÈRES. 


dans  leurs  rapports  avoc  noiro 
ancienne  poésie  nationalr> 703 

Le  Char  le  magne  ci  Pavie  do  Mii- 
levoye 705 

Le  Chai^leinagne  et  l'Église  déli- 
vrée de  Lucien  Bonaparte 706 

Le  Caroléide  de  M.  d'Arlin- 
court 707 

\a^  Gaule  poétique  de  M.  de  Mar- 
cliangy 708 

CHAPITRE  XIV 

HISTOIRE  DE  l'ÉPOPÉE  FRANÇAISE  DE  1789  A 
1830.  —  COMMENCEMEÎN'TS  DE  LA  PÉRIODE  DE 
KÉHABILITATIO?^.    —  II.   l'ÉRUDITION. 

De  la  création  de  ITnstitut  et  de 
son  heureuse  influence  sur  l'é- 
tude de  nos  vieux  poèmes. 
Dom  Brial  et  VHistoire  litté- 
raire. —  Daunou  et  son  Dis- 
cours sur  rétat  des  Lettres 
en  France  au  xm"  siècle 711 

Textes  du  moyen  âge,  publiés 
depuis  1800  jusqu'à  1830 713 

Dissertations  éditées  durant  ces 
trente  années.  —  Les  cours  pu- 
blics :  M.-J.  de  Cliénier  et  Aimé 
Martin 714 

Les  Glossaires  et  l'œuvre  de  Ro- 
quefort     716 

Publication  du  Fierabras  pro- 
vençal par  Immanuel  Bekker 
(1829) 717 

CHAPITRE  XV 

PÉRIODE  DE  RÉHABILITATION. 

ï.  DEPUIS  1830  jusqu'à    1870. 

Résumé  rapide  de  l'Histoire  de 
nos  cbansons  de  geste  depuis 
1830  jusqu'à  1870 718 

Première  période  :  l'Initiation. 
Publication  en  1832  de  Berte 
aus  grans  pies  par  Paulin  Pa- 
ris       721 

Seconde  période  :  L'Enthou- 
siasme. Le  Roland  de  Gé- 
nin 732 

Troisième  période  :  le  Travail. 
Le  Recueil  des  anciens  poètes 
de  la  France 736 

Quatrième  période  :  La  critique. 
VHistoire  poétique  de  Charle- 
magne  (1865) 744 


CHAPITRE  XVI 

PÉRIODE   DE    RÉHABILITATION.  —   II.  DEPUIS  187l> 

jusqu'à    1893.  — CE  qu'on  a  fait  jusqu'ici. 

—  CE   qu'il   RESTE   A   FAIRE. 

Influence    des  désastres  de   1870 
sur  l'étude  et  l'amour  de  notre 

épopée  nationale 745 

Textes    épiques   publiés   depuis 

1870 747 

Traductions  nouvelles 748 

Les  Traités  et  les  Manuels 749 

Les  monographies  scientifiques.  750 
Les  travaux  sur  les  origines  his- 
toriques de  nos  chansons 751 

Les  études  sur  la  vie  privée 753 

Les  recherches  sur  la  versification 

romane 754 

Les  Dictionnaires 754 

Les  Compagnies  savantes  :  l'Aca- 
démie des  inscriptions 756 

L'Ecole  des  Chartes 757 

La  Société  des  Anciens  textes. . .  757 

L'Enseignement  supérieur 758 

L'Enseignement  secondaire 760 

Les  peintres  et  les  musiciens 760 

Le  théâtre 762 

La  poésie. 763 

Les  livres  populaires 763 

Le  mouvement  à  l'Étranger.  1"  En 

Allemagne 764 

2«  En  Suède  et  en  Norvège 769 

3"  Au  Danemark 770 

4«  En  Belgique  et  en  Hollande. . .  770 

5"  En  Angleterre 771 

6«En  Suisse 772 

70  En  Italie 773 

80    En    Espagne    et    au   Portu- 
gal   775 

9«  En  Amérique 775 


Après  avoir  exposé  ce  qui  a  été 
fait  jusqu'à  ce  jour  dans  le 
domaine  de  notre  littérature 
épique,  on  répond  à  cette 
question  :  «  Que  reste -t-il  à 
faire  ?» 776 

Publication  des  chansons  iné- 
dites       776 

Nouvelles  Notices;  nouveaux  Ma- 
nuels    777 

La  géographie  des  chansons  de 
geste 777 


TABLE  ANALYTJQUE  DES  MATIÈHES. 


8o;î 


Les    fÎLide.s   sur   la    vio    privée.     778 

Soiii'ccs  nouvelles  pour  la  musi- 
(|ue  et  la  peinture 778 

Nouveaux  <■  Classiques  )  pour 
rensei.cnenenient secondaire  ou 
primaire 779 

Propaof'ande  active 779 


GHAPITE  XVII 


i;r   IJ-:    tp.oisikmk    i.ivhk 

(AÎSION   <.É.VÉKAI-E. 


Résumé,  chapitre  par  chapitre,  ée 

tout  le  livre  |III 7'80 

Conclusion  générale 7f92 


1,E    PT^Y.  —    IMPnnJETITR    MAP.CHKSSOTI  FILS,    BOULEVARD   SAINT-LAURENT,  23 


LES 


ÉPOPÉES 


FRANÇAISES 

ÉTUDE    SUR     LES    ORIGINES    ET    L'HISTOIRE 
DE    LA    LITTÉRATURE    NATIONALE 


LEON  GAUTIER 

Membre  de  l'Institut 


OUVRAGE     TROIS     FOIS     COURONNÉ    PAR     L  ACADÉMIE     DES     INSCRIPTIONS    ET     BELLES-LETTRES 

(Grand  Prix  Gobert  en  1868) 


II 


SECONDE   EDITION,   ENTIÈREMENT   REFONDUE 


PARIS 

LIBRAIRIE  UNIVERSITAIRE 

H.    WELTER,    ÉDITEUR 

59,  RUE  BONAPARTE,  59        , 
1892 


LIBRAIRIE  UNIVERSITAIRE  INTERNATIONALE,  H.  WELTER,  59,  RUE  BONAPARTE,  PARIS 


l'ATALOGUE  COMPLET  DES  LIVRES  DE  PONDS  ET  EN  NOMBRE 

Prix            Prix 

d'édition      de  faveur 

1  Acta  San  torum  (Edition  Palmé).  Quelques  volumes  séparés  jusqu'au  tome  54-  à  75  «         50    » 

et  (lu  55-  au  61-  à 75  »         60    « 

2  Analecta  Bollandiana.  Tomes  1  à  10.  1881-91 150  «        100     » 

3  Analecta  Juris  Pontificii.  28  volumes  in-4 .  1855-91 .  Le  volume 20  »          15     » 

4  Analecia  Liturgica.  publ.  par  Weale  et  Misset.  3  vol.  in-4. 1888-93 75  »         60    » 

5  Annuaire  de  la  Société  française  de  Numismatique.  1866-91,    av.  les    comptes  rendus,   21    vol. 

in-8,  nombr.  planches 630  »       150    » 

6  Aruch  Compietum,  sive  lexicou,  vocabula  et  res,  quse  in  libris  Targumicis,  Talmu- 

dicis  el  Midraschicis  continentur,  illustr.  et  éd.  Dr  A.  Koliut.  10  vol.  in-4. 

1878-92 200  » 

7  Beaufort.  Dissertation  sur  l'incertitude  des  5  prem.  siecl.  de  l'hist.  rom.  In-8. 1866.  15  » 

8  Belfort.  Archives  (Cartulaire)  de  la  Maison-Dieu  de  Châteaudun.  1881 10  » 

9  Bibliothèque  elzévirienne.  Beaucoup  de  volumes  non  épuisés  au  choix  et  d'occasion. .  6  » 

10  Bibliothèque  grecque  vulgaire. Exploits  de  B.  Digénis-Acritas,  p.  p.  Legrand.  1892 15  » 

11  Bladé  (J.-F.) .  Epigraphie  de  la  Gascogne.  1885 7  50 

12  Blanc.  Bibliographie  italico-francaise.  2  vol.  in-8.  1886 30  » 

13  Blondeaux,  Le  Christianisme.  In-8.  1887 7  50 

14  Bœns.  L'art  de  vivre.  Traité  complet  d'hygiène.  1890 5  » 

15  Bompois.  Sur  quelques  monnaies  anépigraphiques.In-4.  1878 6  « 

16  —     Les  types  monétaires  de  la  guerre  sociale.  In-4,  av  3  pi.  1873 15  » 

17  —      Des  monnaies  frappées  par  la   communauté  des  Macédoniens.  In-4, 

5  planches,  1876 15  » 

18  Burguy.  Grammaire  de  la  langue  d'oïl,  3*  éd.,  3  vol.  in-8. 1882 32  » 

19  De  Bury.  Philobiblion,  ou  de  l'amour  des  livres.  Trad.  fr.  p.  Cocheris,  1856 12  » 

20  Caesar.  Texte  latin,  édité  avec  notes  et  comment.,  par  Dubner.  2  vol.  in4. 1867. .  40  » 
Catalogue  des  thèses  soutenues  en  France  depuis  1805 

21  I.  —  Pharmacie  (Paris),  par  le  D-  Dorveaux.  ln-8,  avec  planche.  1880 5  » 

22  II.  —  Sciences  physiques  et  naturelles,  par  A.  Maire.  In-8. 1891 10  » 

—  Le  même  sur  papier  de  Hollande 20  » 

23  III.  —  Pharmacie  (Province),  par  le  D-  Dorveaux.  1893 

23  bis  Catulle.  Texte,  trad.  en  vers  fr.,  et  commentaires,  p.  p.  Rostand,  E.  Benoist 

et  E.  Thomas.  2  vol.  in-8.  1882-90 20  » 

24  Charles  d'Orléans.  Poésies,  publ.  par  Champollion-Figeac.  In-8, 1848 15  » 

25  Chevalier  (Tabbé  Ulysse) .  Repertoriûm  hymnologicum.  Vol.  1. 1892 25  » 

26  Coffinet  et  Baudot.  Armoriai  des  Evêques  de  Troyes  et  de  Dijon.,  avec  53  blasons. 

In-1. 1869 ^>  » 

27  Costa  de  Beauregard.  Les  habitations  lacustres  du  lac  du  Bourget.  In-4.  1870 5  » 

28  Du  Cange,  Glossarium  latinitatis.  10  vol.  in-4.  1883-87,  papier  fort 400  » 

29  Durer^Aib.).  La  grande  passion.  12  pi.  sur  bois,  très  gr.  in-foL,  70  sur  50  c,  en 

carton.  1875 • •  •  50  » 

30  Encyclopsedie  der  Naturwissenschaften  (en  cours  de  publication,  éditée  par  E.  Trewendt 

de  Breslau).  Les  27  vol.  parus,  in-8,  illust.,  brochés  et  netils.  1879-92 435  » 

—  Ou  séparément:  Botanik.  5  vol.  (115  fr.^  50  fr.  —  Mathematik.  2  vol.  (48  fr.  75) 

—  Zoologie.  Tomes  I  à  VI  (117  fr.  50)  55  fr.  —  Minéralogie,  Géologie,  Paléon- 
tologie. 3  vol.  (60  fr.)  30  fr.  —  Pharmacognosie  (26  fr.  25)  12  fr.  —  Physik. 

Tome  I  (30  fr.)  15  fr.  —  Chemie .  tomes  I  à  IX. •  •  *  vvVo\*  ^  ''       "^^      " 

31  Estienne  (Henri).  Deux  dialogues  du  nouveau  langage  français  italianizé  (15*8). 

Réimpression,  publ.  par  A.  Bonneau  2  vol.  in-8,  sur  Hollande.  1883 25  »           5    » 

32  Fesch  (l'abbé).  De  l'ouvrier  et  du  respect.  In-12.  1888 1  50           ^  ^  5 

33  Fouché-Deibosc.  Grammaire  espagnole  complète.  2-  éd.  1889,  brochée 4  »          2    » 

Reliée 5  »           2  50 

34  Gallia  Christiana.  Réimpression  Palmé.  Tomes  I  à  V,  XI  et  XIII.  Chaque  vol..^ 50  »         30    » 

35  Gautier  (Léon).  Les  Epopées  françaises.  2-  édit.  4  vol.  1878-94.  (Presque  épuise) 80    » 

36  Gazette  anecdotique.  Collection  complète.  1876-91.  32  vol 288  »          88    » 

37  Barrisse  (H.).  Excerpta  Colombiniana.  Bibliographie  de  400  pièces  gothiques  du  commen- 

cement du  xvr  siècle.  In-8,  avec  fac-similés  et  planches.  1887 35  »         20    » 

—  Le  même,  sur  véritable  papier  de  Hollande %*:*•;■  "  *^         ^    " 

38  —       Notes  pour  servir  à  l'histoire,  la  bibliographie  et  la  cartographie  de 

la  Nouvelle-France  (Canada),  ln-8,  sur  papier  de  Hollande.  1872 30  »         12    » 

39  —       History   of  the  Discoverv   of  North  America.  With  a  Catographia 
Americana  Vetustissima. In-4,  avec  23  pi.  1892.  Reliure  anglaise,  tête  dorée, 

non  rog.  (presque  épuisé) 150    » 

8  sur  papier  de  Hollande,  à ^50    » 

2  sur  papier  du  Japon,  à "a^VVcoV  ok               q    " 

40  D'Hérisson  (le  comte).  Relation  dune  miss,  archéol.  en  Tunisie.  In-4,  av.  9  pi.  1881.  j^  »          o    » 

41  Holder.  Trésor  du  vieux  celtique  (Altceltischer  Sprachschatz).  3  liv.  par.  1891-92.  30  y>         24    » 

42  Journal  de  Micrographie,  publié  par  le  D'  Pelletan.  1875-91.  15  vol 3/5  »        IbO    « 

43  Journal  des  savants.  Table  générale,  par  Cocheris.  In-4,  1861 W- y  kooh"  '  en  ''         o^    ^^ 

44  Kastner.  Parémiologie  musicale  de  la  lang.  française.  In-4,  850  p.,  relie.  1866...  bO  »         i\)    » 

45  —     Manuel  général  de  musique  militaire,  avec  une  histoire  des  instruments 

de  musique.  ïn-8,  avec  7  planches.  1848 •.•••.;••;;;;•  S  ^^          î    " 

46  —  Sa  vie  ^en  allemand)  par  H.  Ludwig.3  forts  v.  av.  fac.-sim.et  portraits.  1866.  50  »          5    >> 

47  -  Le  même,  relié. 61  50          7  60 

48  De  Laborde  (le  comte).  Athènes.  Gr.  in-8,  avec  planches.  1851  (très  rare). .  - 10    » 

49  Lacume.  Dictionnaire  hist.  de  l'ancien  langage  français,  10  vol.  in-4.  1878-83 ^00  »         bU    » 

(par  5  exemplaires  à  40  fr.  net,  par  10  exemplaires  à  35  fr.  net).  ,   ^ 

50  Lajard  (F.) .  Rech.  sur  le  culte  du  cyprès  pyramidal  chez  les  peuples  civilises  de 

l'antiquité.  In-4,  avec  atlas  de*^  21  planches  in-fol.  1854 50  »         30    » 


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Suite  des  Publications  de  la  Librairie  A.  WELTER 


Prix  Prix 

û'édition      de  faveur 


51  Lasteyne  (F.  de).  Description  <lu  trésor  de  (iuarrazar.  In-4,  avec  5  pi.  col.  1860 

52  Leblois.  ].es  Bibles.  7  vol.  avec  planches  et  gravures.  1883-89 

53  Legrancl  (E.).  Bibliographie  hellénique.  2  forts  vol.  gr.  in-8.  1885 

54  Lemaîtr?  (A.)  Le  Louvre.  Fort  vol.  in-4.  1874 

55  Lescarbot  (Marc).  Ilist.  de  la  Nouvelle-France.  3  vol.  in-8,  av.  4  cart.,  pap.  vél.  1866. 

56  Lot  (F.!.  L'enseignement  supérieur  en  France.  In-16.  1892 

57  Lydus.  De  ostentis,  de  mensibus.et  Boethii  de  dits  et  priesensionibus.  Grœce  éd., 

et  lat.  vertit  C.  B.  Hase.  1823 

58  Marchant  (l'abbé).  Notes  sur  les  Vestales,  ln-4. 1877 

59  Mas-Latrie.  Trésor  de   chronologie.  In-fol.  1889 

60  Maze.  Poteries  et  faïences.  Avec  marques  et  monogr.  In-4.  1870 

61  Molière.  Les  intrigues  de  Molière  et  celles  de  sa  femme.  Pr.  et  notes  p.  Livet.  1877. 

62  —  Les  points  obscurs  de  la  vie  de  Molière,  par  Loiseleur.  1877 

—  Le  même,  sur  papier  de  Hollande 

62  his  Mystère  de  la  Passion,  p.  Arnoul  Gréban,  p.  p.  Paris  et  Raynaud.  Gr.  in-8.  1878.. 

63  Peintures  de  Pompéi.  Texte  p.  Raoul  Rochette.  In-fol.  av.  un  choix  de  20  planches 

(sur  28)  en  couleurs.  1867 

63  bis  Péiiissier  (Léon  G.).  Documents  annotés;  Lettres  de  Là  Condamine,  au  Magistrat 

de  Strasbourg,  de  Suarez,  de  Nicaise,  de  Dom  de  Vie,  d,e  Bayle  el  Baluze, 
de  Ménage;  la  Société  populaire  d'Aix;  les  papiers  de  Huet  ;  le  Tartuffe  de 
Gigli  ;  l'Escalade  de  Genève  de  1802;  quelques  manuscrits  d'Italie.  12  parties 
in-S  et  table  générale.  1887-92 

64  Perrot  et  Chipiez.  Le  Temple  de  Jérusalem.  In-fol.  av.  12  gr.  pi.  En  carton.  1880 

65  —  Le  même,  sur  papier  Japon 

66  Pétrarque,  Sonnets,  trad.,  av.  intr.  p.  Philibert-le-Duc,  2  vol.  in-8  av.  2  port.  1877. 

66  his  —  Le  même,  sur  papier  Whatman 

67  Poésies  gasconnes,  recueil,  et  publ.  p.  A.  Tross.  2  vol.  gr.  in-8  sur  Hollande.  1867-69.. 

68  Ponton  d'Amécourt.  Vies  de  Ste  Geneviève,  St  Adalard,  St  Oyen.  In-4. 1870. 

69  Possesse.  La  faïence  de  Rouen.  —  Bizemont.  Les  faïences  d'Orléans.  In-4. 1869 

70  Potthast.  Regesta  pontificum  Romanorum.  2  vol.  in-4.  1873-75 

71  Poydenot.  Découverte  d'un  cimetière  antique  à  Garin  (Haute-Garonne).  In-4, 1869. 

72  Rabiet  (E.).  Le  patois  de  Bourberin  (Côte-d'Or).  2  vol.  ln-8. 1890-91 

73  Rebout.  Recueil  d'inscriptions  lybico-berbères,  av.  25  pi.  et  carte.  In-4. 1870 

74  Recueil  des  historiens  des  Gaules.  23  vol.  fol.  1869-94 

75  Revue  des  questions  historiques.  1866-88  et  tables.  46  vol 

76  Revue  des  patois  gallo-romans.  Coll.   complète.  1887-93 

77  Rivière.  L'Antiquité  de  l'homme  dans  les  Alpes-Maritimes.  In-4,  338  p.  et  96  fig. 

(pas  de  planches).  1887. 

78  Ronsard.  Œuvres  inéd.,publ.p.Blanchemain.  In-fol.,  port  et  facs.l855(tiré  à  25  ex.) 

79  Rougé  (de).  Moïse  et  les  Hébreux.  —  De  Sauicy.  Les  prédications  du  Christ.  In-4. 1869. 

80  Rooses.  Christophe  Plantin.  Très  beau  vol.  in-fol.,  avec  100  pi.  1884 

81  Sagard.  Le  grand  voyage  au  pays  des  Hurons,  avec  le  dict.  2  voL  in-8,  papier 

Hollande.  1868 

82  Salzmann.  Jérusalem,  pet.  in-fol.  avec  40  pi.  photographiées.  1856 

83  Sauicy  (de).  Voyage  autour  de  la  mer  Morte.  Texte  (2  vol.  in-8)  et  atlas  in-4  de 

71  planches.  1853 

84  —  Les  monnaies  datées  des  Séleucides.  In-8.  1871 

85  —  Les  livres  d'Esdras  et  de  Néhémie.  In-8.  1868 

86  Société  française  de  Numismatique  (  Annuaire  et  comptes  rendus.  21  vol.  1866-91 

et  d'Archéologie.  (  Nombr.  vol.  sépar.,  variant  de  15  à  30  fr.  chacun. 

87  —  Mémoires  de  la  même  Société.  11  vol.  ou  plaquettes  in-4  et  2  vol.  in-8.  (Voy. 

le  détail,  sous  les  n-  7,  25,  26,  47,  51,  52,  62,  63,  65,  67,  70  et  75  de  la  présente 
liste! 

88  Sorel  (E.î.  Contributions  à  l'étude  de  la  Bible.  1889 

89  Souhart.  Bibliographie  générale  des  ouvrages  sur  la  chasse,  la  vénerie  et  la 

fau(>onnerie.  Beau  vol.  gr.  in-8,  sur  papier  vélin.  1886 

90  —  Le  même,  sur  papier  de  Hollande 

91  Table  des  Mémoires  de  l'Académie  des  Inscriptions  et  Belles-Lettres  et  de  l'Académie  des 

sciences  morales  et  politiques,  par  de  Rosière  et  Chatel.  1856 

92  Table  générale  de  la  Revue  des  questions  historiques,  de  1866  à  1888.  2  vol.  in-8 


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)E  MA  LIBRAIRIE  il  1  SONT  ET  1  SERONT  PAS  MISES  AD 

MAIS   SUR  LESQUELLES  JE   FAIS  LA  REMISE  d'US AGE 

93  Meyer-Lûbke.  Grammaire  des  langues  romanes.  T.  I  :  Phonétique.  1890 20    » 

Sous  presse  le  Tome  II  :  Morphologie.  1894 20    » 

94  Amiaud  et  Scheil.  Les  inscriptions  de  Salmanasar  II,  roi  d'Assyrie.  In-8. 1890 12  50 

95  Scheil.  Inscriptions  assyriennes  de  Samsi-Ramman  IV,  roi  d'Assyrie.  In-4.  1889 8    » 

96  Koerting,  Dictionnaire  latin-roman.  Gr.  in-8  à  2  col.  1891 27  50 

97  Catalogue  des  incunables  de  la  Bibliothèque  Mazarine,  par  Paul  Marais  et  A.Dufresne  de  St-Léon.  Fort 

vol.  gr.  in-8,  de  824  p.  1893 40    » 

—  Quelques  exemplaires  sur  papier  de  Hollande.  Prix 60    » 

98  Koschwitz  (E.).  Les  parlers  parisiens.  Anthologie  phonétique.  In-8.  relié.  1893 4  50 

99  Amélineau  (E.).  Géographie  de  l'Egypte  à  l'époque  copte.  In-8. 1893 35    » 

100  Mariette  !A,).  Voyage  dans  la  Haute-Egypte.  2'  éd.  2  vol.  in-fol. ,  avec  83  pi.  1893 300    » 

101  Voigt  (Georges).  Pétrarque  et  Boccace  ou  les  débuts  de  l'humanisme  en  Italie,  trad.  par 

Le  Monnier.  1894 10    » 

102  Paris  (Gaston),  Le  haut  Enseignement  philologique  et  historique  en  France.  In-16.  1894 1  50 

103  Behrens  iD,).  Bibliographie  des  patois  gallo-romans.  1893 7  50 


Librairie  H.  WELTER,  Eue  Bonaparte,  59,  Paris 

Paris,  dècentbre  7893. 

AVIS  TllÈS  IMPORTANT 

M.  \ictor  Palmé  lii'a  cédé  fe  stock  entier  d'exemplaires  co^nplefs  et  de 
voliiitirs  isolés  du 

RECUEIL  m  HISTORIEM 

DES  GAULES  ET  DE  LA  FRANCE 

MlilYELLE  ÉDITION  C0XF0R51E  A  i/ANCŒNl,  ET  PIBLIÉE  SOUS  LA  DIBECTION  DE 
M,  LÉOPOLD  DELISLE 

Membre  de  rinslilut,  Adminisli'atour  de  la  Bibliothèque  Nationale 

19  vol.  in-folio,  que  je  termine  ev  eéiniprhnant,  avec  Vautorîst^tion  de  l'Institut  de  France, 
les  l'juies  XX  à  XXIII.  Le  tome  XX  a  paru,  les  tomes  XXI  à  XXIII  seront  prêts  avant  le 
/er  o<'iobre  U94.  Prix  de  l'ouvrage  complet  en  23  vol.  in-folio^ 
575  fr.,  au  lieu  de  1150  fr. 

Lo  j)!an  de  dom  Bouquel,  suivi  )jar  se?  continuateurs,  consiste  à  diviser  l'histoire  de  France  ])ar 
périodes  et  à  grouper  dans  chaque  période  les  monuments  et  documents  origmauv  de  toute  nature 
qui  s%  rapportent,  histoires,  chroniques,  vies  de  saints,  lettres,  diplômes,  etc.,  sauf  à  scinder  eu  . 
plusieujs  parties  ceux  de  ces  docvuuculs  qui  embrassent  plus  dune  période.  Chaque  volume  com- 
porte une  préface,  un  tableau  chronologique,  des  index  historiques  et  géographiques,  une  table 
des  mal ières  et  quelquefois  un  glossaire,  pour  faciliter  la  lecture:;  de  certains  textes.  La  Gaule 
avant  Cjovis  forme  un  volume  (tome  1''),  les  Mérovingiens  en  prennent  trois  (tomes  II-IV)  et  les 
Carlo\ ingicns  cinq  (tomes  V-IX).  Le  reste,  à  ])artb  du  tome  X,  appartient  à  la  troisième  race. 

Les  huit  premiers  voluinesout  été  publiés  par  Dora  Bouquet  (1737-1752)  ;  les  trois  suivants  sont 
des  frfres  Haudiquier,  aidés  pour  le  Xh'  volume  par  dom  Housseau,  dom  Poirier  et  dom  PrécieuK 
(1757-1707)  ;  les  XII*  et  XIII'^  sont  de  doia  Clément  et  de  dom  Brial  (1781-1786)  ;  les  tomes  XIY- 
XVIIl  .1806-1822)  sont  du  même  dom  Brial,  devenu  M.  M.-J.-J.  Brial  de  l'Institut  ;  le  tome  XIX 
(1833  '  <'st  de  MM.  Brial,  Daudet  et  Daunou  :  le  tome  XV  (1880)  de  MM.  Naudet  et  Daunou  seuls  ; 
le  tompXXI(1855)  de  MM.  Guignant  et  de  Wailly;  le  tome  XXIf  (1865)  de  MM.  de  Wailly  et 
Léopold  Dehsle  ;  enfin  le  tome  XXIIl,  le  dernier  paru  (1876)  de  MM.  de  Wailly,  L.  Delisle  et  Jour- 
dain .  , 

Ce  que  lo  Pertz  (Monumenta  Germania^  historica)  est  pour  rAUemagne,  le  Recueil  des  Histo- 
riens I  est  pour  la  France.  Les  ouvrages  d'une  teUe  importance,  une  fois  épuisés  et  définitivement 
casés  dans  les  Bibliothèques  publiques,  plus  nombreuses  de  jour  e^jour,  obtiennent  un  prix  fort 
élevé  <[  deviennent  ensuite  povu'  ainsi  dire  inîjccessibles  aux  Bibliothèques  et  aux  amateurs  qui 
ne  disposent  que  d'un  budget  modesle. 

Ce  <iuo  Brunet  (Manuel  du  LUrra.ire,  tome  L  col.  1 174)  disait  en  1860  du  Recueil  des  HÎS- 
tOri<*iiS,  avant  que  M.  Palmé  eût  réimprimé  l'ouvrage,  sera  vrai  de  nouveau  dans  très  peu  de 
temps,  car^les  exemplaires  complets  n'existent  plus  qu'au  nombre  de  62  {soixante-deux),  et  j'ai 
l'espoir  fondé  de  les  écouler  rapidement. 

«  /.'/  collection  complète,  dit  Briiiiet,  est  devenue  très  rare,  et  le  prix,  qui  en  a  presque 
douhh'  depuis  quelques  années,  est  aujourd'hui  d'environ  2,000  francs.  » 

Ce  prix  sera  certainement  do  nouveau  atteint!  dans  quelques  aimées,  comme  le  Pertz.  aussi  ne 
se  trouve  plus  aujourd'hui  à  moins  de  4,000  francs.  L'acquisition  du  Recueil  est  donc  e\  ck 
MOMK.M  non  seulement  une  occasioyi  hors  ligne  pour  les  Bibltothèques,  mais  c'est  aussi  un  2it'i- 
cemen!  avantageux  pour  les  libraires  et  })our  les  amateurs  ne  dédaignant  pas  de  spéculer  sur  un 
ouvrage  qui  ne  peut  que  gagner  en  vieillissant. 

Les  <'xfemplaires  sont  livrés  chez  moi.  sans  emballage.  L'emballage  (en  caisse)  se  paye  7  francs 
en  plus.  Le  prix  net  de  l'ouvrage  complot  est  actuellement  de  ii7S  fl'ancs,  il  reviendra,  par  des 
augUKMilations  successives,  à  1,130  fr.  avant  l'entier  épuisement. 

j'e  \('nds  séparément  : 

Tomes    I,     YII,     Vill,     IX,     X,     XL     XIl.    XIII.     XIV,     XV,    XVI.    XVII,     XVIll.    XIX, 

Francs  60,     50.       50,       50,     50.    50,      50,        50.        50,       50.       50,         50.  50.         50, 

et  le^  lomes  XXL     XXII,     XXIII   à    Tamiable. 

Ensemble,  les  tomes   :        I  à  XXIIL        Vil  à  XIX,      VIII  à  XIX,       IX  à  XIX. 
Francs  575.  220.  210,  200. 

Celle  nouvelle  édition  est  une  réimpression,  i)age  [)our  page  et  ligne  pour  ligne,  de  la  première 
édition,  de  sorte  que  l'une  peut  compléter  l'autre. 

Tout  acheteur  nouveau  des  23  volumes  sera  inscrit  d'office  comme 
souscripteur  au    Tome  XXÏV,  au  prix  net  de  30  fr, 
L  •  tome  XXIV  est  en  préparation  à  PAcadémie. 

Le  Puy,  imprimerie  Marches.-^oii  lils,  boulevard  Saint-Laurent,  23.